Vous êtes sur la page 1sur 6

Socio historiques

 search
 

 person_outline
 

 language
 

 Toggle navigationmenu

1. Revues

2. Revue

3. Numéro

4. Article

 Buton (François) et Mariot (Nicolas), dir., Pratiques et


méthodes de la socio-histoire, Paris, Presses universitaires
de France, coll. « CURAPP », 2009, 206 p.
 Sylvain Antichan et Nagisa Mitsushima
 Dans Politix 2011/3 (n° 95), pages 238 à 242

  

 Article 

L es évocations de l’histoire récente de la science politique partagent, quelle que soit la


valeur accordée au phénomène, le même constat d’une saillance renouvelée des approches
historicisées du politique, que celles-ci se fassent – ou non – sous le label de la « socio-
histoire » ou encore de la « sociologie historique du politique ». L’ouvrage co-dirigé par
François Buton et Nicolas Mariot atteste et participe de cet infléchissement. Il regroupe huit
chercheurs qui reconnaissent une certaine pertinence au label et se présente comme un compte
rendu d’une série de manifestations scientifiques organisées entre 2002 et 2005 autour de la
socio-histoire. Son ambition est d’effectuer un retour réflexif et collectif sur les pratiques et
méthodes de la socio-histoire et d’en brosser quelques traits distinctifs. L’ouvrage s’inscrit de
manière cumulative dans un ensemble d’entreprises éditoriales qui visent à éclairer les enjeux
du tournant historique de la science politique, par son épistémologie, ses chantiers théoriques
et empiriques (Deloye (Y.), Sociologie historique du politique, Paris, La Découverte, 2003
[1re éd. 1997] ; Noiriel (G.), Introduction à la socio-histoire, Paris, La Découverte, 2006) et
prolonge, par son questionnement et sa démarche, les précédentes invitations à faire de la
science politique un lieu de la fabrique de l’interdisciplinarité (Deloye (Y.), Voutat (B.),
dir., Faire de la science politique. Pour une analyse sociohistorique du politique, Paris, Belin,
2002 ; Offerlé (M.), Rousso (H.), dir., La fabrique de l’interdisciplinarité. Histoire et science
politique, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008). En considérant la socio-histoire à
la fois comme une « cause scientifique » et comme une « démarche », l’ouvrage échappe aux
apories d’une logique classificatoire et prend acte du caractère fluctuant d’une bannière qui
officie tant comme une revendication qu’une assignation identitaire. Il restitue à la fois
l’historicité d’une entreprise de braconnage disciplinaire qui peut se lire comme une
mobilisation collective et la plasticité d’un label désignant moins une sous-discipline qu’un
ensemble de sensibilités scientifiques partagées. Ce postulat permet aux auteurs de poser les
jalons d’une socio-histoire de la socio-histoire et de proposer un ouvrage résolument orienté
vers les pratiques de recherche.
Ainsi, le contenu de la « socio-histoire » n’est pas découplé des conditions de son «
institutionnalisation matérielle et idéelle ». Dans leurs articles respectifs, François Buton et
Gilles Pollet suivent les entrepreneurs de la « cause socio-historienne », les attaches
institutionnelles et les projets éditoriaux par lesquels le label a été objectivé. Ils reviennent sur
les échecs de certaines entreprises collectives comme l’association SHIP (Socio-Histoire du
Politique) et sur les controverses – portant notamment sur le risque d’une dissolution des «
vrais objets » de la science politique souligné par Pierre Favre – qui ont contribué à structurer
l’espace scientifique de la socio-histoire dans les années 1990. S’interrogeant sur
l’institutionnalisation parcellaire de la socio-histoire, les auteurs insistent sur la prégnance des
logiques disciplinaires, par laquelle le projet interdisciplinaire se trouverait ancré au sein de la
seule science politique. Au-delà du choix éditorial, l’absence dans l’ouvrage des
confrontations disciplinaires qui ont eu lieu lors du séminaire avec les anthropologues et les
historiens serait révélatrice d’une difficulté réelle à tenir le pari d’une hybridation raisonnée
des méthodes des sciences sociales. Ce projet interdisciplinaire serait à l’évidence porté avec
plus d’intérêt par les politistes que par les anthropologues ou les historiens. Dans cette socio-
histoire de la socio-histoire, l’apport de l’ouvrage est de regrouper et de donner à lire la
production d’une cohorte de jeunes chercheurs devenus docteurs au cours des années 2000.
Toutefois, il n’explicite pas, dans un contexte de pénurie de postes, les conditions de leur
réussite alors même que ce constat pourrait partiellement nuancer la proposition formulée par
François Buton d’une socio-histoire dont l’institutionnalisation serait durablement inaboutie.
Le projet éditorial trouve sa cohérence dans la promotion d’une certaine manière de faire des
sciences sociales partagée par les contributeurs. La socio-histoire ne pourrait être caractérisée
que collectivement, à partir des pratiques des chercheurs qui investissent le label. C’est
l’enjeu de six des sept chapitres de l’ouvrage, au travers desquels les auteurs reviennent sur
leurs recherches, principalement doctorales, sous l’angle « de la délimitation du terrain et de
la mobilisation de méthodes ». Ce faisant, ils répondent par l’exemple aux critiques
ordinairement adressées à la socio-histoire, que celles-ci soient relatives à la régression
génétique ou à la difficile cumulativité des recherches. En interrogeant le passé à partir des
problématiques et des catégories du présent, la recherche des origines des institutions
contemporaines pêcherait par téléologisme autant que par anachronisme et ouvrirait à une
régression possiblement infinie.

L’ouvrage est traversé par le refus de réduire la socio-histoire à l’approche génétique. Dans
une contribution stimulante, Nicolas Mariot rappelle que « les institutions sociales, au sens
durkheimien du terme […], n’ont […] pas de première fois ». Contre une vaine quête des
origines, la socio-histoire « s’efforce de déterminer comment des idées finissent ou non par se
durcir dans des coutumes ». Nombre de contributeurs défendent la pertinence d’une démarche
régressive qui éviterait les apories de la démarche génétique, qu’il s’agisse de la
sédimentation historique du rôle de maire à Roubaix traité par Rémi Lefebvre ou du
façonnage d’un folklore régionaliste commercial par les élites modernisatrices sous la
IIIe République étudié par Gilles Laferté. Plutôt que de rechercher l’origine d’un objet institué
donné, le modèle de la « régression inductive en arborescence » proposé par ce dernier invite
à prendre acte des généalogies multiples et à faire cohabiter dans une même recherche
différentes temporalités, rappelant ainsi que les bornages chronologiques sont toujours des
arbitraires raisonnés du chercheur. Plus encore, Renaud Payre démontre, à travers l’analyse
fine de l’institutionnalisation ratée d’une science communale, que la démarche régressive (« le
passé du présent ») n’épuise pas le regard socio-historique, potentiellement tout aussi attentif
aux possibles non advenus (« le passé du passé ») qu’à l’histoire en train de se faire (« le
présent du passé »).
C’est par le dialogue avec une certaine ethnographie que les contributeurs ont replacé le «
présent du passé » au cœur de la démarche socio-historique. Leurs recherches associent à un
souci d’épuisement microsociologique du réel la prise en compte des « médiations instituées à
distance » (Gérard Noiriel) qui structurent ces interactions locales. L’étude du déclin du PCF
par Julian Mischi s’ancre dans des micro-terrains mettant au jour les ramifications locales des
clientèles électorales et les appropriations multiples de la marque politique que cherche à
homogénéiser le travail d’encadrement partisan. La micro-histoire de la Déclaration Schuman
comme décision politique réalisée par Antonin Cohen illustre combien, loin de détourner
d’autres échelles d’analyse, le regard microsociologique conduit à suivre les protagonistes «
en train de changer d’échelle » et à travailler l’historicité des différentes arènes de pouvoir
entre lesquelles circulent les acteurs. « L’ethnographie historique » apparaît ainsi comme une
démarche fédératrice qui tend à (re)qualifier un ensemble de pratiques de recherche –
novatrices ou éprouvées – autour d’une microsociologie retrouvant les institutions en
travaillant systématiquement l’interdépendance des échelles d’analyse.
La force de ces propositions tient au fait qu’elles sont données à voir dans des « tâtonnements
» d’enquêtes en train de se faire et sont toujours indexées à des pratiques de recherches, si ce
n’est suscitées par elles. L’ouvrage pourrait être lu dans son ensemble comme une invitation à
une réflexivité qui traverserait le rapport aux sources, aux méthodes et aux conditions de
cumulativité du savoir. Ainsi, les matériaux empiriques ne sont jamais naturalisés ; les
conditions de constitution des cartons d’archives deviennent un objet même de l’investigation,
tant l’archivation appréhendée comme pratique sociale renseigne sur le terrain traité. Gilles
Laferté questionne les implications des dispositifs méthodologiques en montrant combien, au-
delà d’une défiance affichée à l’égard d’une suprême théorie du social, les méthodes retenues
véhiculent implicitement une « conception génétique et extensive de l’interdépendance
sociale ». Interrogeant les conditions de la montée en généralité, Gilles Pollet souligne que la
première génération de socio-historiens envisageait des formes de théorisation contrôlées par
l’agrégation de monographies confrontées entre elles dans le cadre de projets collectifs. À
suivre les coordinateurs de l’ouvrage, la socio-histoire trouverait aujourd’hui son unité et une
partie de sa plus-value dans la réflexivité méthodologique. Force est de reconnaître que ce
trait est partagé par l’ensemble des contributeurs et constitue incontestablement l’une des
grandes qualités de l’ouvrage.
S’esquisse ainsi un « air de famille » par lequel François Buton et Nicolas Mariot proposent
de caractériser l’approche socio-historique. Le goût pour une micro-sociologie des pratiques,
le recours à une démarche inductive plutôt que déductive supposant une disponibilité du
chercheur à se laisser surprendre par les chemins pris par son investigation, « une sensibilité
particulière à la critique méthodique » des sources en sont quelques traits saillants. La
démarche est affublée de plusieurs noms par lesquels les auteurs désignent leur propre
pratique de l’hybridation entre science politique, sociologie, histoire et ethnographie : « socio-
histoire », « sociologie historique », « approche prospective » ou encore « ethnographie
historique ».

Toutefois, l’ouvrage ne se contente pas de cette photographie familiale accueillante. La


contribution de François Buton en esquisse une lexicographie et tente de dépasser cette
cartographie des producteurs pour avancer une spécification de la « socio-histoire » au regard
d’autres approches historicisées du politique. Dans la structure argumentative de son « portrait
du politiste en socio-historien », la tentative de clarification apparaît comme une entreprise de
distinction qui se fait d’abord à l’égard d’une pratique de recherche attenante, la « sociologie
historique du politique ». Si François Buton souligne que les deux approches partagent un
socle commun solide (notamment l’approche relativiste du politique et l’attention portée aux
pratiques sociales saisies dans leur matérialité), il décrit une « sociologie historique »
volontiers livresque et érudite, d’abord tournée vers la réflexivité épistémologique, et l’oppose
à une « socio-histoire » plus soucieuse de réflexivité méthodologique. Cette appétence à la
critique méthodologique – à l’égard de laquelle « les spécialistes de sociologie historique »
manifesteraient en revanche un « désintérêt relatif » – renverrait pour François Buton à une
proximité marquée à l’œuvre de Pierre Bourdieu. Cette filiation aurait été en partie façonnée
par le fait que nombre d’investigateurs de l’analyse socio-génétique du politique furent
conjointement des importateurs de la sociologie de P. Bourdieu en science politique (Jacques
Lagroye, Michel Offerlé, Bernard Lacroix). Si la référence au sociologue est partagée par les
contributeurs, l’imprégnation de son œuvre est inégale et surtout polymorphe : la dimension «
structurale » est manifeste chez Antonin Cohen ou Rémi Lefebvre ; elle est peu prégnante
chez Renaud Payre ou Gilles Laferté, pour leur part plus sensible à son travail critique. Au
sein même de l’ouvrage, certains contributeurs ne paraissent pas vouloir ériger cette référence
commune en trait constitutif de la « socio-histoire » et de sa réflexivité méthodologique.
Différentes contributions esquissent un autre modèle explicatif, en présentant la « socio-
histoire » comme la résultante d’un « phénomène générationnel ». À partir de l’analyse de
l’association SHIP et de la conjoncture du milieu des années 1990, Gilles Pollet questionne la
primauté de la filiation bourdieusienne comme « un raccourci pour le moins contestable ».
Celui-ci attribue à la « socio-histoire » une généalogie intellectuelle élargie dont la sociologie
constructiviste et critique ne serait qu’une composante aux côtés de la micro-sociologie
urbaine, de la sociologie interactionniste, de l’École des Annales et des œuvres de Michel
Foucault, de Norbert Elias, de Clifford Geertz ou encore des formulations épistémologiques
de Jean-Claude Passeron. Pour le « moment » socio-historien que l’ouvrage se propose de
décrire, d’autres auteurs ne réinvestissent pas la démarcation lexicale identifiée par François
Buton, et mettent plus volontiers l’accent, eux aussi, sur des mutations « générationnelles ».
Gilles Laferté insiste sur la sensibilité accrue à l’ethnographie. Tout en partageant cette
inclination, Renaud Payre spécifie le tournant actuel de la sociologie historique par
l’ouverture de champs d’investigation inédits grâce au déploiement récent d’une démarche «
prospective », par opposition aux travaux qui privilégiaient l’approche « rétrospective »,
remontant à la genèse d’objets contemporains bien consolidés.
Ainsi, la spécification lexicale proposée par les curateurs de l’ouvrage peut sembler à la fois
trop étroite, en excluant certains auteurs qui se reconnaissent dans le label « socio-histoire »,
et trop lâche, en incluant d’autres qui ne s’en réclament pas. Les propriétés construites comme
constitutives de cette démarche – et en particulier l’appétence pour la réflexivité – ne
semblent pas entretenir des affinités exclusives avec la « socio-histoire ». Elles ont un statut
ambigu, tant elles oscillent entre une ambition descriptive et une portée prescriptive. Plus que
de refléter un état des pratiques socio-historiques, elles semblent en effet en promouvoir une
conception historiquement et institutionnellement située. L’accent porté sur la réflexivité
méthodologique poursuit la conception de la « socio-histoire » portée par Michel Offerlé. Elle
serait incarnée et revendiquée par une cohorte – masculine ? – de jeunes chercheurs dont
beaucoup reconnaissent le rôle joué par la socialisation scientifique au sein du 3e cycle de
l’ENS-EHESS. La définition correspondrait moins à une spécification de la socio-histoire
qu’à une manière de faire de la sociologie politique telle qu’elle est valorisée dans
certains espaces scientifiques (CMH mais aussi CESSP, CURAPP, GSPE, etc.), voire à une
norme qui tendrait aujourd’hui plus largement à être érigée en critère d’excellence
scientifique.
Au-delà de l’entreprise définitionnelle qui pourrait être nuancée, l’ouvrage emporte la
conviction du lecteur sur son objet essentiel qui est de « montrer par l’exemple la pertinence
et la productivité de l’approche socio-historique ». Remarquablement stimulant, il constitue
ainsi un manuel moins d’un savoir du politiste que de ses savoir-faire, riche d’enseignements
pour tous les chercheurs en sciences sociales.

Mis en ligne sur Cairn.info le 28/11/2011


https://doi.org/10.3917/pox.095.0238
  

Avec leur soutien  


 À propos
 Éditeurs
 Particuliers
 Bibliothèques

 Aide
 Contact
 Twitter
 Facebook

 Accès via CNDST
 Authentification hors campus
 Cairn International (English)

© Cairn.info 2020Conditions générales d’utilisationConditions générales de


ventePolitique de confidentialité
keyboard_arrow_up
PDFHelp