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Géographie et cultures 

31 | 1999
La postmodernité

Débats épistémologiques dans la géographie


culturelle anglo-américaine
Une appréciation anthropologique et philosophique

Scott William Hoefle

Édition électronique
URL : http://journals.openedition.org/gc/10282
DOI : 10.4000/gc.10282
ISSN : 2267-6759

Éditeur
L’Harmattan

Édition imprimée
Date de publication : 1 juillet 1999
Pagination : 25-47
ISBN : 2-7384-7993-0
ISSN : 1165-0354
 

Référence électronique
Scott William Hoefle, « Débats épistémologiques dans la géographie culturelle anglo-américaine »,
Géographie et cultures [En ligne], 31 | 1999, mis en ligne le 21 avril 2020, consulté le 30 avril 2020. URL :
http://journals.openedition.org/gc/10282  ; DOI : https://doi.org/10.4000/gc.10282

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Débats épistémologiques dans la géographie culturelle anglo-américaine 1

Débats épistémologiques dans la


géographie culturelle anglo-
américaine
Une appréciation anthropologique et philosophique

Scott William Hoefle

Ce travail de recherche a été financé par CNPq brésilien.


1  Cet article replace l’évolution de la géographie anglo-américaine, et la place qu’y
tiennent les approches culturelles, dans une perspective longue. Il propose, pour
interpréter les séquences de débats épistémologiques qui se sont développées depuis un
siècle, un schéma d’évolution cyclique.
2  C. Mitchell (Mitchell, 1993 ; 1995 ; 1996) a récemment échangé des propos critiques avec
D. Cosgrove (Cosgrove, 1996a), J. Duncan et N. Duncan (Duncan et Duncan, 1996), P.
Jackson (Jackson, 1996) et J. Watson (Watson, 1995) ; il propose une interprétation
marxiste orthodoxe de la culture ; ses contradicteurs en défendent une vue
postmoderniste et (ou) marxo-culturelle. Cet épisode ne constitue qu’une reprise du
débat en cours dans les années 1990 sur la nature de la géographie culturelle. Un
épisode antérieur mettait aux prises Price et Lewis (Price et Lewis, 1993a ; 1993b) qui
défendaient la tradition sauérienne contre les critiques qui lui étaient adressées par les
tenants de ce que l’on appelle la New Cultural Geography 1 ; leur position provoqua des
réponses de D. Cosgrove (Cosgrove, 1993a) de J. Duncan (Duncan, 1993) et de P. Jackson
(Jackson, 1993).
3  Ces débats tournent autour de la question du statut ontologique de la culture, qu’elle
soit définie collectivement ou comme une entité résiduelle : ils ne peuvent donc se
limiter au domaine de la géographie culturelle, mais doivent être mis en parallèle avec
les débats similaires qui prennent place en anthropologie aussi bien qu’avec certains
problèmes épistémologiques dans le domaine de la philosophie des sciences 2. En nous
fondant sur cette perspective élargie, nous montrerons ici, qu’à l’exception de
Cosgrove, les récents débats concernant la géographie culturelle affichent un degré
considérable d’inconsistance épistémologique, comme ceci arrive communément

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Débats épistémologiques dans la géographie culturelle anglo-américaine 2

durant les phases de changement de paradigme, lorsque les oppositions théoriques sont
grossies et que les épistémologies sont combinées de manières contradictoires.
4  Il convient d’abord de situer les débats actuels dans un contexte de mouvement
historique où les positions épistémologiques évoluent de l’empirisme éclectique vers le
rationalisme déductif et la phénoménologie interprétative ; le cycle recommence alors.
Lorsqu’on met leurs contextes historiques en rapport avec les traditions géographiques
antérieures ou postérieures, la géographie culturelle sauérienne des années 1920 et
1930 et les positions postmodernistes actuelles de la géographie partagent une
commune épistémologie humaniste et phénoménologique un peu de la même manière
que le font l’anthropologie culturelle de l’école de Boas et l’actuelle anthropologie
postmoderniste. Les deux traditions occupent des moments épistémologiques similaires
au sein de leurs cycles respectifs de réaction contre des paradigmes rationalistes
antérieurs, et provoquent à leur tour des réactions qui se manifestent ensuite par
l’émergence de paradigmes empiriques. La similarité devient évidente lorsqu’on
montre que les positions épistémologiques successives de Huntington et Semple, Sauer
et Hartshorne en géographie reproduisent celles de Morgan et Spencer, Lowie et
Kroeber et Radcliffe Brown en anthropologie. Avec ces différences à l’esprit, je vais
mettre en évidence les contradictions épistémologiques présentes non seulement dans
la position marxiste de Mitchell mais aussi, ce qui est surprenant, dans l’attitude
postmoderniste des Duncan.

Les cycles épistémologiques
5  L’analyse qui suit repose sur deux points fondamentaux :
6  1- On distingue trois épistémologies de base dans la philosophie moderne : la
phénoménologie, l’empirisme et le rationalisme. En ce qui concerne l’épistémologie
(objectif scientifique ; propos phénoménal, spatial et temporel ; méthode scientifique et
procédure d’analyse) et l’ontologie (modèle perceptif de la réalité et agent de la
perception), l’empirisme et le rationalisme occupent des pôles opposés, alors
qu’historiquement, la phénoménologie a représenté une attente holiste pour établir un
pont entre les deux extrêmes (Figure 1).

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Figure 1 : Les familles d’épistémologies

7  2- Combinons : 1- le modèle crânien (Kuhn, 1970) des paradigmes scientifiques, le


contre-modèle des syntagmes postmodernistes proposés par Hassan (Hassan, 1985),
l’opposition théorique qu’établissent Simmons et Cox (Simmons et Cox, 1985) entre les
positions réductionnistes et déterministes et les positions holistes centrées sur les
interrelations, avec 2- l’approche des cycles longs de Hobsbawm (Hobsbawm 1988 ;
1967 ; 1994), Stöhr (Stöhr, 1981) et Taylor (Taylor, 1985) : les changements qui
interviennent dans la pensée scientifique au cours du temps peuvent alors être conçus
comme des séquences répétitives dans lesquelles le paradigme inductif empirique est
suivi par le déductif-déterministe, et à son tour par un certain nombre de syntagmes
critiques et phénoménologiques (Figure 2).

Figure 2 : Épistémologies dans les paradigmes modernes

8  Le premier principe est important pour comprendre les débats qui se développent en
géographie et dans d’autres sciences sociales. Cosgrove (Cosgrove, 1989, p. 29-31) et

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Gregory (Gregory, 1978, p. 113) ont observé qu’il y a une forte composante empirique
dans le travail des géographes et, j’ajouterai, de la plupart des autres spécialistes des
sciences sociales. C’est vrai même pour les géographes qui penchent du côté du
rationalisme tel que Bunge, qui admettait que ses analyses mathématiques avaient un
référent empirique et n’étaient pas des exercices de pures mathématiques cartésiennes.
On pourrait dire à peu près la même chose de l’anthropologue Lévi-Strauss. Les
géographes et anthropologues comme Sauer, Boas, Kroeber et Lowie dans le passé, ou
ceux qui pratiquent aujourd’hui les sciences sociales dans une optique postmoderniste,
malgré tout leur particularisme phénoménal, étaient ou sont encore partisans de
réconcilier une science centrée sur l’universalisme et un humanisme historiquement
décentré. En conséquence, il y a peu de spécialistes des sciences sociales qui soient
purement cartésiens ou purement nietzschéens ; la plupart se rangent entre deux
extrêmes, celui de l’empirisme à orientation rationaliste, et celui qui est en faveur de la
phénoménologie ; c’est la combinaison d’épistémologies qui en résulte qui fournit aux
critiques récentes le fondement théorique de leur argument. Enfin, dernière remarque,
si l’on veut éviter d’être lu de manière sélective par les critiques des époques
postérieures, il faut choisir l’empirisme, le rationalisme ou la phénoménologie purs : ce
point sera illustré par les épistémologies contrastées de Sauer et de Hartshorne, et par
la signification qu’elles revêtent pour les positions théoriques contemporaines.
9  Le second principe permet de comprendre les cadres de la pensée scientifique depuis
deux siècles. Hobsbawm (Bourdieu et Passeron, 1967) souligne le contraste entre les
modèles d’évolution anglais et français qui mettent l’accent sur l’évolution universelle
et l’objectivité scientifique durant les périodes d’expansion capitaliste, et les modèles
historicistes allemands inspirés de la philosophie de la nature (Naturphilosophie) qui
soulignent le particularisme culturel et la subjectivité de la perception durant les
périodes de crise : une telle distinction est spécialement pertinente pour moi qui pense
que le débat entre les défenseurs de Sauer et ses critiques contemporains n’est en
réalité qu’un petit différend domestique entre géographes humanistes. La
phénoménologie holiste allemande représente une longue lignée de philosophies
alternatives qui s’étendent de Kant à Fichte, Hegel et Goethe jusqu’à Nietzsche, Husserl,
Heidegger et Spengler et finalement jusqu’à Feyerabend et Habermas aujourd’hui 3. Les
philosophes existentialistes, post-structuralistes et postmodernistes français tels qu’ils
sont illustrés par Sartre, Merleau-Ponty, Baudrillard, Derrida et Lyotard peuvent être
ajoutés à cette liste de la philosophie alternative parce que, comme l’ont dit Bourdieu et
Passeron, la France a cessé de « faire l’histoire » après la Seconde Guerre mondiale si
bien que les intellectuels français se sont détournés de la pensée déterministe et
évolutionniste4.
10  Vus dans cette perspective, Sauer, Fleure et Forde en géographie, et Boas, Kroeber et
Lowie en anthropologie, appartiennent à la phase particulariste des sciences sociales
qui prend place entre les deux guerres mondiales tout comme les postmodernistes
contemporains font partie d’un retournement critique postérieur à 1967. Les deux
groupes réagissent contre des paradigmes déterministes antérieurs, l’évolutionnisme
bio-environnemental dans le cas des premiers, et le structuralisme économique pour
les seconds. Ces deux paradigmes avaient commencé comme des modèles à base
empirique ; plus tard dans leur développement, ils ont fait le saut déductif vers
l’universalisation de leurs résultats au monde entier. C’est sur une base inductive-
empirique que Darwin donne naissance à la théorie de la sélection naturelle dans
L’Origine des espèces. Lorsqu’il extrapole sa théorie à l’humanité dans La Descendance de

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l’homme, il se livre à un exercice déductif très semblable aux schémas évolutifs de ses
contemporains Spencer, Morgan, Maine et Tylor (Harris, 1968. Slocking, 1968). De
manière similaire, le fonctionnalisme structural d’Aprèsguerre fondait les théories du
développement sur une analyse empirique des processus d’industrialisation dans
certains pays occidentaux, alors que les théories du développement dirigé par l’État,
accéléré, déséquilibré, et appliqué du centre à la périphérie que proposait le
structuralisme, étaient des exercices déductifs de déterminisme économique 5.

Le débat Sauer-Hartshorne en perspective
11  Les positions épistémologiques de Sauer ne peuvent être comprises que comme une
réaction à l’évolutionnisme de Huntington, Semple et Taylor, tout comme beaucoup des
positions de Harsthorne doivent être vues comme des réactions aux positions
phénoménologiques de Sauer. En conséquence, Price et Lewis (Price et Lewis, 1993b)
ont tout à fait raison de souligner que la géographie culturelle sauérienne était basée
sur l’humanisme allemand, c’est-à-dire sur la phénoménologie.
12  Dans les premières pages de La morphologie du paysage, Sauer décrit l’idée qu’il se fait de
la science et cite l’ouvrage Prolongemena zur Naturphilosophie du phénoménologue
allemand Keyserling. La science est considérée comme un processus organisé
d’acquisition de la connaissance (plutôt que comme un processus unifié de lois
physiques appliquées de façon déductive au monde) dans lequel des modes
d’investigation prédéterminés et un système préconçu d’interrelations entre les
phénomènes guident la recherche (ce qui n’est guère une épistémologie inductive -
Bourdieu, 1977 - et empiriste). Dans la dernière partie de cet article (et dans les articles
publiés au cours des années 1950), Sauer retourne à ce thème lorsqu’il déclare que la
recherche géographique doit aller au-delà de la Science et doit saisir la réalité colorée
de la vie. Citant le travail de géographes holistes allemands comme Humboldt, Banse,
Gradmann et Volz, cela signifie pour lui qu’il faut prendre en compte les qualités
esthétiques et subjectives qui se trouvent au-delà de la sphère dévolue à la science.
Dans un développement similaire à celui proposé plus tard par Bourdieu, il va au-delà
de la science objective et du rationalisme a priori (mais pas jusqu’à l’extrême opposé du
subjectivisme) et parvient par là même à une qualité de compréhension qui se situe sur
un plan supérieur (Sauer, 1963a, p. 344-345, p. 349-350 ; 1963c, p. 380-381 ; 1963d.
p. 403).
13  En fait, le tableau positiviste et empiriste de Sauer peint par les post-modernistes
convient mieux à Hartshorne (Hartshorne, 1939). L’épistémologie de Hartshorne se
situait carrément dans un moule empiriste tout comme celle des fonctionnalistes
structuraux qui étaient ses contemporains, Parsons en sociologie et Radcliffe-Brown en
anthropologie. Son livre sur The Nature of Geography est une longue critique soutenue de
la subjectivité aérienne (Hartshorne, 1939, chap. XII, p. 335) du paysage. En fait,
Hartshorne (Hartshorne, 1939, p. 132-133 ; p. 452-453) ne fait pas confiance aux
impressions « subjectives et familières » d’un paysage ou d’une région enregistrées par
un artiste ou un voyageur ; la description géographique doit être pour lui
photographiquement objective et les réactions personnelles de l’observateur doivent
être réduites au minimum. Comme Sauer, Hartshorne critique l’environnementalisme
déterministe, mais en termes d’associations probabilistes (Hartshorne, 1939, p. 432-437)
et non pas au nom d’un particularisme anti-rationaliste. Les deux voyaient la nécessité

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d’une approche inductive qui aille de la différenciation en surface détectée par les
études de cas à des généralisations régionales, mais Sauer avait en tête des études de
cas menées à long terme et en profondeur, et qui n’auraient jamais pu être étendues à
l’échelle continentale (Hartshorne, 1939, p. 66-67 ; Sauer, 1963a, p. 326-327 ; 1963b,
p. 362).
14  Il est exact que Hartshorne était partisan d’une approche holiste au niveau local et
régional, mais il pensait aussi qu’il n’était pas pratique d’inclure dans l’analyse tous les
éléments physiques et culturels imaginables, si bien qu’à la fin, il s’engagea dans une
prise en compte sélective des phénomènes qui était conditionnée par le jeu des forces
économiques et des facteurs de localisation : il fut un des pionniers de leur analyse au
sein de la géographie anglo-américaine (Martin, 1994, p. 483). Hartsthorne opposait
cette approche à celle de Sauer qui, pensait-il, confondait géographie et anthropologie
(Hartshorne, 1939, p. 177-178). Sauer se défendit à son tour de ces attaques en
distinguant la géographie de l’anthropologie et de l’histoire. La géographie s’attachait
pour lui à l’adaptation aux environnements réalisée par le biais du mode de vie et
d’économie propres à une culture (Sauer, 1963b, p. 360-362, p. 364) ; elle mettait cette
adaptation en évidence en mobilisant des données ordonnées sur l’économie, l’habitat,
la distribution des populations, les centres urbains, les types d’agriculture, la
domestication de la flore, de la faune et des autres matériaux, et les lignes de
communication6.
15  La nature synchronique de la chorologie régionale de Hartshorne est bien connue,
comme le sont ses attaques répétées contre l’historicisme sauérien - une position qui
rappelle celle de Radcliffe-Brown en anthropologie (Radcliffe-Brown, 1965a et l965b).
Bien qu’il ait été plus tard qualifié de « descriptif » par les géographes quantitatifs,
Hartshorne utilisait des formules et des mesures quantitatives simples (Hartshorne,
1939, p. 426-439). En réponse à ces attaques, Sauer précisa sa position en 1940 dans son
discours de la Grande Retraite (Sauer, 1963, p. 351, p. 380-381) qu’il reprit en 1952 par
une observation : la démarche à la Hartshorne correspondait à une géographie
philosophiquement pauvre qui traitait seulement des phénomènes qui pouvaient être
quantifiés et cartographiés. Hartshorne, enfin, en dépit de l’insistance qu’il mettait à
affirmer que les divisions régionales étaient arbitrairement tracées par les géographes,
avait un modèle ontologique perceptif qui était réaliste comme l’analogie avec la
photographie le montre, et comme le prouve aussi le fait qu’il ne voyait aucune
nécessité à regarder le paysage à travers les yeux de ceux qui l’habitaient, sous le
prétexte qu’à la différence de celui des observateurs scientifiques, le regard des gens du
coin était, sans espoir, gâché par la subjectivité.
16  Tout ceci était bien sûr le travail épistémologique fondamental qui préparait la voie au
tournant déductif-déterministe des années 1950 (Abler, Adams et Gould, 1971 ;
Simmons et Cox, 1985 ; Taylor, 1985). En fait, ce fut Hartshorne (Hartshorne, 1959) qui
forgea le terme de « science spatiale », même s’il fut plus tard la victime de ce qu’il
avait aidé à créer (Gregory, 1994, p. 105). Au cours des années récentes, la contribution
de Hartshorne à la géographie a été reconsidérée, mais à la différence de Sauer, qui est
apprécié à cause de son ambivalence épistémologique, l’empiriste pur qu’était
Hartshorne est tout simplement considéré comme n’ayant plus de signification pour la
géographie postmoderne contemporaine (Entrikin, 1989, p. 3-5). C’est un jugement à
courte vue qui souffre tout autant d’anachronisme « présentiste » que celui de
Campbell (Campbell, 1994) insistant pour lire des éléments postmodernes dans The

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Nature of Geography. Quelle peut-être alors la signification actuelle de Hartshorne ? Celle


de fournir un exemple d’empiriste porté vers la raison, qui, comme Popper (Popper,
1964) à cette époque, en a eu assez du particularisme phénoménologique et du
relativisme.

L’anthropologie culturelle boasienne
17  De bien des façons, le débat entre Sauer et Hartshorne reflète la position que
l’anthropologie culturelle américaine, représentée par Boas et ses étudiants Kroeber et
Lowie, avait adoptée vis-à-vis de l’évolutionnisme bio-environnementaliste et marxiste
d’une part, et de l’anthropologie sociale britannique menée par Radcliffe-Brown et ses
étudiants Evans-Pritchard et Fortes de l’autre.
18  La conception superorganique de la culture se développa dans l’anthropologie
culturelle et la géographie culturelle américaines dans les premières décades du XXe
siècle en réaction contre l’évolutionnisme bioenvironnementaliste, qui confondait
changement social et changement biologique, et en réaction aussi contre le
déterminisme sociologique fonctionnaliste qui peignait la société comme un organisme.
Le géographe physicien allemand Franz Boas, devenu anthropologue culturel
américain, est généralement reconnu comme l’initiateur de cette réaction culturelle ; il
faisait en réalité partie d’un mouvement plus large qui s’éloignait du déterminisme
évolutionniste environnemental pour adopter le diffusionnisme culturel que l’on
trouvait chez les ethnographes et géographes allemands, comme Ankermann,
Frobenius, Graebner, Schmidt, et qui était inspiré par le changement d’orientation de
Ratzel (Harris, 1968 ; Hartshorne, 1939 ; Holt-Jensen, 1980).
19  Ce que firent Boas et ses étudiants Kroeber et Lowie fut de donner une impulsion à une
perspective nettement particulariste et historiciste (Figures 3 et 4). L’évolution
biologique était dissociée de l’évolution culturelle ; au sein du changement culturel, le
développement économique était séparé du développement social et idéologique. Ces
anthropologues mettaient en question de manière véhémente toutes les formes de
déterminisme, qu’il soit biologique, environnemental ou économique. Ceci les rendait
par voie de conséquence extrêmement hostiles au déterminisme sociologique
fonctionnaliste parce que ce paradigme restait fidèle à la conception spencérienne de la
société comme faite de parties spécialisées et inégales, même si le changement
temporel évolutionniste n’était pas mis en avant dans le fonctionnalisme (Durkheim,
1964 ; Harris, 1968 ; Stocking, 1968 ; Turner, 1992 ; Weber, 1964).

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Figure 3 : Vue particulière de l’évolution biologique et du changement culturel

Figure 4 : Évolution contre diffusion dans les transformations culturelles

20  En réaction contre ce point de vue, Lowie (Lowie, 1970, p. 441) alla jusqu’à la position
extrême qui consiste à voir dans la culture un pot-pourri de pièces et de morceaux
assemblés par les accidents historiques de la diffusion. C’est une vue curieuse de la
culture parce que l’idée de conscience collective et de représentations collectives
adoptée par le fonctionnaliste français Durkheim et ses émules, en réaction contre le
déterminisme environnemental et le réductionnisme psychologique, est similaire au
concept de culture d’inspiration allemande qui la tient comme reçue et apprise
collectivement depuis l’enfance. Les Boasiens retenaient pour leur part et de manière
sélective certains éléments de l’évolutionnisme, comme la définition proposée par
Tylor de la culture - il la concevait comme une liste de traits (Tylor, 1970, p. 1) : cette
conception reste consciencieusement citée dans les manuels d’anthropologie jusque
bien avant dans les années 1960, même si les théories évolutionnistes de Tylor sont
rejetées. Kroeber et Lowie admirent plus tard que leurs premières charges contre le
déterminisme étaient exagérées, mais le contexte de l’époque demandait une réfutation
sans ambiguïté du mélange confus de l’interdépendance supposée du biologique et du
culturel présente dans l’évolutionnisme penseriez (Kroeber, 1952, p. 10, p. 22. Lowie,
1948, p. 19‑25).
21  En fait, avant la montée de la génétique mendélienne en biologie, on pensait que les
caractères physiques et culturels évoluaient ensemble à des rythmes identiques, mais
allant en s’accélérant aux stades plus avancés de l’évolution culturelle (Figure 5). Selon

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le principe des « caractères acquis », les individus incorporaient biologiquement les


traits physiques et sociaux qu’ils avaient absorbés en provenance de leur
environnement climatique et culturel. En réaction avec ces conceptions, Boas, Kroeber
et Lowie soulignaient que les changements biologique et culturel se produisaient à des
rythmes largement différents et qu’il y avait une continuité culturelle considérable qui
se manifestait parallèlement aux transformations.

Figure 5 : Évolution bioculturelle

22  C’est en ce sens que le concept de superorganique formulé par Kroeber doit être
compris, et non pas comme un modèle naïf de déterminisme culturel. Pour Kroeber,
« la culture est superorganique et superindividuelle en ce que, bien qu’elle soit portée
et produite par des individus organiques qui y adhèrent, elle est acquise par un
apprentissage transmis entre individus sans devenir une partie de leur dotation
« héritée » (Kroeber, 1962, p. 62). Cette idée de la culture résulte aussi de l’accent mis
sur les processus particularistes de diffusion plutôt que sur l’évolution unilinéaire, si
bien que les cultures sont « au-dessus ou à l’extérieur des sociétés qui les adoptent [...] ;
une culture particulière, un ensemble particulier d’institutions peuvent passer à
d’autres sociétés, dans lesquelles ils influencent ou conditionnent les membres de la
société située en dessous » (Kroeber, 1962, p. 62).
23  « Super », pour Kroeber, avait donc le sens « d’au-delà » et « d’au-dessus », tout à fait
comme le terme « méta » utilisé en philosophie, et non pas celui que la culture est une
« boîte noire ». Le changement culturel était considéré comme étant au-dessus et
indépendant du changement biologique. La culture était également au-delà de
l’organique en ce sens que les anthropologues culturels rejetaient l’analogie organique
utilisée par les évolutionnistes et les fonctionnalistes, dans laquelle la société était
comparée au corps humain7. Par conséquent, Kroeber n’utilisait pas le terme de super
organique dans le sens où Spencer le faisait (en fait, le terme avait été pour la première
fois utilisé par Hutton en 1785 pour qualifier l’interrelation des espèces dans une
conception vitaliste de la Terre (Pepper, 1996, p. 21)). Les diffusionnistes culturels
souscrivaient au holisme interrelationniste, mais évitaient consciencieusement les

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analogies organiques. À leurs yeux, les cultures étaient composées d’éléments qui
étaient appelés « pièces » (pieces) et n’étaient pas fonctionnellement des « parties »
(parts) ou des « organes » spécialisés, si bien que les configurations culturelles variaient
spatialement et temporellement en un même lieu. Ajoutez une nouvelle institution à
travers un changement induit par diffusion, et la configuration culturelle change !
24  En ce sens, je suis d’accord avec Price et Lewis sur le fait que dans la chaleur du débat,
les géographes postmodernistes et les marxistes structuralistes ont exagéré le côté
rationaliste et (ou) empiriste de Sauer. Lorsque l’épistémologie de Sauer est comparée à
celle des anthropologues culturels boasiens de son époque, on peut voir que les
approches authentiquement empiristes et rationalistes de la culture sont présentes
dans le fonctionnalisme, le fonctionnalisme structuraliste et le structuralisme, mais pas
dans le diffusionnisme culturel. Ayant établi ceci, on s’aperçoit qu’on ne peut accorder
crédit aux souvenirs de Sauer indiquant que l’influence exercée sur lui par ses collègues
Kroeber et Lowie était restée limitée à son intérêt pour les Amérindiens (cité dans Price
et Lewis, 1993a, p. 10).

Les débats épistémologiques récents en géographie
culturelle
25  Comparée aux débats antérieurs, la consistance épistémologique des débats menés au
sein de la géographie culturelle dans les années 1990 laisse beaucoup à désirer.
Cosgrove (Cosgrove, 1996a) qualifie correctement la position de Mitchell (Mitchell,
1993 ; 1995) de « submarxiste », mais « orthodoxe » ou « paléomarxiste » auraient peut-
être été plus appropriés (Poster-Carter, 1974). Dans sa critique de « l’idéalisme » dans
les approches marxiste culturelle et postmoderniste de la culture, Mitchell utilise le
terme d’ontologie de manière répétée sans même situer une fois ce sous-domaine
philosophique au sein du domaine plus large de l’épistémologie. En fait, l’ontologie n’a
d’intérêt - et c’est un intérêt mineur - que pour les positions philosophiques non
empiristes. L’objectivité scientifique reçoit, dans l’empirisme, un traitement
simplificateur, selon lequel le sujet humain perçoit les objets qui font partie du monde
tels qu’ils sont en fait infiltrés par nos prédispositions mentales et sensorielles ; la
question de la subjectivité assume en revanche une grande importance à la fois en
phénoménologie et dans le cas du rationalisme. Pour la phénoménologie, la
connaissance humaine est la synthèse de l’interaction entre le sujet (la thèse) et l’objet
(l’antithèse), alors que, dans le rationalisme, le sujet humain recherche l’essence stable
(que l’on pourrait appeler « structure » dans le cas de la science du XXe siècle) au sein
du flux des objets situés dans le monde que transmettent les sens humains auxquels on
ne peut faire confiance (Copleston, 1960-1967 ; Feibleman, 1960 ; Hookway, 1992 ; Pettit,
1992 ; Scruton,1995 ; Wood, 1960).
26  Les « anciens » et les « nouveaux » géographes culturels, tout comme les chercheurs qui
adoptent des points de vue néo-marxistes devenus plus sophistiqués comme celui de
Harvey (Harvey, 1973, p. 288-298), utilisent un modèle constructiviste de la réalité selon
lequel l’ontologie (ce qui existe) ne peut être séparé de l’épistémologie (les théories de
la connaissance) parce que le sujet (les hommes) structure l’objet (le monde) dans le
même temps que le monde structure la connaissance humaine. Dans une telle
perspective, des concepts comme « culture », « économie » et « politique » sont tous

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Débats épistémologiques dans la géographie culturelle anglo-américaine 11

des abstractions et des constructions intellectuelles qui sont élaborées pour


comprendre la « société », une autre abstraction.
27  Mitchell, par contraste, adopte une approche réaliste et non problématique de
l’ontologie et, ce faisant, combine une ontologie empiriste avec une épistémologie
marxiste rationaliste. Seul un empiriste radical accepterait d’adopter une approche
purement ontologique de la culture, établissant qu’elle n’a pas d’existence en soi, mais
qu’elle est plutôt un construit idéologique basé sur des relations matérielles qui sont en
fait « concrètes », « rationnelles », « meilleures », « enracinées », en d’autres mots
« réelles ». La culture est par opposition localisée dans un « niveau nébuleux et
mystificateur » et, en conséquence, elle est réifiée et transformée en réalité. Elle est
sans amarres et n’a pas de « base ou de fondation ontologique solide », elle « implique
une régression infinie », si bien qu’elle est un concept « cul-de-sac ». En fait, la culture
est « tout ce qui ne peut être réduit à l’économique ou au politique » qui, selon lui,
constituent la base de la culture (Mitchell, 1995, p. 103-108). Cosgrove (Cosgrove, 1996a)
est réellement bien gentil quand il critique cette position épistémologique comme étant
« submarxiste » et « fondationniste ». Dans les jours de gloire du mouvement néo-
marxiste des années 1970 et 1980, la critique aurait été plus cinglante : on aurait crié au
« marxisme vulgaire »8 !
28  D’un point de vue philosophique, le plus grand défaut des vues de Mitchell sur la
culture, ce n’est pas tant l’utilisation du modèle déterministe base-superstructure des
relations phénoménales que son ontologie réductionniste (Figure 6). En fait, Harvey
(Harvey, 1973 ; 1985 ; 1989) et Soja (Soja, 1989) utilisent ce type de modèle lorsqu’ils
soutiennent que la modernisation techno économique provoque l’apparition de
nouvelles formes de modernisme culturel, une vue qui a conduit Dear (Dear, 1991) à
considérer que leur travail sur le postmodernisme a eu des « résultats mêlés », et
Strohmayer et Hannah (Strohmayer et Hannah, 1992) à se plaindre de ce que les
géographes matérialistes étaient en train de domestiquer les critiques postmodernistes.
Harvey (Harvey, 1992) a depuis modifié sa position, disant que, s’il avait été possible,
dans le passé, de distinguer entre base (les conditions matérielles de la vie) et
superstructure (la culture), ceci n’était plus possible aujourd’hui, à cause de la grande
importance du travail culturel, un changement de position dont Mitchell note qu’il est
oublieux de ses implications épistémologiques. Plus récemment, même dans le cas
extrême où il critique la « biophilie », Harvey attire l’attention sur le danger qu’il y a à
remplacer un réductionnisme par un autre dans lequel l’histoire humaine, l’économie
et la culture régneraient en maîtres (Harvey, 1996, p. 165-166).

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Débats épistémologiques dans la géographie culturelle anglo-américaine 12

Figure 6 : Le jeu des infrastructures et des superstructures dans la détermination selon les
marxistes

29  Des contradictions épistémologiques sont aussi également présentes dans les positions
prises par les Duncan et Jackson lorsqu’ils se défendent contre les critiques de Mitchell.
Jackson (Jackson, 1996) fait son mea culpa au marxisme orthodoxe et retourne à une
conception réductionniste selon laquelle la culture est en fait simplement l’idéologie.
La position des Duncan, avançant que les textes et les idées sont aussi réels que les
phénomènes économiques et politiques, est tout aussi déconcertante, puisqu’elle greffe
une ontologie empirique sur une épistémologie postmoderniste. S’il existe un point
d’accord entre les différents syntagmes critiques qui ont fait leur apparition depuis la
fin des années 1960, c’est bien le rejet complet du « réalisme naïf » implicite dans les
postions empiriques et rationalistes antérieures. De plus, il est douteux que le récent
concept de « réalisme critique » triomphe de ce problème. Ce que le terme exprime est
l’essai contradictoire d’accommoder les tendances néo-empiriques à la pensée critique
antérieure, ce qui est commun aux moments de transition qui font passer des
syntagmes aux paradigmes.
30  De plus, la base philosophique du projet « post-structuraliste » des Duncan pose
question. Les universitaires français se plaignent de ce que les spécialistes de sciences
sociales américains aient tendance à mélanger les approches post-structuralistes et
postmodernes, et créent chemin faisant un paradigme alors que les deux sont des
syntagmes séparés. Plus simplement, ils regrettent que ces mêmes spécialistes
proposent un pot pourri de penseurs différents et qui sont souvent hautement critiques
les uns vis-à-vis des autres. Un poststructuraliste comme Foucault envisageait les
phénomènes sociaux dans une perspective historique en termes de résistance au
pouvoir des institutions qui contrôlaient les déviants sociaux. Il refusait d’adopter une
approche philosophique large et critiquait Derrida qui le faisait. Ce dernier, ainsi que
Baudrillard, ont développé des théories de la textualité et de la déconstruction
appliqués aux discours, images, codes, et à la culture dans la vie de tous les jours.
Baudrillard a même écrit un traité intitulé Oublier Foucault (Godelier, 1997 ; Kellner,
1989).

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Débats épistémologiques dans la géographie culturelle anglo-américaine 13

31  Cosgrove a pour sa part été philosophiquement cohérent durant son passage graduel du
marxisme culturel au postmodernisme. Sa compréhension des problèmes
épistémologiques explique sa critique violente du « fondationnisme » matérialiste de
Mitchell, un problème philosophique que Jackson (Jackson, 1996) ne perçoit pas. Dans
le travail de Cosgrove, une épistémologie explicitement phénoménologique est
employée en même temps 1- que les positions empiriques et rationalistes sont mises à
mal, 2- et qu’il interprète des paysages historiques (Cosgrove, 1984 ; 1993b), les
problèmes contemporains d’environnements (Jackson, 1996) ou d’autres paysages
terrestres (Cosgrove, 1994a ; 1994b). Il adopte une vue tellement relativiste et
particulariste de la pensée intellectuelle qu’il n’aime pas être qualifié de
postmoderniste parce que, selon lui, il y a pratiquement autant d’approches de la
culture qu’il y a de géographes (Cosgrove, 1993a). En ce sens, Cosgrove représente un
glissement de la géographie culturelle depuis le marxisme culturel jusqu’au
postmodernisme et au-delà ; il l’effectue d’une façon que Mitchell, Duncan et Jackson
n’adoptent pas, tout comme Glacken, Lowenthal et Tuan assuraient, dans les années
1960 et 1970, la transition entre la tradition sauérienne et ce qui est devenu la
géographie culturelle postmoderniste.
32  On doit finalement souligner que beaucoup de critiques à l’encontre de l’idée
monolithique de culture semblable à celles que l’on doit aux géographes culturels dans
les années 1980, ont déjà été proposées par l’anthropologie marxiste et postmoderniste
à partir de la fin des années 1960 (Clifford et Marcus, 1986 ; Hymes, 1969 ; Kahn, 1989 ;
Rollwagen, 1986) mais, dans ce cas, le bébé n’a pas été jeté avec l’eau du bain. Le
concept phare de ces anthropologues est l’objet de critiques sérieuses ; la tradition
boasienne, qui implique l’acquisition d’une formation dans les quatre sous-domaines de
l’anthropologie physique, de l’archéologie, de la linguistique et de l’ethnologie, paraît
lourde. Ces problèmes sont abordés dans de longs débats publiés dans les pages des
Anthropology Newsletters et culminent dans les années 1980 et au début des années 1990.
En dépit de cette atmosphère de contestation, la culture holistique ne s’est dissoute ni
dans un matérialisme historique, ni dans un concept bâtard de la culture comme
esthétique synchronique. Les anthropologues nord-américains sont arrivés à un
compromis selon lequel la culture et ses subdivisions sont considérées comme de
simples outils analytiques pour comprendre la vie sociale. Pour eux tout comme
Hartshorne (Hartshorne, 1939) qui pensait que ce devait être le cas avec les régions
géographiques, les divisions phénoménales internes et spatiales externes de la culture
sont tracées arbitrairement dans le but d’étudier des interrelations. Dans une telle
perspective, une importance et un poids relatifs peuvent être attribués, ou pas, à un
domaine culturel particulier par rapport à d’autres, ce qui devrait satisfaire la demande
formulée par Mitchell d’un retour aux études « fonctionnelles ».

En finir avec Said ?
33  Je viens de présenter une déconstruction philosophique plutôt rude des géographes
culturels d’aujourd’hui, mais je voudrais atténuer ma critique en soulignant que c’est le
contexte intellectuel et culturel de notre temps qui est la cause de la plupart des
incohérences épistémologiques notées ici (même si cela a un parfum de déterminisme).
Après des décennies de débats acerbes entre les différents syntagmes critiques présents
dans les sciences, on constate, arrivé aux années 1990, que le marxisme a pratiquement

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disparu, que le particularisme postmoderne est de plus en plus critiqué (Godelier, 1997 ;
Richardson, 1990 ; Sax, 1998 ; Saunders, 1997 ; Stolcke, 1995) et que nous dérivons
lentement en direction de nouveaux paradigmes modernistes tels que l’écologie
politique empiriste et le néo-darwinisme rationaliste. Ce faisant, les épistémologies se
sont trouvées mélangées de manières contradictoires, mais la poussière retombera sans
doute, les positions philosophiques seront clarifiées, le subjectivisme particulariste sera
décrié et l’impératif de la parcimonie sera célébrée, jusqu’au nouveau tournant critique
dans vingt ans d’ici.

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NOTES
1. Je sais l'usage que fait MacDowell (1994) du terme New Cultural Geography, bien que Cosgrove,
Duncan et Jackson n'aiment pas être mis ainsi dans le même sac et préfèrent plutôt un terme plus
large, celui d'approches culturelles contemporaines en géographie.
2. Feyerabend faisait ironiquement observer que la philosophie des sciences avait un long passé
(cité dans Rorty, 1997, p. 33). D'un point de vue cyclique, Feyerabend, écrivant en 1970, avait sans
doute raison de faire cette observation, mais on peut avancer que la philosophie des sciences est
aujourd'hui un sujet avec un grand futur.
3. L'inclusion de Kant dans cette liste peut faire lever quelques sourcils, mais il occupe cette
position en philosophie même si les positivistes logiques du XXe siècle l'ont mal lu (Copelson,
1960-1967 ; Scunton, 1995 ; Wood, 1960). La Critique de la raison pure était une attaque contre le
rationalisme tandis que La Critique de la raison pratique s'en prenait à l'empirisme. Kant voyait
sa position comme un compromis entre l'approche intellectualisée aux phénomènes que
proposait le rationalisme dogmatique de Leibniz (qu'il appelait "thèse") et l'approche des
phénomènes par les sens dans l'empirisme de Locke (l'antithèse du rationalisme). Kant
caractérisait sa position comme la "conjonction" des deux extrêmes (que les philosophes
allemands postérieurs ont appelé la synthèse (Kant, 1952, p. 102-103, p. 147).
4. Ces philosophies alternatives peuvent être interprétées comme les expressions idéologiques de
la résistance géopolitique à la domination technique et scientifique anglo-saxonne.
5. Le paradigme du structuralisme qui était dominant dans les sciences au cours des années 1950
ne doit pas être confondu avec le syntagme de brève durée du marxisme structurel de la fin des
années 1960 et du début des années 1970. Brookfield, 1975. Taylor, 1989.

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Débats épistémologiques dans la géographie culturelle anglo-américaine 19

6. Si les écologistes culturels et les évolutionnistes culturels des années 1950 et 1960, travaillant
dans un contexte moderniste, donnaient un accent plutôt scientifique qu'humaniste à leurs
agendas de recherche, Kroeber et Sauer ne peuvent être blâmés pour cela.
7. Curieusement, Sauer, sous l'influence de Hettner, utilisait encore des analogies organiques
jusque dans les années 1920, un point que Hartshorne (1939, p. 257) critiquait. L'article sur
"Morphology of landscape" est encore tout plein d'un langage fonctionnaliste du type que ses
collègues de Berkeley, Kroeber et Lowie abhorraient. Arrivé au moment de l'article sur "The
Great Retreat", ce type de langage est largement absent ; Sauer y condamne les fonctionnalistes
comme Barrows et Hartshorne.
8. Le néo-marxisme n'était pas un paradigme purement rationaliste, mais il était plutôt
moderniste et anti-moderniste en même temps. Dans la veine moderniste, les néo marxistes
proposaient le modèle de relations centre-périphérie du système-monde dans lequel les lois de
développement du capitalisme déterminaient la domination globale par les nations capitalistes
avancées. Ils critiquaient aussi à la fois la théorie fonctionnaliste et la théorie structuraliste de la
modernisation, aussi bien que l'évolutionnisme marxiste classique, avançant que l'histoire ne se
répète pas sous la forme d'étapes linéaires qui se reproduiraient spatialement dans le monde. En
conséquence, en différents temps et lieux, des modes spécifiques de production ont été articulés
de différentes manières, impliquant des processus de résistance, d'alliance ou de substitution
totale. Les néo-marxistes étaient aussi hautement critiques à l'encontre de la spécialisation
systématique dans les sciences et appelaient à la formation d'une approche interdisciplinaire qui
ne fragmenterait pas les phénomènes sociaux en sphères déconnectées de la recherche
scientifique (Foster Carter, 1974 ; Frank, 1967 ; Wallerstein, 1979 ; Wolf, 1982). Ces derniers
aspects font de ce mouvement davantage un syntagme qu'un paradigme, ce qui est évident dans
le travail des anthropologues français comme Godelier, Meillassoux, Rey et Terray sur les modes
de production : ils mettaient, tout comme Foucault, l'accent sur les faits de résistance culturelle.
Les débats entre le néo-marxiste Althusser et le poststructuraliste Foucault au début des années
1970 donna à son tour naissance aux postmodernistes comme Baudrillard, Deleuze, Derrida et
Lyotard (Kellner, 1989).

RÉSUMÉS
Pour éclairer les débats qui se développent depuis une dizaine d’années au sein de la New Cultural
Geography, l’auteur la resitue dans le temps long de l’histoire de la géographie et de
l’anthropologie de langue anglaise depuis un siècle. Il souligne le parallélisme entre l’évolution
de la géographie et celle de l’anthropologie. Pour lui, les sciences passent successivement par des
phases d’empirisme, de rationalisme et de phénoménologie. La nouvelle géographie culturelle
apparaît alors comme une réaction phénoménologique normale face aux excès de rationalisme
ou d’empirisme des années 1960 ou 1970.

In arder to understand the debates which developed since ten years within the New Cultural
Geography, the author puts it within the long perspective of the history of anglo-arnerican
geography and anthropology since a century. He stresses the parallel evolutions of bath
disciplines. For him, sciences move successively from empiricism to rationalism and
phenomenology, and back again. The New Cultural Geography appears as a reaction against the
narrow mindedness of rationalism and empiricism in the 60s and 70s.

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Débats épistémologiques dans la géographie culturelle anglo-américaine 20

INDEX
Mots-clés : géographie culturelle, anthropologie, épistémologie, ontologie, paradigme,
syntagme, Boas, Sauer
Keywords : cultural geography, anthropology, epistemology, ontology, paradigm, syntagm, Boas,
Sauer

AUTEUR
SCOTT WILLIAM HOEFLE
Universidade Federal do Rio de Janeiro
Departamento de Geografia - IGEO - CCMN, Rio de Janeiro, Brésil
swh@igeo.urbj.br

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