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Politique étrangère

Les fondements de la politique étrangère d'Israël


Jacob Tsur

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Tsur Jacob. Les fondements de la politique étrangère d'Israël. In: Politique étrangère, n°1 - 1957 - 22ᵉannée. pp. 27-38;

doi : https://doi.org/10.3406/polit.1957.2501

https://www.persee.fr/doc/polit_0032-342x_1957_num_22_1_2501

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LES FONDEMENTS DE LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE

D'ISRAËL

Chaque nation a la politique étrangère qu'elle mérite ; chaque nation a


la politique étrangère à laquelle elle est condamnée.
Ses relations avec les États étrangers sont déterminées par son caractère,
les fondements moraux de son idée d'État, ses attaches et sa réputation dans
le monde. Cependant elle ne peut échapper à la servitude qui lui est imposée
par sa situation géopolitique et par le jeu complexe des influences des
grandes puissances qui atteignent aujourd'hui les points les plus isolés du
monde.
A vrai dire, il n'existe pas, dans le monde d'aujourd'hui, d'État
indépendant ; tout est lié. On est, qu'on le veuille ou non, un rouage dans un
immense mécanisme où tout se tient. L'État d'Israël est indépendant parce
qu'il a le désir de l'être, parce qu'il essaie continuellement de se frayer
un chemin qui lui soit propre. A force de volonté, il peut résister à certaines
pressions, mais bien vite il est sujet à d'autres. Tout en tendant à s'orienter
sur lui-même, il se trouve obligé de se soumettre aux fluctuations des
relations politiques internationales.
Il existe cependant des facteurs permanents qui marquent la ligne
politique d'Israël. C'est d'abord son caractère d'État juif avec toutes les
conséquences qui en découlent ; c'est ensuite son héritage historique, le fait de
continuer une ligne politique tracée par le sionisme et, en remontant plus
loin encore, la tradition de défense du droit des Juifs à leur existence qui
constituait le noyau de la politique juive avant la création de l'État. Ces deux
facteurs cristallisent certains des principes et des mérites de sa politique.
Quant aux servitudes, elles sont déterminées, au premier abord, par sa
position particulière à la limite de l'Orient et de l'Occident, de l'Europe et de
l'Asie, par sa conscience d'appartenir à l'Europe et de vouloir s'intégrer à
l'Asie, d'être partie intégrante de la civilisation européenne et, de ce fait,
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d'être suspect aux yeux d'un Orient asiatique en pleine effervescence.


C'est enfin le fait d'être placé au cœur du monde arabe et musulman qui
constitue la plus grande préoccupation de l'État d'Israël et qui détermine ses
relations aussi bien avec ses voisins qu'avec les autres États du monde,
proches ou éloignés.
J'essaierai donc d'analyser l'influence de ces différents facteurs sur la
marche quotidienne de la politique étrangère d'Israël.
Le fait d'être un État juif crée nécessairement une interdépendance avec
les communautés juives du monde entier. Elle est parfois à sens unique.
Certaines de ces communautés — quoiqu'elles deviennent de plus en plus
rares — n'avoueraient jamais leur sensibilité profonde à l'égard des faits
et gestes de l'État juif. Mais Israël, pour sa part, y est très sensible. Tout ce
qui se passe dans les communautés les plus reculées du monde juif l'émeut.
Une solidarité se crée, un sens du devoir, qui bien souvent prend la priorité
sur certains facteurs qui correspondent à l'intérêt fondamental de la
politique de l'État lui-même.
Israël est en outre le produit d'un mouvement — il ne faut jamais
oublier cela. Sa marche vers l'indépendance n'a pas toujours été très facile à
comprendre pour l'observateur ordinaire parce qu'elle n'entre pas dans les
conceptions et les habitudes de cette ère de libération des peuples. Que la
Mongolie extérieure, le Népal et autre Libye, se révolte contre un régime
étranger quelconque et proclame son indépendance nationale, il n'y a rien
de plus naturel ; tout le monde le comprend et le justifie, et la Libye aura
toujours raison contre ses gouvernants quels que soient la valeur intrinsèque
de sa civilisation et les efforts faits pour mériter l'indépendance. Mais que
des Juifs venant de tous les coins du monde, riches d'une civilisation
millénaire, persécutés pendant des siècles, déterminés à se découper un petit
coin sur la terre, forment une nation et un Etat —c'est encore un processus
historique que huit ans après la création d'Israël nous sommes condamnés
à expliquer et à justifier !
Combien de fois, même en France, il m'est arrivé de répondre patiemment
à des objections se référant au droit des Juifs d'avoir un État, à des
accusations que nous ne sommes rien de plus qu'un « État théocratique » et que
c'était un retour au Moyen Age que la création d'un État dont les citoyens
étaient liés uniquement par la religion. Et combien de fois il vous est arrivé
à tous d'entendre les personnes les mieux intentionnées parler « d'expérience
sioniste » ou « d'expérience d'Israël », comme si nous formions un
phénomène passager susceptible de réussir ou non ! C'est curieux, mais vous
n'auriez jamais entendu parler sur ce ton du Nicaragua ou de la Jordanie.
Nous ne sommes évidemment pas une nation avec une longue tradition
d'État et nous ne comptons que deux millions d'habitants à peine. Mais
ISRAEL 29

il y a à l'O. N. U. actuellement 16 ou 17 nations avec une population égale


ou inférieure à celle d'Israël et personne ne met en doute, consciemment ou
non, leur droit à l'existence indépendante.
Ce fait détermine une extrême sensibilité à l'égard de l'opinion publique
mondiale. Chaque Israélien pris à part est peut-être moins sensible que les
Juifs de l'étranger à l'égard de l'antisémitisme individuel, mais Israël,
en tant qu'État, suit anxieusement les fluctuations de l'opinion publique.
N'est-ce pas dû au fait que le mouvement sioniste, dont nous sommes le
produit, avait pendant de longues années la propagande comme seule
arme? Depuis un demi-siècle, nous n'avons fait que répondre aux critiques ;
nous y sommés encore profondément engagés. En raison de cette lutte de
propagande et aussi de la présence des communautés juives dans les
différentes parties du monde, nous sommes également tenus d'avoir une
diplomatie beaucoup plus vaste que les dimensions et la valeur relative de notre
État ne le permettent.
Cette association avec les communautés juives du monde qui nous
fournissent tantôt l'aliah, tantôt les moyens matériels de l'absorber, influe à son
tour sur certaines prises de position. Quels que soient, par exemple, nos
rapports politiques avec les États-Unis, nous ne pouvons jamais nous en
détacher ; Israël peut contester certaines prises de position du judaïsme
américain, se révolter contre son conformisme à l'égard de la politique de
son propre gouvernement, mais ne pourra jamais prendre une position
opposée à celle des cinq millions de Juifs américains. De même, quels que
soient les différends profonds qui nous mettent aux prises avec la politique
soviétique, nous ferons toujours un effort pour éviter une rupture complète
étant donné notre sensibilité extrême pour le sort des trois millions de Juifs
qui vivent sur le territoire de l'U. R. S. S.
Quant à l'aliah, elle est considérée à juste titre la raison d'être de l'Etat.
Israël est un pays d'immigration qui voit dans l'absorption de ses frères plus
qu'une mission, la justification même de son indépendance.
Cela nous induit, aussi bien dans la politique économique que dans nos
relations internationales, à prendre de grands risques uniquement parce
qu'une certaine communauté est menacée, parce que nous devons lutter
désespérément pour obtenir le droit des Juifs de venir en Israël, parce que
nous ne pouvons, sans trahir l'essence même de notre existence nationale,
rester insensibles au sort des communautés persécutées.
Les exemples sont encore présents à tous les esprits. Est-il besoin de
rappeler qu'aux époques les plus dures de l'ère stalinienne, où nos relations
avec le bloc oriental étaient extrêmement tendues, nous n'avons jamais
hésité à élever notre voix contre la persécution des Juifs et contre
l'interdiction d'émigration, au risque d'aggraver encore notre isolement.
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Toujours à la recherche de relations normales avec certains pays


musulmans, Israël a souvent mis en péril des perspectives de rapprochement en
réclamant le droit de certains pays à l'aliah libre vers Israël.
Je ne m'attarderai pas sur les raisons historiques de cette attitude ; elle
remonte très loin dans l'Antiquité et cela ferait le sujet de toute une
conférence. Mais il n'est pas inutile de souligner ici que l'État d'Israël n'est
qu'un aboutisement d'une politique juive dont le but déterminant était le
désir de sauvegarder, de défendre la vie et l'existence des communautés
menacées.
Depuis le Schtadlan, qui, dans les communautés du Moyen Âge, usait de
son influence auprès d'un prince ou d'un archevêque pour prévenir des
persécutions de Juifs (l'Alsacien Rabbi Yosselman de Rosheim, ami de
l'Empereur Maximilien, en fournit le meilleur exemple), jusqu'à Sir Moses
Montefiore, qui utilisa sa fortune et son influence à la Cour de St- James
pour se porter à la défense des Juifs d'Orient, l'histoire en est marquée.
La création de l'Alliance Israélite Universelle et, plus tard, de la Anglo-
Jewish Association en Angleterre et du Hilfsverein en Allemagne, est au
fond le premier essai d'utiliser d'une façon organisée l'influence des Juifs
occidentaux émancipés pour venir au secours des communautés moins
favorisées. De ce point de vue, l'Alliance peut être considérée comme le vrai
précurseur de la politique juive.
L'innovation du sionisme, c'est la transposition de ce mouvement de
défense du plan individuel au plan collectif. Il ne s'agissait plus, pour lui, de
sauvegarder le droit du Juif persécuté, mais de résoudre le problème de
l'existence libre de la totalité des Juifs dont la position et la liberté étaient
menacées. Déjà Herzl, qui n'avait derrière lui ni pays, ni gouvernement,
ni force armée, essayait de défendre ses frères persécutés en Russie, en
Roumanie, mettait toutes les forces et l'influence du jeune mouvement dont
il avait la direction pour mettre en garde l'opinion mondiale contre le sort
qu'on faisait subir à ses frères.
En quoi Israël peut-il aider les Juifs persécutés ? D'abord en les
accueillant. Le fait n'est-il pas significatif que lorsque l'expulsion des Juifs d'Egypte
a commencé, ces temps-ci, personne ne s'est posé la question, comme
autrefois, où se dirigeraient les milliers de réfugiés, que la réponse était toute prête
et que nul ne doutait qu'Israël leur ouvrirait ses portes. Ensuite, en exerçant
en leur faveur le peu d'influence politique dont il dispose dans le domaine
diplomatique international.
Permettez-moi de citer un exemple, assez peu connu, de l'histoire
ancienne. Dans les premiers siècles de l'ère chrétienne, la Palestine, où vivait
encore une communauté juive assez importante, faisait partie de l'Empire
de Byzance qui persécutait ses citoyens juifs avec la cruauté raffinée de cet
ISRAEL 31

Etat oriental et fanatique. Or les historiens ont été intrigués par une période
de calme relatif qui dura une cinquantaine d'années pendant laquelle les
Juifs de Palestine avaient recouvré leurs droits et une certaine liberté dans
l'exercice de leur culte. Il est apparu qu'à cette même époque il existait au
sud de l'Arabie un petit Etat juif et que les caravanes byzantines se
dirigeant vers l'Inde devaient passer par le territoire de ce royaume du désert.
Or, quand le roi juif de cet État apprit les persécutions dont ses frères de
Palestine étaient l'objet, il déclara aux autorités byzantines qu'il ne laisserait
pas passer les caravanes tant que le gouvernement de Constantinople ne
changerait pas son attitude à l'égard des Juifs. Israël n'a peut-être pas
aujourd'hui la force dont disposait ce pittoresque roi d'Arabie, la défense de
ses frères n'en forme pas moins une partie intégrante de sa politique
étrangère.
Passons maintenant à notre situation géopolitique. Faisons-nous partie
de l'Asie ou de l'Europe? Ce n'est pas seulement une question de la
composition ethnique de notre population. Il n'est pas impossible que demain la
majorité des habitants d'Israël soient de provenance asiatique ou africaine,
quoique les ressortissants européens y prédominent encore. Le tout est de
savoir quel est le caractère de l'État, sa structure, son cachet idéologique,
sa conception sociale, la forme de la démocratie, tout ceci nous lie
indissolublement à l'Europe et plus exactement à l'Europe occidentale. C'est un
fait que nous formons, malgré les racines profondes qui nous attachent à la
civilisation juive, la branche israélienne de la culture européenne.
Par notre situation politique, par contre, nous appartenons à l'Asie.
Craignant l'isolement, nous souhaitons ardemment l'intégration dans le
continent asiatique. Or nous sommes entourés de nations qui
appartiennent à un autre .âge, qui professent d'autres religions, qui ne se sentent
même pas liées par les mêmes attaches à ce qui est à nos yeux la culture
universelle. Nous sommes donc un petit point de l'Europe au milieu de
l'Asie, et le souci fondamental de notre politique étrangère c'est d'être un
pont si l'on veut, mais pas une tête de pont ; c'est d'être un flambeau de
l'Europe si on l'admet, mais non pas une tête de flèche dirigée contre l'Asie.
Or la difficulté de rapprochement avec les nations asiatiques n'est pas
seulement d'ordre politique, malgré Bandœng, et n'est pas seulement due à
l'agitation effrénée des États arabes.
S'il est difficile d'expliquer aux Européens la nature et les origines du
mouvement national israélien, c'est encore plus difficile lorsqu'il s'agit des
Asiatiques. Car en Asie, en dehors des vagues liens qui lient l'Islam aux
autres religions monothéistes, on ne connaît pas la Bible, on ignore l'histoire
d'Israël qui, malgré tout, a pénétré dans les cerveaux européens par le
truchement de l'histoire sainte, on n'a pas vécu dans les temps modernes le
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cauchemar de l'antisémitisme militant et on ne comprend pas les mobiles


du retour des Juifs à leur terre ancestrale.
En outre, à l'égard de l'Asie, nous avons deux grands défauts : c'est la
couleur de notre peau et le degré de notre culture qui nous apparentent,
pour les esprits simplistes, à la colonisation européenne. Nous en sommes
presque à souhaiter d'avoir des traits plus négroïdes ou de ruiner notre
système d'éducation pour arriver à atteindre la proportion de 90 p. 100
d'analphabètes qui donnent le droit incontestable d'entrer dans la famille
des nations.
Il n'est pas facile de briser ce mur. Patiemment, constamment, la
diplomatie israélienne s'y est efforcée. Les résultats sont encore maigres. Sans
parler de la Turquie, qui est à cheval sur l'Europe et l'Asie, le
gouvernement d'Israël a réussi à gagner la sympathie de la Birmanie, à inaugurer des
relations diplomatiques avec le Japon, la Thaïlande et, plus récemment, avec
le petit et distant Laos.
Je ne saurais décrire les efforts qui ont été faits pour gagner les bonnes
dispositions de l'Inde ; mais tout cela est flou et nos relations n'ont jamais
dépassé le stade d'une exploration mutuelle fortement teintée, de la part de
l'Inde, d'une méfiance à notre égard. Comment voulez-vous d'ailleurs
expliquer le caractère et la nature de l'Etat d'Israël, quand un des dirigeants
d'un État bouddhiste a récemment déclaré tout naïvement à un Israélien qui
est venu le voir : « Savez-vous, on a récemment attiré mon attention sur un
livre très intéressant appelé la Bible ! » Quelle que soit par ailleurs notre
bonne volonté, cette anecdote prouve assez que nous appartenons encore à
des mondes à part, et le récent voyage du président Sharett en Extrême-
Orient, qui a eu le mérite d'apporter le message d'Israël à des pays qui en
ignoraient les problèmes et les aspirations, nous a permis de sonder la
distance qui nous sépare.
Cette pénétration dans le continent asiatique aurait été plus facile et
peut-être même bien accueillie sans l'insidieuse propagande arabe qui nous
y précède. N'est-ce pas l'intérêt de tous ces États neuf;, qui manquent de
cadres et de possibilités techniques, que d'établir des rapports de
coopération avec une jeune nation qui en est abondamment pourvue et qui ne
nourrit de toute évidence à leur égard aucune visée expansionniste ?
La Birmanie l'a bien compris quand elle a demandé d'utiliser les facilités
offertes par Israël pour le développement de son économie, de ses services
sanitaires et de sa défense nationale. Songez qu'au cours d'une visite
protocolaire chez un représentant diplomatique d'un pays asiatique il m'a
candidement rapporté le fait que son pays dispose, pour 70 millions d'habitants,
de 1 7 médecins et de 3 ingénieurs ! Après avoir acquis leur indépendance
formelle, ces États se trouvent donc placés devant un choix fatal : soit de
ISRAEL 33

continuer à végéter, soit de faire appel à l'aide technique des grandes


nations dont ils se méfient naturellement. L'intervention d'Israël fournirait
une solution puisque l'aide viendrait de l'intérieur même de la région. Mais
il y a entre nous et eux le mur pour le moment infranchissable de
l'incompréhension échafaudée par la propagande arabe.
Nous en arrivons au point central de notre politique : nos relations avec
les Arabes. L'hostilité du mouvement nationaliste arabe à l'égard d'Israël
est-elle inévitable? Je ne le crois pas. Des années durant, nous étions en
conflit avec les Arabes de Palestine sans que les Etats voisins s'en soient mêlés.
L'intervention de l'Orient arabe dans le conflit palestinien fut encouragé au
début par la politique britannique, qui désirait avoir un contrepoids pour
freiner les aspirations trop ambitieuses du Foyer National Juif en Palestine.
Cela correspondrait d'ailleurs à une conception fondamentale de la politique
britannique tendant à la création d'un vaste Etat arabe unifié, paternaliste
et rétrograde, qui constituerait la chasse gardée de l'influence britannique au
Moyen-Orient. Cependant, et quelles qu'en soient les causes historiques,
la haine d'Israël est devenue le seul trait d'union du nationalisme arabe.
Cette haine, d'ailleurs, n'est pas réciproque. Je peux affirmer très
sincèrement qu'il n'existe pas en Israël de sentiment anti-arabe, qu'il n'en
existait pas même au plus fort des batailles de la guerre de libération. Nous
acceptons tout naturellement le fait que nous avons les Arabes pour voisins
et que nous sommes appelés à vivre pour toujours parmi eux.
Les Arabes, eux, n'acceptent pas le fait de l'existence d'Israël, et c'est là
le point crucial du problème.
Il se joue donc à l'O. N. U., comme dans toutes les capitales du monde,
une lutte sourde ou ouverte entre les Arabes et Israël, lutte dans laquelle
nous sommes forcément sur la défensive. D'abord parce qu'Israël est seul
et les États Arabes sont nombreux ; parce qu'ils disposent d'énormes
superficies et de populations en expansion, et, enfin, parce qu'ils peuvent jouir de
deux atouts qui attirent le respect des grandes puissances, à savoir les voies
de communication et le pétrole.
Il s'y ajoute une lutte de propagande dans laquelle nous ne sommes pas
toujours favorisés. Car Israël ne parle qu'au nom de sa propre existence, de
son progrès social, de sa démocratie évoluée, tandis que les États arabes
appartiennent au monde sous-développé qui retient l'attention et la
sympathie de tous les milieux progressistes ou prétendus tels. Ils brandissent le
drapeau de l'anti-colonialisme ; ils usent abondamment de cette morale à
sens unique qui caractérise si souvent les débats aux Nations Unies. Que
l'Inde soutienne le point de vue arabe parce qu'elle veut détourner ses
30 millions de musulmans de l'influence pakistanaise, que la Yougoslavie se
dresse à côté dé Nasser parce qu'elle caresse. le rêve d'un axe neutraliste
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34 JACOB TSUR

Nouvelle-Delhi-Le Caire-Belgrade, que l'U. R. S. S. prête son appui au bloc


de Bandœng pour couper l'Occident de ses sources d'approvisionnement en
matières premières — tout cela est bien connu. Mais à la surface ce
mouvement prend la forme d'une lutte pour l'indépendance, d'une défense du
faible et, aussi bizarre que cela puisse sembler, Israël se trouve, à sa grande
surprise, dans le camp du fort.
Le seul point qui nous sépare des Arabes est celui de notre existence. Il
n'y a pas, au fond, de problèmes insolubles ou qui ne puissent être résolus
autour d'une table ronde.
Prenez le problème le plus difficile, celui des réfugiés. Il y a huit millions
de réfugiés pakistanais en Inde, dix millions de réfugiés de l'Allemagne de
l'Est dans la République Fédérale, et personne n'en parle. Si nous nous
reportons une trentaine d'années en arrière, nous trouvons un cas qui
ressemble beaucoup au nôtre et qui a été résolu grâce à la bonne volonté des
deux parties. Je me réfère à la guerre gréco-turque de 1921. Toutes
proportions gardées, les événements s'étaient déroulés d'une façon fort
semblable à celle du conflit arabo-israélien : l'armée grecque avait attaqué la
Turquie, qui, dans un sursaut de défense, l'a rejetée à la mer. Conséquence :
un million et demi de Grecs qui habitaient la Turquie depuis des temps
immémoriaux ont pris la fuite ; un problème de réfugiés s'est créé. La
Société des Nations est intervenue, a fourni l'aide technique et les capitaux
pour leur installation en Grèce, 300000 Turcs qui résidaient en Thessalie
et en Macédoine ont été évacués vers leur patrie. Par cet échange de
populations, une des causes profondes du conflit entre les deux pays voisins a été
éliminée et les relations se sont normalisées jusqu'au moment où, récemment,
la question de Chypre est venue les troubler.
La similitude est frappante : en 1948, les États arabes ont attaqué Israël,
ils ont perdu la bataille ; saisis de panique, 800 000 Arabes palestiniens ont
pris la fuite ; 300 000 Juifs des pays d'Orient ont quitté leurs pays d'origine
pour s'établir en Israël. Mais, tandis que notre Etat a accueilli à bras ouverts
et a absorbé cette immigration, les Arabes laissent encore leurs réfugiés
végéter dans des camps huit ans après et refusent de les réhabiliter, les
gardant comme enjeu politique.
Comme dans le cas de la Grèce, les Nations Unies ont dépensé des
millions de dollars pour ces réfugiés, mais ces dépenses ne servent qu'à
maintenir les camps et à nourrir des centaines de milliers d'hommes sans
perspective de lendemain.
Quant à la question des frontières, croit-on vraiment que quelques
kilomètres carrés de désert (et il s'agit essentiellement du Néguev) constituent
un enjeu vital pour les Etats arabes où les déserts et les terres incultes
abondent ? Insister sur des concessions territoriales d'un État aussi réduit que
ISRAEL 35

l'est Israël dans ses frontières d'armistice ne signifie rien dé moins que de
vouloir l'étrangler dans des frontières non viables. Des rectifications de part
et d'autre pourraient être admises à une conférence de paix, comme Israël
l'a maintes fois proclamé. Mais toute concession préalable ne ferait qu'en
entraîner d'autres avec le but évident de couper l'herbe sous l'indépendance
israélienne.
Il ne faut pas essayer d'expliquer par la logique la troisième demande
que les États arabes font souvent prévaloir, celle de l'internationalisation de
Jérusalem. C'est la Jordanie qui contrôle la vieille ville de Jérusalem, et c'est
là que se trouve le seul sanctuaire musulman du pays, la Mosquée d'Omar.
Le royaume hachémite a d'ailleurs refusé obstinément, chaque fois que la
question était venue à l'ordre du jour des Nations Unies, de renoncer à sa
domination de Jérusalem. Ce qui n'empêche pas les États arabes d'exiger
d'Israël, au nom des intérêts religieux chrétiens, la renonciation au
territoire de la nouvelle ville qui lui appartient — bien qu'aucun monument
historique de valeur ne s'y trouve.
Ce ne sont donc pas des problèmes de détails qui nous séparent des
Arabes, mais leur refus de principe de reconnaître Israël, de traiter avec
l'État juif. Cette obstination est constamment renforcée par une
propagande destinée à la consommation interne et qui prend forme de réalité à
force de répétitions. Si le roi Séoud proclame que dix millions d'Arabes
sont prêts à mourir pour effacer Israël de la carte, on a beau connaître la
véritable force de ses troupes bédouines, les masses finissent par y croire.
Si le colonel Abdul Nasser, au lendemain d'une défaite cuisante de son
armée, menace Israël de destruction, les paysans du Nil, qui sont loin de
connaître la réalité, ne peuvent manquer de prêter foi à sa parole. De ce
point de vue, l'opération du Sinaï a été d'une valeur décisive : elle a mis
fin à la légende de la destruction d'Israël par le monde arabe et, si les masses
l'ignorent encore, elles finiront bientôt par s'en rendre compte.
Mais, pour que cette vérité de la solidité et de la pérennité de l'État d'Israël
se fraie finalement un chemin dans le monde arabe, il faut encore que les
grandes puissances y contribuent. Or leur politique, loin d'éteindre
l'incendie, ne fait que l'attiser. Faire la cour aux États arabes, flatter et encourager
leurs desseins les plus sinistres, était jusqu'ici le jeu favori — et en
apparence inoffensif — de la plupart des grandes puissances. Ce n'est qu'après
la crise de Suez que le monde a commencé à se rendre graduellement compte
du danger que la répercussion du conflit israélo-arabe, en apparence
localisé, représente pour la paix et le bien-être de l'Europe et, par ricochet, de
bien des pays plus éloignés encore du foyer de discorde.
Nous avons parlé plus haut du jeu britannique qui s'accroche toujours,
malgré ses revers éclatants, à la ligne pseudo-lawrencienne de l'appui de
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l'unité arabe. Aujourd'hui, c'est l'Amérique qui a pris la relève, bien qu'elle
ne soit pas en mesure d'aller aussi loin que la Grande-Bretagne autrefois
pour des raisons évidentes. Quant à la Russie soviétique, qui avait soutenu
Israël à ses débuts en accord avec les États-Unis, quoique pour des raisons
distinctes, elle s'est fait la protectrice du monde arabe, représenté comme la
pauvre victime du colonialisme. Elle se porte à la rescousse de tout
nationalisme outrancier, de tous les fanatismes agressifs, tout en persistant à nier
obstinément l'authenticité de l'existence nationale israélienne et du droit
d'Israël à une indépendance et à une souveraineté au moins aussi
incontestables pourtant que celles d'une Jordanie ou d'un Yémen.
Il est curieux de noter à ce propos que l'Union soviétique, tout en
continuant les efforts de la Russie tsariste pour pénétrer au Moyen-Orient, avait
opéré ces dernières années un revirement de tactique complet : tandis que
sa politique consistait jadis à encourager les mouvements des minorités,
telles que les Kurdes en Irak et en Iran, les Azerbaïdjanais en Turquie et
les chrétiens orthodoxes au Liban, elle se range aujourd'hui nettement et
ouvertement du côté de la majorité musulmane et sunnite.
Longtemps la France a joué le même jeu. Mais, dans les dernières années,
cette politique de balance et de surenchère à l'égard des autres puissances
a fait place, pour des raisons qu'il n'y a pas lieu d'examiner ici, à une vue
plus réaliste. Elle a compris que de concession en concession les pays
européens finissent par perdre toute influence sur la marche des événements
dans un monde instable et mettent en danger les intérêts de l'occident tout
en sacrifiant l'amitié de quelques éléments solides que le Moyen-Orient a
produits au cours de la dernière époque.
C'est ainsi, et sans que cela implique le sacrifice de ses amitiés arabes, que
la France a osé resserrer ouvertement ses liens avec Israël, liens qui,
nous l'espérons tous, se transformeront en un facteur permanent dans la
politique étrangère française. Pour Israël, habitué depuis huit ans à un
isolement pénible, l'amitié française marque le début d'une nouvelle
époque.
La France, nous en sommes convaincus, n'a fait que devancer une
évolution à laquelle sont appelés à se joindre d'autres facteurs internationaux.
Elle s'est rendu compte de la valeur d'un appui stable dans un Etat qui n'est
pas et ne sera jamais la proie des bouleversements fiévreux si courants dans
le Moyen-Orient. Elle a reconnu en Israël un facteur permanent qui, quels
que soient les tempêtes et les vents qui balaient le Moyen-Orient, résistera
et affermira sa situation.
Il entre évidemment dans cette collaboration un facteur temporaire
d'intérêts communs et la reconnaissance d'un danger. Mais une conception
plus profonde unit ces deux pays : celle de la communauté d'héritage de la
ISRAEL 37

civilisation, celle aussi de la foi en la liberté, le droit de l'individu et l'avenir


de l'humanité.
Les récents événements au Moyen-Orient n'ont pas provoqué le malaise
qui ronge cette région vitale du monde. Ce ne sont pas l'attaque israélienne
dans le Sinaï, ni l'expédition franco-britannique à Suez qui ont créé la
maladie. Elles n'en ont été que les symptômes. Celui qui l'ignore tend à
attribuer au coup de bistouri la faute de la plaie suppurante et profonde due
à la décomposition de l'organisme malade.
En quoi consiste le malaise du Moyen-Orient ? Essentiellement dans le
contraste profond entre le régime social auquel sont soumises la plupart des
nations de la région — régime correspondant aux XIIIe ou XIVe siècles — et
les techniques et les armes du XXe siècle qui ont été brusquement mises à
leur disposition en compagnie des slogans nationalistes modernes. Si
Israël représente une exception dans le tableau général, c'est parce que sa
vie sociale, économique et politique, son idéologie et sa réalité forment un
tout harmonieux. Et c'est justement cette harmonie, nous l'avons déjà dit,
qui approfondit le contraste entre cet Etat et ses voisins.
Pour trouver une solution, on ne peut guère essayer de guérir les
symptômes ; il faut s'en prendre aux racines du mal. Les masses arabes vivent
dans la misère. Le revenu annuel moyen est, en Egypte, de 28 000 francs
par habitant et ceux d'autres pays du Moyen-Orient, dont le soi est plus
riche et plus étendu que celui de la vallée du Nil, mènent une existence
plus misérable encore. Des hommes en haillons, terrassés par les maladies,
pataugeant dans la misère, ont toujours constitué un terrain fertile pour tous les
fanatismes, pour toutes les haines, pour tous les mouvements de masses
incontrôlables. La démocratie et la paix n'ont jamais coexisté avec la famine.
Si l'Occident, pour qui cette région est vitale, voulait vraiment,
sincèrement, assurer la paix et la tranquillité du Moyen-Orient, il devrait laisser de
côté ses rivalités, ses intrigues qui n'ont fait que saper ses positions. Il
devrait tenir aux peuples de la région un langage amical et ferme en leur
disant : Nous sommes prêts à venir à votre aide. Nous mettrons à votre
disposition toutes les ressources de la technique moderne pour relever votre
niveau de vie, pour faire les grands travaux qui permettraient au Moyen-
Orient de redevenir le grenier du monde qu'il était jadis. Mais, sans porter
atteinte à votre indépendance, nous exigeons que vous consacriez toutes
vos ressources et toute l'aide que nous vous apporterons à ce relèvement
social et économique et que vous ne les gaspilliez pas en préparatifs de
guerre, ni en propagande de guerre. Toute cette préparation belliqueuse,
toute cette propagande de haine, toutes ces armes que vous accumulez —
tout cela n'a contribué qu'à vous asservir davantage. La défaite de l'Egypte
au Sinaï doit servir de leçon.
38 JACOB TSUR

Si lesrgrandes puissances en viennent à raisonner ainsi et si, dans le cadre


d'une détente mondiale, l'Est et l'Ouest se mettent d'accord pour laisser le
Moyen-Orient tranquille, alors la paix sera possible. C'est voir les choses
de trop près que de croire qu'Israël ne pourra jamais se réconcilier avec les
Arabes. D'autres conflits, qui paraissaient insolubles, appartiennent
aujourd'hui au domaine de l'histoire. Il en sera ainsi du conflit entre Israël et ses
voisins.
La paix n'est pas encore pour demain, mais nous avons beaucoup de
patience — après tout il n'y a pas encore dix ans qu'Israël figure sur la carte
du monde. Notre grand atout, c'est la solidité de la charpente sociale et
politique de notre Etat. Notre grande préoccupation, c'est sa consolidation
rapide. Israël est entièrement conscient de suivre une course contre la
montre, car, si les nations qui l'entourent ne sont pas encore entrées dans la
voie d'une évolution sociale, leurs moyens techniques se développent
rapidement. Mais la voie qu'il s'est tracée est juste, elle correspond à ce que sera
sans doute la marche du Moyen-Orient vers son avenir.
La politique étrangère d'Israël n'a pas été exempte d'obstacles ni d'échecs.
Elle n'a pas encore atteint son principal but, l'accord et la paix avec ses
voisins, mais elle a réussi en peu d'années à s'imposer dans l'arène
internationale, à éclairer le monde sur ses buts et ses problèmes, à gagner enfin
des amis dans tous les coins de l'univers.
L'isolement même auquel Israël a été condamné par l'hostilité de ses
voisins immédiats l'a conduit à resserrer des liens culturels, commerciaux
et économiques avec des régions géographiquement éloignées. Le fait de
n'appartenir à aucun bloc déterminé en cet âge des alliances ne facilite
pas son jeu international. Israël a commis et commettra encore des erreurs.
Mais il sait où il va ; il ne s'est jamais départi de son but premier qui est
d'assurer son existence et sa souveraineté nouvellement acquise en accord
avec tous les peuples qui reconnaissent le droit de chaque groupe humain
de vivre en harmonie avec ses semblables.
Jacob TsUR.