Vous êtes sur la page 1sur 30

TEXTE 1

Biographie d'Éric-Emmanuel Schmitt

Réputé pour être l'un des auteurs français les plus lus dans le
monde, Éric-Emmanuel Schmitt est diplômé de l'École normale
supérieure de la rue d'Ulm et agrégé de philosophie, une discipline qu'il a
enseignée pendant plusieurs années. Tout bascule après l'expérience d'un
voyage dans le désert du Hoggar où il rencontre la foi. Point de départ de
sa carrière d'écrivain, il publie en 1991 sa première pièce, « La Nuit de
Valognes » et rencontre un succès immédiat. Le jeune dramaturge
s'impose véritablement en 1993 avec « Le Visiteur ». Cette rencontre improbable entre Freud et
Dieu lui permet de remporter trois Molières en 1994. Suivent alors de nombreuses pièces dont
« Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran » ou « Petits crimes », qui suscitent à nouveau
l'adhésion du public. Certaines de ses œuvres sont adaptées à l'étranger et transposées au cinéma,
avec Jean-Paul Belmondo, Alain Delon ou encore Omar Sharif dans les rôles titres.
Parallèlement, depuis 1997, Schmitt écrit des romans comme « La Secte des égoïstes »,
« L'Evangile selon Pilate » ou son « Cycle de l'invisible », avec tout autant de réussite. En 2007
sort le film « Odette Toulemonde » qu'il adapte lui-même d'après ses propres nouvelles. Eternel
aventurier des domaines littéraires, maintes fois récompensé, Éric-Emmanuel Schmitt et son
univers optimiste véhicule l'image d'un écrivain populaire, extrêmement présent sur la scène
française.

Lisez l’extrait de la nouvelle d’Éric-Emmanuel Schmitt « Tout pour être


heureuse ». Quel est le rôle du titre de toute œuvre littéraire?

Tout pour être heureuse

En vérité, rien ne serait arrivé si je n'avais pas changé de coiffeur. Ma vie


aurait continué, paisible, dans l'apparence du bonheur, si je n'avais pas été aussi
impressionnée par l'allure folle qu'avait Stacy à son retour de vacances.
Renouvelée! De bourgeoise entre deux âges éreintée par ses quatre enfants, sa
coupe courte la muait en belle blonde sportive et dynamique. Sur le moment, je l'ai
soupçonnée d'avoir raccourci ses mèches pour détourner l'attention d'une opération
esthétique réussie — ce que font toutes mes amies lorsqu'elles subissent un lifting ,
or, une fois que j'eus vérifié que son visage n'avait subi aucun acte chirurgical, je
convins qu'elle avait trouvé le coiffeur idéal. - Idéal, ma chérie, idéal ! L'Atelier
capillaire, rue Victor-Hugo. Oui, on m'en avait parlé mais, tu sais ce que c'est, il en
va de nos coiffeurs comme de nos maris : nous sommes persuadées pendant
plusieurs années de posséder le meilleur !
Retenant mes sarcasmes sur la vanité de l'enseigne, L'Atelier capillaire, je notai
qu'il fallait demander de sa part David — «un génie, ma chérie, un véritable
génie».
Le soir même, je prévins Samuel de ma future métamorphose.
- Je pense que je vais changer de coiffure. Surpris, il me considéra quelques
secondes.
- Pourquoi ? Je te trouve très bien.
- Oh, toi, tu es toujours content, tu ne me critiques jamais.
- Reproche-moi d'être un inconditionnel... Qu'est-ce qui ne te plaît pas en toi ?
- Rien. J'ai envie de changer...
Il enregistra soigneusement ma déclaration comme si, au-delà de sa frivolité,
elle révélait des pensées plus profondes ; ce regard scrutateur eut pour conséquence
de me pousser à changer de conversation puis à quitter la pièce car je n'avais pas
envie de m'offrir en terrain de recherche à sa perspicacité. Si la qualité principale
de mon mari est bien l'extrême attention qu'il me porte, elle me pèse parfois : la
moindre phrase que je prononce est fouillée, analysée, décryptée au point que, pour
plaisanter, je confie souvent à mes amies que j'ai l'impression d'avoir épousé mon
psychanalyste.
— Plains-toi ! me répondent-elles. Vous avez de l'argent, il est beau, il est
intelligent, il t'aime et il écoute tout ce que tu dis ! Que voudrais-tu de plus ? Des
enfants ?
— Non, pas encore.
— Alors, tu as tout pour être heureuse.
« Tout pour être heureuse ». Existe-t-il une formule que j'entends plus
souvent ? Les gens 1'emploient-ils couramment avec d'autres personnes ou me la
réservent-ils ? Dès que je m'exprime avec un doigt de liberté, je reçois cette
tournure dans la figure : « tout pour être heureuse ». J'ai l'impression qu'on me crie
« tais-toi, tu n'as pas le droit de te plaindre » et qu'on me ferme la porte au nez.
Pourtant je n'ai pas l'intention de me plaindre, j'essaie juste d'énoncer avec justesse
— et humour — de menus sentiments d'inconfort... Peut-être est-ce dû à mon
timbre, qui, semblable à celui de ma mère, a quelque chose d'humide, de geignard,
et doit donner l'impression que je me lamente ? Ou bien mon statut de riche
héritière bien mariée m'interdit-il l'étalage de la moindre pensée complexe en
société ? Une ou deux fois j'ai craint que, malgré moi, le secret que je cache
transpire sous mes phrases, mais la peur ne dura guère davantage qu'un frisson car
je demeure certaine de me contrôler à la perfection. A part Samuel et moi - et
quelques spécialistes muselés par la discrétion professionnelle -, le monde l'ignore.
Je me rendis donc à L'Atelier capillaire, rue Victor-Hugo, et là, il fallut vraiment
que je me souvienne du miracle accompli sur Stacy pour supporter l'accueil qu'on
m'infligea. Des prêtresses drapées de blouses blanches me harcelèrent de questions
sur ma santé, mon alimentation, mes activités sportives et l'historique de mes che-
veux afin de dresser mon « bilan capillaire » ; à la suite de quoi elles me laissèrent
dix minutes sur des coussins indiens en compagnie d'une tisane aux herbes qui
sentait la bouse de vache avant de m'introduire auprès de David qui m'annonça
triomphalement qu'il allait s'occuper de moi comme s'il m'admettait dans une secte
après ma réussite à un examen. Le pire fut que je me sentis contrainte de remercier.
Nous montâmes à l'étage où un superbe salon aux lignes simples et pures avait été
aménagé dans le style «attention, je suis inspiré par la sagesse millénaire des
Indes». Là, une armée de vestales aux pieds nus offraient leurs soins : manucure,
pédicure, massage. David m'étudia avec attention tandis que j'observais sa chemise
ouverte sur une poitrine velue en me demandant si c'était exigé pour devenir
coiffeur. Il prit sa résolution :
— Je vais raccourcir les cheveux, légèrement foncer leur couleur aux racines, puis
vous les plaquer sur le côté droit et les rendre volumineux sur le gauche. Une vraie
dissymétrie. Vous en avez besoin. Sinon, votre visage tellement régulier va finir
enfermé en prison. Il nous faut libérer votre fantaisie. De l'air, vite, de l'air. De
l'inattendu. Je souris en guise de réponse, pourtant si j'avais eu le courage d'être
sincère, je l'aurais planté là. Je déteste toute personne qui vise juste,tout individu
qui s'approche de mon secret au point de le soupçonner ; cependant, mieux valait
négliger ce genre de remarque et me servir de ce figaro afin de me doter d'une
apparence qui m'aiderait à le dissimuler davantage.
— En route pour l'aventure, déclarai-je pour l'encourager.
— Voulez-vous qu'on s'occupe de vos mains pendant ce temps ?
— Avec plaisir.
Et c'est là que le destin se déclencha. Il appela une certaine Nathalie qui
rangeait des produits sur des étagères en verre. Or celle-ci, lorsqu'elle me vit, lâcha
ce qu'elle tenait. Un vacarme de flacons brisés troubla le sanctuaire du cuir
chevelu. Nathalie bredouilla des excuses et se jeta au sol pour réparer les dégâts.
—Je ne savais pas que je lui faisais tant d'effet, plaisanta David pour banaliser
l'incident. J'approuvai de la tête, quoique pas dupe : j'avais senti la panique de cette
Nathalie, un coup de vent sur ma joue. C'était bien ma vue qui l'avait effrayée.
Pourquoi ? N'ayant pas le sentiment de la connaître - je suis assez physionomiste -,
je cherchai néanmoins dans mes souvenirs. Lorsqu'elle se releva, David lui dit
d'une voix douce tendue par l'irritation :
— Bien, Nathalie, maintenant, madame et moi vous attendons.
Elle blêmit de nouveau en se tordant les mains.
— Je... je... je ne me sens pas bien, David.
David m'abandonna quelques instants et se retira au vestiaire avec elle. Quelques
secondes plus tard, il revint vers moi, suivi d'une autre employée.
— Shakira va prendre soin de vous.
— Nathalie est malade ?
— Un truc de femme, je pense, affirma-t-il avec un mépris qui s'adressait à toutes
les femmes et leurs humeurs incompréhensibles. Se rendant compte qu'il avait
exhalé un fumet de sa misogynie, il se reprit et déploya ensuite les charmes de sa
conversation.
En sortant de L'Atelier capillaire, j'étais bien obligée de concéder que Stacy
avait raison : ce David était un génie du ciseau et de la coloration. M'attardant
devant chaque vitrine qui m'offrait mon reflet, j'apercevais une belle étrangère sou-
riante qui me plaisait beaucoup. Samuel eut le souffle coupé en me voyant
apparaître dans le salon - il faut dire que j'avais retardé et soigné mon entrée. Non
seulement il me complimenta sans me lâcher des yeux, mais il tint à m'emmener à
la Maison blanche, mon restaurant préféré, afin qu'on constate quelle jolie femme
il avait épousée.
Tant de joie avait éclipsé l'incident de la manucure paniquée. Mais je ne sus
attendre d'avoir réellement besoin d'une nouvelle coupe pour retourner à L'Atelier
capillaire, je décidai de profiter des autres soins qu'il procurait, et l'incident se
reproduisit. Par trois fois, Nathalie se décomposa en me voyant et s'arrangea pour
ne pas m'approcher, éviter de me servir ou de me saluer, et se retrancher dans
l'arrière-boutique.
Son attitude m'étonnait tant qu'elle finit par m'intéresser. Cette femme devait
avoir quarante ans comme moi, une allure souple, une taille fine sur un bassin
assez large, des bras maigres avec des mains longues et puissantes. La tête
penchée, se mettant à genoux pour prodiguer ses soins, elle respirait l'humilité.
Quoiqu'elle opérât dans un antre chic et branché, elle ne se prenait pas, à l'instar de
ses collègues, pour une ministre du luxe mais avançait en servante dévouée, silen-
cieuse, quasi esclave... Si elle ne m'avait pas fuie, je l'aurais même trouvée très
sympathique... Ayant travaillé ma mémoire dans ses moindres recoins, j'étais
certaine que nous ne nous étions jamais rencontrées et je ne pouvais non plus me
suspecter de lui avoir causé le moindre échec professionnel puisqu'à la Fondation
des beaux-arts contemporains que je préside, je ne m'occupe pas du recrutement.
En quelques séances, j'avais cerné sa peur : elle craignait surtout que je ne la
remarque. Au fond, elle n'éprouvait ni haine ni rancœur envers moi ; elle souhaitait
simplement devenir transparente dès que j'apparaissais. Je ne voyais donc plus
qu'elle. J'en vins à cette conclusion qu'elle cachait un secret. Experte en
dissimulation, j'étais certaine de mon jugement. C'est ainsi que je commis
l'irréparable : je la suivis.
Installée derrière le store de la brasserie qui jouxtait L'Atelier capillaire,
couverte d'un chapeau, le visage occulté par des grosses lunettes de soleil, je
guettai le départ des employées. Ainsi que je m'y attendais, Nathalie salua
rapidement ses collègues et descendit seule dans une bouche de métro. Je m'y
engouffrai derrière elle, heureuse d'avoir prévu la situation en me munissant de
tickets. Ni dans la rame ni lors du changement de ligne elle ne me remarqua tant je
sus me montrer discrète - l'heure de pointe m'y aidait. Ballottée par les secousses
des voitures, bousculée par les usagers, je trouvais la situation absurde et amu-
sante; jamais je n'avais suivi un homme, encore moins une femme, et mon cœur
battait à se rompre comme lorsque, enfant, j'essayais un nouveau jeu.
Elle sortit place d'Italie et entra dans un centre commercial. Là, je redoutai
plusieurs fois de la croiser car, habituée des lieux, elle achetait ce qui lui fallait
pour le dîner avec rapidité, sans s'exclure de l'environnement comme dans les
transports publics. Enfin, ses sacs en main, elle emprunta les petites rues de la
Butte-aux-Cailles, ce quartier populaire, jadis révolutionnaire, constitué de
modestes maisons ouvrières ; il y a un siècle, de pauvres prolétaires s'y entassaient,
délaissés, excentrés, repoussés aux confins de la capitale ; aujourd'hui, les
nouveaux bourgeois les rachetaient à prix d'or pour se payer l'impression, vu la
somme engagée, de posséder un hôtel particulier en plein cœur de Paris. Etait-il
possible qu'une simple employée habite là ? Elle me rassura en dépassant les allées
résidentielles et fleuries pour pénétrer dans la zone demeurée ouvrière. Des
entrepôts. Des fabriques. Des terrains où s'entassaient des ferrailles. Elle franchit
un vaste portail de planches délavées et s'engouffra, au fond d'une cour, dans une
minuscule bicoque grise aux volets défraîchis.
Voilà. J'étais arrivée au bout de mon enquête. Si je m'étais bien amusée, je
n'avais rien appris. Que pouvais-je tenter d'autre ? Je déchiffrai sur les sonnettes les
six noms désignant les locataires de cette cour et de ses entrepôts. Aucun ne
m'évoquait quoi que ce soit ; au passage, j'identifiai juste celui d'un cascadeur
célèbre, et je me souvins alors d'avoir vu un reportage dévoilant ses tours qu'il
préparait au milieu de cette cour. Et alors? Je n'étais guère avancée. Bien que la
filature m'ait amusée, elle ne m'avait rien apporté. J'ignorais toujours pourquoi
cette femme paniquait en ma présence. J'allais rebrousser chemin lorsque je vis
quelque chose qui m'obligea à m'appuyer contre le mur pour ne pas tomber. Etait-
ce possible ? Ne devenais-je pas folle ? ;
Je fermai les yeux et les rouvris, comme pour effacer sur l'ardoise de mon
cerveau l'illusion que mon imagination aurait voulu y inscrire. Je me penchai. Je
regardai une deuxième fois la silhouette qui dévalait la rue. Oui. C'était bien lui. Je
venais de voir Samuel.
Samuel, mon mari, mais avec vingt ans de moins...
Le jeune homme descendait la pente avec nonchalance. Sur son dos, un
cartable bourré de livres ne pesait pas plus lourd qu'un sac de sport. Dans ses
oreilles, un walkman bourdonnait une musique qui imprimait un balancement
souple à sa démarche. Il passa devant moi, m'adressa un sourire poli, traversa la
cour puis pénétra dans la demeure de Nathalie. Je mis plusieurs minutes avant de
pouvoir bouger. Mon cerveau avait tout de suite compris quoiqu'une partie de moi
résistât et refusât. Ce qui ne m'aidait pas à admettre la réalité, c'est que, lorsque
l'adolescent était passé près de moi, avec sa peau blanche et lisse, ses cheveux
abondants, ses longues jambes au pas voyou et chaloupé, j'avais ressenti un
puissant désir pour lui, comme si je tombais brutalement amoureuse. J'avais eu
envie de saisir sa tête entre mes mains et de manger ses lèvres. Que m'arrivait-il ?
D'ordinaire, je n'étais pas ainsi... D'ordinaire, j'étais le contraire de ça...
Rencontrer par surprise le fils de mon mari, son sosie exact avec vingt ans de
moins, provoquait une exaltation amoureuse en moi. Alors que j'aurais d'abord dû
éprouver de la jalousie envers cette femme, j'avais voulu me jeter dans les bras de
son fils. Décidément, je ne faisais rien normalement. C'est sans doute pourquoi
cette histoire avait dû se produire...Je mis des heures à retrouver mon chemin. En
fait, j'ai dû marcher à l'aveuglette, sans conscience, jusqu'à ce que, la nuit tombée,
une station de taxis me rappelât qu'il fallait que je rentre. Fort heureusement,
Samuel était retenu par un congrès ce soir-là : je n'eus ni à lui fournir d'explications
ni la possibilité de lui en demander...
... Je m’épuisais dans ces soupçons. Egarée, ne songeant plus à manger ou à
boire, je m'affaiblis tant qu'on m'administra plusieurs piqûres de vitamines et qu'on
finit par m'hydrater sous perfusion.
Samuel n'avait guère l'air plus vaillant. Or, il refusait de s'intéresser à lui ;
c'est moi qui étais souffrante. Jouissant de son inquiétude ainsi qu'une vieille
maîtresse ronge son dernier os d'amour, je n'aurais pas eu l'idée de dépasser mon
égoïsme et d'exiger qu'on prenne soin de lui.
Étude du texte
1. Qui est le narrateur de la nouvelle?
2. Quel effet est produit par le discours direct de cette nouvelle?
3. Comment pouvez-vous expliquer le fait que l’auteur de la nouvelle écrit de
la part d’une femme? Est-ce que vous connaissez d’autres exemples pareils
dans la littérature?
4. A quelle image nous renvoie l’enquête de la femme dans l’extrait que nous
venons de lire?
5. Comment pensez-vous, dans le couple, est-ce qu’il vaut mieux vivre dans
l’ignorance au lieu de connaître la vérité?
6. Imaginez la fin de la nouvelle. Est-ce que le couple reste ensemble? Est-ce
que la femme arrive à pardonner son mari? Quelles peuvent être les actions
de l’homme vis-à-vis de sa femme et de sa « double vie »?
7. Nommez les figures stylistiques mises en italique. Est-ce qu’on peut trouver
de l’ironie, du sarcasme ou bien de l’humour dans cet extrait? Prouvez votre
réponse avec les phrases tirées du texte.
8. Quels champs lexicaux dominent dans le texte?
9. Traduisez en ukrainien littéraire le passage qui commence par ... « Tout pour
être heureuse» et se termine par.... le monde l’ignore ».
10. Précisez le sens des expressions ci-dessous. Faites-les entrer dans vos
propres phrases:
Il en va de, au point que, un doigt de, avoir l’intention de, en guise de.
11. Dites en français en vous appuyant sur le texte:
Під виглядом щастя, стримуючи свій сарказм, перевтілення, сліпо
наслідувати, легковажність, проникливість, кидатися на когось,
майстер з манікюру, гуркіт, цирульник, розхвалювати, гуртуватися,
всліпу.
12. Faites le portrait moral de la femme, de son mari, de Samuel et de Nathalie.
 À méditer
La trahison, est-elle toujours nocive et impardonnable?

Commentez les citations d’Éric-Emmanuel Schmitt

1. Moi, je me vis comme un auteur transsexuel, c'est-à-dire que j'aime pouvoir


être un enfant, un homme, une femme, changer de générations.
2. Est-ce qu'une histoire d'amour n'est pas la fréquentation du mystère de
l'autre en acceptant qu'il nous échappe, qu'on ne le possède jamais ?
3. L'amour commence lorsque l'on cesse d'être amoureux.
4. On ne peut savoir. Au théâtre, le rideau tombe toujours au moment où il
faut. Dans les comédies, le rideau tombe toujours au moment où les gens
vont se marier…donc, c'est juste à temps (rires). Après, c'est la tragédie qui
commence.
TEXTE 2

Biographie de Patrick Modiano


Fils d'une actrice d'origine flamande et d'un homme d'affaires
italien, Patrick Modiano grandit entre Jouy-en-Josas et la Haute-Savoie.
Les absences répétées de ses parents et sa scolarité passée en pension le
rapprochent de son frère aîné, qui meurt d'une maladie à dix ans. Cette
disparition annonce la fin de l'enfance de l'auteur qui gardera une nostalgie marquée de cette
période et dédiera la plupart de ses livres à Rudy. Après avoir fait ses études à Thônes et au lycée
Henri-IV de Paris, il décide, son bac en poche, de se consacrer entièrement à l'écriture. Raymond
Queneau l'y introduit et sera le témoin de son futur mariage dont naîtront deux filles. C'est en
1967 qu'il publie « La Place de l'étoile », un premier roman sur l'Occupation couronné du prix
Roger Nimier. Après « La Ronde de nuit » de 1969, il reçoit en 1972 le Grand Prix du roman de
l'Académie française pour « Les Boulevards de ceinture ». S'il sort aussi « Villa triste » et
« Livret de famille »  en 1975 et 1977, c'est en 1978 qu'il obtient le prix Goncourt pour « Rue des
boutiques obscures ». Publiant également « Une jeunesse » et « De si braves garçons » en 1981
et 1982, le romancier reçoit en 1984 le prix de la fondation Pierre de Monaco pour l'ensemble de
son œuvre. Auteur à la sensibilité écorchée encore à la tête d'une vingtaine d'ouvrages,
notamment – « Remise de peine », « Voyage de noces », « Chien de printemps », « Des
inconnues », « Accident nocturne », « Un pedigree »... -, il publie en 2007 « Dans le café de la
jeunesse perdue », roman portant sur le Paris des années 1960. Patrick Modiano est aujourd'hui
reconnu comme l'un des écrivains les plus talentueux de sa génération.

Lisez l’extrait du roman de Patrick Modiano « Quartier perdu » 


Qu’est-ce que le titre de l’œuvre vous suggère?

Quartier perdu 

C'est étrange d'entendre parler français. À ma descente de l'avion, j'ai senti un


léger pincement au cœur. Dans la file d'attente, devant les bureaux de la douane, je
contemplais le passeport, qui est désormais le mien, vert pâle, orné de deux lions
d'or, les emblèmes de mon pays d'adoption. Et j'ai pensé à celui, cartonné de bleu
marine, que l'on m'avait délivré jadis, quand j'avais quatorze ans, au nom de la
République française. J'ai indiqué l'adresse de l'hôtel au chauffeur de taxi et je
craignais qu'il n'engageât la conversation car j'avais perdu l'habitude de m'exprimer
dans ma langue maternelle. Mais il est resté silencieux tout le long du trajet.
Nous sommes entrés dans Paris par la porte Champerret. Un dimanche, à deux
heures de l'après-midi. Les avenues étaient désertes sous le soleil de juillet. Je me
suis demandé si je ne traversais pas une ville fantôme après un bombardement et
l'exode de ses habitants. Peut-être les façades des immeubles cachaient-elles des
décombres ? Le taxi glissait de plus en plus vite comme si son moteur était éteint et
que nous descendions en roue libre la pente du boulevard Mâlesherbes.
À l'hôtel, les fenêtres de ma chambre donnaient sur la rue de Castiglione. J'ai
tiré les rideaux de velours et je me suis endormi. À mon réveil, il était neuf heures
du soir.
J'ai dîné dans la salle à manger. Il faisait encore jour mais les appliques des
murs diffusaient une lumière crue. Un couple d'Américains occupaient une table
voisine de la mienne, elle, blonde avec des lunettes noires, lui, sanglé dans une
sorte de smoking écossais. Il fumait un cigare et la sueur dégoulinait le long de ses
tempes. J'avais très chaud moi aussi. Le maître d'hôtel m'a salué en anglais et je lui
ai répondu dans la même langue. À son attitude protectrice, j'ai compris qu'il me
prenait pour un Américain.
Dehors, la nuit était tombée, une nuit étouffante, sans un souffle d'air. Sous
les arcades de la rue de Castiglione, je croisais des touristes, américains ou
japonais. Plusieurs cars stationnaient devant les grilles du jardin des Tuileries, et
sur le marchepied de l'un d'eux, un homme blond en costume de steward accueillait
les passagers, micro à la main. Il parlait vite et fort, dans une langue gutturale et
s'interrompait, d'un éclat de rire qui ressemblait à un hennissement. Il a fermé lui-
même la portière et s'est assis à côté du chauffeur. Le car a filé en direction de la
place de la Concorde, un car bleu clair au flanc duquel était écrit en lettres rouges:
de grote reisen antwerpen. Plus loin, place des Pyramides, d'autres cars. Un groupe
de jeunes gens, sac de toile beige en bandou-Hère, étaient vautrés au pied de la
statue de Jeanne d'Arc. Ils faisaient circuler entre eux des baguettes de pain et une
bouteille de Coca-Cola dont ils versaient le contenu dans des gobelets en carton. À
mon passage, l'un d'eux s'est levé et m'a demandé quelque chose en allemand.
Comme je ne comprenais pas cette langue, j'ai haussé les épaules en signe
d'impuissance.
Je me suis engagé dans l'avenue qui coupe le jardin jusqu'au pont Royal. Un
car de police était à l'arrêt, feux éteints. On y poussait une ombre en costume de
Peter Pan. Des hommes encore jeunes, qui portaient tous les cheveux courts et des
moustaches, se croisaient, raides et lunaires, dans les allées et autour des bassins.
Oui, ces lieux étaient fréquentés par le même genre de personnes qu'il y a vingt ans
et pourtant la vespasienne, à gauche, du côté de l'arc de triomphe du Carrousel,
derrière les massifs de buis, n'existait plus. J'étais arrivé sur le quai des Tuileries,
mais je n'ai pas osé traverser la Seine et me promener seul sur la rive gauche, où
j'avais passé mon enfance.
Je suis resté longtemps au bord du trottoir, à regarder le flot des voitures, le
clignotement des feux rouges et des feux verts, et, de l'autre côté du fleuve, l'épave
sombre de la gare d'Orsay. À mon retour, les arcades de la rue de Rivoli étaient
désertes. Je n'avais jamais connu une telle chaleur la nuit, à Paris, et cela
augmentait encore le sentiment d'irréalité que j'éprouvais au milieu de cette ville
fantôme. Et si le fantôme, c'était moi ? Je cherchais quelque chose à quoi me
raccrocher. L'ancienne parfumerie lambrissée de la place des Pyramides était
devenue une agence de voyages. On avait reconstruit l'entrée et le hall du Saint-
James et d'Albany. Mais, à part ça, rien n'avait changé. Rien. J'avais beau me le
répéter à voix basse, je flottais dans cette ville. Elle n'était plus la mienne, elle se
fermait à mon approche, comme la vitrine grillagée de la rue de Castiglione devant
laquelle je m'étais arrêté et où je distinguais à peine mon reflet. Des taxis
attendaient, et j'ai voulu en prendre un pour faire une grande promenade à travers
Paris et retrouver tous les lieux familiers. Une appréhension m'a saisi, celle d'un
convalescent qui hésite à se livrer à des efforts trop violents les premiers jours.
Le concierge de l'hôtel m'a salué en anglais. Cette fois-ci, j'ai répondu en
français et il en a paru surpris. Il m'a tendu la clé et une enveloppe bleu ciel.
- Un message téléphonique, monsieur...
J'ai ouvert les rideaux de velours et les deux battants de la porte-fenêtre. L'air
était encore plus chaud dehors que dans la chambre. Si l'on se penchait au balcon
on voyait, à gauche, la place Vendôme noyée de pénombre et tout au fond les
lumières du boulevard des Capucines. De temps en temps un taxi s'arrêtait, les
portières claquaient et des bribes de conversations en italien ou en anglais
montaient jusqu'à moi. De nouveau, j'ai eu envie de sortir et de me promener, au
hasard. À cette même heure quelqu'un arrivait à Paris pour la première fois et il
était ému et intrigué de traverser ces rues et ces places, qui, à moi, ce soir,
semblaient mortes.
J'ai déchiré l'enveloppe bleue du message. Yoko Tatsuké avait téléphoné à
l'hôtel en mon absence et, si je voulais le joindre, il serait demain, toute la journée,
au Concorde Lafayette de la porte Maillot. 
J'ai été soulagé qu'il me donne rendez-vous très tard pour le dîner, car la
perspective de traverser Paris de jour, sous ce soleil de plomb, m'accablait. À la fin
de l'après-midi j'ai fait quelques pas dehors mais sans quitter l'ombre des arcades.
Rue de Rivoli, je suis entré dans une librairie anglaise. Au rayon «detective-
stories», j'ai remarqué l'un de mes livres. Ainsi on trouvait à Paris la série des
Jarvis d'Ambrose Guise. Et comme la photographie de l'auteur qui ornait la
jaquette de ce livre était très sombre, je me suis dit que personne, ici, en France,
parmi ceux qui m'avaient rencontré jadis, ne saurait jamais que cet Ambrose Guise
c'était moi.
J'ai feuilleté le livre avec l'impression d'avoir abandonné Ambrose Guise de
l'autre côté de la Manche. Vingt années de ma vie étaient, d'un seul coup, abolies.
Ambrose Guise n'existait plus. J'étais revenu au point de départ, dans la poussière
et la chaleur de Paris. Au moment de rentrer à l'hôtel, une angoisse m'a contracté
l'estomac : on ne revient jamais au point de départ. Quel témoin se souvenait
encore de ma vie antérieure, du jeune homme qui errait à travers les rues de Paris
et s'y confondait ? Qui aurait pu le reconnaître dans cet écrivain anglais en veste de
toile beige : Ambrose Guise, l'auteur des Jarvis ? Je suis remonté dans ma
chambre, j'ai tiré les rideaux et me suis allongé en travers du lit. J'ai feuilleté le
journal que l'on avait glissé en mon absence sous la porte. Je n'avais pas lu le
français depuis si longtemps que l'angoisse, de nouveau, m'a empoigné, une sorte
de vacillement, comme de retrouver des traces de moi-même après une longue
amnésie. Je suis tombé, par hasard, au bas d'une page, sur une rubrique où était
dressée la liste des promenades et conférences du lendemain: La tour Eiffel. 15 h.
Rendez-vous : pilier nord. Curiosités et souterrain de la montagne Sainte-
Geneviève. 15 h. Rendez-vous: métro Cardinal-Lemoine.
Le vieux Montmartre. 15 h. Rendez-vous: métro Lamarck-Caulaincourt.
Cent tombeaux divers à Passy. 14 h. Rendez-vous : angle avenue Paul-
Doumer et place du Trocadéro. Jardins du vieux Vaugirard. 14 h 30. Rendez-vous :
métro Vaugirard. Hôtels du Marais nord. Rendez-vous : sortie du métro
Rambuteau. 14 h 30. Aspects méconnus du canal de l'Ourcq : le pont levant de la
Villette et les entrepôts quai de la Loire. 15 h. Rendez-vous : angle rue de Crimée,
quai de la Loire. Hôtels et jardins d'Auteuil. 15 h. Rendez-vous : métro Michel-
Ange-Auteuil. Durée 1 h 45. (Présence du Passé.) Demain, j'aurais toujours la
ressource d'aller à l'un de ces rendez-vous si je me sentais trop seul dans ce Paris
caniculaire. Mais c'était l'heure de rejoindre Tatsuké. Il faisait nuit. Le taxi
remontait les Champs-Elysées. J'aurais dû suivre le chemin à pied, me mêler à la
foule des promeneurs et entrer au Café des Sports de l'avenue de la Grande-Armée
où je me serais laissé bercer par les conversations des lads et des mécanos. J'aurais
repris peu à peu contact avec Paris. Mais à quoi bon ? Il fallait désormais
considérer cette ville comme n'importe quelle autre ville étrangère. La seule raison
de ma présence ici était le rendez-vous que m'avait fixé un Japonais. Et de toute
manière, je venais de m'apercevoir, à l'instant où le taxi s'engageait boulevard
Gouvion-Saint-Cyr, que le Café des Sports n'existait plus. On avait construit à son
emplacement un immeuble en verre bleuté.
À la réception du Concorde j'ai demandé M. Yoko Tatsuké. Il m'attendait au
« restaurant » du dix-septième étage. L'ascenseur glissait dans un silence d'ouate.
Un hall tendu d'une moquette orange. Une inscription en lettres d'or courait sur le
mur d'acier : « PIZZERIA PANORAMIQUE FLAMINIO », et Une flèche
indiquait la direction à prendre. Des haut-parleurs invisibles diffusaient une
musique d'aéroport. Le garçon en veste bordeaux m'a indiqué une table, au fond,
près de la baie vitrée.
Je me trouvais en présence d'un Japonais distingué au costume gris. Il s'est
levé et m'a salué en hochant la tête. Il portait de temps en temps un fume-cigarette
à ses lèvres et m'observait avec un sourire dont je me demandais s'il était ironique
ou amical. La musique d'aéroport jouait en sourdine.
- Mr. Tatsuké, I présume ? lui ai-je dit.
- Pleased to meet you, Mr. Guise.
Le garçon est venu nous apporter la carte et Tatsuké lui-même a fait la
commande dans un français très pur.
- Deux salades Flaminio, deux pizzas siciliennes et une bouteille de chianti.
Les salades Flaminio bien assaisonnées, n'est-ce pas ?
Puis se tournant vers moi, il m'a dit :
- You can trust me.. It's thé best pizzeria in Paris... I am fed up with french
cooking... l'd like something différent for a change... You would surely prefer a
french restaurant ?
- Not at ail.
- Yes... I was wrong... I should have taken you to a french restaurant... You
probably are not used to french restaurants... Il avait prononcé cette dernière phrase
sur un ton de supériorité et de lassitude, comme s'il s'adressait à un vulgaire
touriste auquel il aurait dû montrer « Paris By Night ».
- Ne vous inquiétez pas, mon vieux, j'aime bien les pizzas, lui ai-je dit
brutalement, en français, et j'avais retrouvé, intact, après tant d'années, l'accent de
mon village natal : Boulogne-Billancourt.
Le fume-cigarette lui a glissé des mains et le bout incandescent commençait à
brûler la nappe, mais il ne s'en apercevait pas tant il avait été surpris de m'entendre.
-Tenez, mon vieux, avant que ça crame, lui ai-je dit, en lui tendant le fume-
cigarette.
Cette fois-ci, je discernais une ombre d'inquiétude dans son regard.
-Vous... vous parlez très bien français...
-Mais vous aussi...
Je lui ai souri, gentiment. Il a paru flatté et s'est détendu peu à peu.
-J'ai travaillé pendant cinq ans, en France, dans une agence de presse, m'a-t-il
dit. Et vous ?
- Oh, moi... Les mots ne venaient pas et il a respecté mon silence. On nous
servait les salades Flaminio.
- You like it ? m'a-t-il demandé.
- Beaucoup. Cela me ferait plaisir si nous continuions à parler français.
- Comme vous voulez. Apparemment, il était décontenancé que je sache si
bien parler français.
- Vous avez eu une bonne idée de me donner rendez-vous à Paris, lui ai-je dit.
- Ce n'était pas trop compliqué pour vous ?
- Pas du tout.
-Ma maison d'édition m'envoie souvent à Paris. Nous traduisons beaucoup de
livres français.
-Je vous remercie de pouvoir parler français avec vous.
Il s'est penché vers moi et m'a dit d'une voix douce :
- Mais enfin, monsieur Guise, c'est la moindre des choses... Le français est
une si belle langue...
La musique s'était tue. Autour d'une grande table, près de l'entrée du
restaurant, un groupe de Japonais, debout, portaient un toast en levant par saccades
successives leurs coupes de Champagne. Avec leurs lunettes, leurs corps trapus et
leurs cheveux ras, ils semblaient appartenir à une autre race que celle de Tatsuké.
- Les Japonais ont un faible pour Paris, m'a-t-il dit pensif, en tapotant son
fume-cigarette contre le bord du cendrier. Figurez-vous, monsieur Guise, qu'à
l'époque où je vivais ici, j'ai été marié à une charmante Parisienne. Elle tenait un
institut de beauté... Malheureusement, quand j'ai dû retourner au Japon, elle n'a pas
voulu me suivre... Je ne l'ai plus revue. Elle se trouve encore quelque part là-
dedans, au milieu de toutes ces lumières...
Il penchait la tête et regardait, à travers la baie vitrée, Paris dont nous
dominions presque toute la rive droite : à proximité de nous était fixée à un trépied
une longue-vue comme on en trouve dans les lieux touristiques mais il n'était pas
besoin d'y glisser une pièce de monnaie. Tatsuké y colla son œil et la fit tourner sur
son pivot. Il effectuait de larges mouvements panoramiques, ou bien déplaçait
l'objectif millimètre par millimètre, ou bien le tenait immobile un long moment, sur
un point précis. Que cherchait-il ? Sa femme ? Moi, je n'avais pas besoin de cet
appareil. Il suffisait de quelques points de repère: la tour Eiffel, le Sacré-Cœur, la
Seine, pour que défilent l'enchevêtrement des rues et les façades familières.
Étude du texte
1. Comment est organisé le discours dans cette œuvre? Suit-il l’ordre
chronologique?
2. Quelle est le rôle de la ville dans le roman? Comment est présenté le Paris
connu de l’auteur, le Paris contemporain?
3. Comment pouvez-vous décrire la rencontre de deux étrangers (deux cultures,
deux langues différentes) à Paris?
4. Comment pensez-vous, est-ce que cette œuvre peut être considérée comme
œuvre multiculturelle? Qu’est-ce que c’est le multiculturalisme?
5. Trouvez les épithètes qui décrivent et caractérisent les gens, les lieux, les
phénomènes. Quelle est leur valeur dans le texte?
6. Quels champs lexicaux peut-on trouver dans le texte?
7. Traduisez en ukrainien littéraire le passage qui commence par ... « Nous
sommes entrés et se termine par ... j’avais passé mon enfance ».
8. Dans la littérature on recourt souvent à l’image de la ville. Comment
pouvez-vous expliquer ce phénomène?
9. Précisez le sens des expressions ci-dessous. Faites-les entrer dans vos
propres phrases:
D’un seul coup, à travers, en roue libre, avoir beau.
10. Dites en français en vous appuyant sur le texte:
Стояти в черзі, видавати паспорт, безпорадність, туристичне
агентство, уночі, випадково, спекотливий Париж, гучномовець,
витончений японець, промовляти тост, мати слабкість до чогось.
11. Faites le portrait de votre ville préférée. Qu’est-ce qu’elle signifie pour
vous? Quels sont vos sentiments quand vous vous y retrouvez?
 À méditer
Pourquoi certaines choses du passé surgissent-elles avec une précision
photographique?( Patrick Modiano )

Commentez les citations de Patrick Modiano

1. On est toujours dans son époque, on ne peut pas faire autrement que
décrire son époque, même si superficiellement on a l'air de décrire le passé.
2. Jusqu’à vingt-cinq ans, on est immortel, enfin on se croit immortel.
3. Le Goncourt, c’est un peu comme l’élection de Miss France. Sans avenir.
TEXTE 3

Biographie de Nicolas Fargues


Avide de lecture dès sa plus tendre enfance, Nicolas Fargues passe
ses vacances à dévorer livre après livre. Après des études de Lettres, il
occupe différents emplois: lecteur chez Gallimard, concepteur de bandes-
annonces pour la télévision... Les débuts ne sont pas faciles pour le jeune
écrivain dont les modèles ne sont autres que Kundera, Echenoz ou encore
Duras. Les ébauches de manuscrits s'accumulent sans qu'il ne parvienne à
être suffisamment satisfait par son travail pour le mener à terme. C'est
avec « Le Tour du propriétaire » que Nicolas Fargues trouve
incontestablement son propre style. L'ouvrage est immédiatement publié
chez P.O.L. Et si Nicolas Fargues continue à être son juge le plus sévère, affirmant que la
relecture de ses textes le désole, l'enthousiasme des acheteurs lui donne clairement tort. Son
troisième opus, intitulé « One Man Show », rencontre un véritable succès public et critique en
2002. L'auteur revient en 2004 avec « Rade Terminus » qui s'inspire de son expérience d'expatrié
à Madagascar où il est alors directeur de l'Alliance française de Diégo-Suarez. Les amoureux de
sa plume découvrent bientôt de nouveaux récits: « J' étais derrière toi » (2006) et « Beau rôle »
(2008). Écorcher délicatement ses semblables est la spécialité de Nicolas Fargues, qui le fait
toujours avec franchise, audace et spontanéité.

Lisez l’extrait du roman de Nicolas Fargues « Beau rôle ». À votre avis, de quoi
peut-il s’agir dans cette œuvre?

Beau rôle

Je n’avais pas remis les pieds dans un lycée depuis mon bac et, si j’ai pensé
qu’à seize ans d’intervalle un lycée de banlieue restait un lycée de banlieue, avec
son enseigne, ses grilles, ses murs, sa cour, ses installaitons normées, son quota de
verdure, ses horaires, ses surveillants, ses profs et ses salles de classe, j’ai eu
l’impression que les élèves, eux, avaient considérablement évolué. Ou plutôt, s’ils
n’avaient pas tant changé que ça au fond, si un adolescent restait par principe un
adolescent, avec sa dégaine, sa musique, sa naïveté et ses transgressions
caractéristiques d’adolescent, c’est leur jeunesse à tous qui me paraissait accuser
mon retard à moi.
J’ai franchi les grilles d’entrée du lycée, j’ai aperçu les groupes d’ados: les
sans styles, les rappeurs à capuche et survêt, les filles, les minets avec leurs jeans
délavés par zébrures, leurs baskets fines, leurs coupes de cheveux pleines de gel
crêtées à la Beckham, leurs t-shirts moulants et leurs sacs à dos, et je me suis dit
aussitôt: « Ils regardent « La Nouvelle Star » à la télé, ils regardent les séries, ils
regardent les pubs et les clips de gangsta rap ou de R’n’B, ils ont tous des
téléphones portables, ils lisent des mangas, ils parlent avec des expressions que je
ne connais pas, ils écoutent sur leur MP3 ou leur PSP des groupes dont je connais
même pas le nom, ils s’envoient entre eux des SMS et des MMS, ils chattent sur
MSN, ils ont leur page myspace, ils sont quasi nés avec Internet, Internet pour eux
c’est normal, c’est pas une révolution technologique comme pour les types de ma
génération.
Ceux d’entre eux qui ont un ordinateur dans leur chambre le connectent à eMule et
le laissent allumé 24 heures sur 24 heures pour télécharger les films et les disques,
ils remplissent la mémoire vive de leur PC de CD et de DVD piratés sur le net. Les
CD et les DVD, ils n’en n’achètent jamais, de toute façon, c’est des trucs pour les
mecs de ma génération, ça, comme la télé. La musique que j’écoutais à leur âge les
ferait marrer, comme les fringues que je portais à leur âge, même le mot marrer les
ferait marrer. Même la sexualité, les films pornos, tout ça, ça ne les met plus dans
tous leurs états. Ils se disent: « Je t’aime », « Toi et moi c’est à la vie à la mort » et
« Tu as détruit mon coeur » au premier degré, comme dans les tubes cheap. Ils
rêvent d’avoir un look, de devenir célèbres, de devenir des stars, comme on dit de
Patxi ou de Sébastien Follin qu’ils sont des stars, ils rêvent de prendre en gros plan
sur les plateaux de télé des mimes de grosse émotion, de dire qu’à vingt ans des
phrases comme « C’est le plus beau jour de ma vie, toute la vie j’ai attendu ce
jour-là, je vous kiffe trop tous, j’vous aime », comme de vraies stars inaccessibles
qui se doivent néanmoins à leur public, et de s’effondrer en larmes avec la mèche
de cheveux Toni&Guy qui tombe comme il faut, parce qu’ils sont tellement
émotifs et “romantiques”. Ils se rêvent comme dans les clips de tous les
descendants et descendantes de Céline Dion, voilà ce qu’ils veulent, ce sont de
petites machines à émotions préfabriquées, voilà ce qu’ils sont. »
Je me suis dit:
« Pour moi, ce sont des Martiens, et pourtant ils me fascinent. Leur naïveté blasée,
leur passivité exigeante, leur indifférence à tout cela: la culture à la papa et le reste,
me fascine. C’est leur jeunesse qui me fascine, c’est le fait qu’ils ne s’émeuvent
même pas d’avoir seize ans à l’ère du numérique, à l’ère de la fin de la vieille
culture et du langage, à l’ère de Lord Kossity et de la Star Ac. Et, en cela, dans
cette résignation tranquille à leur époque à la fois si matérialiste et si virtuelle, rien
qu’en cela, ils sont mille fois plus contemporains qu’un mec comme moi, qui
utilisait encore des cassettes à bandes magnétiques à leur âge, et se pose
aujourd’hui tant de questions inutiles, qui ne peuvent plus intéresser que les vieux
ou les bobos de ma génération. Car, le discours, la glose et l’analyse, l’esprit, voilà
bien des trucs du passé, je le dis sans amertume. »
Je me suis dit:
« Je le dis peut-être sans amertume, mais je parle même comme un vieux con. Les
mecs de ma génération se défendent bien de pouvoir devenir de vieux cons un jour,
mais, rien à faire, comme eux, comme nos parents et nos grands-parents, je ne
peux pas m’empêcher à mon tour de comparer, de juger, de déplorer. Et pourtant,
juré, je ne les méprise pas, ces jeunes. Simplement, ils m’intriguent, ils me
renvoient à moi-même, je m’interroge, j’ai besoin de comprendre. »
J’ai pensé:
« Le seul moyen de ne pas devenir un vieux con c’est d’accepter son âge une fois
pour toutes, c’est d’accepter d’être largué, c’est d’accepter que les choses ne sont
plus comme avant, et de ne surtout pas jouer à celui à qui on en la fait pas, voilà. »
Je me suis avancé dans la cour, un peu mal à l’aise comme au temps de
mon propre trac au lycée, en essayant de rester souple et d’éviter de me laisser
intimider par tous ces regards qui, de toute façon, ne me prenaient plus pour l’un
des leurs. J’entrepercevais leurs peaux tendues et leurs cheveux intacts et, pour me
rassurer, je pensais: « Un jour, eux aussi ils auront leurs premiers cheveux
blancs. » J’ai pensé: « Et puis, il ne faut pas abuser non plus, il ne faut pas
caricaturer, j’ai trop tendance à caricaturer. C’est aussi une question d’éducation,
de milieu social, ces trucs-là, et ça l’a toujours été. De mon temps (“De mon
temps”!), de mon temps, en fait, c’était exactement pareil, on regardait tous les
séries japonaises à la télé et on parlait comme dans Objectif Nul. Ma génération,
aux yeux de celle de mes parents, c’était celle des petits cons incultes gavés de
télé. Celle de mes parents a incarné la chienlit aux yeux de celle de De Gaulle,
laquelle a bien dû scandaliser à un moment ou à un autre les vieux croûtons de la
IIIe République. Le langage et la culture, ça évolue, et c’est très bien comme ça.
Ne perdure, au gré des époques, que ce qui vaut vraiment le coup. Et puis, au fond,
en vingt ans, c’est juste les modèles de baskets, les coupes de jeans et la
technologie qui ont changé. À poil, sans gel et sans électricité, on est tous les
mêmes, basta. »
Mélikian m’attendait dans le hall et m’a aussitôt conduit à travers les
couloirs. Il avait beau fait les choses, Mélikian. Aux couloirs stratégiques, sur les
portes vitrées et sur tous les panneaux d’information, il avait fait scotcher des
photocopies A3 en couleur, sur lesquelles on pouvait voir l’affiche du film qu’il
avait choisi de passer ( Collision, de Paul Haggis), ainsi qu’une photo de moi pas
trop accompagnée de la légende suivante: Projection et débat en présence
d’Antoine Mac Pola, comédien. Samedi 4 septembre, salle polyvalente, 9h30.
Ouvert à tous. Et, de fait, j’ai rapidement noté une certaine agitation dans les
couloirs: des rires étouffés et des contorsions chez les filles, et, chez les mecs, une
curiosité placide mais intense. On me reconnaissait, on me prenait en photo au
portable, on s’interpellait à mon sujet, on se poussait du coude, certains même
m’emboîtaient le pas. Mais personne n’osait m’aborder. – Tu es un peu
l’événement de la semaine, m’a souri Mélikian, toujours très sport. On a débarqué
par une petite porte dans une salle bondée d’ados assis. À notre entrée, le brouhaha
s’est aussitôt mué en une clameur légère, principalement féminine. Un ou deux
brefs sifflets d’admiration, des rires, un ou deux petits cris hystériques, un
Comment il est trop beau! On dirait Maxwell! Chuchoté quelque part. On s’est
avancés, Mélikian et moi, au milieu de la salle, face à l’assemblée. Les stores
avaient été baissés. Contre le mur, un écran avait été déroulé. Sur les côtes, deux
enceintes portatives sur pied. Sur une table, un vidéoprojecteur, un ampli, ainsi
qu’un lecteur de DVD.
On sentait chez Mélikian l’aplomb du type habitué à parader devant des
classes entières, mais un rien altéré par ma présence. Moi, je me contentais de
sourire le plus large possible, de me tenir cool mais droit, sans trop penser à mes
mains. Tour à tour, je baissais les yeux et je promenais mon regard à la ronde sur
l’assemblée, du style: Je sais que je suis irrésistible, mais regardez comme je suis
modeste. Si pleine de monde, cette pièce paraissait le double de sa superficie. Je
sentais la chaleur, l’énergie, le magnétisme de tous ces corps et de tous ces visages
tendus exclusivement vers moi, et j’ai pensé à cette adrénaline que les gens de
scène disent ressentir en présence du public. Mon âge ne m’indisposait plus, ni
mon look de mon âge, avec ma chemise blanche et mon col V en cachemire. Je me
sentais tout simplement dans la peau d’un aîné respecté, voire admiré. J’ai pensé:
« C’est fou: moi que les filles de dix-sept, dix-huit ans ne regardent plus dans la
rue, il suffit qu’elles aient vu ma photo sur une affiche, qu’on leur ait dit que je
suis passé à la télé, pour qu’elles découvrent que je suis sexualisable. »
Sur le point de prendre la parole, Mélikian s’est tourné vers moi, ravi: – Je
peux te dire que c’est la première fois que j’ai autant de monde. D’habitude, le
samedi... Là, on a même été obligé d’apporter des chaises supplémentaires pour les
élèves des autres classes qui ont voulu venir aussi.
Puis il s’est mis face à la salle, a souhaité d’une voix forte et pédagogue la
bienvenue à tout le monde, a rappelé le titre du film et m’a présenté en disant: – Et
je voudrais tout particulièrement remercier Antoine Mac Pola de bien avoir voulu
participer à cette séance. Il va assister à la projection avec nous, et je crois
qu’après, pour ceux que ça intéresse, on pourra échanger avec lui quelques
remarques sur le film...
Il s’est à nouveau tourné vers moi, humble et touchant, du genre « Tu crois
que c’est possible? Je ne me suis pas un peu avancé, là? Tu ne me trouves pas
gonflé? Ça ne te dérange vraiment pas, de rester? ». J’en ai déduit que n’importe
quel autre acteur un peu en vue n’aurait pas fait le déplacement, ou bien en faisant
la gueule et des caprices. Moi, tout mon orgueil, précisément, je l’investissais dans
ma disponibilité et ma bonne humeur. Je me suis dit, pas modeste: « Le vrai talent,
c’est ça. »
J’ai donc souri de plus belle, je me suis avancé, j’ai remercié Mélikian et j’ai
dit à la salle, fixant tour à tour le plus grand nombre possible de paires d’yeux, j’ai
dit sans me la jouer, en trouvant le ton juste, que si j’étais ici aujourd’hui, c’est
parce que Mélikian et moi avions été en classe ensemble il y a vingt ans, que ça me
faisait bizarre de dire «  Il y a vingt ans » parce que, lorsque je les voyais, là devant
moi, j’avais l’impression d’avoir eu leur âge hier et que j’étais à la fois ému et un
peu intimidé de me retrouver là, aujourd’hui, que je n’avais pas l’habitude de
parler en public, qu’il fallait donc qu’ils m’excusent si mon discours n’était pas
très construit, mais que j’étais, très sincèrement, très heureux d’avoir été invité,
que je regardais le film en leur compagnie avec plaisir et que, surtout, surtout, ils
n’hésitent pas, après le film, à me poser les questions qu’ils voulaient, même celles
qui leur paraissaient a priori les plus embarrassantes ou les plus communes ( je me
suis dit: c’est bien de leur dire a priori et communes, parle-leur correctement, ils se
sentiront mille fois plus respectés et te prendront cont fois moins pour un con si tu
leur parles sans te la jouer je parle comme vous ).
J’ai dit que j’étais là pour leur répondre, j’ai dit Ne soyez pas timides, j’ai dit
que même si je n’étais pas Brad Pitt ou Samuel Jackson, loin de là ( je me suis
demandé une seconde s’ils savaient qui étaient Brad Pitt et Samuel Jackson, si je
n’aurais pas mieux fait de dire plutôt Fabrice Éboué et Lorant Deutsch), je leur ai
dit que même si je n’étais pas une « star », je serais heureux et flatté de leur parler
de mon métier, alors que, surtout, ils n’hésitent pas à se lancer, qu’on était là pour
passer ensemble un moment agréable, pas pour se prendre la tête ( j’ai un peu
regretté ce dérapage verbal démago, mais bon), voilà...

Étude du texte
1. Sur quoi porte le discours du narrateur? Quels problèmes cruciaux relève-t-
il?
2. Quel est votre avis sur les conflits des générations? Peut-on les éviter?
3. D’après le passage ci-dessus qu’est-ce que vous pouvez dire sur l’état de
l’école française? Trouve-t-on des phénomènes pareils dans l’école
ukrainienne?
4. Quels champs lexicaux peut-on trouver dans le texte?
5. Quelles figures de style sont employées dans le texte? À quoi se rapportent-
elles?
6. Relevez tous les emprunts présents dans cet extrait. Quels emprunts
prédominent? Essayez de les remplacer par les équivalents français.
7. Traduisez en ukrainien littéraire le passage qui commence par ... « Je me
suis avancé dans la cour et se termine par ... ainsi qu’un lecteur de DVD».
8. Précisez le sens des expressions ci-dessous. Faites-les entrer dans vos
propres phrases:
Au fond, à la papa, une fois pour toutes, à l’aise, au gré de, de fait, voire, a
priori, de plus belle.
9. Dites en français en vous appuyant sur le texte:
Норма, мобільний телефон, цілодобово, одяг, глузувати з когось,
зовнішній вигляд, почати голосити, послідовець, аудіокасета,журба,
обурювати, слідувати за кимось, дутися, ломати голову.
10. Imaginez la suite de la rencontre du personnage avec les lycéens.
 À méditer
Je dois avouer que la vie ne manque pas d'ironie ( Nicolas Fargues )

Commentez les citations de Nicolas Fargues


1. L’écriture est le seul espace de liberté absolue.
2. Pour moi, la littérature est indissociable de l'honnêteté.

TEXTE 4

Biographie d'Amélie Nothomb

Issue d'une illustre famille bruxelloise, Amélie Nothomb découvre


la Chine, New York, et l'Asie du Sud-Est lors des déplacements
professionnels de son père, un ambassadeur belge. Née au Japon, elle
reste profondément marquée par la culture nippone qu'elle porte dans son
coeur et transpose dans ses écrits. Elle retourne en Belgique à l'âge de 17 ans et suit des études
gréco-latines. En 1992, son roman « Hygiène de l'assassin » est accueilli avec un énorme succès
et se voit adapté sur grand écran. Frustrée de ne pas être restée au Japon, l'auteur y retourne et
retranscrit cette expérience plus que déroutante dans « Stupeur et tremblements », couronné
Grand prix de l'Académie française en 1999. Ce livre marque une période de retrait médiatique
pour l'écrivain qui aime provoquer, puis est adapté au cinéma en 2003. Se définissant elle-même
comme une 'graphomane malade de l'écriture', elle sort en moyenne un roman par an. Dans le
« Robert des noms propres », Amélie Nothomb romance la vie de son amie chanteuse, Robert.
Elle publie ensuite « Antéchrista » (2003), « Biographie de la faim » (2004), « Acide
sulfurique » (2005), « Journal d'hirondelle » (2006), « Ni d'Eve ni d'Adam » (2007) et « Le Fait
du prince» (2008). Adulée, critiquée, marginale, Amélie Nothomb reste fidèle à ses idées, laisse
vagabonder sa plume au gré des pages blanches et couche sur le papier des récits toujours plus
originaux les uns que les autres.

Lisez l’extrait du roman d’Amélie Nothomb « Le Robert des noms propres ». À


votre avis, de quoi peut-il s’agir dans cette œuvre?

Lucette en était à sa huitième heure d'insomnie. Dans son ventre, le bébé


avait le hoquet depuis la veille. Toutes les quatre ou cinq secondes, un sursaut
gigantesque secouait le corps de cette fillette de dix-neuf ans qui, un an plus tôt...
Le conte de fées avait commencé comme un rêve: Fabien était beau, il se disait
prêt à tout pour elle, elle l'avait pris au mot. L'idée de jouer au mariage avait
amusé ce garçon de son âge et la famille, perplexe et émue, avait vu ces deux
enfants mettre leurs habits de noces.
Peu après, triomphante, Lucette avait annoncé qu'elle était enceinte.
Sa grande soeur lui avait demandé:
– Ce n'est pas un peu tôt ?
– Ce ne sera jamais assez tôt! avait répondu la petite, exaltée.
Peu à peu, les choses étaient devenues moins féeriques. Fabien et Lucette se
disputaient beaucoup. Lui qui avait été si heureux de sa grossesse lui disait à
présent:
– Tu as intérêt à cesser d’être folle quand le petit sera là!
– Tu me menaces?
Il s’en allait en claquant la porte.
Pourtant, elle était sûre de ne pas être folle. Elle voulait que la vie soit forte et
dense. Ne fallait-il pas être folle pour vouloir autre chose ? Elle voulait que chaque
jour, chaque année, lui apporte le maximum.
Maintenant, elle voyait que Fabien n'était pas à la hauteur. C'était un garçon
normal. Il avait joué au mariage et, à présent, il jouait à l'homme marié. Il n'avait
rien d’un prince charmant. Elle l’agaçait. Il disait:
– Ça y est, elle fait sa crise. Parfois, il était gentil. Il lui caressait le ventre en
disant:
– Si c'est un garçon, ce sera Tanguy. Si c'est une fille, ce sera Joëlle.
Lucette pensait qu’elle détestait ces prénoms. Dans la bibliothèque du grand-père
elle avait pris une encyclopédie du siècle précédent. On y trouvait des prénoms
fantasmagoriques qui présageaient des destins hirsutes. Lucette les notait
consciencieusement sur des bouts de papier qu'elle perdait parfois. Plus tard,
quelqu'un découvrait, ça et là, un lambeau chiffonné sur lequel était inscrit
« Eleuthère » ou « Lutegarde », et personne ne comprenait le sens de ces cadavres
exquis. Très vite, le bébé s'était mis à bouger. Le gynécologue disait qu'il n'avait
jamais eu affaire à un fœtus aussi remuant: « C’est un cas! ». Lucette souriait. Son
petit était déjà exceptionnel. C'était aux temps tout proches où il n'était pas encore
possible de connaître à l'avance le sexe de l'enfant. Peu importait à la fillette
enceinte.
–Ce sera un danseur ou une danseuse, avait-elle décrété, la tête pleine de rêves.
–Non, disait Fabien. Ce sera un footballeur ou une emmerdeuse.
Elle le regardait avec des poignards dans les yeux. Il ne disait pas ça pour être
méchant, rien que pour la taquiner. Mais elle voyait dans ces réflexions de grand
gamin la marque d’une vulgarité rédhibitoire.
Quand elle était seule et que le fœtus bougeait comme un fou, elle lui parlait
tendrement:
–Vas-y, danse, mon bébé. Je te protégerai, je ne te laisserai pas devenir un Tanguy
footballeur ou une Joëlle emmerdeuse, tu seras libre de danser où tu voudras, à
l'Opéra de Paris ou pour des bohémiens.
Peu à peu, Fabien avait pris le pli de disparaître des après-midi entiers. Il partait
après le déjeuner et revenait vers dix heures du soir, sans explication. Epuisée par
la grossesse, Lucette n'avait pas la force de l'attendre. Elle dormait déjà quand il
revenait. Le matin, il restait au lit jusqu'à onze heures et demie. Il prenait un bol de
café avec une cigarette qu’il fumait en regardant dans le vide.
–Ça va? Tu ne te fatigues pas trop? Lui delanda-t-elle un jour.
–Et toi? répondit-il.
– Moi,je fais un bébé. Tu es au courant? – Je pense bien. Tu ne parles que de ça.
–Eh bienc’est très fatigant, figure-toi, d’être enceinte.
–C'est pas ma faute. C'est toi qui l'as voulu. Je peux pas le porter à ta place.
–On peut savoir ce que tu fais, l’après-midi?
–Non. Elle éclata de rage:
–Je ne sais plus rien, moi! Tu ne me dis plus rien!
–A part le bébé, rien ne t’intéresse.
–Tu n'as qu'à être intéressant. Alors, je m'intéresserai à toi. - Je suis intéressant.
–Vas-y, intéresse-moi, si tu en es capable ! Il soupira et partit chercher un étui. Il
en sortit un revolver. Elle ouvrit de grands yeux.
–C'est ça que je fais, l’après-midi. Je tire.
–Où ça?
–Un club secret. Aucune importance.
–Il y a de belles vraies dedans?
–Oui.
–Pour tuer les gens?
–Par exemple. Elle caressa l’arme avec fascination.
–Je deviens bon, tu sais. Je touche le cœur de la cible au premier coup. C'est une
sensation que tu ne peux pas imaginer. J'adore. Quand je commence, je ne peux
plus m’arrêter.
–Je comprends.
Cela ne leur arrivait pas souvent de se comprendre.
La grande sœur, qui avait déjà deux petits enfants, venait voir Lucette qu'elle
adorait. Elle la trouvait si jolie, toute frêle avec son gros ventre. Un jour, elles se
disputèrent:
–Tu devrais lui dire de chercher un boulot. Il va être père.
–Nous avons dix-neuf ans. C'est les parents qui paient.   
–Ils ne vont pas payer éternellement.
–Pourquoi viens-tu m'embêter avec ces histoires ? 
–C'est important quand même.
–Il faut toujours que tu viennes gâcher mon bonheur!
–Qu’est-ce que tu racontes?
–Et maintenant, tu vas me dire qu'il faut être raisonnable, et gnagnagna!
–Tu es folle! Je n’irai pas dit ça!
–Ça y est ! Je suis folle ! Je l'attendais, celle-là! Tu es jalouse de moi! Tu veux me
détruire!
–Enfin,Lucette...
–Sors!hurla-t-elle.
La grande sœur s'en alla, atterrée. Elle avait toujours su que la petite dernière était
fragile, mais là, cela prenait des proportions inquiétantes.
Désormais, quand elle lui téléphonait, Lucette raccrochait lorsqu'elle entendait sa
voix.
« J'ai assez de problèmes comme ça », pensait la cadette.
En vérité, sans se l'avouer, elle sentait qu'elle était sur une voie de garage et que sa
grande sœur le savait. Comment gagneraient-ils leur vie un jour? Fabien ne
s'intéressait qu'aux armes à feu et elle, elle n'était bonne à rien. Elle n'allait quand
même pas devenir caissière dans un supermarché. D'ailleurs, elle n'en serait
sûrement pas capable. Elle enfonçait un oreiller sur sa tête pour ne plus y penser.
Cette nuit-là, donc, le bébé avait le hoquet dans le ventre de Lucette.
On n'imagine pas l'influence du hoquet d'un fœtus sur une fillette enceinte à fleur
de peau.
Fabien, lui, dormait comme un bienheureux. Elle, elle en était à sa huitième heure
d'insomnie, et à son huitième mois de grossesse. Son ventre énorme lui donnait
l'impression de contenir une bombe retardement.
Chaque hoquètement lui semblait correspondre au tic-tac qui la rapprochait du
moment de l'explosion. Le fantasme devint réalité : il y eut bel et bien déflagration
– dans la tête de Lucette.
Elle se leva, mue par une conviction soudaine qui lui ouvrit grands les yeux.
Elle alla chercher le revolver là où Fabien le cachait. Elle revint près du lit où le
garçon dormait. Elle regarda son beau visage en visant sa tempe et murmura :
–Je t’aime, mais je dois protéger le bébé contre toi.
Elle approcha le canon et tira jusqu'à vider le chargeur.
Elle regarda le sang sur le mur. Ensuite, très calme, elle téléphona à la police :
–Je viens de tuer mon mari. Venez.
Quand les policiers arrivèrent, ils furent accueillis par une enfant enceinte
jusqu'aux yeux qui tenait un revolver dans sa main droite.
–Posez cette arme! dirent-ilsen la menaçant.
–Oh, elle n'est plus chargée, répondit-elle en obéissant.
Elle conduisit les policiers jusqu'au lit conjugal pour montrer son œuvre.
–On l’emmène au commissariat ou à l’hôpital?
–Pourquoi à l’hôpital? Je ne suis pas malade.
–Nous ne savons pas. Mais vous êtes enceinte.
–Je ne suis pas sur le point d'accoucher. Emmenez-moi au commissariat, exigea-t-
elle,comme si c’était un droit. Quand ce fut chose faite, on lui dit qu'elle pouvait
appeler un avocat. Elle dit que ce n'était pas nécessaire. Un homme dans un bureau
lui posa des questions à n'en plus finir, au nombre desquelles figurait:
–Pourquoi avez-vous tué votre mari? Dans mon ventre, le petit avait le hoquet.
–Oui, et ensuite?
–Rien. J’ai tué Fabien.
–Vous l'avez tué parce que le petit avait le hoquet?
Elle parut interloquée avant de répondre:
–Non. Ce n'est pas si simple. Cela dit, le petit n'a plus le hoquet.
–Vous avez tué votre mari pour faire passer le hoquet du petit?
Elle eut un rire déplacé:
–Non, enfin, c'est ridicule !
–Pourquoi avez-vous tué votre mari?
–Pour protéger mon bébé, affirma-t-elle, cette fois avec un sérieux tragique.
–Ah. Votre mari l’avait menacé?
–Oui.
–II fallait le dire tout de suite.
–Oui.
–Et de quoi le menaçait-il?
–Il voulait l'appeler Tanguy si c'était un garçon et Joëlle si c'était une fille.
–Et puis?
–Rien.
–Vous avez tué votre mari parce que vous n'aimiez pas son choix de prénoms?
Elle fronça les sourcils. Elle sentait bien qu'il manquait quelque chose à son
argumentation et, pourtant, elle était sûre d'avoir raison. Elle comprenait très bien
son geste et trouvait d'autant plus frustrant de ne pas parvenir à l'expliquer. Elle
décida alors de se taire.
–Vous êtes sûre que vous ne voulez pas un avocat ?
Elle en était sûre. Comment eût-elle expliqué cela à un avocat ? Il l'eût prise pour
une folle, comme les autres. Plus elle parlait, plus on la prenait pour une folle.
Donc, elle la bouclerait. Elle fut incarcérée. Une infirmière venait la voir chaque
jour. Quand on lui annonçait une visite de sa mère ou de sa grande sœur, elle
refusait. Elle ne répondait qu'aux questions concernant sa grossesse. Sinon, elle
restait muette. Dans sa tête, elle se parlait : « J'ai eu raison de tuer Fabien. Il n'était
pas mauvais, il était médiocre. La seule chose qui n'était pas médiocre en lui, c'était
son revolver, mais il n'en aurait jamais fait qu'un usage médiocre, contre les petits
voyous du voisinage, ou alors il aurait laissé le bébé jouer avec. J'ai eu raison de le
retourner contre lui. Vouloir appeler son enfant Tanguy ou Joëlle, c'est vouloir lui
offrir un monde médiocre, un horizon déjà fermé. Moi, je veux que mon bébé ait
l'infini à sa portée. Je veux que mon enfant ne se sente limité par rien, je veux que
son prénom lui suggère un destin hors norme. »
Lucette accoucha en prison d'une petite fille. Elle la prit dans ses bras et la regarda
avec tout l'amour du monde. Jamais on ne vit jeune mère plus émerveillée.
–Tu es trop belle! répétait-elle au bébé.
–Comment l’appellerez-vous?
–Plectrude.
Une délégation de matonnes, de psychologues, de vagues juristes et de médecins
plus vagues encore défila auprès de Lucette pour protester: elle ne pouvait pas
appeler sa fille comme ça.
— Je le peux. Il y a eu une sainte Plectrude. Je ne sais plus ce qu'elle a fait mais
elle a existé. On consulta un spécialiste qui confirma.
–Pensez à l’enfant, Lucette.
–Je ne pense qu’à elle.
–Ça ne lui posera que des problèmes.
–Ça préviendra les gens qu’elle est exceptionnelle.
–On peut s’appeler Marie et être exceptionnelle.
–Marie, ça ne protège pas. Plectrude, ça protège : cette fin rude, ça sonne comme
un bouclier.
–Appelez-la Gertrude. C’est plus facile à porter.
–Non. Ce début de Plectrude, ça fait penser à un pectoral: ce prénom est un
talisman.
–Ce prénom est grotesque et votre enfant sera la risée des gens.
–Non: il la rendra assez forte pour qu’elle se défende.

Étude du texte
1. Comment caractériseriez-vous l’action de la jeune femme? Pourquoi a-t-elle
choisi de tuer son mari?
2. Où est le conflit de cette histoire?
3. Quel est le rôle du prénom dans la vie de la personne? Est-ce qu’il est
important de savoir la signification de son prénom? Qu’est-ce que votre
prénom signifie?
4. Quels champs lexicaux peut-on trouver dans le texte?
5. Quelles particularités de l’écriture d’Amélie Nothomb pouvez-vous
énumérer?
6. Nommez les figures de style mises en italique.
7. Traduisez en ukrainien littéraire le passage qui commence par ...
« Maintenant, elle voyait que ... et se termine par ... elle ouvrit de grands
yeux».
8. Dites en français en vous appuyant sur le texte:
Безсоння, гикати, чарівна казка,погрожувати,ембріон, глузувати,
цигани, бути вагітною, мішень, шукати роботу, заздрити, бомба
вповільненої дії, вистреляти усі кулі,злочинець, щит, нагрудник,
посміховисько.
9. Étudiez le sens des expressions avec le mot point.
10.Faites le portrait de la fille du nom Plectrude.
11.Imaginez la suite de l’histoire. À votre avis, quel sera son futur?
 À méditer
Le plaisir est une merveille qui m'apprend que je suis moi
(Amélie Nothomb)

Commentez les citations d’Amélie Nothomb


1. Notre unique spécificité individuelle réside en ceci: dis-
moi ce qui te dégoûte et je te dirai qui tu es.
2. L’amour n’est pas la spécialité des humains.
3. Entre ce qui a eu lieu et ce qui n'a pas eu lieu, il n'y a pas
plus de différence qu'entre plus zéro et moins zéro.

TEXTE 5

Biographie d'Anna Gavalda

Auteur à succès, Anna Galvalda occupe une place de choix dans les rayons de littérature
populaire. Après avoir grandi en Eure-et-Loir dans une atmosphère folklorique, Anna Gavalda
est envoyée en pension, à 14 ans, à la suite de la séparation de ses parents. Elle suit une
hypokhâgne et obtient une maîtrise de lettres à la Sorbonne. Profitant du calme de la Seine-et-
Marne et maman de deux enfants, elle cumule les métiers de chroniqueuse pour le cahier Paris-
Ile-de-France du Journal du Dimanche, de professeur de français et d'assistante vétérinaire. Cette
jeune femme dynamique reçoit le Grand Prix RTL-Lire pour son premier recueil de nouvelles
« Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part » en 1999. Mélange de simplicité, de
merveilleuses et tragiques vérités quotidiennes, ce titre ne quitte pas les classements des
meilleures ventes pendant des mois et est traduit dans une trentaine de langues. Elle s'essaie les
années suivantes à de nouveaux styles, écrit son premier roman et un livre pour enfants. C'est
durant l'été 2003 qu'elle commence à travailler sur son quatrième titre, un nouveau roman,
« Ensemble, c'est tout », un véritable succès dans le monde littéraire, critique et public, adapté au
cinéma en 2007 par Claude Berri.

Lisez l’extrait du roman d’Anna Gavalda « Ensemble c’est tout ». Comment


traduiriez-vous en ukrainien littéraire le titre de cette œuvre? Qu’est-ce que vous
en pensez?

Ensemble c’est tout

– À quand remontent vos dernières règles ? Elle était déjà derrière le paravent en
train de se battre avec les jambes de son jean. Elle soupira. Elle savait qu'il allait
lui poser cette question. Elle le savait. Elle avait prévu son coup pourtant... Elle
avait attaché ses cheveux avec une barrette en argent bien lourde et était montée
sur cette putain de balance en serrant les poings et en se tassant le plus possible.
Elle avait même sautillé un peu pour repousser l'aiguille... Mais non, ça n'avait pas
suffi et elle allait avoir droit à sa petite leçon de morale... Elle l'avait vu à son
sourcil tout à l'heure quand il lui avait palpé l'abdomen. Ses côtes, ses hanches trop
saillantes, ses seins ridicules et ses cuisses creuses, tout cela le contrariait. Elle
finissait de boucler son ceinturon tranquillement. Elle n'avait rien à craindre cette
fois-ci. On était à la médecine du travail, plus au collège. Un baratin pour la forme
et elle serait dehors.
– Alors? Elle était assise en face de lui à présent et lui souriait. C'était son arme
fatale, sa botte secrète, son petit truc en plumes. Sourire à un interlocuteur qui vous
embarrasse, on n'a pas encore trouvé mieux pour passer à autre chose. Hélas, le
bougre était allé à la même école... Il avait posé ses coudes, croisé ses mains et
posé par-dessus tout ça un autre sourire désarmant. Elle était bonne pour répondre.
Elle aurait dû s'en douter d'ailleurs, il était mignon et elle n'avait pas pu s'empêcher
de fermer les yeux quand il avait posé ses mains sur son ventre...
– Alors ? Sans mentir, hein ? Sinon, je préfère que vous ne me répondiez pas.
– Longtemps...
– Évidemment, grimaça-t-il, évidemment... Quarante-huit kilos pour un mètre
soixante-treize, à ce train-là vous allez bientôt passer entre la colle et le papier...
– Le papier de quoi ? fit-elle naïvement.
– Euh... de l'affiche...
– Ah! De l'affiche ! Excusez-moi, je ne connaissais pas cette expression... Il allait
répondre quelque chose et puis non. Il s'est baissé pour prendre une ordonnance en
soupirant avant de la regarder de nouveau droit dans les yeux :
– Vous ne vous nourrissez pas?
– Bien sûr que si je me nourris! Une grande lassitude l'envahit soudain. Elle en
avait marre de tous ces débats sur son poids, elle en avait sa claque. Bientôt vingt-
sept ans qu'on lui prenait la tête avec ça. Est-ce qu'on ne pouvait pas parler d'autre
chose ? Elle était là, merde! Elle était vivante. Bien vivante. Aussi active que les
autres. Aussi gaie, aussi triste, aussi courageuse, aussi sensible et aussi décou-
rageante que n'importe quelle fille. Il y avait quelqu'un là-dedans! Il y avait
quelqu'un... De grâce, est-ce qu'on ne pouvait pas lui parler d'autre chose
aujourd'hui?
– Vous êtes d'accord, n'est-ce pas ? Quarante-huit kilos, ça ne fait pas bien lourd...
– Oui, acquiesça-t-elle vaincue, oui... Je suis d'accord... Il y a longtemps que je
n'étais pas descendue aussi bas... Je...
– Vous ?
– Non. Rien.
– Dites-moi.
– Je... J'ai connu des moments plus fastes, je crois... Il ne réagissait pas.
– Vous me le remplissez, ce certificat ?
– Oui, oui, je vais vous le faire, répondit-il en s'ébrouant, euh... C'est quoi cette
société déjà ?
– Laquelle ?
– Celle-ci, là où nous sommes, enfin la vôtre...
– Touclean.
– Pardon ?
– Touclean.
– T majuscule o-u-c-1-i-n-e, épela-t-il.
– Non, c-1-e-a-n, rectifia-t-elle. Je sais, ce n'est pas très logique, il aurait mieux
valu « Toupropre », mais je pense qu'ils aimaient bien ce côté yankee, vous
voyez... C'est plus pro, plus... wondeurfoule drim tim... Il ne voyait pas.
– C'est quoi exactement ?
– Pardon ?
– Cette société ? Elle s'adossa en tendant ses bras devant elle pour s'étirer et c'est
avec une voix d'hôtesse de l'air qu'elle déclina, le plus sérieusement du monde, les
tenants et les aboutissants de ses nouvelles fonctions :
– Touclean, mesdames et messieurs, répond à toutes vos exigences en matière de
propreté. Particuliers, professionnels, bureaux, syndics, cabinets, agences,
hôpitaux, habitats, immeubles ou ateliers, Touclean est là pour vous satisfaire.
Touclean range, Touclean nettoie, Touclean balaie, Touclean aspire, Touclean
cire, Touclean frotte, Touclean désinfecte, Touclean fait briller, Touclean embellit,
Touclean assainit et Touclean désodorise. Horaires à votre convenance.
Souplesse.Discrétion. Travail soigné et tarifs étudiés. Touclean, des professionnels
à votre service! Elle avait débité cet admirable laïus d'une traite et sans reprendre
son souffle. Son petit french docteur en resta tout abasourdi :
– C'est un gag ?
– Bien sûr que non. D'ailleurs vous allez la voir la dream team, elle est derrière la
porte...
– Vous faites quoi au juste ?
– Je viens de vous le dire.
– Non, mais vous... Vous !
– Moi ? Eh bien, je range, je nettoie, je balaie, j'aspire, je cire et tout le bazar.
– Vous êtes femme de mén... ?
– Ttt... technicienne de surface, je préfère... Il ne savait pas si c'était du lard ou du
cochon.
– Pourquoi vous faites ça ? Elle écarquilla les yeux.
– Non, mais je m'entends, pourquoi « ça » ? Pourquoi pas autre chose ?
– Pourquoi pas ?
– Vous n'avez pas envie d'exercer une activité plus... euh...
– Gratifiante ?
– Oui.
– Non. Il est resté comme ça encore un moment, le crayon en l'air et la bouche
entrouverte puis a regardé le cadran de sa montre pour y lire la date et l'a interrogée
sans lever le nez :
– Nom?
– Fauque.
– Prénom ?
– Camille.
– Date de naissance ?
– 17 février 1977.
– Tenez, mademoiselle Fauque, vous êtes apte au travail...
– Formidable. Je vous dois combien ?
– Rien, c'est... euh... C'est Touclean qui paye.
– Aaaah Touclean! reprit-elle en se levant et dans un grand geste théâtral, me voilà
apte à nettoyer des chiottes, c'est merveilleux... Il la raccompagna jusqu'à la porte.
Il ne souriait plus et avait remis son masque de grand ponte consciencieux.
En même temps qu'il appuyait sur la poignée, il lui tendit la main :
– Quelques kilos quand même ? Pour me faire plaisir...
Elle secoua la tête. Ça ne marchait plus ces trucs-là avec elle. Le chantage et les
bons sentiments, elle en avait eu sa dose.
– On verra ce qu'on peut faire, elle a dit. On verra... Samia est entrée après elle.
Elle descendit les marches du camion en tâtant sa veste à la recherche d'une
cigarette. La grosse Mamadou et Carine étaient assises sur un banc à commenter
les passants et à râler parce qu'elles voulaient rentrer chez elles.
– Alors? a rigolé Mamadou, qu'est-ce que tu trafiquais là-deu-dans ? J'ai mon
RER, moi! Il t'a maraboutée ou quoi? Camille s'est assise sur le sol et lui a souri.
Pas le même genre. Un sourire transparent, cette fois. Sa Mamadou, elle ne faisait
pas sa maligne avec elle, elle était bien trop forte...
– Il est sympa? a demandé Carine en crachant une rognure d'ongle.
– Super.
– Ah, je le savais bien! exulta Mamadou, je m'en doutais bien de ça! Hein que je te
l'ai dit à toi et à Sylvie, qu'elle était toute nue là-deu-dans !
– Il va te faire monter sur sa balance...
– Qui ? Moi ? a crié Mamadou. Moi ? Il croit que je vais monter sur sa balance !
Mamadou devait peser dans les cent kilos au bas mot, elle se frappait les cuisses :
– Jamais de la vie! Si je grimpe là-deu-ssus, je l'écrabouille et lui avec! Et quoi
d'autre encore ?
– Il va te faire des piqûres, a lâché Carine.
– Des piqûres deu quoi d'abord ?
– Mais non, la rassura Camille, mais non, il va juste écouter ton cœur et tes
poumons...
– Ça, ça va.
– Il va te toucher le ventre aussi...
– Mais voyons, se renfrognait-elle, mais voyons, bonjour chez lui. S'il touche à
mon ventre, je le mange tout cru... C'est bon les petits docteurs blancs...
Elle forçait son accent et se frottait le boubou.
– Oh oui, c'est du bon miam-miam ça... C'est mes ancêtres qui me l'ont dit. Avec
du manioc et des crêtes de poule... Mmm...
– Et la Bredart, qu'est-ce qu'il va lui faire à elle? La Bredart, Josy de son prénom,
était leur garce, leur vicieuse, leur chieuse de service et leur tête de Turc à toutes.
Accessoirement c'était aussi leur chef. Leur «Chef principale de chantier » comme
il était clairement indiqué sur son badge. La Bredart leur pourrissait l'existence,
dans la limite de ses moyens disponibles certes, mais déjà, c'était relativement
fatigant...
– À elle, rien. Quand il sentira son odeur, il lui demandera de se rhabiller illico.
Carine n'avait pas tort. Josy Bredart, en plus de toutes les qualités énumérées ci-
dessus, transpirait beaucoup. Puis ce fut le tour de Carine et Mamadou sortit de son
cabas une liasse de papiers qu'elle posa sur les genoux de Camille. Celle-ci lui
avait promis d'y jeter un œil et essayait de déchiffrer tout ce merdier :
– C'est quoi ça ?
– C'est la CAF !
– Non, mais tous ces noms, là ?
– Ben c'est ma famille dis donc !
– Ta quelle famille ?
– Ma quelle famille, ma quelle famille? Ben, la mienne! Réfléchis dans ta tête
Camille!
– Tous ces noms, c'est ta famille ?
– Tous, opina-t-elle fièrement.
– Mais t'en as combien de gamins ?
– À moi j'en ai cinq et mon frère, il en a quatre...
– Mais pourquoi ils sont tous là ?
– Où, là ?
– Euh... Sur le papier.
– C'est plus commode parce que mon frère et ma belle-sœur habitent chez nous et
comme on a la même boîte aux lettres alors...
– Non mais, ça va pas là... Ils disent que ça ne va pas... Que tu peux pas avoir neuf
enfants...
– Et pourquoi je pourrais pas? s'indigna-t-elle, ma mère, elle en a bien douze, elle!
– Attends, t'excite pas Mamadou, je te dis juste ce qu'il y a marqué. Ils te
demandent d'éclaircir la situation et de venir te présenter avec ton livret de famille.
– Et pourquoi alors ?
– Ben je pense que c'est pas légal votre truc... Je ne crois pas que ton frère et toi,
vous ayez le droit de réunir vos enfants sur la même déclaration...
– Oui, mais mon frère, il a rien, lui !
– Il travaille ?
– Bien sûr qu'il travaille ! Il fait les autoroutes !
– Et ta belle-sœur ?
Mamadou plissa du nez :
– Elle, elle fait rien, elle! Rien de rien, je te dis. Elle bouge pas, cette méchante
grognasse, elle remue jamais son gros cul! Camille souriait intérieurement,
visualisant mal ce que pouvait être un « gros cul » aux yeux de Mamadou...

Étude du texte
1. Quels sont les personnages de cet extrait? Quels sont les problèmes évoqués
là-dedans?
2. Où est le conflit de cette histoire? Qu’est-ce qu’il montre?
3. Quel est le registre de la langue dans cette œuvre?
4. Quels champs lexicaux peut-on trouver dans le texte?
5. Quelles particularités de l’écriture d’Anna Gavalda pouvez-vous nommer?
6. Lesquelles des figures de style que vous connaissez prédominent dans cet
extrait? À quoi servent-elles?
7. Traduisez en ukrainien littéraire le passage qui commence par ... « Elle était
déjà ... et se termine par ... Son petit french docteur en resta tout
abasourdi».
8. Dites en français en vous appuyant sur le texte:
Займатися чимось у даний час,підпригувати,пусті балачки,
співрозмовник, продовжувати в одному темпі, харчуватися, не
витримувати, прикол, прибиральниця, вередувати, намагатися
розтлумачити, відділ соціального забазпечення.
9. Remplacez les expressions en italique par les expressions du français
standard.
10.Relevez les exotismes du texte proposé.
11. Donnez votre avis sur l’adaptation du roman ou bien imaginez votre propre
fin du roman « Ensemble c’est tout ».
12.Comment expliquez-vous le succès des œuvres d’Anna Gavalda?
 À méditer
Les gens qui ont des avis me fatiguent ( Anna Gavalda)

Commentez les citations d’Anna Gavalda


1. L'Actualité, ça n'existe pas, ça ne veut rien dire. L'actualité, ce sont des gens.
Des milliards de gens qui rient, qui pleurent, qui souffrent et qui tombent
amoureux.
2. Les beaux textes valent mieux que les beaux chèques.
3. Je suis à peine célèbre. Je n'ai pas encore d'avis sur tout.