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L’IMPOSSIBLE DEUIL : JACQUES DERRIDA ET LE REFUS DU SILENCE

Françoise Fonteneau

L'École de la Cause freudienne | « La Cause freudienne »

2005/1 N° 59 | pages 228 à 230


ISSN 2258-8051
ISBN 9782905040473
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L’impossible deuil : Jacques Derrida


et le refus du silence
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Jacques Derrida, Chaque fois unique, la fin du monde, Galilée, Paris, 2003, 414 pages, 44 euros.
Jacques Derrida, Béliers : Le dialogue ininterrompu : entre deux infinis, le poème, sous la direction de Pascale-
Anne Brault et Michael Naas, Galilée, Paris, 2003, 80 pages, 16 euros.

« La mort déclare chaque fois la fin du monde Le livre de Derrida n’est pas un chant
en totalité », écrivait Jacques Derrida dans funèbre. On y trouve pourtant un leitmotiv,
l’avant-propos du livre que Pascale-Anne déjà annoncé dans son livre sur l’amitié : « De
Brault et Michael Naas ont réalisé, en rassem- deux amis, l’un s’en va toujours avant
blant seize de ses textes qu’il a écrits entre l’autre. » C’est un survivant que l’on devient
1981 et 2003 pour rendre hommage à ses à la disparition de l’ami. Ce n’est pas la fin du
amis disparus1. L’initiative, qui n’est pas de monde mais d’un monde. La mort « ne laisse
Derrida, est fondée sur l’hypothèse d’une aucune place, pas la moindre chance ni au
« politique du deuil » chez ce dernier. Ces remplacement, ni à la survie du seul et unique
textes nous livrent une éthique respectueuse monde qui fait de chaque vivant un vivant
de la fidélité, qui va jusqu’à faire participer seul et unique ».
l’ami disparu – par l’intermédiaire de ses Dans chacun de ses textes, Derrida avoue ne
écrits – à la réflexion que Derrida tentait à pouvoir se taire. Il recherche dans les dires et
chaque occasion sur la mort. « C’est un livre les écrits de l’ami quelle fut la position de ce
d’adieu, un salut » écrivait-il dans l’avant- dernier face à la mort, au deuil.
propos. Chaque fois, un monde unique dis-
paraît, chaque fois « parler est impossible, Un postulat : le lien du travail et du deuil
mais se taire le serait aussi, ou s’absenter ou Ce que je retiens en premier de ce livre est
refuser de partager sa tristesse »2. une sorte de postulat, que l’on trouve dans

1. Parmi lesquels : Roland Barthes, Michel Foucault, Louis Althusser, Edmond Jabès, Louis Marin, Sarah Kofman,
Jean-François Lyotard, Emmanuel Lévinas, Maurice Blanchot…
2. Derrida J., Chaque fois unique, la fin du monde, op. cit., p. 101.

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l’hommage à Louis Marin, selon lequel tout impossible : « Je suis mort. » Mourir serait-il
travail en général travaille au deuil. Il n’y a sans présent ? Scandale de langage ?
donc pas de métalangage quant au langage où L’énonciation « Je suis mort » est un impos-
s’engage un travail du deuil. Quiconque s’y sible à énoncer, selon la lettre, elle est for-
engage apprend l’impossible, à savoir que le close5.
deuil est « interminable, inconsolable, irré-
conciliable »3. Les pouvoirs de l’image
C’est ce lien de l’image à la mort que Derrida
Parler de l’ami ou se taire : un indécidable retrouve chez Louis Marin. Il relève chez lui
L’impossible est déjà en place lorsqu’on pense le signifiant force. Le travail devrait renoncer à
écrire pour l’ami disparu. Comment parler de la force, faire son deuil de la force, travailler
lui, comme d’un vivant ou comme d’un l’échec. L. Marin s’interroge sur les pouvoirs
mort ? Nous nous trouvons face à deux infi- de l’image, sur l’être de l’image qui est dans la
délités, un choix impossible : se taire ou se dénégation de la mort. Et la « force » de
faire accompagner par la voix de l’ami, le l’image « se doit de ne pas être ». Peut-être
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citer, lui donner la parole. Nous sommes là faudrait-il parler de l’être-à-mort de l’image,
dans une impasse qui renvoie à la mort. Le qui a la force de résister, de consister et
risque est toujours de le faire disparaître d’exister dans la mort. Dans la re-présenta-
comme si on pouvait risquer « d’ajouter de la tion, on assiste à la disparition du présent
mort à la mort ». comme mort. Derrida évoque là le deuil,
La mort détache le nom du corps. Le nom « depuis que la psychanalyse en a marqué le
propre lui-même dit la mort. discours » écrit-il6, comme une entreprise
d’incorporation, d’introjection de la Chose
« Toute photo est annonce d’une catastrophe » 4 absente, un processus de type eucharistique,
Dans le travail de Roland Barthes sur ce d’ailleurs souvent interrogé par Marin. L’ami
qu’est une photographie, Derrida souligne la disparu ne peut plus dès lors qu’être en nous.
large part faite au lien de la photo à la mort.
La photo annonce l’absence, la mort. Aussi « Il n’y aura pas de deuil »
cite-t-il Barthes dans La chambre claire: Derrida se demande si cet énoncé énigma-
« J’observe avec horreur un futur antérieur tique, qu’il trouve dans le texte de Jean-
dont la mort est l’enjeu. […] Devant la photo François Lyotard qui s’intitule Notes du
de ma mère enfant, je me dis : elle va mourir, traducteur7, est une description, une prescrip-
je frémis, tel le psychotique de Winnicott tion8. Est-ce parce qu’il y aurait là un risque
d’une catastrophe qui a déjà eu lieu. Que le de « sceller l’oubli » ? Derrida reprend, chez
sujet en soit déjà mort ou non, toute photo- Lyotard, ses thèses consignées dans Le diffé-
graphie est cette catastrophe. » Derrida rend. Il s’interroge aussi longuement sur cette
évoque aussi celui qui a écrit sur sa propre phrase énigmatique. Pour comprendre la
mort et s’est affronté à cette énonciation négation, il faut d’abord comprendre ce que

3. Ibid., p. 178.
4. Barthes R., La chambre claire, Note sur la photographie, Cahiers du cinéma, Gallimard, Seuil, 1980, p. 150.
5. Derrida J., Chaque fois unique... op. cit., p. 94.
6. Ibid., p. 197.
7. Lyotard J.-F., Notes du traducteur, Revue philosophique de la France et de l’étranger, avril/juin 1990.
8. Derrida J., Chaque fois unique…, op. cit., p. 274.

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devrait être un deuil digne de ce nom. Mais le pourrait être joint aux autres. C’est un com-
deuil existe-t-il ? Se présente-t-il à jamais ? mentaire d’un poème de Paul Celan – autre
Répond-il à une essence ? Écrite dix ans après ami disparu – dont le dernier vers le fascine et
Le différend, cette phrase de J.-F. Lyotard nous le hante : Die Welt ist fort, ich muss dich
dit quelque chose du testament – ou de sa tragen11. Pour Derrida, le survivant reste seul,
contestation – de l’auteur. On devrait à l’ami seul à porter le monde. Mais de quel monde
ou à l’aimé de ne point faire de deuil, ni de le s’agit-il ? « Il s’agit de porter, sans s’appro-
porter. La mort sans deuil que pouvait évo- prier. »12 Derrida acceptait de faire série avec
quer cet ami est sans doute liée à la pensée du ce qu’il nommait dans son hommage à
pire, du pire que la mort. Car à la loi de la Deleuze, « une génération », génération
mort magique, la « belle mort » athénienne, d’amis qu’il rassemble, sous un titre, non pas
Lyotard a opposé l’exception d’Auschwitz. à l’italienne, du type Nous nous sommes tant
Dans l’après-Auschwitz, le mot de deuil n’a aimés, mais de la façon suivante : « Nous
pas lieu d’apparaître. Le deuil supposait un aurons tous aimé la philosophie, qui peut le
litige ou un tort, un différend. Le pire que la nier ? »13
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mort et le non-deuil, c’est qu’il n’y ait même Jacques Derrida était celui pour qui « la vie
pas de différend. Il y a mille façons pour un est survie »14, mais une survie intensément
nom de s’éteindre. « Autour des noms, la ven- vivante, à laquelle est liée la responsabilité de
geance rôde », écrivait Lyotard9. la trace laissée. « Et la responsabilité aujour-
« Il n’y aura point de deuil ! » peut se com- d’hui est urgente : elle appelle une guerre
prendre aussi en lien avec l’idée de Lyotard inflexible à la doxa », déclarait-il au mois
selon laquelle il n’y a pas de dernière phrase : d’août dernier.
« Il faut enchaîner maintenant, une autre Je conclurai en citant Derrida dans un hom-
phrase ne peut pas ne pas arriver, c’est la mage à l’un des amis, parce qu’il pointe là une
nécessité, c’est-à-dire le temps, il n’y a pas de mise au point essentielle à tout discours : « lui
non-phrase, un silence est une phrase, il n’y a que nous voyons en image ou dans le sou-
pas de dernière phrase. »10 Une autre phrase venir, lui que nous citons, lui à qui nous ten-
est nécessaire, sinon on peut se demander tons de rendre ou de laisser la parole, il n’est
comment sauver l’honneur de penser. plus, il n’est plus ici, il n’est plus là. Et rien ne
peut entamer la terrifiante lumière glacée de
La dernière dette à l’ami : cette certitude. Comme si le respect de cette
la certitude de la mort certitude était encore une dette, la dernière, à
Derrida désignait son livre comme un livre l’ami. »15
d’Adieu. Il a publié simultanément Béliers, Françoise Fonteneau
qui est un hommage à Hans-Georg Gadamer,
prononcé à Heidelberg en 2003. Ce texte

9. Lyotard J.-F., le Différend, op. .cit., p. 90.


10. Ibid., cf. pp.10, 27, 157, 203sq.
11. Dernier vers du poème de Paul Celan, Grosse Glühende Wölbung, in Atemwende, Renverse du souffle, trad. J.-P.
Lefebvre, Seuil, 2003.
12. Derrida J., Béliers, op. cit., p. 76.
13. Derrida J., Chaque fois unique…, op. cit., p. 237.
14. Derrida J., interview accordée au journal Le Monde, daté du 18 août 2004.
15. Ibid., p. 198.

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