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L'antiquité classique

Serge LANCEL, Saint Augustin.


Hervé Savon

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Savon Hervé. Serge LANCEL, Saint Augustin. . In: L'antiquité classique, Tome 69, 2000. pp. 375-377;

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unité : la permanence, à Carthage, depuis l'époque punique, de la croyance en la


nécessité des sacrifices humains pour sauver du chaos l'ordre social, immolation qui
pouvait être librement acceptée par la victime. Replacée dans cette tradition, la scène
qui se déroule dans l'arène au moment où Perpétue et ses compagnons sont présentés
aux bêtes le jour anniversaire de l'empereur, dans un sacrifice librement accepté, se
charge d'une singulière intensité religieuse. Joyce E. Salisbury le souligne avec force
dans la page qui conclut la partie centrale de son étude (p. 147) et qui en résume l'idée
maîtresse. Hervé SAVON

Serge LANCEL, Saint Augustin. Paris, Fayard, 1999. 1 vol. 14 χ 22,5 cm, 792 p.
Prix : 180 FF. ISBN 2-213-60282-4.

Celui qui entreprend une biographie d'Augustin se trouve aussitôt devant cette
alternative : ou bien, à la manière de Dom Ceillier, il commencera par raconter la vie,
sans s'attarder aux ouvrages, et consacrera à ceux-ci et à la doctrine qu'ils renferment
une seconde partie de son étude; ou bien il intégrera l'analyse des œuvres et des idées
au récit des événements. C'est la seconde solution, celle de Le Nain de Tillemont, qu'a
adoptée Serge Lancel. C'est assurément la meilleure, même si elle retarde le récit et
lui enlève un peu de son élan. En effet, comment séparer chez Augustin l'œuvre et la
vie, si étroitement mêlées ? Comment comprendre l'une sans l'éclairer par l'autre ?
Pour suivre leur commun devenir, l'historien dispose des nombreuses indications
disséminées dans l'œuvre de l'évêque d'Hippone, ainsi que des Retractationes où celui-
ci, parvenu à la fin de sa carrière, fait une revue critique de ses ouvrages en indiquant
les circonstances de leur composition. Lancel a enrichi ces données et renouvelé sur
bien des points les interprétations proposées par ses prédécesseurs, aidé par sa
familiarité avec le renouveau des études augustiniennes, qu'ont inauguré il y a plus
d'un demi-siècle Henri Marrou et Pierre Courcelle. Lui-même a éclairé le milieu où a
vécu Augustin par ses nombreux travaux d'archéologie et d'histoire sur l'Afrique
romaine à la fin de l'Empire. Pendant la même période, des textes longtemps oubliés
ont été rendus à la lumière. Lancel utilise abondamment les lettres découvertes par J.
Divjak et éditées dans le Corpus de Vienne en 1981, ainsi que les sermons retrouvés
par F. Dolbeau dans un manuscrit de Mayence et publiés au cours de la dernière
décennie. Son Saint Augustin apparaît donc comme la synthèse d'une suite
riche d'analyses et de découvertes. - Une des caractéristiques de ce livre est
la diversité des aspects envisagés et des méthodes mises en œuvre. L'archéologie, la
géographie historique et l'histoire sociale font renaître aux yeux du lecteur le pays où
Augustin a grandi, s'est formé, a lutté et composé la plupart de ses ouvrages. Ainsi,
dans le chapitre consacré à l'ordination sacerdotale forcée qui va fixer pour toujours
Augustin à Hippone, ce port et son arrière-pays font l'objet d'une présentation
d'autant plus vivante et instructive que la description n'est pas figée : le lecteur
assiste à la progressive reconquête du site antique, à la réapparition successive des
villas du front de mer, du forum, du théâtre, de toute une ville. Un peu plus tard,
Augustin est devenu évêque, et le récit fait place pour un moment à une analyse
des réalités archéologiques qui permettent de localiser, moyennant quelques
conjectures, les basiliques dans lesquelles Augustin a officié, prêché et passé de
longues heures avec son peuple. Il ne s'agit pas ici d'une froide reconstitution, mais,
selon les termes de Lancel, d'une «archéologie fervente». Ces développements brisent
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d'autant moins le mouvement du récit qu'il s'agit en même temps de «choses vues».
L'expérience concrète que l'auteur a de la terre d'Afrique anime bien des épisodes et
bien des pages : le trajet que fit l'élève Augustin de Thagaste à Madaure, le premier
regard du jeune homme sur la baie de Carthage, l'âpre hiver dans les hautes plaines de
Djemila ou de Timgad, le sentier qui circule dans le site de Tipasa au milieu des pins
et des lentisques. L'appel à la géographie ecclésiastique était également indispensable.
Sans elle, comment comprendre la place et l'action d'Augustin dans l'épiscopat de
Numidie et d'Afrique proconsulaire, comment se retrouver dans cette multitude de
diocèses très disparates par l'étendue, le nombre d'habitants et l'importance, et
pourvus souvent de deux évêques, l'un catholique et l'autre donatiste ? Lancel, à qui
l'on doit une magistrale édition des Actes de la Conférence de Carthage en 411, était
particulièrement qualifié pour répondre à ces questions. On remarquera notamment le
chapitre intitulé «Un évêque en son diocèse» dont la première partie est consacrée aux
limites du diocèse d'Hippone - l'un des plus grands d'Afrique du Nord - au moment
où Augustin en est chargé. Lancel en discute le tracé, tantôt certain, tantôt douteux ou
approximatif. Une carte de la «Numidie d'Hippone» résume la discussion. Quelques
années plus tard, constatant la difficulté d'administrer un diocèse aussi étendu,
Augustin le démembre en élevant à la dignité de siège episcopal plusieurs centres
ruraux particulièrement reculés. Cette opération et la nouvelle organisation qui en
résulte, ainsi que leurs conséquences parfois malheureuses, sont analysées dans la suite
du même chapitre. Replacés dans ce cadre, situés dans les réalités de l'époque, les
événements prennent leur relief et les idées leur sens originel. Le récit, souvent
de longues analyses d'ouvrages, reste pourtant vivant grâce à la présence des
paysages ruraux ou urbains, grâce à la finesse des analyses de caractères et au charme
de certains tableaux, comme celui de la vie à Cassiciacum qui devient un peu, sous la
plume de l'auteur, celle d'un collège d'Oxford ou de Cambridge. Ce Saint Augustin
serait infidèle à son sujet si la pensée n'y tenait pas la première place. Mais c'est une
pensée active, militante, tout orientée vers la communication. C'est la pensée d'un
évêque. Le lecteur est conduit à travers ses progrès, ses argumentations, ses reprises,
et parfois ses repentirs, par un guide exceptionnellement informé. Ici encore, les
problèmes à résoudre et les méthodes employées sont multiples. Beaucoup de traités
d'Augustin restent plus ou moins énigmatiques tant que l'on n'a pas démêlé les
circonstances, les étapes et parfois les accidents de leur composition. On trouve dans
le livre de Lancel de nombreux exemples de ces enquêtes quasi policières où
s'associent l'examen minutieux des textes, la critique des témoignages et l'histoire de
la tradition manuscrite. Citons, par exemple, l'histoire des deux versions du De
doctrina Christiana, la genèse des grands traités antidonatistes ou de la Cité de Dieu et
le récit du dialogue décalé avec Julien d'Éclane. Une fois replacé dans son contexte,
chacun des ouvrages (il s'agit parfois d'une simple lettre) fait l'objet d'un résumé ou
d'une analyse plus complexe. On remarquera tout particulièrement les pages
aux Confessions, avec leurs observations pénétrantes sur les conséquences
esthétiques de la dictée, cette «coulée de paroles» initiale, sur la spécificité du discours
qui s'adresse à un Dieu transcendant, et sur la fin qui donne à l'œuvre son unité :
mettre l'expérience la plus personnelle au service de la transmission de la foi.
Toujours, et surtout s'il s'agit d'œuvres plus directement consacrées à des problèmes
philosophiques ou théologiques, Lancel s'attache à souligner le dynamisme et les
progrès de la pensée d'Augustin. Il note ainsi les premières méditations sur la
mémoire, l'apparition du thème des deux cités, et il suit pas à pas la longue
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maturation des idées du docteur d'Hippone sur le libre arbitre, le péché et la grâce. Ces
analyses minutieuses composent peu à peu un portrait d'Augustin. Ce portrait n'a rien
de révolutionnaire. Lancel est à l'opposé de ces biographes qui sont manifestement
bien résolus à briller aux dépens de celui dont ils prétendent raconter l'histoire. Sans
doute n'écrit-il pas un panégyrique. Il ne dissimule pas certaines faiblesses, certaines
limites de son héros. Il ne cache pas que la pédagogie d'Augustin a «parfois la
lourdeur d'un rouleau compresseur». Il observe que la composition du De Trinitate
s'explique souvent moins par la logique que par des associations verbales et que le
livre XVIII du De ciuitate Dei est un «fourre-tout» encombré de digressions. Il note la
sensibilité trop vive de l'évêque qui tourne parfois à la susceptibilité. Dans la triste
affaire qui aboutit à l'exécution du cher Marcellinus, Lancel est sévère pour la fuite
d'Augustin, et il conclut que «le sens politique et aussi la fermeté d'un Ambroise lui
ont cruellement manqué». Mais ces quelques réserves ne pèsent guère en face d'une
admiration qu'il est difficile de ne point partager. Pour mieux définir la manière de
Lancel, on peut la comparer à celle d'un autre biographe récent de l'évêque d'Hippone,
Peter Brown. Brown s'intéresse à la façon dont Augustin regarde les choses - il le fait
parfois avec étonnement, voire quelque humour -, tandis que Lancel regarde les choses
avec les yeux mêmes d'Augustin. Précisons : avec les yeux d'Augustin devenu évêque
et jetant sur son passé un regard d'homme mûr, et bientôt de vieillard. De là des
sévérités qui peuvent sembler excessives : le manichéisme n'est qu'une voie de
garage; le probabilisme de la Nouvelle Académie - qui a pourtant aidé à vivre Cicerón
et quelques autres qui n'étaient pas des médiocres - était une attitude trop négative
pour retenir longtemps Augustin; le discours donatiste n'était que morne et répétitif.
Ces sévérités rétrospectives sont d'ailleurs moins surprenantes qu'une sorte d'animo-
sité à l'égard des héritiers d'Augustin, que l'on remarque en plusieurs passages.
Augustin a conclu son De Trinitate par cette humble prière : «tout ce que j'ai dit dans
ces livres venant de toi, que les tiens le reconnaissent; ce que j'ai dit venant de moi,
veuille me le pardonner !» C'était, selon Lancel (p. 546), pour «se prémunir contre
des récupérations qu'il pouvait prévoir» et «récuser d'avance tous les augustinismes».
Mais est-il tellement compromettant d'avoir inspiré saint Anselme et saint
Bonaventure, Pascal et Malebranche ? Pour se garder pure, une grande pensée devrait-
elle rester sans postérité ? - On voit que cet ouvrage est beaucoup plus qu'une
biographie. Il remplit bien la promesse de son titre : non pas «Vie d'Augustin
d'Hippone», mais Saint Augustin. C'est en effet tout Augustin que nous présente
Lancel, non seulement les événements et les étapes de sa vie, mais aussi ses ouvrages,
ses passions et sa pensée, avec son incessant et fascinant progrès - sans jamais laisser
oublier l'homme d'Église et le pasteur. Après une longue et studieuse lecture, tous
ceux qui ont le goût de l'Antiquité chrétienne garderont ce livre près de leur table de
travail, comme une somme toujours à consulter. Hervé SAVON

Gareth B. MATTHEWS, The Augustinian Tradition. Berkeley, University of California


Press, 1999. 1 vol. 15 χ 23 cm, XIX-398 p. (PHILOSOPHICAL TRADITIONS). Prix :
42 £ (relié) ; 18.95 £ (broché). ISBN 0-520-20999-0 ; -21001-8.

Depuis seize siècles, l'œuvre d'Augustin n'a cessé d'inspirer, voire de provoquer,
les théologiens et les philosophes de l'Occident. Ce recueil, formé de vingt
(dont certaines ont déjà été publiées au cours des dix dernières années), témoi-