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Remarques sur l'emploi de semibarbarus

Alain Chauvot
p. 255-271

Texte intégral
1Que signifiait, pour un latinophone de l’Empire romain, le fait de qualifier un lieu, un
individu ou un groupe de “semibarbare” ? Voyait-on là un partage (géographique, ethnique ou
culturel) égal entre la barbarie et la civilisation (ou la romanité), la frontière passant au cœur
du mot et de la réalité à laquelle il renvoie, ou bien l’une des composantes dominait-elle
l’autre ? La “semibarbarie” (relevons que ce substantif n’existe pas en latin) évoque et deux
mondes et la frontière qui les sépare : s’agit-il d’une frontière-barrière, ou d’une frontière-
passage et, dans ce cas, vers quelle direction ?

 1 M. Dubuisson, “Remarques sur le vocabulaire grec de l’acculturation”, Revue belge


de Philologie et (...)
 2 M. Dubuisson, op. cit., en particulier p. 11-16.
 3 M. Casevitz, op. cit., p. 137 ; cf. Euripide, Phenic., 138 (aspect semibarbare de
Tydée l’Etolien).
 4 Philostrate, V. Apoll., I, 16.
 5 Id„ V. Soph., II, 1,13.
 6 Hérodien, VI, 8, 1. M. Casevitz, op. cit., p. 138, a relevé le passage sans le
commenter.

2L’emploi de semibarbarus pose le problème des notions de mélange et d’acculturation ; mais


ce sont surtout les termes grecs morphologiquement (ce qui ne signifie pas sémantiquement)
comparables, (μιξοβάρβαρος) mixobarbaros et (ἡμιβάρβαρος) hèmibarbaros, qui ont retenu
l’attention1. M. Dubuisson a montré qu’un mixobarbaros est un Grec en voie de barbarisation
ethnique, par opposition au (μιξέλλην) mixhellène, barbare en voie d’hellénisation
culturelle2 ; M. Casevitz (qui ne se réfère d’ailleurs pas à l’étude de M. Dubuisson) parvient à
des conclusions proches, relevant toutefois que mixobarbaros peut qualifier un Grec dont
l’apparence étrange présente un élément barbare3. De fait, M. Dubuisson nuance son propos
en admettant, à partir de deux passages de Philostrate, que mixobarbaros ou hèmibarbaros
peuvent également ne pas renvoyer à la notion de mélange ethnique : dans un cas, le terme
définirait un manque de culture qui pourrait être le fait de Grecs comme de barbares4, dans
l’autre cas, il s’appliquerait à une incorrection de langue plutôt qu’à une langue mixte5.
Mixobarbaros pourrait donc également qualifier un comportement culturel, lié ou non à une
origine ethnique, mais non à un mélange ethnique. Ajoutons qu’un texte d’Hérodien, non
relevé par M. Dubuisson, et évoqué, infra, à propos du texte 6), va dans ce sens : des
populations de l’intérieur de la Thrace, faiblement civilisées, sont qualifiées de
mixobarbaroi6 ; c’est leur comportement qui est en cause, lié à une origine ethnique, mais
sans idée de mélange. C’est dans des sources d’époque impériale (Philostrate et Hérodien),
que la notion de mélange ethnique tend à disparaître, au profit de la qualification d’un
comportement culturel lié, ou non, à une origine ethnique.
 7 SHA, Maximin., 2, 5.
 8 F. Altheim, “Die Abstammung des Maximinus Thrax”, Rheinisches Museum, 90,
1941, p. 192-206.
 9 E. Hohl, “Die “gotische Abkunft” des Kaisers Maximinus Thrax”, Klio, 34, 1942,
p. 264-289, en parti (...)
 10 K. Christ, “Römer und Barbaren in der hohen Kaiserzeit”, Saeculum, 10, 1959,
p. 286, n. 149.
 11 Je n’y ajoute, infra, que Jérôme, Ep., 123, 16.

3Qu’en est-il de semibarbarus ? Pour l’essentiel, je m’en tiendrai à l’état de la question


suivant. Sa mention dans un passage de l'Histoire-Auguste7 a donné lieu à un débat entre F.
Altheim et E. Hohl, le premier tenant pour la notion de mélange ethnique lié à une faible
romanisation8 le second pour le simple sens de “semicivilisé”9. En 1959, K. Christ lui a
consacré une note infrapaginale, dans laquelle il relève que la fréquence du terme est un
indice important de la conscience que l’on avait, du côté romain, du fait que le “processus de
mélange”, sous-entendu ethnique, semble-t-il, était peu différencié au début (“ein wichtiges
Kriterium dafür, dass der Vermischungsprozess von römischer Seite aus zunächst nur wenig
differenziert wurde, lässt sich der Frequenz von semibarbarus ablesen”)10. De fait, la liste
des emplois, fournie par les fiches de travail du Thesaurus Linguae Latinae11 laisse
apparaître une presque inexistence d’usage avant le IVe siècle après J.-C. ; mais K. Christ
laisse de côté la variété que l’examen de détail pourrait révéler.

1) RECENSEMENT DES
OCCURRENCES
4Le terme semibarbarus a une histoire curieuse. Il est attesté pour la première fois chez
Suétone, et ne réapparaît qu’avec Lactance ; la plupart des occurrences datent du IVe siècle ou
du début du Ve siècle (Jérôme marquant pour lui une certaine prédilection), la liste se
terminant avec Jordanès. Il est le plus souvent employé comme adjectif.

 12 Ciuitates donatos et quosdam e semibarbaris Gallorum recepit in curiam (éd. H.


Ailloud, Paris, Bell (...)

51) SUÉTONE, Div. Iul., 76, 5 :...“(César) fit entrer au Sénat des gens qui avaient reçu la
citoyenneté romaine, et même certains d’entre eux qui appartenaient à des peuples gaulois
semibarbares...”12

 13 Hunc...Daiam adulescentem quendam semibarbarum (éd. J. Moreau, Sources


chrétiennes, 39, Paris, 1954 (...)

62) LACTANCE, De morlibus persecutorum, 18, 13 : “Ce... (Maximin) Daia, un jeune
homme semibarbare...”13

 14 ... Et leges Romanis moresque constituit, qui consuetudine proeliorum iam latrones
ac semibarbari p (...)
73) EUTROPE, I, 3 : “...Et (Numa) donna des lois et des bonnes mœurs aux Romains, qui se
conduisaient en brigands et en semibarbares par l’habitude des combats...”14

 15 ...Ipse supra inpacati Rheni semibarbaras ripas raptim vexilla constituens... (éd. F.
Del Chicca, R (...)

84) SYMMAQUE, Laudatio in Valentinianum Augustum prior, 14 : “...(Valentinien)


établissant aussitôt des détachements sur les rives semibarbares du Rhin non pacifié...”15

95) JÉROME

a.
o 16 ...Cum post Romana studia ad Rheni semibarbaras ripas eodem cibo, pari
frueremur hospitio... (éd. e (...)

ep. 3, 5 : “Après avoir étudié à Rome, nous avons joui, auprès des rives semibarbares
du Rhin, de la même table, de la même pension...”16

b.
o 17 Nec. mirum si me et absentem, et iam diu absque usu Latinae linguae
semibarbarumque, homo Latinissi (...)

ep. 50, 2 : “Quoi d’étonnant que, puisque je suis absent, désaccoutumé depuis
longtemps de la langue latine, enfin semibarbare, ce latinissime et facondissime
personnage l’emporte sur moi...”17

c.
o 18 ..Sed scelere semibarbari accidit proditoris...(Labourt, trad. mod.)

ep. 123, 16 : “(Mais ce malheur est arrivé) par le crime d’un traître semibarbare...”18

d.
o 19 ...in Lepti urbe semibarbara et posita in solitudine... (PL, 23.)

Adversus Iouinianum, 1, 48 : “Dans la cité de Lepcis, semibarbare et sise dans les
solitudes...”19

 20 Hic adulescens et semibarbarus et uix adhuc Latinae linguae, prope Thraecica


imperatorem publice pe (...)

106) SHA, Maximin. 2, 5 : “Celui-ci (Maximin), alors un jeune homme, en semibarbare qu’il
était, et peu familier de la langue latine, demanda devant tous pratiquement en thrace à
l’empereur...”20

 21 ..Illi paulo ante feri ac semibarbari (éd. et trad. J. Lagarrigue, Sources chrétiennes,
176, Paris, (...)

117) SALVIEN, Ep. IV, 20 : “...Ces gens-là (Romains et Sabins), qui peu auparavant étaient
encore sauvages et semibarbares...”21
 22 ...Maximinus, quamuis sernibarbarus adulescens... (éd. Th. Mommsen, MGH, AA,
V, 1, 1882).

128) JORDANËS, Getica, 84 : “Maximin, un jeune homme semibarbare...”22

 23 J. Gascou, Suétone historien, Rome, 1984, p. 404.

131) C’est la première attestation. Le terme s’applique à des personnes, à propos du mépris
des usages par César : celui-ci fait entrer au Sénat “des gens qui avaient reçu la citoyenneté
romaine” (donc qui n’étaient pas romains de naissance) “et même certains d’entre eux qui
appartenaient à des peuples gaulois semibarbares”23. Il ne renvoie pas à un mélange ethnique,
mais vise des provinciaux qu’une partie de l’opinion, et sans doute Suétone lui-même,
considère comme insuffisamment romanisés pour entrer au Sénat : le biographe dénonce une
insuffisance culturelle, liée à une origine ethnique interne à l’Empire.

 24 j. Gascou, loc. cit.


 25 César, Guerre civile, III, 59, 2 ; E. Hohl, op. cit., p. 280, n. 2 ; il n’est de toute
façon pas ex (...)

14Seraient visés, pour J. Gascou, des Gaulois de Gaule Chevelue, par opposition aux Gaulois
de Narbonnaise24 ; mais E. Hohl avait déjà relevé qu’on pouvait voir là une allusion à
Rucillus et Egus, deux frères allobroges (donc originaires de la province de Narbonnaise),
introduits au Sénat par César25.

 26 Dion Cassius, 43, 47, 3 : César fait entrer au sénat un grand nombre de nouveaux
membres sans en ex (...)

15Aucun des auteurs de langue grecque traitant de l’œuvre de César (Plutarque, Appien, Dion
Cassius) n’a fait une allusion précise à l’origine ethnique des nouveaux sénateurs de César :
seul Dion Cassius évoque, de façon très générale, leur (prétendue) basse origine26.

16Il est vraisemblable que Suétone se fait l'écho de la propagande anticésarienne, comme en
Div. Iul, 80, 1-2, où, à propos de peregrini admis au Sénat, il cite le couplet “chanté partout” :
“après avoir triomphé des Gaulois, César les fait entrer à la curie/Les Gaulois ont quitté leurs
braies pour prendre le laticlave”. Il faut vraisemblablement penser au rôle des agents de la
propagande sénatoriale, qui ont d’ailleurs pu rencontrer un écho favorable auprès d’une plèbe
romaine toujours inquiète d’être menacée dans ses prérogatives. Ce qui est stigmatisé, c’est la
nature profonde de ces nouveaux sénateurs, encore considérés comme peregrini, leurs braies
symboles de la grossièreté barbare venant à peine d’être quittées pour le laticlave : leur
romanisation est superficielle, et la semibarbarie ne signifie pas que le partage soit égal entre
barbarie et romanité.

17Suétone a-t-il introduit le terme dans la langue latine ? On peut seulement émettre
l’hypothèse que celui-ci a pu être utilisé verbalement de façon polémique dès l’époque de
César, ou même auparavant, mais que ce serait avec Suétone qu’il serait pour la première fois
employé par écrit, sans grand écho d’ailleurs. Mais Suétone ne pouvait pas ne pas avoir
présentes à l’esprit ses origines grecques.

18Semibarbarus ne correspond pas ici à mixobarbaros au sens de civilisé en voie de


barbarisation ethnique, ni même de faiblement cultivé en dehors de toute connotation
ethnique. Suétone lie implicitement un faible niveau de civilisation et une origine ethnique
entièrement non romaine. Autrement dit, pour exprimer sa pensée, Suétone, s’il avait utilisé
un vocable directement construit à partir du grec classique, aurait pu prendre plutôt pour
modèle mixhellène (barbare partiellement hellénisé), et écrire semiromanus (qui aurait
littéralement signifié barbare moyennement romanisé). Risquons une hypothèse : les sources
grecques où apparaît un tel sens de mixobarbaros étant d’époque impériale, postérieures à
Suétone (Philostrate, Vie d’Apollonios, I, 16, et Hérodien, VI, 8, 1), on peut se demander si le
grec (hèmibarbaros, ou mixobarbaros) n’a pas alors été contaminé par le latin semibarbarus
au sens suétonien.

 27 M. Dubuisson, op. cit., p. 11.

19Mais Suétone n’a pas écrit semiromanus (et d’ailleurs, de façon générale, semiromanus est
pratiquement inusité). Comme le relève M. Dubuisson27, “de tels composés ont plus
naturellement pour deuxième terme celui qui exprime l’état d’arrivée”. Or, quand un Grec
parle de mixhellène, il évoque un phénomène culturel, l’acquisition inachevée de la culture
grecque que tout homme peut accomplir ; il s’agit là d’un point de vue optimiste sur un
processus d’acculturation. Pour Suétone, pour le courant d’idées dont il se fait l’écho, le fait
de parler de semibarbari est une prise de position sur la situation de ces personnages, le bien-
fondé de leur introduction au Sénat, leur destin politique et culturel possible ; en insistant sur
le terme (barbari) qui constitue le point de départ, et en le mettant en lieu et place de celui
qui, dans le modèle grec, constituerait le point d’arrivée, il met en cause la possibilité de
dépasser ce point de départ. Le contact avec la civilisation romaine n’a pu défaire que très
partiellement ces Gaulois de leur barbarie originelle. Le fait que l’emporte la part barbare de
leur nature les empêche de passer la frontière permettant l’intégration dans les institutions
romaines.

 28 Lactance, De mortibus persecutorum, IX, 2.


 29 Zosime, II, 8, 1 ; Epitome de Caesaribus, 40, 1, 18.
 30 Lactance, De mortibus..., XXXVIII, 5-6.
 31 Ibid, XXXVIII, 3.

202) L’adjectif concerne Maximin Daia, parent de Galère. Ce dernier, transdanubien par sa
mère, fait preuve d’une naturalis barbaries28 ; la “demibarbarie” ethnique de Galère (le
terme semibarbarus n’est pas utilisé pour lui) explique sa totale barbarie de comportement.
Maximin Daia est le fils de la sœur de Galère29 : il est donc considéré comme partiellement
barbare sur le plan ethnique (au quart barbare, si l’on veut), mais cette idée reste implicite
chez Lactance. Toutefois, l’angoisse devant le mélange ethnique imprègne le texte : Maximin
a une attitude comparable à celle de son oncle maternel ; entouré de gardes du corps carpes
auxquels il offre comme épouses des Romaines30, il a une barbara libido31. Sa semibarbarie
renvoie donc à un mélange ethnique, où la part barbare est la plus faible, mais explique un
comportement où la marque de la barbarie est supérieure à celle de la romanité : il suffit d’un
peu de barbarie ethnique pour qu’un tel “semibarbare” se comporte en vrai barbare ; à plus
forte raison, il doit en être de même des “demibarbares” de son entourage. De tels individus,
disposant d’un pouvoir à l’intérieur des frontières de l’Empire, sont considérés en réalité, sur
le plan du comportement, comme étant au-delà des frontières de la civilisation, en pleine
barbarie.
21La reprise par Lactance d’un terme non attesté depuis Suétone s’accompagne donc d’un
élément nouveau : certes, le faible degré de romanisation est visé ; mais la notion de mélange
est, pour la première fois à notre connaissance, introduite en latin.

 32 Florus, I, 2.

223) Le terme concerne un groupe, les Romains de l’ancien temps, et définit un


comportement, en l’absence et de lois et de règles de vie apportées par une autorité
supérieure : celui-ci est fait du goût des combats, et apparente aux brigands. Toutefois, les
Romains ne sont pas dits s’être conduits en barbari, même si l’ignorance des lois et des règles
de vie aurait pu justifier un tel terme, jugé sans doute ici trop fort. Notons qu’au IIe siècle
Florus avait, pour traiter le même sujet, employé barbari pour désigner les Romains
contemporains de Numa32 : faut-il penser qu’au IVe siècle, où la confrontation romano-
barbare est plus angoissante, Eutrope a reculé devant un tel usage ? Semibarbari laisserait
plus clairement la porte ouverte à une capacité interne à la civilisation, c’est-à-dire à la
possibilité pour les Romains de devenir eux-mêmes. Il traduit ici à la fois un état de
sauvagerie et une possibilité du passage de la frontière barbarie-civilisation.

 33 Laudatio in Valentinianum Augustum prior, 2 (fines Ponticos proferre).


 34 Ibid, (“tu as rassemblé les traits représentatifs du monde”, mundi exempta).
 35 Laudatio II, 31 : fasces in prouincias mittite, trans Rhenun indices praeparate (éd.
O. Seeck, MGH,(...)

234) Semibarbarus définit un élément d’un paysage à signification politico-militaire, une


frontière entre l’Empire et le monde barbare germanique, plus particulièrement alaman, alors
que l’ennemi barbare tient la rive droite du Rhin ; il faut sans doute en conclure que le terme
sert à qualifier le contrôle exercé à part égale par l’Empire et des barbares sur les rives. Au
moment où Symmaque loue Valentinien (février 368), l’accent est mis sur la consolidation de
la frontière. En apparence il y a partage entre une romanité sur la défensive et une barbarie
dont l’élan a été stoppé. Fragile équilibre : dans le même discours, Symmaque suggère (à
propos d’autres lieux33, ou de façon générale34) le thème de l’agrandissement de l’Empire.
Et le fait que le Rhin soit dit “non pacifié” laisse transparaître un sentiment d’inachevé devant
l’œuvre accomplie. Deux ans plus tard, logiquement, Symmaque se prononce ouvertement
pour la provincialisation du sol alaman35 : le Rhin pacifié, la semibarbarie de ses rives ne
pourra qu’avoir disparu ; l’apparente fixité de la frontière aura fini par s’effacer devant le
souhait de conquête.

245)

a. Faut-il voir là un écho de Symmaque ? Jérôme évoque, en 375, le temps passé à


Trèves, qu’il situe de façon erronée sur le Rhin. Pour lui, on est déjà là sur les confins,
et le pays reçoit l’empreinte de la barbarie du fait qu’on se rapproche de la Germanie
libre. La semibarbarie apparaît comme figée, témoignant de l’épaisseur d’une zone
intermédiaire qui est encore l’Empire, mais qui porte en elle l’annonce du monde
barbare ; si, littéralement, Jérôme parle d’un séjour sur des rives semibarbares, l’esprit
de sa remarque prend plutôt en compte toute la région rhénane, à ses yeux
insuffisamment marquée par la latinité ; on est donc loin du sens du texte de
Symmaque. Le passage doit être rapproché de deux lettres, ep. 15, 2, et ep. 16, 2, dans
lesquelles Jérôme évoque son séjour dans le désert de Chalcis en Syrie, iuncto
barbariae fine. La frontière politico-militaire ne fait que marquer l’aboutissement
ultime d’une zone frontière épaisse, indistincte, à la fois climatique, psychologique et
morale.
b. Le terme s’applique, par autodérision, à l’auteur, qui se dit être en voie de
barbarisation. Celle-ci s’accomplit par l’absence de la pratique du latin, fondement de
l’appartenance à la romanité ; il peut donc y avoir barbarisation en dehors de tout
processus de nature ethnique. La lettre est écrite en 393, alors que Jérôme est établi à
Bethléem depuis plusieurs années.
c.
o 36 Le père de Stilichon est un Vandale (Orose, Adv. Pag., éd. C. Zangemeister,
CSEL, 5, 1882, 7, 38, 1 (...)

Le terme qualifie Stilichon, accusé de trahison. Il peut renvoyer à un état ethnique figé
(l’origine demibarbare de Stilichon), mais n’est employé qu’à partir du moment où le
comportement (supposé) de celui-ci est considéré comme favorable aux barbares
(proditoris) : la composante ethnique barbare ferait pencher politiquement la balance
en faveur du monde barbare. Ou encore, on dira que, si l’on met en présence dans un
même individu barbarie et romanité, le second élément, plus faible, s’efface devant le
premier, plus conquérant.36

d. Le terme qualifie une cité, malgré son développement urbain, sans doute à cause de sa
situation, dont la proximité du désert est exagérée, et peut-être en raison de ses
lointaines origines puniques. Sa localisation dans l’Empire empêche de parler d’une
pleine barbarie, mais sa situation apparait comme figée. Comme en 5 a), Jérôme
déforme la réalité.

 37 SHA, Maximin., 1, 5 : hic de vico Threciae uicino barbaris, barbaro etiam patre et
matre genitus...
 38 SHA, Maximin., 3, 1.
 39 SHA, Maximin., 3, 2.
 40 SHA, Maximin., 9, 5 :...ut erat Thrax et barbarus...(il est d’ailleurs rapproché d’un
autre Thrace, (...)
 41 SHA, Maximin., 12, 3.

256) Semibarbarus s’applique à un empereur, Maximin. Mais l’auteur, dès les premières
lignes, a affirmé la complète barbarie ethnique de Maximin : il est né, affirme-t-il, de parents
barbares, un Goth et une Alaine, mais dans l’Empire, dans un village thrace voisin des
barbares37 ; d’ailleurs, c’est more barbarico38 que ce barbarus39 s’entraîne au combat, et,
en dépeignant son comportement cruel, l’auteur le dit Thrax et barbarus40 ; il fait preuve à la
guerre d’une barbarica temeritas41.

 42 SHA, Maximin., 4, 4-5.


 43 SHA, Maximin., 9, 6.

26Il est donc clair, d’une part, que la barbarie ethnique (supposée) de Maximin fonde sa
barbarie de comportement, et, d’autre part, que sa “thracité” n’a guère favorisé sa
romanisation : la Thrace est considérée comme un pays voisin du monde barbare, où des
barbares peuvent s’établir, et qui noue des relations commerciales régulières avec les
barbares42 ; le jeune Maximin, tout barbare ethnique qu’il est (d’après l’auteur), s’exprime
naturellement en thrace, et la référence à sa barbarie et à sa “thracité”, est suivie, comme par
association d’idées, d’une comparaison avec un autre Thrace, grand ennemi de la romanité,
Spartacus43.

 44 SHA, Maximin., 4, 5.
 45 SHA, Maximin., 4, 4.

27La Thrace de l’Histoire-Auguste est à la frontière morale de la barbarie, étroitement parente


avec elle ; elle est aussi, au prix d’une certaine distorsion, à sa frontière géographique,
puisque c’est ad riparn (sur le Danube), dans la région d’origine supposée de Maximin, que
les Alains sont censés venir commercer avec le futur empereur44 : l’auteur confond
(volontairement ?) Goths et Gètes45, fait fi des strictes limites administratives de la province
de Thrace, et joue sur l’ambiguïté de la notion d’un peuplement thrace débordant au nord de
cette province vers le Danube, mais aussi de l’effective limite danubienne du diocèse de
Thrace du IVe siècle. Si l’on s’en tient plutôt, quant à l’origine géographique de Maximin, à la
version d’Hérodien, il faudrait alors admettre que c’est au prix de ces ambiguïtés que l’auteur
aurait décalé l’origine de Maximin vers la frontière danubienne. Si l’on entend par frontière la
notion de proximité, et non de coupure, la frontière morale aurait, en quelque sorte, attiré la
frontière géographique.

28Mais le fait de qualifier, certes une seule fois, Maximin de semibarbarus peut paraître
surprenant : pourquoi cet adoucissement apparent ? On peut donner deux réponses, non
exclusives.

 46 F. Altheim, “Zum letzten Mal : Maximinus Thrax”, Klio, 91, 1942, p. 350, refuse
de lier l’incapacit (...)

29Tout d’abord, dans le contexte d’emploi, semibarbarus est rapproché d’un élément romain
mal possédé par le futur empereur, sa faible connaissance du latin (comme en 5b ; mais, à la
différence de 5b, il ne s’agit pas d’une perte de cette connaissance mais d’un apprentissage
insuffisant) : l’auteur se moque et de son comportement devant Septime-Sévère, et de son
incapacité à maîtriser le latin ; Maximin n’est pas ici défini par rapport aux critères de
barbarie qui l’opposent directement à la romanité (ainsi sa temeritas), comme c’est le cas
ailleurs, mais par rapport à un critère de romanité qui l’éloigne de celle-ci, alors, qu’il tente,
maladroitement, d’y entrer. Maximin est alors encore jeune, et l’éloignement dont il fait
preuve envers les valeurs de la romanité ne s’est pas encore transformé en complète
opposition ; le qualifier de semibarbarus en ce cas est donc simple affaire de nuance46. Cette
semibarbarie culturelle n’est pas, en apparence du moins, explicitement rapprochée de sa
barbarie ethnique (supposée), mais de sa “thracité” : c’est en thrace qu’il s’exprime.

 47 Hérodien, VI, 8, 1.
 48 F. Altheim, “Zum letzten Mal...”, p. 351, a cherché à expliquer différemment ce
ϰαὶ : il imagine qu (...)
 49 Hérodien, VII, 1, 2.
 50 On rejoint ici le sens de mixobarbaros analysé par M. Dubuisson, op. cit., p. 15, le
manque de cult (...)
 51 Hérodien, VII, 1, 2.
 52 E. Hohl, op. cit., en particulier, pp. 279-280.
 53 E. Hohl, op. cit., p. 264. Contra : F. Altheim, “Die Abstammung...”, p. 200.
 54 Cf. A. Lippold, op. cit. infra, n. 57, pp. 272-275.
 55 Végèce, I, 20 ; Arnmien, XXXI, 16, 3 ; Pacatus, Pan. Lat. XII, XI, 4 ; XXXII, 4.

30La seconde raison vient de la source grecque de l’Histoire Auguste, Hérodien, qui a sans
doute directement inspiré l’emploi. Hérodien écrit, à propos de l’origine de Maximin : τò µὲν
γένος τῶν ἐνδοτάτω θραϰῶν ϰαὶ μιξοβαρβάρων)47. Comprenons qu’il est originaire d’une
tribu de Thraces de l’intérieur, “et même semibarbares” : c’est là que l’auteur de l'Histoire-
Auguste a pris l’idée de semibarbarus ; la valeur de ϰαὶ sert ici à renforcer l’idée
d’éloignement de la civilisation contenue dans la mention “Thraces de l’intérieur”48. Il ajoute
qu’il a été berger, précisant, un peu plus loin, “dans les montagnes de Thrace”49. Il n’est donc
pas question de localisation frontalière (ces montagnes ne pourraient être que l’Haemus ou le
Rhodope), encore moins de barbares originellement extérieurs à l’Empire. Mixobarbaroi ne
peut pas signifier ici “Grecs en voie de barbarisation ethnique”, comme c’est le cas le plus
souvent, mais populations semicivilisées, restées largement à l’écart du monde culturel gréco-
romain50. Hérodien estime d’ailleurs que Maximin lui-même, par son comportement mais
aussi par son origine, est un vrai barbare51 : il considère donc que, pour lui et ses
compatriotes, ce n’est qu’une question de nuances que de parler de “semibarbarie” ou de
“barbarie” ; la barbarie de Maximin est pour lui à la fois ethnique et culturelle, et c’est une
barbarie ethnique interne à l’Empire. Quant à l’idée d’un mélange racial entre barbares, peut-
être a-t-elle pu naître d’un délire supplémentaire sur le terme mixobarbaros. En 1, 5-6,
l’auteur écrit que le père de Maximin, Micca, était goth, et sa mère, Hababa, alaine. Cette
affirmation résulterait d’une lecture fantaisiste d’Hérodien, VI, 8, I52 : les noms des parents,
Micca et Hababa, pourraient avoir été construits sur mixobarbaroi employé par celui-ci53 ;
mais il pourrait s’agir seulement d’un procédé destiné à renforcer l’idée que Maximin était
bien un barbare54. De toute façon, l’assemblage des Goths et des Alains est plusieurs fois
rencontré dans les sources de la fin du IVe siècle55.

 56 SHA, Maximin., 9, 5.

31L’auteur de l’Histoire-Auguste, en écrivant Thrax et barbarus56, a conféré au et une valeur


différente de celle du kai précité : il ne précise pas le sens du premier terme, comme chez
Hérodien, mais il ajoute une autre définition, renvoyant à une barbarie extérieure à l’Empire.
Dès lors, la semibarbarie de Maximin, si elle s’exprime à travers l’emploi de la langue thrace,
trouve en réalité sa source dans une extériorité barbare. La part barbare l’emporte en lui :
semibarbare ne signifie pas “demi-barbare”. Comme Hérodien, l’auteur de l'Histoire-Auguste
n’établit guère de différence de fond entre barbarie et semibarbarie ; mais à la différence
d’Hérodien, il situe l’origine de la barbarie ethnique au-delà de la frontière, même si la
présence de celle-ci existe en deçà, dans un milieu favorable où elle se manifeste, à
l’occasion, sous la forme d’une semibarbarie culturelle.

 57 SHA, Maximin., 4, 5. Sur ce problème, cf. le bilan (et les hésitations) d’A. Lippold,
“Die Herkunft (...)
32Au-delà de la source grecque, il renoue, en l’adaptant aux circonstances de son temps, avec
le modèle suétonien. Mais, alors que chez Suétone les individus visés étaient internes à
l’Empire, l’auteur de l'Histoire-Auguste a forcé la note en attribuant à Maximin, même si son
lieu de naissance était donné comme interne à l’Empire, une origine ethnique externe : c’est
qu’à l’époque de la rédaction de l’œuvre (extrême fin du IVe siècle), la barbarie ethnique était
plutôt entendue comme externe à l’Empire. Peut-être Maximin est-il, effectivement, originaire
de la ripa du Danube. Mais on peut se demander s’il ne faut pas plutôt suivre la version
d’Hérodien. En ce cas, pour conserver l’idée de barbarie, et critiquer en même temps certaines
formes de la présence barbare, l’auteur de l’Histoire-Auguste s’est laissé entraîner à repousser
l’origine supposée de Maximin un peu plus sur les marges de l’Empire, et à substituer à la
Thrace intérieure la ripa du Danube57. C’est là que s’enracine, comme un incommensurable
éloignement de la romanité, la semibarbarie culturelle de Maximin, produit de la rencontre de
sa prétendue barbarie ethnique et de sa “thracité”.

337) Le terme s’applique à un groupe, les Romains de l’ancien temps, comme en 3), mis ici
sur le même plan que les Sabins. Les uns et les autres sont décrits comme feri ac semibar
bari, avant de se réconcilier. C’est le renoncement à la guerre qui marque leur départ définitif
hors de la barbarie. La semi-barbarie constitue donc ici un point de départ définissant un
peuple au comportement sauvage, mais capable d’évoluer de lui-même (et non, comme en 3),
par une impulsion venue d’un pouvoir supérieur) vers la civilisation en dominant ses
instincts ; il est vrai que ce sont les seuls Romains (et Sabins) qui sont ainsi qualifiés.

 58 Jordanès, Getica, 83.


 59 E. Hohl., op. cit., p. 172 ; A. Lippold, op. cit., p. 272.

348) Jordanès reprend purement et simplement l’affirmation contenue dans le texte 6),
utilisant l'Histoire romaine de Symmaque58 qui suit l'Histoire-Auguste59.

35Bilan

3611 mentions : une du début du IIe siècle après J.-C. ; 8 du IVe siècle ; une du Ve siècle après
J.-C. ; une du VIe siècle après J.-C. Le IVe siècle est l’époque privilégiée d’emploi.

37Mentions concernant un seul individu : 5 (Lactance : Maximin Daia ; Jérôme : lui-même ;


Jérôme : Stilichon ; l’Histoire-Auguste : Maximin ; Jordanès : Maximin).

38Mentions concernant un ensemble d’individus : 3 (Suétone : les Gaulois introduits à la


curie ; Eutrope : les Romains avant la législation de Numa ; Salvien : les Romains et les
Sabins avant qu’ils ne se réconcilient).

39Mentions concernant un lieu : 3 (Symmaque : les rives semibarbares du Rhin ; Jérôme :


idem, mais l’expression désigne en fait la région de Trèves ; Jérôme : la ville de Lepcis).

2) DÉFINITION GÉOGRAPHIQUE,
ETHNIQUE OU CULTURELLE ?
40En ce qui concerne les groupes, il s’agit soit de Romains de l’ancien temps (Eutrope,
Salvien), soit de provinciaux (Suétone), mais en aucun cas d’ensembles extérieurs à l’Empire.
Dans le premier cas, il y a éloignement dans le temps, dans le second éloignement (relatif)
dans l’espace par rapport au monde civilisé. Semibarbari, au pluriel, ne renvoie jamais à un
mélange ethnique ; on est donc loin de mixobarbaroi, dont le sens implique en général la
notion de barbarisation ethnique.

41En ce qui concerne les individus “semibarbares”, il semble qu’ils soient tous nés dans
l’Empire, qu’il y ait ou non mélange ethnique (on mettra à part l’autodéfinition ironique de
Jérôme). C’est le cas de Maximin, défini par l’auteur de l'Histoire-Auguste comme originaire
d’une région frontalière. Quant à Maximin Daia, il est le parent de Galère, lui-même né dans
l’Empire de l’union d’une Transdanubienne et d’un Romain d’après Lactance ; il est plus que
vraisemblable que Lactance considère qu’il est né lui aussi dans l’Empire. Stilichon est lui
aussi sans doute né dans l’Empire.

42Si l’on considère globalement les emplois pour des individus comme pour des groupes (8
sur 11), on constate que c’est seulement dans deux cas (Lactance pour Maximin Daia, et sans
doute Jérôme pour Stilichon) que le terme renvoie à la notion de mélange ethnique ; dans trois
cas, il s’agit de Romains qualifiés ainsi pour leur comportement (dans deux cas, Eutrope et
Salvien, Romains de l’ancien temps, dans un cas, Jérôme, Romain contemporain) ; dans les
trois cas restants, il s’agit soit de provinciaux (Suétone), soit d’un barbare né dans l’Empire,
ou du moins d’un individu considéré à tort comme tel (l'Histoire-Auguste, ainsi que Jordanès),
les uns et les autres mal romanisés.

43Quand il y a mélange, celui-ci induit quasi-obligatoirement un comportement qui,


finalement, est globalement barbare, ou favorable aux barbares, quelle que soit l’importance
de la composante barbare : l’équilibre des deux éléments est posé implicitement comme
impossible. Ni Maximin Daia ni Stilichon ne sont définis comme des Romains en voie de
barbarisation ethnique, mais plutôt comme des barbares ayant certes du sang romain mais
agissant en barbares, ou au profit des barbares. Qualifier un individu de semibarbare pour des
raisons de mélange ethnique est lié à un grief relatif au comportement.

44Il y a en définitive peu de différence entre Maximin Daia et Maximin quant au


comportement : la semibarbarie ethnique du premier est porteuse d’un comportement barbare,
et la (prétendue) barbarie ethnique du second détermine une attitude barbare ou semibarbare,
c’est-à-dire opposée à la romanité ou éloignée d’elle.

45En ce qui concerne les lieux, il est frappant que dans deux des trois emplois il soit fait
allusion au Rhin, le premier cas dans un sens strictement géographique, le second dans un
sens plus métaphorique. Pour Symmaque, il s’agit sans doute d’opposer une rive gauche sous
emprise romaine à une rive droite qui ne l’est pas (ou pas encore), mais dont la barbarie
imprègne partiellement, telle une menace, l’ensemble du fleuve. Jérôme caractérise une
région frontière dans laquelle il s’est senti plus ou moins étranger. Le troisième emploi est
également le fait de Jérôme et qualifie une cité qui est partie intégrante de l’Empire, mais
qu’il considère, de manière déformée, comme étant aux abords du désert et éloignée de la
romanité. Chez Jérôme, cette semibarbarie interne à l’Empire et fruit d’impressions
subjectives déformant le réel est naturellement porteuse d’angoisse : le caractère approximatif
des notions géographiques est révélateur de l’existence d’un sentiment d’une romanité
menacée.

46Il n’est pas impossible que le terme latin ait joué le rôle de relais dans l’évolution du sens
du terme grec correspondant, qui, avant lui, désigne un Grec en voie de barbarisation
ethnique, et, après son usage suétonien, met plutôt l’accent sur le comportement avec ou sans
référence à l’origine ethnique.

47Il ne faudrait pas exagérer la coupure entre les sphères ethnique et culturelle : l’emploi du
terme dans une sphère pouvait-il être sans connotation par rapport à l’autre sphère ?
Autrement dit, parler de semibarbares sur le plan culturel était sans doute porteur d’un
jugement implicite sur les semibarbares ethniquement définis, et, inversement, insister sur la
semibarbarie ethnique avait un sens par rapport au degré de romanisation des individus et des
groupes visés. Il n’y a donc, en définitive, rien d’étonnant à ce que les emplois de ce terme
aient tendance à se regrouper à une époque où, parallèlement à la confrontation romano-
barbare, un certain mélange ethnique a commencé de s’opérer, fonctionnant comme la toile de
fond de cette soudaine plus grande fréquence.

3) ÉTAT FIXE OU TRANSITOIRE ?


48La semibarbarie est-elle un état figé, intermédiaire (et à quel degré ?) entre la barbarie et la
romanité), ou une étape, soit vers la barbarie complète, soit vers la romanité ?

A) UN ÉTAT (DÉSORMAIS) FIGÉ


49Dans deux cas, l’un et l’autre chez Jérôme, semibarbarus exprime, à propos de lieux, avec
netteté, une situation figée et depuis longtemps établie ; il s’agit des rives du Rhin, expression
désignant en fait métaphoriquement la région rhénane sous domination romaine, et de la cité
de Lepcis : nature du paysage, liée à la proximité géographique du monde barbare, et
insuffisante empreinte de la latinité se conjuguent pour leur conférer un caractère qui apparaît
comme définitif ; la frontière géographique entre monde romain et monde barbare n’est pas là
linéaire, mais elle marque de son épaisseur l’intérieur d’un Empire qui possède en lui, sur ses
marges, de troublantes et inquiétantes similitudes avec le monde barbare.

50On peut rapprocher de ces deux notations le qualificatif, toujours chez Jérôme, que celui-ci
s’adresse à lui-même : il semble qu’il exprime un état désormais bien constitué, même s’il
résulte d’une évolution ; on ne voit pas pourquoi Jérôme irait jusqu’à sombrer dans une
complète barbarie. Toutefois, à la différence des deux emplois précédents, cette situation
résulte d’une chute récente, liée à l’environnement, notamment l’absence de pratique du latin.
Jérôme finit par rejoindre cette zone floue que constitue, on l’a vu, la frontière romanité-
barbarie ; ayant intériorisé lui-même cet état-frontière, il ressent une relative perte de culture
comme une plongée qui menace tout autant les individus qui composent l’Empire que celui-ci
dans sa structure. Mais il ne s’agit pas là de la proximité d’une barbarie géographiquement
définie et posée comme extérieure à l’Empire, mais d’une frontière interne entre civilisation et
barbarie.

51Dans le cas des Gaulois de Suétone, la semibarbarie correspond à un comportement qui,


certes, a pu traduire un certain effort pour sortir de la barbarie, mais qui n’apparaît plus
susceptible d’évoluer dans ce sens.

B) UNE CHUTE VERS LA BARBARIE


52Dans deux cas, concernant tous deux des individus, semibarbarus exprime un mélange
ethnique accompagné d’une chute vers la barbarie, qu’il s’agisse de comportement
psychologique, ou politique : il s’agit de Maximin Daia, décrit par Lactance, et de Stilichon
par Jérôme. Ici, la frontière entre romanité et barbarie qui passait à l’intérieur des individus
explose devant une irrésistible poussée de la seconde.

53Dans le cas de Maximin, évoqué plus par l'Histoire-Auguste que par Jordanès, on pourrait
être tenté de voir un état culturel figé. Mais le fait qu’il soit qualifié plus souvent de barbarus
que de semibarbarus incite à penser qu’en réalité il ne cesse d’être aspiré par sa barbarie
ethnique primitive.

C) UNE ÉTAPE VERS LA DISPARITION DE LA BARBARIE


54Dans un cas (Symmaque), semibarbarus qualifie une frontière, et l’appel à la conquête qui
peut résulter du texte (le Rhin est alors “non pacifié”) paraît impliquer que cette semibarbarie
soit amenée à s’effacer (il est vrai que le second Éloge de Valentinien incite à cette lecture) :
la semibarbarie des rives du fleuve est posée implicitement là comme transitoire, et le
discours de Symmaque va bientôt être celui d’une romanité conquérante (ce qui ne signifie
pas que les Alamans soient destinés à être assimilés : il n’est question que de lieux) ; il
représente un cas à part dans notre liste.

55Chez Eutrope et Salvien, ce sont les anciens Romains qui sont ainsi qualifiés ; leur
semibarbarie signifie qu’ils ont été potentiellement capables d’accomplir ce progrès. Il faut
toutefois distinguer entre le point de vue d’un Eutrope, qui met l’accent sur une intervention
extérieure, et celui d’un Salvien, qui voit là le résultat d’un effort interne. Mais si de tels
textes expriment la foi en un passage de la sauvagerie à la civilisation, rien n’autorise à y voir
une portée universelle. Tout au plus peut-on formuler l’hypothèse que le texte de Salvien
n’exclut pas l’idée qu’un peuple puisse sortir de lui-même de la semibarbarie ; mais il serait
vain d’aller au-delà, car la référence aux anciens Romains n’est pas ici centrale, et ne sert à
l’auteur que d’élément de comparaison à propos des rapports entre ses parents et leurs enfants.

56Semibarbarus exprime donc le plus souvent une impossibilité d’évolution vers la romanité
et la civilisation, soit qu’il y ait stagnation, soit qu’il y ait chute. Les seuls semibarbares, au
sens culturel, à avoir franchi la frontière entre la barbarie et la civilisation sont les Romains
d’autrefois. Au IVe siècle après J.-C., se dire semibarbarus pour un Romain évoque l’angoisse
de la chute hors d’une romanité dont même les paysages sont menacés. Quant à la
semibarbarie ethnique, elle n’est pas porteuse de l’espérance d’une montée vers la romanité,
mais implique au contraire qu’on s’en éloigne ou qu’on s’y oppose. Et la semibarbarie
culturelle peut n’être que le masque trompeur de la barbarie réelle, ethnique comme de
comportement ; elle traduit alors l’incapacité à se rapprocher de la romanité, incapacité qui
peut mener à une véritable opposition. Le terme n’exprime donc pas une frontière-passage de
la barbarie vers la romanité, mais rend plutôt compte du sentiment d’une frontière-barrière, et
même d’une chute possible vers la pleine barbarie.

Notes
1 M. Dubuisson, “Remarques sur le vocabulaire grec de l’acculturation”, Revue belge de
Philologie et d’Histoire, 60, 1982, p. 5-32 (les conclusions de cette étude sont résumées dans
J. Salmon, “Racisme ou refus de la différence dans le monde gréco-romain”, Dialogues
d'Histoire ancienne, 10, 1984, p. 76) ; M. Casevitz, “Sur la notion de mélange en grec ancien
(mixobarbare ou mixhellène)”, Mélanges E. Bernaud, éd. par N. Fick et J.-Cl. Carrière,
Annales littéraires de l’Université de Besançon, 444, 1991, p. 121-141.

2 M. Dubuisson, op. cit., en particulier p. 11-16.

3 M. Casevitz, op. cit., p. 137 ; cf. Euripide, Phenic., 138 (aspect semibarbare de Tydée
l’Etolien).

4 Philostrate, V. Apoll., I, 16.

5 Id„ V. Soph., II, 1,13.

6 Hérodien, VI, 8, 1. M. Casevitz, op. cit., p. 138, a relevé le passage sans le commenter.

7 SHA, Maximin., 2, 5.

8 F. Altheim, “Die Abstammung des Maximinus Thrax”, Rheinisches Museum, 90, 1941,
p. 192-206.

9 E. Hohl, “Die “gotische Abkunft” des Kaisers Maximinus Thrax”, Klio, 34, 1942, p. 264-
289, en particulier p. 280.

10 K. Christ, “Römer und Barbaren in der hohen Kaiserzeit”, Saeculum, 10, 1959, p. 286, n.
149.

11 Je n’y ajoute, infra, que Jérôme, Ep., 123, 16.

12 Ciuitates donatos et quosdam e semibarbaris Gallorum recepit in curiam (éd. H. Ailloud,


Paris, Belles-Lettres, 1931, trad. modifiée).

13 Hunc...Daiam adulescentem quendam semibarbarum (éd. J. Moreau, Sources chrétiennes,


39, Paris, 1954).

14 ... Et leges Romanis moresque constituit, qui consuetudine proeliorum iam latrones ac
semibarbari putantur... (éd. C. Santini, Leipzig, 1979).

15 ...Ipse supra inpacati Rheni semibarbaras ripas raptim vexilla constituens... (éd. F. Del
Chicca, Rome, 1984).

16 ...Cum post Romana studia ad Rheni semibarbaras ripas eodem cibo, pari frueremur
hospitio... (éd. et trad. J. Labourt, Paris, Belles-Lettres, 1949-1963).

17 Nec. mirum si me et absentem, et iam diu absque usu Latinae linguae semibarbarumque,
homo Latinissimus et facundissimus superet... (Labourt).

18 ..Sed scelere semibarbari accidit proditoris...(Labourt, trad. mod.)

19 ...in Lepti urbe semibarbara et posita in solitudine... (PL, 23.)


20 Hic adulescens et semibarbarus et uix adhuc Latinae linguae, prope Thraecica
imperatorem publice petit...(éd. E. Hohl, Leipzig, 1927).

21 ..Illi paulo ante feri ac semibarbari (éd. et trad. J. Lagarrigue, Sources chrétiennes, 176,
Paris, 1971, trad. mod.).

22 ...Maximinus, quamuis sernibarbarus adulescens... (éd. Th. Mommsen, MGH, AA, V, 1,


1882).

23 J. Gascou, Suétone historien, Rome, 1984, p. 404.

24 j. Gascou, loc. cit.

25 César, Guerre civile, III, 59, 2 ; E. Hohl, op. cit., p. 280, n. 2 ; il n’est de toute façon pas
exclu que d’autres Gaulois de Narbonnaise (voire de Chevelue) soient visés.

26 Dion Cassius, 43, 47, 3 : César fait entrer au sénat un grand nombre de nouveaux membres
sans en exclure les soldats ou les fils d’affranchis.

27 M. Dubuisson, op. cit., p. 11.

28 Lactance, De mortibus persecutorum, IX, 2.

29 Zosime, II, 8, 1 ; Epitome de Caesaribus, 40, 1, 18.

30 Lactance, De mortibus..., XXXVIII, 5-6.

31 Ibid, XXXVIII, 3.

32 Florus, I, 2.

33 Laudatio in Valentinianum Augustum prior, 2 (fines Ponticos proferre).

34 Ibid, (“tu as rassemblé les traits représentatifs du monde”, mundi exempta).

35 Laudatio II, 31 : fasces in prouincias mittite, trans Rhenun indices praeparate (éd. O.
Seeck, MGH, AA,, VI, 1, 1883).

36 Le père de Stilichon est un Vandale (Orose, Adv. Pag., éd. C. Zangemeister, CSEL, 5,
1882, 7, 38, 1), officier au service de l’Empire (Claudien, De cos. Stil., I, 35-39, éd. Th. Birt,
MGH, AA, X, 1882). En fait, seul le texte de Jérôme incite à penser que sa mère était
romaine ; il ne serait pas complètement absurde de formuler l’hypothèse que Stilichon serait
bien d’origine entièrement barbare, mais mal romanisé aux yeux de Jérôme. Mais on peut
aussi penser que, si Stilichon avait été, ethniquement, pleinement barbare, Jérôme, qui ici
l’attaque, n’aurait eu aucune raison de le ménager.

37 SHA, Maximin., 1, 5 : hic de vico Threciae uicino barbaris, barbaro etiam patre et matre
genitus...

38 SHA, Maximin., 3, 1.
39 SHA, Maximin., 3, 2.

40 SHA, Maximin., 9, 5 :...ut erat Thrax et barbarus...(il est d’ailleurs rapproché d’un autre
Thrace, Spartacus, et d’Athénion, esclave cilicien révolté).

41 SHA, Maximin., 12, 3.

42 SHA, Maximin., 4, 4-5.

43 SHA, Maximin., 9, 6.

44 SHA, Maximin., 4, 5.

45 SHA, Maximin., 4, 4.

46 F. Altheim, “Zum letzten Mal : Maximinus Thrax”, Klio, 91, 1942, p. 350, refuse de lier
l’incapacité de Maximin de s’exprimer en latin à sa semibarbarie, estimant qu’il y aurait là
une répétition dans le texte ; il me semble au contraire qu’en insistant sur cette incapacité le
biographe précise sa pensée.

47 Hérodien, VI, 8, 1.

48 F. Altheim, “Zum letzten Mal...”, p. 351, a cherché à expliquer différemment ce ϰαὶ : il


imagine qu’il y aurait dans ce village thrace, à côté du peuplement gréco-romain, des barbares
pouvant se mêler au groupe précédent, Maximin lui-même restant un pur barbare ethnique.

49 Hérodien, VII, 1, 2.

50 On rejoint ici le sens de mixobarbaros analysé par M. Dubuisson, op. cit., p. 15, le manque
de culture pouvant être le fait de Grecs comme de barbares.

51 Hérodien, VII, 1, 2.

52 E. Hohl, op. cit., en particulier, pp. 279-280.

53 E. Hohl, op. cit., p. 264. Contra : F. Altheim, “Die Abstammung...”, p. 200.

54 Cf. A. Lippold, op. cit. infra, n. 57, pp. 272-275.

55 Végèce, I, 20 ; Arnmien, XXXI, 16, 3 ; Pacatus, Pan. Lat. XII, XI, 4 ; XXXII, 4.

56 SHA, Maximin., 9, 5.

57 SHA, Maximin., 4, 5. Sur ce problème, cf. le bilan (et les hésitations) d’A. Lippold, “Die
Herkunft des Kaisers C. Iulius Verus Maximinus”, Burnier Festgabe Johannes Straub zum 65
Geburtstag am 18 Oktober 1977, hrsg. von A. Lippold und V. Himmelmann, Bonn, 1977,
p. 261-275, en particulier pp. 264-265. On ne reviendra pas ici sur le débat entre F. Altheim et
E. Hohl : pour le premier Maximin serait bien un barbare né en Mésie Inférieure ; pour le
second il s’agit d’un provincial mal romanisé. Maximin pourrait être un Mésien, pour R.
Syme, Emperors and Biography : Studies in the Historia Augusta, Oxford, 1971, p. 185-186
(pays des Trebelli). Pour M.F. Petraccia Lucernoni, “Epigrafi Aquileiesi relative al riassetto
delle vie Annia e Gemina e Yorigo di Massimino il Trace”, Antichità Altoadriatiche, 30,
1987, p. 119-136, qui s’appuie sur CIL V, 7989 et 7990, Maximin serait originaire de Nova
Italica sur le Danube. L’auteur de l'Histoire-Auguste aurait mal compris sa source, qui parlait
d’une natio Thracica au sens ethnique, et il aurait, par confusion, traduit par circonscription
administrative ; quant à Hérodien, il n’aurait pas voulu dire que Maximin venait de l’intérieur
de la province de Thrace, mais qu’il descendait de Thraces originaires de l’intérieur (p. 131) :
il pourrait donc être né en Mésie Inférieure. Il ne me paraît pas nécessaire de forcer ainsi le
sens des textes : l’auteur de l'Histoire-Auguste, s’il voulait maintenir l’idée d’une origine
barbare de Maximin, était conduit à décaler son lieu de naissance vers le Danube, tout en
brodant sur ses parents.

58 Jordanès, Getica, 83.

59 E. Hohl., op. cit., p. 172 ; A. Lippold, op. cit., p. 272.

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