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Int. J. Biol. Chem. Sci. 6(3): 1003-1018, June 2012

ISSN 1991-8631

Original Paper http://indexmedicus.afro.who.int

Gestion traditionnelle et statut des ressources génétiques du sorgho (Sorghum


bicolor L. Moench) au Nord-Ouest du Bénin

Antoine Abel MISSIHOUN1*, Clément AGBANGLA1,


Hubert ADOUKONOU-SAGBADJA1, Corneille AHANHANZO1 et
Raymond VODOUHE2

1
Département de Génétique et des Biotechnologies, Faculté des Sciences et Techniques (FAST), Université
d’Abomey-Calavi, 01BP 526, Cotonou, Benin.
2
Biodiversity International, Office of West and Central Africa, 08 BP 0931, Cotonou, Benin.
*
Auteur correspondant, E-mail :missihoun_antoine@yahoo.fr; Tél: +229-95-56-56-84 / 97-99-38-06.

RESUME

Le sorgho, Sorghum bicolor (L.) Moench, est une importante ressource alimentaire au Bénin. Sa culture
est essentiellement pratiquée au centre et au nord du pays. Afin de mieux comprendre le niveau de diversité et
les systèmes traditionnels de gestion et de conservation des variétés locales cultivées au Nord-Ouest du pays,
une enquête basée sur une approche participative de recherche a été conduite dans 13 villages régulièrement
distribués dans la zone. Au total, 45 variétés locales (61 noms vernaculaires) ont été inventoriées, présageant
d’une grande diversité génétique du sorgho dans le milieu. Le nombre moyen de variétés locales inventoriées
est de cinq par village et de deux par ménage. La distribution des variétés à travers la zone d’étude a été
déterminée et les principaux facteurs y afférant étudiés. La couleur des grains, la durée du cycle végétatif ou la
valeur marchande sont les plus importants critères utilisés par les producteurs pour la dénomination,
l’identification, la classification et la sélection des variétés. Les systèmes traditionnels de sélection et de
gestion des semences varient substantiellement d’un village à un autre et d’une ethnie à l’autre. Aussi, l’étude-
a-t-elle révélé l’existence dans certains villages d’une menace de disparition des variétés à cycle végétatif long
et à grains blancs. Des efforts concertés devraient donc être déployés pour la valorisation et la préservation des
ressources génétiques de cette céréale afin d’accroître sa production pour une meilleure sécurité alimentaire au
Bénin.
© 2012 International Formulae Group. All rights reserved.

Mots clés : Bénin, diversité variétale, conservation, Sorghum bicolor.

INTRODUCTION officiellement reconnu l’importance des


Le rôle crucial joué par les populations contributions des populations locales et
autochtones africaines dans la domestication surtout des agriculteurs dans la conservation
et la conservation des plantes n’est plus à des ressources génétiques pour le bien-être
démontrer. Il a consisté depuis l’avènement de des populations présentes et futures (OUA,
l’agriculture à la préservation et la protection 2002). Cette reconnaissance institutionnelle se
des espèces et écotypes utiles (Tourte, 2005). fonde principalement sur l’évidence que les
La communauté scientifique internationale a agriculteurs, d’une part, au fil des siècles de

© 2012 International Formulae Group. All rights reserved.


DOI : http://dx.doi.org/10.4314/ijbcs.v6i3.8
A. A. MISSIHOUN et al. / Int. J. Biol. Chem. Sci. 6(3): 1003-1018, 2012

domestication, de gestion et de sélection, ont au nord et la forêt équatoriale au sud. Cette


façonné la diversité des plantes cultivées et zone couvre les parties sèches de l'Afrique
d’autre part, le constat que cette action occidentale, orientale et australe, où les
perdure dans le temps dans certaines parties précipitations sont trop fortes pour que la
du monde. En effet, dans les agro-systèmes culture du mil pénicillaire (Pennisetum
traditionnels, les agriculteurs utilisent une glaucum (L) R. Br.) se pratique et, par contre,
large diversité d’espèces et de variétés locales. trop faibles pour que celle du maïs se
Cette diversité est souvent culturellement développe. En Afrique subsaharienne, le
importante (Brush, 2000 ; Teshome et al., sorgho est la deuxième céréale, du point de
2007 ; Barnaud, 2007). Aussi, certaines vue des superficies couvertes et des tonnages
variétés locales ont-elles des utilisations produits, après le maïs (FAOSTAT, 2008).
uniquement spécifiques ou stratégiques. Au Bénin, le sorgho est une céréale
Cependant, si le rôle des agriculteurs est d’importance capitale pour l’agriculture et
reconnu, la compréhension des processus mis l’alimentation des populations locales. Avec
en jeu et des facteurs sociaux, économiques et une production qui avoisine 142 000 tonnes
écologiques de cette dynamique évolutive des pour une superficie totale emblavée de 146
plantes domestiquées est encore fragmentaire 000 hectares en 2009, le sorgho est la
et inégalement connue selon les espèces et les deuxième céréale après le maïs (MAEP/DPP,
conditions agro-écologiques. La taxonomie 2010). Par exemple, au Nord du pays, le
locale reste dans cet ensemble, un préambule sorgho occupe 40% des superficies emblavées
à la documentation des connaissances en céréales juste derrière le maïs qui
paysannes liées à la gestion de la diversité représente environ 44%. L’essentiel de cette
génétique des plantes cultivées. Des production est consommé localement, ce qui
investigations faites sur plusieurs plantes ont montre le rôle stratégique du sorgho dans la
confirmé cette importance. C’est le cas par sécurité alimentaire des ménages (Kayodé et
exemple du manioc (Manihot esculenta al., 2005). Les formes d’utilisation du sorgho
Crantz) en Amazonie (Emperaire et al., 1998), sont diverses. En effet, le grain du sorgho
de l’igname (Dioscorea spp.) (Dansi et al., entre dans la préparation de pâtes locales
2000) et des légumes traditionnels (Achigan- (dibou, sifanou, foura), de bouillies (koko,
Dako et al., 2011) au Bénin. sorou, kamanguia) et de boissons locales
Le sorgho, Sorghum bicolor (L.) (tchoukoutou, chakpalo) (Kayodé, 2006). Le
Moench, est l’une des céréales majeures dans grain de sorgho est également utilisé dans la
l’alimentation humaine dans les régions fabrication de semoule ou de farine, selon ses
tropicales et subtropicales de l’Afrique et de caractéristiques.
l’Asie (Doggett, 1988). Il est aussi utilisé Dans l’agriculture traditionnelle, les
comme culture fourragère pour l’alimentation variétés locales constituent l’essentiel du
animale (ICRISAT, 2008) et également dans matériel végétal utilisé. Elles sont anciennes et
l’industrie. Avec une production moyenne de bien adaptées aux conditions pédoclimatiques
58,6 millions de tonnes par an et une difficiles dans lesquelles elles sont cultivées.
Sur la plupart des céréales, y compris le
superficie emblavée qui s’étend sur plus de 48
sorgho, des études de documentation des
millions d’hectares, le sorgho est la cinquième savoirs, pratiques et systèmes traditionnels de
céréale sur le plan mondial après le maïs (Zea gestion de la diversité ont été entreprises dans
mays), le riz (Oryza spp.), le blé (Triticum plusieurs zones de production et leurs impacts
spp.) et l'orge (Hordeum spp.) (FAOSTAT, sur la conservation à la ferme analysés. Chez
2008). les Duupa, un groupe ethnique du Nord
En Afrique, le sorgho est cultivé dans Cameroun, une étude réalisée à un niveau
une large ceinture qui s'étend de l'Atlantique à local, a montré une grande diversité des
l'Ethiopie et à la Somalie, bordée par le Sahara variétés locales du sorgho au niveau d’un seul

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village et a démontré la dynamique de cette compréhension du mode de gestion des


diversité aussi bien dans le temps que dans premiers acteurs que sont les agriculteurs reste
l’espace (Barnaud et al., 2007). En Ethiopie, capitale.
une étude similaire a exploré la dynamique de La présente étude qui utilise une
la gestion des agriculteurs dans les approche de recherche participative proche
environnements marginaux de production de des réalités paysannes a pour objectifs de : (1)
sorgho et a montré son caractère non statique inventorier les variétés locales cultivées dans
et ouvert, ses contraintes et limites. Cette la zone d’étude, (2) décrire l’étendue et la
étude a démontré clairement la nécessité de
distribution de la diversité variétale, (3)
concilier, conservation ex-situ et conservation
in situ dans la préservation des ressources décrire la taxonomie locale des sorghos
génétiques des sorghos (Seboka et al., 2006). cultivés, et (4) comprendre le système
Il est donc important d’étendre de telles études traditionnel de gestion et de maintien de la
dans d’autres aires de culture afin d’analyser diversité des variétés locales de sorgho en
beaucoup plus finement ou de généraliser les milieu paysan. Enfin, cette étude sera
impacts de ces savoirs paysans, pratiques et soutenue par des recommandations en matière
systèmes traditionnels de gestion sur la d’implication des résultats pour la
conservation à long terme des ressources conservation et l’amélioration variétale au
génétiques du sorgho et l’orientation des Bénin.
programmes de recherche en vue de son
amélioration.
En matière de production agricole, les MATERIEL ET METHODES
savoirs et pratiques paysannes liés à la gestion Zone d’étude et potentialités de production
de la diversité génétique des variétés locales du sorgho
de cette spéculation restent très peu L’étude a été conduite dans le
documentés au Bénin. Des études concernant département de la Donga au Nord-Ouest du
la perception des agriculteurs dans la Bénin, l’une des zones les plus productrices
connaissance des variétés de sorgho et leur du sorgho dans le pays. Ce département est
diversité génétique en relation avec les situé dans la zone agro-écologique semi-aride
rapports potentiels entre les génotypes et leur caractérisée par une pluviométrie incertaine et
convenance à la préparation de mets
irrégulière avec une seule saison pluvieuse et
spécifiques ont été conduites dans trois
communes du Nord-Bénin (Djougou, une saison sèche qui dure plus de 5 mois
Toucountouna, Banikoara). Il ressort de ces (Adam et Boko, 1993). Administrativement,
études que les agriculteurs disposent d’un ce département est subdivisé en quatre
grand nombre de variétés locales selon les districts ou communes (Bassila, Djougou,
propriétés culinaires et les traits agronomiques Ouaké et Copargo). C’est une région où les
en relation avec les spécificités de sols ferralitiques de plus en plus caillouteux
l’environnement et la demande des deviennent inadaptés à la culture du Sud vers
consommateurs (Kayodé et al., 2005). le Nord au fur et à mesure qu’on s’approche
Cependant, outre la nécessité d’étendre les des montagnes de l’Atakora. Le département
investigations dans les autres zones de
est habité principalement par quatre groupes
production du pays, les aspects liés à la
gestion en milieu paysan de ces variétés ethniques (Yom, Lokpa, Anni et Koura) qui
locales ne sont pas abordés. En effet, le niveau possèdent une grande tradition de la culture du
de diversité par village et par ménage, le mode sorgho, ce qui fait de celui-ci l’une des plus
de gestion au champ, la taxonomie locale, grandes régions de production de cette culture
l’origine probable et les pratiques liées à la au Bénin. Les centres urbains (Bassila,
gestion des semences de ces variétés locales Djougou et Copargo) restent cosmopolites où
ne sont pas documentés. Or pour la définition se rencontrent plusieurs ethnies du pays.
d’une meilleure stratégie de conservation, de La production du sorgho, bien
valorisation et d’amélioration des ressources qu’irrégulière dans les quatre communes
génétiques du sorgho au Bénin, la
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suivant les saisons, demeure relativement cycle végétatif, l’origine des premières
importante. De 2004 à 2007, elle est en semences, les utilisations faites de chaque
moyenne de 11302 tonnes pour une superficie variété, les facteurs qui déterminent le
moyenne emblavée de 13005 ha et un maintien ou la disparition de chacune des
rendement moyen de 0,870 t/ha (MAEP/DPP, variétés locales sont recueillies. La
distribution et la superficie occupée par les
2010). Ce rendement reste très variable d’une
différentes variétés dans les champs sont
campagne agricole à l’autre à cause des analysées suivant la méthode d’analyse des
irrégularités des pluies. quatre carrés décrite par Brush (2000) et Tuan
et al. (2003) et récemment utilisée par Dansi
Choix des sites de collecte et traitement des et al. (2010). Cette méthode d’évaluation est
données basée sur deux paramètres à savoir le nombre
Treize villages sont sélectionnés sur la de ménages et la taille de superficie cultivée.
base de la production du sorgho, la distance Elle permet de classer toutes les variétés
géographique et l’ethnie majoritaire (Tableau existantes en quatre groupes : (Q1) variétés
1 ; Figure 1) de manière à couvrir tout le cultivées par beaucoup de ménages sur de
département. Les données sont collectées à grandes superficies, (Q2) variétés cultivées
travers les différents sites au cours d’une par beaucoup de ménages sur de petites
prospection effectuée en Décembre 2010, superficies, (Q3) variétés cultivées par peu de
selon les outils et techniques d’une approche paysans sur de grandes superficies et (Q4)
de recherche participative basée sur des variétés cultivées par peu de paysans sur de
observations directes, des discussions libres, petites superficies. Pour ce faire, les
des entretiens de groupes et des entretiens différentes variétés sont individuellement
individuels suivant un guide de questionnaire prises et évaluées par les paysans pour le
et des visites de champs tels que rapportés par premier paramètre (nombre de ménages). Pour
Adoukonou-Sagbadja et al. (2006) et Dansi et ce paramètre, les paysans sont interrogés sur
al. (2010). Les entretiens sont conduits dans chaque variété si elle est cultivée par
chaque village avec l’aide des traducteurs beaucoup ou peu de ménages. Le même
locaux. Dans tous les villages enquêtés, les processus est adopté pour l’évaluation de
autorités administratives et/ou locales (chefs toutes les variétés pour le deuxième paramètre
village, rois et notables, délégués, conseillers, (taille de la superficie emblavée). En
etc.) sont impliquées pour faciliter les combinant les résultats de l’évaluation pour
rencontres avec les producteurs. La rencontre les deux paramètres, toutes les variétés sont
démarre par l’entretien de groupe. Les classées dans les différents quadrants et
producteurs sont réunis sous l’autorité d’une immédiatement présentées aux paysans pour
personnalité locale. Les informations d’ordre d’éventuels commentaires. Après cette
général (nom de la commune, du village et le classification, la discussion est ensuite menée
groupe ethnique) sont recueillies. Après une en détail sur chaque variété avec pour but de
présentation succincte des objectifs du comprendre le statut de chacune d’elles. Ici,
programme de recherche aux producteurs, ils les raisons qui justifient la culture de chaque
sont invités à faire la liste de toutes les variété par beaucoup ou peu de ménages et sur
variétés locales (noms vernaculaires) encore de grandes ou de petites superficies sont
cultivées ou non dans le village. Les documentées. Enfin, le système traditionnel de
échantillons sont ensuite collectés pour gestion et de maintien des semences de ces
s’assurer de la présence effective des variétés locales est documenté.
différentes variétés locales encore cultivées et A la fin des entretiens de groupe, 10 à
pour régler sur place les difficultés de 15 paysans volontaires (essentiellement des
synonymie et d’homonymie de noms. A hommes) sont choisis au hasard pour les
travers des entretiens de groupe, les entretiens individuels. Cette phase de
informations détaillées concernant les l’enquête a pour but de documenter le niveau
descriptions morphologiques, agronomiques de la diversité variétale au niveau de chaque
et culinaires (selon la perception paysanne) ménage et de comprendre les critères de
sont documentées. Les informations sur le préférence et de sélection d’une variété par un
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paysan, l’origine de ses semences, son différents paysans. Ils proviennent


expérience dans la culture du sorgho, les directement de leurs greniers ou de leurs
variétés de sorgho que cultivaient ses parents, champs. Les paramètres descriptifs utilisés
les raisons qui font qu’il ne cultive plus pour documenter les échantillons collectés
certaines de ces variétés, sa volonté ou non de sont ceux relatifs au numéro d’accession, au
compléter lesdites variétés, le nombre de
nom de l’institution de collecte, au nom du
champs de sorgho dont il dispose, le mode de
gestion de ses variétés aux champs (en collecteur, à la date de collecte, au nom
association avec d’autres cultures, en culture vernaculaire et ethnique, les informations
mono- ou poly-variétale), la méthode de relatives à l’échantillonnage et à la
sélection des semences et comment elles sont localisation du site de collecte. Les données
conservées. Au total, 108 ménages ont été obtenues ont été analysées au moyen de
enquêtés. Les entretiens en groupes et statistiques descriptives (fréquence,
individuels sont libres, ouverts et sans pourcentage de réponses, moyenne) pour
contrainte de temps tels que recommandés par générer des résumés et des tableaux au niveau
Christinck et al. (2000). des différents villages ou groupes d’individus
Dans chaque village, des échantillons des
en utilisant le logiciel SAS (SAS Institut,
variétés disponibles sont collectés. Ces
1996).
échantillons sont des panicules apportées par

Figure 1 : Carte du Bénin montrant la localisation des villages sélectionnés et prospectés.

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Tableau 1: Nombre de villages enquêtés, leur localisation et le nombre de variétés inventoriées.

N° Villages Communes Groupes Nombre de variétés locales


ethniques inventoriées par village
1 Salmanga Bassila Anni 4
2 Guiguissou Bassila Anni 4
3 Patargo Bassila Koura 6
4 Darawinga Djougou Lokpa 3
5 Sonaholou Ouaké Lokpa 5
6 Kim-Kim Ouaké Lokpa 3
7 Onklou Djougou Yom 3
8 Danogou Djougou Yom 10
9 Yoroussonga Djougou Yom 9
10 Serou Djougou Yom 7
11 Pélébina Djougou Yom 4
12 Kpassabega Copargo Yom 9
13 Singre Copargo Yom 5
(Taneka)

RESULTATS l’ethnie Lokpa (3 à 5 variétés locales avec une


Diversité variétale au niveau village et au moyenne de 3,67) (Tableau 1).
niveau ménage La diversité des variétés locales au
Au Nord-Ouest du Bénin, le nom niveau de chaque ménage est faible et varie de
générique du sorgho varie suivant le groupe 1 à 9 avec une moyenne de 2,06 ± 0,13 sur
ethnique. Zo ou Za en Yom, il est appelé M’la l’ensemble des ménages prospectés. Les
en Lokpa, Aka en Koura et Ano ou Anoro en producteurs détenteurs d’un nombre élevé de
Anni (Tableau 2). Les critères de variétés locales se retrouvent chez les Yom
dénomination et d’identification des (jusqu’à 9 variétés locales).
différentes variétés locales varient Globalement, les variétés locales
substantiellement et tiennent compte de la prospectées peuvent être regroupées en quatre
couleur des grains (principalement), de la groupes sur la base de la couleur des grains.
forme des grains, de la forme d’ouverture des Le premier groupe concerne les variétés à
glumes, le nombre de grains par glumes, la grains rouges. Elles sont actuellement les plus
forme des panicules, le lieu de culture, populaires et se retrouvent dans tous les
l’origine des premières semences. villages prospectés. Elles représentent 21,33%
Le nombre de variétés locales des échantillons collectés. D’introduction
inventoriées par village varie de trois à dix récente, elles résulteraient d’échanges entre
avec une moyenne de 5,54 ± 0,69 sur paysans à partir du Togo voisin ou du Burkina
l’ensemble de la zone (Tableau 1). Les Faso (la quasi-totalité des paysans de la zone
villages qui cultivent un nombre élevé de de prospection reconnaissent que ces
variétés locales sont habités majoritairement semences proviendraient du Nord-Ouest du
par l’ethnie Yom (3 à 10 variétés locales avec pays par l’intermédiaire des peulhs nomades).
une moyenne de 6,71) et les villages qui Leur abondance actuelle s’expliquerait par
détiennent un faible nombre de variétés leur relative tolérance à la sécheresse, leur
locales sont ceux habités principalement par précocité (cycle végétatif court), leur
adaptabilité à des sols relativement pauvres et
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leur valeur marchande élevée (entre dans la 6,66% des échantillons collectés.
préparation de Tchoukoutou, la bière locale Principalement cultivées pour être utilisées
largement consommée). Selon les producteurs dans la pharmacopée traditionnelle, elles
enquêtés, elles seraient efficaces pour le seraient efficaces, selon l’ensemble des
traitement préventif de l’anémie. producteurs enquêtés, pour le traitement
Le deuxième groupe comporte les préventif ou curatif du paludisme, des maux
variétés à grains blancs. Elles représentent de ventre, des règles douloureuses et dans le
30,66% des échantillons collectés. Elles sont traitement des femmes éprouvant des
les authentiques variétés locales ancestrales difficultés de conception. Elles sont utilisées
reconnues par l’ensemble des producteurs dans l’alimentation des volailles, des bœufs et
prospectés. Dans des conditions de d’autres petits ruminants domestiques dans le
pluviométrie et de sols adéquats, elles but de la prévention des pestes dévastatrices.
donneraient de meilleurs rendements que
toutes les autres variétés. Elles sont bien Gestion au champ et distribution de la
farineuses et sont utilisées dans la confection diversité des sorghos cultivés dans la zone
des pâtes locales, plats de résistance habituels d’étude
après le foufou d’igname dans la zone d’étude. Le mode de gestion au champ de la
Elles sont préférées par des ménages de diversité des sorghos cultivés dans la zone
grande taille (à nombre élevé de membres). d’étude reste la prédominance de la culture
Selon tous les producteurs enquêtés, ces séparée des différentes variétés. Alors que la
variétés sont sensibles à la sécheresse et très grande majorité des producteurs enquêtés
exigeantes en matière de fertilité de sol. (85,39%) cultivent séparément les différentes
Néanmoins, elles sont préférées par les variétés de sorgho dans des champs différents,
producteurs âgés qui n’ont plus la force avec 52,81% en culture pure (sans association
physique d’emblaver de grandes superficies avec d’autres cultures) et 32,58% en
de champs qu’exigent les variétés du premier association avec d’autres cultures (maïs, le
groupe. mil, niébé, arachide, etc.), seulement 14,61%
Les variétés à grains de couleur des producteurs cultivent dans le même
intermédiaire constituent le troisième groupe. champ plusieurs variétés en mélange.
Elles sont morphologiquement les plus Un mode de gestion particulier des
diversifiées. Elles représentent 41,33% des variétés locales de sorgho a été observé chez
échantillons collectés et regroupent les les Lokpa. En effet, cette ethnie distingue
variétés à grains roses, rougeâtres, globalement, au sein de cette plante, deux
blanchâtres, jaunâtres, noirâtres, blancs groupes de variétés qu’elle cultive dans deux
tachetés de pourpre ou de rouge, et bigarrés. environnements strictement séparés. Les
Elles sont essentiellement semi-tardives ou variétés dites sorgho de case, « Tia-m’la ; Tia
tardives. D’après tous les producteurs = case ou maison » cultivées aux alentours
enquêtés, elles sont relativement moins immédiats des habitations et des variétés
exigeantes en matière de pluviométrie et de dites sorgho de champ, «Talè-m’la; talè =
fertilités de sol que les variétés du groupe champ» cultivées dans les grands champs loin
précédent. Très appréciées pour leurs bons des habitations.
rendements en grains, elles sont néanmoins La distribution et le niveau
reconnues sensibles à la sécheresse. Comme d’occupation des champs par les différentes
les variétés du deuxième groupe, elles sont variétés locales dans les différentes zones
aussi utilisées dans la préparation des pâtes prospectées sont révélés par l’analyse des
locales. quatre carrés et sont intimement liés aux
Le quatrième groupe concerne les critères de préférence. Actuellement, les
variétés à grains jaunes. Elles représentent caractères qui prédominent dans le choix
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d’une variété dans l’ensemble des aires (disparues de Kim-Kim), de M’sséé et Vèmah
culturelles prospectées sont en premier lieu la qui n’ont été échantillonnées qu’à
précocité, la couleur de grain, la tolérance à la Youroussonga, de Moussii qui n’a été
sécheresse, la facilité d’adaptabilité à des collectée qu’à Pélébina. Les raisons évoquées
types de sols relativement pauvres et la pour cet abandon sont liées aux
flexibilité du temps de semis. Ainsi, les caractéristiques de ces variétés et parfois aux
variétés Zomoaha, Zomoa, Zowémoha, faits culturels. Par exemple, Kpanchyan est
Moussema, Koussèmèè, Anoro Kin’ka, Ano cultivée seulement pour ses feuilles rouges qui
eranan chin’ chin, Ano eranan, Aka kpankpan sont utilisées dans la pharmacopée
kékéré, Aka kpankpan lako qui constituent les traditionnelle et pour la teinture, Zomoala est
variétés précoces ou intermédiaires à grains utilisée en pharmacopée pour le traitement du
rouges (petits et gros grains) sont cultivées par paludisme et entre dans des préparations
beaucoup de ménages et sur de grandes fermentées alors que la plupart des religions
superficies (Q1). Les variétés Agbani, Zopiha, (en particulier la religion musulmane)
Zokaram nini, Zogawa, Zobeundjoura, interdisent la prise de boissons alcoolisées.
Zoniniléti, N’beumléti, Talèm’la (blanc), Aka En général, dans la zone prospectée, les
foufou lako, Anoro foonon (Ano efoonon), Ano positions occupées par chaque variété locale
kaki, Kouhloumè qui sont des variétés à grains sont liées à ses caractéristiques désirables et
blancs ou à couleur intermédiaire, tardives ou non désirables en relation avec les conditions
semi-tardives et qui sont à haut rendement édapho-climatiques.
mais qui exigent une bonne pluviométrie et
des terres fertiles sont actuellement cultivées Taxonomie locale
par peu de producteurs (ceux qui disposent Dans cette étude, 61 noms
des terres appropriées) mais sur de grandes vernaculaires ont été recensés et utilisés pour
superficies (Q2) dans les zones où les niveaux désigner (sous réserve de synonymie) 45
de pluies sont encore acceptables. Autrefois, variétés locales de sorgho cultivées par les
ces variétés occupaient le premier quadrant producteurs (Tableau 3). Les critères de
mais leur statut actuel serait dû aux dénomination et d’identification des variétés
irrégularités des pluies. « Lorsque les pluies locales varient d’une ethnie à une autre et tient
manquent, on ne peut rien récolter » compte globalement de trois éléments : les
(déclaration de paysans interviewés). La critères liés à la description d’une ou plusieurs
variété sèmoutchè est cultivée par beaucoup parties de la variété, les critères liés aux lieux
de ménages et sur de petites superficies (Q3). de culture et les critères liés à l’origine
Cette variété a une importance culturelle et sa supposée de la variété.
culture est liée à deux fêtes traditionnelles Chez les producteurs Yom, Koura et
identitaires chez les Lokpa (le Kamou ou la Anni, les critères liés à la description d’une ou
fête des chicottes et le Sann’kaalun une autre plusieurs parties de la plante dominent et les
fête qui vient après la fête de kamou). Les critères utilisés se rapportent à la couleur,
variétés Moukoulikouté, Kpanchyan (Zo l’aspect ou la forme des grains, le nombre de
tétérrém, Kpatoni), Kassassahan, Zomoala grains par paire de glumes, la couleur ou le
(Zotirou), Zokpénaï, Moussii, M’sséé, Ano bâillement des glumes, la couleur des feuilles,
chochomi, Ano inodjo (Anoro manka), Vèmah la forme de la panicule. Ainsi, chez les
sont cultivées par peu de ménages et sur de producteurs Yom, nous notons les noms
petites superficies (Q4). Celles-ci sont les plus comme Zomoaha qui signifie sorgho rouge,
menacées de disparition. Certaines variétés de Zomouara, sorgho rouge pur, Zopéha, Zopira
ce groupe ont presque disparu de certains ou Zopiha pour désigner le sorgho blanc,
villages prospectés. C’est le cas de Sèm’gnim piha « sorgho à glumes blanches »,
Kpanchyan, Kassassahan, Moukoulikouté Sèm’gnim moaha « sorgho à glumes rouges »,
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Zokaram nini « sorgho dont les grains grandes catégories : les « Tia m’la » qui
ressemblent aux yeux d’un oiseau appelé signifie littéralement « sorghos de case » et
karam », Zoniniléti « sorgho ressemblant aux les Talè m’la, les « sorghos du champ ». Les
yeux bien ouverts », Zogawa « pas mûr, différentes variétés sont classées dans chaque
sorgho ressemblant à la couleur d’un fruit non catégorie par rapport aux critères descriptifs.
mûr », Zo tétérém pour désigner le sorgho Ainsi, on distingue, par exemple, des Tia m’la
dont les feuilles rouges sont connues et rouges comme Moussèma, koussèmè et
vendues sous le nom de tétérém, Lissèma et des Tia m’la blancs comme
Zobeumdjoura « sorgho dont la forme de kouhloumè.
panicule ressemble à la queue de cabri »,
beundjoura «sorgho dont la panicule Origine, sélection et gestion des semences
ressemble à la queue d’un animal carnivore Les semences utilisées par les
sauvage » M’ssée signifie « il a encore ajouté producteurs de la zone d’étude sont
un grain » pour faire allusion au doublet de maintenues et gérées traditionnellement.
grains porté par chaque paire de glumes. On Aucun système formel de distribution de
note également des descriptions lâches comme semences n’a été noté. La majorité des
Zoga « sorgho même, sorgho vrai » ou Za producteurs prospectés (83,15%) ont hérité
pour désigner simplement « le sorgho » ou leurs semences de leurs parents, 15,73% ont
encore Agbani qui évoque le caractère reçu le tout ou une partie de leurs semences
« difficile à moudre des grains blancs ». auprès d’un ami et seulement 8,99% des
Chez les producteurs Koura, les producteurs (étrangers ou du retour d’une
descriptions se rapportent essentiellement à la aventure d’un pays voisin) ont acquis leurs
couleur et la grosseur des grains. Ainsi Aka semences par achat. Acheter des semences au
kpankpan Lako désigne « sorgho rouge à gros marché est un fait rare pour les producteurs
grains », Aka kpankpan kékéré « sorgho rouge autochtones. Les échanges de semences sont
à petits grains », Aka foufou Lako « sorgho plutôt fréquents lors des échecs de semis. Les
blanc à gros grains », Aka foufou kékéré systèmes traditionnels de sélection et de
« sorgho blanc à petits grains ». On note gestion des semences varient
également chez ces producteurs des noms de substantiellement d’un village/ d’une ethnie à
sorgho liés à l’origine supposée de la variété l’autre.
comme Aka inodjo « sorgho étranger » pour La plupart des producteurs rapportent
désigner un type de sorgho qui aurait été qu’ils sélectionnent aux champs leurs
introduit par les pèlerins musulmans du retour semences après la récolte. Ils sélectionnent les
de l’Arabie-Saoudite (Mecque). Cette même grosses panicules bien pourvues de grains
variété est désignée par les producteurs Anni sains, non attaquées ni par les maladies ni par
par Ano manka. Chez les producteurs Anni, les oiseaux. Après cette sélection, ils les
les critères de dénomination des variétés attachent par des pédoncules réunis et les
restent similaires à ceux utilisés par les sèchent accrochées aux troncs d’arbres à la
producteurs Koura. Ainsi, Ano érana désigne maison ou au toit des cases. Les panicules
« sorgho rouge », Ano érana chin’chin séchées sont conservées telles quel ou sont
« sorgho rouge pur », Anoro kin’ka « sorgho ensuite battues et les grains conservés. Aucun
rouge », Ano foonon ou Anoro éfoonon pour traitement chimique des semences avant la
désigner « sorgho blanc », Ano kaki désigne conservation n’a été rapporté par les paysans.
un type de sorgho d’un blanc sale. Quant aux Les grains sont parfois mélangés à de la
producteurs Lokpa, la taxonomie locale des cendre puis conservés dans différents types de
variétés locales de sorgho reste particulière conteneurs. Les types de matériels utilisés
par rapport aux autres ethnies. Les Lokpa sont des calebasses à cou long et des anciens
regroupent les variétés cultivées en deux bidons d’insecticides de coton. Selon ce qui
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est rapporté par l’ensemble des producteurs, variétés. Cette stratégie de gestion
ce système traditionnel de stockage pourrait traditionnelle des semences est une très bonne
maintenir les semences viables pendant 6 à 10 pratique comme l’avaient déjà fait observer
ans. Enfin, dans les ménages, lorsque plusieurs auteurs sur diverses spéculations
plusieurs variétés sont cultivées, les semences comme le fonio (Adoukonou-Sagbadja et al.,
des différentes variétés sont toujours stockées 2006 ; Dansi et al., 2010) ou le niébé (Baco et
séparément afin d’éviter des mélanges de al., 2008).

Tableau 2: Variation du nom générique du sorgho suivant le groupe ethnique.

Ethnies Nom générique Autre nom


Anni Ano Anoro
Lokpa M’la (Moula) -
Koura Aka -
Yom Zo Za

Tableau 3 : Synthèse des noms vernaculaires et synonymes.

N° Noms vernaculaires Autres noms Groupe Signification des noms


ethnique
1 Agbani - Yom Difficile à moudre
2 Aka foufou kékéré - Koura Sorgho blanc à petits grains
3 Aka foufou lako - Koura Sorgho blanc à gros grains
4 Aka inodjo - Koura Sorgho étranger
5 Aka kpakpan kékéré - Koura Sorgho rouge à petits grains
6 Aka kpankpan lako - Koura Sorgho rouge à gros grains
7 Ano chochomi - Anni Sorgho amère
8 Ano eranan - Anni Sorgho rouge
9 Ano eranan chinchin - Anni Sorgho rouge pur
10 Ano kaki - Yom Sorgho couleur kaki
11 Anoro foonon Ano efoonon Anni Sorgho blanc
12 Anoro kin’ka Ano kin’ka Anni Sorgho rouge
13 B’mdjoura Zobeumdjoura Yom Sorgho queue de cabri
14 Kèmnin piha - Yom -
15 Kouhloumè Tiam’la (blanc) Lokpa -
16 Koulom - Lokpa -
17 Koussem Kssèmèè Lokpa Sorgho rouge
18 Kpanchyan - Lokpa Sorgho à gaines foliaires rouge
19 Lam néza - Yom -
20 Lam’za moaha - Yom -
21 Lamza - Yom -
22 Moukloukouyè - Lokpa Sorgho jaune
23 Moukoulikouté - Lokpa Sorgho jaune clair
24 Mousséé (M’sséé) - Yom Il a encore ajouté un grain
25 Moussema M’ssema Lokpa Sorgho rouge pur
26 Moussii - Yom Sorgho jaune sale
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27 Narabeunzo - Yom Sorgho de bouses de vache


28 Sèmgnin moaha - Yom Sorgho à glumes rouges
29 Sèmgnin piha - Yom Sorgho à glumes blanches
30 Sèmoutchè - Lokpa Sorgho blanc pur
31 Talèm’la - Lokpa Sorgho du champ
32 Vèmah - Yom -
33 Za - Yom Sorgho
34 Zobomdjouha, Zobeundjouha Yom Sorgho queue d’un animal
carnivore sauvage
35 Zogawa - Yom Pas mûr, sorgho ressemblant à
la couleur d’un fruit non mûr
36 Zokaram nini - Yom sorgho ressemblant aux yeux
d’un oiseau appelé karam
37 Zokpénaï - Yom Sorgho jaune clair
38 Zomoaha Zomooha, Yom Sorgho rouge
Zoumboua
39 Zomoala Zotihou, Yom Sorgho jaune
Zomoila,
Zomoora,
40 Zomouara Zoumbouara Yom Sorgho rouge pur
41 Zoniniléti - Yom Sorgho ressemblant aux yeux
bien ouverts
42 Zooga - Yom Sorgho même, sorgho vrai
43 Zopiha Zopéra, Zopira, Yom Sorgho blanc
44 Zoténtérém Kpatoni Yom Sorgho à feuilles rouges
45 Zowémoha - Yom Sorgho rouge pur petits grains

DISCUSSION locales inventoriées) confirme ce fait. De


Diversité variétale du sorgho et sa gestion même, bien que la diversité variétale observée
paysanne au Nord-Bénin au niveau village et au niveau ménage dans
Les attributs sociologiques et culturels cette étude soit relativement faible par rapport
des communautés humaines sont connus à celle signalée dans d’autres études similaires
comme des facteurs majeurs influençant conduites au Ghana (Kudadjie, 2006), au
substantiellement le niveau de diversité, la Cameroun (Barnaud, 2007) ou au Burkina
conservation et l’utilisation des ressources Faso (Barro-Kondombo et al., 2010), elle
génétiques des cultures (Sam et al., 2006 ; reste importante sur l’ensemble de la zone
Joseph et Antony, 2008). Au Bénin, le sorgho d’étude. Cette grande diversité génétique du
est l’une des cultures jouant sorgho au Bénin est un atout important pour
traditionnellement un rôle capital dans les programmes d’amélioration génétique de
l’agriculture et l’alimentation des populations cette culture dans le pays.
locales. Des études récentes présageaient de Cette étude a montré clairement que la
l’existence d’un grand nombre de variétés production du sorgho au Bénin est de plus en
locales du sorgho cultivé par les agriculteurs plus dominée par des variétés à grains rouges
(Kayodé, 2006). La grande diversité variétale et à cycle végétatif court au détriment des
observée dans la présente étude (45 variétés variétés à grains blancs et à cycle végétatif
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intermédiaire ou long. Contrairement à ce qui Sagbadja et al., 2006 ; Kudadjie,


est observé au Burkina-Faso où ces variétés 2006 ; Barnaud, 2007). La reconnaissance des
sont cultivées sur de petites superficies noms donnés aux variétés et une connaissance
(Barro-Kondombo et al., 2010), elles sont parfaite du système traditionnel de
cultivées sur de grandes superficies (car elles classification sont importantes car le nom
ont un rendement moyen) afin de compenser local est l’unité de base que les producteurs
le déficit de production par la grandeur de la utilisent dans la gestion et la sélection de ces
superficie cultivée. Elles demandent assez ressources génétiques. Ce savoir-faire est
d’investissements physiques et sont largement connu pour avoir des conséquences
majoritairement cultivées par des jeunes sur le niveau de diversité génétique et
producteurs. Ce changement progressif du l’évolution de la plante (vom Brocke et al.,
comportement des producteurs dans la zone 2003 ; Adoukonou-Sagbadja et al., 2006 ;
d’étude peut s’expliquer d’une part, par Barry et al., 2007). L’exemple de la variété
l’irrégularité des périodes de pluies et de Sèmoutchè est une indication palpable. Ce
sécheresse marquée par la réduction sensible Tia-m’la est rencontré uniquement chez les
des temps de pluies et d’autre part par la Lokpa et cultivé seulement pour des raisons
valeur marchande élevée des variétés à grains rituelles. C’est une variété dont la sortie des
rouges et à cycle végétatif court. Ce constat panicules annonce la fête de la chicotte
corrobore celui fait par Kudadjie (2006) dans (Kamou). Tant que cette fête existera, il aura
la région Nord-Est du Ghana. toujours de Sèmoutchè. Au Nord-Est de
Les pratiques paysannes de gestion des l’Ouganda, les noms vernaculaires employés
semences (sélection, échanges et introductions par les producteurs pour désigner des variétés
de variétés, modes de conservation, etc.) et locales de patate douce, ont fourni
des variétés au champ telles observées et d’importantes informations sur la période de
décrites dans la présente étude sont des maturité, la production et autres données
pratiques largement connues et déjà relatives au rendement. Une compréhension
rapportées sur diverses spéculations dans la plus approfondie de ce système de
sous-région ouest-africaine (vom Broke et al., classification des producteurs utilisant leur
2003 ; Adoukonou-Sagbadja et al., 2006 ; système de descriptions et d’appellations
Baco et al., 2008 ; Dansi et al., 2010 ; Barro- serait utile pour expliquer les conceptions et
Kondombo et al. 2010). Néanmoins, la perceptions locales d’une variété et
prédominance de la culture séparée des constituerait davantage un enjeu pour la
différentes variétés comme mode de gestion recherche. Notons enfin ici que le mode
au champ de la diversité des sorghos cultivés particulier de gestion des variétés au champ
par les producteurs dans la zone d’étude observé chez les producteurs Lokpa pourrait
apparaît contraire à celle décrite chez les avoir un impact sur la structuration génétique
producteurs Duupa au Cameroun qui cultivent à cause de la séparation d’environnements de
le sorgho surtout en mélange poly-variétal culture qui limite les flux de pollen entre les
(Barnaud, 2007). variétés de sorgho connu déjà comme une
La valeur de la taxonomie paysanne plante préférentiellement autogame (Ollitrault
dans la gestion et la conservation des et al., 1997). L’impact de cette séparation
ressources génétiques des cultures a été spatiale de la culture des variétés sur les flux
rapportée par plusieurs auteurs (Sambatti et de gènes sera spécifiquement évalué à l’aide
al., 2001 ; McGuire, 2002 ; Adoukonou-
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des analyses génétiques moléculaires pour résistance aux Striga asiatica, véritables
vérifier cette hypothèse. plantes parasites qui détruisent les cultures de
sorghos. Une action urgente est donc
Implications pour la conservation des nécessaire pour la conservation ex situ de ces
ressources génétiques du sorgho variétés dans les banques de semences
La présente étude révèle l’état actuel de nationales, régionales ou internationales.
la diversité au niveau village et au niveau Dans ce même ordre d’idée, nous
ménage des variétés locales de sorgho au préconisons qu’au moment où les variétés
Nord du Bénin. En général, les producteurs locales ne sont pas encore sujettes à un risque
détiennent encore une diversité phénotypique de disparition liée à l’introduction et la
appréciable de variétés locales. Mais il a été promotion de variétés améliorées, il est encore
aussi largement rapporté par les producteurs tant de compléter les collections existantes,
qu’à cause des perturbations climatiques, les de procéder à une caractérisation complète
variétés à cycle végétatif long (tardives) sont (agro-morphologique et génétique
progressivement abandonnées au profit des moléculaire) des collections en vue de la
variétés à grains rouges précoces. Ces constitution d’une collection de base (core
dernières seraient d’introductions récentes à collection) et d’organiser une documentation
partir du Togo et dominent actuellement la efficace des données relatives à ces
culture. Leur préférence par les producteurs collections et leur mise à la disposition de la
est liée à leur précocité, leur relative tolérance communauté scientifique nationale et
à la sécheresse, la flexibilité de leur période de internationale pour une utilisation judicieuse
semis, leur valeur marchande élevée par pour l’amélioration de la production. En
rapport aux variétés à grains blancs. Autrefois, termes de conservation des ressources
les producteurs préféraient les variétés à génétiques, les variétés locales du groupe Q4
grains blancs pour leur rendement élevé et qui sont en disparition, nécessitent une action
leur rôle dans l’alimentation mais la réduction urgente de préservation et de conservation ex
de leur espace de culture actuel est liée à leur situ. Nous préconisons à cet effet, la
sensibilité à la sécheresse et leur non duplication de leurs semences dans les
adaptation aux sols relativement pauvres. Des différents centres de recherche du pays et dans
efforts de recherche dans le sens de la les banques de référence des instituts
conservation et de la création variétale internationaux de recherche et dans la banque
devraient permettre d’aboutir à des variétés de conservation à perpétuité de Svalvard. Pour
réunissant une bonne productivité, de bonnes les variétés des groupes Q2 et Q3, des
caractéristiques culinaires et la tolérance à la stratégies complémentaires de conservation
sécheresse. (ex situ et on farm) pourraient se développer
D’autres variétés à faible rendement ou afin de mieux préserver leur diversité
à caractéristiques culinaires peu appréciables génétique. La valorisation ou la promotion des
(par exemples Mousséé, vèmah) ou encore à pratiques culturelles ou rituelles liées à
fonctions spécifiques comme thérapeutiques certaines variétés, l’exemple de la fête des
(Zo tétérém, Zotirou) sont soumises à un chicottes (Kamou) dans l’aire culturelle
risque important de baisse de diversité Lokpa, serait dans ce cadre un atout important
génétique et ont presque disparu de certaines pour la sauvegarde de certaines variétés
zones. Or, ces variétés pourraient disposer des locales comme sèmoutchè. Quant aux variétés
gènes de tolérance à la sécheresse ou de
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du groupe Q1, une action urgente de inestimable dans la réalisation de cette étude.
conservation ne semble pas nécessaire. Nos remerciements vont également au Dr
FANDOHAN B. pour les critiques et
Conclusion commentaires du manuscrit et enfin, nos
Une forte diversité phénotypique de remarquables reconnaissances aux
variétés locales de sorgho est maintenue et producteurs qui ont accepté partager avec
gérée par les populations de la Donga. Les enthousiasme et intérêt leurs connaissances
différentes variétés sont nommées suivant des avec nous.
critères liés à la description d’une ou plusieurs
parties de la variété, les critères liés aux lieux REFERENCES
de culture et les critères liés à l’origine Achigan-Dako E, N’Danikou S, Assogba-
supposé de la variété. La distribution et le Komlan F, Ambrose-Oji B, Ahanchede
niveau d’occupation des champs par les A, Pasquinin M. 2011. Diversity,
variétés sont déterminés par leurs critères de geographical, and consumption patterns
préférences par les producteurs. Les variétés of traditional vegetables in sociolinguistic
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dominent progressivement la culture au domestication and utilization. Econ. Bot.,
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certaines variétés à faible rendement (par R, Akpagana K. 2006. Indigenous
exemple le sorgho à grains gémellés, knowledge and traditional conservation of
Mousséé) et à usages spécifiques (par exemple Fonio millet (Digitaria exilis Stapf,
thérapeutique comme le sorgho à grains Digitaria iburua Stapf) in Togo.
jaunes amers, Zomoala ou le sorgho colorant, Biodivers. Conserv., 15: 2379-2395.
Zotétérém). Ce constat révèle la nécessité de Baco MN, Ahanchedé A, Bello S, Dansi A,
développement de stratégies de conservation Vodouhè R, Biaou G, Lescure JP. 2008.
et de valorisation de cette importante culture Evaluation des pratiques de gestion de la
au Bénin. Des efforts de recherche pour une diversité du niébé (Vigna unguiculata) :
caractérisation agromorphologique et une tentative méthodologique
génétique moléculaire des variétés locales expérimentale au Bénin. Cahiers Agric.,
sont nécessaires afin de faciliter une gestion 17: 183-188.
conservatoire efficiente et une exploitation Barnaud A, Deu M, Garine E, McKey D, Joly
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Biotechnologies de l’Université d’Abomey- dynamique de la diversité génétique : le
Calavi, Bénin. Nous remercions très sorgho (Sorghum bicolor ssp. bicolor)
sincèrement M. DOSSOUKPEVI R. et chez les Duupa du Nord Cameroun.
BIGUEZOTON A. pour leur contribution
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