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LES

CONTES DE BOGCACE

(LE DÉCAJKÉMW)

PARIS

RUE YISGONTl, 22
LIBRAIRIE, 22/
LE DÉCAMERON

GMTES DE
BOCOEïCE^

,<-Y? PREMIÈRE JOURNÉE\ Ïù2jl

L'an 4548, la peste m


]u INTRODUCTION: répandit dans Florence,'
la plus belledetoutes le»
l villes d'Italie. Quelque»
I années auparavant, ce
1 fléaus'était fait ressentir
dans diverses contrées
1 d'Orient, où il enleY*
\ Quand je songe, sexe une quantitéprodigieuse
de monde. Ses ravagea
[ aimable, que vous avez s'étendirent
le coeur jusque dans
!ji naturellement
sensibleet compatissant, une de
partie l'Occident»!
! jenedoutepointquecette d'où nos iniquités, sans;
j.j introductionnevous cau- doute, l'attirèrent dans'
\ se de l'ennui et du dé- notreville. Ily fit en très- .•
goût, par le souvenir af- peu de jours des progrès'
qu'elleva vous re- rapides, malgré la vigi-'
| freux lancedes magistrats,qui'
l|'( tracer de lit cette terrible
n'oublièrent rien pouf
peste,qui de si cruels mettreles habitantsàl'a-'
| ravages dansles lieuxoù
bride la contagion,liais
j[i elle pénétra. Mondessein ni le soin qu'on eut de'
If n'est cependant pas de
!|s vous détourner, par ce nettoyer la ville de plu-'
tableau,de la lecture de sieurs immondices,ni ht '
! cetouvrage,maisdevous précautionde n'y laisser .-.
entrer aucun malade, ni
ji rendre plus agréablesles les prières et les proces-
g choses qui suivront ce sionspubliques, ni d'au-
| triste préliminaire. Un tres règlements trés-sa-'
I voyageur,qui gravit avec
;j peineauhaut d'unemon- ges, ne purent les eng»-
te tagneescarpée,goûte un . rantir.
•Cettepestene se mani-
| pîus douxplaisirlorsque, festapointicide lamême
f parvenu au sommet, il manièredont elle s'était
Si découvredevant lui une
t plainevasteetdélicieuse. manifestéeen Orient,où
Demême,sexecharmant, elle s'annonçaitpresque
: j'ose vouspromettre que toujourspar"un saigne-
ment de nez, qui était
;'; la suite vous dédomma- le signe ordinaire d'une
-;: géra amplementde l'en-
nui quepourra vouscau- mort prochaine. Chez
l;, ser ce commencement. nous, les personnes de
l'un et de Vautre sexe»
ç Cen'est pasqueje n'eusse
désiré de vous conduire qui en étaient attaquées,
; par un sentier moin\pé- sentaientnaître d'ahord,
\ nibledansles lieux agré- près des~partiesde la gé-
i ablesqueje vous annon- nération, ousousles ais-
;; ce, et que je n'eussevo- selles,destumeurs quiin-
lontiers commencé par sensiblementdevenaient
les histoiresdivertissui- aussi grosses que des- -, .
f. te» queje publie; maisle oeufs,et quelquefoisda j
I ; récit que je vais faire doit nécessairementles précéder.On y apprendraI varïtàge,selon la constitutiondes tempéraments.Peu de temps aprà?.jwij?'
le de tiossesW
j ce qui les a fait naître, et quelssont les personnagesqui vont les raconter.| cesvilaines tumeurs, auxquelles vulgaire donnait le nom
2 CONTES DE BOCCACE.
gagnaientles autres parties du corps, et des ce moment il n'y avait plus de leur corps,lorsquela nécessitédu mal le demandait.11arriva de 11
de ressource. qu plusieurs,qui n'avaient été maladesque de frayeur, ou qui eurent |
que
_ Cette funeste maladie ne s'annonçapas toujourspar les mêmes symp- véritablement
vé le bonheurde guérir du mal de la peste,furent dansla suite ;
lômes.On la vit se manifesterensuite par des tachesnoires ou blanchi- mi
moinsmodesteset moinsreteuues. j
"res,tantôt grandeset peunombreuses,tantôt petiteset en grand nombre. La multitudedes victimesqui succombèrentsous ce terrible fléauem- J
Celuiqui en était attaqué en avaitsur tous les membres;mais principale- péchaqu'on pê ne suivit plusieursusagesjusqu'alorsobserves,et en intro- ?
ment aux bras et aux cuisses. Ces ta«hesétaient le signe d'une mort duisit di plusieurs jusqu'alors inconnus.Autrefois,commecela se pratique |
inévitable,commela tumeur l'avaitété dans l'origine. L'art de la méde- encore er aujourd'hui, quand quelqu'un mourait, les parentes, les amies,
citie était impuissant pour empêcherle mal de faire des progrès. Les les le voisiness'assemblaientdans la maison du trépassépour le pleurer |,
malheureuxqui en étaient atteintsmouraientpresque tous le troisième avec m ses plus proches; les hommes,de leur côte, en faisaient autant
jour, quelquefoisplustôt, et le plussouventsansaucunsymptômedefièvre d; dans la maisonsituéevis-à-viscelle du mort: les uns et les autresl'ac- \
ou autre accident. ce
Compagnaientensuite jusqu'au tombeau; le cortège était précédé d'un ij
Maisce qui doit faire juger comhlcncette peste était violenteet terri- cl clergéplus ou moinsnombreux,selon la qualitédu défunt, dont le corps ' ;
Me, c'est se
qu'elle communiquaitaux saines qui touchaient était
éi toujoursporté avec pompepar des gens de son état, à la lueur d'une ',
les malades, avec la même activité quepersonnes le feu se communiqueaux ma- infinitéde
h torcheset de flambeaux;les rues et l'églisedésignéepour la i
tières les plus combustibles: bienplus, il suffisaitde toucherleurshabits si sépulture retentissaientde chantsfunèbres.Maisdans ce temps malheu-
gagner leur mal: chose étonnante, queje ne croiraisnas si je ne reux, r dés les premiers jours même que la peste commençaà faire des
Four
avaisvuede mes propresyeux, et queje n'oserais écrire, si plusieursper- progrés, tous ces usagescessèrent: les vivantsne donnaientplus de lar-
-sonnesdignes de foi n'en avaientété témoins commemoi, deux animaux pmesaux n morts; les femmesmême, si susceptiblesde douleuret de pilié,
immondesayant remué avec leur grouin, et pris ensuiteavecleurs dents, voyaient v d'un oeil sec et indifférentla mort de leurs proches, de leurs
•deslinges qu'on avait jetés dans la rue, et qui avaient servià quelque frères, f deleurs époux; le seul soinde leur conservationles occupaiten-
pestiféré»curent à peine fait deux ou trois tours qu'ils tombèrent morts tièrement. t Quelquespersonnesde la lie du peuple,qui se faisaientappe-
sur la place. 1ler fossoyeurs,accompagnéesde trois ou quatre prêtres, qui récitaient
. Ces accidents, et plusieurs autres, dont je erois devoir épargner le de è courtes prières, suffisaientpour la sépulture des riches, qu'on jetait
récit au lecteur, alarmèrent si fort les esprits, que chacun, ne songeant àd la hâte dans la première fossequi se présentait.
qu'à soi, on vit la charité se refroidir et s'éteindre tout à fait parmi Dans cette affreuse désolation,le sort des pauvres,des artisans, et
ceux que la contagion avait respectés.On s'abstenait non-seulementde mêmedes 1 bourgeoisétait cent fois plus triste et plus déplorable; ayant
visiter les malades,et de leur apporterdu secours,on évitait encore avec moinsde J ressourcepour se préserverde la contagion;ils tombaientma-
soin de s'approcher de tout ce qui avait servi a leur usage. 1
lades par milliers, et le défaut de secoursaccéléraitleur trépas. Ils étaient
. Plusieurs citoyens,s'imaginant que la tempéranceet la sobriété
vaientêtre un préservatifcontre l'épidémie, se réunirentet s'enfermèrent pou- tellement
t abandonnés,que les voisins n'étaient ordinairementinstruits
< leur mort que par l'infectionde leurs cadavres..Lacraintede la conta-
de
par bandes dans des maisonsoù il n'y avait aucunmalade. Là, séparés tgion, plutôt que la charité, obligeaitalors ceux-cid'aller, avec précau-
dé toute autre- société, ils vivaient sans recevoir aucun étranger, sans tion, t enlever le corps de ces malheureux, pour les réunir à ceux qui
vouloir mêmeavoiraucune sorte de communicationavec les gens du de- avaient ( expirédansles rues. Il y avait dans presque tous les carrefours
hors, usant ;dc viandesdélicates, et en petite quantité, buvantdes vins de i grandes bières destinées à les recevoir; et l'on a vu plusieurs fois le
excellents,ne s'occupanl que de jeu, de musique et de danse, goûtant père, la mère et les enfants entassésles uns sur les autres dans un de
en un mot tous les plaisirs qu'il étaiten leur pouvoirde se procurer. ices larges cercueils.Les prêtres de toutes les paroissesn'étaient occupés,
D'autres, d'une opinioncontraire, couraient çd et là, uniquement oc- du matin au soir, qu'à faire des enterrements, et, pour avancerplus vite
cupésA.bienboire, à manger de tout avecexcès*à chanter, à se réjouir, en i besogne, ils se dispensaientle plus souvent de réciter leurs Oremus.
4 contenter, tous leurs appétits,.à vivre enfin sans règle et sans aucune Enfin, la terre sainte ne pouvantsuffireà la multitude des morts, on fut
espèce de crainte ni de retenue. Ils parcouraientnuit cl jour les cabarets obligéde creuser ailleursdes fossesprofondes,dontuneseule pouvaiteu
et les auberges; puis ils allaient dans les maisonsdes particuliers où ils contenir jusqu'à cent. On les y plaçaitdelà mêmefaçonqu'on range des
I
jugeaient qu ils.pourraient satisfaire plus facilementleurs goûts, et quii ballotsde marchandisesdans un navire, et l'on se contentaitde les cou-
étaient devenues communes;par l'abandonque chacunen avait fait.Des vrir d'un peu de terre.
hommessans frein portèrent dans tous les quartiers de la ville la licence Cettecruelle peste ne fil pas moinsd'affreux ravagesdans les environs
la-.plus effrénée; de sorte que les lois divineset humaines semblaient de Florence. Plusieurschâteaux, plusieurs bourgset des villagesentiers
être entièrement abolies. La mort des ou le peu d'autorité furent entièrement dépeuplés. Les pauvres laboureurs,leurs femmes,
• de ceux qui vivaientencorej semblaientmagistrats, favorisertousles désordres. leuis enfants,dépourvus de toute espèced' 1.secours, mouraient çà et là
. Plusieurscitoyenstenaientun juste milieu entre les excèsoù se livraient dansles champs: les chemins étaientjonchésde leurs cadavres.Ceux qui
ces deux espècesd'hommes,: ils se vivaient pas aussi sobrement que les leur survivaients'attendaient de jour en jour à éprouverle mêmeso/l ;
premiers, et n'étaient pas aussidissolusque les seconds. Ils usaient de ils abandonnaientla culture de la terre, et ne songeaientqu'Aconsommer
toutes choses selon leur besoin. Pour fuir l'air enfermé,ils se prome- lesfruits qu'ils avaientrecueillis.Les troupeauxerraientpartout à l'aven»
naient continuellementdans les rues et dans les pincespubliques, por- ture, cl retournaient le soir au villagesansconducteur.
tant à leurs mainsdes bottes de Heurs,des herbes odoriférantes,d'autres Mais,pour finir tous ces tableaux affligeants,et exprimer d'un seul
aromates, dont ils respiraient fréquemmentles odeurs, croyantéloigner trait tousles ravagesque lit cette horrible peste, disonsque, durant l'in-
d'eux, par ce moyen,l'air infecté par la puanteur desmorts et des mou- tervalle du mois de mars à celui de juillet suivant, la seuleville de Flo-
rants. rence perdit plus de cent mille habitants. Que de palais,.que d'hôicls,
: H y en eut qui, persuadés que la fuite était lemeilleurde tous les pré- occupés autrefois par des familles nombreuses, sont maintenantinha-
servatifs, abandonnèrentleurs maisons, leurs biens, leurs parents, pour bités, sans servirmême de logementà un simpleportier! Quede grands
;se retirer dans les villages des environs de Florence, commesi Dieu, noms ensevelis dans l'oubli! que de nobles familles éteintes1
;irrité de nos iniquités, avait résolu la ruine totale de celte ville, et que riches héritages sans successeurs! Combiende personnes honnêteset que de
sa colèrene dût tomber que sur ceux qui se trouveraientenfermésdans vertueuses,combiende femmesjeunes et jolies, de jeunes
son enceinte. Ils.setrompèrent. Plusieursse virent poursuivispar la con- cl courageux,quenon-seulementtout médecin, mais gens aimables
tagion; et commeils avaioht les premiers donné 1 exemplede la fuite, craie et Esculapemême, s'ils vivaient,auraient juges que Galien,Uippo.T
bien portants4t
ils furent à-leur tour abandonnésde leurs propres camarades,et périrent robustes,a-t-onvusdiner avecleurs parents et leurs amis, et le soir s'en
misérablement. aller souper en l'autre monde avecleurs prédécesseurs! Maisécartons
Enfin, onvit alors non-seulementles citoyens se fuir lesuns les autres, ces imagesqui m'attristentmoi-même; bornonslà le récit de
le voisin se montrer indifférentsur le sort de son Voisin,les parents re- tantaffligeantes de malheurs pour en venird des sujets agréables.
douter les>visitesde leurs parents ; on Vitencore l'oncle éviter le neveu, J'ai apprisd'une personnedignede foi que, pendantle temps décetla
le frère délaissersa soeur,la soeurse séparer du frère, et souvent,le mari calamité, un mardi matin, septjeunes dames, en habitsde deuil, comme
s'arracher dés bras de sa femme jùscjUalors si chérie. Ce qu'il y eut de la circonstanceprésente semblaitl'exiger, se rencontrèrentdans l'église
plus étonnantet de plus difficilei croire, les pères et lès mères se con- de Sainte-Marie-la-Nouvelle. La plus âgée avait à peineaccompli.vhigl-
.-, (luisaient,à l'égard de leurs propres enfants, commes'ils leur eussent huit ans, et la plus jeune n'en avait pas moinsde dix-huit. Elles étaient
}Ï été tout à fait étrangers, et les laissaientmourir sansleur donner le moin- toutesuniespar lesliens du sangou par ceux de l'amitié; toutesde bonne
dre secours. belles,sages, honnêteset rempliesd'esprit. Je ne les nommerai
Il ne restait donc à ceux qui tombaientmalles que la ressourcede se maison,leur
faire secourir par leurs amis -('et Bleu sait si le nombre en était petitl ) paspar et lès propre nom, parce que, les contes que je publie étant leur
loisdu plaisir et de l'amusementétant plus sévèresaujour-
ou par des hommesmercenaires qui mettaient leurs servicesà des prix ouvrage, d'hui qu'elles ne l'étaient alors,je craindrais,par celte indiscrition, de
excessifs,parce que le nombrede ces sortes àè serviteurs diminuaittous blesserlà mémoiredes unes et l'honneur de cellesqui vivent tacore. Je
.es jours. Onn'en trouvait presque plus parmi .les femmes; c'est ce qui ne veux
déterminales personnes de ce sexe/qu^ôiiefùtletir pas d'ailleurs fourniraux esprits envieux et malins 4JSarmes
fige,leur condition, pour s'égayer sur leur compte.-Maisafin de pouvoir faire connaître ici
Içur beauté, de se faire servir par des^fenihcs,lorsqu'elles tombaient ce que disait chacunede ces dames,je leur donneraiun nom conforme,
malades; ellesne refusaientmêmepas le service des jeunes plis, tant là en tout ôuïn partie, à leur caractèreet à leurs qualités. Je nommera»
crajnfe de la mort l'emportait sur l'amourdes bienséances. Elles ne fai- la première, qui était la plus âgée, Pampinée; la seconde,Flame.tte;
saient pas non plus difficiiUédc-.loardécouvrinlespanties les plus cachées troisième. Philomène; la quatrième, Emilie; la cinquième,Laurette;;ja 1»
CONTES DE BOCCACE. 3

sixièmejNéiplnle; et je donnerai, non sans sujet, â là dernière le nom ilparti que je vous proposé. Songezque, si nous refusons de
de'l'embrasser,
d'Elise. ne peut que nous arriver quelque chose de triste et fâcheux.Ainsi/
Cesdamess'étant doncrencontréespar hasarddansun coinde l'église, si vous voulez me croire, prenant avec nous:nos servantes, et tout
après que l'officefut fini, et formèrent ce qui nous est nécessaire, nous irons, dès: aujourd'hui, parcourir:les
s'approchèrentPune de l'autre, d'abord de en se lieux les de la campagne, p our y prendre tous les diver-
un cercle. Elles poussèrent grands soupirs regardant plus agréables
mutuellement,et commencèrentà s'entretenir sur le Iléau qui désolait tissementsde la saison, jusqu'à ce que nous voyionsquel train prendront
leur patrie. MadamePampinéeprit aussitôtla parole : Meschères dames, les calamités publiques.Faitcsattention, surtout,-mesdames,-queThon- ,
à sortir d'une ville où règne un désordre génô-
dit-elle, vous avez sans doute, ainsique moi, ouï dire que celui qui use neur mêmenousinvite, sa vie ou sa
honnêiementdeson droit nefaitinjure à personne.Rienn'est plusnaturel à rai, et où l'on ne peut demeurerplus longtempssansexposer
tout ce qui respire, que de chercher à défendre et à conserversa vie réputation. ...
le
autant qu'il peut. Cesentiment est si légitime,qu'il est souventarrivé Ce discoursde madame Pampinée rcçutuneapprobalion générale. Ses
iompagnesfurent si enchantéesde son projet, quelles avaient.tleja clier-
que, par ce motif, on a tué des hommes,sans «voirclé jugés criminels, con
:héen elles-mêmes des moyens pour, l'exécution, comme si elleseus-
ou du moinsdiguesde châtiment. S'il est îles cas où une telle conduite cho femmetrès-
est autorisée par les lois, qui n'ont pour objet que l'ordre et le bonheur sen sentdû partir sur l'heure.-Cependantmadame Philoinène, —
de la société, à plus forte raison pouvons-nous,sans offenserpersonne, sen sensée,crut devoir leur communiquerses observations. Quoieiue ce
et très-:
chercher et prendretous les moyenspossiblespour la conservationde que pie vientde proposer madamePampinée soit très-raisonnable
notre vie.Quandje rélléchis.surce que nous venons de faire ce malin, biei bien vu, dit-elle, il ue serait pourtant pas sage de l'exécuter: sur-le-
fem-
sur ce que nous avonsfait les autres jours, et sur les proposque nous clin îh.imp, commeil semble que nous voulonsle frire. iN'oussommes lu conduite
tenons en ce moment, je juge, et vous le jugez tout comme moi, que me mes, et il n'en est aucune parmi nous qui ignore que, sans^
chacune de nous craint pour elle-même; et il n'y a là rien d'étonnant, de quelquehomme, nous m savonspas nous gouverner. Nous sommes
Maisce qui me surprend fort, c'est que, doucescommenous le sommes l'ail faibles, inquiètes, soupçonneuses,craintives et naturellement de
peureu-
du-
d'un jugement de femme,nousn'usions pas de quelque remèdecontre ce ses
ses: ainsi, il est à craindre que notre société ne soit pas longue
qui l'ait l'objet de nos justes craintes. Il semble que nous demeurons rée si nousn'avons un guide el un soutien. 11faut donc nous la
occuper
démarche
ici pour tenir registre de tous les morts qu'onapporte en terre, ou pour d'abord d'à de cel objet, si nous voulonssoutenir avec honneur
écoulersi ers religieux,dontle nombre est presque réduit rien, à chan- qui
que nousallonsfaire.
teiil leur office à l'heure précise: ou pour montrer, par nos habits, à 1 véritablement,répondit Elise, les hommessont les chefsdes em-
Et si
quiconquevient ici, les marques de notre infortune et de l'afflictionpu- mes. me 11ne noussera guère possiblede faire'rien de bon, ni de solide, avoir
blique. Si noussortons de cette église, nous ne voyonsque morts ou que noussommes no privéesde leur secours.Maiscomment pourrons-nous et ceux
mourantsqu'on lran>porleçà et là; nous rencontronsdes scélérats, au- deshommes? de Lesmaris de la plupart de nous sont morts, qui
trefois bannis de la villepour leurs crimes,it qui aujourd'huiprofitent ne ie sont pas courent le monde,sans épie nous sachions où ils
pj'uveut
dusommeildes loispour les enfreindrede nouveau.Nousvoyonsles plus être êli actuellement.Prendre des inconnus ne serait pas décent. Il huit
à nous garantir de
mauvaissujets de Florence (qui, i»ngrai>sésde notre sang, se font nom- pourtant po que nous songionsà conservernotre santé et
mer fossoyeurs)courir à chevaldanstousles quartiers, et nousreprocher, l'ennui i'e du mieux qu'il noussera possible. . ..
Pendantqu'elles s'entretiennentainsi, elles voient entrer dansl église
dansleurschansonsdéshonnèles,nos perles et nos malheurs; enfin,nous de mual-
n'entendonspartout que ces paroles: Telssont morls, tels vont mourir1 tri
trois jeunes gens, dont le-moinsâgé n'avait puiirlanl pas moins
Et s'il y avait encore des citoyens sensibles, nos oreilles seraientsans cinq cii ans. Lesmalheursdn temps',la perle de leurs amis, celles de leurs
cesse frappées de plaintes el de gémissements.Je ne sais si vous l'é- parents, pa les dangersdont ils étaienteux-inèiiiesmenacésie les arlcelu;enl
L'un d eux s ap-
prouvezcommemoi; mais quandje rentre au logis,et que je n'y trouve pas pa assez pour leur faireoublier les iulérèts de l'amour. : tous trois
que ma si-rvantc,j'ai une si grande peur que tousmes cliweux se dres- pelait pe Piimphile,l'autre Plulostr.iste,el le dernier, D'muéo
sent sur la tôle. En quelque endroit que j'aille, il me sembleque je vois polis, pi affableset bienfaits. Ils étaient venus en ce lieu dans \ espciuuce
trouvèrent parmi-
l'ombre des trépassés,non pas avec le même visagequ'ils avaient peu- d' d'y rencontrer leurs maîtresses,qui effectivementse -
daul leur vie, mais avec un regard horrible et des traits hideuxqui leur ces ce dames, dont quelques-unesétaient leurs parentes.
sont venus je ne sais d'où. Je lie puis plus goûter nulle part un moment MadamePampinéene les eut pas plutôt aperçus: Voyez, dit-elle en4
de tranquillité... se
souriant, commela fortune seconde nos projets cl. nous présente00
Ses compagnesl'ayant interrompue pour lui dire que leur sort était point pi nommé trois aimableschevaliers qui se 'feront un vrai plai.-ir
tout aussi désagréableque le sien, elle reprit aussitôtla parole pour leur nous ni accompagner,si nous le leur proposons.0 ciel! vous n y penses vous
à ce
faire remarquer que de toules les personnes qui avaientun endroit à pas, pi s'écrie alors Néiphile; faites bien aile-nlion,madame, deque
pouvoirse retirer nors de la ville, elles étaient peut-être les seulesqui dites. di J'avoue qu'on ue peut parler que ircs-avan'lagctiscmcnt ces mes-
: je n'ignore pas combien ils sont honnêtes ; je conviens encore
n'en eussentpas profité; qu'il y avait une sorte d'indécenceattachéeau sieurs si de tuu'
séjour de Florence,depuisque la corruption, fruit du désordregénéral, qu'ils qi soiiltrès-propresà répondre à nos voeux,au elelàmême,ils ••
sans res- que qi nous pouvonsdésirer;/mais commepersonne n'ignore qu
s'y était introduite; qu'elle était si grande,que les religieuses,livraient sans di
dessoinsà n'cst-il pas à cianidr'-
^^
pect pour leurs voeux,sortaient de leur couvent,et se quelques-unes.-d'entrenous,
le engageonsà nous suvivre, qu'on en glose, el que no'
,-^el)jen^
mesure aux plaisirs les plus charnels, sous prétexteque ce qui convenait les en ^ sj 1(0Ug
aux autres femmes devait leur être permis. D'après cela, mesdames, n
n'en souffre? N'imporic, d'il madame Philoinène -ro réputation
faisons-nousici? ajouta-t-elle avec vivacité;qu'y attendons-nous? n moque de tout ce qu'on pourra dire, pourvu < ,\ interrompant,je
me
que consciencene me repr
À quoipensons-nous?Pourquoisommes-nousplus indolentessur lusoin honnêtement, h et que 'VÙW HUeje mc conduise
de notre conservationet de notrehonneur que tout le restedes citoyens? vérité vi prendront ma défense en cas de besoir jche rien. Le ciel et la
Nousjugeons-nousmoinsprécieusesque autres, les ou nous croyons-nous d
de convenir hautement, avec madame 1' ^. Je ne craindrai donc pas
d'une nature différente,capablede résister à la contagion?Quelleerreur messieurs n accepl ;>1Ula partie, nous n' si
.impinée,que ces aimables
serait lanôtre I Pour nous détromper,rappelons-nousce que nous avons qui q nous les cir _Voie. - av01ls qu » nous féliciter du sort
vu, et ce qui se passemême encoresousnos yeux. Que defemmes jeunes Les autres aames se ranger»-
commenous, que de jeunes gens aimables,frais et bien constitués ont ai accord, dire -Ql,-qu'ilfallaitV ~nt «e son avis; et toutes d'rjn commun
été les tristes victimesde l'épidémie! Ainsi,pour ne pas éprouver un dame d Panv. jj-iiee qu; et.-: . :-r?appeler pour leur Tairela proposition.Ma-
sort, qu'il ne sera peut-être pas dans deux jours en notre pouvoir commuir c -<'»'hee a 1 un d'eux, se leva et fut gaiement leur
;_;ier ]em.,i
'éviter, mon avis serait, si vous le trouvez bon, quenous imitassions de
Sareil d voiiV-^Jb;cn r --<«p--;n,el les pria, delà part de toute la compagnie,
ceux qui sont sortis ou qui sortent de la ville, et que, fuyantla mort et tait: t ^ fn ««c de leur voyage,ils crurent d'abord qu'elle i,lC
les mauvaisexemplesqu'on donne ici, nous nous retirassionshonnête- q"' q ''s sel.'-"f cnsl".le/iuelle parlait sérieusement, ils répondire t '
ele
ment dans quelqu'unede nos maisons campagne,pour nous livrer s
« "" V1>"lllalSU' les accompagnerpar ont où'bon leur
de
y , mf ihr,?1n"91*
.mWerait. Ils s'avaacerent vers les autres dames; et, leur coeurplein de -
à la joie et aux plaisirs, sans toutefois passer en aucunemanièrelesbor-
nes de la raison et de l'honneur. Là, nous entendrons le doux chant 810"8 *'"»*»«* NécessairesStdï (
idespetits oiseaux ; nous contempleronsl'agréable verdure dés plaine' , iRëirieSa?
et des coteaux; nous jouirons de la beauté de mille espèces d arbr -j* s vlTJlZrfn on -Ul P'êi * la pointe du jour. Chacunarrivé au rendez- t
- vous, partit gaiement, les dames accompagnéesde leurs servantes er
chargés de Heursel de fruits: les épis ondoyantsnous offriront l'hr _J;e les messieursde eurs
d'une mer doucementagitée. Là, nousverrons plus à découvert le '^-f. n domestiques.L'cndroit^u'ils avaient d'abord\t 'S
mille '? >
, dique eiait qu'a une lieuede la ville : c'était une petite colline un peu '
qui, quoique courroucé, n'étale pas moins ses beautés, fr'^ ' ' éloignéede tous cotes des grands chemins,couvertede -
agréablesque les muraillesdt notre cité déserte. Ala campagne j.^ t tasseaux. Sur son sommet était situé un château mX tëndrës'àïï
beaucoupplus pur, plus frais; nous y trouveronsen abonda-jc'e ^ t LeS
magnifique.On v en^
est
qui nécessaireà la vie. Nosyeux n'y seront pas du moir j'ratjmiés do con^oder'riam eef°nUr ^ï* ^f^ «PP—^nis en étaient
voir sanscesse des morts ou des malades; car, quoiqueP ,,-'vjili,,„„:„„„l ré"Z uneIZivif ? "CS nci,es Peinlw<*-Autour du château
soientpas à l'abri de la peste, le nombre des pestiférés v*iS,„'„"° 116lemsse^Pdou1?8, la vue s'étendait au loin dans la cam-
»? pagne. ! i!- jardins,
Les F arrosés de belles
plus petit, proportions gardées. D'ailleurs, faisons ^J^ eaux, offraient le speclactevarié de
"oui
n abandonnonsici personne; nous pouvons dire a-a contraire oue noml' K„S«l"deneure- 8 tofcM de
i* .Caves Pleines vins^Sot •
y sommes abandonnées. N os nos » P°Ur desbuveurs que Vow des femmes
époux, parents,rjOSamis fl le d - eleléel ^^ »»>"»«"Vm/-
ger, nousont laissées seules, comme si nous ne leur étions attachées flU '
par aucunlien. Nousne serons doncblâmée^ de personne en prenant^el lleuis flem-fMP^n'e- \ P-e>e arriVéect réunie dansuD salon garni/
et dhemes odoriférantes, que Dionéo, le plus jeune et le C
CONTES DE BOCCACE.

enjoué de tous, commençala conversationpar dire : Votre instinct, mes- vous i laissemême la liberté de choisir le divertissementque vous jugerez
dames, en nous conduisantici, nous a mieux servis que n'aurait faittoute 1
le meilleur.
notre prudence. Je ne sais ce que vous avez résolu de faire de vos sou- Les dameset les messieursrépondirent unanimementqu'ils n'en con-
cis; pour moi, j'ai laissé les miens à la porte de la ville. Ainsi prépa- naissaient i point de plus agréables que celui qu'elle proposait. J'aime les
rei-vous à rire, à chanter, à vous divertir avecmoi, sinon permettez que conles i à la fureur, dit l'enjoué Dionéo.Oui, madame, il faut dire des
je retourne promptementa Florence reprendre ma mauvaise humeur, icontes, rien n'est plus divertissant.
Tu parles commeun ange, répondit madamePampinée.Oui, il faut se Puisque vous penseztous commemoi, répliqua madamePampinée,je
.. réjouir et avoir de la gaieté, puisque ce n'est que pour bannir le deuil vous permets de parler sur la matière qui vous paraîtra la plus gaie et
}- et la tristesse que nous avons quitté la ville. Mais, commeil n'y a point la plus amusante.Alors se tournant vers Pamphile,qui était assisà sa
de société qui puisse subsister sans règlement, et que c'est moi qui ai droite, ellele pria gracieusement de commencer; et Pamphile obéit en
',; formé le projet de celle-ci,je crois devoir proposer un moyenpropre à racontant l'histoire que vous allezlire.
l'affermir et à prolonger nos plaisirs : c'est de donnerà l'un de nous
l'intendance de nos amusements, de lui accorderà cet égard une auto-
rité sans bornes, et de le regarder, après l'avoir élu, commes'il était ef-
fectivementnotre supérieur et notre maître ; et afin que chacun de nous
supporte à son tour le poids de la sollicitude et goule pareillementle
plaisir de gouverner,je serais d'avis que le régne de celte espèce de sou- NOUVELLE I™.
verain ne s'étendit pas audelà d'un jour, qu'on l'élût dès à présent, et
qu'il eût seul le droit de désigner son successeur,lequel nommerait pa-
reillementcelui ou celle qui devrait le remplacer. » Laconfession desaintChappctlet.
Cetavis fut généralementapplaudi, et tous, d'une voix, élurent ma-
dame Pampinéepour être reine cette première journée. Aussitôtmadame
Philoménealla couperune branche d'elaurier dontelle fil unecouronne, Il convient, mes chères dames, de commencertoutes chosesau nom
qu'elle lui plaça sur la tête commeune marque de la dignitéroyale. du souverainCréateur, et puisque c'est moi qui ouvre la scène, je vous
Après avoir été proclamée et reconnue souveraine, madame Pampinée raconteraiune histoire qui vous prouvera que les desseinsde Dieusout
ordonnaun profond silence, fit appeler les domestiques des trois mes- impénétrables, que ce n est qu'en lui que nous devonsmettre notre con-
sieurs, et les servantesqui n'étaient qu'au nombre de quatre ; puis elle fiance, et que lui seul mérite d'être loué. Outre que les chosesd'ici-bas
parla ainsi: Pour commencerà faire régner l'ordre et le plaisir dans sont périssableset de peu de durée, il est certain qu'elles sont encore
notre société, et pour vous engager,messieurset daines, à m'imiter à environnées de soucis, sujettes à mille dangers que nous ne saurions
votre tour, à me surpasser même dans le choix des moyens, je fais éviter, ni même connaître,sans une grâce spécialedu Tout-Puissant.Au
Parmcno, domestiquede Dionéo, notre maître-d'hôtel, et le charge en reste il ne faut pas croire, quand il nous accordece secours, que ce soit
conséquencede veillerà tout ce qui concernera le servicede la table; par égard pour notre mérite; nousne le devonsqu'à sa bonté, qu'implo-
Sirisco, domestiquefde Parapluie,sera notre trésorier, et exécuterade rent pour nous, quandnous les invoquons,ceux qui ont autrefois habité
en point les ordres de Parmeno.Pour Tindaro, domestique de cette terre, et qui, pour l'avoir édiliée de leurs vertus, jouissent d'uu
'hilostrate, il serviranon-seulementson maître, mais encore les deux bonheur éternel. Gommeces intercesseurs connaissentla fragilité hu-
Iioint
autresmessieurs,quand leurs propresdomestiquesn'y pourront pas va- maine pour l'avoir éprouvéeeux-mêmes,ce sont commeautant d'avo-
quer. Mafemmede chambreet ceile de madamePhiloménetravailleront cats zélés auxquels nous nous adressonsavec confiancepour porter nos
a la cuisine,et préparerontavec soin les viandesqui leur seront fournies voeuxet nos prières aux pieds de ce juge suprême. Nous devons les
'' par le mailrc-d'hôlel. La domestique de madame Laurclte et celle de croire d'autant plus disposés à avoir compassionde notre misère, qu'il
madameFlamelle feront l'appartement de chaque dame, et auront soin nous arrive quelquefoisd'implorerl'intercessionde ceux mêmequi sont
d'entretenir dans la propreté la salle à manger, le salon de compagnie, pour jamais bannis de sa présence glorieuse. Maisalors celui qui prie
'.' et généralementtous les lieux fréquentés du château. Faisonssavoir en r/est pas pour celala victimede sonerreur : Dieu, qui lit danslescieurs
outre à tous en général,et à chacun en particulier, que quiconquedésire les plus cachés,n'ayant égard qu'à la pureté de son intention, ne laisse
,- de conserver nos bonnes grâces se-tfarde bien, en quelque lieu qu'il pas d'exaucerses prières. L'histoirequeje vais raconter sera la preuve
de quelque part qu'il vienne, quelque chose qu'il voie ou qu'il de tout ce que je viensd'avancer.
-. aille,
entende, de nous apporter ici des nouvelles tant soit peu tristesou dés-
agréables.
Apresavoirainsidonnésesordres en gres, la reine permit auxdameset Il y avait autrefois en France un nomméFrançois Musciat,qui, de
auxmessieurs d'allerse promenerdans le^ jardins jusqu'à neuf heures, riche marchand, était devenuun grand seigneur de la cour. 11eut ordre

,gui était le temps où l'on devait dîner. La e'ompagnicse sépare : les uns d'accompagneren ToscaneCharlesSans-Terre, frère du roi de France,
' -ont sous des berceauxcharmants, où il s'entretiennent de mille choses que le pape Bonifaceyavait appelé. Les dépensesqu'il avait faitesavaient
Q i -hles;''s les autres vont cueillir des fleurs,, et formentde jolis bou- mis ses affaires en désordre,commele sont le plus souvent celles des
distribuent à ceux qui les aiment. On court, on folâtre, on marchands; et prévoyantqu'il lui serait impossiblede les arranger avant
auets nu îrs tendres
chantedes a et amoureux. son départ, il se détermina à les mettre entre les mains de plusieurs
Al'heure ma r^u^e> lfcsu"s el ^csantres rentrèrent au château, où ils personnes. Une seule chosel'embarrassait: il était en peine de trouver
trouvèrent quePa.T™ 110 n'avait Pasm*} commencé à remplir charge. un hommeassezintelligent pour recouvrer les sommesqui lui étaient
sa
Ils furent introduits da."8."™ salle embaumée par parfumdes fleurs, dues par plusieursBourguignons.11savait que les Bourguignonsétaient
le
et où la tableétait dresse,?-0n scrv'1."«îlot dans
de»me.'s délicatementpré- gens de mauvaisecomposition,chicaneurs, brouillons, calomniateurs,
des vases plus clairs qus le sans honneur et sans foi, tels enfin qu'il n'avait encore pu rencontrer
parés : desvins exquisfurent ."P.portes un homme assezméchant pour leur tenir tête. Après avoir longtemps
cristal, et la joie éclatapendant tjut.le »"* repas.
Aprèsle dîner, Dionéo,pour obe,7 ordres de Pan.^inee, pn un réfléchisur cet objet, il se souvintd'un certain ChappclletDuprat, qu il
luth etFlamette une viole.La reine et i,?»tela compagniedanseront au avait vu venir souventdanssa maison à Paris. Le véritable nom de cet
son de ces instruments.Le chant suivit la i^nse, jusqu a ce que Pam- hommeétait Chappel-,mais, parce qu'il était de petite stature, les Fran-
pinéejugeât à propos de se reposer. Chacunseune retira dans sa chambre çais lui donnèrentceluide Chappellel,ignorant peut-être la signification
et se jeta sur un lit parseméde roses. Vers i.°ure après niieli,la que ce mot avait ailleurs. Quoiqu'il en soit, il était connu presquepar-
reine s'étantlevée, lit éveillerleshommeset les femme»,-donnaht pour tout sous ce dernier nom.
raison que le trop dormir nuisait à la santé.On alla dans uiï endro.u du Ce Chappellelétait un si galant homme,qu'étant notaire de sa profes-
du sion, et notaire peu employé,il aurait été très-fâché qu'aucun acte eût
jardin que le feuillagedes arbres rendait impénétrable aux rayons par ses mains sans être jugé faux. 11en eût fait plus volontiersde
soleil, où la terre était couverted'un gazonde verdure, et où l'on respi-' passé
rait un air frais et délicieux.Touss'étant assis en cercle selon l'ordre pareils pour rien, quede validespour ungrossalaire.Avait-onbesoind'un
de la reine : Le soleil, leur dit-elle,n'est qu'au milieu de sa course, et la faux témoin?il était toujoursprêt; souventmêmen'aitendait-ilpasqu'on
chaleur est encorebien vive; nous ne pourrions en auc ;nautre lieu être \!en priât. Commeon était alors en France fort religieux pour les ser-
mieux qu'en cet endroit, où le doux zéphyrsembleavoir établi son sé- ine-nts, et que cet son hommene se faisaitaucun scrupulede se parjurer, il
jour. Voilà des tables et des échecs pour ceux qui voudrontjouer; mais gagn'ailtoujours procès quand le juge était obligé de s'en rapporter
« monavisest suivi,on ne jouera point. Dansle jeu, l'amusement n'est à sa b^nne foi. rfon grand amusementétait de semerle trouble et la divi-
le* familles ; et il n'avait pas de plus grand plaisirque de voir
pas réciproque ; presque toujours l'un des joueurs s'impatiente et se siondan.< el d'en être cause.Jetait-on les yeux sur lui pour
fâche, ce qui diminuebeaucoup le plaisir de son adversaire,ainsi <fie souffrirso:u prochain
celui des spectateurs. Ne vaudrait-il pas mieux raconter quelques his- commettre .'ine mauvaise action? il n'avait rien à refuser. Commeil
toires, dire quelquesjolis contes,en fabriquermême, sil'on n'en sait pas? était emporté et violent de
à l'excès, la moindre contradictionlui faisait
Dieu et celui des saints. Il se jouait desoracles
Danséessortes d'amusements,celui qui parle et celui qui écoule sont blasphémer le i?om
égalementsatisfaits.Si ce parti vous convient,il est possibleque chacun divins, méprisaiti°s sacrements,n'allait jamais à l'église, et ne fréquen-
de nous ait raconté sa petite nouvelleavantque la chaleur du jour soit tait queles lieux de .débaucheet de prostitution; n'ayant aucun penchant
tombée ; aprèsquoi nous irons où bonnous semblera.Je dois pourtant pour les femmes,leshaïssant même, il faisaitses chères délicesdes in-
vous prévenirquein suis très-disposéeà ne faire en ceci que ce qui vous fâmes plaisirsqui miiscnî le plus à la société, et qui révoltentla nature.
plaira davantage.Si vous êtes à cet égard d'un sentimentcontraire,je Il aurait voléen secretet e£ publicavec la mêmeconfianceet h même
CONTES DE BOCCACE. 5

tranquillité qu'un saint homme aurait fait l'aumône. Aux vices de la depuis huit joursma queje suis tombé malade, la violencedu mal m'a em
gourmandiseet de l'ivrognerie, il joignait ceux de joueur passionnéel de péché de suivre méthode. — Elle est très-bonne,mon enfant, et j*
filou ; car ses pochesétaient toujours pleines de dés pipes ; en un mot, vous exhorte à vous y tenir, si Dieuvous faitla grâce de prolonger vo-
c'était le plus méchanthommequi fût jamaisné. Lespetits et les grands tre vie. J'imagineque, puisque vous vous êtes confessési fréquemment,
avaient également à s'en plaindre; et si l'on souffrit si longtemps ses vous aurez peu de chose àme dire, et moi peu à vous demander.—Ah !
atrocités, c'est parce qu'il était protégé de Musciat, qui jouissait d'une ne parlezpasainsi,monrévérendpère ; je nemeconfessejamaissansrame-
grande laveur a la cour, et dont on redoutait le crédit. ner tous les péchés queje me rappelle avoir commis, depuis ma nais-
Cecourtisans'étant doncsouvenudemailre Chappelletqu'ilconnaissait sance jusqu'au moment de la confession; ainsi je vous supplie, mon
à fond, le jugea capablede remplir ses vues, et le fit appeler. Tu sais, bon père, de m'interroger en détail sur chaquepéché, commesi je ne
lui dit-il, que je suis sur le point de quitter tout à fait ce pays-ci. J'ai m'étais jamais confessé.N'ayez aucun égard pour l'état languissantoù
des créances sur des Bourguignons,hommestrompeurs et de mauvaise je me trouve ; j'aime mieux mortifier mon corps que de courir risque
foi, el je ne connais personne de plus propre que toi pour me faire de perdre une âme qu'un Dieun'a pas dédaigne de racheter de sonsaup
payer. Commelu n'es pas fort occupéà présent, si tu veuxte charger de précieux.
celle commission,j'obtienorai de la courdes lettresde recommandation, Cesparolesplurent extrêmementau saint religieux, et lui firent bien
et pour tes soinsje te céderai une bonne partie dessommesque tu re- augurer dela consciencede son pénitent. Après1avoirloué sur sa pieuse
couvreras. pratique, il commençapar lui demanders'il n'avait jamais offenseDieu
MaîtreChappellet,que ses friponnerien'avaient point enrichi, et qui avec quelque femme. Monpère, répondit Chappellet,en poussant un
se trouvait alors désoeuvré,considérant d'ailleurs que Musciat, sou profond soupir, j'ai honte de vous dire ce qui en est. —Diteshard'
seul appui,était à la veillede quitter la France, se déterminaà accepter ment, mon fils : soit en confession,soit autrement, on ne pèche point en
l'offre, et répondit qu'il se chargeait volontiersde l'affaire. On convint disant la vérité.— Sur cette assurance, répliquaChappellet.je vous dirai
des conditions. Musciat lui remit ensuitesa procuration et les lettres donc que je suis encore, à cet égard, tel que je suis sorti du sein de ma
du roi qu'il lui avait promises. mère. Ah! soyezbéni de Dieu, s'écria le confesseur.Que vous avezélé
Ce seigneur fut à peine parti pour l'Italie, que notre fripon arriva à sage1Votre conduiteest d'autant plus méritoire que vous aviez plus de
Dijon, ou il n'était presque connu de personne. 11débuta, contre son liberté que nous pour faire le contraire, si vous l'eussiez voulu. Mais
ordinaire,par exposer, avec beaucoup de douceur et d'honnêteté aux n'êtes-vous jamais tombé dans le péché de gourmandise? Pardonnez-
débiteurs de Musciatole sujet qui l'amenait auprès d'eux, comme s'il moi, mon père, j'y suis tombé plusieurs fois, et en différentesmanières :
n'eût voulu se faire connaître qu'à la fin. Il était logé chez deux outre les jeûnes ordinaires pratiqués par les personnes pieuses, j'étais
Florentinsfrères, qui prêtaient à usure, lesquels, à la considérationde dans l'usage de jeûner trois jours de la semaineau pain et à l'eau, et je
Musciat, qui le leur avait recommandé,lui faisaient beaucoup d'hon- me souviensd'avoir bu celte eau avec la même voluptéque les plus fiers
nêtetés. ivrognesboiventle meilleur vin, et surtout dans une occasionoù, acca-
Peu de temps après son arrivée, maître Chappellettomba malade.Les blé I de fatigue, j'allais dévotementen pèlerinage. Il ajouta qu'il avait
deux frères firent aussitôt venirdes médecins, et lui donnèrentdes gens (quelquefoisdésiré avec ardeur de manger d'une saladeque des femmes
pour le servir.Us n'épargnèrent rien pour le rétablissementde sa santé; cueillent < dans les champs, et qu'il avait aussi quelquefois trouvé sou
mais tout cela fut inutile. Cet homme était déjà vieux ; et comme il pain ] meilleur qu'il ne devait le paraître a quiconque jeûnait commelui
avait passé sa vie dans toute espècede débauches, son mal alla tous les par ] dévotion.
en
jours empirant. Bientôt les médecins désespérèrent de sa guérison, Tousces pèches, mon fils, sont assez naturels et assez légers ; ainsi,
et n'en parlaientplus que commed'un maladesans ressource. i ne faut pas que votre conscienceen soit alarmée. 11arrive à tout
il
Les Florentins, sachant son état, témoignèrentde l'inquiétude. Que 1homme, quelque saint qu'il puisse être, de prendre du plaisir à manger
ferons-nousde cet homme, se disaient-ils l'un à l'autre dans une cham- après i avoir longtempsjeûné, et àboire après s'être fatiguépar le travail-
bre assezvoisinede celle de Chappellet?Quepenserait-ondenous si on — 11m'est aisé de voir, répondit maître Chappellet,que vous me dites
ncus voyait mettre si cruellementà la porte un moribond que nous avons <
cela pour me consoler;mais, mon père, je n'ignore pas que les choses
si bien accueilli,que nous avons fait servir et médicamenleravec tant que l'on fait pour Dieudoiventêtre pures et sans tacite, et qu'on pèche
de soin, et qui, clansl'état où il est, ne peut nous avoir donnéaucun quand on agit autrement.
sujet légitime de le congédier?D'unautre côté, il nous faut considérer Le père ravi de l'entendre parler ainsi : Je suis enchanté, lui
qu'il a été si méchant, qu'il ne voudra jamais se confesser, ni recevoir dit-il, de votre façon de penser et de la délicatessede votre conscience.
. les sacrements, et que, mourant dans cet état, il sera jeté comme un Mais, dites-moi,ne vousêtes-vousjamais rendu coupabledu péchéd'a-
chien en terre profane. Maisquandil se confesserait,ses péchéssont en varice en désirant des richesses plus qu'il n'était raisonnable,ou en re-
si grand nombre et si horribles, que nul prêtre ne voulant l'absoudre, tenant ce qui ne vous appartenaitpas. — Je ne voudrais pas même que
il serait égalementprivé de la sépulture ecclésiastique.Si cela arrive, vous le pensassiez,répondit le pénitent. Quoiquevous me voyiezlogé
commenous avonstout lieu dele craindre, alorsle peuple de celle ville, chez des usuriers, je n'ai, grâces à Dieu, rien à démêleraveceux. Si je
déjà prévenu contre nous à cause du commerce que nous faisons, et suis venu dans leur maison, ce n'est que pour leur faire honte et tâcher
contre lequel il ne cesse de clabauder, ne manquera pas de nousrepro- de les retirer de l'abomiuaMecommerce qu'ils font; je suis même per-
cher la mort de cet houime,de se souleveret de saccager notre mai- suadé quej'y aurais réussi, si Dieu ne m'avait envoyé cette fâcheuse
son. Ces mauditsLombards, dira-t-on, qu'on ne veut pas recevoir à maladie. Apprenez donc, mon père, que celui à qui je dois cette vie
l'église, ne doiventplus être ici supportés : ils n'y sont venus que pour misérableque je suis sur le point de terminerme laissaun riche héri-
nousruiner; qu'on les bannissede la ville. Et peu content d'avoirmis tage, qu'aussitôt après sa mort je consacraià Dieula plus grande par-
tous noseffetsau pillage, le peuple est capable de tomber sur nos per- tic du bien qu'il m'avait laissé,et que je ne gardai le reste que pour
sonnes et de nous chasser lui-mêmesans autre formede procès. Enfin, vivre et secourir les pauvres de Jésus-Christ. Je dois vous dire encore
si cet hommemeurt, sa mort ne peut avoir que dessuites très-funestes qu'afinde pouvoirleur êlre d'un plus grand secours,je me mis à faire
pour nous. un petit commerce. J'avoue qu il m'était lucratif, mais j'ai toujours
MaîtreChappellet,qui, comme on le voit dans la plupart des mala- donné aux pauvresla moitié de mes bénéfices,réservant l'autre moitié
des, avait l'ouïe fine et subtile, ne perdit pas un mot de celte conversa- pour mes besoins, en quai Dieum'a si fort béni, que mes affaires ont
tion. 11fit appeler les deux frères : J'ai entendu, leur dit-il, tout ce que toujours été de mieuxen mieux.
vous venezde dire. Soyeztranquilles, il ne vous surviendraaucun dom- C'est fort bien fait, reprit le religieux; mais combiende fois vous
mage à mon sujet. Il n'est pas douteux que, si je me laissaismourir de êtes-vousmis en colère? Oh! cela m'est souvent arrivé, répondit maître
la façon dont vous l'entendez, il ne vous arrivât tout ce que vous crai- Chappellet,et je mérite vos reproches à cet égard ; mais le moyen de
gnez ; mais rassurez-vous,j'y mettrai bonordre. J'ai tant fait d'outrages se modérer à là vue de la corruption des hommes, qui violentles com-
a Dieu durant ma vie, que je puis bienlui en faire un autre à l'heure de mandements de Dieu et ne craignentpoint ses jugements? Oui, je le
ma mort, sans qu'il en soitni plus ni moins. Ayezsoin seulementdéfaire déclare à ma honte, il m'est arrivé de dire plusieurs fois le jour, au
venir ici un saint religieux, si tant esl qu'il y en ait quelqu'un, et puis dedans de moi-même: Ne vaudrait-il pas mieux être mort que d'a-
laissez-moi faire. Je vous réponds que toutira an mieux et pour vous voir la douleur de voir les jeunes gens courir les vanitésdu siècle, fré-
et pour moi. quenter les lieux de débauche,s'éloignerdes églises,jurer, se parjurer,
Ces parolesrassurèrent peu les Florentins ; ils n'osaient compter sur marcher, en un mot, dans les voies de perditionplutôt que dans celles
la promesse d'un tel homme.Us allèrent cependant dans un couvent de Dieu?—C'est là unesainte colère, dit alors le confesseur; mais n'en
de cordeliers, et demandèrentun religieux aussi saint qu'éclairé, pour avez-vousjamaiséprouvé qui vous ait portéà commettre quelquehomi-
venir confesserun Lombard qui était tombé maladechez eux. On leur cide, ou du moinsà dire des injures à quelqu'un, ou à lui faire d'autres
en donna,un très-versé dans la connaissancede l'Ecriture sainte, et si injustices?—Comment,mon père, vous qui me paraissezun hommede
rempli de piété et de zèle, que ses confrèreset tous les citoyensavaient Dieu,commentpouvez-vousparler ainsi? Sij'avais eu seulementla pen-
pour lui la plus grande vénération.Il se rendit avec eux auprès du sée de faire l'une de ces choses,croyez-vousqu'il m'eût si longtemps
malade, et s étant assis au chevet du lit, il lui parla avec beaucoupi laissé sur la terre? C'est à desvoleurset à des scélérats qu'il appartient
d'onction, et lâcha de lui inspirer du courage. Il lui demandaensuites de faire de telles actions, et je n'ai jamais rencontré aucunde ces mal-
s'il y avait longtemps qu'il ne s'était confessé.MaîtreChappellet,à quii heureux que je n'aie prié Dieu pour sa conversion.
peut-être cela n'était jamais arrivé, lui répondit : Mon père, j'ai tou- Que ce Dieuvous bénisse1 reprit alors le confesseur.Mais dites-moi.
jours été dans l'habitude de meoccasions
confesserpour le moins une foistoutesi mon cher fils, ne vous serait-il pas arrivé de porter faux témoignage,
les semaines,et dans certaines je l'ai fait plus souvent; maist contre quelqu'un? N'avez-vouspas médit de votre prochain? — Ou»
6 CONTES DE BOCCA.GE.

certes, mon révérend père, j?ai dit du mal d'autrui. J'avais jadis un | digne que j'en suis, de même que l'exlrême-onclion, afin que si j'ai
voisinqui, toutes les. fois qu il avait tiop bu, ne faisait que maltraiter j vécu en pécheur, je meure du moinsen bon chrétien.
sa femme sans, sujet. Touché de pitié pour celle pauvre créature^ je s Le saint homme lui répondit qu'il y consentait volontiers; il loua
crus devoir instruire ses parents de la brutalité de son mari. beaucoupson zèle, lui promit de faire ce qu'il désirait, et lui tint parole.
\ Au reste, continua le confesseur, vousm'avezdit que vous aviezété Les deux Florentins, qui craignaientfort que maître Chappellelne les
'marchand.N'avez-vousjamais trompé quelqu'un, commele pratiquent trompât, s'étaient postés derrière une cloison qui séparait sa chambre
assezsouventles gensde cet état? — J'en ai trompé un seul, mon père, de la leur, et, prêtant une oreille attentive, ils avaiententendu toutesles
car je me souviensqu'un homme m'apporta un jour l'argent d'un drap chosesque le malade disait au cordelier,dont quelques-unesfaillirentà
que je lui avaisvendu à crédit, et qu'ayantmis cet argent sansle comp- les faire éclater de rire. Quel hommeest celui-ci? disaient-ilsde temps
ter dans une bourse, je m'aperçus, un mois après, qu'il m'avait donné en temps. Quoi! r.i la vieillesse,ni la maladie, ni les approchesd'une
eiuatredeniers de pins qu'il ne fallait. N'ayant pu revoir cet homme, mort certaine, ni mêmela crainte de Dieu, au tribunal duquel il va com-
j en fis l'aumôneà son intention,après les avoir toutefoisgardésplus d'un paraître dans quelquesmoments, n'ont pu le détourner de la voiede l'i-
an. —C'est une misère, mon cher enfant, et vous files très-bien d'en niquité, ni l'empêcher de mouri? commeil a vécu? Mais, voyantqu'il
disposerde cette façon. aurait les honneurs de la sépulture, le seul objet qui les intéressât, ils
Le père cordelier fitplusieurs autres questionsà son pénitent. Celui-ci s'inquiétèrent fort peu du sort de son âme.
Peude tempsaprès, on porta effectivementlebonDieuàChappellet.Son
répondit à toutes à peu près sur le même ton qu'il avait répondu aux mal augmenta,et cet honnête homme mourut sur la findu même
précédentes. Le confesseurse disposait à lui donner l'absolution, lors- après avoir reçu la dernière onction.Les deux frères se bâtèrentjour, d'en
que maître Chappelletlui dit qu'il avait encoreun péché à lui déclarer. avertir les cordeliers, afin fissent les de ses
Quel est ce péché, mon cher fils?—Il me souvicut, répond le pé- et qu'ils vinssent, selon laqu'ils coutume, faire
préparatifs
des
obsèques,
du mort.
nitent, d'avoir fait nettoyer la maison par mon domestique un saint jour prières auprès
dedimancheou de fète.—Quecela ne vous inquiète pas, répliqua le mi- du couvent A cette nouvelle, le bon père qui l'avait confesséallatrouver le prieur
nistre du Seigneur: c'esl peu de chose.— Peu de chose, mon père I ne et (il assembler la communauté.Quand tous ses confrères
furent réunis, il leur fit entendre que maître Chappellelavait toujours
parlez pas de la sorte. Ledimanchemérite plus de respect, puisquec'est vécu saintement, autant qu'il avait
le jour de la résurrection du Sauveur du monde. pu en juger par sa confession,et
ne doutait pasque Dieu n'opérât par lui plusieurs miracles; il leur
N'avez-vousplus rien à me dire, monenfant?— Un jour, par distrac- qu'il persuadaen conséquencequ'il convenaitde recevoirle corps de ce.saint
tion, je crachai dans la maisondu Seigneur.A celte réponse, le bon reli- homme avec dévotion et révérence. Le prieur et les autres religieux,
gieuxse mil à sourire, et lui fit entendre que ce n'était point là un égalementcrédules, y consentirent,et allèrent tous solennellement,pas-
péché. Nous qui sommes ecclésiasiiijues,ajoula-t-il, nous y crachons ser la nuit en prières autour du mort. Le lendemain,velus de leurs au-
tous les jours. — Tant pis, mon révérend pèie; il ne convient pa; de beset de leur< grandesebappes, le livre à la main, précédésde la croix,
souiller par de pareillesvileniesle temple où l'on offre à Dieudes sacri- ils vont chercher ce corps saint, cl le portent en dans leur église,
fices.Aprèsavoir débitéencore quelque temps de semblablessornettes, suivis d'un grand concours de peuple. Le pompe l'avait coiifessé
notre hypocritese mil à soupirer, à répandre des pleurs ; car ce scélérat montaaussitôten chaire, et dit des merveillesdu père qui
mort, de sa vie, de ses
pleuraitquand il voulait. Qu'avcz-vousdonc, moncher enfant? lui dit le jeûnes, de sa chasteté,de sa candeur, de soninnocfiiceet de sa sainteté.
père, qui s'en aperçut.—Hélas!répondit-il,j'ai sur ma conscienceun (lé- Il n'oublia pas de raconter, entre autres choses, ce que le bienheureux
ché dontje ne me suis jamais confessé; et je n'ose vous le déclarer : Chappellet lui avait déclaré comme son plus
toutes les fois qu'il se présente à ma mémoire, je ne puis m'empêcher qu'il grand péché, el la peine
(. avait eue à lui faire entendre que Dieu pût le lui pardonner.
de verser des pleurs, désespérant d'en obtenir jamais le pardondevant Prenant p de là occasionde censurer ses auditeurs, il se tourne vers eux
Dieu.—A quoi pensez-vousdonc, mon fils, de parler de la sorte? Un et c s'écrie : Et vous, enfants du démon, qui, pour le moindresujet, blas-
homme fùt-il coupable de tous les crimes qui se sont commis depuis phémez ., le Seigneur, la Vierge sa mère, cl tous les saints du paradis,
que le mondeexiste, et de tous ceux qui se commettront jusqu'à la fin !pensez-vousque Dieupuisse vous pardonner? 11s'étendit beaucoup sur
des siècles,s'il en était repentant et qu'il eût la contrition que vous sa g charité, sur sa droiture et sur l'excessive délicatessede sa con-
paraissez avoir, serait sûr d'obtenir son pardon en les confessant, tant f
sciente. En un mot, il parla avec tant de force et d'éloquencede toutes
la miséricordeet la bonté de Dieusont grandes1Déclarezdonc hardiment ses j vertus, et lit un telle impressionsur l'esprit de ses auditeurs, qu'aus-
celui que vous avez sur le coeur.— Uélas! mon père, dit maître Chap- sitôt j après que le servicefut fini, on vit le peuple fondreen larmes sur
pellel, fondant toujours en larmes, ce péché est trop grand. J'ai iiiême j corps de Chappellet.Les uns baisaient dévotement ses mains, les
le
peine à croire que DieHveuille me le pardonner, à moins que par vos ,
autres déchiraient ses vêtements, et ceux qui pouvaienten arracher
prières nous ne m'aidiezà le fléchir. Déclarez-le,vous dis-je, sans rien un , petit morceau s'estimaientfort heureux. Pour que tout le monde put
craindre, je vous promets de prier le Seigneur pour vous. Le malade le j voir, on le laissa exposé tout ce jour-là; et quand lanuit fui venue,
pleurait toujoursilet gardaitdanssonsilence.Le
le silence.Il paraît peurassuré par ce discours; on , l'enterra avec distinction dans une chapelle.Dès le lendemain,il y
il pleureencore s'obstine père le presse, luiparle avec eut ( une grande aflluencede peuple sur son tombeau, les uns pour l'ho-
douceur, et fait de sonmieux pour lui inspirer de la confiance; mais il ,norer, les auti es pour lui adresserdes voeux; ceux-ci pour faire brûler
n'en obtientque des gémissementset des sanglots qui le pénètrent de des ( cierges, ceux-là pour appendreaux murs des images encire confor-
compassionpour le pénitent. Celui-ci,craignantd'abuser enfiu de sa pa- mes au voeuqu'ils avaient fait. Enfin, sa réputation de sainteté s'établit
tience : Puisque vous me promettez, lui dit-il en soupirant, de prier si bien dans tous les esprits, que, genre d'adversité qu'on
Dieupour moi, vous saurezdonc, mon père, voussaurez qu'étant encore éprouvât, on ne s'adressait quelque
presque plus à d autre protecteurqu'à lui. On
petit garçon, je maudis... ciel! qu'il m'en coûte d'acheverI je maudis le nommasaint Cha]ipeUel,eA 1on poussal'enthousiasmejusqu'à soute-
ma mère. Ce mot échappé,pleurs aussitôt de recommencer.Alors le nir que Dieuavait opéré par lui et opérait tousles jours des miracles.
confesseur,pour le calmer : Croyez-vousdonc, mon enfant, lui dit-il, Ainsi vécut et mourut Chapelet Duprat, mis au nombre des saints,
que ce péché soit si grand? Les hommes blasphèmentDieu tous les commevous venez de l'entendre. Je ne prétends pas nier qu'il ne puisse
jours, et cependant,quand ils se repentent sincèrement de l'avoir blas- effectivementjouir du sort des bienheureux,quelquedérégléeet corrom-
phémé, il leur fait grâce. Touvez-vousdouter après cela de sa miséri- pue qu'ait été sa vie. Dieu peut sans doute,par une grâce spéciale, lui
corde? Ayezdonc confiance en lui et cessez vos pleurs. Quandmême avoir fait sentir dans ses derniers moments l'énnrmite de ses crimes et
vous auriez été du nombrede ceux qui le crucifièrent, vous pourriez, l'avoir conduit à une contrition parfaite; mais comme nous n'en avons
avecla contrition que vousavez, espérer d'obtenir votre pardon. — Que aucune connaissance,et que nous ne pouvonsjuger que sur les
dites-vous? reprit avec vivacité maître Chappellet. Avoir maudit ma1 rences, je dis qu'il est plus naturel de le croire plonge dans les abîmes appa-
mère I ma pauvre mère qui m'a porté neuf mois dans son sein le jour de l'enfer que placé dansle paradis. Nousdevonsen celaadmirerla bonté
commela nuit; qui m'a porté plus de cent fois à son cou 1C'est un trop' infiniedu Créateur, qui ne laisse d'exaucer nos voeuxet nos prières,
et.il ne me sera jamaispardonné, si vous ne priez Dieu 1 pas
grand péché, lors même que nous prenons un de ses réprouvés pour notre médiateur
pour moi avectoute la ferveur dont vous êtes capable. auprès delui. Ainsiaiin que par sonsecoursnous puissions»ous garantir
Le confesseur,voyant que le maladen'avait plus rien à dire, le bénit t du fléau qui désolenotre patrie, et qu'il daigne conserver dans la joie
tl lui donnal'absolution,le regardant commele plus sageet le plus saintt notre société, nous louerons sans cesse sonsaint nom, nous l'invoque-
de tous les hommes, parce qu'il croyait comme mot d'Evangile tout ce; rons dans tous nos besoins, avec la fermeassurancequ'il exauceranos
qu'il avait entendu.Eh 1 qui ne l'aurait pas cru? Qui aurait pu imaginerr prières.
qu'un homme fût capable de trahir à ce point la vérité dans le dernierr Apresces mots, Pamphilese tut.
moment de sa vie? Mon fils, lui dit-il ensuite,j'espère que vous serez5
bientôt guéri avec l'aide de Dieu; mais, s'il arrivait qu'il voulût appeler
à lui votre âme pure et sainte, seriez-vous bienaise que votre corps fût
inhumé dansnoire couvent?— Oui,mon révérend père, et je serais bien
fâché qu'il le fût ailleurs, puisque vous m'avez promis de prier Dieu
pour moi, et que j'ai toujours eu pour votre ordre •
une vénération par-
ticulière. Maisj'attends de vous une autre grâce je vous prie, aussitôt
après que vous serez arrivé dans votre couvent, de me faire apporter, si
vous me le permettez toutefois, le vrai corps de notre Sauveur, que ;
vous avez consacréce matinsur .''autel. Je désire le recevoir, tout in- i
CONTES DE BOGCAGE.

peu dans les villes qu'il traversait,il arrivabientôt &Rome, ou il fut reçu' •
avec distinctionpar les juifs de cette capitale du monde chrétien:Pen-
NOUVELLE II. dant le séjour qu'il y fit, sans communiquerà personnele môtir dé Son
voyage, il prit de sages mesures pour connaître à fond la conduite du
pape, des cardinaux, des prélats et de tous les courtisans. Commeil ne
Lejntfconverti. manquaitni d'activiténi d'adresse, il vit bientôt par lui-même et par le
secours d'aulrui que, du plus grand jusqu'auplus petit, tous étaientcor-
rompus, adonnésà toutes sortes de plaisirs naturels et contre nature,
La. nouvellequePamphilevenait de conter ne fut point écouté sans n'ayant ni frein, ni remords, ni pudeur; que la dépravation des moeurs
avoirfait rire la compagnie.Elle fut surtout fort apjîlaudiedes daines; était portée à un tel point parmi eux, que les emplois,même,lès plus im-
mais à peine fut-elle achevée,que la reine, pour se conformerâ l'ordre portants, ne s'obtenaientque par le crédit descourtisaneset des gîtons.
établi, commandaà Néiphilc,qui était assise auprès de Pamphile, d'en Il remarquaencore que, semblablesà de vils animaux, ils n'avaientpas
dire une à sontour. Cette dame; qui n'était pas moinscomplaisanteque de honte de dégrader leur raison par desexcès de table ; que, dominés
Belle, répondit avecun sourire des plus gracieux qu'elle allait obéir, et par l'intérêt et par le démonde l'avarice, ils employaientles moyensles
elle débuta de là sorte. plus bas et lés plus odieuxpour se procurer de ; qu'ils trafi-
L'histoire que monsieurvient de raconter fait voir que Dîeu est plein quaient du sang numain, sans respecter celui des l'argent chrétiens; qu'on fai-
d'indulgencepour nos erreurs, quand elles prennent leur source dans des sait deschosessainteset dés
divines, prières, des indulgences,dès béné-
choses supérieures à notre faible intelligence.Le récit que vousallezen- fices, autant d'objets de commerce,et qu'il y avait plus de courtiers en
tendre vous prouveraque la patienceavec laquelleil souffreles désor- ce genrequ'à Paris, en fait de draps ou d'fiulresmarchandises.Gequine
dres publics de ceux qui, par état, sont obliges de nous édifier par des l'étonna pas moins, ce fut de voirdonnerdesnomshonnêtesà toutesces
exemplesdé vertu, est une dès plus fortes preuves de la vérité de notre infamies,pour jeter une espèce de voilesur leurs crimes. Ils appelaient
religion. soin de leur fortune la simonieouverte; réparation des forces, les excès
de table dans lesquelsils se plongeaient,commesi Dieu, qui lit jusque
dansles intentionsdescoeurscorrompus, ne connaissaitpas la valeur des
J'ai entendu dire, mesdames,qu'il y avait autrefoisà Paris un fameux termes, et qu'on pût le tromper en donnant aux choses des noms diffé-
marchand d'étoffesde soie, nommé Jcannot de Chevigny, aussi esti- rents de leur véritable signification.
mable par la franchiseet la droiture de son caractère que par sa pro- Cesmoeursdéréglées des prêtres de Romeétaient bien capablesde ré-
bité. Il était l'intime ami d'un très-riche juif, marchand comme lui, et volter le juif, dout les principes et la conduiteavaient pour basela dé-
non moinshonnêtehomme.Commeil connaissaitmieux que personneses cence, la modérationet la vertu. Instruit de ce qu'il voulaitsavoir, il se
bonnes qualités : Quel dommage,disait-il en lui-même, que ce brave hâta de retournerà Paris. Dèsque Jeannot est informe de son retour, il
homme lût damné! Il crut donc devoir charitablementl'exhorter à va le voir; et, après les premierscompliments,il lui demanda,presqueen
ouvrir les yeux sur la faussetédesa religion, qui tendaitcontinuellement tremblant, ce qu'il pensait du saint-père, des cardinaux,'et généralement
à sa ruine, et sur la vérité de la nôtre, qui prospérait tous les jours. de tous les autres ecclé^-iastiques qui composaientla cour de Rome? Que
Abrahamlui répondit qu'il ne connaissaitde loi si sainte ni meilleure Dieules traite coinmoils le méritent, répondit le juif avec vivacité; car
que la judaïque ; qu'étant né dans celle loi, il voulaity vivre et mourir, .tu sauras, mon cher Jcannot, que si, commeje puis m'en flatter,j'ai bien
et que rien ne serait jamais capablede le faire changer de résolution. 'jugé doco que j'ai vu et entendu, il n'y a pas un seul prêtre à Homequi
Cette réponse ne refroidit point le zèle de Jcannot. Quelquesjours 1jait do la piété, ni une bonneconduite, mémoà l'extérieur.11 m'a semblé
après il recommença ses remontrances; il essayamêmede lui prouver, au contraire que lo luxe,l'avarice, l'intempérance,et d'autres vices plus
par des raisons telles qu'on pouvaitles attendre d'un homme de sa pro- criants encoro,s'il est possible d'en imaginer,sont en si grand honneur
fession, la supérioritéde la religionchrétiennesur la judaïque; et, quoi- auprès du clergé, que la cour de Rome est bien plutôt, selon moi, le
qu'il eût affairé à un liômmcirès-éclairésur les objets de sa croyance, il foyer de l'enfer quo !e centre de la religion. On dirait que le souverain
ne tarda pas à se faireécouteravec plaisir. Déslors il réitéra ses instan- pontife et les auires prêtres, à son exemple, no cherchent qu'à la dé-
ces. MaisAbraham se montrait toujours inébranlable.Les sollicitations au lieu d'en ôlro les soutiens et les défenseurs; mais commeje
d'une part et les résistancesde l'autre allaient toujours leur train, lors- vois qu'en dépit de leurs coupables efforts pour la décrieret l'éteindre,
quVnlin le juif, vaincu par la constancede son ami, lui tint un jour le Ilruire,
elle ne fait quo s'étendrede plus en plus et devenir tous les jours plus
discours nue voici: florissante,j'en conclusqu'elle est la plus vraie, la plus divine de toutes
Tu veux donc absolument,moncher Jcannot, que j'embrasse ta reli- et que l'Iîspnt-Saint la protège visiblement. Ainsi,,jo t'avoue franche-
gion'.'Ehbien! je consensde merendre à les désirs, mais à une condition, ment, mon cher Jcannot, que co qui me faisait résister à tes exhorta-
c'est quej'irai â Homepour voircelui que tu appellesle vicairegénéral de tions est précisémentco qui me dolcrminoaujourd'hui à me fair-i chré-
Dieusur la terre, et étudier sà'comlùitcet ses moeurs,de même que cel- tien. Allons donc de co pas à l'égiise, afin que j'y reçoivele baptême
les des cardinaux. Si, par leur manière de vivre,je puis comprendreque selonles rits prescritspar la s'iiutc religion.
ta religion soit meilleure que'la mienne (commetu es venu à bout de Le bon Jeannot, qui s'attendait à une conclusionbien différente, fit
me le persuader),je te jure que je ne balanceraiplus à me faire chré- éclaterla plus vivejoie quandil l'eut entenduparler de la sorte. Il le con-
tien ; mais si je remarque lé contraire de ce que j'attends, ne sois plus duisit à l'églisede Noire-Dame,fut son parrain, le fit baptiser et nommer
étonnési je persiste dans l'a religionjudaïque et si je m'y attache davan- Jean. 11l'adressaensuite à des hommeslrès-éclalré3qui achevèrentson
tage. instruction. Le nouveau converti fut ciié depuisce jour commeun mo-
Le bon Jeannot fut singulièrement affligé de ce discours. 0 ciell dèle de toutesles vertus.
disait-il, je croyais avoir converticet honnête homme, et voilà toutes
mes peines perdues! S'il va à Home,il ne peut manquer d'y voir la vie
scandaleusequ'y mènent là plupart des ecclésiastiques,et alors, bienloin
d'embrasserle christianisme,il'deviendrasansdoute juif quejamais.
Puis se tournant vers Abraham: Eh! mon. ami, plus lui dit-il, pourquoi NOUVELLEIII.
prendre la peine d'aller à Rome et faire là dépense d'un si long voyage?
Outre qu'il y a tout à craindresur mer et sur terre pour un hommeaussi
riche que toi, crois-tu qu'il manqueici de gens pour te baptiser? Si par
hasard il te reste encore des doutessur la religionchrétienne, où trou- Lestroisanneaux.
: veras-lu <lésdocteurs plus savants et plus éclairésqu'à Paris ? En est-il
ailleurs qui soientplus en état de répondre à tés questionset de résoudra
toutes "es difficultésque tii peux proposer? Ainsi ce voyage est très- ! Le conte de la belle Néiphile fut généralementapprouvé.Après quel-
iralile. Imagine-toi; mon cher Abraham;que tes prélats de Rome sont ques réflexionsauxquellesil donna lieu, la reine fit signe a Philoméneda
"semblablesà ce que tu vois ici, et peut-être meilleurs,étant plus près par'er, et celtedamecommençaen ces termes:
du souverainpontife,et vivant,pour ainsi dire, sous ses yeux. Si tu veux La nouvellede madame Néiphilerrie fait souvenir d'une circonstance
donc suivre mon conseil,mon cher ami, tu remettras co voyage à Une très critique où se trouva jadis Unautre juif. L'adressé avec laquelle il
autre fois, pour un temps de jubilé, par exemple, et alors je pourrai so ti a d'affairepourra vous apprendre, mesdames,la manièrede répon-
peut-être l'accompagner. dre aux qu'estionsembarrassantes.Du reste, après les beauxdiâcoursque
Je veux croire, mon cher Jeannot,réponditle juif,que les chosessont nous venons d'entendre sur la bonté infinie de Dieuet sur la vérité de
telles que tu le dis: mais pour te déclarernettementma penséeetne pas notre religion, il sera^je pense, à proposdé Supprimerles réflexions,et
t'abuser par ds vains détours,je ne changeraijamais de religion,à moins de se borner désormais,dans nos histoires*aux aventuresdes hommes. ,
que je ne fasse ce voyage. Le convertisseur,voyant que ses remon- Vousdevezsavoir, aimablescompagnes,que - si là-sottiseentraîne sôu"j
trancesferaient vaines,ne s'obstinapas davantageà combattrele dessoin vent les gens en place et élevésen dignités dans des événementsmalheu|
de son ami. D'ailleurs,commeil n'y mettait rien du sien, il ne s'en in- reux, tels que l'ignominieet la misère, le bon sens, en revanche,sauvt.
'quiét'apas plus qu'il ne fallait; mais il n'en demeura pas monïs côii- les gens sages des dangers auxquels ils se trouvent quelquefoisexposés,
'Vaihcuque son prosélyte lui échapperaits'il voyait une fois la cour de et leur assure un parfait repos. S'il s'agissait de prouver ici la première
Tftmëi ''!• de ces propositions,une foule d'exemplesqui se renouvellenttous les
Le juif ne perdit point de empapour se mettre en route; et l'arrêtant jours viendraientà l'appui de cette vérité; niais ce n'est pas lit le but que
6 CONTES DE BOCCAGE.

je me suis proposé dans ce récit : mon unique objet, dans ce moment,


est de vous prouver, par un seul fait et en peu de mots, que le bon sens
est ce qu'il y a de plus précieuxdans la vie, et qu'il nous est d'un grand NOUVELLEIV
secourspour nous garantir des accidentsfâcheux.

ie péchérrartogô.
Saladin fut un si grand et si vaillanthomme, que sonmérite l'éleva
non-seulementàla dignitéde Soudande Eabylone,mais lui fit remporter
plusieurs vicloires éclatantes sur les chrétiens et sur les Sarrasins. MadamePhiloméne eut à peine achevéde conter son histoire, que
Commece.prince eut diverses à
guerres soutenir, que et d'ailleurs il était Dionéo, son plus proche voisin, voyant que c'était à son tour de dire la
il
naturellement magnifiqueet libéral, épuisa ses trésors. De nouvelles sienne, n'attendit pas les ordres de la reine pour prendre la parole, et
affaireslui étant survenues, il se trouva avoir besoind'une grossesomme voicide quellemanière il débuta.
d'argent: et, ne sachant où la prendre, parce qu'il la lui fallait promp- Commevotre intention, en contant des histoires, est de passer agréa-
tement, il se souvint qu'il y avaitdans la ville d'Alexandrieun riche juif blementle temps,je pense, mesbelles dames,qu'il est libre à chacun de
nommé Melchisédechqui prêtait à usure. Il jeta sesvues sur lui pour nous de raconter celle qu'il croit la plus propre à remplir cet objet. Tel
sortir d'embarras. 11ne s'agissaitque de le déterminerà lui rendre ce était le sentimentde notre reine, avant qu'elle fût revêtue de son auto-
service; mais c'était là en quoi consistaitla difficulté; car ce juif était rité, et je n'imaginepas qu'elle ait changé d'avis à cet égard. J'oserai
l'homme le plus intéressé et le plus avare de son temps, et Saladinne donc, sans craindre le moindre blâme, vous en raconter une plus gaie
voulait point employerla force ouverte.Contraintcependantpar la né- que celles que vous venezd'entendre.Vousavez vu par quels sages con-
cessité, et prévoyant bien que Melchisédechne donneraitjamais de son seils Jeannot de Chcvignysut convertirle juif Abraham, et avec quelle
bon gré l'argent dont il avait besoin,il s'avisa, pour l'y contraindre, présenced'esprit le juif Melchisedecsut se garantir des surprises de Sa-
d'un moyenraisonnableen apparence.Pour cet effet, il le mande auprès ladin ; vousallez voir à présentpar quelle adresseun moineesquiva une
de sa personne, le reçoit familièrementdans son palais, le fait asseoir punition très-dure qu'il avait bien méritée.
auprès de lui, et lui lint ce discours : Melchisédech,plusieurs personnes
m'ontdit que tu as de la sagesse,de la science, et que tu es surtout très-
versé dans les chosesdivines; je voudraisdonc savoirde toi laquelle de Dansle pays de Lunigiane,qui n'est pas fort éloignédu nôtre, se trouve
cestrois religions, la juive, la mahométaneet la chrétienne, te paraît la un monastèredont les religieux étaientautrefoisun exemplede dévotion
meilleureet la véritable? et de sainteté. Versle temps qu'ils commencèrentà dégénérer, il y avait
Le juif, qui avaitautant de prudence que de sagacité,compritque le parmi eux un jeune moine, entre autres, dans qui les veilleset les austé-
. Soudanlui tendaitun piège,et qu'il serait infailliblementpris pour dupe ritésne pouvaientréprimer l'aiguillonde la chair. Etantun jour sorti sur
s'il donnaitla préférence à l'une de ces trois religions. Heureusementil l'heure de midi, c'est-à-dire pendant que les autres moines faisaientleur
ne perdit point la tête, et avec une présence d'esprit singulière : Sei- méridienne,et se promenant seul autour de l'église, située dans un lieu
gneur, lui dit-il, la questionque vous daignez me faire est belle el de fort solitaire, le hasard lui fit apercevoir la fille de quelque laboureur
la plus grande importance; mais pour que j'y réponde d'une manière du canton, occupée à cueillirdes herbes dans les champs. La rencontre
satisfaisante,permettez-moide commencerpar un petit conte. de cette filleassezjolie et d'une taille charmante, fit sur lui la plus vive
« Je me souviensd'avoirplusieurs fois ouï dire que, dansje ne saisquel impression. 11 l'aborde, lie conversationavec elle, lui conte des dou-
pays, unhommerichect puissantpossédait,parmi d autres bijouxprécieux, ceurs, et s'y prend tellementbien, qu'ils sont bientôtd'accord.Il la mène
un anneau d'une beautéet d'un prix inestimable.Cet hommevoulantse dansle couvent, et l'introduit dans sa cellule, sans être aperçu de per -
faire honneurde ce bijouxsi rare, formale desseinde le faire passer à ses sonne. Je vous laisseà penser les plaisirs qu'ils durent goûter l'un et
successeurscommeun monument de son opulence,et ordonna, par son l'autre; tout ce que je me permettrai de vous dire à ce sujet, c'est que
testament, que celui de ses enfanls mâles qui se trouverait muni de cet leurs transports étaientsi ardents et si peu mesurés,que l'abbé, qui avait
anneau après sa mort, fût tenu pour son héritier, el respecté commetel fini son sommeel qui se promenait tranquillement dans le dortoir, fut
du reste de sa famille. Celuiqui reçut de lui cet anneaufit pour ses suc- frappé, en passant devant la celluledu moine, du bruit qu'ils faisaient.
cesseursce que son père avait fait à son égard. En peu de temps ce bijou Il s'approcha tout doucementde la porte, prêta une oreille curieuse, et
passa par plusieurs mains, lorsqu'enfinil'tomba dans cellesd'un homme distinguaclairement la voix d'une femme. Son premier mouvementfut
qui avaittrois enfants, tous trois bien faits, aimables, vertueux, soumis de se faire ouvrir; mais il se ravisa, et compritqu'il valait beaucoup
a ses volontés, et qu'il aimait également. Instruits des prérogatives ac- mieux, de toute façon, qu'il se retirât dans sa chambre, sans mot dire,
cordées au possesseur de l'anneau, chacun de ces jeunes gens, jaloux en attendant que le jeune moine sortît.
de la préférence, faisaitsa cour au père, déjà vieux, pour tâcher de l'ob- Quoiquecelui-cifût fort occupéet que le plaisir l'eût presquemis hors
tenir. Le bon homme, qui les chérissaitet les estimait autant l'un que de lui-même,il crut, dans un intervalle de repos, entendre dansle dor-
l'autre, et qui l'avait successivementpromis à chacun d'eux, était fort toir quelques mouvementsde pieds. Danscette idée, il court vite, sur
embarrassé pour savoir auquel il devait le donner. Il aurait voulu les la pointe des siens, à un petil trou, et il voit que l'abbé écoutait. Il ne
contenter tous trois, et son amour lui en suggérale moyen. 11s'adressa douta point qu'il n'eût tout entendu, et il se.crut perdu. La seuleidéedes
'secrètementà un orfèvretrès-habile,et lui fit fairedeuxautresanneauxqui reproches et de la punition qu'il allait subir le faisait trembler. Cepen-
lurentsi parfaitementsentblablesau modèle,quelui-mêmene pouvaitplus dant, sanslaisser apercevoirson trouble et son chagrin à sa maîtresse, il
distinguer les fauxdu véritable. Chaqueenfant eut le sien. Après la mort cherche dans sa têle un expédientpour se tirer aux moindres frais de
du père, il s'éleva, commeon le pense bien, de grandescontestationsentre cette cruelleaventure. Après avoirun peu rélléchi, il en trouvaun assez
les trois frères. Chacun en particulier se croit des droits légitimesà la adroit, mais plein de malice, qui lui réussit à merveille. Feignant de ne
succession: chacun se met en devoirde se faire reconnaître pour héri- pouvoirgarder plus longtempsla jeune paysanne: Je m'en vais, lui dit-
tier et en exiger les honneurs. Refusde part el d'autre. Alorschacun de il, m'occuper des moyens de te faire sortir d'ici sans être vue d'âme
son côté produit son titre : maisles anneauxse trouventsi ressemblants, qui vive; ne fais point de bruit et n'aie aucune crainte; je serai bientôt
qu'il n'y a pas moyen de distinguerquel est le véritable. Procès peur la de retour. Le moinesort, ferme la porte a double tour, va droit à la
succession; mais ce procès, si difficileà juger, demeurapendant et pend chambrede l'abbé, lui remet la clef de sa cellule,ainsi que chaque reli-
encore.» gieux le pratique quand il sort du couvent, et lui dit d'un air très-tran-
11en est de même, seigneur,des lois que Dieuà donnéesaux trois peu- quille : Commeil ne m'a pas été possiblece matin de faire transporter
ples sur lesquelsvousm'avezfaitl'honneur de m'interroger : chacuncroit tout le bois qu'on a coupédansla forêt, je vaisde ce pas, mon révérend
être l'héritier de Dieu,chacun croit possédersa véritable loi et obser- père, faire apporter le reste, si vousme le permettez.
ver sesvrais commandements.Savoirlequeldes trois est le mieux fondé Cettedémarcheprouva à l'abbé que le jeune moine était bien loin de
dans ses prétentions, c'est ce qui est encore indécis, et ce qui, selon soupçonnerd'avoir été découvert. Charméde son erreur, qui le mettait
toute apparence,le sera longtemps. à portée de se convaincreplus évidemmentde la vérité, il fit semblant de
Saladinvit par cette réponseque le juif s'était habilementtiré du piège tout ignorer, prit la clef, et lui donna permission d'aller au bois Dès
qu'il lui avait tendu. Il compritqu'il essayerait vainementdelui en ten- qu'il l'eut perdu de vue, il rêva au parti qu'il devait prendre. La pre-
dre de nouveaux. Il n'eut d'autre ressource que de s'ouvrir à lui : ce mière idée qui lui vint dans l'esprit fut d'ouvrir la chambredu coupable
qu'il fit sans détour.Il lui exposale besoin d'argent où il se trouvait, et en présencede tous les moines, pour qu'ils ne fussent pas ensuite éton-
lui demanda s'il voulait lui en prêter. Il lui apprit en même tempsce nés de la dure punition qu'il lui ferait subir; mais réfléchissantque la
qu'il avait résolu de faire dans le cas où sa réponse eût été moins sage. fille pouvait appartenir à d'honnêtes gens, et quemême ce pouvaitêtre
Le juif, piqué de générosité, lui prêta tout ce qu'il voulut; et le soudan, une femmemariée, dont le mari méritait des égards, il crut devoir,avant
sensiblea ce procédé, se montra très-reconnaissant.11ne se contenta pas toutes choses, aller lui seul l'interroger, pour iriser ensuite au meilleur
de rembourser le juif, il le combla encore de présents, le retint auprès parti qu'il y aurait à prendre. 11 va donc trouver la belle prisonnière,
de sa personne,le traita avecbeaucoupde distinction,etl'honora toujours cl ayant ouvertla celluleavec précaution,il entre et ferme la porte sut
de sonamitié lui.
Quand la fille, qui gardait un profond silence, le vit entrer, elle fut
tout interdite, toute honteuse, et redoutant quelqueterrible affront, elle
se mit à pleurer. L'abbé,qui la regardait du coin de l'oeil, étonné de la
trouver si jolie, fut touché de ses larmes; et l'indignationfaisantplace4
CONTES DE BOCCACE. 9

la pitié, il n'eut pas la force de lui adresser le moindrereproche. Le dé- les 1 hommes donnentune preuve d'esprit et de bon sens, en cherchant
mon est toujours aux trousses des moines: il profite de ce moment de ài se faire aimer des femmesd'une plus haute extractionqu'eux, les fem-
faiblessepour tenter celui-ci, et tâchede réveiller en lui les aiguillonsde mes i ne sauraient, au contraire, prendre trop de précautionspour se ga-
la chair. Il lui présente l'image des plaisirs qu'a goûtés son jeune con- i
rantir de l'amour des hommesd'une naissanceou d'un ran» ÏÏ-dessusdu
frère, et bientôt,malgré les rides de l'âge, l'abbé, éprouvantle désir d'en leur. 1
goûter de pareils, se dit à lui-même: me
Pourijuoi sans priverais-jcd'un bien
qui s'offre à moi? Je souffre assez de privations y ajouter encore
celle-là. Mafoi, cette fille est tout à fait charmante! Pourquoin'essaye- Le marquis de Monlferratfut un des plus grands et des plus valeu-
rais-pointde la conduire â încs-fins?Qui le saura? qui pourra jamais en reux capitaines de son temps. Son mérite l'ayant élevé à la dignité de
être instruit? Péché secret està demi pardonné.Profitons doncd'une for- de
gonfalonier l'Eglise, il tut obligé, en celle qualité, de faire le voyage
tune qui ne reviendrapeut-être jamais, etne dédaignonspoint un plaisir d'outre-mer avecune grosse armée de chrétiens qui allaientconquérir la
quele ciel nous envoie.11s'approche alors de la belle affligée, et pre- terre sainte. Un jour qu'on parlait de ses hauts faits à la cour de Phi-
nant un tout autre air que celui qu'il avait en entrant, il chercheà la le
lippe Borgne, roi de France, qui se disposaità faire le même voyage,
tranquilliser, en la priant avec douceur de ne point se chagriner : un courtisans'avisa de dire a»'l" 'y avait pas sous le ciel un plus beau
Cessezvos pleurs, mon enfant, je comprendsque vousavez été séduile: couple que celui du marquis i' !; la marquise sa femme, et qu'autant
ainsi ne craignezpoint que je vous fasse aucun tort; j'aimerais mieux le mari l'emportait par ses grandes qualitéssur les autres guerriers, au-
m'en faire à moi-même.Il la complimentaensuite sur sa taille, sur sa tant la marquise était supérieure auxautres femmespar sa beauté et sa
figure, sur ses beaux yeux ; et il s'exprima de manière el d'un ton à lui vertu.
laisser entrevoir sa passion.On juge bien que la fille, qui n'était ni de Ces paroles firent une telle impressionsur l'esprit du roi, que, sans
fer ni de diamant, ne fit pas une longue résistance.L'abbé profile de sa avoir jamais vu la marquise, il conçut dés ce momentde l'amourpour
facilité pour lui faire mille caresses et mille baisersplus passionnésles elle. Commeil était alors sur le point de partir pour la Palestine,ii ré-
uns que les autres. Il l'attire ensuite près du lit, et, dans l'espoir de lui solutde ne s'embarquerqu'à Gênes,afin qu'allant par terre jusqu'à celte
inspirer de la hardiesse, il y monte le premier. Il la prie, la sollicite de ville, il eût occasion de passer par Monlferrat et d'y voir celte belle
suivre son exemple.eequ'elle fit, aprèsquelquespetites simagrées.Mais personne. 11se llatlait au'a la faveur de l'absence du mari, il pourrait
croirait-on que levieux panard, sous prétexte de ne point la fatiguer du obtenir d'ellece qu'il desirait.
poids de sa révérence, qui, à la vérité, n'était pas maigre, lui fit prendre Philippe ne tarifa pas d'exécuterson projet. Après avoir fait prendre
une posturequ'il aurait du prendre lui-même,et que d'autres que lui n'au- les devantsà ses équipages,il se mit en route avec une petite suite do
raient certainementpas dédaignée. gentilshommes.Aune journée du lieu qu'habitait la marquise, il lui en-
Cependantle jeune moine n'était point allé au bois, il n'en avait fait voya dire qu'il irait dîner le lendemain chezelle.La dame, prudente et
que le semblantet s'était caché dans un endroit peu fréquenté du dor- sage, répondit qu'elle était très-sensibleà cet honneur, et tiu'clle ferait
toir. Il n'eut pas plutôt vu le révérend père abbé entrer dans sa cellule, de sonmieux pour le bien recevoir. Cettevisite dé la part d un si grand
qu'il fut délivré de toutes craintes ; il comprit, dès ce moment, que le .monarque,qui ne pouvaitignorerque son mari était absent,parut d'abord
tour plein de malice qu'il avait imaginéaurait son entier effet. Pour en l'inquiéter. Elle n en devinaitpas le motif; mais après y avoir un peu
être convaincu,il s'approcha tout doucementde la porte, et vit, par un ellene douta point que la réputation de sa beauté ne lui attirât
la
petit trou qui n'était connu que de lui seul, tout ce qui se passa entre Irêvé, celte distinction. Cependant,pour soutenirla dignité de son rang, elle
lille et le très-révérend père. résolut de lui rendre tous les honneurs possibles.Elle fit assemblerles
Lorsque l'abbé en eul pris à son aise avec la jeune paysanne, et qu'il gentilshommesdu canton,pour régler par leur conseilce qu'il conve-
fut convenuavecelle de ce qu'il se proposait de faire, il la quitta, refer- nait de faire en pareil cas; mais elle ne voulut confier à personne le
ma la porte à clef et se relira dans sa chambre. Peu de temps après, sa- soin du festin ni le choix desmets qui devaient être servis. Elle donna
chant que le moine était dans le couvent,et croyanttout bonnementqu'il ordre qu'on prit toutes les gelinottesqu'on put trouver, et commanda
revenait du bois,il l'envoyaproniplcnientchercherdans l'intention de le â ses cuisiniersde les déguiser du mieux qu'ils pourraient, et d'en faire
réprimander vivementet le faire mettre en prison, pour se délivrer d'un plusieurs servicessans y ajouter aucuneautre viande.
rival et jouir seul de sa conquête. Dés qu'il le vit entrer, il prit un visage Leroi ne manqua pas d'arriver le lendemain, comme il l'avait fait
sévère. Quandil lui eut lavé la tète d'importance,et qu'il lui eut dit la pu- dire, et fut honorablement reçu chez la marquise. 11fut enchanté de
nition qu'il lui réservait, le jeune moine, qui ne s'était point,déconcerté, l'accueil qu'elle lui fit; et voyant que sa beauté surpassait encore co
lui répondit aussitôt: Montrès-révérendpère, je ne suis pas assezancien que la renomméelui en avait appris, son amour augmenta à proportion
dans l'ordre de Saint-Benoitpour en connaître encoretoutes les régies. êtescharmes qu'il lui trouvait. Il la loua beaucoup, et ses compliments
Vousm'avez bien appris les jeûnes et les vigiles; mais vous ne m'aviez n'étaient qu'une faible expressiondes feux qu'il éprouvait.Pour se dé-
point encore dit que les enfants de Saint-Benoitdussent donner auxfem- lasser, il se relira ensuite dans l'appartement qu'on lui avaitpréparé ; et
mes la prééminenceet s'humilier souselles; à présent que Votre Révé- l'heure du dîner étant venue, Sa Majestéet la marquise se mirent seulsà
rence m'en a donné l'exemple, je vous promets de n'y manquerjamais, une mêmetable.
si vous me pardonnezmon erreur. La.bonne chère, les vins choisis et excellents, le plaisir d'être au-
Le père abbé, qui n'était pas sot, comprit tout de suite que le moine près d'une belle femme qu'il ne se lassait pointde regarder, transpor-
en savait plus long que lui, et qu'il devaitavoirvu tout ce qu'il avait fait taient le roi. S'étant loutcfeiisaperçu, â chaque service, qu'on ne lui
avec la fille. C'est pourquoi, tout honteux de sa propre faute, il n'osa servait tpuedes poules, préparées, à la vérité, de diversesmanières, il
lui fairesubir une punition qu'il méritait aussi bien que lui. 11lui par- parut un peu surpris de celte affectation.11avait remarqué que le pays
donnadonc de bon coeur, et lui imposa silence sur tout ce qui s'était produisait d'autres espèces de volailleset même du gibier, et il ne pou-
passé. Ils prirent ensembledes mesurespour faire sortir la fillesecrète- vait douter qu'il n'eût dépendude la damede lui en faire servir. L'esprit
ment du monastère,et vraisemblablementpour l'y faire rentrer plusieurs de galanterie,qui le conduisait,l'empêchacependantde témoigneraucun
autres fois. mécontentement.11se félicitamêmede trouver dans cette multiplicitéde
meis composésd'une seuleet même viande,l'occasionde lâcher quelques
gentillessesà la marquise. Madame,lui dit-il avecun air riant, est-ceque
dans ce pays seulementlespoules naissentsans coq?faisantsans douteal-
lusion à ce que, dans cette quantité de poules, il n'avait trouvé ni pou-
let, ni chapon. Madame de Monlferrat comprit très-bien le sens de
NOUVELLE V. cette demande, et, voyantque c'était là le momentde lui faire connaître
ses dispositions, elle lui répondit avec courage et sur-le-champ: Mon,
sire; mais les femmesy sont faites comme partout ailleurs, malgré la
Lesgelinotte!!. différence que mcltent entre elles les habits et les dignités.
Le roi, sentanttoute la force de cette réponse,comprit alors le dessein
s'était proposéla marquiseen lui faisant servir tant de gelinottes.
Lanouvelleque racontaDionéoblessatellementla pudeurdes dames, que Il vit, dès ce moment, qu'il était inutile d'aller plus avant; que ses
qu'ellesne purent d'abord s'empêcherde rotigir. Plusieursfurent tentées soins seraient perdus avec une dame de cette trempe, et que ce n'était
de l'arrêter ; mais se regardant ensuiteles unes les autres, peu s'en fallut pas là le cas d'employerla violence. Il se reprocha a lui-même de s'être
qu'elles n'éclatassentde rire. Elles se retinrent pourtant, et écoutèrent enflammétrop légèrement, el jugea que le meilleur parti pour son hon-
le reste, en se contentantde sourire intérieurement.Maisquand le récit neur était de tâcher d'éteindre son feu, en renonçant aux
fut achevé, elles crurent devoir reprocher à Dionéoson peu de retenue, flatteuses espérances
qu'il avait conçues. C'est pourquoi il renonça au désir de l'a-
et lui firent entendrequ'il ne convenaitpoint de conter de pareilleshis- de peur de s'exposerà de nouvellesreparties II ne fut
toires devant des femmes. Après quoi, la reine, se tournant vers Fla- gacer davantage,
pas plutôt sortit de table, qu'afin de mieux cacher le motif de sa crimi-
mette, assisesur l'herbe à côtéde lui, ellelui commandade suivre l'or- nelle visite, il reprit tout de suite le cheminde Gênes,et remerciala
dre prescrit ; et cette dame, sans se faire prier davantage, commençade marauise des honneurs qu'il en avait reçus.
la sorte avecun visageriant.
Je suis charméequela nouvelle qu'on vient de raconter nous ait mis
sur le chapitre des reparties ingénieuses.Je vais vous en rapporter une
laite par une femmede aualite, dont l'exemple vous montrera que, si
10 TES DE BOCCACE.

lui, qui sentit que c'était un trait contre l'avariceet l'hypocrisie des
moines, et un reproche, indirect de sa conduite,en fut piquéau vif, et
VL
NOUVELLE aurait volontiers intentéun secondprocès an bonhomme,s'il n'eût craint
de révolter le public, qui l'avait déjà blâmé au sujet du premier. Il lui
commanda,dans son dépit, de s'éloigner, de ne plus se représenter de-
Centpourira.' vant lui, et lui permit de vivre désormaistout commeil l'entendrait.

Toutela compagnie donna des éloges à la sagesse de la marquisede


Monlferrat,et admirala leçon pleinede délicatessequ'elle avait faiteau
roi de France. Après cela, Emilie, qui était assise à côtéde Flamctfe,
n'attendant que l'ordre de la reine pour remplir sa tâche, ne l'eut pas VII.
NOUVELLE
plutôtreçu, qu'avec celte sagesse qui lui était ordinaire,elle commença
ainsi:
Je ne veux pas non plus, mesdames, -v-^ersoussilencela leçon qui Ledînerdel'abbé.]
fut farte par un hommedu monde à un religieux rongé d'ambitionet
d'avarice. Cetrait estaussi plaisant que digned'être loué.
_Lanouvelled'Emilie, et les grâces infiniesdontelle accompagnason
récit, enchantèrentla reine cl toute la société; on ne se lassait point sur-
Il n'y a pas longtemps, que, dans noire ville vivait un cordelier qui tout d'admirerle bonmot de l'homme qu'on avaitaffublé d'une croix.
avait la charge d'inquisiteur de la foi. Quoiqu'ils'efforçâtde passer pour Apresqu'on eut bien ri, et que chacuneut faitsilence, Philostrate,dont
un homme plein de sainteté et de zèle pour la religion chrétienne, le tour était venu de conter la sienne, entra en matièrepar cesréflexions:
commec'est assezl'usage parmi ces messieurs, il était néanmoinsbeau- On est toujours louable, mesdames, dit-il, de frapper au but, même
coupplus ardent à rechercher ceuxqui avaientla bourse pleine que ceux lorsqu'il est stable et immobile; mais il faut convenirqu'on a bien plus
qui sentaientle poisonde l'hérésie. Lehasard1-jifil rencontrer un homme, de mérite de l'avoir atteint, quand on n'a pas eu la facilitéde disposer
plus riche d'écus que de science,qui, se trouvant un jour dans une so- son coup, cl qu'on a tiré, pour ainsi dire, à la volée.Lesmoines, par
ciété, la lètc échauffée par le jus de la treille ou par un excèsde satis- exemple,prêtent si fort les lianes aux traits delà censureel de la plai-
faction, s'avisa de dire, par simplicité plutôt que par manque de foi, santerie, qu'on peut tirer sur eux de toutesses forces, commeà un but
qu'il avait de si bonvin dans sa cave, que Dieu mêmeen boirait, s'il affermide tous côtés par leurs mauvaises moeurs,et auquel il est Irès-
était au monde. Ce prnpo< fut bientôt rapporté à l'inquisiteur, qui, facilede frapper. Ce n'est pas que je ne loue beaucoupla manièredont
connaissant les riches facultésde celui qui l'avait tenu, fondit impé- le eroisé s'y prit pour ridiculiser l'avarice de l'inquisiteuret la charité
tueusementsur lui. cum gladiis et fiifliliu*, et lui lit son procès, per- hypocrite des religieux,ses confrères, qui ne distribuent aux pauvres
suadé qu'il en viendrait plus de florinsdans sa poche que de lumièreet que les vils restes de leur nourriture, qu ils feraient beaucoupmieuxde
de secours à la foi du bonhomme. jeter aux ordures pour les animauximmondesqui vont s'y vautrer ou s'y
L'accusé,_cité et interrogé si ce qu'on avait rapporté à l'inquisiteur repf.itre. Maisje fais plus de cas de la présence d'esprit d'un homme
était vrai, répondit que oui. el raconta de quelle manièrecl en quel sens dont la nouvellequ'on vient de raconter me rappelle le souvenir. Vous
il l'avait dit. Le père inquisiteur, qui n'en voulait qu'à son argent, allez voir, mesdames,par quel conte ingénieuxcet hommesut. sous dis
lui repartit aussitôt: Est-ce que tu l'imagines que Dieusoit un buveur n<-ims empruntés, reprocher à i»?>ssire Cande la Scallc. un Irait d'avarice
et un gourmet de vins excellents, comme un l.hincbillonou tel autre qu'il en éprouva,et qui lui fut d'autant plus sensible,quecesiigni'urs'é-
d'entre vous tous, qui ne bougezpresque pas du cabaret? Tu voudrais lail jusque-là montré libéral el généreuxà l'égard de tout le nnuide.
sans doute nous persuader à présent, par une humilité affectée, que Ion
cas n'csl pasgrave; mais c'est vainement, et si nous faisons notre,de-
voir, tu seras condamnéà êlre brûlé. Ces menaces et plusieursautres, Peu de gens ignorent que. messirc Can de la Scallefut un de plus
prononcées d un ton aussi véhément et aussi dur que s'il eût été ques- magnifiquesseigneurs qu'on ail vus naître en Italie depuis l'cniren-ur
tion de quelqueépicurienqui eût nié l'immortalitéde l'âme, ou douté de Frédéric 11.11 e-slpeu d'hommes que la fortune ail aillant favorisés,et
1existencedelà Divinité,jetèrent la terreur dans l'esprit du prisonnier. qui aient su se faire (dus d'honneur que lui de leurs richesses Unjmir
Après avoirquelque temps rêvé sur sa situation, et avoir cherché quel- qu'il s'était proposé de donnerune fête superbedans la ville de Vérone,
que expédientpour adoucirla rigueur de la sentence, il imagina de re- el qu'il avaitfait en conséquencede grands préparatifs, on le vil chan-
courir à l'onguent de Plutus, cl d'en frollei-les mains du père inquisi- ger tout à coup de résolution, pour desmotifs qu'on a toujours ignorés,
teur, ne connaissantpas de meilleurremèdecontre le poisonde l'ava- cl comblerde présens les étrangers que la nouvellede cette fête avait
rice, qui ronge presque tous les ecclésiastiques,et lescordclierssurtout, attirés de tontes parts à sa cour, afin de les dédommagerpar cette po-
sans doute parce qu ils n'osent toucher d'argent. Quoique(Jalionn'ait litesse du spectacleet des divertissementsqu'il comptait leur dmiiicr.
point indiqué cette recette, elle ne laisse pas d'èlre excellente.Lebon- 11oublia, dans ses générosités, un nommé Bcrgamin,hommeagré-lde,
homme,y eut recours, et fut dansle cas de s'en applaudir. L'onctionpro- beau parleur, et qui avail des sailliessi heureuses, qu'il fallait'l'avoir
duisit dès effets si merveilleux,que le feu dont il avait été menacése entendu pour s'en formerune juste idée. On prétend que cet oubli fut
convertit en une croix. 11en fut revêtu; et, commes'il eût dû faire le volontaire de la part du prince, qui s'était figuré que cel hommene va-
voyagedela terre sainte, et qu'on eût eu desseind'en décorersa bannière, lait pas la peine qu'on s'occupât de lui. Ù'aprèscelte idée, il ne crut
on lui donna une croix jaune siir un fond noir. Après quelquespéni- point lui devoiraucun dédommagement,ni lui faire dire de s'en re-
tences peu rigoureuses, l'inquisiteur lui accorda sa liberté, à condi- tourner.
tion que, pour sa dernière pénitence, il entendrait tons les matinsla CependantBcrgamin,qui n'avait entrepris le voyage de Véroneque
messe à Sainte-Croix,et qu'à l'heure du dîner il viendraitse présenter dans l'espéranced'en retirer quelque profil, voyant qu'on ne songeait
devant lui jusqu'à nouvelordre, et lui permit de disposer du reste du point à lui, et qu'il dépensait beaucoupà l'auberge, soit pour lui ci ses
jour commeil voudrait. domestiques,soit pour ses chevaux, commençaà s'impatienterel à être
Pendant que le pénitent remplissaitexactement ce qui lui avait été de fort mauvaisehumeur. Persuadénéanmoinsqu'il feraitmal de partir
prescrit, il entendit un jour chanter à la messeces parolesde l'Evangile: sans prendre congé, il attendit encore, quoiqu'il eût déjà dépense tout
Vousrecevrezccril pour un, et possedarezla vie éternelle.Frappéde ce sou argent, car l'aubergiste n'était pas hommeâ se payer de ses saillies.
passage,il lui resta gravé dansla mémoire. 11vintà l'heure accoutumée Le pauvre Bcrgaminavait apporté avec lui trois habitsfort beauxet
se présenter au père inquisiteur, et le trouva ce jour-là à table. Il fort riches, dont quelques seigneurs lui avaient fait présent pour qu'il
s'approche, et, interrogé s'il avaitentendu la messe, il répond que oui, pût paraître avec honneur à la fêle. Il en donna un à son hôte pour le
sanshésiter.N'as-tu rien entendu, reprit le cordelier,qui te cause quel- payer de ce qu'il lui devait. Comme il s'obstinaittoujours à ne point
que doute, et dont tu veuilles t'éclaircir? — Non, mon révérend père ; s'en retourner, il fallut encore donner le second habit. Enfin, résolu
je crois tout fermement, et n'ai de doutessur rien ; mais, puiseiiievous d'attendre le dénoûmentde celte aventure, il était sur le point de livrer
me permettez de parier, je vousdirai que j'ai entendu une chose qui le troisièmeet de partir, lorsqu'un jour, se trouvantau dîner de mes-
me fait de la peine, et pour vous, et pour vos confrères, quandje songe sire Can, il se présenta devantlui avecun visagetriste et un air rêveur.
au sort que vous éprouverez dans l'autre-vie:'—Quelle est donc cette Qu'as-tu,Bergamin?lui dit ce seigneur,plutôt pour l'insulter que pour
chose? dit le père inquisiteur.— C'est ce mot de l'Evangile,répond le s'amuser de'ce qu'il pourrait lui répondre; qu'as-tu doMC?tu parais
pénitent, où il est dit -.Vous recevrez cent pour un. — 11n'est rien de avoir du chagrin. Ne peul-on point en savoir le sujet? Bergaminré-
si vrai, reprit le père ; mais je ne vois point là ce qui peut t'affeelersi pondit sur-le-champ, commes'il s'y fût préparé d'avance, par le conte
fort pour nous. — Vousallezle connaître, répliqua celui-ci: depuisque que voici:
je fréquente votre couvent,j'ai vu donner aux pauvresqui sont à la Voussaurez, monseigneur,qu'un.nommé Primasse,célèbre grammai-
porte, tantôt une, tantôt deuxctiâudièrèsde soupe, erai ne sont, à la rien, était l'hommede son tempsqui faisait le plus facilementdesvers.
vérité, que les restes de celle qu'on serl à chacun de vous. Or, si pour Jamais poêle n'excellacommelui clansles impromptussur toutes sortes
chaque chaudièreil vous en est rendu cent dans l'autre monde,vous en de sujets. Cetalent, joint à ses grandes connaissances,le rendit si fa-
aurez tant, qu'il n'est pas possibleque vous n'ysoyeztousnoyésdedans. meux, que, dansles pays mêmeoù il n'avait jamaisparu, il n'étfit ques-
Cettenaïveté fit rire ceux qui étaientà table avec l'inquisiteur; mais tion que de primasse : la renommée ne parlait que de lui. Le désir
CONTES DE BOCCACE. Û

d'acquérir de nouvelles connaissancesl'amena un jour à Paris. Il y beaux chevauxde son écurie, et lui laissa le choixde s'en retourner ou ,
un triste équipage; car son savoirn'avait pu le garantir de de demeurerencore quelque temps à Vérone.
parut dans
ï'indigence,par la raison que les grand récompensent rarement le mé-
rite. 11entenditbeaucoupparler dans celleville de l'abbé de Cluny,qui*
*près le pape, passe pour le plus riche prélat de l'Eglise. On disait des
merveillesde sa magnificence,de la cour brillante qu'il avait, de la
manière dont il régalait tous ceux qui l'allaient voir à l'heure du dîner. VUl.
Frappéde ce récit, Prima:-se,qui était curieux de voir les hommesma- NOUVELLE
gnifiqueset généreux, résolut d'aller visiter M. l'abbé, il s'informes'il J
demeuraitloin de Paris. 11apprend qu'il habitaitune de ses maisonsde L'avare
campagnequi n'en était éloignée que de trois lieues. Primassecalcula corrigé.
qu'en parlant de grand matin il pourrait arriver à l'heure du dîner. 11se
fait enseignerle chemin; mais, dans la crainte de ne rencontrer per-
sonne qui, allant du même côté, pût l'empêcher de s'égarer et d'a- Quandon eut suffisammentloué l'adresse de Bergamin,madameLau-
boutir quelque pari où il n'aurait eu rien à manger, il eut la précaution reUe, voyantque son tour de parler était venu, n'attendit pas les ordres
d'emporter avec lui trois pains, comptant qu'il trouverait partout de de la souveraine,et, d'un son de voix enchanteur, elle s'exprimaen ces
l'eau, pour laquelle, d'ailleurs, il avait peu de goût. Munide celle pro- termes:
vision, il se met en roule, et va si droit et si bien, qu'il arrive à la LHistoireque nous venons d'entendre, mes chères amies, m'engage à
maison de plaisance de M. l'abbé avant l'heure du dîner. 11entre, il vous conter par quel trait d'esprit un courtisan, qui en avait beaucoup,
examinetout, et â la vued'une quantité de tables dressées,de plusieurs sut égalementcorriger du péché d'avarice un négociant immensément
buffetsbien garnis el tous les autres préparatifs,il conclut en lui-même riche. Quoiquecette petite anecdoteait à peu près le mêmebut ime la
qu'on n'a rien dil de trop de la magnificencedu prélat. nouvellede Philostrale,j'ose me llatter, mesdames,qu'elle ne vous fera
Tandis qu'il était occupé de ces réflexions, et que, n'osant lier con- pas moinsde plaisir.
versation avec personne, il portait partout un oeil étonné et curieux,
l'heure du dîner arrive. Le maitre-d'hôlelcommandequ'on donneà la-
ver et que chacun se mette à table. Le hasard voulut que Primasse se 11y eu',autrefoisà Gênesun gehtilhommecommerçant,connusousle
trouvât placéju-lenient vis-à-visla porte de la pièce d'où M. l'abbé de- îom de messireErmin df Grimaldi, qui passaitpour'le plus riche parti-
vait sortir pour entrer dansla salle à manger. Vousnoterez,monseigneur, :ulier qu'il y eût alors en Italie. Maisautant il était opulent, autantétait-
que c'était la coutumechez lui de ne rien servir, pas même du p..iu, I avare II n'ouvrait jamais sa bourse pour obliger qui que ce fût, et se
eîu'ilne lut lui-mêmeà table.Tout le mondeélanl donc placé,le mailre- efusait à lui-mêmeles choseslus pins nécessairesà la vie, tant il crai-
d'hôtel l'ait dire à M.l'abbé qu'on n'attend que lui pour servir. L'abbé jinit de faire la moindre dépense; bien différent en cela des autres Gé-
sort de son appartement.A peine a-i-il mis un pied dans la salle, que, :ois, qui aimaientle fasteet la lionnechère. 11poussacelle ladrerie si
frappé de la ligure et du mauvaisaccoutrementde Primasse,qu'il vovuii. loin, que. ses concitoyenslui ôtèreiit le surnom de Grimaldi, pour lui
pour la premièrefois, et qui fut précisémentle premier objet de ses"re- ioimurcelui d Ermin l'avare.
gards, il lit une réflexionqui ne lui était encorejamais venue dans l'es- Pendantque, par soi) économiesordide, il augmentaittous les jours
Mais voyrz donc, dit-il en lui même, à qui je fais manger mon «es richesses, arriva à Gênesuu courtisan français;,nommé Guillaume
prit.
bien ! Puis, reculant d'un pas, il fait refermer sa porte, et demande Boursier;c'était un gentilhommeplein de droiture et d'honnêteté, par-
à ceux de sa suite s'ils connaissentl'hommequi est assis à tableau de- lant avec aulant d'esprit que d'aisance, généreuxet alTVble envers tout
vant de la porte de son appartement.Chacun répondit qu'il ne le con- le monde Sa conduiteétait fuit opposéeà clic des courtisansd'aujour-
naissaitpoint. d'hui, qui, malgré la vie dépravéequ'ils mènent, el l'ignorancedans la-
Cependant Primasse, affamécomme un homme qui avait longtemps quelleils croupissent,ne rougissentpas di' se qualifierde gentilshommes
.et
marché, qui n'était pas accoutumé à dînersi tard, voyantque l'abbése cl de grands seigneurs, et qui auraient plus de raison de se faire appeler
faisantrop attendre, tire un pain de sa pochecl lemungesansfaçon.Quel- du nom de ces animauxà longue*oreilles, dont ils ont, pour la plupart,
que tempsaprès, le prélat ordonne à un de ses gens de voir si 1inconnu les moeursel la stupidité, plutôtque la politessede la cour. Lesgentils-
était toujourslà. 11y est encore, monseigneur,répond le domestique, hommesdu temps passéétaient sans cesseoccupésà mettre la paix dans
et mêmeil mange un morceau de pain qu'il semble avoir apporté. — les familles divisées, â favoriserles alliâmes convenables,à resserrer
Qu'il mange du'sien s'il en a, car, pour du mien, il n'en lâtcra pas d'au- les noeudsde l'amitié ; ils se faisaientun devoir el uu plaisir d'égayer
jourd'hui, repartit l'abbé avec un mouvementde dépit. 11ne voulait les esprits inclancoliiitiesel chagrins, par des proposaussijoyeuxqu'in-
pas,toutefois,lui fairedire de se retirer, croyantque ce serait uneimpo- nocents, de secourir les malheureux, et de rendre serviceaux hommes
litesse trop marquée; il espérait que l'incomiuprendrait ce parti de lui- de lousles étals : ils cultivaientleur esprit pour se rendre utiles et inté-
même. Primasse,qui ne se doutaitpas de ce qui se passait,ayantmangé ressantsdans la cour où ils vivaient, el étaient surtout altentifsà répri-
un de ses pains, et voyant que l'abbé ne se pressaitpus de venir, lire le mer, par une juste censureet avec la douceurd'un père à l'égard u'uu
secondel le mange avec le même appétitque le premier. On eu instruisit enfant, les viceset les travers de leurs intérieurs. Les courtisansde nos
le prélat, qui avait fait regarder de nouveausi l'étranger était encorelà. jours font presquelouLle contraire : ils ne s'occupentqu'à se nuire réci-
EnfinPrimasse,désespérantde le voir arriver, et n'ayant pu apaiser sa proqucmenl, à se susciter des querelleset dus haines,par des propos ou
iiiimpar les deux premiers pains, tire le troisième, sans s'inquiéter de des rapports malins; à se reprocher, les uns aux autres, leurs excèset
l'elonnementqu'il causai à ceux qt:i étaientauprès de lui. L'abbé en est leurs turpitudes. Tour à tour ailierset bas, flatteurs, caressants, tyrauni-
encore informe,et, surpris de la constancede cel homme,lait desretours ques, injustes, méchants, cruels, on les voit sans cesse dégrader leur
sur lui-même, et se dit : Quelleétrange idée m'est aujourd'hui venue noblesseet avilir leur rang. Le plus recherché, le plus chéri, le mieux
dans l'esprit 1D'oùvientcette avarice?ce mépris? Qui sait encore pour récompenséde ceux qui occupentles premiers postes, est, à la honte du
qui? Ne m'est-il pas arrivé cent fois d'admettre à ma table le premier siècle, presquetoujours celui à qui on a à reprocher le plus de défauts,
venu sans examiners'il élait noble ou roturier, pauvre ou riche, mar- de vices, et quelquefoisde crimes. N'esl-ce pas là une preuve évidente
chand ou filou? A combiende mauvaissujets n'ai-je pas fait politesse, que la vertu n'habite plus aujourd'hui parmi les hommes, puisque ceux
qui peut-être étaient pires que celui-ci? D'ailleurs, il n'est pas possible qui sont surtout destinés à lui rendre hommageet à la.faire régner'
que ce mouvementd'avarice ait pour objet un hommede rien. Il faut croupissentsanshonte dans la fange du vice?
nécessairementcpiece soit un personnage d'importance,puisqueje me Maispour reprendre le sujet de mon récit, dont une juste indignation
suis ravisé de lui faire honneur. Sur cela, il voulut sayoir qui il élait. des moeursactuelles m'a peut-être un peu trop écarté*je vousdirai que
Ayantappris que c'était Primasse,et qu'il venait pour être témoinde sa GuillaumeBoursier fut visité et honoré detoute la noblessede Gênes.
magnificence,dont il avait beaucoupouï parler, l'abbé, qui le connaissait II eut bientôt occasiond'entendre parler de l'avarice de messireErmin
de réputation, rougit de son procédé, et n'épargna rien pour réparer sa et de la vie malheureusequ'il menait, et il lui prit fantaisiede le voir.
faute. 11lui témoigna la plus grande estime, et lui fit lous les hon- Ermin, qai, tout avare qu'il élait, avait conservéun reste de politesse,et
neurs possibles.Après le dîner, il commandaqu'on lui donnâtdes ha- qui, deson côté, avaitentendudire que messireBoursierétait un fort ga-
bits convenablesà un homme de son mérite, lui fit présent d'une bourse lant homme, le reçut de bonnegrâce, et soutintà merveillela conver-
pleine d'or et d'un très-beaucheval,lui laissant la liberté"depasserchez sation , qui roula sur différents sujets. 11fut si enchantéde l'esprit et
lui tout autant de jours qu'il voudrait. Primasse,le coeurplein de joie des manièrespoliesde ce courtisan, qu'il le mena, avec les Génois qui
et de reconnaissance,rendit un millionde grâces à M. l'abbé, et reprit, l'avaient conduit chezlui, à une belle maisonqu'il avait fait bâtir depuis
à cheval, la roule deParis, d'où il était parti à pied. peu, et qu'il voulaitlui fairevoir. Quandil lui en eut montré les divers
iviessireCande la Sealle, qui ne manquaitpas de pénétration,comprit appartements: Monsieur,lui dit-ilen se tournant vers lui, vous, qui me
aussitôtce que voulaitBergamin,et sans attendre d'autre explicationde paraissez si instruit et qui avezvu tant de choses,ne pourriez-'vouspaf
,sa part, lui dit en souriant : Bergamin, tu m'as fait connaître très- m'en indiquer une qui n'eût jamais-été vue, et que je voudraisfaire
/ honnêtementles besoins, ton mérite, mon avarice, et ce que tu désires peindredans la salle de compagnie?Boursier, sentantle ridiculede cette
de moi. J'avoueque je ne me suis jamais moutré avare qu'à ton égard ; demande: Faites-y peindre des éternumenls,lui répondil-il ; c'est une
maisje te promets de me corriger par les mêmes moyensque tu m'as si chose que personne n'a jamaisvueet qu'on ne verra jamais. Maissi vous
adroitementindiqués. Cela dit, il lit payer les dettesde Bergamin, lui voulez, ajouta-t-il, queje vous en indique une qu'onpeut peindre, mais
donnaun de ses plusriches habits, une bourse bien garnie, un des plus que certainement vous ne connaissezpas, je vous >» dirai. Vousm'obn-
!
13 CONTES DE BOCCACE.

monsieur, lui répondit messireErmin, qui ne s'attendait sans dre au roi lui-même.Quelqu'unlui dit qu'elleperdrait son temps et ses
outepas à une telle réponse. Eh bien! reprit Boursier,failes-y peindre
Serez, pas, parce que ce prince était si indolent el si peu craint, ejuenou-
la Libéralité. scuiementil ne réprimaitpoint les insultes qu'on faisaitâ autrui, mais
Ce mot, ce seul mot fit une telle impression sur messire Ermin, qu'il souffrait encore tranquillementcelles qui lui étaientfaites à lui-
et le rendit si honteux, qu'il prit soudainla résolution de changer de même; au point que lorsqu'onavaitquelque mécontentementde sa part,
système, et de tenir une conduite différentede celle qu'il avait eue jus- on pouvait impunémentdéchargerson cteur devantlui, de la manière
qu'alors. Oui, monsieur, répondit-il un peu déconcerté; oui, je ferai la moinsrespectueuseet la moinsmesurée.
peindre la Libéralité, et si bien, queni vous, ni aucune autre personne, Sur cet avis, la dame désespérantde pouvoirtirer vengeancede l'ou-
de quelle qualitéqu'elle puisse être, ne pourra désormaisme reprocher trage qu'elle avait essuyé, se proposa de dauberdu moinsl'indolenceet
que je ne l'ai ni vue ni connue. la lâcheté du roi. Ellese présenta devant lui, fondant en larmes: Je ne
En effet, messire Ermin changea tellementde conduite et de senti- viens pas, sire, lui dit-elle, daus l'espérance d'être vengéedes insultes
ments , qu'il fut, depuis ce jour-là , le plus libéralet le plus honnête que j'ai reçues de quelques-unsde vos sujets;je viensseulementsupplier
Génoisde son temps, et celui qui recevaitle mieuxles étrangers et ses Votre Majestéde m'apprendre commentellefait pour pouvoirsupporter
propres compatriotes. les affrontset les injures qu'elle essuie tous les jours, à ce qu on m'a
assuré. Peut-êtrequ'à votre exemple,sire, je pourrai souffrirpatiemment
l'outrage qui m'a été fait, et duquel je vous ferais bien volontiersle
cadeau, s'il m'était possible,puisquevous avezunesi bellepatience.

IX.
NOUVELLE

Leraid*Chypre.

Il ne restait plus que Lise à recevoirl'ordre de la reine pour conterà


sontour une nouvelle; mais sans attendre qu'il lui fût signifié, elle prit
la parole, et dit d'un air riant : Un mot, mes aimablesdames, dit au ha-
sard et sans dessein prémédité, est souventplus efficacepour corriger
certainesgens, que ne pourraientl'être les remontranceset les reproches
les plus vifs. C'est ce que madameLaureltevient de nous faire voir, par
son histoire,et ce que vous verrezaussi par celle queje vais vousconter
en peu demots. Cessortes de traits sont bons à retenir, de quelque part
qu'ils viennent, parce qu'on peut les appliquerdans l'occasion,et quel-
quefoisaussien faire soi-mêmeson profit.

Du temps du premier roi de Chypre, qu'on avaitétabli dans cette île,


aprèsque Godefroide Bouilloneut fait la conquêtedela terre sainte, une

Le roi, quijusqu'alors s'était montré insensibleà tout, ne le fut point


à ce discours, et commes'il fût sorti d'un profond sommeil,il s'arma
de vigueur, commençapar punir sévèrementceux qui avaient offensé
cette dame, et fut depuis très-exactà réprimer les attentats commiscou
tre l'honneurde sa couronne.

NOUVELLE
X.

Levieillard
amoureni.

Aprèsque la belle Eliseeut fini, il n'y avait plus que la reine qui n'eût
point ditet'histoire.Elle voulut remplir sa tâche, et prenant à son tourla
parole : Mesaimableset vertueusesdames,dit-elle,de même queles étoi-
les sont l'ornementdu firmament,quand l'air est pur et serein, et que
Laconfession
desaintChappellel. les fleursembellissentles prairiesdurantle printemps,de mêmelesbons
mots et les anecdotes, citésà propos, font l'agrémentet le plaisir de la
conversation.C'est à nous, plutôt qu'aux hommes, qu'il appartientde
raconterces sortes de traits d'esprit, parce qu'ils consistentordinaire-
menten peu de mots, et qu'il ne convient pas aux personnesde notre
damede Gascognealla, par dévotion,à Jérusalemvisiterlesaintsépulcre. sexe de parler longtempsde suite. 11est vrai qu'il y a aujourd'huibien
A son retour, elle passa par Chypre,où elle fut insultée et indignement peu de femmescapablesde sentir le mérite d'une saillieou d'y répondre
.outragée par de mauvaisgarnements.Elles'en plaignitau magistrat, et à propos, quand elle en connaît tout le sel. C'est un aveu que je fais
D'enayant obtenuaucune sorte de satisfaction,ellerésolut,de «'enplain- avenpeine, puisqueje ne puis parler contre les femmessans qu'il n'en
CONTES DE BOCCACE. 43

rejaillisse quelque chose sur nous; mais presque toutes ont substitué comme i si l'amour ne pouvaitou ne devait se faire sentir qu'aux jeunet
l'amour de la parure et de la frivolité au soin qu'elles prenaient autre- gens sans expérience.
fois de cultiverleur raison. Ce qui me révolte surtout, c'est de les voir Pendant que le docteur continuait ses promenades devantle logis de
s'estimeret se croire estiméesen proportionqu'elles sont plus ou moins madameChisoïiéri,il la trouva, un jour de fête, assisesur le seuil de sa
broderies, de pomponset de dorures pense porte, avec plusieurs autres dames.Lajeune veuvel'ayant aperçude fort
parées. La plus chargée desansconsidérer
valoir plus que les autres, que si on revêtaitun ânedes loin, complota aussitôt avec ses son compagnesde le bien accueillir, afin
mêmesajustementset de plus riches encore, il ne mériterait pas pour d'avoiroccasion de le railler sur amour. Ellesse lèveut pour le sa-
celad'être regardé autrement que commeun âne. On peut comparer cel- luer, l'ayant et ensuite engagé d'entrer dans une cour pour respirer le
les qui sont ainsiparées, frais, elles le régalèrent
à des statues qui n'affec* de confitures,de fruitset
tent que les yeux. Tout de vinsexcellents.Sur la
leur mériteréside en ef- finde la collation, elles
fetdansl'extérieur.Elles lui demandèrent, en ter-
ne savent pas dire qua- mes honnêtes et ména-
tre mots de suite, et s'il gés, comment il était
arrivequ'ellesréponden? possiblequ'il se fût épris
aux questionsqu on leur d'unedame quiavaitplu-
fait, il auraitmieuxvalu, sieurs amants, jeunes,
leur honneur,Qu'el- aimables,pleinsde grâce
pour
les eussent gardé le si- et de gentillesse.
lence. A les entendre, il Le médecin, qui vit
ne convientpas auxfem- bien qu'en le badinait,
mes d'avoir de l'esprit, et qui enfut piqué, s'a-
et c'est une preuve de dressant à la veuve, ré-
sagesse que de ne pas pondit d'un ton égale-
savoir s'entretenir avec ment honnête, mais ac-
les gens du grand mon- compagné d'un sourire
de,"commes'il n'y avait malin : Madame,aucune
d'honnêtes femmes que personne sage ne sera
celles qui se bornent à étonnéedeme voiramou-
causer avec leur servan- reux, et encore moins
te, leur boulangère ou de vous, qui en valez si
leur blanchisseuse.Cro- fort la peine. Quoiqueles
yez-vous,mesdames,que années ôtent les forces
sinous n'étions propres nécessaires pour bien
qu'à nous entretenir remplir les exercicesde
avec ces sortes de per- l'amour, elles n'oientce-
sonnes, et qu'il nous fût pendant pas les désirs.
défendu de parler avec les gens d'esprit, la nature nous eût- fait don ni le discernementqu'il faut pour voir ce qui est vraiment aimable; au
d'une langue si bien pendue? 11estvrai qu'en ceci, commeen toute autre contraire, commeles hommes âgés «ut plus d'expérience, aussi distin-
. chose, il fautsavoirce qu'on fait, et qu'en matière de plaisanterieet de guent-ils mieux ce qui mérite del'attachement et de l'amour. Voulez-
bons mots, il est bonde considérer le temps, le lieu où l'on parle, et de vous que je vous dise ce qui m]a déterminéà vous aimer et Asuivre ma
connaîtresurtout la trempe d'esprit de la personneà qui l'on s'adresse; pointe,quoiquevous ayezplusieursjeunessoupirants? c'est, madame,que
car il arrive que tel homme ou telle femme croit faire rire aux dépens je me suis plusieurs fois trouvé eu diverslieux où j'ai vu des damescolla-
d'autrui, qui souventfaitrire aux siens propres, pour n avoir pasbien tionner avecdes lupins et des poireaux. Quoiquele porreau n'ait rien de
mesurést:s forcesavec celles de la personne qu'on voulaitplaisanter. bon par lui-même, il est certainque la tête est ce qu'il a de moinsmau-
L est afin dovous ga- vais et nemoinsaesagre-
rantir, mesdames, d un ableau goût. Cependant,
pareilinconvénient,el de par un caprice trop or-
vous mettre dans le cas dinaireà votre sexe,j'ai
de faire mentir le pro- vu plusieurs de cesmê-
verbe, qui dit qu'entoute mesdamesempoignerles
chose les femmes choi- porreaux par la tête, et
sissent toujours le pire, en savourerla queue,qui
que je vais vous conter a pourtant un fort vilain
une histoire capable de goût. Quesavais-je, ma-
vous rendre prudentes. dame, si en faitd'amants
vous n'auriez pas un
semblable caprice? Et
11n'y a paslongtemps dansce cas, je devaisna-
qu'il y avait à Bologne turellementm'attendreà
un très-habile médecin être préféré à tous les
nommémaître Albert.A autres.
l'âge de soixante ans, Cediscours,auquelon
son esprit était encore ne s'attendait guère,
vert el pleind'agrément. couvrit la veuve et les
Quoique son corps eût autres dames d'un peu
perdu, comme il est de confusion.Notre té-
aisé de le penser, sa cha- mérité, monsieur, dit
leur naturelle, il ne lais- madame Chisoïiéri, en
sait pas d'être encore s'adressant au médecin,
sensibleauxtendresmou- a reçu le juste châtiment
vements de l'amour. Il qu'elle méritait; je vous
aperçut un jour à une prie néanmoins, mon-
fenêtre une très-jolie sieur, d'être bienpersua-
veuve, nommée, à ce déque, loin de vous en
que plusieurs personnes vouloir,je suistrès-llattée
m ont dit, MarguenteChisohéri.Cettedamefil unetelle impressionsur lui, ui, dessentiments queje vousai inspirés. Je faiscas de votre amitiéxomme
qu'il l'avait continuellementdans l'esprit ; et comme s'il eût été encore >re de celle d'un homme aimable; ainsi comptezsur ma reconnaissanceet
dansla vigueurde l'âge, il ne pouvait fermer l'oeilla nuit, quandil avait ait sur tout ce qui dépendra de moi pour vous obliger, persuadée que
passé le jour sans la voir: delà vint qu'ilallaitet venait sans cesse, >tà
tantôt à vousn'exigerezrien que d'honnête.
pied et tantôt à cheval, sous ses fenêtres. La belle veuvene tarda pas, as, MaîtreAlbertremerciala veuvede ses offres obligeantes. Puis il se
ainsi que plusieurs autres dames, ses voisines,à s'apercevoirde cette af- leva,prit congé dela compagnie,et se retira en éclatantde rire. La dame
fectation.En ayant devinéle motif, elles rirent souventensemblede voir oir se trouva fort sotte, et se reprocha plus d'une foisd'avoir voulubadiner
un hommede cet âge et de cette gravité si passionnément amoureux, îx, un hommequ'ellone connaissaitpreuue point, et qui en savaitbeaucoun
44 CONTES DE BOCCACE.
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plusqu'elle sur l'articlede la raillerie. Si vous êtes sages, mes chères blement. Après qu'on se fut levéde table, la reine fit apporter des ins-
stmiës,vous profiterezde son imprudence. truments, et commandaà madameLaurettede mener une danse, à ma-
Quandles sept dameset les troismessieurseurent dit chacunleur his- dameEmiliede chanter quelquescouplets, et à Diofiéode l'accompagner
toire, le soleilallaitse coucher, et la chaleur était fort diminuée. Mes de son luth. On s'empressa d'obéir. Laurette imaginaune danse qu'elle
chères compagnes,dit alors en plaisan;antmadamePampinée,il ne me conduisit,el Emiliechantala chansonque voici:
reste plus rieu à faireà présent, qu'à vous donnerune nouvellereine
qui disposera, comme elle le jugera à propos, de son temps etmais du Onemonamourrendroraamecontente !
nôtre. Monrègne ne devrait, ce me semble, finir qu'à la nuit close; Jele metsau-dessus delouslesplusgrandsbiens.
ooihmedans toutes chosesil est bon d'avoirdu temps devant,soi,je suis Pointdenouvel amant quimeHalleoumelente, :
d'avis,pour que la nouvellereine puisse tout préparer la veille pour le Kun,je neveuxjamais formerd'autres liens. i
lendemain;je pense,dis-je,qu'il conviendraitde l'élire toujoursà celle Quand lecoeur pleindel'objet quim'enchante,
même heure. Ainsi,au nom de celui par qui toutes chosesexistent, et Je songe a ubien s idoux qui comble mesdésirs,
le' plus grand plaisirde notre société, je choisis et nommepour Nulaccident fâcheux, nulleidéeaffligeante,
s reine de la secondejournée, la très-aimableel très-sagePhiloméne.
Îiour Kieunepeutaltérermajoieelmesplaisirs.
ces
A peinea-t-elleprononcé paroles,qu'elle selève el ôte la couronne
sur celle Pu!s-jo jamais,infidèle a niaflamme.
qu'elle avaitsur sa tête et va la placer irès-respectueusemeul Pousser d'autres sa:ip:rs, lnituierde nouveaux (Vrs?
de la reine qu'elle vientde nommer.Ellelui faitensuiteson compliment C'Jelmartelplus ciianimsi pourrait loucher m-'<h'.xl 5
sur sa royauté, et bientôtson exempleest suivides autre J dameset des Qui p ourraitm'inspiier dessentiments siciiers? i1
messieurs,et tous, d'un communaccord, lui jurent obéissanceet fidé- - . *
lité. ....... Existe-t-il unobjetplusaimable ?
MadamePhiloménerougit d'abord et fut même déconcertée des hon- Quesestraitssoûllouchants ! quelsourire !quelsye;.:\;
i
Vit-on p lusb eau n taille
iaiiiîieii, p lusa gréaliif.'-?
neurs qu'on lui rendait, mais craignantde paraître ridicule, elle bannit Aluiplaire,à l'aimer, je bornelousmesvoeux, î
bientôt sa timidité,el se rappelant ce que madame Pampinéevenaitde
dire( elle commençapar confirmer les arrangementsque celle-ci avait Ah!quipourrait exprimer matendresse, i
faits. Elledonnaeusuitesesordres pour le souper et pour le déjeunerdu Concuvoir les transitons oùselivre mou c oeurI j
lendemain; et quand cela fut fait, s'adressant à la compagnie,qui était On11 é prouva jamais u ne pius d ouce,ivresse, j
encoredans le jardin, elle parlaainsi : QuoiquemadamePampinée.par Jamais unnebrùta d'une p lusvive a rdeur, i
un effetde sa politesseplutôtips'àcause demon mérite, m'aichoisiepour Oui,je chérislefeuquiniedévore,
être votre reine, ne croyezpas, mes chères amies, que je veuillegou- Cefeul'aitmonbonheur eilanuitetlejour.
verner d'après messeulesidées. Je me ferai un vrai plaisir de prendre Plusje llxelesyeuxsurPohjei quej'adore, !
vos conseilset de les suivre, pour l'avantagecommun de la société.Je Et plusjesenspourluiredoubler mouamour.
vais doncvousdire, en peu de mots, ce que je me proposede faire, afin Enle voyant j'ËnrouYc undouxdélire, ;
que vousen reiranchiezou que vous y ajoutiez ce que bon vous sem- Etmon coeur aussitôt s'éianio v erslesien.
blera; car je suis toute disposée,malgré ma souveraineté,à ne prescrire Mouoeil,sansselasser,lecoulruiplc el l'admire
Si
que ce qui peut vous être agréable. j'ai bienjugé de la conduite qu'a On ne sentitjamais u nfeu a u
pareil inicii.
tenue aujourd'huimadamePampinée,je trouve que rien n'est plus sage
ni plus favorablei nos plaisirsque les règlementsqu'elle a faits; c'est A peine Emilieeut achevé sa chanson, que toute la compagnielui
pourquoije suis d'avis de les conserver jusqu'à ce qu'une trop grande donnades ce qui pas qu'onne fit de secrètes i
uniformité ou telle autre circonstancenousles rende ennuyeux.Ainsi, réflexionsapplaudissements; sur les paroles tendres n'empêcha qu'elle renfermait. Après qu'on eut
eu suivantl'ordre déjàétabli, nous sortironsde ce lieu-cipour aller un passé une partie de la nuit à danser, il pltil à la ruineîle mettre lin â la
peu folâtrer. Aucoucher du soleilnous sonperonsau frais : et après premièrejournée. Elle fit allumerles (lambeaux,et chacun, par son or-
avoirchantéquelquepetitechansonou pris telleautre récréation,ce sera dre, se relira dansson appartement.
fort bien fait à nous d'aller nouscoucher.Demainnous nous lèverons
de très-linnne heure pour jouir de la Iraicheurdu matin. Il sera libre à
chacun,commeil l'a été aujourd'hui, de choisir l'endroitqui lui plaira
le pluSpours'y récréer jusqu'àl'heure du dîner.Après ledînernous dan-
serons. Quelquesheures île repos suivront la danse: puis nous re-
viendrons dans ce même lieu, ainsi que nous l'avonsfait aujourd'hui, SECONDE JOUHNÉE»
pour conter des histoires, dont le récit ne me parait pas moins utile
qu'agréable.
Au reste, il estune choseà laquellemadamePampinéen'a pu songer, La lumière du jour commençaità se répandre sur l'horizon, et les
qu'elle a été élue trop tard, et nue je voudrais qu'on exécutai à oiseaux,du haut des arbres verdoyants, annonçaientpar leur ramage
'avenir. C'estde fixeret d'annoncer la veille la matière sur laquelle le retour du soleil, lorsque toutesles dameset les trois gentilshommes,
Î'iarce
devrontrouler nos Nouvelles,afinque chacunde nous ail le temps d'en qui s'étaientlevés de bonne heure, entrèrentdans le jardin, où, tout en
préparer une bonne, el conformeau sujet qui auraété proposé. Je me se promenant,ils s'amusèrentà faire des bouquetset des guirlandesde
flatte que celui queje vaisprescrire pour demainsera du goût de toute lleurs. Lesdivertissementsde ce jour furent les mêmesque ceuxdu pré-
l'assemblée. cédent.On dinaau frais, on dansa, on lit la méridienne,et ensuite,on se
Vous savez que depuis le commencementdu monde les hommes rendit au mêmeendroit la veille. Chacuns'étant assis sur le gazon
ont été les jouets de la fortune, qu'elle a influé et qu'elle influera dans l'ordre marqué pur que madamePhiloinène,on vit cette belleet char-
toujours sur les diversévénementsde leur vie : or, il faut que chacun mantereine, le front ceint d'une couronnede laurier, promenerses re-
de nous raconté demainl'hisloire d'une personne jelée dans quelque gardsd'un air tout à fait gracieux,sur toute la compagnie,et comman-
mésaventure, qui, contre toute attente, et par un pur effet du sort, der à madameNèiphilede conter une nouvelle.Cette aimabledainene
auraeu pour elle un heureuxdénoûmcnt. s'en défenditpas, et d'un visageriant elle prit la parole et parla en ces
Les dameset"les messieursapprouvèrentfort son avis, et promirent termes:
de s'y conformer,à l'exceptionde Dionéo,qui, profitantd'un momentde
silence, dit, en s'âdressant à la nouvelle reine : Madame, je pense
comme tôSte cette aimable compagnie,que rien n'est plus sageet plus NOUVELLE PREMIERE.
digned'élogesque l'ordre que vous venez de donner; mais j ose'vous
demanderune grâce, et je désire qu'elle me soit accordéepour toul le
tempsque notre société subsistera: c'est de me dispenserde ia loi qui Lefauxperclus.
nous obligerad«ne raconter desNouvellesque sur le sujet donné, et de
me laisserla liberté de dire celle que je jugerai la plus agréable; mais,
pour qu'on n'imagiiiëpas que je demandecelte grâce, parce que le fonds Il est arrivé plusieursfois, mes chères dames,que celai qui s'est mo-
des histoires me manque,je m'engage,dès à présent, à dire toujoursla qué,d'autrui, qui a osé se jouer des chosesqu'on doit révérer, s'en esl
miennele dernier. tres-maltrouve, et est devenu,à son grand préjudice,l'objet de la rail-
. La reine, <JUile connaissaitgai et facétieux, sentant que sonbut était lerie des autres. Je veux vous donner une preuve de celte vérité dans
dé lès divertir par quelque conte plaisantet gaillard,dans le cas qu'on l'hisloire dont je vaisvous faire le récit : l'aventure qui en fait le fond
Vîntà se lasser d'entendreparlertoujours sur le mêmesujet, lui accorda est conformeau ;sujet que notre aimable souverainenous a prescrit;
, sanspeine, et du consentementde là compagnie,ce qu'il demandait. Vousy verrez par quelle imprudenceun de nos concitoyensse trouva
Tout lé monde s'étant levé,on alla par une alléesabléeet bordéed'un dans un cas trés-fàcheux,et de quelle manière,contretoute espérance,il
:: vert gazonprès d'iîiiclair ruisseau, qui, tombantd'une petite colline, fut délivréde la mortqui le menaçait.
-. serpentaitdansun valloneouvertd'arbrisseaux.Lesdamess'y arrêtèrent;
et ayant lès pieds et les brasnus, elles se mirent dans l'eau, où elles se
promenèrentet folâtrèrentjusqu'ausoir. L'heuredu souperétant venue, Il n'y a pas longtempsqu'ily avait à Trévise un Allemandnomme
on prit le chemindu château. Le fcaipsdu souper se passafort agréa- Arrigne. La misèrel'avait réduit à l'état de pertehnx; mais, dans sa
CONTES DE BOCCACE. 15

' réussit. Commeil savait que les sergents de la justice étaient à la


pauvreté il était généralement estimé, à cause de ses bonnes moeurs et qui luide
ne la sainteté de sa vie. Qu'il ait réellement vécu en saint ou non, les porte l'église, il courut le plus promplcment qu il lui fut possible
Trévisans assurent qu'à l'heure de sa mort les cloches de la grande chez le lieutenant du podestat. Justice, monsieur, s écrie-t-ilen se prér
église de Trévise sonnèrent d'elles-mêmes. On cria au miracle, et tout , sentant à lui, justice ! il y a iciun filou qui vient de m'enlevcr ma bourse,
le monde disait que c'était là une preuve incontestable que cet Arrigne où j'avais cent ducats. Je vous supplie de le faire arrêter, afin que je
avait vécu en saint, et qu'il était au nombre des bienheureux. Le peuple retrouve mon argent. Douzesergents courent aussitôt vers l'endroit où
court en foule à la maisonoù il élait décédé, et onle porte en la grande le malheureuxMarteiinétait immolé; ils fendentla presse avecbeaucoup
église avec la même pompe que si c'eût été le corps d'un saint canonisé. de peine, l'arrachent tout meurtri desmains de ces furieux, et le mènent
Lesboiteux, les les et toutes les au palais. -
aveugles, impotents, généralement per-
sonnes affectéesde quelque maladie ou incommodité,y furent amenées, Un grand nombre de gens, qui s'imaginaientque Marteiin avait voulu
naos la persuasion qu'il suffisait de toucher le corps de ce nouveau se moquer d'eux, s'empressèrentde le suivre; et ayant entendu dire qu'il
saint pour être guéri de toute espècede mal. était arrêté commeun coupeur de bourses, ils crurent avoir trouvé une
pendant que de tous les lieux circonvoisinson accourait à Tréviseau occasionfavorablepour se venger de lui. Chacund'eux dit qu'il lui avait
bruit de ses miracles, on y vit arriver trois de nos Florentins. L'un se volé la sienne.
nommaitStechi, l'autre Marteiin, et le troisième, Marquis. Ils étaient Sur ces plaintes, le lieutenant du podestat, homme intègre et sévère,
attachés à de grands seigneurs, qu'ils amusaient par leurs singeries et le fil entrer dans un lieu retiré, et procéda à son interrogatoire. Mais
par leur habileté à contrefairetoute sorte de personnages. Lestrois nou- Mnrtclin, sans être du tout alarmé de sa détention, ne lui répondait que
veauxdébarqués, qui entraient pour la première fois dans Trévise, fu- par des plaisanteries. Le juge en fut si irrité, qu'il le fit attacher à l'es-
rent très-surpris de voir le peuple courir en foule dans les rues. Lors- trapade, où il le fil traiter de la bonne manière, dans le dessein de lui
qu'ils eurent appris le sujet de tous ces mouvements, ils curent envie faire avouer ses vt;îs, pour avoir lieu de le condamnerensuite à être
d'aller voir cet objet de la curiosité publique. Ils n'eurent pas plutôt posé pendu. Après la question, le juge réitéra ses interrogatoires, lui deman-
leur bagage dans une auberge, que Marquisdit à ses deux camarades: dant toujours s'il n'était pas vrai qu'il fût coupable de ce dont ou
Nousvoulons aller voir ce corps saint, c'est fort bien ; mais je ne vois l'accusait. Cemalheureux, voyant qu'il ne lui servait de rien de le nier :
pas trop comment nous pourrons y réussir. J'ai ouï dire que la place Monseigneur, dit-il au juge je suis prêt à confesserla vérité, pourvu
était couverte de Suissescl d'autres gens armés, que le gouverneur de que tous ceux qui m'accusent désignent le temps cl le lieu où j'ai coupé
la ville a Taitposter dans lous les environs pour prévenir le désordre. leur bourse; puisje vous déclarerai ingénument tout ce quej'ai fait.
D'ailleurs, l'église est dit-on, si pleine, qu'il n'est presque pas possi- Le juge y consentit volontiers; el ayant fait venir quclques-uçs des
ble d'y aborder. Laissez-moifaire, répondit Martel in, qui avait plus d'en- accusateurs, il les interrogea séparément. L'un disait qu'il y avaii huit
vie que les antres de voir le nouveausaint, je trouverai le moyen de jours passés; l'autre six, l'autre quatre, el quelques-uns soutenaient que
percer la foule,et d'arriver jusqu'à l'endroit où est le corps. El com- l'affaire était du jour même. Marteiinayant entenduleurs réponses : Ils
ment t'y prendras lu? répliqua Marquis. Tu vas le savoir. Je contre- ont lous menti, dil-il au juge. Je puis, monseigneur,vous en donner une
ferai 1 homme impotent et perclus : tu me soutiendras d'un côté, et bonne preuve; car il n'y a que quelques heures que je suis arrivé dans
Stechi de.l'autre, connue si je ne pouvais marcher seul, et vous ferez cette ville, où je n'élais point encore venu, et plût au ciel que je n'y
semblant de vouloir nie mener auprès du saint pour être guéri. Quel eusse jamais mis le pied! A mon arrivée, mon mauvaissort m'a con-
homme, en vous voyant, ne se rangera pas pour nous laisser appro- duit à l'église, où esl exposéle corps du nouveausaint, et où j'ai été mal-
cher ! railé de la façondont vous pouvezjuger par les marques que je porte.
('elle inventionplut extrêmement à ses daux compagnons, et, sans Si vous doutez de ce que j'ai 1honneur de vous dire, les officiers du
délibérer davantage, ils se mirent en chemin. Arrivéan coin d'une rue gouverneur, devant lesquels les nouveaux venussont obligés dé se pré-
peu fréquentée, il se tordit toute tllement les mains, les bras, les jam- senter, sonlivre, et mon hôte nième vous en rendront témoignage.Si,
la ligure,qu'il parut dans le moment après tes informations, vous trouvez que j'ai dit vrai, vous êtes trop
bes, la bouche, les yeux cl
hideux, épouvantable.A le.voir, on aurait assuré qu'il était réellementL équitable pour me faire subir, à l'instance deces garueineuts, un supplice

perclus de tous ses membres Cela fuit, les deuxautres le saisissent eha- que je ne mérite pas
• cun d'un côlé, et s'acheiiiiiu-nlvers l'église. Coutref.iisaiilles al'lligés,ilsi Pendant que ceci se passait,Marquiscl Stechi, •farmés de la sévérité
prient, au nom de Dieu, toutes les personnesqu'ils r- ncontrenl sur leurr du juge, sachant qu'il avait fait donner l'estrapade à Marteiin, étaient
passage de les laisser avancer; ce que tout le monde fait volontiers. Ils
s dans la plus grande inqniéludc sur le sort de leur camarade, cl ne sa-
eurent bientôt attiré les reg-irds rie tous les spectateurs, si bien qu'onî vaient quel parti prendre pour le tirer de là. Nous avons fait une bien
criait partout : place, place au malade! Us arrivèrent en peu de tempss mauvaise manoeuvre, disaient-;ls,nous l'avons tiré de la poêle pour le
auprès du corps de saint Arrigne. Un profond silence règne alors danss- jeter dans le feu. Sur cela, ils vont trouver leur hôte et lui racontentle
toute l'église. Tous les spectateurs, immobileset dans l'attente de l'évé- fait, qui le fil beaucoup rire. Il les mena à «a certain niessireA.lcxan-
nement, ont les yi'uxallncliés sur Marleliu. Celui-ci, très-habile à jouerr dre, habitantde Trévise, qui avait beaucoupde crédit sur l'esprit du go.U-
son rôle, se fait placer sur le corps saint. Apres avoir demeuré quelques s verneur. Aprèsqu'on lui eut égalementdétailléla mésaventure de Mar-
moments dans celle position, il commenceà étendre peu à peu un dee telin, sans lui en cacherla moindre circonstance,ils le prièrent de pren-
s<>sdnigts, puis l'autre, puis la main, pris les bras, et inrcn-ibleinent it dre pitié de son état, et de vouloir bien s'intéresser pour lui. Messire
•ous les autres membres.A cette vue, l'église retentit des cris de joiequee Alexandre, après avoir ri son soûl de ce récit, alla trouver legouver-
poussentles assistants;mille voixs'élèvent â la fois â la louange du saintit neur, et obtint qu'on enverrait chercherMarteiin. Ceuxqui furent char-
Arrigne. Le bruit des acclamationsfut si grand el si réitéré, qu'on n'au-;- gés île cet e commissionle trouvèrent encore devant le juge, à genoux,
rait pu entendrele coup de tonnerre le plus éclatant. en chemise, et d:ins la plus grande consternation, parceque le luge se
Cependant, non loin du corps, il se trouva par malheur un Florentinn trouvait sourd el insensibleà toutes ses raisons.Cemagistrat, qui haïssait
qui connaissaitdepuis longtemps Mnrtclin, mais qui n'avait pu d'abord d singulièrementles Florentins, voulait absoluinenllefairependre.il fi^
le remettre sous la forme qu il avaiten entrant. Des qu il le vit dans son n mêmedes difficultés pour le céder au gouverneur, et il ne s'y décida
le
état naturel. Que Dieu punisse I s'écria-t-il aussitôt; qui n'aurait pris qu'après y avoir été coulrainl par des ordres réitérés et formels.
is
ce coquin pour un homme réellement perclus? Quoi! dirent quelques ÎS Aussitôt que Marteiin eut paru devant son libérateur, il lui raconta,
Trévisans qui entendirent ces paroles, cet hf-.ime n'était pas paralyti- i- sans nul déguisement, tout ce qu'il avait fait, et lui demanda pour grâce
que ?Non certes, répondit le Florentin; il a été toute sa vie aussi bien in spéciale de le laisser partir, disant que jusqu'à ce qu'il se fût rendu à
tourné et aussi droit qu'aucun de nous; mais c'est de tous les baladin n Florence, il croirait toujours avoir la corde an cou. Ce seigneur rit
celui qui sait le mieux se défigureret prendre la forme qui lui plaît. longtemps de celte aventure. Il fit présent d'un habit â chacun des
A peine a-t-il achevé ces mots, que plusieurs Trévisans,sans vouloir ir trois compagnons, qui partirent sur-le-champ, bien satisfaits d'avoir
en savoirdavantage,poussent avecforce pour se faireun passageà travers rs échappé à un tel danger.
la foule; et parvenus à l'endroit où élait'Marteiin. Qu'on saisisse,s'é- c-
criaicnt-ils, cet impie, qui vient ici se jouer de Dieuet de ses saints; il
s'était point perclus -, il s'est contrefait pour tourner en dérision notre
saint et nous-mêmes1 Aussitôt ils s'élancent sur lui, le renversent, lui
arrachent les cheveux,déchirent ses habits, et font pleuvoir sur sa tête
une grêle de coups. Tout le inonde était si indigné, que les personnes NOUVELLE II,
lf s moins fanatiqueset les plus sages lui lâchaient, les unes]un coup de
pied, les autres nn coup de poing; bref, pas un des assistantsn'eût cru
être homme de bien, s'il ne lui eût appliquéquelque soufflet. Marteiin desaintJulien.
L'oraison
avait beau demandergrâce et crier miséricorde, on ne se lassait point de
-le frapper.
Stechi et Marquisvoyant un dénoùment si peu attendu, comprirent L'histoire de madame Nêiphile réjouit beaucoup la compagnie,jt&s;
que leurs affaires allaient fort mal; et, craignant pour eux-mêmesun dames surtout rirent à gorge déployéede l'aventure dçMarteJî£..Phi^ .
pareil traitement, ils n'osèrent secourir leur pauvre camarade. Au con- loslrale ne se lassait pas d'en plaisanter. Commeil était assis à côté de
traire, ils prirent le parti de crier comme les autres : Qu'on assomme Néiphile, la reine liii ordonna de dire sa nouvelle.Il prit aussitôt' la' pa^ "
ce scélérat! Cependantils songaientà le retirer des mainsdela populace, rôle, et commençaainsi:
qui l'aurait infailliblementtué. si Marquisne se fût avisé d'un expédient Je veux, mes belles dames, vous raconter une histoire concernantles
16 CONTES DE BOCCACE.
devoirsde catholicité.Vousy verrez un mélanged'infortuneset d'amour, Heureusementil aperçoitune maison située sur le rempart, laquelle,
de peines et de plaisirs. Je compteque vouspourrez en retirer quelque avançantun peu en dehors,formait au bas un petit couvert.Renauds'y
principalementceux ou celles d'entre vous qui ont marché par arrêta sans balancer, dans la résolution d'y attendre le jour. Souscet
firofit,
es dangereuxsentiersde l'amour. 11est plusieurs fois arrivé à mes- avancementétaitune petiteporte autour de'laquelleil y avaitun peu de
sieurs les amantsd'être fort mal logés,pour avoir négligéde dire l'orai-
son de Saint-Julien. paille. Illa ramassaavec soin, et s'en forma un lit du mieuxqu il put.
Là, accroupiet soufflantdans ses mains engourdies par le froid, il gé-
mit sur son état, et murmurecontresaintJulien, de ce qu'il récompense
si mal la dévoteconfiancequ'il avait en lui. Cebon saint, qui nel'avait
, Du temps qu'Azzo,marquis de Ferrare, vivait, un marchandnommé pointperdu de vue, touchéde compassion,ne tarda pas â lui procure!
Renaudd'Ast, venant de Bologneoù quelquesaffairesl'avaient appelé, un asileJbeaucoupmeilleur.
s'en retournait chez lui, lorsqu'ausortir de Ferrare, et tirant du côté de Voussaurez que dans cette maison,dont la saillieservaitde couvert
il à
Vérone, rencontra des gens cheval, qu'il prit pour des marchands, au pauvreRenaud,logeait une jeune veuve, jolie et charmanteautant
et qui étaientdes brigandset des voleursde grand chemin.Il s'en laissa qu'il soit possiblede l'être. C'étaitla maîtressedu marquisd'Azzo,gou-
accoster sansaucunedéfiance,et consentitvolontiersde faire route avec verneurde la forteresse.Il l'aimait à la folie, et l'entretenait danscette
eux. Ces coquins,voyant qu'il était commerçant,jugèrent qu'il devait maison,afind'être à portée de la voir plusà son aise et sanstémoins.Le
porter de l'argent, et formèrenten eux-mêmesle projet de le détrousser marquis devait précisémentaller passerla nuit avec elle. La dameen
aussitôt quele momentseraitfavorable.Pouréloignertoute craintede son conséquencelui avait fait préparer un bain et un souper magnifique.
esprit, ils parlent d'honneur et de probité, afiectentde grands senti- Tout était disposépour le recevoir, lorsqu'un de ses gens vint annoncer
ments d'honnêteté,et s'empressentde lui montrerde l'estimeet de l'at- qu'il ne pourrait s'y rendre: des lettres qu'un exprés avait apportées
tachement,en saisissanttoutes les occasionsde lui faire politesse. obligeaientle gouverneurde partir sur-le-champpour Ferrare. La dame,
Renaud,charmédeleurs bons procédés,se félicitaitdecettebonneren- fâchéed'avoirfait inutilementtant de préparatifs,voulut du moinspro-
contre, d'autant plus qu'il n'avait avec lui qu'un seul domestique,aussi filerdu baindestiné au marquis. Ce bain étaittout prés de la porte où
bienmontéque lui, mais qui ne lui était d'aucuneressource contre l'en- gisait le pauvre morfondu.Elle en sortait dans le moment que Renaud
nemi. Tout en causantde choses et d'autres avec ces brigands,la con- s'étaitplacé dans cet endroit ; et, ayant entenduses doléanceset le cli-
versationtomba sur les prièresqu'on fait à Dieu. Alorstin de ces mal- quetisdeses dents: Vavoir, dit-elleà sa servante, ce que c'est. La fille
hsureux, lesquels étaient au nombre de trois, dit à Renaud: Et vous, monte, regarde par la fenêtre, et aperçoit, à la faveur d'une faible
mon gentilhomme,quelle prière êtes-vousdans l'usage de faire quand clarté, un homme en chemise, assis sur le seuil de la porte. Elle lui
vous êtes en voyage? A vousdire le vrai, répondil-il, je ne me pique demandece qu'il fait là. Renaudveut lui répondre; maisle claquement
point de savoirbeaucoupd'oraisons,je visà l'antique et tout simplement. de sesdentsne lui permet pas de bien articuler sesparoles.Cene fut.
Cependantje vousavoueraiqu'encampagneje suisdans l'usage de dire qu'avec de peine qu'il parvint à lui faire entendredistincte-
tous les matins, avantde sortirde l'auberge,un .Pater nosler et un Ave, mentce beaucoup qu'il était, et à lui conter en peu de mots son désastre.
Maria, pour l'âme du père et la mère de saint Julien, afind'avoirbon Cette fille, naturellement sensible, courut vite en informersa maî-
gîte la nuit suivante.Je vous assure que je me suis bientrouvéde cette tresse, et la pria d'avoir compassionde ce malheureux. La dame,qui
rprière. Il m'est plusieurs fois arrivé detomber dansde grandsdangers; n'était pas moins humaine, se souvenantqu'elle avait la clef de cette
mais je m'en suis toujourstiré, et j'ai toujours rencontré le soif une porte, par où passait le marquisquandil ne voulait pas être vu : Va lui
sûre et excellenteauberge.C'estce qui m'a donnéune grandeconfiance ouvrir, lui dit-elle, nous avons de quoi leiloger et de quoilui faireun
en saint Julien, en l'honneur duquelje réciteces deux courtes prières. bon souper.La fille, louantla bouléd'âmede sa maîtresse,se hâte d'al-
C'est à lui seul que je suis redevablede cette grâce, que Dieum'a tou- ler lui ouvrir, et, le voyant presque mort de froid, elle le fait entrer
jours accordée.Je vous avoue que si j'omcttais'de diie ces oraisons,je dansle bain encorechaud. Vous jugez bien qu'il ne se le fit pas dire
ne croirais pas être en sûreté pendant le jour, ni trouver uue retraite deuxl'ois.Le pauvre diable crut ressusciteren sentantcette douce cha-
sûre pour passer la nuit. Et ce matin, monsieur,avez-vousrécité ce leur. Pendant qu'il reprenait ses esprits et ?cs forces, la charitable
Pater et ecl Âve? lui dit alors celui qui l'avait d'abord interrogé.Sans dame lui fit chercherun habit parmi ceux de son mari, mort depuis
doute, réponditRenaud.Tant mieuxpour loi, dit alors en lui-mêmece peu de temps. Cet babil lui alla si bien, qu'on eûtdit qu'il avaitétéfait
scélérat, qui pensait à exécuterson projet; car si tu y as manqué,il ne pour lui. Se voyant ainsivêtu d'une manière décente, et attendantles
tiendra pas à moi que tu ne sois très-mal logé ce soir. Puis, élevantla ordresde sa bienfaitrice,il commençaà bénir Dieuet saint Juliende lui
voix: J'ai voyagé,lui dit-il, pour le moins autant que vous; et quoi- avoir envoyé un secours si inattendu, et de l'avoir conduitdansun si
que je n'aie jamais dit votre oraison, dont on m'a plusieurslois vanté bon logis.
l'efficacité, il ne m'est cependantjamais arrivé d'être mal logé. Je ga- La dames'étant un peu reposée, se rendit dans une salle, au rez-de-
gerais mêmeque ce soir je trouveraiun meilleur gîte que vous, nonob- chaussée,où elle avait fait allumer un grand feu, et demandades nou-
stant votre oraison. Il est vrai que je suis dans Pusage de réciter, au vellesdu marchand.La domestiquerépond qu'il est habillé, qu'il est
lieu de cela, le verset Diripuisli, ou YIntcmcrata, ou le I)e profan- bienfaitde sa personne,et qu'il a l'air d'un très-galanthomme. I Dis-
ais, qui, selonce que me disaitma grand'mére, sont d'une très-grande lui d'entrer, reprit la dame,il se chauffera, et je le ferai souper avec
vertu. moi; car il y a toute apparence a besoin de manger. » Renaudpa-
Tout en causant de la sorte, ils continuaientleur route, cl les trois raît, el fait son complimenten qu'il nomme qui a reçu une certaine édi-
coquins neperdaient point de vue leur projet; ils n'attendaientque le tion ; il lâche d'exprimer sa reconnaissancedu mieuxqu'il lui cri ;->»-
lieu et le moment favorablepour l'exécuter. Après avoirpassé à côté sible.La beauté de son hôtesse, dont il est frappé, lui rend encore ses
d'une forteresse appeléeChâteau-Guillaume,ils s'arrêtent dans un lieu bienfaitsplus précieux. 11ne se lasse point de la regarder et de l'admi-
solitaire et couvert, sous prétexte de faire boire leurs chevauxau gué rer. La dame,de son côté, trouvant, à sa mine et à ses discours,qu'il
d'une petite rivière, et puis se jettent sur Renaud,lui enlèventson che- était tel que la servante l'avait le combla d'honnêtetés, le fil
val et seshabits, et le laissent là, à pied et en chemise.Tu verras, lui asseoir devantle feuà côté d'elle,dépeint, et le pria de lui raconter le malheur
dirent-ilsen s'éloignant,si tonsaintJulien te donneraun bon gîte celle qui lui était arrivé. Renaudlui en fit le récit dansle plus détail.
nuit : pour le nôtre, il sera bon, selontoutesles apparences.Après ces Elle ne douta point de la vérité de son aventure; car son grand vallet,en ar-
doucesparqjes, ils passentla rivière et continuentleur route. rivantau Château-Guillaume, avait répandu le bruit que sau maître
Le domestiquede Renaud,qui était resté derrière, le voyantaux pri- avaitété voléet peut-êtreassassinépar une bandede brigands.Cettenou-
sesavecces brigands, au lieu de volera son secours, fut assez poltron velleélait parvenuejusqu'à la dame,ce qui fit qu'elle lui donnaainsides
ou plutôt assezméchantpour tournerbride sur-le-champ,et galopajus- nouvellesde son domestique,ajoutantqu'il lui serait facile de le trou-
qu'à ce qu'il fût au Château-Guillaume, où il arrivadenuit. Il alla ver le lendemainmatin.
dansune des meilleures auberges,sans se mettreaucunementen loger peine Pendant leur conversation,la filleavait servi le souper. Renaud eut
de son maître. ordre de se mettre à table ; il obéitsans peine, et mangea,commeon
-i CependantRenaud,presquetout nu, exposéau froid et à la neige, qui peut penser, de fort bon appétit Ladameavait les yeux toujours fixés
tombait à gros flocons(car c'étaitdans le coeurde l'hiver), maudissait sur lui. Pluselle le regardait, et plus elle le trouvaitaimable.Soit que
sa destinée; et voyant qu'il faisaitdéjà obscur,ne savaitquel parti pren- l'attente du marquis eut déjàmis ses esprits en mouvement,soit qu'elle
dre. Transi de froid et' claquant des dents,il se tourne de tous côtés, fût charméede la bonnemine, de la jeunesse et desmanièresagréables
pour voir s'il n'y aurait pas dans les environsquelque asile où il pût de Renaud,elle conçut de la passion pour lui. Quandje profileraisde
passer la nuit. Cepays portait encore l'empreinte des ravages que la l'occasion,se disait-elleintérieurement,je ne ferais que me vengerdu
\ guerre y avait causés; tout était devenula proie des flammes;si bien marquisqui s'est moqué de moi. A peine fnl-on sorti de table, qu'elle
que Renaud,n'apercevantni maison ni chaumière,prit le parti, plutôt prit la servante en particulier, pour la pressentir sur ce qu'elle était
que de se laisser mourir de froid, de gagner le cheminde Château-Guil- tentéede faire. Celle-ci,qui connaissaitles besoins de sa maîtresseet
laume, ignorantparfaitement,que son domestiquese fût retiré dans cette qui lisait parfaitementdans son intention,lui conseillade se satisfaire,
forteresse.Il imaginaitque, s'il avait le bonheur d'y entrer, le ciel lui et fit de son mieux pour lever tous ses scrupules.
enverraitquelquesecours.Mais,hélasI commeil était déjà fort nuit lors- Ladamealla donc se remettre auprès du feu, où elle avaitlaissé Re-
qu'il y arriva, il trouva les portes fermées et les ponts levés.Le voilài naud, qui, comprenanttrès-bience dontil était question, sefélicitaitin-
désole, et j'avoue qu'on le serait â moins. Cependant,commele dés- térieurementde n'avoir pas manquéde dire ce jour-là sonoratson.Elle
espoir ne remédieà rien, il courtçà et là pour découvrirun endroit oùi se placepresque vis-à-visde lui, et après lui avoirlancé plusieursre-
H puisse au moins se garantir de la neige, qui tombait en abondance. , ga.rdsamoureux: D'oùvient donc êtes-vous si pensif? Est-ce la perte
GONTES DE BOCCACE. 17

de votre cheval et de voshab'ts vous afflige? Consolez-vous,vous êtes balde, et qui était exactementle même qu'ont toujours tenu et que tien»
en bonne maison, et regardez-moi comme votre amie. Au reste, ajoutâ- nent encore les Agolanti. N'importe de quelle de ces deux maisons il
t-elle, savez-vousque sous cet habillement, qui vousva à ravir, il me sortait, je vous dirai seulement qu'il fut un des plusrichas gentilshom-
semblevoir feu mon mari, à qui il a appartenu? Savez-vousencore que, mes de son temps, et qu'il eut trois fils. Le premier s'appelait Lam-
d'après cette idée, j'ai été vingt fois tentée de vous embrasser el de bert, le second Thébalde, comme 'ui, et la dernier Agolant; tous trois
vous faire mille baisers? Je vous avouemême queje me serais satisfaite, bien faits et de bonnemine. L'aine n'avait pas encore accompli sa dix-
si je n'avais été retenue par la crainte de vous déplaire. huitième année, lorsque le père mourut, lies laissant héritiers de set
A ce discours, accompagné d'un ton qui décelaitla passion la plus grands biens. Ces jeunes gens, se voyant très-riches en fondsde terre et
vive, Renaud, qui n'était rien moins que novice, s'approche de la belle en argent comptant, ne se gouvernèrent que par eux-mêmes, commen-
et lui dit, en levant les bras au ciel : Que je serais ingrat, madame, cèrent par prodiguer leurs richesses en dépensespurement superflues*
moi qui vous dois la vie, si j'étais capable de trouver mauvais quelque Grand nombre de domestiques,force chevauxde prix, belle meute, vo-
chose qui vous fit plaisir I Satisfaitesdonc voire envie, embrassez-moi, lières bien garnies, table ouverte et somptueuse, enfin, ils avaient en
faites-moides baiserstant que vous voudrez, je vousassure que je m'es- abondance, non-seulement ce qui convientà l'éclat d'une grande nais-
timerai très-heureux de vos caresses, el que j'y répondrai de toute mon sance, mais ils se procuraient à grands frais tout ce qui peutvenir eu fan-
âme. 11n'eut pas besoin d'en dire davantage. Entraînée par la passion taisiesà des jeunes gens : c'étaient chaquejour nouveauxprésents, not*
qui la dominait, la dame se jette aussitôt à son cou, et lui donnemille velles fêtes, sans parler des tournois qu'ils donnaient de temps en temps.
tendres baisers, que Renaudlui rend avec usure. Après avoir ainsi de- Un train devie si fastueuxdevaitdiminuer bientôtlesbiensdontils avaient
meuré quelque temps attachés l'un à l'autre, ils passent dans la cham- hérité. Leurs revenus ne pouvant y suffire, il fallut engager les terres,
bre à coucher et se mettent dans le mêmelit. Je vous laisse à penser puis les vendre insensiblement l'une après l'autre, pour satisfaire les
les plaisirs qu'ils goûtèrent : je vous dirai seulement que l'oraison en créanciers. Enfin ils ne s'aperçurent deleur ruine que lorsqu'il ne lear
l'honneur de saint Julien produisit des merveilles. restait presque plus rien. Alorsla pauvreté leur ouvrit les yeux que k
le jour commençaità poindre, lorsque la dame se mit en devoir de richesse leur avait fermés. Rentrés en eux-mêmes, ils reconnurentlew
Congédierle marchand ; et pour que personnene se doutât de l'aven- folie, mais il n'était plus temps.
ture, elle se contenta de lui donner des habits vieuxet déchirés, qu'elle Danscette fâcheuse circonstance,Lambert prit ses deux frères en par-
accompagna, en dédommagement, d'une bourse bien garnie. Aprèslui ticulier ; il leur représenta la figure honorable que leur père avait laite
avoir recommandéle secret sur ce qui s'était passé, et lui avoir indiqué dans le monde, la fortune immense qu'il leur avait laissée, et la misère
le chemin qu'il devait prendre pour rentrer dans la forteresse, où il ne où ils allaient se trouver réduits â cause de leurs telles dépenseset ta
manquerait pas de trouver son domestique, elle le fit sortir par la petite peu d'ordre qu'ils avaient mis dans leur conduite. Il leur conseilla en-
porte qui donnait en dehors de la forteresse. suite, du mieux qu'il lui fut possible, de vendre le peu qui restait des
Quand il fut jour, et que les portes furent ouvertes, Itenaud, fei- débris de leurs richesses, et de se retirer dans quelque pays étranger
plein
gnantdc venir de plus loin, entra dans Château-Guillaume,et »yant trouvé pour cacher aux yeux de leurs compatriotesleur misérable situation.
l'auberge où étaitlogéson domestique,il prit d'autres habitsqu il avaitdans Sesfrères s'étant rendus à ses représentations, ils sortirent tous trois
sa malle. Hélait sur le point de partir, monté sur le cheval de son valet, de Florence à petit bruit et sans prendre congé de personne. Ils allèrent
lorsqu'il apprit que les trois brigandsqui l'avaient voléla veille avaient droit en Angleterre, sans s'arrêter nulle part. Arrivés à Londres, ils
été arrêtés pour quelqueautre crime, el qu'on les conduisaitdans les pri- louent une pelite maison, font peu de dépense, et s'avisent de prêter de
sons de la forteresse. 11alla trouver le juge : les voleurs ayant tout avoué, l'argent à de gros intérêts. La fortune leur fut si favorable,qu'en peu
on lui rendit soncheval, ses habits elson argent; de sorte qu'il ne perdit, d'années ils eurent amassé de grandes sommes, ce qui les mil à portée
à ce que dit l'histoire, qu'une paire de jarretières, que les voleurs avaient de faire alternativement les nus, les autres, plusieurs voyages a Flo-
égarée. Après cela, Renaud, rendant grâce à Dieuet à saint Julien de rence, où, avec cet argent, ils achetèrent une grande partie de leurs •;
cet heureux dénoùment, monta à cheval et s'en retourna sain et sauf anciens domaines et plusieurs autres terres. Etant enfin venus y fixer v
dans sa patrie. Quant aux voleurs, ils furent tous trois peidus le jour tout à fait leur séjour, ils s'y marièrent, après avoir toutefois laissé ea
suivant. Angleterre un de leurs neveux nommé Alexandre, pour y continuer le
même commerceà leur profit.
Etablis à Florence, ils ne se souvinrent bientôt plus de la pauvreté où
leur faste les avait d'abord réduits. La fureur de briller s empara de
chacun d'eux, comme auparavant, et quoiqu'ils eussent femmes et en-
fants, ils reprirent leur ancien train de vie, sans s'inquiéter de rien.
NOUVELLE111. C'était tousles jours de nouvelles dettes. Les fonds qu Alexandre leur
envoyaitne servaient qu'à apaiser les créanciers. Par ce moyen, ils se'
soutenaient encore; mais cette ressource devaitbientôt leur manquer.
Lemariage imprévu. l'I est bon de vous dire qu'Alexandreprêtait son argent aux gentilshom-
mes et aux lieronsd'Angleterre, sur le revenu de leurs gouvernements
militaires, ou de leurs autres charges, ce qui lui produisait un grand
Le récit des aventures de Renaud d'Ast excita l'admirationdes dames! profit : or, pendant que nos trois étourdis, se reposant sur son com-
et des messieurs qui composaientl'assemblée.Onloua beaucouple genre' merce, s'endettaientde plus en plus pour mener leur genre de vie ordi-
de dévotion de cet homme, el l'on bénit Dieuet saint Julien de l'avoirr nairc, la guerre survint, contre toute apparence, entre le roi d'Angle-
ainsi secoura dans son malheur. On avoua, mais loutbas, que la dame5 terre et l'un de ses fils. Cetteguerre inattendue mit le désordre dans ce
qui l'avait relire chez elle avait fort bien fait de profiler de l'aventure ; royaume, les uns prenant parti pour le père, les autres pour le fils.Voilà
mais tandis qu'on s'amusait à causer sur la bonne nuit que Renaud dutt le malheureux Alexandre privé des revenus qu'il percevait sur les pla-
lasser avec celte jeune veuve, madame Pampinée,assiseà côté de Phi-- ces fortes et sur leschâteaux où commandaientauparavantses débiteurs ;
Joslrate, voyantque c'était son tour deraconter une histoire, se recueillitt le voilàforcé de discontinuer soncommerce faute de fonds. Néanmoins
penser à ce qu'elle devait dire ; et quand elle en eut reçu l'ordre deB l'espérance de voir bientôt terminer cette guerre, et de pouvoir tou-
a reine, elle prit la parole, et d'un ton plein d'assurance, elle commença
Iiour i cher ensuite ce qui lui était dû le retenait dans le pays. Cependant
en ces termes : les trois Florentinsne diminuaientrien de leurs dépenses ordinaires, et
Plus on parle, mes chères dames, des révolutions de la fortune, pluss contractaienttousles jours de nouvellesdettes. Maisplusieursannéess'é-
celte matière parait fécondeet inépuisable à celui qui considère atten-- tant passées sans qu'on vît l'effet des espérances qu'ils donnaient aux
tivement les scènes continuelles que cette fortune nous présente. On >} marchands, ils perdirent nou-seulement tout crédit, mais ils se virent
cesserad'en être étonné, si l'on fait attention qu'elle disposeà son gréé poursuivis et arrêtés par leurs créanciers. On vendit tout ce qu'ils pos*
de tout ce que nous imaginons follement posséder en sûreté ; qu'elle e sédaient ; et commele produit ne put suffire à payer toutes leurs dettes,
le fait passer d'une main dans l'autre, comme il lui plaît, n'observant, -, on les tint en prison pour le surplus. Leurs femmeset leurs enfants,
dans tous les changementsqu'elle opère, aucun ordre, aucun enchaîne- '- réduits à la plus affreuse indigence, se retirèrent les uns d'un côté les.
ment dont l'intelligencehumainepuisse au moins découvrirles ressorts. '• autres de l'autre.
Quoique tous les événements se
qui passentjournellement sous nos yeux Alexandre, qui s'impatientait depuis longtemps en Angleterre, dans
nous otfrent un témoignage incontestable de cette vérité ; quoique les l l'espérancede récupérer sesfonds, voyant que la paix était non-seulement
faits dont nous venons d'entendre le récit, nousen aient donné des preu- encoreéloignée, mais qu'il courait risque delà vie, se détermina à revenir
ves convaincantes,néanmoins, puisqu'il plaît à la reine que cette même en Italie, et en prit le chemin. 11passapar les Pays-Bas. Commeil sor-
matière fasse aujourd'hui le sujet de nos entretiens, l'hisloire queje vais tait de Bruges, il rencontra, presque aux portes de cette ville, un jeune
vous raconter sera une nouvelle confirmation de ce que je viens d'ob- abbé en habit blanc, accompagnéde plusieurs moines, avec un gros
server. Vous y trouverez, si je ne me trompe, l'agrément et l'utilité. train et un gros bagage. A la suite étaient deux vieux chevaliers qu'A-
lexandre avait connus à la cour de Londres, et qu'il savait être parents
du roi. 11les aborde, et en est favorablementaccueilli. Il leur demande,
H y eut autrefois, dans notre ville de Florence un chevalier nommé chemin faisant, et avec beaucoupde politesse, qui étaient ces moines qui
messire Thébalde, qui, selon quelques-uns, était de l'illustre maisondes marchaient devant avec un si gros train, et ou ils allaient. Le jeune
Lambcrti, et, selon d'autres, de celle des Agolanti. Cesderniers n'ap- homme qui est à la tête de la cavalcade, répondit un des milords, est.
puient leur sentiment que sur le train qu'ont mené les enfants de Thé- 1 un d« nos parents ;,il vientd'eue pourvu d'une des meilleures abbayes
3
48 CONTES DE BOCCACE.

d'Angleterre.Commeil est trop jeune, suivant les canonsde l'Eglise, abbéen l'arrêtant; avantde pousserles chosesplus loin, écoutezce que il
pour remplir une telle dignité, nous le menonsà Romepour obtenir j'ai à vous dire. Aprésent que vous connaissezmon sexe,je ne doispas
du pape une dispensed'âge et confirmationde son élection; c'est de vous laisserignorerqueje suis fille, et quej'allais trouver le pape pour j
la
quoi nousvousprions de ne parler à personne. marchaittantôt le prier de me.donnerun époux;maisje nevouseus pas plutôt vu l'au» ]
Alexandrecontinuaroule avec eux.L'abbé,qui devant, tre jour, que, par un effet de mon malheurou de votrebonnefortune, i
tantôt derrière, selonla coutumedesgrands seigneursquivoyagentavec je me sentisaussitôtéprise de vous.Monamours'est tellement fortifié,
unesuite, se trouvepar hasardà côtéduFlorentin.Il l'examine,el voitun qu'il n'est pas possibled'aimer plus que je vousaime. C'est pourquoi
jeune hommebien tourné, de bonne misie, honnête, poli, agréable et j'ai forméle desseinde vous épouser de préférenceà tout autre. Voyei
charmant.Il fut si enchantéde son air et de sa figure,qu'il l'engagea si vous me voulezpour votrefemme; sinon, sortezde monlit et retour-
polimentà s'approcherdavantageet à se tenir à côté de lui. 11l'entre- nez dans le vôtre.
tient de diverseschoses,lui parlebientôt avec une certainefamiliarité, QuoiqueAlexandrene connûtpas assezbien la damepour se détermi-
et tout en causant, il lui demandequi il est, le pays-d'où il vient, et ner si promptcmenl,néanmoinscommeil jugeait,par son grand train et
l'endroitoù il va. Alexandresatisfità toutesses questions; il ne luilaissa par la qualité des gensqui raccompagnaient,qu'elle devaitêtre riche et
pas mêmeignorer l'état actuel de ses affaires, qu'il lui exposaavecune de bonnemaison,et d'ailleursla trouvantfortaimableel fort jolie, il lui
nobleingénuité.Il terminason récit par lui offrir ses petitsservices,en répondit presque sans balancerqu'il était disposéâ faire tout cequi
tout ce qui pourrait lui être agréable. M.L'abbéfut ravi de sa manière pourraitlui être agréable.
de parler, facileet gracieuse. Il trouva dansle son de sa voix je ne sais Alorsla belle s'asseoitsur le lit, el, dans cette altitude, devantune
de doux qui allait au coeur. Sentantcroître l'intérêt qu'il lui avait image de Notre-Seigncnr,elle met un anneauau doigt d'Alexandreen
'abord inspiré, il se mita l'étudier de plus près, et conclut, d'après signe deleur foiet "de leur mutuelle fidélité.Puisils s'embrassèrent,se
3uoi
ses observations,qu'il devait être véritablementgentilhomme,malgré caressèrent, et passèrentle reste de la nuit à se donnerdes marquesde
la professionservilequ'il avait exercéeà Londres.11fut louché de son leur communesatisfaction.Ils prirent des mesurespour tâcher de jouir
infortune, ellui dit, pour le consoler,qu'il ne fallaitd4»jspérerde rien. des mêmesplaisirsle reste duvoyage; et quand le jour fut venu, Alexan-
Quisait, ajouta-t-il d'un Ion qui annonçaitle vif intérêt qu'il prenait dre se relira dans le petit rduil, el personnene sut où il avaitcouché.
à son sort, qui sait si le ciel, qui n'abandonnejamais les hommesde Ils continuèrentainsileur route,fortcontentsl'un de l'autre, et arri-
bien, ne vousréserve point une fortune égale à celle dont vous avez vèrent à Homeaptes plusieursjours de marche, non sansavoir pris de
joui, et peut-êtreplus considérable?11finitpar lui dire que puisqu'il nouveaux à-comptesur les plaisirs du mariage.Quelquesjours après,
allaiten Toscane,où il devaitpasser lui-même,il lui ferait plaisir de l'abbé, accompagnéd'Alexandreel des deux milords,alla à l'audience
demeurer en sa compagnie.Alexandrele remecia de l'intérêt qu'il du pap , et après lui avoirprésentéles salutsaccoutumés,il lui parla
prenait à son infortune,el l'assura qu'il étaii disposéâ se conformerà ainsi: Très-saint-père,vous savezmieuxque personne que pour vivre
ses moindresdésirs. honnêtementil faut éviter avec soii les occasionsqui peuvent nous
Pendantqu'ils voyagentainside compagnie,le jeune seigneuranglais conduireà faire précisémentle contraire. Or, c'est ce qui m'a engagéâ
paraissaitquelquefoisrêveuret pensif.Le Florentin,quilui devenaitcha- m'enfuirde chez mon père, le roi d'Angleterre,avec une partie de ses
quejour pluscher, donnaitlieuà sesrêveries:il avaitdesvuessur lui pour trésors, et à venir déguisée sousl'habit que je porte, dans l'intention
certain projet. 11enétait tout occupé,lorsqueaprèsplusieursjournéesde de recevoirun épouxde la mainde VotreSainteté.J'aurai l'honneur de
marche, ils arrivèrentà une petite ville, qui n'était rien moins que bien vous dire que mon père voulaitme forcer d'épouser,jeune commeje
pourvued'auberges.On s'y arrêta cependant,par la raison que M.l'abbé suis, le roi d'Ecosse,prince courbe sousle poidsdes années.Toutefois,
était fatigué.Alexandre,qu'ii avaitchargé, dés le premierjour, du soin ce u'eM-pas tant à causede son grand âge que je me. suis déterminée
des logements,paruequ'il connaissaitmieuxle pays que pas un de sa à prendre la fuite,que dans la cru'nle qu'après l'avoir épouséla fragi-
suite, le fit descendreà une aubergedout l'hôteavait autrefoiséléson lité de ma jeunesse ne me fil tomber dans quelque égarementindigne
domestique;il lui Ut préparer sa meilleure chambre; et commel'au- de ma naissanceel contraire aux lois de la religion.Je n'avais pas
berge était fort petite, il logeale reste de l'équipagedansdifférenteshô- encore fait la moitiédu cheminpour me rendre auprèsde VotreSain-
telleries,du mieuxqu'il lui fut possible. teté , lorsque la Providence,qui seule connaît parfaitement les be-
Aprèsque l'abbéeut. soupe el que tout le mondese fut retiré, la mut soins de chacun de.nous, m'a lait rencontrer celui qu'elle me destinait
étant déjà fort avancée,Alexandredemandaà l'hôte où il le coucherait. pour mari. C'estce gentilhommeque vous voyez,ajotitn-l-ellcen mon-
En vérité, je n'en sais rien, lui répondit-il: vous voyez,seigneur, que trant Alexandre: il n'est pas de naissanceroyale commemoi, mais son
toutest si plein, que ma familleet moi sommescontraintsde coucher lioiiuêle'éet Sunméritele rendentdigne,des plus grandesprincesses.Je
sur le plancher.11y a cependantdans la chambrede.monsieurl'abbéun l'ai doncpris pour monépoux; el, n'en déplaiseau roi mon père et A
petit grenier où je juiis vous mener; nous lâcheronsd'y placer un lit, et tons ceux qui pourraient m'en blâmer, je n'en aurai jamais d'autre.
pour cette nuitvous y coucherezcomme vous pourrez.Commentveux-lii .l'auraispu, sans douie,depuis que j'ai fait ce choix, me dispenserde
quej'aille danslachambrede M. l'abbé puisqu'elle est si petite, qu'on venir jusqu'ic : mais, très-saint-père,j'ai crudevoirachevermonvoyage,
n'a pu y placer aucun de ses moines?—Il y a, vousdis-je. un réduit tant pour visiterles lieux saints de la capitale du mondechrétien que
où il nous sera facile de placer un matelas.— Point d'humeur; si je pour vousrendre meshommages,et vous supplierde vouloir bienfaire
m'enfusse aperçuquandon a préparéla chambre,j'y aurais f it coucher passer devantnotaire un contratde mariageque ce gentilhommeet moi
quelque moine, et l'aurais réservé pour moi la chambre qu'il occupe. avons déjàjuré devantDieu.Je me flatteque VotreSaintetéapprouvera
— 11n'est plus temps,reprit le maître du logis; mais j'ose vous pro- nue unionqui était écritedansle ciel, cl de laquellej'attendsmon bon-
mettreque voussereziâ le mieux du inonde.M.l'abbé tlorl, les rideaux heur.Nousvousdemandonsvotresainte bénédiction,que nous regarde»
de son lit sont fermés; j'y placeraitout doucementun matelascl un lit ions commeun gage assuré de celle de Dieu,dont vous êtes le digne
de plume,sur lequelvousdormirezà merveille.UeFlorentin,voyantque vicaire.
la chosepouvait s'exécutersansbruit et sans incommoderM. l'abbé, y Je vouslaisséepenserqueldut ctrel'élonncmentetla joied'Alexandre,
consentit,et s'y arrangeale plus doucementqu'il lui fut possible. quandil appritque safemmeétaitfilleduroi d'Angleterre.Sasurprisefut
L'abbé, qui ne donnait point, mais qui était tout occupé des tendres cependantmoinsgrandeque celledesdeuxmilords.Ilscurentde la peine
impressionsqu'Alexandreavait laites sur son esprit et sur son coeur, à retenir leur dépit, et auraient peul-êlre maltraitél'Italien et outragé
l'entendait non-seulementse coucher,maisil n'avaitpas perdu un seul la princesse,s'ils se fussenttrouvésailleurs qu'en la présencedu souve-
mot de sa conversationavec l'hôte.Voici l'occasion, disait-ilen lui- rain pontife. Le pape, de son côté, parut fort étonnéde ce qu'il venait
même, de satisfairemes désirs;si je la manque,il n'est pas sûr qu'elle d'entendre, et trouva le choix de la damenon moins singulierque son
se représente.Résoludonc d'en profiteret persuadéqtte tout le monde déguisement; mais, nepouvantempêcherce qui étaitrésoluet dejà fait,
dormait,il appelletout bas Alexandreet l'inviteà venir se coucherau- il consentit à ce qu'elle désirait; puis il consolales milords,leur (it
près de lui. Celui-cis'en défend par politesse.L'abbéinsiste,cl, après faire la paix avec la dameet avec Alexandre,fixale jour des noces,
quelquesfaçons,Alexandrecède enfinà sesinstances. et donna ses ordres pour les préparatifs. La cérémonie fut magni-
lui
A peineest-il dans le lit de monseigneur,que monseigneur porte fique; elle se fil en présencede tousles cardinauxet de plusieursantres
la main sur l'estomac,et commenceà le manier, à le caresser de ia personnes da distinction.Le pape avaitl'aitpréparer un superbefestin,
mêmemanière que les jeunes filles en usent quelquefoisà l'égard dei La damey parut en babilsroyaux.Tout le mondela trouvacharmante
leurs amants. Alexandre en fut tout surpris. 11ne douta point quei clla comlilade complimentset d'éloges.Alexandreen reçut aussi; il était
l'abbé ne méditât, par ses divers attouchements,le plus infâmedetous« richementvêtu, et avait un maintiensi noble, qu'on l'aurait plutôt pris
es crimes.L'abbé,qui s'en aperçut.,soit par conjecture, soit par quel- pour un princeque pour un hommequi avaitprêté sur gages,
quemouvement-particulierù'M-randre, se mil â sourire, et, pour les Quelquetemps après,.les nouveauxmariés partirent de Romepour
détromper, défait,incontinent h camisoleavec il
laquelle couchait, , venir à Florence,où la renomméeavait déjàporté la nouvellede ce ma-
ouvresa chemise,et prenant la.n-.aind'Alexandre,la porte sur sa poi-- liage. Oules y reçut avectous les honneursimaginables.Ladame paya
trine, en lui disant : bannisde Uniesprit, mou cher ami, toute idée'.• lesdeitesdes trois frères, qui sortirentdeprisonetrentrèrentdansla pes-
(léshonnète.,et vois à qui tu as affaire. Çhv.fut «vniris, ce fut Alexan- session de tousleurs biens, qu'elle racheta. Elle alla ensuiteen France
dre, qui trouvasons sa main deux petits -'-.Ion-arrondis, durs et polis ï ivec son mari, emportantl'un et l'autre l'estimeet les regrets de toute
commedeux boules d'ivoire. Revenu d«îMin erreur, voyantque s la ville de Florence.Ils amenèrentaveceux Agolant,un des onclesd'A-
et le
1
prétenduahb- étaitune femme,il lui rendaussitôtcaressepour caressa;; lexandre.Arrivésà Paris,le roi de Franceles accueillitavec beaucoup
e met en devoirde lui prouver qu'il était,, de distinction.Les deux milords, qui ne les ar lient point quittésjus-
I et, sans autre cérémonie,sR'«lti-z
ni, vôrilfcbleiaeni
hrsmrr.c nassi vile en besogne,lui diiie fauxi 1 qu'alors,partirent delà. pour retourneren Ar.hterre. Ils firent si bien
CONTES DE BOCCACE. 19

auprès du roi, qu'ils remirent sa fille dans ses bonnes grâces, et lui Génois, ayant appris que le petit vaisseauappartenait à Landolfe, qu'ils
inspirèrent de l'estime et de l'amitié pour son gendre. Ce monarqueles savaient par la voie publique être très-riche, et étant naturellement pas-
reçut depuis avec toutes lès démonstrationsde là joie la plus vive. Peu sionnés pour l'argent et avides du bien d'aulrui, conçurent le desseinde
de*tempsaprès leur arrivée à la cour, il éleva son gendre aux plus hau- s'en rendre les maîtres. Ils lui fermèrent d'abord le passage ; puis ils
tes dignités, et lui donnalé comté de Cornouaillcs. Alexandre devintsi mirent à terre une partie de leurs gens, munis d'arbalètes et bien armés,
habile politique, qu'il parvint à raccommoderle fils avec le père, qui qui se,postèrent en un lieu d'où ils pouvaient aisémentaccabler de traits
étaient encore en guerre. 11rendit par ce moyen un service important an quiconqueaurait osé sortir du vaisseau. Après cela, le reste de l'équipage
royaume, cl s'acquit l'amour cl l'estime de la nation. Son oncle Agolant étant entré dans les chaloupes, s'approcha à force de rames el a la fa-
recouvra tout ce qui était dû à ses frères et à lui ; et, après qiie son ne- veur du vent, et l'on s'empara du pelii vaisseaude Landolfe sans coup
veu l'eut fait décorer de plusieurs dignités, il revint àFlorence chargé de férir cl sans perdre un seul homme. Les honnêtes Génoisfirent monter
richesses. leRaveliii sur une de leurs caraquês, et, après avoir pris tout ce qui était
Le comte de Cornouaillesvécut toujours depuis en bonne intelligence dans sou vaisseau, ils le coulèrent à fond. Le malheureux Landolfe fut
avec la princesse sa femme. On assure même qu'après avoir beaucoup mis à fond de.cale, el on ne lui laissa pour tout vêtement qu'un fort
contribué par sa prudence et sa valeur à la conquêtede l'Ecosse, il en fui mauvais haillon. Le lendemain, le vent changea; les Génois firent voile
couronnéroi. vers le Ponant, et voguèrent heureusement [mndaut tout le jour. Maisà
l'enlrée de la nuit il s'élevaun vent impétueux qui, faisant enfler la mer,
sépara bientôt les deux caraquês. Celle qui portait l'infortunécitoyen dé
Ravellofut jetée avec violence au-dessus de l'île de Cépbalonie.sur des
rochers, où elles'ouvrit cl se brisa commeun verre. Lanier futun instant
couverte de marchandises, de caisses et des débris du navire. Tous les
NOUVELLE IV. gens de l'équipage qui savaient nager, luttant au milieudes ténèbrescon-
tre les vaguesagitées, s'attachaient à tout ce que le hasard leur présen-
tait pour lâcher'de se sauver. Le malheureux Landolfe,â qui la perle de
Landolfcrtuffolo. tout ce qu'il possédaitavait fait souhaiter la mort le jour précédent, en
eut une peur effroyablequand il la vit si proche. Par bonheur, il rencon-
tra un ais el s'en saisit, espérantquc Dieuvoudrait bienlui envoyer quel-
MadameLaurette, qui était assise à côté de madame Pampinée,voyant que secours pour le retirer du danger. Il s'y plaça le mieux qu il lui fut
celle-ciavait achevé de raconter sa nouvelle, commença,sans atten- pos.-ible,el ne laissa pasd'être le jouet des vents el des Ilots, tantôt poussé
rc le commandementde la reine, à parler ainsi.
3ue d'un côté, tanloi d'un autre. Il s'y soutint cependant jusqu'à ce que le
Je pense, mes aimables dames, que la fortune ne saurait offrir à nos jour parût. A la faveur de la clarté naissante, il veut regarder autour de
une révolution plus étonnante que de nous montrer sur ie trône ce- soi, et ne voit que mer, que nuages et une petite caisse, laquelle flottant
ui qui était auparavant plongé dans la dernière misère, ainsi que cela au gré des eaux, s'approchaitquelquefois de si près, qu'il craignaitqu'elle
Ïcux
est arrivé uu héros de l'hisloire de madamePampinée: mais, puisqu'il ne le Wessât; c'est pourquoi, quand clic s'approchait de trop près, il se
n'est permis à aucun de nous de s'écarter du sujet proposé,je me vois servait du pende forcesqui lui lestaient pour la repousser. Pendant qu'il
obligée de raconter une nouvelledont le.dénoûinentne sera ni aussi no- ltiitail ainsi contre la caisse qui le suivait, il s'éleva dans les airs un
ble, ni aussi intéressant que celui de la précédente ; vous y trouverez tourbillon furieux qui, en redoublant l'agitation des vagues, poussa la
néanmoins de quoi vous attendrir. Cependantje suis persuadéed'avance caisse contre la planche. Landolfe,renversé et forcé de lâcher prise, fut
que le souvenir de la précédente fera que vous .*;::U:iidrcz celle-ci avec précipité sous les Ilots. Revenusur Veau, et nageant plus de peur que de
moins de plaisir ; mais n'en sachant pas d'autre sur ce sujet, j'espère lorce, il vit Vais fort loin de lui. Désespérantde pouvoir l'atteindre, il
^ue vous voudrezbien m'excuscr. nagea vers la caisse, qui était beaucoup plus proche,et s'y cramponnadu
mieux qu'il put. 11 s étendit, sur le couvercle, et se servait de ses bras
pour la conduire. Toujours en bulle au choc des vagues, qui ie jetaient
le
C'est une opinion généralement adoptée que voisinage de la mer de côté et d'autre, ne prenant, comme on peut se l'imaginer* aucune
depuis Reggiojusqu'à Gaëte, e t la partie la plus gracieuse de l'Italie.. nourriture, et buvant de temps en temps plus qu'il n'eût voulu, il passa
C'est là, qu'assezprès de Salerne, est une côte que les habitants appellentt le jour el la nuit suivante dans cet état, sans savoir s'il était près do
la côte de Malli,couverte de petites villes, de jardins el de commerçants. terre, et ne voyantque lu ciel et 1eau.
La ville de Ravelloest aujourd'hui la plus florissante. 11n'y a pas long- Le lendemain,"poussé par la violence des vents, ou plutôt conduit par
temps qu'il y avait dans celle-ci un îiuinmé Landolfc Ruflblu, qui possé- la volonté suprême de Dieu, Landolfe,dont le corps élait devenu comble
dait des richesses immenses; maisla cupidité peut-elle être jamais satis- une éponge, accroché par ses mains à la caisso, delà mêmemanière que
faite? Cet homme voulut augmenter encoresa fortune, et son ambition ceux qui sont sur le poinl de se noyer, aborda à l'île de Gnll'e.Une pauvre
démesurée pensa lui coûter la perle de tous ses biens el celle de sa pro- femmeécurail alors sur le rivage sa vaisselleavec du sable.A peine eut-
pre vie. elle aperçu ie naufragé, que, ne reconnaissant en lui aucune forme
Après avoir donc mûrement réfléchisur ses spéculations, selonla cou- d'homme, elle fut saisie de frayeur, et recula en poussantde grands Cris,
tume des commerçants,Landolfe acheta un gros navire, et l'ayant chargé Landolfe était si épuisé, qu'il'n'eut pas la force de lui dire un mol-; â
son comptede diverses marchandises,il fit voilepour l'île deChvnre. peine la voyait-il.Cependant,les Ilotsle poussant de plus en plus vers la
1 y trouva tant de vaisseaux chargés des mêmes marchandises, qu'il se rive, la femme distingua la forme de la caisse. Elle regarde alors plus at-
Iiour
vil obligé, non-seulement de vendre les siennes à bas prix, mais de les tciilivement, et, s'approchant d vantage, elle aperçoit des bras étendus
donner presque pour rien, afin de pouvoir s'en défaire. Vivementcons- sur la caisse ; elle distingue un visage, cl voit enfin que c'est un homme.
terné d'une perle si considérable, qui l'avait ruiné en si peu de temps, Touchéede compassion, elle entre au bord de la mer, qui étoil tranquille;
il prit la résolution de mourir ou de se dédommagersur autrui de ce prend Landolfeparles cheveux, el vient à bout de l'entraîner, avec la
qu'il avait perdu, pour ne pas retourner en cet état dans sa pairie, d'où caisse, sur le rivage; Elle lui détache les mains fortement accrochéesà II
il était sorti si riche. Danscette intention, il vendit son navire, el de cet caisse, qu'elle met sur la tète d'une fille qui était avec elle; et, prenant
argent, joint à celui qu'il avait retire de ses marchandises, il acheta un ensuite Landolfesur son dos, commes'il eût été un enfant, elle le porte (
vaisseau léger pour faire le métier de corsaire. Après l'avoir armé et la ville, le met dans une étuve, et* à forcede le frotter, de le iaver avec
très-bien équipé, il s'adonna tout entier à la piraterie, courut les mers, de l'eau chaude, elle fit revenir la chaleur, et parvint â lui rendre Une
pilla de toutes mains, et s'attacha principalement à donner la chasseaux partie de ses forces. Lorsque la bonne femme compritqu'il élait temps
Turcs. La fortune lui fut plus favorabledans ce nouvel état qu'elle ne de le sortir de i'éluve, elle l'en relira, et achevade le réconforter avec .île
lui avait été dans le commerce. Il fit un si grand nombre de captures sur bon vin et quelques confitures. En un mot, elle le traita si bien, qu'il ra-
les Turcs, que,dans l'espace d'un an, il recouvra non-seulement co,qu'il vint en sonétal naturel, el connut enfinoù il élait. Elle crut alors devoir
avaitperdu en marchandises, mais il se trouva deux fois plus riche qu'au- lui remettre sa caisse, et l'exhorta du mieux qu'elle put à oublier soi»
paravant. Jugeant donc qu'il avait assez de bien pour vivre agréablement infortune, ce qu'il fit.
sans s'exposer à Un nouveaurevers de fortune, il borna là son ambition, Quoique Landolfe ne songeât plus à la eaisse*il la pnt toutefois,ju-
et résolut de s'en retourner dans sa patrie avec le butin qu'il avait fait. geant que, pour peu qu'elle valût, il en retirerait de quoi se nourrir péri
Le souvenir de son peu de succès dans le commerce lui donnant lieu de dant quelques jours ; mais la trouvant fort légère, il eut peu d'espérance,
craindre de nouveauxrevers, il ne se soucia guère de faire de nouvelles Cependant,impatient de savoir ce qu'elle renfermait, il rouvrit de force,
tentativesde ce côté-là. pendaut que ia femmeétait hors dû logis, et y trouva quantité de pierres
H partit donc, el fit voile vers Ratello avec ce même vaisseauléger qui précieuses, dont une partie, mise en oeuvre, élait richement travaillée.
lui avait servi à acquérir tant de richesses ; mais à peine fut-il en pleine Commeil se connaissait en pierreries, il vit qu'elles étaient d'un très-
mer, qu'il s'éleva, pendant la nuit, un vent des plus violents. Il agila et grand prix, loua Dieu de ne l'avoir point abandonné, et reprit entièrement
soulevales flots avec tant de fureur, que Landolïe,voyant que sa'petite courage. Mais, pour éviter un troisième revers de fortune, il pensacju'iï
frégate ne pourrait longtemps résister â l'impétuosité des vagues, prit le fallait user de finesse pour conduire heureusement ces bijoux jusqu'à sa
parti de se réfugier promptement dans un petit port formé par une île maison ; c'est pourquoi il les enveloppa, le. mieux qu'il put, dans de
qui le défendaitde ce veut. vieux linges, et dît à la bonne femme que, n'ayant pas besoin de la caisse,
Bientôt après, deux grandescaraquêsgénoisesvenantde Constantinople elle, pouvait la garder, pourvu qu'elle lui donnât un sac en échange; c»
entrèrent dans ce même port, pour se mettre à l'ahrrde l'ouragan. Les qu'elle fit très-obligeamment. Apïès l'avoir remerciée du service signale
so CONTES DE BOCCACE.

qu'il en avait reçu, il mit son sac sur son cou, et partit. 11monta dans Monsieur,une aimabledamede celte ville serait trés-charmée d'avoir,
une barque qui le passa à Brindes.De là, il se rendit a Trany, où il ren- s'il vousplaisait, un entretien avec vous. Cesparoles flattèrenttellement
contra plusieurs de ses compatriotes.C'étaientdes marchands de soie, l'amour-propred'André, qui s'imaginait être un beau garçon , qu'il ne
qui, aprèsavoir entendu le récit de ses aventures, à l'article de la cas- douta point nue cette damene fût éprise d'amour pour lui. 11répondit
sette près, que Landolfecrut devoir passer sous silence,ils le firent ha- donc sans balancerqu'il irait la trouver, et demandal'heure e' le lie»
biller par chanté. Ils lui prêtèrent même un cheval,et lui procurèrent où cette dame jugerait à proposde le recevoir. Quandil vousplaira, dit
compagniepour aller ARavello, où il leur avait dit qu'il voulaitretour- la commissionnaire;ellevous attend chezelle. Puisquecela est ainsi, ré-
ner. pliqua André, va-t'en devant, et je te suis. Il la suiviten effet, sans eu
De retour dans sa patrie, et se trouvant, grâce au ciel, en lieu de sû- avertir personne du logis.
reté, il n'eut rien de plus pressé que de visiter son sac. 11examinaà loi- La petite friponnele conduisitàla maisonjdela belle, qui demeuraitrue
sir les pierreries, parmi lesquellesil vit beaucoupde diamants; de sorte Maupertuis,nom qui désignaitassezcombienla rue était honnête; mais
qu'en vendanttous ces bijouxà un prix raisonnable,il allait être du dou- le jeune Pérousin,qui l'ignoraitparfaitement,croyant aller dans un lieu
ble plus riche que lorsqu'ilsortit de sa patrie. Quand il s'en fut défait, il décentparler à une honnêtefemme,entra avec sécuritédans ce mauvais
envoyaune bonnesommed'argent à la femmede Gulfequi l'avait retiré lieu, précédéde la commissionnaire,il monte après elle. Celle-cin'a pas
de l'eau. 11récompensaégalementles marchandsqui l'avaientsecouruà plutôt appelé sa maîtresseet crié qu'André était là, que la courtisane
Trany, et il passale reste de ses jours dans une honnête aisance dont il parut au naut de l'escalier pour le recevoir. Figurez-vousune femmequi,
sut se faire honneur. au mérite de la jeunesse et à celui de la beauté,joignait une taille aussi
riche qu'élégante,et une parure qui annonçaitautant de goût que de
propreté. Le jeune hommeavaitencore deuxou trois marches Amonter,
lorsqu'ellecourut à lui les bras ouverts; elle les étendit autour de son
cou, et demeuraquelques momentssans lui rien dire, commesi l'ex-
cès de sa tendressel'eût empêchéede proférer une parole ; puis, fondant
NOUVELLE V. en larmes, elle couvrit son front de baisers, et d'une voix entrecoupée:'•
0 monami I lui dit-elle, ô mon cher André, soisle bienvenu! Et vous,
madame, lui répondit André tout ébahi de recevoirtant de caresses,et
Lerubli. TOUS, soyezla bientrouvée. Ellele prit par la main et le fit entrer dans
un salon, d'où, sans lui parler, elle le fit passer dans sa chambre, qui
était parfuméede roses, de Heurs d'orange et d'autres parfums. 11y vit
Les pierreries trouvées par Landolfe,dit madameFlammette,car c'é- un lit superbe,de très-beauxmeublesel deshabits magnifiquesétaléssur
tait son tour de parler, me font souvenird'une histoire qui ne contient des perches, selonl'usage de ce pays-là. Commeil était encoretout neuf,
pas moins de malheurs que celle que nous venons d'entendre. Toute la il fut étonné de cet éclat, et ne douta point qu'il n'eût affaire à une
différencequ'il y a c'est que les événementsde l'une se sont passésdans dame de conséquence.Quandils furent assisl'un et l'autre sur un sofa,
le cours de plusieurs années, et que ceux dela nouvelleque je vais vous situé près du lit, la donzellelui tint ce discours:
dire sont arrivés daus une seuleet mêmenuit. Je ne doute nullement, mon cher André, que tu ne sois surpris,de
mes caresses et de mes larmes.J'avoue que tu dois l'être, puisquetu ne
me connaispas et que lu n'as peut-être jamais entendu parler de moi.
11y eut autrefois APérouse (oui, c'était dans cette ville, autant que Maista surprise sera bien plus grande, quandje l'aurai dit que je suisla
je puis m'en souvenir) un nommé André de la Pierre, qui faisaitcom- soeur.J'ai toujours désiréde voir tous mes frères avant de mourir; mais
merce de chevaux.Ayant apprisqu'ils étaient à bon marché dans la ville puisque le bon Dieu me fait la grâce d'en voir un,je t'assure qu'a pré-
de Naples, il mit cinq cents écus d'or dans sa bourse, dans l'intention sent je mourrai contente, en quelque tempsqu'il lui plaise de m appeler
de s'y rendre pour en acheter plusieurs. Commeil n'avait jamais perdu A lui. Tu n'as sans doute aucuneconnaissancede ceci; je vais te décou-
de vue le clocher de sa paroisse, il partit avec d'autres marchands, et vrir ce mystère en peu de mots.
arriva à Ifaples uu dimancheau soir. Aprèsavoir pris des instructionsde Tu as pu entendredire que la Pierre, mon père et le ticu, fit autrefois
son hôte, il alla le lendemain matin au marché aux chevaux, où il en un longséjour àPalerme.Son caractère, naturellementbon et obligeant,
trouva plusieurs A son gré, qu'il n'achète pourtant point, pour n'avoir lui acquit dans cette villeun grand nombre d'amis, dont plusieurs vivent
pu convenir du prix. De peur qu'on imaginât qu'il n'avait pas de quoi encore.De toutesles personnesqu'il sut s'affectionner,ma mère, née de
payer, il tirait de temps en temps sa bourse de dessoussou manteau, et parents nobles, et alors veuved'un très-bon gentilhomme,fut sans doute
étalaitainsi son argent comme un sot aux yeux des passants. Dansun celle qui eut pour lui le plus d'attachement,puisquesansêtre arrêtée par
moment où il la tenait dans ses mainspour en faire parade, passe à côté lacraintede son père et de ses frères, et oubliant,qui plus est, son pro-
de lui, sans qu'il s'en aperçût, une Sicilienned'une beauté ravissante, pre honneur, elle vécut avec lui dans une si étroite liaison qu'elle de-
mais d'un naturel si compatissant,qu'elle accordaitsesfaveurs à qui en vint grosse et accouchade moi.
voulaitet pour très-peu de choses.Dés qu'elle vit cette bourse : Queje Quelquetemps après, notre père, forcé de quitter Palerme et de re-
serais heureuse, dit-elle au fond de son coeur, si tout cet or m'apparte- tourner à Pérouse pour ses affaires, nous laissa en Sicile ma mère et
nait 1Et elle continuason chemin. i moi (je n'étais encore qu'un enfant), sans qu'il nous ail donné depuis, A
Or,il y avait avec cette courtisaneune vieillefemme, de Sicilecomme l'une ni à l'autre, la moindre marque de son souvenir.Je t'avoue que si
elle, qui la quitta aussitôt qu'elle eut aperçu André.Elle courut vers le le respect que l'on doit à un père ne me retenait, je le blâmeraisvive-
jeune nomme, qu'elle connaissait, et l'embrassaavecaffection.La cour- ment de son ingratitude envers ma mère, et de son peu de tendresse
tisane la suivit des yeux, et, voyant qu'elle parlait à l'homme aux écus, pour sa fille qu'il a eue, non d'une servante ou d'une personneméprisa-
elle s'arrêta pour l'attendre. André, tout surpris de se voirainsi embrassé ble, mais d'une femmehonnête, qui, sans le connaîtrede longuemain,
dans une villeoù il ne connaissaitpersonne, se retourna ; il regarda at- avaiteu la faiblessede le rendre maître de ses bienset de sa personne.
tentivement celte vieille, et, l'ayant enfin reconnue,il répond de son Maisbrisonslà-dessus, car il est bien plus aisé de censurer un mal passé
mieux aux marquesd'amitiéqu'elle lui donnait.Celle-cifut si enchantée que de le réparer.
de l'avoir rencontré, qu'elle lui promit d'aller le voir dans son auberge: Malgrél'abandon de celui qui m'avaitdonné le jour, ma mère, à qui
puis, sans s'arrêter à
plus longtemps discourir, elle de
prit congé iui, son mari avait laissé beaucoup de bien, prit un soin particulier de mon
et alla rejoindre sa compagne. Le maquignoncontinuade marchander enfance; et, quand je fus devenue grande, elleme maria Aun très-heu-
ies chevaux; mais il n'en acheta point de celte matinée. nête gentilhommede la maisonde Gcrgentes,qui, pour lui complaire
La jeune fille,à qui la bourse du maquignontenait fort au coeur, et ainsi qu'à moi, vint se fixerâ Palerme. Commeil était un zélé partisan
cherchant danssa tète un moyen pour la lui escroquer tout entière ou des Guelfes,il conduisitquelque entreprise secrète avec le roi Charles.
en partie, demandafinementà la vieillequi était cet homme,d'où il était, Frédéric, roi d'Aragon, en fut averti avant qu'il eût pu la mettre à exé-
ce qu'il faisait là, et d'où elle le connaissait. La bonne femme, qui ne cution ; ce qui nous obligea à nous enfuir de Sicile, Ala veille d'être la
se défiait de rien, l'instruisit de tout, aussi bien que l'aurait pu faire An- plus grande damede cette île.
dré lui-même. Elle lui dit qu'elle avaitdemeuré avec son père, d'abord Nous emportâmesde nos biensle peu que nous en pûmes recueillir;
tn Sicile, ensuite à Pérouse, et ne manquapas de lui apprendrequel su- je dis peu, eu égard à tout ce que nous possédions.Forcésd'abandonner
et avait conduitle jeune hommeà Naples. ainsi noshôtels et nos palais, nous vînmes nous réfugier en celte ville,
La rusée demoiselle,instruite à fond de la familled'Andréet du nom où le roi Charlesnous a un peu dédommagésdes pertes que nous avions
de tous ses parents, résolutde se servir do tous ces renseignementspour faites pour son service. 11nous a donné maison en ville et maisonAla
venir About de son dessein.Arrivéeà sa maison,elle donna de l'occtt- campagne,et il fait une bonne à monmari, commetu pourras
Ala vieille pour tout le jour, afin de lui ôterle temps d'aller voir t'en convaincrepar toi-même.Voilà, pension
mon cher frère, par quel accident
e Pérousin; puis, s'adressantà une jeune fillede sonespèce, qui lui te- je suis ici; voilà,mon bon ami, ce qui, grâce à Dieu et non à ton ami-
Iiation
i oait lieu de servante, et qu'elle avait très-bien instruite dans l'art de tié, me procure aujourd'hui le plaisir de te voir Après ces derniers
faire de pareils messages,elle l'envoya sur le soir chez André, qu'elle mots, elle l'embrassa de nouveauet couvrit son front de baisers.
rencontra, par un heureux hasard, sur la porte de l'auberge. Elle l'a- André, entendantune fable si bien tissue, débitée avec tant d'ordre
: borde, et lui demandes'il ne savaitpoint où était un honnête hommede par une personnequi, loin de paraître embarrasséedansla moindrecir-
' Pérouse, nommé André de la Pierre, qui logeait là-dedans.Après
qu'il1 constance,s'exprimaitavec autant de facilité que de grâce et de naturel;
\ eut réponduque c'était lui-même,ellele tire un peu à l'écart, et lui dit : so souvenantque son père avait effectivement demeuréautrefoisAPa-
CONTES DE BOCCACE. 21

lerme ; jugeant d'ailleurspar lui-même de la faiblessedes jeunes gens, avec ave l'argent que le jeune homme défiantavait jusque-là porté toujours
qui contractent aisémentdes liaisonsavec les objets qui leur plaisent; sur sui soi, et pour lequel cette coquine avait tendu seupièges, en feignant
touché peut-être aussi des larmes, des démonstrationsd'aminé et des à'i
d'être de Palerme et fille d'un Pérousin. Dèslors ne se souciant plus
la
honnêtescaresses de dame, André,dis-je, crut sans peine tout ce de ce prétendu frère chéri et si bien reçu, elle se hâta d'aller fermerla
qu'elle lui avait raconté.Vousne devez pas trouver étrange,madame, porte po des commoditée.
lui répondit-il,queje soisétonnéde tout ce que vousvenez de réappren- André, voyantque le garçon ne lui répondait point, cria plus fort,
dre. Je ne vous connaisnon plus nque si vousn'aviez jamais existe. Mon maistout m; aussi inutilement.Il commençaà soupçonner,maisun peu trop
père, vous pouvez m'en croire, a jamais parlé de vous ni de madame lai
lard, qu'il était pris pour dupe. Commentsortir d'un si vilain lieu? 11
votremère, ou, s'il l'a fait, celan'est jamaisparvenujusqu'à moi. Je n'en ch cherche, il tâtonne pour trouver une issue; il s'aperçoitque les latrines
suis pas moinscharméde trouver ici une soeursi aimable.Vousne sau- ne sont séparéesde la rue que par une cloison.Il monte, non sans peine,
riez croire le plaisir que j'ai de cette rencontre; il est d'autant plus sur su ce petit mur, et lorsqu'il est descendudans la rue, il va droit Ala
grand que je m'y ne attendais nullement.Tout homme, quelque élevé po de la maisonqu'il reconnut très-bien. Heurter, appeler, frapper de
porte
; que fût son rang, ne pourrait qu'être flatté d'une semblable découverte: toi
toutesses forces, fut l'affaire d'un instant ; maistout fut inutile. Nedou-
combienne dois-jepas m'en glorifier, moi, qui ne suisencore qu'un pc- tant tai plus alors qu'il n'eût été joué : HélasI dit-il les larmes aux yeux,
lit marchand,et qui ne connaisici personne! Mais,de grâce, éclairas-- commentest-il co possiblequ'en si peu de tempsj'aie perdu cinq centsécufc
,'sez-moi d 'un fait; par quel moyen avez-voussu que j'étais en cette et une soeur! Après plusieurs autres doléancesil frappe encore et se
ville? m à crier Apleinetête. Lebruit fut si grand, qu'il réveillales voisins,
met
Je l'ai appris ce matin d'une bonnefemmequi vientme voir souvent, et que plusieurs se levèrent pour savoir ce qui l'occasionnait.Une des
ï et qui a demeuréquelque temps avec votre père à Palermeet à Pérouse. femmesde fe la courtisanese mit à la fenêtre, et feignant de sortir du lit
Ilm'a paru plus décent de vous envoyerchercher que d'aller moi-même et de sommeillerencore, ellecrie d'un ton rauque et de mauvaisehu-
chez vous. Soyez sûr que sans cette considération j'aurais [été vous meur m : «Qui heurte en bas?—C'est moi; ne me connais-tu point?Je
trouver. si André, frère de madame Fleur-de-Lys.—Bonhomme, réplique la
suis
Aprèslui avoir ainsirépondu, ellese mit à lui demanderdesnouvelles se servante, si tu as trop bu, va-t'endormir: tu reviendrasdemain;je ne con-
; de tous ses parents, qu'elle désignapar leur nom les uns après les au- nais n: point André, et je ne comprendsrien aux extravagancesque tu disI
très. Andrésatisfità toutesses questions,et il demeura persuadé, beau- Ri Retire-toi, et laisse-nousdormir, s'il te plaît.—Quoil s'écrie André, tu
coupplusqu'il n'aurait dû l'être sans doute, de la vérité de l'histoire n sais pas ce que je dis I certes, je suis bien sûr du contraire; mais
ne
; qu'elle venait de lui conter. p
puisque les parentés de Siciles'oublient en si peu de temps, rends-moi
Commela conversationavait été longue et qu'il faisait fort chaud, au a moinsmon argent et mes babils que j'ai laisséslà-haut, puis je m'en
elle flt apporter du vin de Grèce, avec quelquesconfitures,et en régala irai ii volontiers.Tu rêves, sans doute, bonhomme,répondit la filleensou-
{ notre homme.Peu de
jeuneAndré se mit en devoir tempsaprès,voyantque l'heure du souper riant ri malicieusement; et elle refermaaussitôtla fenêtre.
; approchait, de s'en retourner à son auberge. La André, déjà trop certain de son malheur, pensa se désespérer, et ré-
\ damel'en empêcha,et feignantmêmed'en être choquée: Eh! monDieu, solut si d'obtenir, à force d'injures, ce qu'il n'avait pu gagner A force de
lui dit-elle, je voisbien que lu fais peu de cas de moi, puisque, étant prières. p Il jure, il peste, il crie de toutesses forces, et, armé d'une grosse
tu
avecune soeurque n'avaisjamaisvue, et chez qui tu aurais dû venir p
pierre, il frappe contre la porte à coupsredoublés, et menace de l'en-
descendreA ton arrivée en cette ville, il te tarde si fort de la quitter foncer. li Plusieurs des voisins qu'il avait éveillés, croyant qu'on voulait
pour aller A
souper l'auberge. Il n'en sera rien, je te le jure; et, bon f
faire pièce à cette bonnedame, lassésd'entendretout ce bruit, se mirent
gré, mal lu
gré, souperas avecmoi. Quoique mon mari ne soit point ici, a
aux fenêtres, et, semblablesAune troupe de chiens qui aboient dans la
a mon grand regret, sois sûr que la bonnechère ne le manquera pas. rue r après un chien étranger, s'écrient tous d'une voix : «C'est bien in-
Vousne me rendez pas justice, réponditAndré, je vous aimecommeon fâmede f venir à l'heure qu'il est dire el faire de pareillesimpertinences
doit aimerune soeur;mais si je ne prendscongé de vous, on m'attendra ài la porte d'une femmed'honneur! Au nomde Dieu,bonhomme,retire-
i tout le soir pour souper, et il n'est pas honnêtede se faire attendre. Que ttoi, et laisse-nousen repos. Si tu as quelque chose à démêler avec celte
: le bonDieute bénisseI s'écria la donzelle.N'ai-jc pas ici quelqu'un pour dame, c reviens demain, et ne nous romps plus la tôle de tout ce vilain
envoyer dire qu'on net'attende Je
point? pense même que tu ferais bien I
tintamare.
de prier tes compagnonsde voyagede venir souper ici; lu leur feraisune Un galant de la dame qui était dans la maison, et qu'André n'avait ni
-
politesse à laquelleils seraient sensibles,et tu ne te retireras pas seul, vu ni entendu, encourage par les paroles des voisins, courut aussitôtA
dans le cas que tu ne veuilles point coucher ici. André répondit que la 1 fenêtre, et d'une voixfière et terrible : Qui est là-bas? s'écrie-til.
puisqu'ilà fallait absolument qu'il soupftt avec elle, il feraittout ce qu'elle André
> lèvela tête et voit un homme, qui, autant qu'il en put juger, lui
jugerait propos; et que, quant Ases compagnons, il n'en voulaitaucun ]
parut un vrai coupe-jarrets. 11 avait une barbe noire et épaisse, et,
'
ce soir. Elle lui en témoignasa satisfaction,et feignitd'envoyer dire A commes'il sortaitd un profondsommeil,il baissaitet se frottait les yeux.
l'aubergequ'on ne l'attendit point. Je suis frère de la dame du logis, » répondit-il tout effrayé de cette
Après divers propos, on semit à table ; les viandesfurent délicateset voix.Maiscelui-ci, sans attendre qu'il eût achevéde répondre, et pre-
la chère abondante.Labelle fil de sonmieux pour faire durer le souper nant un ton plus rude et plus menaçantque la première fois : Scélérat,
jusqu'à ce qu'il fit bienobscur. Lorsqu'oneut desservi et qu'André vou-. ivrogne, dit-il, je ne sais ce qui me tient que je n'aille t'assommeret
lut s'en aller : «Je no le souffriraipoint pour tout au monde, dit la cha- te donnerautant de coups de bâton que tu en pourrasporter, pour t'ap-
iritahlc soeur; Naplesn'est pas une ville où personne, et encore moinsi prendre à troubler ainsi le repos d'autrui ! Et après ces mots, il ferma
|un étranger, puisse aller la nuit danslesrues. » Elle ajouta qu'elle avaiti aussitôtla fenêtre.
1faitdire qu'on ne l'attenditni pour souperni pour coucher.Le bon Andréi Quelques-unsdes voisins, qui connaissaientsans doute la trempe de
\ croyant sans peine tout ce qu elle disait, et prenant plaisir d'être avec: cet homme, dirent à André avec douceur: Au nom de Dieu, mon ami,
i elle, donnadansle panneau,et ne parlaplus de se retirer. retirez-vous, et ne vous faites pas tuer. Allez-vous-en, vous dit-on,
Lesvoilà As'entretenir de nouveaudedifférenteschoses.Après avoirr c'est le plus sûr parti que vous puissiezprendre.
i longtemps causé, la soeur prétendue voyantqu'il était près de douzes Le Pérousin, aussi épouvantédu son de voix et des regards de celui
i heures,, laissa Andrédans sa chambreavecun petit garçonpour le -
ser- qui l'avait menacé,que persuadéde la sagessede l'avertissementet des
i vir; et elle se retira avec ses femmesdansune autre. conseilsdes charitables voisins, triste et désespéréd'avoir perdu son
Onétait dans la canicule,et la chaleurse faisaitsentir ; c'est pourquoi i argent, reprit, pour s'en retourner â son auberge, le mêmechemin qu'il
Ani'ré, se voyant seul, crut devoir se mettre à son aise, et quitta jus-- avait suivi avec la petite chambrière; et comme il pouvait A peine
qu'à ses hauts-de-chausses,qu'il posa sur le chevet de son lit, ne gar-- résister à la puanteur qu'il exhalait, il crut devoiraller du côté du port
dant pour tout habillementque son pourpoint. Pressé par un besoin na-- pour se laver.Il se détourna Amain gauche et entra dans la rue Catel-
] turel.il demandaau petit domestiqueoù étaientles commodités.—Entrez z lane.Commeil gagnait le haut de la ville, il aperçutde loin deux hom-
j|là, lui répondit-il, en lui montrantune porte qui était dansle coin de laa mes qui venaientvers lui, munis d'une lanterne sourde. Craignantque
ilehambre. A peine fut-il entré, qu'ayant mis malheureusementle pied d ce ne fût la patrouille ou des malfaiteurs, il voulut les éviter et se
fjsur une planche dont l'un des bouts était déclouédu soliveausur lequel1 cacha dans une masure qu'il découvrità ses côtés. Lesdeux hommes y
vielleportait, il tombe les
dans commodités, s uivi dela planche; mais e entrèrent un moment après, comme s'ils se fussentdonné le mol pour
grâce
*
; Dieu,quoiquela chute fût assezélevée,il ne se fitaucun mal. 11en fut it le suivre, ils s'arrêtent tout proche de lui, posent à terre plusieurs in-
Suille pour se voir dans un instant tout barbouilléde la puante orduree strumentsde fer, et les examinent au clair de leur lanterne. Pendant
.'tjoutencefut
lieu était plein. Pour vousfaire mieux comprendrececi et ce e qu'ils causaientsur ces diversinstruments : Queveut dire ceci, dit l'un
J|ui la suite,je vais vousdire de quelle façon étaientconstruites ss d'eux à son compagnon? Je sens une puanteur si forte, que de ma vie
ces commodités.Il y avait un petit cul-de-sacfort étroit, comme nous is je ne crois en avoir senti une pareille.Il tourne aussitôt la lanterne de
v^envoyonsà Florencedans plusieursmaisons,qui, au meyen de quelques >s côté et d'autre, et voit le malheureuxAndré. Qui est là? Point deré-
planches soutenues par deux soliveaux,formaitune communicationavec ;c ponsc. Ils s'approchent avec la lanterne, et le voyanttout barbouillé,lui
ijla maison voisine.Or, le siègedes commoditésétait au hautdececul-de- e- demandentce qui l'avait mis dans cet état. Le pauvre hère, un peu
Wsacou de petite allée, dans laquelle le pauvre diablese vit précipité. rassuré, leur conta sa triste aventure. Lesdeux inconnus, cherchant
p Vous imaginez bien qu'il n'était rien moins qu'à son aise au fond de
le dans leur esprit où l'on pouvait lui avoirjoué ce tour, imaginèrent
|ce cloaque infect.Il appelle le garçon,qui, immédiatementaprès qu'il il quece pouvaitêtre dans la maison de Scarabon, Boute-Feu.Bonhomme,
lleut fait la culbute,avaitété en avertir sa maîtresse. Celle-cide courir ir lui dit alors l'un d'eux, lu dois, malgré la perte de ton argent, re-
^aussitôt à la chambre, et d'y chercherles habits d'André; elle les trouve re 1 mercierle ciel de ce que tu es tombé dans les commodités,et que tu
22 CONTES DE BOCCACE,

n'aies pu rentrer dans la maison : tu n'en aurais pas été quitte pour la icompagnons; ce qui ne fit que redoublerses craintes. Ceux-ci,après avoir
égorgépendant Ion ouvertle tombeauet appuyé
i la pierre qui le couvrait,firentles mêmesdif-
perle de ton argent; car on l'aurait infailliblement
sommeil.Maisà quoi bon les pleurs? il faut te consoleret prendre ton ficultés : pour y entrer. Personnen'osait y descendre: enfinun prêtre de la
parti. Tu arracheraisplutôt les étoilesdu ciel qu'un seul des écusqu'on bandetermina la contestationen disant : Il faut convenir que vous êtes
t'a pris. Tu cours mêmerisque d'être assassiné,si l'amoureuxde la don- bien poltrons! pour moi, qui n'ai pointpeur des morts, j'y entrerai avec
lelle apprendque tu aies ébruitéton aventure. Puis, après s'être parlé à plaisir. Levoilà dans l'iaslant il introduit ventre à terre sur le bord du caveau, et,
l'oreille : Ecoute, lui dirent-ils, comme nous avonscompassionde toi, tournant le dos à l'ouverture, y d'abord ses jambes l'une i
si tu veuxnous aider dans l'exécution d'une entreprise que nous avons aprèsl'autre, pour passer ensuite plus sûrement le reste du corps. An-
te dédommagerade reste de dré, qui s'était un peu rassuré, et qui avait entendu tout ce qu'on avait i
projetée, nous te promettons un butin qui prêtre par une jambe, j
ce que tu as perdu. André, au désespoir et ne sachant où donnerde la dit, n en fait pas à deux; il se lève,et, saisissantle de et de faire des |
le tire à lui de toute sa force. Celui-ci crier aussitôt
tête, répondit sansbalancerqu'il feraittout ce qu'ils voudraient. cette ilefforts à s'évanouir de maisrassemblantle
On avait enterré à Naples, le jour précédent, l'archevêque de pour s'échapper.11faillit peur ;
à re-
[*
vêlements et un de forces lui restaient, il sortit du trou, et, sans songer
ville, nommé PhilippeMinutolo, avec de très-riches peu qui
rubis à sondoigt, qui valait plus de cinq cents ducalsd'or. Leur dessein fermerle tombeau, il suivit de près ses camarades, qui s'étaient enfuis,
était de volerce tombeau. Ils le déclarèrent à André,qui, plus intéressé aussi vite que s'ils eussent eu cent diables à leurs trousses. André, tout
Commel'odeur qu'il joyeux de cet événementinattendu, ne perd pas un instant pour sortir
qu'avisé, prit avec eux le cheminde la cathédrale. se sauve promptementde l'église. Il -
exhalait était toujours très-incommode: Ne saurions-nous, dit, che- du tombeau, el, muni du rubis,savoir où il allait. A la pointe du jour, =.
min faisant, un des compagnons,trouver un moyen pour le laver , afin courut longtempsles rues sans
qu'il ne nous infecte plus? Rien n'est plus aisé, répondit l'autre; nous se trouvantsur le port, il se reconnut et gagna le cheminde l'auberge, i
voici tout proche d'un puils, auquel on laisse ordinairementune corde L'hôte el ses compagnons de voyage lui ilayant témoigné combien ils ;
et un grand seau. Allons-yde ce pas, et nous le laverons. avaient été, toute la nuit, en peine de lui, leur raconta, sans déguise- i
Arrivésà ce puits, ils trouvèrent bien la corde, mais point de seau. ment, lotitce qui lui était arrivé. L'aubergiste lui conseillatrès-Tortde ;
Quelparti prendre?ii futrésolu d'attacherle maquignonau boutdelacorde sortir promptement de Naples.Il ne tarda pas à suivre ce conseil, et s'en ;.
et de le descendrelui-même dans le puits, où il pourrait se baigner de retourna à Pérouse avec son beau rubis, qui le dédommageade la perte j
en cap. On convint qu'il secouerait la corde, quand, après s'êlre de ses écus.
âvé, il voudrait qu'on le remontai. A peine l'y avaient-ils descendu,
Ïiicd i
qu'un détachement de la patrouille, excédéde fatigue et brûlant de soif,
marche vers ce puits dans l'intention de s'y désaltérer. Les compagnons
d'André, les ayant entendus venir , et craignantd'être arrêtés , prirent
aussitôtla fuite, et n'en furent point aperçus. Quandlesautres arrivèrent,
André était parfaitementdébarbouille. Ayantmis basleurs armes, leurs NOUVELLE VI.
pavois et leurs casaques,les voilàà tireraula corde, jugeant, par sa résis-
tanceque le seauétaittout plein. Arrivé haut du puits, André lâche la
corde et s'élanceavecvivacitésur lebord. Les soldats,saisisde frayeur,et Lesentantsperdus.
croyantavoir puisé le diable, s'enfuirentà toutes jambes ; ce qui jeta le
Pérousindansun étonnementd'autant plus grand, que s'il ne s'était bien
tenu il serait tombéau fond du puits, non sans risque de se tuer ou de
se blesserdangereusement.Sa surprise augmentalorsque, descendu à Toute la compagnieparaissait enchantée du récit des aventuresd'An- 3
terre, il vit des armes qu'il savait que ses compagnons n'avaient point dré, dontmadameFlamctlevenaitde la régaler, lorsquemadameEmilie, ]
apportées. Frappéde crainte, et ne sachant ce que cela signifiait, prit pour obéirau commandementde la reine, prit la parole.,et dit ;
il
le parti de s'en aller, mais sans savoiroù. quelquespas de là, il ren-
A J'avoue, mes belles rHmes,que les révolutions subites de la fortune 'j
contrales deux inconnusqui revenaientpour le retirer du puits.Etonnés sont des choses tristes à raconter; cependant, commele tableau qu'on i
de le voir, ils lui demandentqui l'en avait retiré : il répondqu'il n'en en fait sert à réveillernotre esprit, qui, commevous savez, s'endort ai- \
sait rien, et leur racontecomment la choses'était passée. Ils lui dirent sèmentdans la prospérité,je pense que le récit de ces sortes d'amuse-
alors par quel motifils avaient pris la fuite, et lui apprirentpar qui il ments ne saurait déplaire ni aux heureux, ni aux infortunés. 11 peut
devait avoirété retiré du puits. fournir aux uns le moyensde prévenir les coups du sort : les autres y !
Commeil était déjà minuit, sans s'amuser à
davantage discourir, nos trouventun adoucissementà leurs maux, et une consolationdans leurs ;
trois associés marchent en diligencevers l'église. s'y Ils introduisentet peines. C'est ce qui m'engage, mesdames, â vous raconter une histoire [
vont droit au tombeau de l'archevêque. Il était couvert d'une grande de cette nature, .levons la donne pour être aussi vraie que touchante. !
pierre de marbre, qu'ils vinrent àensuite
bout de souleverpar le moyende leurs Quoique le déuoûmenteu ait été heureux, les événements en sont si \*
de manière qu'un hommepou- funesteset si terribles, qu'on a de la peineà se persuaderqu'ils se soient
instruments, et qu'ils étayérenl
vait y passer. Quandcela fut fait : Qui y entrera? dit l'un d'eux. Cene terminésd'une manière aussi agréable.
aéra pas moi, répondit l'autre. Ni moi non plus, répliqua le premier ;
mais qu'Andréy entre. Je n'en ferai rien assurément, dit André. Tu dis
que tu n'y entreras point ! répliquèrent alors ses deux compagnons,en Vous n'ignorez pas, mes chères dames, qu'après la mort de Frédé- i
se tournant vers lui ; par sembleu!il faut bien que tu y entres , sans rie II, empereur, Mainfroifut couronnéroi de Sicile. Ce prince avait ;°
quoi nous allons t'assommer. Le maquignon les jugeant très-capables auprès de lui un gentilhommenapolitain, nommé llenri Capôce, qui
d'effectuerleurs menaces, ne se le fit pas dire davantage, et il y entra. jouissait d'une grande fortune et d'un très-grand crédit. Il avait le gou- ;
Commeil descendait: Ces coquins-là, dit-il en lui-même,m'ontbien la vernement du royaume de Sicile, el était marié à Britolle Caracciola,ï
mine de vouloir me filouter. Si je suis assez fou pour leur donner tout, damede qualité, et Napolitaine comme lui. Dans le temps qu'il était j
je suis presque sûr que dansle temps que je serai occupé à sortir du ca- encore gouverneur de Sicile, CharlesIer ayant gagnéla bataille de Bé- j
veau , ils décamperont et ne me laisseront rien ; c'est pourquoi je névent, où Mainfroiperdit la vie, il eut la douleurde voir les SiciliensI
ne ferai point mal de me payer par mes mains. 11se souvintde l'an- se déclarer pour le vainqueur. Ne pouvant plus dès lors compter sur
neau précieux dont il leur avait entendu parler, el la première chose leur attachement et leur fidélité, et ne voulant point devenirsujet de
qu'il fit,quand il fut tout àfaitdescendu,fut dele lirerdu doiglde M. l'ar- l'ennemi de son souverain,il se disposa à prendre la fuite ; mais les Sici-
chevêqueet de le mettre en lieu de sûreté. 11prit ensuitela crosse, la liens ayant eu vent de son projet, le livrèrent au roi Charlesavec plu-
mitre, les gants, les habits pontificaux, en un mot, il dépouillale prélat sieurs autres zélés serviteursde Mainfroi. I
jusqu'à la chemise, et donnatout cela à ses camarades, disant il
qu n'y Quand Charles du
eut pris possession royaume de Sicile, Britolle, à 1
avait plus rien de bon â prendre. Ceux-cise tuaientde dire que Vanneau la vue d'un changement si subit et si étonnant, ne sachantquel sort on !
devait y être, et qu'il n'avait qu'à bien chercher. André, le bon André avaitfait subir à son mari, et craignant d'en éprouver un pareil, dans J
leur protestaitqu'il ne le trouvaitpoint. Eux, aussi rusés que lui, insis- le cas qu'onl'eût fait mourir, crut devoir sacrifierses biensà sa propre :l
tèrent de nouveau, et pendant qu'il faisaitsemblantde chercher, ils sûreté ; et quoiqueenceinte, elle s'embarquadans un vaisseauqui allait 1;
ôtérent l'appui qui soutenait la pierre, et, prenant la fuite, ils le lais- â Lipari, accompagnéeseulement de son fils âgé tout au plus de huit M
sèrent ainsi enfermédans le tombeau.Vousdevezpenser dans quelle si- ans, et qui portait le nom de Geoffroi. Elle arriva heureusementdans
tuation se trouvale malheureuxAndré; il essayaplusieurs fois de sou- cette ville, où elle accouchad'un autre fils qu'elle nomma le Fugitif.:
lever le marbre avecla tête et avec les épaules, mais ses efforts furent Elle y prit une nourrice, et s'embarquaainsi que cette nourrice et ses -
inutiles. Accabléde douleur et de fatigue,il tombe évanoui sur le corps deux enfants,pour se rendre à Napleschezses parents; mais le ciel tra- ;
de l'archevêque. Quiles eût vus dans cette positionaurait eu de la peine versa son projet. Une violente tempêtejeta la galèrequi la portait sur la ['•
à distinguerlequel des deuxétait le mort. Ayantrepris ses sens, il pleure, côte de Vilede Pouza, où l'on relâchadans un petitport, pour attendre II
il gémit, il se désespère, sevoyantdans la cruelle alternativeou de périr les vents favorables.Étant descendue à terre, A l'exemple du reste de |
de faimet de misère dans ce tombeau,ou d'être penducommeun Voleur, l'équipage, et ayant trouvé dans l'île une petite solitude, elle com- a
. si l'on venaità le découvrir dans ce lieu. mença à gémir sur le sort de son mari. Elle se dérobaittous les jours i
Tandisqu il étaiten proie à ces tristes réflexions,il entenditmarcher aux yeux desmatelotset des passagers,pour aller dans ce lieu solitaire1
dans l'église. 11se figura, avec raison, que c'étaient des voleurs, qui y donner un libre cours A sa douleur. Unjour, pendant qu'elle y faisait j]
étaient conduits par le même appât qu'il l'avait été lui-mêmeavec ses ses doléancesordinaires, arrivetout à coup un corsaire qui s'empara jj
CONTES DE BOCCACE. 23
sanscoup férir, de sa galère, et l'emmèneavec tous ceux qui la mon- pas sans peine, à manger et à s'habiller. Enfin, quoique celte infortu-
taient. née prolestâtqu'elle n irait jamais en lieu où elle fût connue, la
Madame Britolle ayant donnéà ses plaintes el à ses gémissementsle fit si bien par ses tendres sollicitationset ses vives instances, qu'elle marquise
la
temps qu'elle leur consacrait journellement, reprit le chemin du rivage déterminaà partir avecelle pour Lunigiane, en lui promettant d'emme-
pour revoir ses enfants. Quellefut sa surprise de n'y trouver personneI ner, si elle voulait, les deux chevreuilset leur mère. Cet animal était
Soupçonnantaussilôlce qui était arrivé, elle porte ses regards de tous revenuau gîte, et, au grand étonnementde la marquise, avait fait mille
côtés sur la mer, et voit, à une distance peu éloignée, le vaisseau du caressesà madameBritolle.
corsaire, suivi de la petite galère qu'il venait d'enlever. Britolle ne Lesventsétant devenus favorables, cette infortunée s'embarquaavee
douta plus qu'elle n'eut perdu pour jamais ses chers enfants, comme messireConrad et sa femme, sansoublier les deux chevreuils et leur
elle avaitperdu son mari. Quelle douleur1 Seule, abandonnée,ne sa- mère. Commeon-ignoraitdans le vaisseaule nom de madameBritolle,
chant que devenir, appelant d'une voix presque éteinte, tantôt ses fils, l'équipage lui donna celui de Chevreuille.Leur navigationfut des plus
I tantôt leur père, elle tombe évanouiesur le rivage, et commeil n'y heureuses.Il leur fallut peu de tempspour arriver à l'embouchurede la
! avait là personne pour la secourir, elle demeura longtempssanscon- rivière de la Maigre,où ils débarquèrent. Delà ils se rendirent au châ-
naissanceet sans sentiment: revenue à elle-même, dés larmes abon- teau du marquis, qui en élait peu éloigné. On convint que, pour mieux
dantes coulèrent de ses yeux. Elle se lève, et dans le trouble que lui déguisermadameBritolle, elle prendrait un habit de deuil, et qu'elle
causesa douleur, elle court de caverneen caverne, et par des crisentre- passeraitpour être attachée à la marquise en qualité de demoisellede
j mêlésde sanglotsappelleses chers enfants,commesi elle eût eu quelque compagnie.Elle joua au mieux ce nouveaupersonnage, conservant tou-
espérancede les retrouver. S'apercevant de l'inutilité de ses plaintes, tefois pour ses chevreuils la même affection,et prenant grand soin de
et l'horreur de l'obscurité qui commençaità se répandre sur l'horizonla les bien nourrir.
forçant de songer à elle-même, elle prit le parti de se retirer dans la Cependant,les corsaires qui s'étaient emparés, A Pouza,.du vaisseau
petitecaverneoù elle avait accoutuméd'aller gémirsur soninfortune.Elle qui avait conduitmadameBritolleà cette île, étaient déjà arrivés à Gênés
y passa la nuit dans des agitations d'autant plus douloureuses, qu'une avec tout ce qu'ils avaient pris. La nourrice et les deux enfants échu-
frayeur continuelles'était jointe à son affliction.Le jour venu, n ayant rent en partage à un nomméGasparind'Oria, qui les envoyaà sa maison
pris aucune nourrituredepuis plus de vingt-quatreheures, elle se sentit pour s'en servir commed'esclaves.La nourrice, affligéeplus qu'on ne
si fort pressée de la faim, qu'elle se déterminaà manger de l'herbe, plu- sauraitle dire delà perle de sa maîtresse, et de l'état misérableoù elle
tôt que de se laisser mourir. Après s'être subslanleccommeelle put, se voyaitréduiteavecles deux enfants, ne cessait de gémir et de verser
ellese mil à pleurer de nouveau, songeantau cruel avenir qui la mena- des pleurs sur sa déplorabledestinée. Mais, voyantque les larmes ne
çait. Tandis qu'elle était livrée à ces tristes réflexions,elle voit une remédiaient â rien, et que ses gémissements ne la tireraient point
chèvre entrer dansune caverne voisinede la sienne et en sortir quel- d'esclavage,elle prit enfinson parti, et se consoladu mieux qu'elleput.
ques instants après, pour retourner dans le bois. Lavue de celte bête Quoiquenée et élevée dans l'obscure pauvreté, elle ne manquaitpas
attire sa curiosité. Elle se lève et va dans l'endroit d'où la chèvre d'esprit, et était douée d'un excellent jugement : elle comprit d'abord
venaitde sortir; elle y trouva deux petits chevreuilsnés le jour même. que si les enfants étaient connus, on pourrait leur faire un mauvais
Commeelle n'avait pas perdu son lait depuis qu'elle était relevée de parti. Espérant donc que le temps ferait changer les choses, et que ces
couches,et qu'elle en élait même incommodée,elle ne fit aucune dif- malheureuxorphelinspourraientrentrer dansleur premier état, elle ré-
ficultéde les prendre l'uu après Vautredansses bras et de leur présenter solut de ne déclarer à personne qui ils étaient, â moins qu'elle n'y vît
I sa mamelle,tes petits animaux, loin de se refuser à ces caresses, la un grand avantage pour eux. Ainsi, quand on l'interrogeait sur leur
! tétèrent comme si c'eût été leur propre mère, cl dés ce moment ue compte, elle répondait qu'ils étaient ses enfants. Elle n'appelait plus
mirent aucunedifférenceentre l'une et l'autre. l'aîné par le nom de Geofl'roi,mais par celui de Jeannot île Procida.
Cesdeuxpetits nourrissonsfurent pour cette dame infortunée une es- Quantâ sou petit frère, elle se mit fort peu en peine de lui en donnerun
pèce de compagnieet un soulagementà ses malheurs. Elle ne lcsquit- autre que celui qu'il portait.Elleeut la précaution de communiquer A
1 tait que pour aller paître l'herbe, comme leur mère, cl se désaltérer Geoffruiles raisons qui l'avaient engagée à le faire changer de nom.
-| au bord l'un ruisseau.Privée de toutsecourshumain el de l'espoir de Ellelui représenta, nonune seule fois, mais presque à tous les instants,
sortir d'un lieu si désert, elle se résolut d'y vivre et d'y mourir, pleu- le danger auquel il serait exposé,si malheureusementon parvenait A
J rant néanmoinsà chaudes larmes toutes les fois que le souvenirde son découvrir qui il était. L'enfant, qui n'était pas mal avisé pour son âge,
\ mari, de ses enlantsel de son ancienétat se retraçait à son esprit. Sa ma- approuvala conduitede la sagenourrice, et s'y conforma parfaitement.
nière de vivre et le séjour qu'elle lit dans un lieu si sauvage la ren- Lesdeuxjeunes esclaves demeurèrent longtemps dans la maisonde
dirent sauvageelle-même.Le moyende ne pas le devenir, quand on n'a Gasparind'Oria, très-mal vêtus, occupés aux plus vils
! de sociétéqu'avecdes animauxfarouches? bien que la nourrice, qui leur donnait en tout l'exemplede emplois, aussi
la patience.
MadameBritolleavaitdéjà passéplusieursmois danscette île, lorsque Après avoiratteint sa seizième année, Jeannot, qui, malgré l'esclavage,
ï le hasardattiradansle petitport oùelleavaitdébarquéun vaisseaude Pise, avait conservéun coeurdignede sa naissance,ne pouvant plus soutenir
qui y jeta 1ancre et y demeura plusieurs jours, sur ce navire était un une condition si dure et si vile, s'évada de chez Gasparin, monta sur
gentilhommenommé Conrad, marquis de Malcspini,qui avait avec lui des galères qui parlaient pour Alexandrie, et parcourut plusieurs-pays
sonépouse, femmed'une vertu et d'une dévotionexemplaires: ces époux sans cependanttrouver aucun moyende s'avancer. Au bout de trois ou
venaientde visiter tous les lieuxsaints du royaume de la Pouillo,et s'en ans de courseset de travaux, qui n'avaient pas peu contribué A
retournaient chez eux. Un jour, pour ye dissiper, accompagnésde quel- ?[uatre ormer son corps et à mûrir sa raison, il apprit que son père vivait
ques domestiques, et suivis de leurs chiens, ils allèrent se promener encore, mais que le roi Charlesle retenait en prison. Désespérantde
dans l'île, non loin de la grotte que madameBritolleavait choisie pour faire changer la fortune, il erra encoreçà et là, jusqu'à ce que le hasard
sa demeureordinaire. Les chiens, ayant aperçu les deux chevreuils, l'ayant amené dans le territoire de Lunigiane, il alla offrir ses services
devenus assezforts pour aller paître seuls dansle bois, coururent aus- au marquis de Malespini,qui gardait sa mère chez lui. CommeJeannot
sitôt après eux. Ceux-ci prirent la fuite et se réfugièrent incontinent était devenubel homme,et qu'il avait fort bonne mine, ce seigneur l'ac-
dansla cavernede l'infortunéeBritolle, où ils furent poursuivisv-<>r les ceptapour domestique,et fut on ne peut plus satisfaitde sa manière de
chiens.A cette vue, madame Britolle prend un bâton et se lève yiour1 le servir. L'âge el les chagrinsavaientfaitun si grand changementsur la
les chasser.Pendant qu'elle est occupée à les mettre en fuite, messirei mère et le fils,
Conradet sa femme, qui suivaient leurs chiens, arrivèrent près de lai rent ni l'un ni Vautre. qu'encorequ'ils se vissentquelquefois,ils ne sereconnu-
grotte. Je vous laisse à penser quel fut leur étonnement quand ils vi- Le marquis avait une fille bienfaite el nomméede l'Epine. A sa
rent cette femme,qui était devenue noire, maigre et velue. Britolle,des dix-septièmeannée, il l'avait donnéeen jolie, mariage à messire Nicolasde
son côté, éprouva une surprise pour le moins' aussi grande. Le gentil- Grignan, et comme elle se trouvaveuve presqueaussitôt que mariée,
aommefait taire et retirer ses chiens; il s'approche de cette femme,, elle était retournée chez son père peu de jours avantque Jeannot entrât
Mla prie instammentde lui dire qui elle est et ce qu'elle fait dans uni à son service. La figure el les manières de ce jeune homme lui plurent
lieu si désert. Elle ne se fit paslongtempsprier pour satisfairesa curio-- si fort, qu'elle ne put se défendrede l'aimer. Sa beauté ayant l'ail les
:| site
Elle
et celle de son épouse,qui venait de lui faire les mêmes questions.. mêmes impressionssur le coeur de Jeannot, ils ne tardèrent pas à s'a-
leur déclara ingénument son nom, sa qualité, et leur racontai vouer l'un à l'autre leur passion et à s'en donner des preuvesrécipro-
J
^toutes ses infortunes. ques. Cecommercede galanteries dura plusieurs mois sans que per-
| Le marquis,qui avait connu particulièrementson mari, fut vivement t sonneen eût le moindresoupçon.Voyantqu'on était loin de soupçonner
:f;touchéde ce récit; il n'oublia rien pour lui faire abandonnerla résolu-- leur intrigue, ils commencèrentà mettre moins de prudence et de ré-
tion qu'elle avait prise de finir ses jours dans ce désert. Il s'offrit de laa servedans leurs plaisirs. Unjour, étant sortis avec le reste de la famille
'-ramenerchez ses parents ou de la garder chez lui jusqu'à ce que le sortt pour se promenerdansles bosquetsvoisinsdu château,ils trouvèrent le
-lui fût plus favorable, en lui promettantde la traiter comme sa propre e moyenut se détacherde la compagnie,et d'entrer les premiers dans le
jsoeur.'Maisvoyantqu'elle ne se rendaitpoint à ses instances,il la laissa a bois. Croyantavoirlaissé bien loinleurs compagnonsde promenade, ils
j j avec sa femme, persuadéqu'elle pourrait la déterminer plus facilement t 3,'ar.ïêtërentdansun lieu desplus agréables,et là, sur un tapis de ver-
jcgà accepter ses offres; en attendantii donna des ordres pour qu'on ti
lui dure, entouré d'arbres et parsemé de fleurs, ils s'abandonnèrentà leur
apportât
j| La des habitset de quoi manger. passionet s'enivrèrent des plus doux plaisirs. Mais qu'ils les payèrent
u femme du marquis, restée seule avec elle, se conduisitau mieux. :. cher ces plaisir délicieux, dont ils ne pouvaient se lasser. Bref, ils
| a Elle comiyw.nça d'abord à sa
rar'ager douleur; bientôt après elle se mitit furent surpris, d'abord par la maror.^se,A oui l'indignation arra-
ij pleurer 6>:v,e elle sur ms fail^urs ; pu« elle l'engagea,mais ce ne futit cha un cri qui interrompitdes extasesqu'elle eut peut-être voulu par-
24 CONTES DE BOCCACE.
tager, puis par le marquis, qui, outré de la lâchetéde sa fille et de la entreautres
< choses,ce n'a été par aucunelâcheté. Oui,j'ai aimé,j'aimeen-
perfidie de son domestique, les fit lier tous deux par ses gens et cou- <
core et j'aimerai toujours madamevoire fille, parce queje l'ai jugée di-
uuire sur-le-champaux prisonsdu château. N'écoutant que la colère et )gne de mon amour; et si, selon le langagedes âmesfroideset insensi-
la fureur dontil étail agité, il était déterminé à lesfairemourir ignomi- bles, 1 je ne me suis conduitavec elle rien moinsqu'honnêtement,je puis
nieusement, et aurait peut-être exécutésa résolution, si sa femme, qui dire ( que c'estune faute inséparablementattachéeà la jeunesse, et dont,il
avait nénélré son dessein, ne l'en eût détourné. Quoiqu'ellejugeât sa n'est i pas possiblede se garantir tant que cet âge dure. Si les vieillards
filledignc de la punition la plusrigoureuse,l'idée de celtemort la faisait -voulaientse souvenirqu'ils ont été jeunes,et mesurer les fautesd'autrui
frémir. Elle mit tout en oeuvrepour fléchir sonmari ; elle le conjurade sur ! les leurs, et les leurssur les fautes d'autrui, la mienne certainement
ne passe livrer en furieuxaux premiersmouvcvenlsde son coeurirrite, ne leur paraîtraitpas si grande. Us conviendraientalors qu'elle prend sa
et lui représentacombienil serait odieuxde devenir, dans sa vieillesse, source plutôt dans un grand fond d'estime et d'affectionque dans un
le bourreau de sa filleet de tremper ses mains dansle sang d'un de ses fond de mépris e! de noirceur. Depuis le premierjour que j'ai vu ma-
esclaves.Qu'esl-il besoin,ajotila-t-elle, de vous rendre homicidepour damel'Epine,l'union que vous m'offrezaujourd'huin'a pas cesséde faire
satisfaire votre juste ressentiment? N'avez-vouspas d'autres moyens l'objet démonambition,el il y a longtempsqueje vousen auraisfaitmoi-
pour punir les coupables? Enfin, elle lui parla d'une manièresi persua- mêmela proposition,si je n'avaiscraintdevousdéplaire et d'être refusé.
sive, qu'elle lui fil abandonnerle projet de les punir de mort. 11se con- Maissi, par hasard, vos discoursn'élaient qu'une raillerie, si votrecreur
tenta de lescondamnerà une prison perpétuelle, où ils furent gardés sé- dénientce que m'annoncevotre bouche,finissez,de grâce, ce cruel badi-
el où ils n'avaient de nourriture qu'autant qu'il leur en fal- nage, el cessezde me flatterd'une vaineespérance.Je suis prêt à rentrer
}>arément,
ail pour les empêcher de mourir et leur donner le temps de pleurer dans ma prison, et de souffrirpatiemmentlesmaux qui me sont réservés.
leur faute. On imagine aisémentles tourments qu'ils éprouvèrenten se Mais,quelquetourment quevous me fassiezessuyer,je vousdéclare que
voyant ainsi séparés l'un de l'autre, sansavoir seulementla triste conso- je'ne cesseraipoint d'aimermadamevotre fille,ni d'avoir po r vous, à sa
lationde pouvoirs'écrire. Quede soupirs, que de larmes dut leur causer considération, tout le respect, toute la soumissionque vous pouvezdé-
la seule privationdes plaisirsqu'ils avaient goûtés, et dont l'horreur de sirer.
leur situationne pouvait leur faire perdre le souvenir. Cesparoles,prononcéesd'un ton noble et décidé,frappèrent d'aise et
Ces amants infortunés avaient passéplus d'un an dans leur prison, et d'élonuemcnlle seigneurConrad.11vit alors, par lui-même,que cejeune
le marquisne songeait plus à eux, lorsque Pierre d'Aragonparvint, par hommeavait de l'âme et des sentiments, et que son amour pour sa fille
les menées de Jean dcProcida, à souleverla Sicileet à""l'enleverau roi étaitvraimentsincère.11se levaaussitôtpour l'embrasser;et, aprèsluiavoir
Charles. Ala nouvellede cet événement,le marquis de Malespini,atta- donnéplusieursmarques de satisfaction,il commandaqu'on luiamenâtsa
ché au parti gibelintémoignala plus grande joie; et, voulantque toute fille.Elleétait devenuemaigre,pâle, el lotit aussiméconnaissableque le
sa maisony participât, il donnaune grande fêle â cette occasion,el il compagnonde son infortune.Là, en la seule présence du marquis, les
y eut des réjouissancesmagnifiquesdans le château. Jeannot, instruit deux amants, touchés jusqu'aux larmes du plaisir de se revoir, s'em-
de la cause de ces divertissements,par un de ses gardiens : Queje suis brassèrenttendrement et se promirent une loi inviolable.Le contrat de
malheureuxI s'écria-l-il aussitôt en poussant un profond soupir; j'ai mariage fut faitet signé le même jour avec beaucoupde secret. Conrad
couru le mondependant plus de quatorzeans, presquetoujours en men- mit tous ses soins pour faire oublier aux nouveauxépouxles mauvais
diant mon pain, pour attendre une pareille révolution; et, aujourd'hui traitements qu'il leur avaitfait essuyer. 11leur procura tout ce qui pou-
qu'elle est arrivée, je me trouve en prison, sans espéranced'en pouvoir vait leur être nécessaireet leur faire plaisirsans s'en ouvrirà sa femme.
jamais sortirI Quelquesjours après, jugeant qu'il élait tempsd'apprendrecette agréa-
Quel intérêt, lui dit le garde, peux-tuprendre aux démêlésdes rois? ble nouvelleà madameBritolle, il profitad'une occasionoùelle était rê-
Aurais-tudes prétentions sur la Sicile? ajoula-t-il pour le plaisanter. veuse pour la lirer de sa rêverie par ce di-cours: Que diriez-vous,ma-
Moncoeur se fend, reprit Jcannot, au seul souvenirdu poste que mon dame, si je vous faisais voir votre fils ainemarié à l'une de mes filles?
pèrey occupait. Quoiqueje fusse fort jeune quandje fus contraint d'en Je ne vous diraisautre chose, sinon que mon attachement et ma recon-
sortir, je me souvienson ne peutpas mieux que je l'en ai vu gouverneur, naissancepour vous redoubleraient, s'il était possible,d'autant plusque
du vivant du roi Mainfroi.El qui était ton père? Puisqtt'àprésentje puis vousme rendriezun bien qui m'est plus cher que ma propre vie ; el me
le déclarer sans avoir rien â craindre, dit le prisonnier, lu sauras que le rendant de la manière quevous le dites, vous ressusciteriezen quel-
mon père se nommaitet se nommeencore, s'il csl vivant, Henri Capèce, que façon mes espérances! Les larmes, qui vinrenten abondance,ne
et que monvéritable nom, à moi, n'est pas Jeannot,maisGeoffroiCapèce. lui permirentpas d'en dire davantage. Et toi, ma bonne amie, dit-il â sa
Que n'ai-je ma félicité1 je suis sûr que si je retournais en Sicile, j'y femme, que dirais-tu si je te donnaisun tel gendre? Non seulement
jouirais d'un grand crédit. un des enfantsde madame,qui sont gentilshommes,mais même tout .
Le garde ne poussapas plus loin ses questions; mais il n'eut rien de autre me serait fort agréable,répondit la mère. Eh bien, reprit Conrad,
plus pressé que d'aller rendre cette conversationau seigneurdu châ- je me flattede vous rendre bientôtsatisfaitesl'une et Vautra.
teau. Celui-ciparut faire peu de cas de ce qu'il venait d'entendre: il 11alla ensuitetrouver les jeunes époux,qui n'étaient plus en prison,
crut cependantdevoirs'en eclairciravecmadameBritolle; il lui demanda mais qui se tenaient cachés, depuis leur mariage, dans un appartement
si un de ses enfants s'appelait Geoffroi.C'esl le nom, [répondit-elle, séparé. Ils avaient déjà repris leur fraîcheur et leur embonpoint, et
que portait mon fils aine; et il aurait à présent vingt-deuxans s'il vi- étaient l'unet l'autre superbementhabillés.Quelplaisir serait comparable
vait encore, ajouta-l-clleen pleurant. autien,quiestdéjà si grand,dit-il â son gendre,si tu ici ta mère?
Le marquis, à demi persuadéque son prisonnier étail cet enfant qu'on .le ne puis croire, répondit Geoffroi,qu'elle ait purevoyais survivreà ses mal-
croyait mort ou perdu pour toujours, fut ravi au fond de l'âme de n'a- heurs. Si toutefois elle est encoreen vie, le plaisir que j'aurais de la
voir fait mourir personne, et se flattait déjà de pouvoirréparer son hon- revoirne pourrait s'exprimer. Je ne doute pas quepar ses indiceset ses
neur et eeluide sa fille. Pour faire les chosesplus sûrement, il ne préci- conseilsil ne me fût possiblede recouvrer une partie de mes biens en
pita rien ; et, gardant le silence sur sa découverte,il fait venir le prison- Sicile.
nier, lui parleen secretet l'interroge à fondsur toute sa vie passée.Lesré- Le marquis fit alors venir les deux mères. Je vous laisse à penser
ponses du jeune hommeachèventde leconvainerc qu'il est véritablement quelle dut être leur surprise. Elles firent complimentà la nouvellema-
le filsdeBritolle.Jeannot, lui dit-il alors, tu doissentir combienest grand riée de ce que Conradavait enfin pris pitié de son sort et avait porté la
l'outrage que tu m'as faitdansla personne de l'Epine,ma tille.Je tè trai- bonté jusqu'à la marier à Jeannot. MadameBritolle,toute préoccupéede
tais avecdouceur, avecamitié; elloin d'être unserviteursoumiset fidèle, l'espéranceque le marquislui avait donnée,fixaattentivementses regards
tu m'aspayé de la plus noireingratitude.Avoueque si lu eussescommisà sur le jeune époux,etdémêlantsur sonvisageles mêmestraits qu'avaitson
l'égard de tout autre un pareil attentat, la mort aurait été inévitablement filsdansson enfance,ellelui sautaau cou sansautre explication.L'excès
ton partage; pour moi, je n' ai pu me résoudreà te punir si sévèrement, deson amour ne lui permitpas de proférer une parole; ses forcesmême
et je m'en applaudis: il ne tiendra même qu' à toi de voit-finir les peines l'abandonnèrent,et elle tombaévanouiedans les bras de son fils. Geof-
et de sortir de captivité; puisque tu dis être fils d'un gentilhomme et froi, averti par je ne sais quel mouvementsecret, la reconnut aussitôt
d'unefemmede qualité, il ne s'agit quede réparer lafauteen réparantl'hon- pour sa mère; et transporté de joie et de tendresse,il répondit à ses ca-
neur dema fille. Tu as eu de l'amour pour elle, elle en a eu pour toi; tu ressespar d'autres nonmoinstouchantes.Il ne se lassait point de la cou-
sais qu'elle devint veuve peu de jours après avoirfait un bonet grand vrir de baisers, et on eut dela peine à l'arracherde sesbras pour la faire
mariage; tu n'ignorespas quel est son caractère, sa fortune, quels sont revenir de sonévanouissement.A peine cette tendre mère eut-elle repris
ses parents : à i'égard des tiens, je n'en dis rien pour le moment.Eh ses sens, par le secoursde la marquiseet de sa fille,qu'elle se jeta denou-
bien, tu peux, si tu veux, rendre légitimel'amour peu honnête que vousi veau au cou deson fils. Elle lui dit les chosesdu mondeles plus affec-
avez éprouvé l'un pour l'autre. Oui,je consensque tu l'épouses; il vous: tueuses, et tous ses discours étaient entremêlésde baiserset de larmes.
sera mêmelibre àtousdeuxde demeurerdansma maisonautantde temps Sonfils, au comble de la joie et de l'attendrissement, lui témoignait de
qu'il vous plaira, et je m'engage à vous y traiter commemes enfants. soncôté le respect le plus tendre et la reconnaissancela plus vive. En-
Le chagrinet la prisonavaientdéfiguréJcannotau pointqu'il étail mé- fin, après s'être donné l'un l'autre mille marques réciproquesde leur
connaissable;mais ils n'îivaientpu altérer ses sentimentsnobles et fiers amour, à la grande satisfactiondes spectateurs, chacun conta sonaven-
dignes de sa naissance,ni rien diminuer de l'amour qu'il avait pour sa ture ; aprèsquoi le marquisfil savoirà ses parents et à ses amis le ma-
'maitress*.Il désirait avecardeur le mariage que le seigneurConradlui riage desa fille.Toutle mondelefélicitadelà nouvellealliancequ'il venait
offrait. Cependant,pour ne pas lui laisser croire qu'il l'acceptaitpar de contracter, et il donna,pour la célébrer, une fête des plus brillantes.
crainte, il n'oubliarien de ce que son grand coeur était capablede lui Geoffroichoisitce momentpour prier son beau-pèrede deux choses.
suggérer eu cette occasion.Si je vousai lui
offensé,monsieur, répondit-il Vous m'avez comblé de bienfaits,lui dit-il; ma mère ne vous a pas
CONTES DE BOCCACE. 25

moinsd'obligation,puisque vousl'avez recueilliedans votre maison, où qu'apporta l'hommequ'on avait envoyéen Sicile. On s'était déjà mis A
vous n'avezcesséde la traiter avec toutesorte d'égards.Maintenant,pour table, el l'on était au premier service,lorsque ce fidèlecommissionnaire
qu'il ne vousàreste la
rien à faire de ce qui peut mettre le combleà sa sa- vint annoncer que HenriCapècejouissait d'une bonnesanté et d'un aussi
tisfactionet mienne, je vous prie d'abord de fairevenir mon frère, grand crédit que jamais. 11raconta, entre autres choses, qu'au commen-
qui, comme,je vous l'ai dit, est au service de Gasparin d'Oria, puis cement de la révoltecontre le roi Charles, le peuple furieux avait ac-
d'envovcrquelqu'un en Sicile pour s'informerdo l'état actuel du pays, couru en fouleà sa prison, et qu'après avoirtué les gardes, on l'avait
et savoirce que mon père est devenu, s'il est mort ou vivant, et, s'il mis en liberté, et l'avait fail capitainegénéralpour chasserles Français;
vit, dans quellesituationil se trouve. Conradse rendit auxdésirs de son qu'il élait en grande faveur auprès du roi Pierre, el que ce prince l'avait
gendre. Il lit partir sans diflérer deuxhommessur le zèleel la fidélité rétabli dans tous ses biensel honneurs. Cethommeajouta que cet illus-
desquelsil pouvaitcompter. Celui qui alla â Gènes,ayant trouvé Gaspa- tre commandantl'avait très-bien accueilli; qu'il avait témoignéune joie
rin, lui conta par ordre tout ce que son maîtreavait*fait pour Geoffroi inexprimable d'apprendre des nouvellesde sa femmeet de ses enfants,
et pour sa mère, et finitp tr le prier, de la part de ce seigneur, delui en- dont il n'avait plus entendu parler depuisle jour de sa disgrâce; et qu'il
voyerle Fugitifet la nourrice. Gasparin,moinsétonné de la proposition les enverrait prendre par plusieursgentilshommesqu'on verrait bientôt
que de tout ce qu'il venait d'entendre, répondit : Il n'est rien queje paraître, et qui avaientdébarquéavec lui.
ne fasse, monami, pour obliger le marquis de Malespini,queje connais Dieu sait le plaisir que ces nouvellesfirent â toute la compagnie.Le
de réputation el queje considèrebeaucoup;maisce que vous demandez marquis,accompagnéde quelques-unsdes convives,courut au-devautde
n'estpas en monpouvoir. ces gentilshommes. Ja-
J'ai véritablement chez mais ambassadeurs ne
moi,depuisquat»rzeans, furent reçus avec plusde
un enfant avec une fem- joie. On les invita à se
me; mais celle femme mettreâ table. Avantde
est sa mère ; tt si le mar- s'asseoir, ces dignes dé-
quis s'en contente, je putés saluèrent la com-
suis prêt h les lui en- pagnie,et remercièrent,
voyer; dites-lui de ma de la part de leur maî-
pari, je vous prie, de ne tre, le marquisde Males-
pas se fier à ce Jeannot : pini et sa femme des
c'est sûrementun fourbe nousofficesqu'ils avaient
el un mauvaissujet, qui rendusà madameBritolle
ne pi end le nomdeGeof- el à soufils Geoffroi,les
froi de Capèceque pour assurant l'un et l'autre
mieux le tromper. qu'ils pouvaientdisposer
Après cette réponse, l e de tout ce qui était au
Génoiscrut devoir faire de
pouvoir Capèce.Puis,
politesse à l'envoyé, et se tournant vers Gaspa-
donna ordre qu'on lui rin : Vous pouvez être
servîtà manger.Pendant assuré, lui dirent-ils, de
qu'on le régalait, Gas- toute la reconnaissance
parin prit la nourrice en de celui qui nous envoie,
particulier, el la ques- lorsqu'il apprendra le
tionna adroitement sur serviceque vous lui avez
ce qu'on venait de lui rendu, en lui conservant
conter. Celle-ci,quiavait un fils qui ne lui est pas
entendu parler de la ré- moinscher que sonaîné.
volution arrivée en Si- Après quoi, ils prirent
cile, et qui pensait que part au festin, ou cha-
Henri de Capècepouvait cun s'empressa de leur
vivre encore, jugeant faire politesse. Les fêtes
qu'elle n'avait rien à durèrent quelquesjours,
craindre, prit le parti de après lesquellesmadame
lui avouer sans détour Britolle, impatiente de
tout ce qui était arrivé, revoir son mari, s'em-
et lui eiposa ingénument barquaavecses deuxfils,
les motifs qu'elle avait leurs femmeset la nour-
eus pour se conduire rice, sur la frégate qui
comme elle l'avait fait. lui avait élé envoyée.Le
Gasparinvoyant que les marquis, la marquise et
discoursde cette lemmc Gasparin les accompa-
s'accordaient parfaite- gnèrent jusqu'au port,
ment avec ceux de l'en- où ils leur tirent leurs
voyé, commença decroi- adieux,non sans répan-
re que ce qu'on lui disait dre des larmesen abon-
était très-vrai. Cethom- dance. La vent leur fut
mefinetrusé ne s'entint si favorable, qu'ils arri-
pas là : il fil de nouvel- vèrent dans peu de jours
les questions à l'envoyé à Palerme, où ils furent
de Conrad et à la nour- reçus par Henri Capèce
rice ; et commeil appre- avec des transports de
nait à tout momentdes choses qui confirmaientla vériléde ce qu;on lui 1I joie inexprimables.Ils vécurent longtempsdans la prospérité; et pleins
avait dit, il se reprochaalors la manière peu généreusedont il avait agi de reconnaissancepour les bontésde l'Etre suprême,ils l'aimèrentet le
avec ce petit enfant. Pour l'en dédommager,et convaincuqu'il était .servirentfidèlement.
réellementde la famillede Capèce,il le mariapromptementà une de ses
filles, aussijeune quejolie, à laquelle, il constitua uneriche dot. Après
la fête du mariage,Gasparins'embarqua avec son gendre, sa fille, l'en-
voyé et la nourrice.Ils arrivèrent en très-peu de tempsà l'Ereci, où ils
furent on ne peut pas mieux accueillis du seigneurConradel de toute la
famille.Ou imagineaisémentle plaisirque dut avoir la mère de revoir NOUVELLE Vil.
ce jaune enfant qu'ellecroyaitperdu, la commune satisfactiondes deux
frères de se trouver réunis après une si longue séparation,la joie de la
nourriceà la vue d'un dénoùinent si peu attendu; celle du marquis, de Lafiance»duroideGarbe.
sa femme et de sa fille et de Gasparinn'éclata pas moins dans cette
touchanteconjoncture.
Celuiqui se joue des fortuneset der desseinsdeshommes, le souverain Pour peuque madameEmilie eût encore fait durer son récit, on eût
dispensateur des grâces, inépuisabledans ses bienfaitsquand il daigne vules jeunes damesdela compagnieverser des larmes sur les malheurs
»ou» en favoriser, voulut rendre cette joie parfaite par la nouvelle de l'infortunéeNapolitaine.Elles en parurent si touchées,que, pour les
L
26 COINTES DE BOCCACE.

distraire de leur trop grande sensibilité, la reine se hâta d'ordonnerà | paraître personne, elle se sentit saisie d'une nouvellefrayeur; puis rap-
Pamphilede conter sa nouvelle.11obéit sansdélai, et débuta à peuprès j pelant dans son esprit ce qui élait arrivé, et s'apercevant qu'elle était
en ces termes : encoredansle vaisseau,elle réunit les forcesqui lui restent, et se lève.
Il n'est pas aussiaisé qu'on pense, mesaimables dômes,de connaître ! Quelspectacle! Ellevoit ses femmesétendues çà et là sur le plancher.
ses véritablesbesoins.L'expériencenous montretous les jours qu'on se Après lesavoir longtemps appelées, et toujours inutilement, elleles se-
méprend bien souventsur cet objet. Qued'hommes,se figurant que les j coua l'une après l'autre; mais elle en trouva peu à qui la frayeur ou le
richessesdonnentles moyens de vivre sans inquiétude, ne se sont pas ; mal de mer n'eût ôté tout senliment. 11est plus aisé d'imaginer, que de
contentésde les demander par de vives et fréquentes prières, mais se dire, quelle fut alors sa consternation. Cependant,prenant conseilde la
sont exposés à toutes sortes de fatigues et de tourments pour les ac- nécessité, elle secoua si fortement celles qui lui paraissaientvivre en-
quérir, et qui, après les avoir achetées si chèrement, ont trouvé des core, qu'elle les fit lever. Ces malheureuses,voyantle vaisseauenfoncé'
gens, mêmeparmi les amis qu'ils avaient auparavant,qui les ont inhu- dansle sableet plein d'eau, se mirent à pleurer et à gémir, avec leui
mainementégorgés,pour s'emparer de leurs biensI Onen a vu d'autres, maîtresse, de se trouver seules, sans hommes, et éloignéesde tout se-
croyant que la tranquillité et le bonheur résidaient dans les grandeurs cours. ,
suprêmes, affronter,pour y arriver, les dangerseties maux de la guerre, 11était déjà midi, qu'elles n'avaient vu paraîtrepersonnesur le rivage
livrer des batailles,tremper leurs mainsdans le sang de leurs frères, de ni sur la mer. Par bonheur
leurs amis ; et, parvenusd'un état médiocrejusque sur le trône, faire la un gentilhommenomméPéncon pour elles, il passavers cette même heure
de Visalgo,qui revenait d'une de ses
triste expériencequ'outre les sollicitudes,les craintes qui les suivaient maisonsde campagne,suivi de plusieurs domestiquesà cheval. Il n'eut
continuellement,ils étaient encore exposés à boire le poison dans des pas plutôt aperçule vaisseaufracassé,qu'il compritque c'était là un effet
coupesd'or. Plusieurs, enfin, plus modérés dans leur ambition,après de l'orage de la nuit précédente. Il commandaà un de ses gens d'y mon
avoir désiré ardemment la beauté et la force du corps, ont trouvé, ter, et de venir lui dire ce qui était dedans. Cet hommey parvient avec
dans ces qualitésmêmes, une sourcede malheurset quelquefoisla cause et trouve la jeune et belle dame et ses compagnescouchéessous
de leur mort. Pour ne pas parcourir ainsi toutes les affectionshumaines peine, le bec de la proue. A la vue de l'inconnu, ces infortunéesfondirent en
chacuneen particulier,je me borne à souteniren généralqu'en formant larmes; elles ne cessaient de crier miséricorde; mais voyant qu'elles
des désirs, l^iommene sait ce.qu'il désire, parcequ'il ne lui est pas pos- n'étaient point entendues, el qu'elles n'entendaientpas non plus ce que
siblede prévoir ni de prévenir les effets qui peuventen résulter. cet hommeleur disait, ellesfirent ce qu'ellespurent pour expliquerpar
Si nous étions donc sages et raisonnables, nous apprendrionsâ être signesleur tristeaventure.
satisfaitsde notre sort, et à recevoir avec une sagesoumissionlesbiens Le domestique, après avoir tout examiné, alla faire son rapport.
et les maux quela Providencenous envoie. Péricou fit incontinentdébarquer les femmeset tout ce qui leur res-
Je n'ignore pas que le défautde modérationdansles désirs, n'est pas tait de plus précieux, el les mena à une de ses maisonsde campagne.
moinsle partage des hommesque celui des femmes;mais commeil n'y A forcede soinsel de bons traitements,il tâcha de les consoler île leur
en apas uned'entre vous, mesdames,quimette desbornesà sesdésirssur mauvaisefortune. Il reconnut bientôt, aux riches babils d'Alaciel. et
cet objet, puisque,peu satisfaitesdes attrails que lanature vousa donnés, aux égards que les autres femmesavaient pour elle, que c'était une
vouscherchezencoreâ les embellir et aies rendre plus piquants par les femmede distinction.Quoiqu'elle fût pâle, triste, abattue, el que l.t
prestiges de l'art, vous trouverez bon que je vous conte les aventures frayeur et la fatigueeussent altéré sa beauté,Périconne laissa pas d'ad-
d'une Sarrasine, qui, précisémentà cause de sa rare beauté, se vit for- mirer les traits de son visage, qui lui fort beauxel.fort régu-
céede tâter de huit marisdans l'espace de quatre ans, avant d'être réu- liers. Il eu fut si épris, qu'il résolut de parurentl'épouser, si ellen'était pas ma-
nie à celui que le sort lui avait destiné. riée, et s'il ne pouvait s'en faire aimer autrement.Ce gentilhommeétail
lui-mêmed'une ligure agréable; il avait le regard noble et lier, et le
caractèreun peu brusque ; maiscommeil n'esl rien qui adoucisseles
Jadis régnait en Babylonieun soudan qui portait le nom deBemincdab. âmes plus que l'amour, il eut des manières si honnêtes pour Alaciel,il
Presque toutesles entreprisesqu'il forma pendant sa vie réussirent au la fil servir avec lant de soin, qu'au boutde quelquesjours ellereprit sa
gré de ses désirs. Il eut plusieurs enfants, une fille, entre autres, nom- fraîcheuret tous ses attraits. Périconn'en devintque plus passionné,et
mée Alacicl,dont la beauté ravissante surpassait celle des plus belles plus désespéréde ne pouvoir, ni s'en faire entendre, ni l'entendre elle-
femmesde son temps. Le roi de Garbeen devintamoureuxsur les éloges même. Il eût voulu lui déclarer l'excès de sonamour : il essayade la
qu'il en avait entendu faire, et la demandaen mariage. Le soudan, qui lui faire connaîtrepar ses regards, ses gestes, ses empressements,et
avaitété secouru par ce prince dans une irruption qu'une multitude d'A- n'oubliarien pour l'engagerà satisfaireses désirs: tout fut inutile. Ala-
rabes avaientfaitesdans ses Etats, la lui accordad'autantplusvolontiers, cicl se refusaità ses sollicitations; maissesrefus, qu'elle adoucissaitpar
qu'il était charmédetrouver cette occasionde lui marquer sa reconnais- beaucoupd'honnêteté, ne faisaientqu'irriter la patiencede l'insulaire.
sance.Après avoirfait équiper un vaisseau de guerre, et avoir fail pré- Elle en était elle-mêmedésespérée,dans la crainte qu'il ne se portât à
sent à sa fille d'une riche et magnifiquegarde-robe, il la lui envoya, quelque extrémité. Jugeant, aux meeurset aux usages du pays, qu'elle
accompagnéed'une nombreusesuite crhommeset de femmes, et la re- était parmi des chrétiens, et qu'il lui serait peu avantageuxde se faire
commandaau maître des destinées.Le temps étant beau et le ventfavo- connaître, elles'arma de courage, résolut de combattresa mauvaisefor-
rable, la princesse partit du port d'Alexandrieet fit, durant plusieurs tune, et défendit à ses femmes,qui n'étaient qu'au nombrede trois, de
jours, une navigation très-heureuse; mais à peine eut-on doublé les déclarer qu'elle était fille du soudan d'Alexandrie,à moins qu'elle no
côtes de Sardaigne,qu'il s'éleva une violente tempête. Le vaisseau fut fussent bien certaines que cet aveuleur procurerait la liberté. Ellesles
tellement agité, qu'Alacielet les gens de sa suite se crurent perdus. Ce- exhorta de plus â conserversoigneusementleur honneur, leur protestant
pendant,par la bonnemanoeuvredes matelots, on soutint pendant deux qu'elle était dansla fermerésolution de garder la fidélitéla plus invio-
jours l'eflort de la tourmente ; mais elle augmenta si fort, et devint enfin lable au roi de Garbeson époux. Ses femmes la louèrent beaucoupsur
si furieuse, qu'à la nuit du troisièmejour les pilotesne savaient plus où sa vertu, et lui de se conformerâ ses intentions autant que la
l'on était, tant le ciel était chargéde nuages et la nuit obscure. Le vais- choseserait en promirent
leur pouvoir.
seau, n'allant plusqu'au gré des vents, était poussévers l'île de Major- Consuméd'amour, Péricon était longé par un chagrin d'autant plus
que, lorsqu'on s'aperçut qu'il s'ouvrait.A la vue de ce péril inévitable, cuisant, que ce qu'il désirait était plus près de lui. Les soinset les priè-
chacun n est occupéque de sa propre vie : on met la chaloupe en mer ; res ne servant de rien, il résolut, avantd'en venir à la violence,de met-
les olficiers, les pilotes, les matelots, croyanty être moins exposésà pé- tre en oeuvrel'artifice. Alaciel, qui n'avait jamais bu de vin, parce que
rir, se hâtent d'y descendre. Le reste de l'équipage s'y jette en foule, sa religionle lui défendait,trouvaitdans celte liqueur un goût délicieux.
sanscraindre la pointe des épées que leur présentaient ceux qui étaient Péricons'en était aperçutoutesles l'oisqu'il lui en avaitfait servir. Il se
entrésles premiers ; mais ces malheureux, croyant échapper ainsià la rappelaque le vin était le ministre ordinairedes plaisirsde Vénus; c'est
- mort, la trouvèrent dans la chaloupemême, qui, affaissée par un ce qui lui fit naître l'idée de l'employer pour surprendreAlaciel.D'abord
si lourd, coulaà fond, et entraîna dans les ilols lous ceux qui la poids
mon- il eut soin de cacher sa passionsous le voilede l'indifférence.Quelques
taient. jours après, sousle prétexte d'une grande fête, il commandaun souper
11n'était resté dans le vaisseauqu'Alacielet ses femme's,quepersonne des plus splendides,auquel il invita sesamis. Onconçoitaisémentque la
ne s'empressade secourir. Saisiesd'effroi et presquesans connaissance, belle fut de la partie. 11avait donné ordre à celui qui devaitlui verser à
elles n'attendaientque le momentd'être engloutiespar les flots, lorsque boire, de mêlerensembleplusieurs vins, et de ne lui servir que de cette
le vaisseau,quoiqueentr'ouvert et faisant eau de toutes parts, fut em- liqueur ainsicomposée.Lesommeliers'acquittaà merveilledola commis-
porté par le vent,sur un sable peu éloignédu rivage de l'île de Major- sion. Alaciel,qui ne se doutaitde rien, trouvace breuvage.ridoux et si
que. 11y fut jeté avec tant de violence, qu'il s'y enfonçacommeune ttè- flatteur, qu'elle en but plus qu'à son ordinaire.Elle en oubliases cha-
ilie qu'on aurait lancéeavec force. Il fut toute la nuit'battu desventset grins, et devint si gaie, que voyant danserà la mode de Majorque,elle
àesflotssansen être ébranlé. s'empressa de danser à la mode d'Alexandrie.Péricon ne douta point
Auxpremières lueurs de l'aurore, les vents cessèrentel la mer devint qu'il ne fût bien près du terme de sesdésirs. 11fait servir de nouveaux
calme.Le soleil était déjà sur l'horizon, lorsque la princesse revint de mets, de nouvelles liqueurs, et prolongeia fête jusque versle milieu de
l'évanouissementoù l'effroi dela situation l'avait plongée. Nesachantoù la nuit. Enfin, les convivess'étant retirés, il conduisitseul Alacieldans
elleest, le corpsbrisé de douleur, connaissant à peine si elle existe, elle sa chambre. Elle ne fut pas plutôt entrée, que les vapeurs duvin lui fai-
ouvre les yeux, soulève la tête, et, malgré son extrême faiblesse,elle sant oubliertoute modestie,ellese déshabillaet se mit au lit, en présence
appelle, tantôt l'un de ses gens, tantôt l'autre : mais c'est en vain; ceux de son hôte, tout aussilibrementqu'elle eût pu le fairedevantune de ses
u'elle appelaitn'étaient déjà pljus.Etonnée de n'entendre et de ne voir i femmes.L'amoureux, déjà triomphant, ne tarde pas Asuivreson exem-
COUTES DE BOCCACE. 27
-VS. ' ___^__ ~ , - - - .. - I ; M t ^ .
v£ les flambeaux,gagne la ruelle i délivrèrentdu
t pie. A peine est-il déshabillé,qu'il éteintla d' danger qu'elle redoutait.Quoiqueleblessé fût horsd'état
M du lit, et se coucheauprès de la belle. Il prend aussitôt dans ses bras, I d'en d jouir, il ne cessa point d'en prendre soin, et il lui fit donnerun ap-
-v la couvrede baisers; et voyantqu'elle n'opposeaucune résistanceà ses partement p dans l'auberge où i! alla loger.
" caresses, il satisfaità l'aise tous ses désirs. Aux premières impressions Bientôtlebruit de la beautéravissanted'Alacielse répandit dans toute
du plaisir,la jeune Alaciel,qui avait ignoréjusque-làde quel instrument la lf ville. Onallait la voir par curiosité. Le prince de la Morêe,qui sa
se servaientles hommespour blessersi agréablementles dames,trouva avait 11
trouvait pour lors à Clarence, d'après les éloges merveilleux qu'il en
le jeu si fort de son goût, qu'elle se repentit de n'avoir pas plutôt cédé a entendu faire, eut aussienviede la voir, et elle lui parut encore
i auxsollicitationsde son généreuxbienfaiteur. Aussi, depuis celte heu- plus p belle qu'on ne le lui avait dit. Il en devint si passionnémentamour
rcuseexpérience,n'eul-il plus besoin de Jui faire des instancespour oh- rcux, n qu'il ne pouvait penser à autre chose. Informé de sa dernier,
' tenir ?es faveurs.Elle savaitmêmele et
prévenir l'y inviter, non par des aventure, il ne se (il aucun scrupulede chercherles moyens de l'enleve-
a
( paroles,puisqu'elleignoraitencorela langue du pays, mais par des signes au a Génois.Les parents du malade, sachant que le prince en élait éprise
""' nui valaientbien des"paroles. e qu'il était résolude se l'attacher à quelque prix que ce fût, aimèrent
et
Pendant que ces amants jouissaientsi agréablementde la vie, la for- mieuxla n lui céderde bonnegrâce que de l'exposer et de s'exposer eux-
;; tune,jalouse de leurs plaisirs,vint les traverser d'une manièrecruelle, n
mêmesà quelqueviolence; ils la lui firent offrir. L'offre futlàacceptée
Peu satisfaite d'avoir donnéâ Alacielun roi pour époux et un châtelain avec a une joie qu'Alacielpartagea, parce qu'elle se voyait par à cou-
S pour amant, elle lui suscita un nouvel amoureux.Périconavailun frère vert v du péril qu'elle craignaitencore.
! Agéde vingt-cinq ans, bien faitde sa personne, el fraiscommeune rose ; Quoique le prince ne'sûl pointqui elle élait, les manièresnobleset
if se nommait Marate,et faisait sa résidence dans un port de mer peu f
faciles qu'ellejoignaitàla physionomiela plus distinguée,lui firentjuger
éloignéde la maisonde campagne de son frère. Il eut occasionde voir q
qu'elle était d'une naissanceillustre. Cette idée ne faisaitqu'augmenter
f: la charmanteAlaciel;il fut si frappé de sa beauté, qu'aussitôt il en de- ses s feux, el le portait à la traiter non-seulementcommeson amie, mais
vint amoureuxfou. Il crut lire aussi dans ses regards qu'il ne lui dé- n
aveclesmêmes égardsque si elle eût élé sa propre femme. Cesbonspro-
plaisaitpoint et qu'il lui serait, faciled'avoir ses bonnes grâces. 11jugea cédés c firent oublierà la dameses malheurs passés; elle reprit sa gaieté
donc que le seul obstaclequi s'opposaità sonbonheurétait la vigilance naturelle i ; les charmesrevinrent en foule; sa beauté mêmeacquit un
I de son frère, qui, jaloux de sa conquête, ne la perdait presquepoint de i
nouvel éclat; et dans toute la Moréeil n'évsit question que de ia belle
triompherde cet obstacle,il formele plus noir dessein, et se i
maîtressedu
| vue.Pour à le mettre à exécution. Il va d'abord trouver deux mar-
prince.
Leducd'Athènesent enviede la voir sur ie portrait qu'on lui en fai-
•| dispose jeunes
:] chauds génois,maîtres d'un navire prêt à faire voile, au premier bon sait. s Ce duc, encoreà la fleurde son âge, bien fait de sa personne,élait
\ vent, pour Ciurence,en Romanic. traite Il avec eux pour partir, la nuit ]
parent cl ami du prince more. 11prit prétexte d'aller lui faire une vi-
suivante,avec une dame qu'il devait leur amener.Toutes ses mesures site, se rendit â Clarence,accompagnéd'une suite
i et aussibrillanteque
i
qui ne se nombreuse.Il fut reçu avectous les honneurs dus à son
prises et la nuit arrivée, il se rend à la maisonde son frère, amis avait son l'ait tomber la conversation
rang. Quelques
sur la beauté
méfiaitde rien, el postedans les environs plusieurs de ses qu'il j
jours après arrivée, ayant
choisis pour exécuter son projet. Après s'être introduit furtivement i
des femmes, il mille prince dans le cas de lui parler d'Alaciel.Est-elleen
dansle logis, il se cacha dans l'appartement même d'Alaciel, qui ne ieffet aussibelle qu'on le public? lui dit alors le duc. Beaucoupdavan-
tarda pas de venir se coucher avecson amant. Quandil les crut plongés tage, réponditle — prince, et vousen demeurerezconvaincuquandje vous
1 l'un et l'autre dans le sommeil,il courut ouvrira ses compagnons, ainsi l'aurai l'ailvoir. Cesera quand vous voudrez, répondit1Athénien.—
1 qu'il en étail convenu avec eux, et les introduisitdans lachambre où Vousaurez celte satisfactiondans le moment; et sur cela il le conduite
8 étaient couchésles deux amants. Ces scélérats, sans perdre de temps, l'appartement '. de la dame. Alaciel,avertie de l'illustre visite qu'elle al-
Périconendormi cl enlèvent sa maîtressetout éplorée,me- lait : recevoir, lui lit un noble accueil, mit tous ses attraits et toute sa
| poignardent
a naçant de la tuer si elle fait le moindre bruit ou la moindrerésistance. gaietéen étalage. Ils la firent placerau milieu d'eux ; mais ils ne purent
I Ils*enlèventce qu'il y a de plus précieux dansl'appartement, et, sans goùler le plaisir de causer avec elle, parce qu'ils parlaient une langue
j éveiller personne, emmènentAlaciel. Ils arrivent au port ; Marateles qu'elle entendait peu, ou, pour mieux dire, pas du tout. On se borna à
j remercie, monte sur leà vaisseau avec sa captive, et, secondéd'un vent laire l'éloge de ses charmes.Le duc pouvaità peine croire que ce fùl une
1 favorable,il fit mettre la voile. mortelle; il ne se lassait point delà regarder avecadmiration,ne sen-
1 On se figure aisément la triste situation de la Sarrasine.Elle était tant pas le poison qui se glissait dans son âme. Croyantsatisfaireplei-
I d'autant plus affligée, que cette cruelle aventure ne fil que lui rendre nementsonplaisir par la seule vuede ce bel objet, il ne pensaitpasqu'il
I plus amer le souvenir deson premier malheur ; maisson ravisseuravait allait se donner des fers. Son coeur palpitant lui annonçaqu'il était
i de quoi l'humaniser.11lui fil voir le saint croissant,l'en loucha, et l'eu blessé, el bientôtil brûla de l'amour le plus le duc
violent.
si bien, qu'elle ne tarda pas d'être consolée.En un mot, ce la- Ils ne retirent pas plutôt quittée,que d'Alhènes,repassantdans
!| loucha que son parent
a lisman produisit sur elle un tel effet, qu'elle oublia son premier amant, son esprit tous les attraits qui l'avaientcharmé, conclut tle cette
a Elle se croyait parfaitementheureuse, lorsque fortune, quila l'avait étaitl'hommedu inondele plus heureux. Plein idée, écoutant
9 choisie pour le jouet de ses caprices, lui préparait de nouveaux clia- plus la voixde celle malheureuse passion que celle du sang, il résolut
I grins. d'enleverun trésor si précieux, aux risques de tout qui pourrait en ce
il Alaciel, ainsi que je l'ai déjà dil, élait non-seulementd'unebeauté arriver. 11suitson projet ; et foulantaux pieds tout sentiment de raison
p éblouissante,mais elleavait dans ses yeux et dansson air je ne sais quoi et d'équité, il cherche dans sa tête des moyenspour la réussite.11ne
H île doux el de gracieux, qui lui soumettait le coeur de quiconque la trouve pas de meilleur expédientque corrompre le valet de chambre de
il voyait. Faut-il s'étonner, après cela, si les deux jeunes commerçants, du prince. Après avoir gagné cet homme, qui se nommaitCluiriaey,il
4 qui commandaientl'équipage, en devinrent amoureux? Ils l'étaient si fit secrètementpréparer ses équipages pour partir vers le mibv-.u de ia
l'J éperdumenll'un et l'autre, qu'ils oubliaient,tout pour lui faireleur cour, nuit. Cemisérable valet l'introduisit, armé et accompagné d'un homme
-J
! prenant néanmoins toujoursgarde que Maratene s'en aperçût. Ils ne tar- de sa suite, dans la chambre du prince more, qui, pendant que sa maî- du
\-i lièrent pas à connaître qu'ils avaient tous deux le mômebut. Ils s'en tresse dormait,respiraitle frais en chemise à uneà fenêtre pratiquées'a-
ensemble, et convinrentd'en faire la conquête à frais com- côté de la mer. avoirfait la son compagnon,
| entretinrent comme si société et le fussent aussi en vancetoul
Leduc, après
doucement de la croisée,
leçon
p'erce le prince de part en
! J'iuns, la partage praticables auprès
jjj ne imour qu'en l'ailde commerceet de marchandises.Maiscomme Marate part avecson épée, et jette le corps par la fenêtre.
|i désemparaitpas d'auprès de la belle, ils résolurent de se défairedu ment Le palaisélait fort élevé, et situé sur le bord ae )a mer. L'apparte-
5 jaloux à la premièreoccasion.Un jour que le navire allait à pleinesvoi- du prince donnaitsur tles maisonsque les flotsavaient renversées.
Jf, les, et que Marateprenait l'air sur la poupe, sans se défierde rien, ils Personnene passait dans cet endroit, à cause desdécombres: c'est pour-
'é s'approchent de lui, et, saisissantle moment qu'il regardait tranquille- le bruit que le corps du prince fit en tombant sur ces masures ne
; | ment la nier, ils le prennentpar derrièreet le jettent dans l'eau. Le na- ?[uoi ut ni ne pouvait être entendu, ainsi que le duc assassinl'avait prévu.
;1 vive avait luit plus d'une demi-lieue avant quepersonne s'aperçûtqu'ilI• Cette exécution faite, le compagnondu duc sort de sa poche une
^i fût tombé.Lesdeux Génoisfurent les premiersà se plaindrede sa dis-• corde, dont il s'était muni nondesans dessein,et toul en causantavec le
tâ laritton, et par ce moyenils la firent connaître.A cette lâcheusenou- valet de chambre, qu'il cajolait son mieux, la lui jette si adroitement
"v| velle, Alacielpleura de nouveauses malheurs.Les deux patrons vinrentt à son cou, qu'il l'entraîna facilementjusqu'à la fenêtre, sanslui donnei
:i la consoler, el lui dirent, pour cet effet, quoiqu'elleles entendît peu,, le tempsde proférer un seul mot. Là, il fut achevé d'étrangler par lei
j; tout ce qu'ilspurent s'imaginer de tendre et d'obligeant. Ce n'était pass deuxassassins,qui le jetèrent ensuiteen bas.
% tant de la perte de Marate sa
était touchée, que de propre infor- Le duc ayant consommé ces deux crimes sans que personnel'eût enr
v tune. Jugeant donc qu'ils qu'elle l'avaient à peu près consoléepar leurs offres s tendu, prit un flambeauet s'approcha du lit de la dame, qui dormait
de serviceset leurs soins empressés,ils se retirèrent pour décider à quili d'un profondsommeil. 11la découvre avec beaucoup précaution, de de
l'aurait le premier. Chacun prétendant avoirla préférence, on en vint it peur de l'éveiller, et la considère tout â son aise, S'il l'avait trouvée
aux gros mots, des grosmotsauxmenaces,et des menacesauxcouteaux. :. belle étant habillée, elle le lui parût mille fois davantageà la vue de ses
Ilsse donnèrentplusieurscoupsavant qu'on pût parvenir à les séparer. -, attraits cachés. Embrasé de la plus ardente passion, et nullement d'¬
Lun tombamort sur la place, et l'autre fut couvert de blessures,mais ilil frayé du crime qu'il venait de commettre, il se couche tranquillement
n'en mourut pas. Alaciel, sans appui, sans conseil,sans connaissances, s, auprès d'elle, les mains encore teintes du sang de son rival. Alaciel,
:j craignant d'être la victimedu ressentimentdes parents el des amis des !s éveilléepar ses caresses,croyanttenir le princemore entre ses bras, lui
V deux patrons, fut fort affligéedo ce double accident; maisles prières is prodiguales siennes, et l'enivrade plaisir. Aprèsavoir passé près d'une
du blessé, et la diligenceavec laquelle lo vaisseauarriva à Clareuce,la la heure' avec elle, il se leva, appelaquelques-uns de ses gens, que son
28 DE BOCCACE.

compliceavaitdéjà introduitsdans le palais, et la fit enleverde manière quillisée, qi il fit armersecrètementun vaisseau,y mit des gensaffidés,et g
à l'empêcherde crier. Quand il fut sorti par la même porte où il était donnades'ordres
d< pour qu'onle conduisitvis-à-visdu châteauqu'habi- 1 l
entré, il montaà chevalet gagna,avectous ses gens, le chemin d'Alhè- tait ta la belleAlaciel. Il se rendit danslemêmetempsau châteauavec peu | s
nés. Il se garda bien de menerAlacieldans celte ville, parce qu'il était de d< suite. 11fut très-bienaccueillide la dameet de ceux qui étaientau- f* <
de
marié: il la conduisitdansune maison plaisancequ'il avait dansles pi d'elle pour la servir.11lui proposa,sur le soir, une promenadeau i i•
près
environs. La malheureuseprincessey fut secrètementenfermée,avec jardin. ja Elle y consentitvolontiers,se faisantaccompagnerde deuxdo-
ordre a tout le mondede l'honorer, de lui obéir, et delui donnertout ce m mestiques.Constantin,suivide deux des siens,la prit à l'écart, comme l
qu'elle pourrait désirer. s' avaiteu quelquechosede particulierà lui dire de la part du duc. Ils
s'il
Le lendemain,les gentilshommesdu prince moreayant vainementat- ai arrivent, tout en causant,â une porte qui donnaitdu côtéde la mer. Un
tendu jusqu'àmidi son lever, et ne l'ayant point entendu sonnerde toute d ses complicesl'avait déjàouverte,et, au signaldonné, avait conduit
de
la matinée, prirent le parti d'entrer dans son appartement.Me l'y trou- le h vaisseautout auprès.AlorsConstantin,saisissantla dame par le bras,
yant pas, non plus que sa maîtresse,ils imaginèrentque l'un etVautre la 1; livre à ses domestiques,qui la conduisentdans le vaisseau; puis ee
étaientallésincognitopasserquelquesjours à la campagne,et celte idée retournant r vers les gens qui l'avaientaccompagné:Que personne ne
les tranquillisa. Le jour suivant, un fou, connupour tel dans toute la hbougeet ne fassele moindrebruit, leur dit-il, s'il neveutperdre la vie;
ville,rôdantparmi lesdécombresoùétaient le cadavredu prince et celui mon n desseinn'est point d'enleverau duc sa maîtresse,maisde venger
du traître Churiacy,s'amusaà tirer ce dernier par la corde attachée l'outrage à Y fait à masoeur.A quoi ils n'osèrentrien répliquer.
son cou, et allait le traînant par la ville. Plusieurspersonnesayant re- Il n'eut pasplutôt regagne le vaisseauet rejoint Alaciel,qui se la-
connule mort, ellesse firentconduire au lieu d'où le fou l'avait tiré, et mentait r et fondaiten larmes, qu'il commandade se mettreà la rame. <
y trouvèrentle corps du prince, qu'on ensevelitavec les honneursor- On ( obéit, et à la pointe du jour on abordaà Egine.Ils descendirentà
dînaires.On cherchales auteursde ce doubleassassinat.L'absenceet la tterre, où Constantinfit quelqueséjour pour tâcher de consolerla dame, ".
fuite secrètedu duc d'Athènesfirent présumer,avecraison, qu'il avait qui c se plaignaitamèrementdes disgrâcesauxquellessa beautél'exposait '|
commisle crime et enlevéla dame.Le peupleélut aussitôtpour sonsou- si s souvent.Aprèsl'avoirconsoléede la bonne manière,il se rembarqua
verain le frère du prince mort, et lui demandavengeaneed un tel atien- avec s elle, el ils arrivèrenten peu de jours à l'île de Scio. Lacrainte 1
tat, lui promettant tons les secours Le
possibles. prince nouvellement <
de perdre sa maîtresse,et de s'exposerau ressentimentde l'empereur i
élu, assuré par plusieurstémoignages incontestables d e la vérité du fait, son père, lui fit prendrele parti de s'y fixer,regardantcette liecomme ;
s
assemblepromptement,par le secours de ses parents et de ses alliés, un i lieu oùil étaità l'abride tout danger. La belle damey déplora plu- \
une arméenombreuseet puissante,et se disposeà marcherversAthènes, sieurs s foissa malheureusedestinée, maisenfinles consolationsénergi- .
A la premièrenouvellede ces mouvements,le duc songeà se mettre en iques de Constantinluifirentoubliersesmalheurset lui rendirentagréa- f
état de défense,et demandedessecoursà plusieursprinces.L'empereur ble ] ce nouveauséjour. ?
d'Orient,qui lui avaitdonnéune deses soeursen lui
mariage, envoya son Pendant que nosdeuxamantscoulaient des jours délicieux,Osbech, ;
fils Constantinet sonneveu Emmanuel,avec un corps considérable de pour lors sur le trône des Ottomans,et continuellement en guerre avec ::
troupes. Si le duc fut bien aise d'un pareil secours, la duchessesa l'empereur,fit par hasardun voyageâ Smyrne.Il y apprit que Constan- ;
femmele fut encoreplus, puisqu'elleallait avoirl'occasionde revoirson lin était â Scio, et qu'il y menaitunevie molleet voluptueusedansles I
frère, qu'elle aimaittendrement. bras d'une femme qu'il avait enlevée.Sachantqu'il n'était rien moins
Pendantqu'ons'occupaitdes préparatifsde la guerre, et qu'ondispo- que sur ses gardes et qu'il avait peu de forces,ils formale desseinde l'y
sait les troupes pour l'ouverture de la campagne,la duchesseprofita surprendre.Pour cet effel, il fait armerquelquesvaisseauxlégers, s'em-
d'un momentfavorablepour entretenir son frère et son neveusans lé- barque, arrivede nuit avecses troupesau port de Scio, et entre dansla ;
moins. Elle les fit venirdansson appartement,et, les larmes auxyeux, villesanstrouver la moindrerésistance.Commetout dormait, la plupart 1
elle leur racontala vraie cause de cette guerre, et leur fit sentir l'ou- des habitants furent pris avant d'être informésque l'ennemiétait chez 9
trage que son mari lui faisait, par son commercecriminel avecune eux. On tua tous ceux qui firent mine de se défendre; les autresfurent 1
étrangère, qu'il croyaitpossédersans qu'elle en sût rien. Ellese plai- faits prisonnierset conduitssur les vaisseauxavecle butin, qui fut con- \i
gnit amèrementdecette conduitesi mortifiantepour son amour-propre, sidérable.Osbechlit mettre ensuitele feuà la villeet s'enretourna à
et les pria d'y remédier,autantpour l'honneur du duc que pour sa pro- Smyrne.A peine fut-il de retour, qu'il passales prisonniersen revue. 11 j
pre consolation. trouva parmieux la belle Alaciel,et jugea facilementà sa beauté que ;
Les deux jeunes seigneurs,depuis longtempsau fait de toutel'his- c'était la maîtressede Constantin.Ravid'avoirune femmesibelleà sa
toire, consolèrentla duchessede leur mieux, et lui firent espérer une disposition,il crut devoiruser des droitsdela victoire.Il était jeune et
prompte satisfaction.Ils lui demandèrentle logementde l'étrangère, et vigoureux,il en fit sa femme,sansautrecérémonieque de coucheravec
se retirèrentdès qu'ilsen furentinstruits. elle; ce qu'ilrépéta pendantplusieursmois. j
Ils avaientsouvententenduparler de la beautéde cette Tiélène.Ayant Avantcet événement,l'empereurs'était ligué avecBassen,roi de Cap-
une enviedémesuréede la voir, ils prièrenten grâcele ducde leur pro- padoce, contre le prince ottoman. Ils avaientconcerté de fondre sur
curer cette satisfaction.Le duc, sanssonger à ce qu'il en avait coûté au lui chacunde son côté; maisce projet n'avaitpu avoirlieu, parce que
prince de la Moréede 'la lui avoir montrée, promit de la leur faire l'empereurn'avaitpas cru devoir accepterles dures conditionsque Bas-
voir. Il fit en conséquencepréparer un superbedîner, dans un très-beau senmettaitAcette levéede boucliers.Cependant,lorsqu'ilappritque son
jardin du château qui recelaitla belle, et les y menale lendemainavec fils avaitété inhumainementmassacré,il ne balançaplus d'accordertout
une petite suite. ce qu'il lui demandait.Il sollicitale roi de Cappadoce d'aller avectoutes
11arriva à Constantince qui était arrivé au duc lui-même.A peine ses'forcesattaquer Osbech,se préparantd'entaire autant de son côté.
lut-il assiset eut-il jeté ses regards sur Alaciel,qu'il fut émerveilléde Osbech,informéde ces préparatifs,assemblapromptementson armée;
sa beauté.Il ne se lassait pointde l'admirer, et disaiten lui-mêmequ'une et pour éviterd'avoirà se détendreà la fois contre deux princessi puis-
créaturesi charmante,si parfaite,portait avecellede quoi faire excuser sants, il se hâta de marcher vers le roi de Cappadoce,ayant laissésa
les trahisonsqu'on s'était permiseset qu'on pouvaitse permettre pour maîtresseà Smyrne sousla garded'un ami fidèle.Il l'atteignitquelques
la posséder.En un mot, il la regarda, l'examiua et l'admira tant, qu'il jours après et lui livra bataille; maisson arméefut tailléeen pièces,e*
n'eut besoin que de cette premièreentrevue pour se sentir dévorerdes il périt lui-mêmedansle combat.Leroi de Cappadoce,pourjouir plei-
feuxde l'amour. Ils prirent si fort racinedansson coeur,que, bannissant nement du fruit de sa victoire, s'avança«versStnyrnc. Les habitants,
de son esprit les affaires de la guerre, il rêvait continuellement aux hors d'étatde résister à ses troupes, s'empressèrentd'allerau-devantde
moyensd'enlever Alaciel,sanscependantdonnerà connaîtreà personnes lui, offrantde se soumettre aux lois queleur imposeraitle vainqueur,
qu'il en fût amoureux.Tandisqu'il chercheet qu'il arrange danssa têtes L'ami à qui Osbechavait confiésa maîtressese nommaitAntioche;
la manièredont il S'Yprendrapour réussirdans sonprojet, vint le tempss c'était un hommeavancéen âge, et sur la fidélitéduquelle princecroyait
de marchercontre l'ennemi,quis'approchaità grandesjournéesde l'At- pouvoircompter.Maisquelâge, quellevertu peut résisterà deuxbeaux
tique. Le duc Constantinet les autres générauxpartirentdonc,â la tètes yeux! Antiochene put voir Alacielsans en deveniramoureux.11chercha
de leurs troupes, et se rendirent sur les frontières, pour en défendre î mêmeà s'en faire aimer, au mépris dela foi qu'il devaità sonmaître. 11
l'entréeau prince more. savaitparler la languede la dame, ce qui lui fut d'unegranderessource
Le jeune Constantin,tout occupéde l'objet de sa passion,s'imagina i pour gagner ses bonnes grâces; car depuis trois ou quatre ans Alaciel,
pendantque sonbeau-frèreserait éloignéde sa maîtresse,il pourrait'-t n'ayant encorepu trouver personneà qui se fairebienentendre,prenait
acilementvenirà bout de son dessein.Pour avoir un prétexte de retour-
Î[ue plaisir à s'entreteniraveclui. Ilscedevinrentbientôt familiers;et deétait
fami-
*
ner â Athènes,il feignitd'êtremalade.11cédasa place Emmanuel, son
a liarilé en familiarité,oubliant qu'ils devaientà Osbech,qui à
cousin; et après avoir[obtenuun congé du duc, il quitta l'armée. De e i'armée, ils en vinrent à coucher dansles mêmesdraps, et ils goûtaient
retour auprès de «a soeur,il ne tarda pas de l'entretenir de l'infidélité é des plaisirs bien doux à descoeursbien épris. Cesplaisirs furent trou-
de sonmari, afin 3erallumersa jalousie et sonressentiment.Il s'offrit it blés par la nouvellede la mort du princeottomanet de la défaitede son
de la vengerde l'affrontqu'on lui faisait en enlevantsa rivale, pour laa armée. Quand ils surent quele vainqueur venaitdroit à Smyrnepour
conduire hors de l'Attique,et l'en délivrer ainsipour jamais. La du-.- tout piller, ne jugeantpas à propos de l'attendre, ils prirent"cequ'Os-
chesse,bien éloignéede soupçonnerles vrais motifsd'un zèle dont elle e bech avaitlaisse de plus précieuxet s'enfuirentsecrètementà Bhodes.
se croyaitl'uniqueobjet, dit qu'elle serait très-charméede cet enlève- i- Peude tempsaprès leur arrivéedans cette ville, Antiochetombadan-
ment, S elleetmt assurée que son marine saurait jamais qu eiiey eût !U
eu gercusementmalade. 11avaitfait le voyagede Smyrneà Rhodesavecun
la moindre part. Constantin ne manqua pas de la rassurer ; il lui promitit marchand de Chypre, que desallaircsde commerceavaientattiré dans
qu'elle ne serait compromise enTien et
; après l'avoir parfaitementtran- t. cette ville.Cemarchandétait depuislonslemnsson amiintime.Lorsqu'il
CONTES DE BOCCACE. 29

se sentitbienmalade,el jugeantqu'il ne pouvaitguère en revenir, il ré- événements é- qui vous sont arrivés, et peut-êtrequ'avec l'aide de Dieu
solutde lui laisserson bien en le chargeantde veiller -
aux besoinsde sa noustrouveronsun
m remèdeà tout. Je vous regarde commemon père,
chère maîtresse. Il les fit.appeler l'un et l'autre Je toucheà ma der- n
mon cher Antigone: d'après celle idée,j'aurai pour vous les mêmes
nière heure, leur dit-il ; quoiqueje doive la
regretter vie, je meursen s<
sentiments d'amour,de confianceet de respect que j'aurais pour lui,
quelque sorte satisfait, puisquej'ai la consolationde mourirentre les s'
s'il était ici, et je ne vous cacherairien. J'ai toujours eu pour vousbeau-
bras desdeuxpersonnesquej'aime le plus; moucher ami, je te recom- coup d d'eslime, et je vous avoueque je ne sauraisvous exprimerla joie
mandecelteinfortunée; je te conjurede ne jamais l'abandonner,et d'à- de d vous avoir reconnu la première. Vous allez lire dans mon coeuret
voir pour elle l'amitié que tu as pour moi. Je me flatte que tu la respec- connaîtrece
e que, dans mes plus grands malheurs,j'ai pris soin de ca-
teras, queet lu la traiteras avec tous les égards possibles. Dans la c
cher à tout le monde. Si, aprèsavoir entendule récit fidèlede tout ce
persuasion où je suis que tu te conformeras à mes intentions,je le laisse qe
qui m'est arrivé, vous jugez à propos de me rendre à mon premier
tousmes biens. Oui, mon ami, je me flatte que lu ne délaisseraspoint état, je vous prie de le faire; mais si vous jugez que la chosene soit
cetteaimablepersonne: c'est la plus grandemarque de reconnaissance pas p faisable,je vousconjure de ne dire à qui que ce soit au mondeque
tu
que puisses donner â ton ami, pour les tendres sentiments qu'il n'a v m'ayezvueou que vousayezentendu parler de moi.
vous
; cesséde te témoignerdurant sa vie, et qu'il emporte dans le tombeau, Aprèsce préambule,elle lui fil le détail de toutesses aventures,de-
ma
j Et toi, t'en chère et tendre amie, ne m'oublie pointaprès mamort. Sois p son naufrage sur les côtes de Majorquejusqu'au momentoù elle
puis
sage,je conjure.Fais que je puisse me vanter dans l'autre monde lui \< parlait; et son récit fut plusieurs fois interrompupar ses soupirs et
I d'avoirété aimé danscelui-cide la plus belle femmequi soit sortie des par ] ses larmes.Antigone,touchéde pitié, mêla ses pleursauxsiens; et,
mainsde la nature. Meschersamis, si vous me promcltczl'un et l'autre I aaprèsquelquesmomentsde réflexion,il lui dit : Puisqu'onn'a jamaissu,
de m'accorderce que je vous demandepar ce qu'il y a de plus saint, je dansvos i malheurs,qui vous étiez, et qu'onignore encoresi vousvivez,
mourraiconsolé. j
je vous promets, madame,de vous rendre au roivotre pèreplus aimée
c
Pendantce discours,que les soupirs et la voixfaibledu mourantren- quejamais : je ne doute nullement qu'il n'ait beaucoupde plaisirde
daientplus pathétique,le marchandcyprienet la belle Alacielfondaient vous > revoir, et qu'il ne vousenvoieensuiteau roide Garbe,votre fiancé,
en larmes.Ils le consolèrent,en le flattant de sa guérison,et en lui pro- à: qui vous n'en serezque plus chère. Alacieldemandacommentcela se
mettant,s'ils avaient le malheurde le perdre, de faire ce qu'il désirait pourrait. j Antigonelui expliqua,par ordre, ce qu'ils avaientà faire. Aus-
de leur amitié.Le mal étaitsansremède; Antiochemourutbientôtaprès, ssitôt sansperdreun seul moment,il retournea Famagoste,el va trouver
et onlui fil de pompeusesfunérailles. I
leroi. Sire, lui dit-il, vous pouvez,si tel est votre plaisir, faire, sans
Lemarchand,ayantterminé les affairesqui l'avaient appeléà Blindes, iqu'il vousen coûte presquerien, une chose glorieusepour vous, et qui
et désirantde revoir sa patrie, dontil était absent depuislongtemps,se deviendra ( très-avantageusepour moi, qui ai perdu ma fortune à votre
disposa de retourneren Chypre. Il demandaà la Sarrasincsi elle était i
service.Par quelmoyen? dit le roi. Lafille du soudand'Alexandrie,ré-
dansl'intention de l'y suivre.Très-volontiers,lui répondit-elle,pourvu ponditAntigone, ] cette fillesi célèbrepar sa beauté, et qui passait pour
que vousme promettiezde me traiter commevotre soeur; vousle devez avoirpéri d'ans naufrage, est arrivéeau port de Baffa.Pour conser-
un
à la mémoirede votre ami. Le Cyprienlui promit de fairetout ce qu'elle ver sa verlu, elle a longtempssouffert la misère, et se trouve encore
voudrait.Afin même de vous mieux garantir de toute insulte,ajouta- aujourd'hui dans la plusgrande indigence: elle désireretourner chez
t-il, je vous ferai passer pour ma femme. S'étant emharquéssur une son père, et s'il vous plaisait de la lui envoyer, je suis persuadéque
caraquede Catalans,on leur donnaune petite,chambresur la proue. Ils le soudann'oublieraitjamais uu tel service.
avaientdemandéd'être logésdans la mêmepièce, afinde ne pas démen- Leroi de Chypre,naturellementbon et généreux,lui répondit favora-
tir par leur manièrede vivrece qu'ils avaientavancé.Pour mieux éloi- blement. 11donnades ordres pour qu'on la fit venirà la cour, où elle
les soupçons,ils couchèrentdans le mêmelit, tout petit qu'il était, reçut du roi et de la reine tousles honneursqu'ellepouvaitdésirer. Elle
e diable les*attendaitlà, pour les amener à ce qu'ils n'avaientpoint satisfità toutesles questiensqui lui furentfaitessur ses aventures,selon
£ner
prévu lors du départ. Encouragéspar l'obscurité,par l'occasionqui ne lesinstructionsqu'Antigonelui avait données.Quelquesjours après, elle
pouvaitêtre plus commode,et excitéspar la chaleurdu voisinage,qui, fut envoyéeau soudanavec unesuite nombreused'hommeset de fem-
commeon sait, communiquedes forcesplus que suffisantespour exciter mes, sous le commandement d'Antigone.Il serait difficilede peindre le
les désirs, ils oublièrent insensiblementles promessesqu'ils avaient plaisir et la joieque le soudanéprouva à la vued'une fille qu'il croyait
faites l'un el l'autre au jaloux Antioche.Cene furent d'abord que de pour jamais perdue. Il fit l'accueil le plus gracieux à Antigoneet aux
légères agaceries.On en vint auxcaresses,et descaressesà ce quevous gens desa suite.
devinezaisément.Arrivésà Baffa,qui élaitla patrie du marchand,ils se Aprèsque la princesseeut pris quelques jours de repos, le soudan
démarièrentpour la forme seulement; car ils ne passaientpas de jour voulut savoird'elle-mêmepar quels moyens elle avaitéchappédu nau-
sansuserdes privilègesattachésan mariage. frage, et pour quellesraisonselleavait passé tant de tempssans lui don-
Nouvelleaventure. Pendant l'absence du marchand, qui était allé ner de ses nouvelles.Alaciel,qui savaitparfaitementpar coeurla leçon
des affairesen Arménie,arriveà Baffaun vieux gentilhommepeu que lui avaitfaitele sageAntigone,pa'rlaen ces termes:
Îiour
àvorisédela fortune,ayant dépensépresquetout sonbienau servicedu Vous saurez, mon cher père, que vingt jours ou environ après
roi de Chypre; mais hommeplein de sagessecl de jugement. Unjour, mon départ d'Alexandrie,le vaisseau,agité et entr'ouvertpar la plus hor-
passantdevantla maison d'Alaciel,il l'aperçut à la fenêtre. Frappé de rible tempête,fut jeté pendant la nuit sur certaines côtes du Ponant,
l'éclat de sa beauté,il s'arrêtaun momentpour la considérer.Il se res- voisinesd'un lieu nomméAiguës-Mortes. Je n'ai jamais su ce que devin-
souvintde l'avoir vue quelque part, sans savoirprécisémentl'endroit. rent les gens dema suite: je'me souviensseulementquelorsque le jour
Alaciel,qui, dansce moment même, faisaitdes réflexionssur les bizar- eut paru, et que je fus revenuede l'évanouissementque m'avait causé
reries de sa destinée,ignorant qu'elle touchait au terme de ses mal- l'approchedela mort, le vaisseauétait partagé en deuxet attachéà un
heurs, revint de sa rêverie en voyant cet homme s'arrêter. Et fixant bancde sable. Despaysans, qui le virent, accoururentsur l'heure de
à son tour ses regards sur lui, elle se rappela aussitôtde l'avoirvu au- midi pour en piller les débris. Ils furent suivisde tous les gens de la
trefois à la cour de son père dans un élat fort brillant. L'espérancede contrée; ils me trouvèrent dans un coin sur des planches,avec deux
revoirses parents ou son fiancése faitaussitôt sentir à son coeur.Elle de mes femmes, exténuéescommemoi de frayeur et de faiblesse.On
appelle le gentilhommeavecd'autant plus de liberté que l'hôte était me fit d'aborddescendreavec elles au rivage. Desjeunes gens s'empa-
absent. Antmone,c'étaitle nomde l'étranger, monte au premiersigne; rèrent de ces pauvresfilles,et les emmenèrent,celle-cid'un côté,celle-
et quandil fut entré : N'êtes-vouspas, lui dit-elle, la honte peinte sur là del'autre.Je n'ai jamais su non plus ce qu'elles sontdevenues.Deux
le front, n'êtes-vouspas Antigonede Famagoste?Oui, madame, c'est de ces jeunes gens, qui étaientdu nombre de ceux qui m'avaientcon-
lui-mêmeque vous voyez. Il me semble, continua-t-il,que je vouscon- duite sur le rivage,voulurent aussi m'emmeneravec eux, malgré la dé-
nais aussi; mais je ne puis,me rappeler précisémentl'endroitoù je vous fensequeje faisaiset les larmes que je répandais.Ilsme tiraient tantôt
ai vue.Y aurait-ilde l'indiscrétion,à moi, de vousdemander qui vous par le bras, et tantôt par les cheveux,selon monplus on moins de ré«
êtes? Sejeter à son cou et verser un torrent de larmes, fut la réponse sistance,et me conduisaientainsi vers une forêt. Commenous étions
de la dame.Elle demandaensuiteà Antigone,un peu surpris de cette sur le point d'y arriver, je vis venir quatre cavaliers.Mesravisseursne
façon d'agir, s'il ne l'avcitjamaisvueà Alexandrie.Il la regardeatten- les eurent pas plutôt aperçus,qu'ils me lâchèrent, et s'enfuirentà toutes
tivement,et la reconnaît alors pour Alaciel, fille du soudan, qu'oni jambes.Les cavaliers,qui me parurent des personnesde considération
croyaitenseveliedepuislongtempsau fondde la mer. Il voulutse mettres et d'autorité, accoururent vers moi. Ils m'interrogèrent;je répondis,
en devoir de lui rendre les honneurs dus à son rang; mais la prin-- mais ils ne purent m'entendre,et je ne les entendaispas. Après avoir
cesse ne le souffrit point, et le fit asseoir auprès d'elle; Antigoneluii parlé quelque temps entre eux, et m'avoir fait plusieurs signes aux-
• ebéit, et lui demanda respectueusementpar quelleaventureelle se trou-- quels je répondisdu mieux que je pus, ils me firent monter sur un de
I
;|/ vait là, puisqu'il passaitpour certain dans loute l'Egyptequ'elle avaitt leurs chevaux,et me menèrent dans un monastèrede femmes,qu'on
\ péri depuis plusieurs années dans les Ilots. Il serait à souhaiterpourr appellereligieuses,dont toute l'occupation est de prier Dieu,selonlà
> moi, s'ecria-t-elle,que cela fût arrivé! Je n'aurais pas été si bizarre- - loi du pays.Je fus très-bien reçue de toutes ces dames,avec lesquelles
v ,v ment et si constammentballottée parla fortune.Ah! si mon père estt j'ai dévotementservi une de leurs idolesfavorites.On l'appelle Saint-
'.{jamais instruitde la vie que j'ai menée,je suis persuadéequ'il regret- ;- Croissant,pour lequel saint lesfemmesde ce pays-làontune très-grande
v| tera lui même, si l'honneurde sa fillelui est cher, queje n'aiepoint périi dévotion.Quelquetempsaprès, lorsquej'eus un peu appris leur langue,
dans ce funestenaufrage.Après ces mots, grandssoupirs et larmes dee elleme demandèrentquij'étais et quelleétait ma patrie. Dansla crainte
recommencer.Ne vous affligezpoint, madame, lui dit Antigone,nee d'ètie chassée de leur maison, où les hommes n'entraient jamais,je
vous affligespoint avant le temps. Racontez-moi,s'il vous plaît, les is n'eus garde de leur dire quej'avais une religionennemiede la leur ;
50 CONTES DE BOCCACE.
. — — ' uw.
c'est pourquoije leur répondisque Tétaisfille d'un gentilhommede Cby- reine, re se toiiroantvers madameMise, luiordonnade contersa nouvelle.; re
pre, qui m'avait envoveeà monfutur époux en Candie,où j avaisfait Elleobéit El sur-le-champ,et prenanttin sourire gracieux,elle commença'pi
naufrage sur le point d'arriver.Quandla maîtressede toute»ces femmes, par pa ce préambule: f on
-rn'on appelaitmadamel'abbesse.m'eut demandési je serais bien aise N'esl-il pas vrai que cette campagneoù nous nous promenonsavec; °
de retourner en Chypre,je répondis que je ne désirais autre chose, tant ta de plaisir, esl aussivastequ'agréable?N'est-il pas vrai qu'il nous'^.6
Elle me promitde m'y envoyer; mais, commeelle ne voulait point ex- fa
faudrait beaucoupde tempspour pouvoirla parcouriren entier? Tel est;flue
poser mon honneur, dontellede paraissait très-jalouse, elle n'osa jamais le champque.nousoffre la fortune, quand nous voulonsconsidérerles 4e
me confieri aucune personne Chypre,de peur queje ne tombasseen diversévénements di qu'elleproduit. Ces événementssontaussinombreux.eau
mauvaisesmains Je serais encoredans le monastère, si deux gentils- que qi variés.Celuique je vaisvousracontern'est pas un des moinsagréa- fe11
hommesde France, qui devaientaccompagnerleurs femmesà Jérusa blés, b1 ni desmoinsintéressants. !s,e
lem, où elles allaientvisiterle sépulcre,où l'oncroit que leur Dieufut | 4e
enseveliaprèsque les juifs l'eurent mi à mort, ne se fussentoffert de .s
nie conduire.Lun d'eux était parent de Tablasse.EUr-me.recommanda L'empireromainétant passé des Françaisaux Allemands,cesdeuxna- '
à ces Françaiset à leurs femmes,cl les pria de.me rendre à mon père lionssedéclarèrentune.
li haine implacable,et par conséquentune guerre ! .
en Chypre.Je ne saurais les
vous exprimer égards que ces gcnlilsboni- ci
continuelle. L e.roi de Francene se borna pas à défendre ses Etats, il; al
mes et ces dames eurent pour moi durant le voyage.Il n'est point de voulut v encoretenter d'en reculerles bornes.11rassemblapour cet effet Ja.
politesseque je n'en aie reçu. Nousabordâmesà Baffa après une navi- toutesles ti forcesde sonroyaume,et, suivide son fils,il marchaà la tête l-'
a
gation des plus heureuses.J'étais fort embarrassée,ne connaissantper- d'une d arméeformidablecontrel'ennemi.Avantd'aller à cette expédition,;
i crut qu'il convenaitde pourvoir au gouvernementde son royaume ' 1
sonne dans cet endroit, que j'avaisindiqué commele lieu de ma nais- il
sance.Je ne savais que dire à mes conducteurs,qui voulaient me pré- pendant ] son absence, afind'éviter le trouble et les séditions.Il jeta les. i
eenter eux-mêmesà mon père, ainsi qu'ils l'avaientpromis à l'abbesse yeux \ sur Gautier, comte d'Angers, son vassal,hommed'un jugement 1(?
du monastère.Par bonheur que, dans le momentque nous descendions profond ] el d'une sagesseconsommée.Ceseigneuravaitde plusde grands n
à terre, Dieu, qui eut sansdoute pitié de mon embarras, conduisitAn- talents l pom-la guerre; maissoit que le roi comptât plus sur sa fidélité ne,
au
tigone rivage. Je le reconnuset l'appelai aussitôten notre '
langue, que celle d'un autre, soit qu'il le crût plusdisposeà goûter les dou- al
sur
pour n'être point entendue des gentilshommes,elle priai de me faire ceurs ( de la paix, qu'à supporter les fatiguesde la guerre, il lui confia
passer pour sa fille. Il me comprità merveille; et après m'avoir bien l'administrationdes affaires,el le laissaà Paris avec le titre de lieule- î1
1
embrassée,il fit mille remercimentsà mes généreuxconducteurs,qu'il liant i généraldu royaume. .. '
traita ensuiteselonses petites facultés.Troi- ou matre jours après, An- Le comte à
commença remplir avec de les
beaucoup prudence pénibles,
tigone me mena d* Baffaà la cour du roi de Chypre,qui. commevous fonctionsdont il s'était chargé. Quoiqu'ileût plein pouvoir, et qu'il ne' .
IC
l'avez vu, m'a envoyéeversvousavecdeshonneursqui méritentvotre re- fût nullementobligéde consulterpersonne,il ne laissaitpas.,dans les. c
connaissanceet toutela mienne. Si j'ai omis quelque circonstancedans affairestant soit peu importantes,de prendre l'avis de la reineel de sa: ,0
ce récit, Antigone,qui m'a entendu raconter plusieursfois l'hisloire de belle-fille.Ces deux princessesavaient élé confiéesà sa garde et à ses ,a
mes malheurs,se fera un plaisird'y suppléer. soins.Il se faisait néanmoinsun devoir de les traiter commeses stipé-
Le sage et prudentAntigonese tournantalors vers le soudan - Mon- rieurs, sansjamais se prévaloirde l'espèced'autoritéqu'il avaitsur elles. e
seigneur, lui dit-il, ce que la princessevientde vous dire s'accordepar- 11étail âgé de quarante ans, bien fait de sa personne,et avait lu plus
faitement avec ce qu'elle m'a plusieurs fois raconté, et avec ce que heureuse cl la plus agréable physionomiedu monde. Sa taille était v?
m'ont dit égalementles gentilshommeset les dames qui l'ont amenéeen haute, régulière,sa marchenobleet aisée; de.plus, l'hommede son siè- ,c
Chypre; maiselle a oubliéune circonstance,ou plutôt sa modestiela lui clc le plux dans
plein de grâces,et celuiqui niellait le plus de goût et d'élé- m,
sa parure. 1
fait passer soussilence; c'est l'éloge que ces chrétiens m'ont fait de la gunce
conduiteirréprochablequ'elle a menéedans le monastère,de ses senti- Peu de temps après avoir été élevé à la dignité de gouverneurdu j1,
ments nobleset dignes du sang illustre qui lui a donnéle jour, el sur- royaume,il eut le malheur de perdre sa femme,qui lui laissaun fils et ca
tout de ses bonnesmoeurs.Elle n'a pasjugé non plus â propos de vous une fille,tousdeuxen bas âge. r
dire les vifs regrets qu'ils ont témoignés,et les larmes qu'ils ont répan- Lesaffairesdu gouvernementle mettaientdansle casde voir fréquent- .
dues e> lui faisantleurs adieux.S'il fallait, en un mot, vousrépéter tous mentla reineet sa belle-tille.Celle-ciprenaitplaisir à s'entreteniravec ?
les élogesqu'ils ontdonnésà ses vertus, un jour entier ne suffiraitpas. lui, cl le recevaittoujoursavec beaucoupd'égards. A force de le prali-
Aussipouvez-vous vous vanter,monseigneur,d'aprèsce qu'ils m'ont dit, que.r,elle se sentitune tendreinclinationpour lui. Plus elleétait à'por- {*
et d'après tout ce quej'ai vu par moi-même,d'avoirla fillela plus belle, tée d'admirerses agrémentscl ses vertus, et plus son inclinationse for-
la plus honnête, la plus sagequepuisseavoirun monarque.; tifiait. Enlin elleen devint tout à fait amoureuse,sans pouvoirrésister P
Le soudanentendit tout ce récit avec la plus grande satisfaction,et à son penchant. Sajeunesse,sa fraîcheur,son rang, et d'autres considé- f
demandaplusieursfois â Dieu la grâce de pouvoirun jour reconnaître râlions jointes au veuvagedu comte, lui persuadaientqu'elle pourrait *
les divers,servicesqu'en avaitrendusà sa fille. parvenir à s'en faire aimer.Lahontede sedéclarerétaitle seul obstacle
Quelquesjoursaprès, il combla de
Antigone présents, et lui permit de qui l'arrêtait ; maiselle sefil bientôtuneloi de la surmonter, el n'écouta- ï
retourner en Chypre. H le chargea témoignersa reconnaissancean plus la voixde la pudeur.
de ..
"
roi, et lui remit plusieurslettres où il le remerciaitlui-même,eu atten- Un jour, se trouvant seule, elle 1envoyachercher, commesi elle eut ;
dant de pouvoirlui envoyerdesambassadeurs,et desprésents dignesde endos affairesà lui communiquer.Le comte, bien éloigné de soup-; •
la marqued'amitiéqu'il en avaitreçue. çonner les intentions delà princesse, quitte tout et se rend à ses;
Désirantensuite d'acheverce qui était commencé,c'est-à-direle ma- ordres. La princessele fait asseoirsur son lit de repos, et se met à côté•
riage dé. sa fille avecle roi de Garbe, il fil savoirà ce prince tout ce qui de lui. Lecomtelui demandepourquoielle l'a fait appeler. La princesse[
s'était passé-lui marquantque s'il persistait dans ses sentiments,il en- ne répondrien. 11répèle la mêmequestion: la dame, rouge d'amour cX\-
voyât prendre sa fiancée.Cemonarquefutenchantéd'apprendrequ'Ala- de honte, les yeux mouillésde larmes, tremblante, ne lui répond quei
ciel vivaitencore.Il l'envoya quérir, et la reçut avecunejoie inexpri- par des soupirset des motsentrecoupés,auxquelslecomtene comprendI
mable. Cetteprincesse,qui avaiteu successivementhuit amants, et qui rien. Enfin,enhardiepar sa passion: Mondoux et tendre ami, lui dit- '
avait couché plus de millefois aveceux, entra dans le lit du monarque elle, vousavez trop de lumièreset trop d'expérience,pour ne pas con-
commepucelle, fit accroireà son époux qu'elle l'était véritablement,et naître jusqu'oùva la fragilité deshommeset des femmes,el pour igno-
vécut avec lui dans une longueet parfaiteunion.Aussidit-oncommu- ncr que l'un de ces deuxsexesest beaucoupplus faibleque l'autre. Dans
nément que bouche baisée ne perd ni son colorisni sa fraîcheur, et l'esprit d'un juge équitable,un péchéest-plusou moinsgrand, selonla
qu'elle se renouvellecommela lune. qualitédes personnesqui le commettent.Qui oseraitnier, par exemple,
qu'une femmequi, pour gagner sa vie, n'aurait d'autre ressourceque ;
sontravail, ne tût plus coupable de s'amuser à faire l'amour, qu'une >
dameriche, opulente,qui aurait tout à souhait?Personneassurément.î
C'estpourquoije penseque les commoditésde la vie doivent,en grande R
partie, servir d'excuseà la femmequi en jouit, lorsqu'elle se livre auxi",
NOUVELLE VIII. penchantsde l'amour; elle est surtout excusable,et mêmejustifiée,st :*
l'objetqu'elleaimeestunhommesageetvertueux.Cesraisonsétplusieurs
autres, entre lesquellesje comptema grandejeunesseet. l'eloignement -r»
Leruaid'amour. de monmari, m'ont rendueamoureusede vous, et portent avecelles ma '.,
justification.Il me siedmal, sansdoute,de vousfaireun semblableaveu; :
mais un amour aussiviolent le mien se met au-dessusdes bien-
Durantle récit des aventuresmultipliéesde la belle fiancée,les dames séances; les personnesde monque rang seraient martyres toute leur vie,
-fépuisaienten soupirs.Maisquelle était la causede ces soupirsprofonds si elles suivaient l'usage ordinaire.Je ne crains pasde vous l'avouer,
«t continuels? N'était-cepas, du moinschez quelques-unes, le désird'a- mon cher ami, dans les ennuis que mecausel'absencedece petit dieu 4
. - .voirde pareillesaventures, plutôt qu'un sentiment"de compassionpour a soumiset soumetencoretousles jours, non-seulementles femmes;.:
la princesseinfortunée! C'estlà uu secret que nousne chercheronspas qui laibles, maisles hommesles plus forts et les plus courageux,ce dieu, \î
Apénétrer. dis-je,a blessémoncoeurd'un trait enflammé,et y a allumé la passion
^ Après qu'on eut beaucoup ri des dernières paroles de Pamphile, la la plus tendre et la nlusvivenour vous.Je saisauesi elle paraissaità ;
CONTES DE BOCCACE. Sf

lécouvert, elle serait condamnable,maiscachéesous les voilesdu mys- souvent se devantson hôtel, et entraient quelquefoisdans la cour, pour
[ère, elle ne peut avoirrien de criminel. Votre vos
figure, agréments, di
demander l'aumône.Le fils du gouverneur s'y amusait souvent, avec
foire mérite, sont plusneque suffisantspour l'excuser. Non,quelquepas- d'autres d' enfants de qualité, à jouer et à poli sonner. Perrolse mêlaun
nonnée queje sois,je me suis pas aveugléesur le choix que j'ai fait, jour ic avec eux, et se tira avecbeaucoupplus d'adresse et de grâceque
Vousêtes, aux yeux de tousceux qui vous connaissent, plus aimable, les
le u autres de ces petits exercices; il fut remarquédu maréchal,qui,
le mieux fait et le plus sage de tous leshommesde France. Songez donc cl
charmé desmanièresde cet enfant, demandaà qui il appartenait.Onlui
que je suisdepuisquelquetemps sansmari ; songezquevous n'avezplus dit d que c'était le fils d'un p-uvre homme,qui venait souventdemander
de femme; songezà ce quel'amourquevensm'avezinspiréme porteà taire son si pain à la porte. 11fait appelerle père, et lui propose de lui céder
dans cemoment, el vousne me refuserez pas le vôtre.Prenez pitié d'une c enfant, en lui promettantd'en prendre soin. Le comte, qui ne dési-
cet
Jeunefemmequi sèchede el
langueur, qu'il ne lient qu'à vous r pas mieux,le lui accordavolontiers,quoiquecette séparationcoûtât
de ren- rait
«re heureuse... Les larmes q'u'ellerépandit à ces mots l'empêchèrent beaucoup b à soncoeur.
4e continuer. Elle voulut vainementreprendre la parole, l'excès desa Après avoir ainsi placé son fils et sa fille, il résolutde quitter l'An .
Mission avait étouffésa voix tremblante; et, tout à fait, décontenancée, gleterre,
g et passa du mieux qu'il put en Irlande. Arrivéa Stanfordvin'
«le n'eut que la forcede pencher la tête sur le sein du comte. i!
il se mit au service d'un gentilhommedu pays. Quoiqu'iln'y fût pas
JCc brave chevalier,surpris et humiliéde l'étrange discoursqu'il ve- trop t bien, il y demeuralongtempsen qualité de page ou de valet.
lait d'entendre, s'écriaalorsen la repoussant: A quoipensez-vousdonc, CependantViolente,qui n'était plus connue que sous le nom de Jean-
îadame,et pour qui me prenez-vous?Mouhonneurm'est trop précieux, nette, 11 «tant devenue grande et belle, avait su gagner l'affectionet les
t je saistrop ce qu'il me dicte, pour ne pas blâmer un amour si exira- bonnes 1 grâces de sa bienfaitrice.Sa bonneconduitelui avait également
agant. Je souffriraismille morts plutôt que de faire un pareil outrage mérité r l'estimeet l'amitié du mari. Toutesles personnesde sa maison,
i monmaître. c généralementlous ceux qui la connaissaient,enfaisaientcas. On ne
cl.
Acelte réponse inattendue, la princesse,passant subitementde l'a- pouvait ] la regarder sans admiration, el on jugeait à ses manièreset à
nour à la fureur : Ingrat! lui dit-elle, n'est-ce pasassezd'avoir le cha- son s maintienqu'elle élait digned'une grande fortuneet d'un rang élevé.
rrindéfaire les avances, sans avoir la honte de me voir refusée? Tu La 1 dame, qui n'avait pu découvrirsa véritableorigine, mais qui la soup-
,*euxdonc ma mort, barbare? Eh bien, puisque,tu ne crains pas de çonnaithonnête ç à un certain point,pensait à la marier à quelque artisan
n'exposer à mourir de rage et de désespoir, tu en seras la victime : i
aisé et de bonnes moeurs; maisDieu, qui laisserarementla vertu sans
ou
;ar, j'attirerai la mortsur ta tête, ou tu périras dansun exil ignomi- récompense, qui ue.voulait point lui faire supporter le crime d'un
i et
A
lieux. ces mots elle s'arracheles cheveux,déchireses habits, et crie autre, ; avait arrangé les chosestout autrement,et ne permit pointqu'elle
letoutesses forces: Au secoursI au secours!le comte d'Angers en veut fût I mariée à des personnesd'un rang médiocreel indignede la noblesse
i monhonneur! i sa naissance.
de
Le comte, considérantque l'élévationde sa fortune lui avait fait plu- Le secrétaired'Etat et sa femmen'avaientqu'un lilsunique, qu'ils ai-
sieursenvieux,qui seraientravis de profiler de celle calomniepour le maient i fort tendrement, el qui, à la vérité, méritaitleur tendressepar
et
perdre, craignant,malgré le bon témoignage de sa conscience, de ne !
les heureuses qualitésdontil élaitdoué. Une figureaimable, une taille
pouvoir confondre l'imposture de la princesse, sortit promptement du bien prise dégagée,un caractère plein de douceur,de la politesseet
el
palais, arriveà son hôtel, et, sans faire d'autres réflexions, prend ses du courage, voilàce qui le distinguaitavantageusement des jeunesgens
deuxenfantset s'enfuità Calais. de son âge. Ce jeune homme; qui avait six ans de plus que Jeannette, la
Auxcris delà princesseétaientaccouruesplusieurspersonnes,qui, la trouvait si gracieuse,si honnête et si jolie, qu'il ne se lassaitpoint de-
voyantéplorécet fondanten larmes, ne doutèrentpoint de la vérité du voir des attentionspour elle. 11so plaisait à sa société,et en devint in-
récit qu'elle leur fil. 11leur vint alors dans l'esprit que le comic n'avait sciisibteineuisi amoureux, qu'il ne voulait pas penser à d'autre objet;;
mis en usage tout ce que la parure a de plus attrayant et la gaieté de maisla croyantd'une naissanceobscure, noii-sculeiiicnt il n'osait la de-
plus aimable, qu'afin de séduirela princesseet de parvenirà ses Uns.11 mander pour femmeà son père, mais il n'o>ailmême pa« s'ouvrir sur
ne fut pas plutôtparti, qu'on alla chez lui pour l'arrêter; mais, ne le I sentimentsqu'elle.lui avaitinspirés,craignantqu'on ne lui reprochât
trouvant pas, la populaces'assembla,entra dans son hôtel, le pilla, sac- cet amour comme indignede lui. Il cachaitdonc sa passionavec soin,
cageatout, et le démolitjusqu'aux fondements. Ileset cette contrainte la rendait beaucoupplus vive Consuméde tristesse
Le roi et son fils reçurentbientôtau campcelte nouvelle,accompagnée et de langueur, il tombadangereusementmalade Lesmédecinsne pou-
de toutes les circonstancesqui pouvaient rendre le comte odieux.Ils vantconnaîtreles symptômesnila causede son mal, désespérèrentde sa
furent tellementoutrés de cet attentai, qu'ils étendirentla punition du guérison. Le père et la mère étaientinconsolablesdu triste état de leur
prétenducoupablesur ses enfants, en les condamnant,eux et leur pos- fils. Ils le conjuraientsans cesse,les larmesauxyeux, de leur déclarerCB
térité, â un bannissementperpétuel; et l'on promit une grande récom- qui causaitsa maladie. Le filsne leur répondaitautre chosesinon qu'il
penseà ceux qui leur livreraientle père, mort ou vif. se sentait accablé, et accompagnaitcette réponsede profondssoupirs.
Le vertueux Gautier,qui, tout innocent qu'il était, semblait, par sa Jeannette, qui, pour faire sa cour au père et â la mère, eu prenait un
fuite, s'être déclaré criminel,arrivaà Calais,avecses deux enfants,sans soin particulier, entra un jour dunssa chambre, dans le momentqu'un
se faire connaître.Il passa tout de suite en Angleterre,et marchadroit jeune, mais très-habilemédecin, lui tâtait le pouls. Le maladene l'evtt
à Londres,sousl'habit demendiant.La première,leçon tpi'il lit à ses en- pasplutôtaperçue,que soncoeur,vivementémupar sa présence,éprouva
fantsfut de leur recommanderde souffrir palieinnienlla pauvreté où la une agitation qui rendit les pulsationsdu poulsbeaucoupplus fortes.
fortune les avaient réduits, et de ne.déclarer jamais à qui que ce fût, Quoiqu'iln'eût proféré aucun mot, ni laissé paraître aucune émotion
s'ilsne voulaientpas s'exposerà perdre la vie, ni d'oùils étaient, ni qui sur son visage,le médecin,sentant aussitôtson poulsqui redoublait, et
[j étaitleur père. se doutantde quelquechose, ne bougeapoint, pour voir combiendure-
'i Le garçon, appeléLouis,avait environneuf ans, et la fille, qui s'ap- rait ce battement précipité. Le pouls reprit sonmouvementordinaire
r pelait Violente,pouvaiten avoir sept. L'un et l'autre saisirent, autant dès que Jeannettefut sortie. L'habilemédecincrut alorsavoirdécouvert
>'.que leur âge pouvaitle permettre, les instructions de leur père, et en en partie la cause du mal. Pour mieux s'assurerdu fait, sous prétexte
l profitèrenttrès-bien,commeon le verradansla suite. Il les fit changer• de demanderquelquechose, il fit rappelerJeannette, tenant toujoursle
l de n«m. pour les mieux déguiser; donna celui de Perrot au garçon, et bras de son malade. Jeannette reparut, et le. pouls de prendreaussitôt
celui de Jeannette à la fille. Enirés dans la ville de Londres, sousdei le galop, qu'il ne quitta que lorsqu'elle fut éloignée. Le médecin, ne
mauvaishaillons, ils vécurentfort petitement; et après avoir épuisé les doutant plus qu'il n'eût découvertlavéritablecausedu mal, va trouver
peu d'argent qu'ils avaient, ils se virent contraints de demanderl'au- le père et la mère, el les ayant pris en particulier: La guérisonde mou-
mône. S'étant trouvésun matin â la porte dune églisea l'heure qu'oni sieur votre fils, leur dit-il, ne dépend point de mon art, elle est entre
en sortait, la femmed'un secrétaire d'Etat, voyantle comte el ses en- les mains de Jeannette; je l'ai reconnuà des signescertains, quoiquela
fants qui mendiaient,lui demandad'où il était, et si ces enfantslui ap- demoisellen'en sache rien elle-même, autant dumoins que j en puisse
partenaient. Gautierrépondit qu'il était de Picardie,et qu'une fâcheuse i juger par les apparences.Voyezmaintenantce que vous avez à faire. J:,
affairearrivéeà
||Mautres enfants.La son fils aîné l'avait de
obligé s'expatrier avec ses c doisseulementvousavertir que si la vie de votre fils vous est chère, il
deux
dame, naturellement sensibleet compatissante,rc-- faut au plustôt apporter remèdeâ son mal, ou je ne réponds pas de sa
jlgardant petite fille,et la trouvanttout à fait gentilleet fortà son gré : guérison; car, pour peu que sa langueur continue, toute la médecine
la
jÉBonhomme,dit-elle au comte,si tu veuxmelaisserprendre cette petiteÎ sera hors d'étatde le sauver.
: Sentant, dont la physionomieme plaîtbeaucoup,je m'en chargeraivolon- Lepère et la mère demeurèrentinterditsàcette nouvelle.Ilsfurentce-
îtiers: et si elle veut être sage, je pourrai la bien établirdans la suite.. pendant charmés d'apprendre que le mal de leur iils n'était pas sans
ILe père, charmé de la proposition,répondit conformémentaux désirsdee remède, espérant qu'il ne serait peut-être pas nécessairede lui donner
ïla dame; et, "près avoirdit uu tendre adieuà sa fille,il la remit entree Jeannette pour épouse. Ils allèrentle voir, dés que le médecinfutsorti.
?sesmains, en la lui recommandanttrès-fort. Monfils, lui dit sa mère en l'abordant,je n'aurais jamais cru que tu
: Le comte, ayant trouvé un bon asile,à sa fille,voulutaller chercher r m'eussescachéle secret de tes désirs, surtout quand ta vie en dépecls.
.fortune ailleurs. H traversaVile avec Perrol, en mendiantson pain, etit Tu devaiset tu dois être assuré qu'il n'est rien au monde de faisable,
arriva dans la principautéde Galles,non sans beaucoupde temps et dee fût-ce quelquechose de peu décent, que je ne fisse pour toi.Tu ne m'as
fatigue,n'étant pas accoutuméde à pied. pourtantpas ouvert ton coeur; mais le Seigneur,touchéde ion état, et
." Il y avait danscette provinceunvoyager maréchaldu roi d'Angleterre,qui en n ne voulantpas ta mort, m'a faitconnaître la causede ton mal, qui n'est
«taitgouverneur,,et qui faisaitune grosse s, autre chose qu'un mal d'amour. Pourquoi as-tu craint de m'en faire
[| se trouvant dans ville où ce dépense.Le comte et son fils, it l'aveu? Ne sais-je pas que c'est une faiblesse«uminuueet pardonnable
Jf la seigneur taisaitsa résidence allaient
32 CONTES DE BOCCACE.

aux jeunes gens de ton âge? Pouvais-tu croire que je t'en estimerais parti p ; mais ils aimèrentmieuxvoir leur enfant marié à une personnel
moins? Au contraire, je t'en aime davantage; car ce besoinde la nature qui q ne leur paraissaitpas faite pour lui, que de le voir mourir de dou-iuoi
me prouve que tu n'en as pas été disgracie. Ne te cache donc plus, mon leur. 1 Jeannette bénit Dieu de ne l'avoir point oubliée. Quelque brillantani
cher fils. Declare-moi tous tes sentiments, jet compte sur l'indulgence que q fût pour elle un tel mariage, elle ne voulut cependant pas
d'une mère qui t'aime de tout son coeur. Bannis cette mélancoliequi te sa s véritable origine, et se contenta toujours de prendre le nomdévoilerjSle
de filleipv
consume, et ne songe plus qu'à guérison. ta Tu me trouveras disposée c
d'un Picard. Le malade recouvra dans peu de temps toutes ses forces,*
à faire tout ce qui pourra t'être agréable, sois-enpersuadé. Eloigne de aainsi que sa gaieté ; et quand le mariage fut fait, il s'estima l'homme dtivft
ton esprit toute crainte et toute timidité; parle hardiment : puis-jequel- monde i le plus heureux, et se donna du plaisir en toute liberté. !'iri'
que chose auprès de celle que tu aimes? Je le permets de me regarder Perrot, domestique dans la maisondu gouverneur de la principauté de $é
comme la plus cruelle des mères, si tu ne me vois employer mes soins Galles, ( était devenu grand, et avait su, comme sa soeur, gagner les ,|i
pour te servir. 1
bonnes grâces de son maître ; son esprit, sa sagesse el sa bonne mine hv-'tx
A ce discours, le fils éprouva d'abord quelque honte; mais encouragé faisaient 1 rechercher. Personne ne maniait mieux que lui une lance, et ti
. par les invitations, les prévenaucesde sa mère, et réfléchissantque per- n'était i plus habile dans les exercicesmilitaires de ce temps-là; il faisait, ç<
sonne ne pouvait mieuxlui faire obtenir ce qu'il désirait, il secoua bien- ien un mot, l'admiration de tout le inonde. Les gentilshommesl'appe- et
tôt sa timidité, el lui parla en ces termes : laient Perrot le Picard, et sous ce nom il était connu et renommédans j)
Ce qui m'a porté, madame, à cacher mon amour, c'est de voir que la toute l'île. Dieu, qui n'avait poiut oublié la soeur, n'abandonna pas le'f
plupart des hommes ne veulent jamais, quand ils ont atteint l'âge mûr, frère. Il le préserva d'une maladie contagieuse,qui se fit sentir danscette J
se rappeler qu'ils ont été jeunes. Maispuisque je vous trouve raisonnable contrée, et qui enleva la moitié des habitants. Les trois quarts de ceuxâj
et de bonne compositionsur ce poiut, je conviendrai non-seulement de qu'elle avait épargnés s'étaient retirés dansles pays voisins, en sorte qucjsl
la vérité de votre observation, mais je vous ferai connaître l'objet dont la principauté de Gallessemblait abandonnéeet se trouvait presque dé-il
je suis épris, si vous me promettez de nie le faire obtenir. Ce n'est que série. Le gouverneur, sa femme, son fils, ses neveux, ses parents, avaient®
par ce moyeu que vous me rendrez la vie; je vous devrai de plus mon été les victimesde la contagion. Une fille du gouverneur fut tout ce qui|l]
bonheur. resta de celte illustre famille. Celle demoiselle, devenue héritière des®
La mère qui comptait un peu trop sur la complaisance de Jea»,lc,,.e, biens de toute sa parenté, élait en âge d'être mariée, lorsque la peste eutiw
et qui ne pensait pas que la vertu de cette fille serait un obstacle à son cessé ses ravages. Perrol ne l'avait point quittée, et en avait eu grand la
projet, lui répondit qu'il n'avait qu'à lui nommer en assurance l'objet de soin. La reconnaissancequ'elle en eut, jointe an mérite qu'elle lui con-|
son amour. Vous saurez donc, madame, que c'est de votre Jeannetteque naissait, lui inspira du goût pour ce jeune homme, et elle crut ne pou-|
je suis épris : je n'ai pu me défendrede l'aimer, en considérant sabeauté voir rien faire de mieux que de l'épouser, suivant en cela le conseil desj
et les rares qualités dont elle est pourvue. Commej'ai désespéré de la personnes de confiance qui lui restaient. Elle lui apporta ainsi le riche-
rendre sensible, et que j'ai imaginéque vous ne consentiriezpas à me la I héritage de ses parents, et l'en fit seigneur. Peu de temps après, le roi
donner pour femme, je n'ai jamais osé confiermon amour à qui que ce d'Angleterre ayant appris la mort du maréchal, el étant informé du rare
soit, pas même à Jeannette ; et c'est là ce qui m'a réduit dans l'état où I mérite et de la valeur du fortuné Picard, lui donna toutes les placesque
vous me voyez. Maisje vous en avertis, si ce que vous me promettez ve- son beau-père avait occupées. Tel fut l'heureux sort des deux enfants du
nait à ne pas réussir, de manière uu d'autre, vous pouvezcompter que comte d'Augers, qui, loin de soupçonner leur grande fortune, les regar-
je ne vivrai pas longtemps. dait alors comme des enfants perdus.
le
La mère voyant que jeune homme avait besoin de consolation, et Dix huit ans s'étaient écoulésdepuis que ce père infortuné s'était enfui
que ce n'était pas le moment de lui faire des représentations : Mon fils, de Taris. Il avait éprouvé bien des adversités, lorsque, se voyant déjà
lui dit-elle en souriant, si c'est là l'unique cause duton mal, tu peuxêtre vieux et las de souffrir, il eut le désir de savoir quel avait élé le sort de
tranquille ; ne songe qu'à te rétabli)-, cl laisse-moi fairs ; tu auras lieu ses enfants.Le travail et l'âge avaient totalementchangé les traits de son
d'être content. visage; cependant, commel'exercice qu'il avait fait depuis l'avait rendu
Le jeune homme, plein d'espérance, ne tarda pas à donner des mar- plus agile et plus robuste qu'il ne l'était dans sa jeunesse,passée dans le
ques sensibles de rétablissement.La mère, enchantéede lui voir repren- repos, il quitta l'Irlandaischez lequel il avait toujours demeuré, et partit
dre son embonpoint, se disposa d'exécuter ce qu'elle lui avait promis. pour le pays de Galles, fort pauvre et mal vêtu. H arriva dansla ville où
Elle ne savait trop comment s'y prendre, tant elle avail bonne opinion il avail laissé Perrot. il le trouva gouverneurdu pays, bien fait de sa per-
' «lela vertu de Jeannette; mais enfin elle se détermina à la sonder, et lui sonne, et en bonne^santé.Il en eût, commeon l'imagine aisément,beau-
demanda, par manière de plaisanterie, si elle n'avait point d'amoureux. coup de joie; mais il jugea à propos de ne se faire connaître, qu'il n'eût
Jeannette répondit en rougissant qu'elle ne voyaitpas que cela fût né- su auparavant ce que Jeannette était devenue. 11continua donc sa route,
cessaire, ajoutant qu'il siérait mal à une pauvre demoiselle, chassée de et ne s'arrêta point, qu'il ne fût arrivé à Londres. Il s'informe secrète-
sa patrie, et ne subsistant que par le secours d'autrui, de songer â l'a- ment de la dameà laquelle il l'avait laissée, cl apprendque Jeannetteétait
mour. Cependant,répliqua la dame, je ne veux point qu'une Villeaussi mariée avec le fils de cette dame, ce qui lui fit un plaisir qu'on ne saurait
aimable el aussi jolie soit sans amant, et je me flatte que vous serez sa- exprimer. Ce fut alors que la prospérité de ses enfants le consola de
tisfaite de celui que je vous destine. Je sens, madame,répliqua Jeannette, toutes ses souffrances.Le désir de voir sa fille le faisait rôder tous les
qu'après avoir été tirée par vous de l'étal de mendicité où mon père est jours autour de son hôtel. Un jour Jacquet Lamycns, mari de Jeannette,
peut-être encore réduit, et avoir élé élevéechez vous commevoire pro- voyant ce bon vieillard, et touché de compassionpour son triste état,
pre fille; je sens, dis-je, que je devrais me soumettre aveuglément à donna ordre à un de ses gens de le faire entrer et de lui donner à manger,
tout ce qui peut vous être agréable; mais vous me dispenserez de vousi Jeannette avait déjà plusieurs enfants, dont le plus âgé touchait à sa
obéir en ceci, à moins que vous n'entendiez me faire épouser celui ques huitième année. Ces petits enfants voyant manger le comte, se mirent
vous me destinez pour amoureux; dans ce cas, il pourra compter sur• autour de lui, et lui firent mille caresses, comme si la nature leur eût
lonle ma tendresse. L'honneur, vous le savez, est le seul bien que j'aiei fait sentir que ce bonhommeétait leur grand-père. Le comte les recon-
reçu en héritage de mes parents; je dois et je veux le conserver précieu-- naissant pour ses neveux, leur fil beaucoup d'amitié, et loua leur gentil-
nenient et sans tache jusqu'à mon dernier soupir. lesse, ce qui fit que cesenfantsne voulaient point le quitter, quoique leur
Cette réponse n'était point conformeaux désirsde la dame, qui ne seÎ gouverneur les appelât. La mère vint elle-même, et les menaça de les
proposait rien moins que de faire de cette fille la conquête de son fils. battre, s'ils n'obéissaientà leur maître. Les enfants commencèrent à
Elle ne laissa pas de l'approuver dans le fond de son âme. L'intérêt quii pleurer, en disant qu'ils demeureraient auprès de ce bon vieillard, qui
l'animait était pourtant trop fort pour qu'elle lâchât prise. Elle insistai leur plaisaitplus que le gouverneur. Ces paroles firent éclater de rire la
donc en lui disant, d'un ton de surprise : Comment,Jeannette, si le roi,, daine.L'infortuné comte ne put s'empêcher d'en rire aussi. Il s'était levé
qui est jeune et bien fait, était épris de votre beauté, et qu'il vous de-- pour saluer Jeannette, non comme sa fille, maiscomme la dame et la
mandât quelque faveur, vous auriez le courage de la lui refuser? Le roi,, maîtressedu logis. Il la regardait avec un plaisir extrême, mais il n'en
répliqua Jeannette sans hésiter, pourrait user de violence ; mais j'osee fut point reconnu, parce qu'il élait tout à fait changé, étant devenu
vous assurer que je ne consentirais jamais à rien qui ne fût d'accordi vieux, maigre, noir et barbu. La mère voyant l'empressement de ses en-
avec l'honnêteté. fants pour cet homme, dit â leur gouverneur de les laisserencore quel-
La dame admirant la vertu et la fermeté de cette aimable enfant, nee que temps avec lui, puisqu'ils pleuraient de ce qu'on voulait les en éloi-
poussa pas plus loin ses tentatives ; mais voulant la mettre à l'épreuve, gner. A peine fut-elle sortie, que son mari entra. Ayant appris du.
elle dit à son fils que, lorsqu'il serait guéri, elle lui donnerait des facili-i- gouverneurce qui venait de se passer, et faisant peu de cas de la nais»
tés pour l'entretenir seule dans une chambre, et que dans ce tête-à-têtee sance de sa femme. Laissez-les,lui dil-il d'un ton plein d'orgueil et de
il essayerait de la rendre sensible, lui faisantsentir qu'il ne lui convenait it dépit, laissez-lesdans les sentimentsque Dieuleur a donnés; ils tiennent
pas de l'en prier elle-même, puisque ce serait jouer évidemment le e du lieu d'où ils sortent : ils sont nés d'une mère de basse extraction, et
rôle
d'entremetteuse. ils aiment la bassesse. Le comte entendit ces paroles et en fut outré ;
Le jeune homme, peu satisfait de cette proposition, et voyant qu'on n mais comme il s'était accoutumé aux humiliations, il ne répondit rien,
ne lui tenait point parole, retomba dans son premier état. Sa mère lee et se contenta de hausser les épaules. Jacquet n'était rien moins que
voyant empirer tous les jours, et craignant plus que jamais pour sa vie,s, charmé des caresses que ses enfants faisaientà ce pauvre étranger ; néan-
passa enfinsur toutes les bienséances,et s'ouvrit nettement à Jeannette;; moins il les aimait tant, qu'il poussa la complaisancejusqu'à' offrira son
mais l'ayant trouvée inébranlable,et ayant fait part à son mari de l'inu-- beau-père de lui donner quelque emploi dans sa maison, s'il voulait y
'iiitc de toutes ses tentatives, ils se déterminèrent, l'un et Vautre, à lan rester. Le beau-pèrerépondit qu'il en serait très-aise; ajoutant qu'il ne
donner pour femme à leur lils. Ce ne fut pas sans regret qu'ilsprirent lea savait que panser les chevaux, n'ayantjamais fait auire chose 4epms une
CONTES DE BOCCACE. 35

onguesuite d'années.Il fut retenu à cette condition, qu'il remplit au rot r y appelala sienne. Aprèsun long séjour dans celte ville, ils s'en re-
lieux.Sougrand plaisir,quandil avait fini besogne, sa élait d'amuseret ttournèrent, avec l'agrément du roi. Ce ne fut pas sans regret et sans
,* e diverlir ses pelits-fils,qui se faisaientune fête de rire el de jouer répandre r des pleursqu'ils se séparèrentdu comted'Angers,qui demeura
veclui. e France, où, après être rentré dans tous ses biens, et avoir été élevé
en
V- Pendant que la fortune traitait ainsi le comte d'Angers, le roi de aux a plus hautes dignités, il vécut encore plusieursannées, estimé, chéri
'France, après plusieurstrêvesfaites avecles Allemands, t erminasa car- e honoré plus quejamais de tout le inonde.
et
•-jière.Soufils, le même dont la femmeavaitcausél'exil du comte, suc-
céda à sa couronne. La dernière trêve expirée, la guerre recommença
avec plus de fureur que jamais.Le nouveauroi demandadu secoursau
'ïoi d'Angleterre,son parent, qui lui envoya un corps considérablede
troupes, sous le commandementde Perrot et de Jacquet Lamyens. Le
n'avait jamais osé se faire connaître sa
depuis pro- NOUVELLE IX.
comted'Angers,qui
geription.ne craignitpas de suivresongendre, en reconnude qualité de palefrenier
À demeuraquelque temps au camp, sans être personne. confondu.
la bassessede son emploi,eommeil était fort expérimentédans L'imposteur
artde la guerre, il trouva moyende se rendre utile, par les vues qu'il
i parvenirouqu'il donnalui-mêmeà ceux qui avaientle commandement
el'armée. MadameElise eut à peine achevé sa nouvelle,vraimentinléressaute,
Lanouvellereine ne jouit pas longtempsdes honneursdu diadème. que la reine, dont la taille nobleet régulièrerépondaitparfaitementàla
<
ile tombadangereusementmalade durant cette guerre, et mourut peu beautéravissantedu 1 visage, prit aussitôtla parole, et dit d'un sourire
2jours après. Lorsqu'ellese sentit près de sa fin, tonchécde repentir, tout I à fait gracieux: Il faut tenir la promessequi a été faiteà Dionéo;
le fil appelerl'archevêquede Botien,qui passaitpour un saint homme, ]puisqu'ilnereste plusque lui et moià conternotre nouvelle,je vais dire
inlgrè l se confessaà lui dévotement.Elle lui déclara que le comte d'Angers la 1 mienne,afinde lui laisser le plaisir de fermer la scène, ainsi qu'il l'a
étaitinnocentdu crime dont elle l'avait accusé, et le pria de le fairesa- demandé. i
voirait roi. Ellen'omit aucune circonstance; pour et rendre l'aveu de Voussavez, mesdames,qu'il y a un proverbequi dit, qu'un trompeur
sonpéchéplusauthentique,ellele fit en présencede plusieurspersonnes i
est tôt ou tard puni de sa tromperie.L'hisloirequeje vais racontervient
ie la première qualité, et finit par les solliciter de se réunir au prélat, à l'appui de cedicton populaire, dont il est plusfacilede--prouver la vé-
pourprier le roi de rappelerle comteet ses enfants, s'ilsvivaient,encore, rité i par des exemplesque par le raisonnement.Je pense que récit
ce
et de les faire rentrer danstousleurs biens. vous fera plaisir, d'autantplusqu'il pourra vousprécautionnercontreles
Le roi ne fut pas plutôt informéde la morl de la reine et du détailde piègesde la tromperie.
sa confession,que, vivementtouché de l'injustedisgrâcedu comted'An-
gers, il se hâtade faire publier à son de trompe, dans le camp et dans
toutsonroyaume,qu'il récompenseraitrichementquiconquepourrait lui Desaffairesde commerceavaientappeléâ Parisdesnégociantsd'Italie.
donnerdesnouvellesde cet infortunéou de quelqu'un de ses enfants; Ils étaient logésdanslamêmeauberge,et se faisaientun plaisir déman-
qu'il reconnaissait,par la confessionpublique de la reine, que ce sei- ger ensemble. Un soir, sur la fin du souper, étant plus gais qu'à l'ordi-
gneur était parfaitementinnocentdu crime pour lequelil avait été pro- naire, ils se mirent à raconter des histoiresde galanterie.ilsLa conversa-
étaienttous
il
scrit; et qu entendaitle remettredans sou premier état, et mêmel'é- tion tombainsensiblement s ur leurs propres femmes, car
lever plus haut, pour le dédommager,lui et les siens, de leur injuste mariés. Je nesais ce que fait la mienne,dit l'un; mais je sais bien que
flétrissure. lorsqueje trouve l'occasionde goûter d'un mets étranger, j'en profite
A celte nouvelle, qui fit le plus grand bruit, le comte d'Angersalla avecplaisir. J'en faistout autant, réponditun autre; et il y a grandeap-
trouver Jacquet,son maître, et le pria de se réunir avec Perrot, en leur parencequema femmesuitle mêmesystème: entout cas, queje le croie
disant qu'il voulaitleur montrer celuique le roi de Francecherchait.A ou non, il n'en sera ni plus ni moins. Un troisièmetint a peu près le
peinefurent-ils toustrois réunisdans le mêmelieu, que le comted'Àn- mêmelangage, et chacunparut persuadéque sa femmemettaitle temps
dans sonaccoutrementde palefrenier,dit à Perrot, qui pensaitdéjà et l'absencedu mari à profit.Uu seul, nomméBernardLomelin,de Gè-
ui-mêmeà se faire connaître et à se présenter au roi : Perrot, sais-lu nes, fut d'un sentimentcontraire, du moins pour ce qui le regardait,
B;ers,
bien queJacquet que voilà est le mari de la soeur, et qu'il l'a épousée assurant quepar la grâce de Dieu,il avait la femmela plus honnêteetla
sansaucunedot? Or, commeil convientqu'il en reçoive une, j'entends plus accompliede toute l'Italie. Il faitensuitel'énuméraliondeses belles
et prétendsque lui seul ail la récompensepromiseà la personne qui te qualités, l'éloge de sa beauté, de sa jeunesse, de sa vivacité,dela finesse
fera connaître; je veux aussi qu'il obtiennecelle qu'on destine à celui de sa taille, de son amour pour le travail, et de son adresse pour tout
qui donneradesnouvellesde Violente,la soeur et sa femme; de même ouvragede femme; ajoutantquele plus habileécuyer tranchantne pou-
que celle qu'on se proposede donnerà celui qui me présentera,moi, qui vait se flatter de servir à table avec plus d'aisance, â grâce et de d'honnê-
suisle comte d'Angers,ton père. Perrot, hors de lui-même,en écoutant telé. 11louaencoreson habiletéà manierun cheval, éleverun oiseau;
cesparoles,regardefixementceluiqui les profère,etlereconnaissantà Ira- son talent pour la lecture, l'écriture, la tenue des livres de compte, et
versle changementque ses traits avaient éprouvé, il se jette à ses ge- pour touteslesaffairesdecommerce.Aprèsavoirainsilouécesdifférentes
noux, les embrasseet s'écrie avec des larmes d'attendrissement: AhI qualités, il en vint à l'objet en question,et soutint qu'il n'existait pas de
saonpère! mon cher père! quej'ai de joie de vous revoirl Jacquetfut si lemmeplus chasteet plus vertueuse.Au moyende quoi il était tres-per-
surprisd'un tel événement,qu'il ne savaitquepenser ni que dire.Le ta- suadé que quandil serait absent dix ans de suite, toutela vie même, elle
au
bleaudesmauvaistraitements qu'il avait fait éprouver vieillard,pen- ne songeraitjamais à lui faire d'infidélité.
lldant le temps qu'il avait été à son service, s offrant aussitôtà sa mé- Cesdernières parolesfirent éclater de rire un jeune hommedela com-
l'engage à se jeter à ses piedset à lui demandermille pardons. nomméAmbroisede Plaisance. Pour se moquer de Bernard,il
jmoirc,
Le comtele relèveavec douceuret l'embrassecordialement. Après s'être fiagnie,
ui demandasi l'empereur lui avait donné un privilègesi singulier.Le
mutuellement contéleurs aventures,le fils et le gendre voulurent faire Génois, peu piqué, lui répondit que ce n'était point de l'empereur
un
habiller le comte,maisil s'y refusaconstamment,désirantd'être présenté qu'il tenait cette grâce, mais de Dieumême, qui avaitun peu plus de
lau monarquesousl'habit qu'il portait. Jacquetalla trouver le roi, et lui puissanceque l'empereur. Je ne doute point,répliqueaussitôtAmbroise,
dit qu'il élait en état de lui présenter le comte d'Angers, son filset sa que vousne soyez de très-bonnefoi ; maisvous nie permettrezde vous
fille, dans le cas qu'il voulût lui accorderles récompensespromises.Le dire que ce n'est pas connaîtrela nature de la chosedont il s'agit, que
roi fit sur-le-champapportertrois présents magnifiques,et lui dit qu'ils d'en parler commevous faites. Si vousl'aviezexaminéesans prévention,
Useraient à lui, aussitôtqu'il aurait tenu sa promesse.Jacquet fait avan- vous penserieztout autrement.Ne vous figurezpas, au reste, malgréce
MCerson beau-père,avecsonhabitde palefrenier: Sire, voilàle comte, lui que nous avonspu dire de nos femmes,que nous ayons plus de sujet de
|«*it-il, et voilàson fils, en montrant Perrot; sa fille, qui est.ma femme, nous en plaindre que vous de la vôtre;nous maisnous n en avonsparlé de la
avons des personnesdu sexe
point ici, mais vousla verrez dans peu de jours. sorte que d'après la connaissanceque
Qu'est
m A forcede regarder le comte d'Angers, le roi le reconnut,malgré le en général. Maisraisonnonsun peu sur cette matière.N'est-il pas vrai,
Changement que l'âge, les fatigues et les chagrins avaient opéré dans:• et tout le mondene connaît-ilpas que l'hommeestl'animalle ne
plus par-
sa Il l'accueillitavec milledémonstrations d e joie et d'a- fait qui soitsorti des mainsdu Créateur? La femme tient donc que le
jiljtonte personne. le mondes'accorde-t-ilà dire l'hommea
j,;twpitiéj-et commandaqu'onlui donnâtpromptementdeshabitsetàun équi- secondrang : aussitout de force et de et la
que
femme est
plus
timide et
S|PaSedignes de sa naissance et de son rang. Il fit millecaresses Perrot, , de courage, constance, que
p#t témoignaà Jacquettoute sa sensibilitépour le plaisirqu'il venaitdes changeante.Je pourrais vous développerici les raisons et les causesdé
':Jlui faire."Il lui demandapar quel hasard son beau-pèreétait son palfre- cette différence; mais il est inutile d entrer à présent danscette discus-
vijaier,et par quelle aventureil se trouvaitle mari de sa fille. Apres quei sion, qui nous mènerait trop loin. Concluonsseulementque si l'homme,
i .Jacqueteut satisfaitla curiositédu monarque,on lui remitla récompense i étant plus ferme, plus fort et plus constant,ne peut résister,je ne dis
Prenezces beauxet riches présentsde mon souverain, dit alors3 pas â une femmequi le prévientet le provoque,maismêmeau seul dé-
e
v,votre à son gendre, et ne manquez pas, je vous prie, d'apprendre i sir qui
tiromise.
comte à le porte vers celle qui lui plaît ; s'il ne peut s'empêcherdetenter
vï père quevosenfants,mes neveux,ne sont pas nés dansla bassesse, , tous les moyenspossiblesd en jouir; s'il succombe,enfin, touteslesfois
t| au côtéde leur mère. - que l'occasionse présente,commentune femme,naturellementfaibleet
, S Jacquetse hâta d'écrire en Angleterre.11attira sa femmeà Paris. Per- lragile, pourra-t-elle se défendredes sollicitations, des ttatuiies, des
S
54 CONTES DE BOCCACE.

présents, de Uus les ressorts, en un mot, qu,' fera jouer un amant pas- tous t les coins de la chambre • et, voyant une armoire ouverte, il en tire ij
rionné? Pouvez-veuspen-er qu'elle résiste longtemps? Vousavez beau r.no i bourse, une ceinture, un anneau et une méchante robe, qu'il met ||
en paraître persuadé, j'ai peine à croire que vous soyezassez simplepour dans i son coffre, où il se renferme sans faire,le moindrebruit. Il y passa |
être de bonne foi sur cet article. Quelqueestimable que soit votre lemme, encore c deux nuits, comme il s'y élait attendu. Le troisièmejnrjr "étant j3
elle est de chair et d'os, comme le^;autres, sujette aux mêmes passions, venu, v la bonnevieille se représentapour demander son coffre, .ainsiqu'on ;.;
aux mêmes désirs, aux mêmes poursuites. Or, commel'expérienceprouve eu ( était convenu, et le fit porter au lieu où elle l'avait pris. Ami-roise, '.;
lous les jours que les autres succombent, il est très-possible el même isorti de celte étroite prison, récompensa la vieille, et reprit le chemin \?
très-vrabemblable qu'elle succombeaussi, toute vertueuse que je la stip- de < Paris avec les nippi-squ'il avail dérobéesâ lafemme de Bernard, cou-
pose; mais, quand cela ne serait que possible, vous ne devriez pas le nier i sous le nom de madame Genèvre. Il fut de retour bien avantl'ex-
nue
aussi osiniâlrenient que vous le fûtes. I
piration d:s trois mois, et trouva à l'auberge les mêmes négociantsqui
Je suis négociant et non philosophe, répondit Bernard: comme négo- avaient i été.témoins de sa gageure. Il les assembla, el leur dit, en pré-
cianl, je réponds que ce que vous dites peut arriver aux femmesijiti n'ont isence de Bernard, qu'il avait gagné le pari, puisqu'il avait accomplice à
point d'honneur; mais je soutiens que celles qui en ont sont plus fermes, iquoi il s'était engagé. Pour prouver qu'il n'en imposait point, il se mil â
plus constantes,plus inébranlables que les hommes,qni, commevous sa- faire la descriptionde la chambreà coucher de la dame, fil le détail des i
vez, sont continuellementoccupés à tendre des pièges à leur vertu, et je peintures dont elle élait ornée, et montra les nippes et les bijoux qu'il j
suis intimement persuadéque ma femmeest du nombrede ces dernières. avail enlevés, disant que la dame lui en avait fait présent.
Si toutes les fois que les femmes ont des complaisancespour d'autres Bernard,un peu décontenancé,avouaque la chambreétait faite comme ;-.| j
que pour leurs maris, reprit Ambroise, i) leur venait une corne au front, il le disait. 11convint aussi que les bijoux avaient effectivement appar- lï
je ne doute point que le nombre des infidèlesne fût trè«-petit; mais, tenu à sa femme; mais il voulait d'autres preuves, disant, pour ses rai- jj
comme il n'y a point de signe qui distingue les sages de celles qui ne le. sons. qu'Ambroise avait pu acheter ces bijoux de quelque domestique, a
sont pas, leur honneur ne court aucun danger; il n'y a que la publicité qui lui aurait également donné les renseignements sur la forme de la J
du fait qui puisse le leur faire perdre. Par conséquent, il n'est pas dou- chambre, du lit et des autres meublesde sa femme. Cela devrait suffire,
teux que celles qui sont assurées du secret ne se livrent à leur penchant. répondit Ambroise; mais puisque vous voulezde plus fortes partici'.la- ||
Ceserait sottise de leur part, si elles résistaient. D'où je conclusqu'il n'y rites, je vous satisferai : MadameGenèvre, votre digne moitié, a sous le |
a de prudes el de fidèlesque celles qui n'ont pas été sollicitées, on qui teton gauche un poireau assez gins, autour duquel il y a cinq ou six i'| ,$
ont été refusées, si elles ont fait elles-mêmes les avances. Quoique ce poils, parfaitement ressemblants, par leur couleur, à de petits fils d'or.
soitlà le sentiment de tout le niondi"-:je u'en parleraispas si positivement, Cesmots percèrent le coeurde Bernard.11partit aussitôt de France pour i.J i
si moi-mêmeje n'en avais fait,mille fois l'expérience.J'ajoute hardiment venir à Gênes, et s'arrêta dans une de ses maisons de campagne,qui n'en '&
que si je me trouvais auprès de votre femme, de cellefemmesi honnête, étail qu'à dix lieues. 11écrivit de là à sa femme, pour l'cngagei' à venir ia
si vertueuse, il ne me faudrait pas beaucoupde tempspour la détermi- le trouver, et lui envoya un domestique de confiance,avec, deux cite-
ner à faire avec moi ce que j'ai fait avectant d'autres qui se piquaient, vaux. Il commandaà ce valet de l'assassinersans se trou- ;|
pitié, dès qu'il
comme elle, d'une grande honnêteté. verait avec elle dans un certain lieu peu fréquente, cl de revenir nu plus ;|j-
Cette conlcsiatinn, répliqua Bernard tout en colère, nous mènerait trop vite apré? l'avoir tuée. >
loin. Ce ne serait, de part el d'autre, qu'objections, que contradictions, Le commissionnaire,arrivé à Gênes, remit la lettre à madame Genè- [
et nous n'aurions jamais fini. Maispuisque vous êtes si prévenu contre vre, qui, apprenant le retour de son mari, la reçut avec de grandes dé- j
la vertu des femmes, et que vous pensez qu'aucune ne pourrait vous nioustratïonsde joie. Elle partit dès le lendemain pour aller le joindre,
résister, je gage ma tête à couper que tout votre talent échoue contre la accompagnéedu seul domestique qui venait la chercher. Ils arrivent,
mienne; elsi vous perdez, vous en serez quitte pour mille ducats. Que tout en causant, dans une vallée profonde et solitaire, bordée de hautes
ferais-je de votre tète répondit Ambroise, qui commençaità s'échauf- collineset couverte de bois. Ce lien lui parut propre à l'exécution des
fer, si je gagnaisla g;:geurc'.'Maissi tous voulezêtre bien convaincuque ordres de,son maître. 11lire son épée; et saisissantla dame par le.bras :
je n'avance rien que je ne puisse exécuter, gagez cinq mille ducats, qui Madame,lui di!-il, recommandezvoire âme à Dieu; il voushuit mourir,
doiventvous être moins précieuxque votre tète, contre mille des miens, sans aller plus loin. MonDieu1s'écria-l-elle toute épouvantée,que t'ai-je
et je suis votre homme. Quoiquevous ne me prescriviezpoint de temps, l'ail pour vouloir m'assassiner? Suspend la cruauté pour uu moment.
je ne demande que trois mois, à dater de ce jour, pour rendre votre Dis-moi,de grâce, avant de me tuer, en quoi je l'ai offensé,et ce qui te j|
femmedocileà mes désirs. Si vousconsentezà nia proposition,j'offre de porte à vouloir m'arracher la vie? — Madame,vous ne m'avez point of- 1
vous apporter de si bonnes preuves du succès de mon voyage, que vous fe.nsé; j'ignore même si vous avez offensé voire mari; mais il m'a coin- il]
eu soyez pleinement convaincu.Mais j'exige aussi de vous que vous ne mandéde vous tuer sans miséricorde, et m'a mémo menacé de me faire |j
viendrez pas à Gènes, et que vous n'écrirez point à votre Lucrèce, pour pendre si je n'exécutais ses ordres. Voussavez combien je dépends de L'f
l'informer du pari. Bernard répondit qu'il ne demandaitpas mieux, et il lui, et l'impossibilitéoù je me irouvede pouvoir lui désobéir.Dieum'est 0
accepta lesconditions.Les autres négociants,craignantque cette gageure témoinque j'agis à contre-coeur, que je plains votre destinée; mais en- f.
n'eût des suites fâcheuses, tirent tic vains efforts pour la rompre. Ils fin il faut que je suive ses ordres. Ah1bon Dieu,mon ami, dit madame |:
étaient l'un et l'autre si échauffés, qu'ils ne voulurentrien entendre, et Genèvreen pleurant, je prends mon bon ange et tous les saints à témoin jj
qu'ils s'engagèrent par un écrit en forme. que je n'ai jamais rien fait à monmari qui mérite,un traitement si bar- jï
Ambroisepart le lendemain de Paris pour se rendre à Gênes. A peine bare. Je le demandela vie. Ne te rends pas coupable d'un homicidepour •!
est-il arrivé, qu'il s'informe de la demeure et de la conduite,de la dame. plaire â ton maître. Je voudrais pouvoir te faire lire dans le fond de '
Apprenant par la voix du public qu'elle est encore plus prude, plus fa- mon coeur: tu en aurais pitié, le voyant innocent; mais, sans chercher '<"
rouche que son mari n'avait dit. il crut avoir tenté une entreprise folle, à me justifier,daigneécouler ce que je vais te dire. Tu peux me sauver et:
dont il ne lui serait pas possiblede venirà bout. Toutefois, ayant lié con- contenter ton maître : prends mes babils et donne-moiseulementune -
naissanceavec une vieille femmeqni allait voir souventla dame, et que partie des tiens. Monmari croira sans peine que lu m'as tuée. Je te jure, '.-
celle-ci aimait beaucoup, il résolut de pousser plus loin l'aventure. Celle par cette vie que je te devrai, que je m'en irai si loin, que ni toi, ni lui,
femmene fut pas si facile qu'il l'avait imaginé. Il eut recours à l'argent, ni personne de ce pays, n'entendra jamais parler de moi. =
el parvint à la séduire. Tout ce qu'elle put faire pour ie service du galant Le.valet avait trop «ierépugnance à l'assassiner pour ne pas se laisser ;
fut de l'introduire, par un stratagème, dans la chambre de la virtuose. fléchir. 11prit ses babils, lui donna une mauvaise veste el un chapeau, !-.
Il fut conclu qu'Ambroiseferait faire un coffreà sa fantaisie, qu'il s'en- lni abandonnale peu d'argent qu'elle avait sur elle, el la laissa dans cette [
térinerait dedans, et que la bonne femme, sous prétexte de voyage, prie- vallée, en lui recommandant de s'éloigner le plus qu'elle pourrait. De jt
rait la femme de Bernard de le lui garder pour quelquesjours, et de !o: retour chez son maître, il lui dit qu'il avait exécuté«es ordres, el qn il ;,
placer, pour plus grande sûreté, dans un coin de la chambreoù elle cou- avait vu des loups qui commençaientdéjà à prendre soin de la sépulture r
chait. Ce qui fut dit fut fait. Vers le milieu de la nuit, lorsqu'Ambroisc! de sa femme. ;.
crut que la dame dormaitd'un profond sommeil, il sortit du coffre, dontL Quelquesjours après, Bernard se rendit à Gènes.La disparition de sa
la serrure était de celles qui s'ouvrent par dedanset par dehors. Il trouvai femmele fit soupçonnerde s'en être défait, et ce soupçon le rendit l'hor- j; i
la chandelle allumée, car on.n'était pas dans l'usage de l'éteindre; ellei reur de tous les honnêtes gens. • 'j
lui sert à examiner la forme de l'appartement, les tapisseries, les ta- L'infortunée madame Genèvre, ayant un peu calme sa douleur par
les
bleaux, autres ornements, el il grave l'idée de tous ces objets dans sai l'idée d'avoir échappéà la mort, se cachale mieux qu'elle put jusqu'aux .
mémoire, il s'approche ensuite du lit ; la dame était couchée avec une3 approchesde la nuit; puis, quand le jour eut achevéde disparaître, elle ;
petite Dlle.Les voyant toutes deux dormir profondément, il. découvrit lai gagna un petit village peu éloigné de celte même vallée qui avait failli ;
iner'eavec une grande précaution, et trouva que ses charmesles plus en-- lui être si funeste, line bonne temmechez qui elle entra, touchéede son
tités répondaient parfaitement à ceux de son visage. Commeelle étaitt triste état, s'empi-esn de la secourir. Elle lui donna une aiguille, du fil
toute nue, ainsi qu'un ver, rien ne l'empêchade la considérer à son aise,, et des cisoaux, pour rajuster les guenillesqui la couvraient.Elleraccouv-
pour voir si elle n'avaitrien de particulier sur son corps. A force d'en1 cit la veste, l'accommoda à sa taille, fit de sa chemise dus hauts de
parcourir des yeux les diversesparties, il remarqua sous sa mamellegau-- chaussesà la matelote, et se coupa les cheveux, qu'elle avait très-longs
che une petite excroissanceou poireau, entouré de quelques poils blonds s et très-beaux. Le lendemain, ainsi déguisée en marin, elle prit son cher
comme de l'or. Après l'avoir bien examinée,il la recouvrit tout douce- - min du côté de la mer. Elle fil la rencontre d'un gentilhommecatalan,
ment, non sans éprouver de vivesémotions. Il fut mêmetenté, nu péril1 nommé seigneur Encarach, maître d'un vaisseau qui était à la rade,
te sa vie, de se coucher auprès d'elle ; mais commeil savait qu'elle n'é-- proche de là ville d'Albe. 11avait quitté son bord pour aller se rafraîchir :
tait pas de facile composition,il n'osa rien risquer. 11visite de nouveau i à une fontaine peu éloignée du port. La.damene l'eut pas plutôt aperçu,
CONTES DE BOCCACE. 35

qu'elle courut à lui. Elle causa quelque tempsavec ce seigneur, et le pria pas pa qu'il n'obéisse ; et, s'il s'y refuse, je sais un moyen sûr pour le cen- _
delà prendre â son service; ce qu'il fit d'autant plus volontiers, qu'il craindreà In dire la vérité. ff
'"'
fut charmé de son esprit et de sa ligure. 11la mena dans son vaisseau, el Ambroiseet Bernard ayant paru devant,le soudan, ce prince prit un
lui fil donner de meilleurs habits. On devine aisément qu'elle eut grand ton to sévère, et paraissant,instruit de tontes lescirconstancesde l'aventure,
soin de lui cacher son sexe et son nom. Elle se fit appeler Sicuran de com::-.;i:de. ce au premier d'on faire le.récit, et de dire, sans aucun dégni-
Le
Final- capitaine fut si content de son serviceet de son intelligence, scmeiil, quelle mar.iè:-,:il avait g-'iguéles cinq mille ducats, le mena-
se de
qu'il se félicitaitde ce que le hasard lui avait fait rencontrer un si bon çant ça des plus cruels supplicess'il déguisaiten rien la vérité. Ambroise,
doineslique. effrayé de cette menace, et croyant le.monarqueplus instruit qu'il ne l'é-
êl
Levaisseauétait chargé pour la ville d'Alexandrie, où il arriva à bon tait, se détermina, malgré la présence de Bernard et de toute la cour,
ta
port en très-peu de temps. fincaraclt, qui avait l'ailles frais de la cargai- de raconter au vrai comment la choses'é'ait passée, persuadé qu'il en
son, avait apporté plusieurs faucons passagers, dans l'intention d'en se
serait quille pour rendre les cinq mille ducats et les bijoux qu'il avait
faire présent au Soudan.Ce monarque,l'accueillit avec bonté, et l'invita pris. pi Après qu'il eut tout dit, Sicuran, eu qualité de ministre de Sa Hau-
plusieurs fois à dîner à sa table. L'air de Sicuran, el la manière avec la- te tesse, prit la parole, el s'adrcssanl à Bernard : Et loi, dit-il, que fis-tu
quelle il servait son maître pendant le.repas, plurent fort au soudan, de
si di ta femme.,après une telle imposture?—(importé par la colère et la
qu'il le demandaau gentilhommecatalan. Celui-ci n'osa le lui refuser, jalousie, ja répondit-il, désespéré d'avoir perdu- mon argent et mon hon-
quelque attaché qu'il fût à ce bon serviteur. En peu de temps, Sicuran ni
neur, je jurai sa mort, et la lis tuer par mon vaici. Et que fites-vonsde
fui aimé du soudan autant qu'il l'avait été du capitaine; il ne se passait son sr corps? — Suivant le rapport de l'esclave, son corps devint aussitôt
presquepas de jour qu'il n'en reçût quelque bienfait. la proie,des loups. ;.
Il y avail tous les ans dans la ville d'Acre, qui était dépendante de ce Le ministre,du soudan, qui avait caché ;i son maître la véritable rai-
souverain, une espècede foire, où un grand nombrede négociants,chré- son s< pour laquelle il l'avait supplié de faire comparaître les deuxmar-
tiens et sarrasins, se rendaient de tous les pays. Outrela garnison et les cchands, se tourne alors verslui. et dit : Vousvoyez, seigneur; bien clai-
officiersde justice qu'il y avait dans celte ville pour y maintenir l'ordre, rement, " comme celte pauvre dame a été malheureuse en mari et en
le prince avait coutumed'y envoyer/ durant la foire, un corps de troupes a;
amant. Cedernier lui enlève l'honneur par l'imposture la plus atroce,
choisies, commandéespar un homme de confiance, et destinées à la et e ruine son mari. L'autre, trop crédule, la fait tuer, et la laisse manger
garde des marchandset des marchandises. Le temps de celte foire étant aux a loups. Voilàce qui s'appelle un amant et un mari bien tendres! Je
arrivé, Sicuran, qui savait déjà la langue du pays, eut ordre d'y aller parie I' que*s'ils étaient dans le cas de revoir celte femmeinfortunée, au-
en qualité de commandant.11s'acquitta on ne peut mieux de la' com- cun 9 d'eux ne la reconnaîtrait, tant leur amour a été grand! Mais vous
mission. Son emploi le mit à portée de conférer souvent avec les mar- êtes Ç, équitable, seigneur, et vous voyez vous-mêmece. qu'ils ont mérité
chauds, parmi lesquels il rencontra des Siciliens, des Pisans, des Gé- '
l'un cl l'antre. Je n'ai pas besoindé vous supplier de punir le trompeur,
nois, desVénitiens.Commeson pays lui élait toujours cher, il se plaisait son ? crime est trop grand pour obtenir grâce; mais, pour le trompé, tout
surtout à s'entretenir avec desItaliens. Se trouvant un jour dans une indigne 'J qu'il est de pardon, j'ose vous la demander pour lui, et si vous
boutique de marchands vénitiens, il vit, parmi d'autres bijoux, une "daignez la lui accorder, je m'engage de faire paraître ici sa femme.
bourse et uneceinture qu'il reconnut pour lui avoir appartenu. Il en fut Le soudan, qui aimait beaucoup son ministre, promit de se conformer
fort surpris; mais, dissimulantsa surprise, il demandaà qui appartenaient a
à ses désirs, et lui dit de faire venir la femme.On imagine aisément quel
ces bijoux, el si on voulaitles vendre. Ambroisede Plaisance, qui était dut ™ être l'élonni-mcnt de Bernard, qui croyait que sa femmen'existait
venu â celle foire avec beaucoup de marchandisessur un vaisseauveni- plus, ï et celui d'Ambroisc, qui craignait biende n'en être pas quitte pour
tien, entendant le commandantde la garde, s'avança, et dit en riant : ils la '; rusii'ulioii des ducats. Sicuran se jette aussitôt aux pieds du monar-
sont à moi, et je ne veux point les vendre; niais, s'ils vous font plaisir, que, 1 et perdant, pour ainsi dire, la v-::-ixd'homme avec la volontéde le
ie vous prie de les accepter en présent. Sicuran, ayant remarqué qu'Ain- paraître* 1 C'est moi. seigneii", dit-il en pleurant, c'est moi-même qui
nroise souriait en lui parlant, craignitd'avoir fait quelque geste trop ex- suis s la femmede Bernard, la malheureuseGenèvre, qui ai couru penthnt
* ans le monde, travestieen homme, cftlomniéesi odieusementp'- le
six
pressif. H prit cependant un air assuré pour lui uire en italien : N'est-il Ambroise,el livrée par mon cruel époux au glaive assassin j'un
pHSvrai que vous riez de ce que, tout hommede guerre que je suis, je perfide 1
et à la dent de.«.hèles carnassières. Après ces mots, elle déchire ses
m'attacheà ces colifichetsde femme? Non,monsieur, répondit Ambroise; valet ]
je ris de la manière dont j'en ai fait l'acquisition. Serait-ce une iudis- 'de.tontedécouvreson
'
habits, sein, el.fait voir une femme aux yeux du soudan et
l'assemblée.Puis se tournant vers Ambroise,elle lui reproche
Clélionde vous demander commentvous les avez acquis, reprit le capi-
ttiiue? Monsieur,répondit Ambroise,ces bijoux el plusieurs autres m'ont 'éloqueinmenlsa fourberie. Celui-cila reconnaissant, ne sut que répon-
été donnés par une joiie femme de Gênes, connue sous le nom du 'dre; la boute et.les remords lui fermaientla bouche.
madame Genèvre, une nuit que je couchai avec elle; comme elle m'a Le prince, qui ne s'était jamais douté que Sicuran de Final fût une
femme, était si fort étonné de tout ce qu'il voyait et entendait, qu'il
prié de les garder pour l'amour d'elle,je ne crois pas devoir m'en défaire.;
maisvous m'obligerez de les recevoir en don, pour peu qu'ils vous plai- croyaitque c'était un rêve. Ilevenndes premiers mouvementsde sa sur-
sent. ,1ene saurais les regarder sans rire, parce qu'ils me rappellent la prise, et reconnaissantla vérité, il loua hautement les moeurs, le cou-
sottise de son mari, qui futassezfou pour parier cinq mille ducats contre rage, la conduite et la v-rlu de madame Genèvre; il lui fit donner des
mille, que je n'obtiendrais pas les faveurs de sa femme, qu'elle,ne don- habits magnifiquesei des lui
femmespour la servir. Par pure considération
avait faite, il pardonna à Bernard l'excès de sa
nait, disnil-il, qu'à lui seul. J'en vins pourtant à bout, commevous pou- iioiir la prière qu'elle
vez le croire, et je gagnai le pari. Ce bonhomme,qui ainait dû se punir barbarie, fruit de.sa crédulité. Cel homme, sensible à la grâce qu'on lui
lui-mêmede.sa sotte crédulité, plutôt que de blâmer sa femmed'avoir accordait, par égard pour celle dont il avaitordonné la morl, verse des
fait ce que l'onttoutes lesautres, la fit assassiner, m'a-t-on dit, dès qu'il larmes de -ois el.de repentir, se jette aux genoux de sa femme, et lui de-
lut à portée de .se venger de son infidélité. mande pa don. La vertueuse Genèvrelui représente ses torts avec dou-
lui dit qu'elle les oublie, puis elle le relève et l'embrasse tendre-
.Sicurann'eut point de peine à comprendre quel avait été le sujet d" ceur, comme,son époux.
la colère de soi mari, et connut clairement qu'Ambroise était la seule ment Ambroisede Plaisancesubit la juste punition de son crime. Le soudan
cause de son malheur. Résolude ne pas laisser ce crime impuni, il fei- ordonna
gnit de s'amuser beaucoupde cette aventure, se lia dès ce moment avec qu'il fût attaché tout nu à un pal, dans un lieu élevéde la ville,
le marchand,cl sut si bien l'amadouer, qu'il lui persuada, quand la foire après qu'on «lirait frotté son corps de miel, depuis les pieds jusqu'à la
fut finie, de faire transporter tout ce qui lui restait de marchandises à lele, avec défense de l'eu détacher qu'il ne fût entièrementpourri ou dé-
voré par les insectes.Il voulut que tout son bien, qui valait près de vingt
Alexandrie, lui promettant de lui en faire tirer grand parti. Pour mieux mille ducats, fût confisqué au profit de la dame dont il avait causé lo
assurer son coup el avoir le temps de bien prendre ses précautions, il malheur. Il fil en-ni-e un beau festin, où il invita
l'engagea a se fixer pour quelques années dans cette ville, el lui procura commemari de madamepréparer Bernard,
des tonds et d'autres secours pour l'y déterminer. Ambroise s'y déter- Genèvre, et madame Genèvre,comme une des
femmesles plus estimablesqu'il eût jamais connues. Il la combla d'élo-
j mina d'autant plus volontiers,qu'il y faisaitdes profits considérables. ges ; et ce qu'il lui donnaen bijoux, vaisselle et attires présents, fut es-
. Sicuran, jaloux de se justifier dans l'esprit de son mari, chercha tous! limé plus de dix mille,doublesducats. 11leur permit ensuite de retour-
j tes moyensde l'attirer aussi à Alexandrie. 11y réussit par l'entremise de; ner a Gènes.11fit équiper, dans cette intention, un très-beau vaisseau,
| plusieurs négociantsgénois, nouvellement établis dans cette ville. Ber- qui les y mena dans très-peu de temps, l.s y arrivèrent chargés de ri-
I nard, qui ne se.doutait pas du sujet pour lequel il était mandé, arriva en1 eliesscs, et furent reçus de leurs compatriotesavec des transports de
;;j assezmauvaiséquipage.Il fut reçu secrètement par un ami de Sicuran,• juin. MadameGenèvre"surtout,qu'on availcru morte, fut généralement
'j qui, sousdé vains prétextes, le retint chez lui, jusqu'à ce qu'on eût1 fêtée de toute la ville, et regardée commeune femmed'une vertu exem-
v: trouva le moment favorable pour l'exécution du projet.
plaire.
V Afinde disposerles choses,Sicuranavait fait raconterl'aventure d'Am- Au reste, le même jour qu'Ambroisefut supplicié, son corps fut dé-
brmxe pa* Ambroiselui-même,en présence du soudan, qui sen amusa a voré jusqu'aux os par les guêpes el les taons dont ce pays abonde. Son
beaucoup Quand son mari fut arrivé, il pria le monarque,qui ne lui re-- squelette, qui demeura longtemps attaché.au pal, instruisit les passants
.tusiiit fien,:de se la faire couler une seconde fois, eu présence de Ber- - de son crime et de sa méchanceté. Son aventure nous prouve que ies
iiîird, qui éiait en ville et qu'il avait déterré, .le crains fort, ajoula-l-il. 1. fourbes el les méchantssont tôt ou tard confondus et punis en présence
.tju'Àmbroisen'ait déguisé la vérité dans son récit, et que le Génois n.> .> de la victime de leur imposture.
se soit trop pressé de'condamnersa femme. Maissi Voire llautcsse daigne :C
lu-,ordonnerde dire au vrai commentla chose s'est passée, je ne doute .e
36 CONTES DE BOCCACE.

dans une des filles de messire Lotto Galnndi, nomméeBartholomée. t


Celait effectivement une des plus belles et des plus aimables demoi- (
NOUVELLE
X selles qui fussent dans Fise. Elle avait le plus beau leint du monde, -
quoique, à dire le vrai, il y en ait peu dans cette ville qui ne pèchent
par la couleur, commesi elles avaientla jaunisse. Lesnocesfurent célé-
Lecalendrier
desvieillards. bréesavec beaucoup de gaieté de magnificence.Laconsommationdu
et
mariage ne se ressentit point de la splendeur de la fête : le bonhomme
ne caressa la jeune mariée qu'une seuleet unique fois; il ne s'en fallut
La nouvelle que la reine venait de raconter plut beaucoup à toute même de rien qu'il ne pût consommer l'oeuvre. Cettetriste unilé ne
laissa pas de le fatiguerbeaucoup:aussi lelendemain,pour réparer ses for-
rassemblée. L'enjoué Dionéo, qui était resté le dernier pour dire la ces épuisées, eul-il recours au vin de Malvoisie,auxconsomméset à d'au-
sienne, la trouva iui-même fort agréable. Je m'élais proposé,mes belles tres semblablesreslauratifs. Voyant,par cet essai, qu'il avaittrop compté
daines, dit-il, de vous conter une tonte autre histoire que celle que je sur sa vigueur, et voulantse conserver,il commença,dèsle premierjour,
vais dire; car le récit que nous venons d'entendre m'a fait changer à soupirer après le repos. Maispour déguiser sa faiblesseet son impuis-
de dessein. La brutalité de Bernard que je condamne, quoiqu'elle ait sanceà sa jeune moitié, il s'avisa de lui remontrer qu'il y avait desjours ;
tourné à son avantage, el sa prévention antérieure pour la vertu de sa dans l'année où l'on ne pouvait pas légitimementgoûter les plaisirs du .,,
femme,m'ont faitnailrc l'idéedevons entretenir de la bêtisede cesmaris, mariage. Il lui remit, pour cet effet, un de ces calendriers qu on impri- .|
qui.moinsheureuxquelui, soutiennentobstinémentque leursfemmessont niait autrefoisà Ravenne. à l'usage des enfantsqui apprennentà lire. Ce ,L'
capablesde faire brèche à la foi conjugale. Je ne puis m'cmpêclter de petit livre lui fournissait presque chaque jour un nouveau saint, en .
révérence duquel il s'efforçait de lui prouver que le mari et la femme
devaients'abstenir de coucher ensemble. A ces jours de fête, il ajoutait
les solennités, les jours de jeûne, les quatre-temps, les vigiles, le ven-
dredi, le samedi, le dimanche el tout le carême. En un mot, il grossis-
sait le plusqu'il pouvait le catalogue de ces jours où les joies du mariage
devaient être interdites aux bons chrétiens. Peut-être imaginait-ilque
le lit conjugaldevaitavoir ses vacances ainsi que le palais. Quoiqu'il en

L«mald'amooK

rire de leur aveugleprévention. Il en est qui, tandis qui' vonts'amuser confondu.


L'imposteur
de côté et d'autre, et voltiger de belle en belle, conv les papillons,
ne laissent pas de s'imaginerque leurs femmes,qu'ils or. ' i-sées seules
a la maison, y demeurent les bras croisés, commes'ils pi.-;v.-iieiitoublier
-
qu'elles font partie de ce mêmesexequ'ils débauchentet -'-equi ils goû-
tent des plaisirs d'autantplus piquants,qu'ils les dérobentà-Vautresmaris. soit, toutes ces raisons n'étaient rien moins que du goût de la dame, car
Vousverre», par la nouvelle que. je vais raconter, combien tons ces à peine ce bonhomme trouvait-il un jour dans le mois où il pût, sans
messieurssont dupes de leur crédulité ; vous verrez encore que, si Von scrupule, s'acquitter du devoir marital : encore quand cela lui arrivait,
doit rire de. leur soliisc, on doit blâmer bien davantagecelle de ces n'en pouvait-il plus de fatigue et d'épuisement. Ce qu'il y avait de plus
hommes qui, s'imaginant avoir plus de vigueur que la nature ne leur fâcheux pour la belle, c'est qu'elle était tenue de court, de peur que
en a donné, épousent de jeunes tendrons, qu'ils sont bientôt obligés de quelque dégourdi ne lui fil connaître les jours ouvrables, comme son
laisser chômer. Ils cherchent ensuite à couvrir leur faiblessede mille, vieuxmari lui avait appris les jours de fêle.
vains prétextes, et veulent mettre pour ainsi dire, à l'unissonde leur CependantQuinzica, pour la dédommager des abstinences qu'il lui
tempérament.,celui d'une jeune épouse, qui ne peut s'y accorder, vu faisait faire, lui procurait de temps en temps quelques divertissements.
la dilférc.iicede la chaleur el du besoinnaturel. 11la menaitsouvent à une belle maison de campagne qu'il avait près
de la montagneNoire, à peu de distance de la mer. Un jour qu'il y était
allé pour changer d'air, et dans l'intention d'y passer plus de tempsqu'à
Il y avait à Piscun juge plein d'intelligenceet de capacité; mais d'une l'ordinaire, il voulut, pour varier ses plaisirs, lui donner le divertisse-
complexion tout à fait faible et délicate.'11était extrêmement riche, et ment de la pêche. 11invita à celte partie plusieurs personnes de connais-
se nommait Richard de Quinzica.Malgrésa vieillesseet ses infirmités, il sance.11se mit dans la barque des pêcheurs, et pour que sa femme pût
lui prit envie dese marier, croyant qu'il scrailcn étatderemplir les devoirs jouir à son aise de ce spectacle, il l'engageaà se mettre sur une autre
du mariage avec le mêmehonneur qu'il remplissait ceux de la magis- barque avec plusieurs dames de ses amies. Le plaisir de la conversation,
trature. 11 s'empressa do chercher une femme qui réunît en elle les joint à celui de la pêche, fut si grand, qu'ils avaient insensiblementfait
avantagesde la jeunesse et la beauté. Il eût dû, au contraire, redouter plusieurslieues en mer, avant,de s'en être aperçus. Maisun fameuxcor-
ee dounlemérite, s'il eût été sage, et qu'il eût pris pour lui d'aussi bons saire de ce temps-là, nommé Pagamin de Moîiegue,vint interrompre
mnseiU qu'il en donnait aux autres. Il trouva la personne qu'il désirait, leur divertissement,dans le temps qu'ils en étaient le plus occupés. Il
CONTES DE BOCCACE. 37

n'eut pas plutôt aperçu les barques, qu'il tourna de leur côté pour s'en moi une jeune femme; mais j'ignore si elle est à vous ou â quelque
emparer. Onse mit promplemenlà la rame pour l'éviter ; mais il n'était autre; car je n'ai pas l'honneur de vous connaître, et ne la connaiselle-
plus temps- corsaire eut bientôt atteint la barque des dames, qui était même qu'autant qu'elle a demeuré quelque temps avec moi. Comme
Le
la plus avancée. A peine eut-il jeté les yeux sur ce groupe de femmes, vous me paraissez un très-honnête gentilhomme, tout ce que je puis
qu'il fut frappé de la beauté de Bartholomée.11trouva les autres fem- faire pour vous obliger, c'est de vous la faire voir. Si vousêtes sonmari,
mes si désagréables,qu'il ne voulut qu'elle pour tout butin, et il la fit elle vous reconnaîtra sur-le-champ,et si elle convient qu'elle est votre
passersur son vaisseau, à la vue du mari, qui avait presque gagné le femme, et qu'elle veuille retourner avec vous, je vous permets de grand
rivage- Le corsaire dédaigna de le poursuivre, de peur de trop s'appro- creur de l'emmener: je vous laisserai même ie maître du prix de sa
cher*des terres, et s'enfuit avec sa capture. rançon ; je dois ce retour à votre honnêteté. Maissi elle ne convient pas
11ne faut pas demandersi monsieurle juge, qui poussait la jalousie que vous soyez son mari, ou qu'elle refuse de vous suivre, vous auriez
jusqu'à l'excès, fut chagrinde celte aventure."H était furieux et jetait les grand tort de vouloir m'en priver, parce que, jeune et vigoureux tel que
hautscris, ne sachantde qui sa femme élait devenuela proie, ni en quel je suis, je puis tout aussibien qu'un autre entretenir une femme, sur-
endroit du monde son ravisseur l'avait menée. Il se plaignit amèrement tout celle dont il s'agit; car je n'en connaisni de plus jolie, ni de plus
, ;".Pisc et ailleurs du brigandage des corsaires, et les aurait volontiers aimable.Oh ! je vous jure, s'écria Richard, qu'elle est ma femme; et si
. tous exterminés, s'il eût été en son pouvoir. vous voulezbien me conduirevers elle, vousen serezaussitôt convaincu;
t CependantPagamin,charmé de la beauté, de la jeunesse de sa captive, vousverrez comme elle se jettera à mon cou : ainsi j'accepte volontiers
? se félicitaitde s'en être rendu maître. Commeil n'était pas marié, il ré-
solut, dès le premiermoment, de la garder toujours, pour lui tenir lieu
de femme.Il employales soins, les égards, les attentions et tout ce qu'il
avait d'éloquencepour la consoler; car ellese désolaitet fondaiten lar-
mes. Quand la nuit fut venue, il eut recours à des consolationsplus
énergiques que les discours les plus Hatteurs. Elles furent si erficaces,
la "belleoublia bien vite son calendrier. Il n'y eut plus de fête, plus
3ue
e vigile ; tous les jours étaient bons. Ce changementplut si fort à la

Le«aentndv«aradit.

la confession
amoureuse.
les conditionsque vous me proposez. Eh bien! suivez-moi,reprit le cor-
saire, vous allez la voir. Il le conduit dans un salon, et fait avertir la
dame. Celle-cis'étant vêtue et ajustée promptement, sortit d'une cham-
dame, qu'avant d'être arrivée à Monegue, le juge, les lois et la bre voisine, et parut dans le salonbrillante comme un astre. Elle salue
légendede ses saints furent entièrement'effacés de son souvenir. Elle et regarde son mari d'un air aussi indifférentque si c'eût été un étran-
était au comble de la joie, tant ce nouveau genre de vie lui plaisait. ger qu'elle n'eût jamais vu, et ne daigne seulement pas lui dire un mot.
Quandle corsaire Veutconduite à Monegue,il'ltii fil présent d'une riche Slonsieurle juge, qui s'attendait d'être reçu avec les plus vives caresses,
garde-robe; lui donnatout ce qu'il jugea pouvoir lui faire plaisir, et con- fut on ne peut pas plus surpris de cette froideur. Peut-être, disait-il en
tinua de lui prouver qu'il n'v avait, dans son calendrier, ni saint, ni lui-mêmepour se consoler, peut-être que la douleur et les chagrins qui
fête portant abstinence.Maiss'il la traitait la nuit comme sa maîtresse, ne m'ont pas quitté depuis que j'ai eu le malheur de la perdre, m'ont si
le jour il avait pour elle les mêmes égards qu'il aurait eus pour sa fort changé, qu'elle ne me reconnaît plus. D'après cette idée, Ah! ma
femme. chère amie, lui dit-il, qu'il m'en coûte cher de t'avoir menée à la pêche!
A force de recherches, Richardde Quinzica,étant parvenu à décou- Jamais douleur n'a été aussi sensible que celle que j'ai soufferte depuis
vrir le lieu qu'habitait sa chère Bartholomée. résolut d'aller la chercher l'instant fatal que je l'ai perdue; et tu es assez barbare pour garder le
lui-même, ne croyant pas qu'aucun autre lut digne ou capable d'une silence, comme si tu ne me connaissaispoint ! Ne vois-tu pas que je suis
'- négociationaussi'importante. Quelque forte que lut la rançon qu'on lui ton mari Richard, qui suis venu pour te reprendre et te ramener à Pise,
demanderait, était déterminé à la payer généreusementsansmarchan-
il en payant ta rançon à cet honnêtre homme, qui veut bien avoir la bonté
de te rendre, pour la sommeque je voudrai lui donner? Bartholoméese
* der. 11sanss'embarqua donc, après avoir pris ses sûretés; et, arrivé à Me-
avoir couru le moindre danger, il aperçut sa femme, qui, tournant vers lui en souriant un peu : Est-ce bien à moi, monsieur, lui
negue
l'ayant elle-mêmeaperçu, en avertit le "soir Pagamin, en lui disant ce dit-elle, que vous en voulez? Regardez-moibien; vous me prenez sans
qu'elle se proposait de faire lorsqu'il viendrait la demander. Le lende- doute pour une autre.Pour moi, je neme souviensseulement pas de vous
main matin, Bichard alla voir le corsaire; il l'aborde civilement, et en avoir vu. — Pensebien, ma chère, à ce que tu dis ; regarde-moi bien
est accueilliavec la même civilité. Pagaminfeignit d'ignorer qui il était, loi-même,et si tu veux t'en souvenir, tu ne douteras plus que je ne sois
afin de le faire expliquer sur les motifs de sa visite. Notre juge trouva ton Richard de Quinzica.— Vous me pardonnerez, monsieur, mais il
enfin le moment de lui découvrir ce qui l'amenait, et il le fit dans les n'est pas décent que je vous regarde,beaucoup. Je vous ai cependant assez
termes les plus honnêtes et les plus aflectueux, en le suppliant de lui envisagépour être certaine que c'est pour la première fois que je vous
rendre sa femme, pour î» rançon de laquelle il lui payerait sur-le-champ vois.
tout ce qu'il lui demanderait.Soyez le bienvenu, monsieur, lui répon- Le pauvre juge étail décontenancé: il s'imaginaensuite qu'elle ne par-,
dit Puçtminavec un front riant et serein ; il esl bien vrai que j'ai chez lait ainsi eu la préseucede Pagamin, que parce qu'elle craignaitle cor-
WÎÈ *""
35 _. /"'("l^'TTT*'-
LOiNito
-T-^Y^?*AP;-i» pn
ij>'; iiUi^^ACE.

sairé; c'est pourquoi il pria celui-cide vouloir bien lui promettre d'avoir ; v: vivre, car on dirait, à voir votre faihl sse, Votrepâleur, votre mincissure,
avec elle un entretien particulierdans sa chambre, pour entendrece qu il qiju'ou Hou!)ié de vous enterrer An rcs'e, je suis bien aise de vous dire
avait à lui dire, et pour répoudre ce qu'elle jugerait Apropos. Désun ils que, q si P.-igamin nie chasse,ce ne sera jamais chez vous que je retourne-
y furent entrés, ils s'assirent, et le bonhomme se voyant, vis-à-vis de sa n
rai. Ouaurait beau vous pressurer, ou ne (itérait pas de tout, votre indi-
femme, qui tenait ses yeux toujours baissés, lui parla en ces termes : vidu v une goutte de suc, commeje ne l'ai qm.>trop éprouvepour monmal-
Eh f mou cher coeur, ma chère, ma bonne amie, ma plus douce espé- heur. h Soyezdonc persuadé que je chercherais fortune partout ailleurs
fâncê, ne connais-tu plus ton Richard, qui l'aime plus que sa vie? Com- que q chez vous. Maisje n'ai pas peur que Pagamin me congédie jamais :
mëntpêul-il se faire que tu l'aies sitôt oublié? Suis-je donc si défiguré? je ji connaisses sentimentsel le cas qu il fait de moi.Je vousle dis encore
Pour Bieiij ma mignonne,regarde-moi; je suis sûr qu'avec un peu d'at- une u fois, mon parti est pris, je veux et je dois demeurer ici, où l'on ne
tention-Inme reconnaîtrasauss tôt. c
connaîtni fête, ni vigiles,ni carême. Pariez donc, sans plus lar.der,sinon
La dame, à ces mots, pari d'un éclat de rire ; et sans lui donner le je ji crierai que vous voulezme faire violence.
temps de continuer ses douceurs : Il faut, lui dit-elle, que vous soyez Messire Richard,se voyantsi maliraiié de Bartholomée,reconnut alors
bien simplepour penser quej'aie assezpeu de mémoire pour ne. pas voir la 1 faute qu'il avail faite d'épouser une jeune femmedont Vàgeétait si
dit premier coup d'oeil q ie vous êtes Richard de Quinzica, mon mari, fort f disproportionnéau sien. Il sortit de la chambre confus, humilié, le
Maissi j'ai fait semblant de ne pas vous connaître, pouvez-vousvous en ddésespoir dans le coeur.Il trouva Pagamin sur ses pas, el lui marmotta
plaindre? N'est-ce pas vous qui, pend-mt tout le temps que nous avons quelques q paroles, auxquellesce bon redresseur des torts des maris ne
demeuré ensemble, avez fait voir que vous ne me connaissiezpas? Si rj daignapas faire la moindre alienlion.
vous m'aimiez, commevous voulezme le faire entendre, sije vous avais C'est ainsi que le bonhommeBichard, voyant son projet échoué, et
été chère, vous m'auriez traitée de la manière qu'une femme jeune, in'ayant pu rien gagner sur i'espritde sa femme, sortit de cette maison,
fraîche, et qui aime le plaisir, veut qu'on la traite. Avez-vouspu ignorer où c il aurait voulu n'avoir jamais mis les pieds. Il s'en retourna à Pise
qu'elle a besoinde quelque chose de plus que du vêlementet de la noiir- sans s délai, désespéré du mauvais suecès de son et dévoré du
rituré? Lui avez-vousdonnéce quelque chose, que la pudeur naturelle à (chagrin que lui causait Vimidélitéde sa femme. voyage, Ses concitoyens, bien
mon sexe m'empêchait de vous demander? Avez-vousoublié la manière loin 1 de le plaindre, se faisaient un plaisir de se moquer de lui. S'il allait
ridicule dont vous vous y preniez pour vous dispenser de contenter mes tquelque part, ou qu'on allât chez lui pour des affaires, on débutait tou-
besoins à cet égard? Si 1 élude des lois vous était plus ogréable qu'une jours j par lui dire : Le méchant trou, monsieur le juge, ne veut point
femme, il ne fallait pas vous marier. Maisquedis-je? je ne vous ai jamais de i fêle. Ces railleries augmentèrent si fort son chagrin, qu'il mourut
regardé comme un juge; vous me paraissiez plutôt un crieur de fêtes iquelque temps après.
et de confréries, tant vousconnaissiezbien les jeûnes et les vigiles. Con- Le bon Pagamin ne fut pas plutôt instruit de sa mort, que, connais,
venez, monsieur, que si vos fermiers et voslaboureurs avaient chômé saut i loule la tendresseque.lu dame avait pour lui, il se détermina à l'é-
autant de fêles qu'en a chômé celui qui avaitmon petit jardin à cultiver, pouser. ] Le sacrement n'apporta aucun changement à leur manière de
vous n'auriez jamais recueilli un grain de blé. Or, comme le bon Dieu ne vivre. Ils travaillèrent et bêchèrent le petit jardin tant qu'ils eurent de
veut pas que les bonnes terres restent en friche, il a jeté un regard de forces, et menèrentjoyeuse vie, sans jamais observer ni fête, ni vigile,
sur moi ; et par un coup de sa providence,il m'a l'ait tomber entre ni carême.
es mains du seigneur Pagamin, avec qui il n'est jamais question de
Îiitié Je crois donc, mesdam.-s, pouvoir conclure de celte histoire, dont
fêtes; j'entends de es fêtes que vous chômiez si religieusement,ayant j'ose vous certifier la vérité, que sire Bernard de Gênesraisonnaitcomme
plus de vocation et plus de zèle sans doute pour le servicedes saints, un sot, en soutenant que sa femme ne lui aurait jamais fait infidélité,
que pour celui des dames. On ne connaît dans cet asile ni vendredi, ni quand il lui aurait fait faire abstinencetoute sa vie.
samedi, ni vigiles, ni quatre-temps, ni le carême si long; mais jour et Celle nouvelle fit rire toute ia et l'on convint unanime-
nuit on y labouré, on y est infatigable à l'ouvrage ; cette nuil même, ment que Dionéodisait vrai, et quecompagnie, Bernard avail élé une grande bête.
depuis qu'on a sonné matines, j'en ai fait la douce expérience. Ainsi ne Quand on eut cesséde parler et de rire de cette histoire, la reine,
trouves pas mauvais, monsieur, que je veuille toujours demeurer avec voyant que chacun avait rempli sa tâche et que commeil était déjà tard,
nn si bon ouvrier. J'ai du goût pour le travail, et je suis déterminée à sou régne allait bientôt finir, prit le parti u'ôter sa couronne, suivant
travailler avec lui tant que je serai jeune : pour les fêtes, les jeûnes et l'ordre établi dans la société, et la porta sur la tête de madameNéiphile,
les abstinences,je me réserve à les observer quand je serai vieille. Ce en lui disant d'un air riant et gracieux: C'est à vous, madame,qu'appar-
que vous pouvez donc faire de mieux, -monsieur, c'est de vous en re- tient désormais le gouvernementde ce petit peuple; après quoi elle se
tourner bien vite ; partez sans délai, et que Dieu vous conduise.Vous remit sur son siège.
n'avez aucunement besoinde moi pour célébrer vos fêtes, tant qu'il vous Madame Néiphileparut un peu déconcertée de l'honneur qu'elle re-
plaira d'en imaginer; ni moi de vous pour connaître les jours ouvrables. cevait. Son teint s'anima du beau coloris de la rose du printemps, qui
Ge discours perçait le coeur au pauvre Richard, qui en était tout in- s'épanouit au lever du soleil, et ses beaux yeux, où se peignaient la joie
terdit. 11fut cent fois tenté de l'interrompre ; mais commeil se trouvait et la tendresse, brillèrent comme l'étoile du matin. Dés que les applau-
chez un étranger, et chez un Corsaire, il crut devoir patienter. Mais dissementsde l'assemblée,qui témoignaitsti satisfactionde la voir reine,
quand elle eut cessé de parler : Quoi, ma chère amie, lui dit-il d'un ton eurent cessé, et qu'elle-mêmefut revenue des premiers mouvementsde
affectueux,peux-tubien me tenir de pareilspropos ? Fais-tu donc si peu son saisissement, elle se plaça sur un siège un peu plus élevé que celui
de cas. de ton honneur et de celui de ta lamille? Est-il possible que tu qu'elle occupait auparavant, et adressa ensuite ce discours à la compa-
aimésmieux demeurer avec cet homme, pour être sa catin, et vivre tou^ gnie : Puisque je suis devenuevoire souveraine,je vais vous déclarer, en
jours feUétat de péché mortel, que de retourner à Pise, pour y vivre avec peu de mois, mes intentions, non pour qu'on les suive aveuglément, mais
tbn mari, cothmèune honnête femme? Songe que si tu viensà déplaire pour qu'on s'y conforme si on les juge raisonnables.Mon projet est d'a-
' a i*àgamin,il né fera pas la moindre difficultéde te mettre à la ^orte, bord de m'éloigner des règlements établis par les reines qui m'ont pré-
tandis que si tu veux venir avec moi, je ne cesserai de t'aimer; et si je cédée, et dont vous avez néanmoinsapprouvé la conduitepar votre sou-
viensà môtirir, tu seras toujours dame et maîtressede ma maison. Faut- missionet votre obéissanceà leurs volontés. Vous savezque c'est demain
ilqu'iin appétit désordonné,une passionhonteuse et criminelle, te fasse vendredi et après-demainsamedi, jours un peu incommodespour bien
renoncer à ton honneur et à ton époux, qui t'aime si tendrement? De des personnes, à cause du maigre; vous savez que le vendredi doit être
grâce, îiiôii cher coeur, lie me tiens plus ces propos offensants, et n'hé- sanctifiéen mémoire de celui qui souffrit et mourut ce jour-là pour
sitè point à t'en revenir avec moi. Je te promets, puisque je connais à nous donner la vie. Je pense donc qu'il serait plus convenableet plus
• présent ton humeur, de faire désormaisdes efforts pour contenter tes décent de consacrer la journée de demain à l'oraison que de l'employer
appétits. Je ne consulterai plus si souvent le calendrier, puisque cela të à conter des histoires. à
Quant samedi, vous n'ignorez pas, dit-elleen se
déplaît. Ainsi, nia mignonne, je t'en prie, change de résolution, et con- tournant vers les messieurs, que ce jour-là les femmessont dans l'usage
' sens a partir avec ton mari, qui, depuis l'instant que tu lui as été enle- de se baigner et de nettoyer leur peau de la poussièrequi peut s'y être
vée, n'a pas cessé d'être en proie à l'ennui, à la tristesse et à la dou- attachée pendant le cours de la semaine. D'ailleurs, plusieurs d'entre
leur. ... nous sont dans la louable habitude de sanctifierce jour par le jeûne et
Vousnie parlez de mon honneur, répondit la dame, quand il n'est plus la prière, en l'honneur de la sainte Viergeet du filsde Dieu. Ainsi, puis
temps. Mesparents devaienty prendre garde, lorsque, sansme consulter, qu'il n'est guère possible de suivre, pendant ces deux jours, l'ordre qu
ils nié donnèrent à vous. S'ils parurent alors s'en soucier fort peu, je mé nous avons établi, je pense qu'il serait à_propos de faire trêve, demain
soucié aujourd'hui fort peu de ménager le leur. Pour vous, ne vous in* el après-demain, avec toute espèce de jeu. Je vous dirai de plus qu'il
Çùièteziii'du mien ni du leur; et, puisqu'il faut tout dire, sachez que jei serait très à propos de changer de demeure, si nous voulons éviter qu'i
me regarde ici comme étant véritablementla femmede Pagamin; au lieu ne nous vienne du monde; car, depuis quatre jours que nous sommes
qu'à Pise, il me semblait n'être effectivement que voire catin, qu'une ici, il est probable que toute la ville le sait déjà. La maisonde campa-
femmede parad*que vous méprisiez, que vous faisiezsouffrir sans pitié. gne où nous pourrons aller nous établir est toute meublée. Dansle cas
J'agaminest bien un autre homme! c'est pour moi un véritable mari; même que vous adoptiez mon idée, je donnerai des ordres dès ce soir
il me tient toute la nuit entre ses bras, il me serre, il me mord, il mei pour que tout y soit prêt dimanche prochain. Quandnous y serons réu-
j caresse de cent manièresdifférentes : jugez si je doisvous regretter. nis, nous reprendrons le fil de nosamusements,el nous y raconteronsdes
7 Vousdites encore que vous ferezvos efforts pPLr me satisfaireun peu histoires. La grâce que je vousdemande,c'est de vous permettre à l'ave-
mieux que par le passé; mais je voudraisbien savoir commentvous vousi nir moins de licencedans vosrécits ; et pour que vous ayezplus de
temps
y prendriez. Seriez-vousdevenu par hasardun vaillantchampion,depuisi pour vous y préparer, je vous préviens, dès à présent, que les premières
que je vous ai perdu de vue? Allez-vous-en, vous dis-je, et ne songezqu'àt nouvellesrouleront sur les fortunes brillantes et rapides qu'on voit sou-
CONTES BË BOCCACE. 39

ent dans le monde; sur les personnes, par exemple,qui, par leur savoir l'agrément de ce voyage. On s'entretenait, chemip faisant, de mille cho-
u par l'effet d'un heureux hasard, sont parvenues à la possessiondes ses amusantes, et après avoir fait une lieue de chemin, on arriva sur Içït
iens qu'elles désiraient avec ardeur, ou qui, après avoir essuyé des six heures à un magnifiquechâteau, situé sur une petite colline. La pre-
ertes et desmalheurs,sont rentrées dans leur premier étal. Je ne crois mière chose; fui d'en parcourir les divers appartements,qu'on trouva
as qu'il soitnécessaire de vous exhorter d'ayoïr soin, autant que vous meublés avec autant de goût que de richesse; c« qui donna à toute l'a:
e pourrez, de joindre l'utile à l'agréable : c'est un devoir dont chacun sociétéune grande idée de lafortune du Seigneur* qui il appartenait. Ge
-'-
e vous s'acquilleraparfaitement.&u reste, je couserveà Dionéole pri- seigneur était un ami de la reine. On descenditensuite dansiine grande
et belle cour, au milieu de laquelleil y avait un grand bassind'eau fraî-
ilége q"' lu'a été accordé parleladiscoursdemadame
reine à qui j'ai l'honneur de succéder,
che et limpide, qui se renouvelait à chaque inslaul par le moyen d'un
toute l'assembléeapprouva Néiphile; on trouva
eaucoupde sagessedans ies avis qu'il contenait, et il fut arrête qu'on doubleconduit, et qui portait la fraîcheur dans les celliers pratiqués vis-
es suivrait de tout point. Après cela, la reine fit appeler le maître d'hô- à-vis cette pièce d'eau, et garnis de toutes sortes de vins excellents.
Elle lui donnad'abord ses ordres pour l'heure du souper, et le lieu Delà, on se rendit dans une. galerie bordée de vas*»defleurs et rouverte
*-el.
ù il devaitmettre la table; puis elle l'avertit de tout ce qu'il aurait à de rameauxverdoyants, qui formaient un rideau percé à jour, a travers
ire pendant la durée de son règne. Quand elle lui eut signifié ses vo- duiuel s'échappaientavec peine quelques rayons du soleil. C'est dans es
' niés, elle se leva, et donna pouvoir à chacun de faire ce qui lui plai- lieu que la compagniese reposa, et qu'on fit le déjeuner le pins agréa-
ait le plus. Les dames et les messieursse rendirent aussitôtdansun pe- ble. Le maître-d'hôtel y avait apporte, par les ordres de madameNéi-r
it jardin, où ils s'amusèrent pendant quelque temps. Quand l'heure du phile, des fruits, des confituresel des vins exquis- '
ouper fut venue, on alla se mettre à table. Le repas fut très-gai, et cha- Après le déjeuner, les daines, suivies des messieurs, entrèrent dans
un mangea de fort bon appétit. Aprèsle souper, on se mil à dan.-erpar une espèce de parc muré de tous côtés, où l'art et.la nature semblaient
ordre de la reine; madameEmilie ouvrit le bal, et, dans un des inter- avoir travaillé de concert pour en faire le lieu du mondele plus char-
mèdes, madame Pampinée chantacette chanson: mant. Ils furent tous émerveillésde sa beauté; ce qui les porta à en
parcourir et examinerles diverses parties. Ici c'étaient des treilles char-
Qnichantera sije ne chante, gées d'une quantité prodigieuse de raisins en fleurs ; là, des espaliers
.Quandniesvoeux sonlremplis, quandmonâmeestcontente? rangés artistemenl, où pendaient des fruits de toutes les espèces; plus
0 tendreamour!toiquifaismonbonheur loin, un parterre bien dessiné, planté de rosiers blancs et rouges, du
Depuisqueje connais tesloisel ta puissance! myrtes el de lauriers ; partout des allées d'arbres touffus, dont les cimes
6 source«letoutbienetdetouteespérance! formaientle berceau. Les (leurs, les plantes odoriférantes y étaient en
Viens,hatc-loi,douxtyrandemoncoeur, si grand nombre, et Haltaienttellement l'odorat et la vue, qu'on se
Chantons ensemble, nonlespeines, croyait au milieu de tous les parfums d'Arabie. Il n'y avail presque pas
Nonlessoupirsel lestourments d'endroit où l'on ne pût respirer le frais à toute heure du jour, tant on y
Quirendentaujourd'hui tesbienfaits pluscharmant!. avait ménagé les ombrages. On rencontrait à cerUiue distancedes cabi-
Maiscebeaufeuquibrilledansmesveines. nets de myrte et de jasmin, que l'épaisseur des feuillages rendaient im-
Quifaitmajoieel comble mesdésirs,
Eul'adorant, puissant dieudesplaisirs. pénétrables au soleil. C'était partout une ombre charmante, Une odeur
délicieuse,un spectacle ravissant. En un mot, il n'y a point de fruit, de
Lapremière foisquemonSine ileur, de plante, d'arbrisseau rare que noire sol puisse produire, qui ne
Sesentitpénétrerd'uneamoureuse flamme, contribuAlà l'ornement de ce lieu enchanteur.
Amour,celutdanscejourfortuné L'endroit le plus agréable de ce parc était un grand tapis de verdure
Oùs'offrità mesyeuxl'amantle plusaimable, émailléde mille sortes de Heurs,ombragé d'orangers cl de cédrats, dont '
Beau,jeune,valeureux, charmant, incomparable, les uns encore en llems et les autres chargés de fruits déjà mûrs, ré-
Moncoeurversluisoudainfutentraîné
Alors,je connuslatendresse; pandaient dans les environs les plus doux-des parfums. Au milieu de '
l'éprouvai cedouxseniinienl, cette espèce de prairie, on voyait une fontaine de beau marbre blanc,
Cetteardeur,cestransports qu'onéprouve enaimant. décoréede ligures cl bas-reliefs d'un travail merveilleux. De la bouche
Aimable ardeur!délicieuse ivresseI d'une des principales figures, sortait une eau abondante, qni, av -nt de
C'estce plaisirquimaîtrisemessens, se jeter dans un grand bassin, formait des nappes, donl les chutes fai-
El demavoixanimelesaccents. saient un bruit ilalteur. Quand le bassinétait rempli, l'eau surabondante
Ceqnifaitmonbonheurextrême s'écoulaitpar des canaux cachés, pour aller porter la fraîcheur et ré-
C'estqn'àcetendreamantj'ai suplairemoi-même. créer la vue dans d'autres endroits du parc. Ces eaux se réunissaient
Sije l'adore,il m'adore àsoutour. ensuite, sans uvoir rien perdu de leur limpidité, dans un bassin trés-
Amour, c'est enloi mon
seulque espoir fonde, s e vaste, d'où elles sortaient du parc par un conduitsouterrain, pour for-
C'estloiqui m'asrendue h eureuse encebas monde; mer une petite rivière qui faisait aller deux moulins, au grand profit du
Dansl'autreégalement je doiscroire qu'unjour, maître du château.
Amante
l
constante
e des
cl fidèle, La situation de ce beau parc, l'ordonnance des compartiments, la :
J'aurai repos élus,
DontleDieutout-puissant couronne lesvertus multiplicitédes eaux, des fruits, des (leurs, la beauté des arbres, la dis-
Auseinbrillantdesa gloireéternelle : tribution des allées, la variété des ornements,causèrent un si grand plai-
Demaconstance, aucélestepourpris, sir auxdames et aux messieurs, qu'on se réunit à dire, que s'il y avait
Jugeéquitable, ilenserale prix. un paradis sur la terre, il serait difficile de lui donner une forme plus
agréableque celle de ce parc, et presque impossibled'y ajouter de nou-
velles beautés.
Apres cette chanson, qui fut suivie de plusieursautres, on continuala Tout en se promenant dans ce lieu de délices, on s'amusait à faire dès
danse au son de divers instruments. Vers le minuit, la reine, jugeant des guirlandes de Heurs.Partout on étail précédé par-m-chant
était temps d'aller se reposer, fit cesserle bal; et chacun, précédé bouquets, du et des autres oiseaux. Dans un coin de ce Vaste-parcétait
'un flambeau, se retira dans sa chambre. On employa les deux jours un rossignol
Su'il réduit charmant, rempli de cent différentes espèces d'animaux. La
suivants aux oeuvresprescrites par la souveraine.Les uns et les autres
attendirent le dimanche avec de grands sentiments de dévotion. compagnien'avait point encorevu cette espèce de ménagerie. Elle s'y.
arrêta quelque tempspour l'examiner ; et à mesure qu'on apercevait on
nouvelanimal, on sele montraitlesuns auxautres. Ony en voyaitde Joutes
les espèces, et on avaitun plaisir infini aies considérer. Rienà'était-plus-
varié, plus amusant que les'tableaux qu'ils offraientà la curiosité:: on y
voyait ici les lièvres courir; là, les lapins sortaient de leur trou ; plus
loin, c'étaient deschevreuilscouchéssur l'herbe molle ; à côté, de jeu nés
TROISIÈME JOURNÉE cerfs qui paissaientdans un bosquet; ailleurs, d'autres animauxdomes-
tiques qui jouaient ensemble. Cespectaclevarié les divertit fort agréa- ;
hlement. hnfin, après avoir visité tout le parc, et admiré chaque-chose-
| Le .dimanche malin, le soleil paraissait à peine sur l'horizon, que la en particulier, ils allèrent se reposer surie tapis vert, dont nous' avons!
l'avait précédé, fit lever toute la compagnie. On se mit aussi- parlé, où ils firent dresser plusieurs tables auprès de la. fontaine; On
f• ot en Ç
j-ÎBÇi ui
marche, pour sg rendre de b nne heure au lieu désigné. Le maî- chanta d'abord quelques;jolieschansons ; puis on dansaun peu, et après
tre-d'hôtel avait en la précaution d'y envoyerla veille quelques domesti- la danse, la reine fil.servir le dîner dans ce nouvel élysée;. Jamais repas
qués; avecune partie deschoseslesplus nécessaires,pour que tout fût prêt i>efut plus gai ni plus - gréable. Les mets délicats et bien préparés, les
en arrivant. Voyantque les dames et les messieurs étaient déjà en che- vins veux et choisis,auraient inspiré là gaieté et la joie, quandlà 'beauté"-'
L mJU>il les .suivitavec le reste des domestiques,qni conduisaient,unevoi- du lieu n'eût pas suffi pour faire naître ces sentiments. Au sortir île
ture chargéede meubles et de provisions de bouche. On eût dit, à voir table, on reprit les instruments, et l'on fit de la musique jusqu'à ce qu.9
",i tout ce monde, qu'une armée allait camper quelque part. la reine permît à chacun d'aller fairesa méridienne Peu allèrent se cou-
La reine marchaità la tête de cette belle troupe. Elle porta ses pas vers cher. Les autres, enchantésdu lieu où ils étaient, ne voulurent pas le
1 occident, par un sentier peu
fréquenté, couvert de verdure et de quitter. Ils s'amusèrent, lesuns à lire des romans, ceux-ci à jouer'.airs
'& y^rs-M chantdes oiseaux,l'odeur des herbes odoriférantes, la vue des échecs; ceux-là à d'autres jeux moins sérieux et plus divertissants."Au
-I ^P*1* «i des prairies, la fraîcheur des ombrages, tout contribuait à bout d une heure ou environ, ceux qui avaient été se coucher se levé-
40 CONTES DE BOCCACE.
rent : et après s'être lavésle visage,rejoignirentle reste de la compa- mandait qu'à travailler. L'intendant lui donna volontiersâ manger; |
gnie. Quandils furent tous réunis auprèsde cette admirablefontaine,ils puis, pour essayerson savoir-faire,il lui montra de grossessouchesque |
s'assirentpour conter des nouvellessur le sujet proposé.Le premierà Nuton'avait pu fendre : Mazeten vint à bout dansun moment.L'inten- |
qui la reine commandade dire la sienne, fut Philostrate, qui commença dant, charmé de sa force et de son adresse,le conduisitensuite à la fo- |
en ces termes. rêt pour couperdu bois.Il lui lit entendre,par des signes, d'en charger '-I
l'âne qu'il avait mené, et deleconduireau logis.Mazetexécutasesordres J
à la lettre. L'hommed'affaires,satisfaitde son intelligence,et ayant it f
l'ouvrage â lui donner, le gardaplusieursjours, durantlesquelsl'abbesst |
NOUVELLE PREMIÈRE, l'ayant aperçu, demandaqui il était. C'estun pauvrehomme, dit l'inten f
dant, muetet sourd, qui vint Vautrejour me demanderl'aumôneet du j
Lejardinierducouvent. travail, et que j'ai employéà plusieurs chosesnécessairesà la maison, !
dont il s'est assezbien acquitté.Je pense que s'il sait labourer et culti- j
verla terre, et qu'il veuillerester, vousferieztrès-biendele garder poui j
être votrejardinier. On pourrait en tirer toute sorte de services: il est !
Biendes personnessontassezpeu raisonnables,mesbelles dames,pour robuste,vigoureuxet de bonnevolonté.Nousen ferionstout ce quenous
croire qu'aussitôtqu'une demoisellea le voilesur la tête et le bendeau voudrions,sans compter que vous n'auriez pas à craindre qu'il causât
blanc sur le front, et qu'elle est revêtue d'un capuchonnoir, elle cesse aveclesreligieuses.Votrcrellexionest très-sage,réponditlamère abbesse.
d'être femme,et ne sent plus les désirs naturelsà son sexe; comme,si la Voyezs'il sait travaillerla terre, et tâchezde le retenir. Commencezpar
nouveaulitre de nonne lui donnaitun coeurde pierre. Si, par hasard, lui donnerune paire de vieux souliers, quelquevieux manteau; faites-
ces sortes de gens entendentquelque chose qui contrarie en cela leur le manger son soûl, et amadouez-ledu mieux que vous pourrez. —
façonde penser,les voilàaussitôtde mauvaisehumeur. J'en ai vu qui se Vousserez satisfaite,madame; comptezsur mouzèle à remplir vos in-
mettaientsi forten colère, qu'on eût dit qu'il s'agissaitd'un péchécontre tentions.
nature, sans songer, d'un côté, qu'ils vivaientfort librementeux-mêmes, Mazct,qui, nonloin d'eux, faisaitsemblantde nettoyerla cour, enten-
et sansfaire attention, de l'autre, aux dangereuxeffets que produisent, dit distinctementcette conversation,et plein de joie, il disait en lui-
dansle cloître, la contrainteet l'oisiveté. même: Si vousme retenez ici, mesdames,je labourerai si bien votre
Je connaisencoredesgens qui sontintimementpersuadésque la houe, jardin, qu'il n'aura jamaisélé labourédela sorte.
la bêche, les aliments grossiers et la pauvreté répriment, étouffent L'intendant[le conduirit danslejardin.il fut aussicontentde son la-
même, dans le laboureur, l'aiguillonde la chair, et lui ôtent la pénétra- bourage,qu'il l'avait été du reste, et lui demanda s'il voulait demeurer
tion et l'esprit. et s'attacherau couvent.Il lui réponditpar signes qu'il ferait tout ce
Je vais,sanssortir du sujet proposépar la reine, vous raconter une qu'on voudrait.Dès ce momentil fut arrêté pour le service des nonnes.
histoirequi vous prouvera combienl'erreur de ces personnes est gros- L'intendantlui prescrivitce qu'il avaità faire, et le laissadansle jardin.
sière. Monrécit ne sera pas long. La nouvelledu nouveau jardinier fut bientôt sue de toutes lesreli-
gieuses.Elles allaientsouventle voir travailler, et prenaientplaisir à lui
tenir milleproposextravagants,comme il arrive qu'on fait aux muets.
11y a, dans notre pays, un monastèrede fillesqui futautrefoiscélèbre Ellesse gênaientd'autant moins, qu'elles étaient éloignéesde soupçon-
par sa sainteté.Il n'y a pas encorelongtemps qu il n'était composéque ner qu'il pût les entendre.L'abbesse,s'imaginantqu'il n'était pas plus à
de huit religieuses,sansy comprendremadamel'abbesse.Elles avaient craindredu nerf viril, que dela langue, ne s'en mettait guère en peine :
alors un très-beau jardin et un très-bon jardinier. Il prit fantaisie un Mazetavait trop bienjoué son personnagepour ne pas paraître un sot
beau matin à ce jardinier de les quitter, sous prétexte que les gages accompli,auxyeux de toutesles religieuses,espérantd'endissuaderquel-
lui donnait n'étaient pas assezforts. Il va donc trouver leur inten- ques-unes,lorsqu'il en trouverait l'occasion. Elle se présenta d'elle-
3u'on
ant, demandeson compte,et s'en retourne au village de Lamporc- même.Unjour qu'il avait beaucouptravaillé et qu'il s'était couchésur
lui
chio, sa patrie. Ason arrivée,tous les paysans, ses voisins, allèrent le un gazonpour se reposer, deuxjeunesnonnains,qui se promenaientet
voir, et entre autresun jeunedrôlenommé Mazct,fort, robuste, et assez passaientdevantlui, s'arrêtèrentpour le regarder. 11les aperçut, maisil
bien fait de sa personne pour un hommede village,qui lui demandaoù lit semblantde dormir.Les deux poulettesle couvaientdes yeux. Si je
il avaitdemeuré pendantla longueabsencequ'il availfaite. Nulo, c'était croyais, dit la plus hardie, que lu fussesdiscrète,je te ferais part d'une
le nomdu vieux jardinier, lui répondit qu'il avait passé toul ce temps idée qui m'est venue plusieursfois dans l'esprit, el dontassurémenttu
chezdesnonnes.Et à quoivous occupaient-elles?reprit Mazct.—Acul- pourrais, aussibien que moi, faire ton profit. — Parle en toute sûreté,
tiver un beau et grand jardin qu'elles ont ; à leur porter du bois, que je te prometsmi secret inviolable.— Je ne sais, reprit alors la petite
j'étais obligéd'aller couper dans la forêt ; à puiser de l'eau, et à nulle effrontée,si tu as jamaisréfléchisur la contrainteoù nousvivonsdans
autres travauxde cettenature. Maisces damesme donnaientde si petits cette maison: aucun hommene peut y entrer, à l'exceptionde notre
gages, que je pouvais à peine payer les souliers que j'usais. Le pire, vieuxintendantet de ce muet. J'ai entendudire à plusieurs femmesdu
c'est qu'elles sonttoutesjeunes et turbulentesen diable: il n'est JUSpos- nionde.qnisont venues nous voir, que tous les plaisirsde la terre ne
sible de jamais rienfaire à leur gré; ellesont pensévingt fois me faire doiventêtre comptés pour rien, lorsqu'on les compareà celui que la
perdre la tête : c'était à qui me commanderait.Metscecien cet endroit, femmegoûte avec l'homme. Il m'est plusieurs fois entré dans 1 esprit
me disaitl'une, lorsque je paraissaisou jardin ; non, mets-le là, me di- d'en faire l'épreuve avec cet imbécile, au défaut d'un autre, taebon
sait l'autre : une troisièmem'ôtait la houe des mains, en disant, cecine muet est précisément l'homme qu'il faut pour cette expérience; quand
va pas bien. Bref, ellesme faisaient si fort enrager, que d'impatienceje mêmeil s y refuserait,et qu'il voudraitnous trahir, il sera secretmalgré
«uiillaisquelquefoisla besogneet sorlais du jardin. Las de toutes ces lui. Il est jeune, bien fait et parait assezvigoureuxpour être en état de
tracasseries,et d'ailleurs mal payé de mes travaux, je n'ai plus voulu nous satisfairel'une et l'autre. Voissitu veuxque nousfassionscet essai.
les servir. Leur hommed'affairesm'a fait promettre de leur envoyer —Granddieu! que dites-vouslà, ma soeur?s écrial'autre nonnain.Ou-
quelqu'un pour me remplacer; maisla place est trop mauvaisepour que bliez-vousque nous avonsfait voeude chasteté?— Non; mais combien
je m'avise de la proposerà qui que ce soit. d'autre voeuxnefait-onpas touslesjours, sansqu'on en exécuteun seul?
Cesdernières paroles du bonhommeNuto firent naître à Mazetle —Vousavezraison, ma soeur; maissinous devenionsgrosses ! — C'est
désir d'aller offrir ses servicesà ces nonnains.L'argent n'était pas cei s'alarmer avantle temps, et prévoir les malheursde trop loin. Si celui-
qui le touchait; il avaitd'autres vues, et il ne doutait pas qu'il ne vint:• là arrivait, noue prendrionsalors des mesures pour nous en tirer, et
a boutde les remplir. Quoiqu'ilbrûlât d'envie d'y être déjà, il crut de- nous trouverionsdes moyenspour le tenir cache. Après cette réponse,
voir cacher sondesseinà Nuto; c'est pourquoiil lui répondit, qu'il avaitt sa compagne,qui, maigre>sescraintes,brûlait déjà d'envie d'éprouver
Lien fait de quitter ce monastère; on n'a jamais fini avecdes femmes; quel animal c'était que l'homme, se contentade lui demandercomment
ajouta-t-il; quel homme pourraity tenir ? Autantvaudrait demeureravec elle s y prendraientpour n être pas aperçues,yue celane t inquiètepas»
des diables qu'avec desnonnes , c'est beaucoupsi de sept foisune, elles réponditla première : commec est l'heure de midi, je suis presquecer-
saventce qu'ellesveulent. taine quetoutes nos soeursreposentactuellement; mais,pour mieuxnous?
A peineest-ilsorti de chez le voisin,qu'il commenceà s'occuperdes en assurer, parcouronsle jardin, pour voir s'il n'y a personne. Rienne
moyensde mettre son projet à exécution.Lestravaux n'étaient p«<ce nousempêcheraensuitede prendrecet hommepar la main, et de le con-
qui l'inquiétait; il se sentaittrès en état de s'en acquitter ; pour le:-ga- duiredansce cabinet qui lui sert àse mettre à couvertde la pluie. Tan-
ges, il s embarrassaitpeu de leur modicité: son unique crainte était die quel'une sera dedansaveclui, l'autre fera sentinellesur la porte. Il
doncde n'être pas accepté,à causede sa grande jeunesse. Cetteidéele est si sot, qu'il se tiendra volontiersdansla postureque nous voudrons.
tourmentait;maisà forcede réfléchir, il s'avisa d'un expédientqui lui Je me chargede le mettreau fait, s'il n'y est déjà.
réussit. Le monastère,dit-il en lui-même, est éloigné d'ici ; personne Mazetentendait celte édifianteconversation,et sentait l'eau lui venir
ne m'y connaît; tâchons de contrefairele muet; à coup sûr j'y serai déjà à la bouche. Il les aurait volontiersprévenues; mais pour ne pas
reçu, si je saisbien jouer mon rôle. Le voilà qu'il met aussitôtune pio- manquer sa proie, il crut devoirles laisser faire, et attendre qu'elles le
che et une cognéesur ses épaules,et qu'il prend le chemin du monas- prissentpar la main.
tère. Il entre dansla cour, où il rencontreheureusementl'hommed'af- Les religieusess'étant assurées qu'il n'y avaitpersonnequ'elles
faires. 11l'aborde, et le prie, par des signes de muet, de lui donnerà dansledeux_ jardin, et qu'onne pouvaitles voir, allèrent rejoindrele jardinier.
* .manger pour l'amour de Dieu, lui faisant entendre que s'il avait à lui Cellequi avait commencéle propos,s'approchede lui et l'éveille.Mazet
fcirefendredu bois ou à l'employerà a^relqu'autreouvrage,il ne de- se lève.La nonnettele prendpjtrl^main, et tout en le caressast,le mènç
CONTES DE BOCCACE. 41

roit à la petite cabane, où il la suit en riant et faisantle niais. Là, le |


rôle sansse faire prier, satisfitles désirs de la pucelleavecassez<l'a-
ressèpourprévenir son embarras,sans pourtant se déceler.Celle-ci sa-
NOUVELLE n.
isfaite fitplace à sa compagne.Mazetjouaégalementbiensonrôle avec
e nouveaupersonnage: et commeon n'est ni honteux ni timideavec
;eux qu'on croit imbéciles, elles voulurentl'unes'il et l'autre, avant de
iuitter le muet, éprouver,par plusieursreprises, étaitbon cavalier, Netouchezpointa larein*.
[tellesen demeurèrenttoutesdeuxconvaincues. Depuiscetheureux mo-
hent, leur conversation ne roulait sur le plaisirqu'ongoûteentreles
que à soutenir
brasd'un homme,et elles s'accordaient que ce plaisirétaitcent La nouvellede Philostratefit tantôt rire et tantôt rougir lesdamesqui
[oisau-dessusdel'idée qu'elles s'en étaient faite. Je vouslaisseà penser, l'écoutaient. Quand elle fut finie,la reine ordonnaà madamePampinée
d'aprèscela, si ellesretournèrent le
souventdans petit cabinet, et sielles de raconter lasienne. Cetteaimablepersonne, prenant un visageriant,
surentprendre le temps et l'heure convenablespour aller s'amuseravec commençaen ces termes :
|è bonmuet. Uy a des hommessi mal avisés,que, pour montrer qu'ils ont de la
i Cependantil arriva qu'un jour une deleurs compagnesles aperçut de ils l'exercent jusque dansleschosesqui leur sont nuisibles.
i fenêtre,folâtrer avec et lelui suivredans la petite cabane. Ellele fit Isne saventrien dissimuler,et croient leur honneurintéresséà venger
fénétration,
lêmeremarquerà deux autres religieusesqui étaientdans sa chambre, le plus léger des outragesqu'on leur fait. Qu'arrive-t-il? Ils ne font le
e trio jaloux résolut d'abord d'avertir l'abbesse; mais ensuite elles plus souventqu'accroîtreleur honteet leur déshonneur.C'estune vérité
hangèrentd'avis.Elles en parlèrent aux deux coupables,et s'étant ac- que je me proposede faire sentir, par l'exemple du contraire,en vous
ordèesensemble,elles partagèrentle péché, etjouirent, commeles deux racontantla ruse d'un hommequi ne le cédaiten rien à Mazetdu côtéde
titres, des faveursde Mazet. l'esprit, puisqu'ilfut plus lin qu'un roi, qui cependant l'était beaucoup
11ne restait plus que trois religieusesqui n'eussent de
point part au lui-même.
le
:âtcau; mais avecle temps elles grossirent petit troupeau du muet,
jueldébrideurde nonnes, dira-t-on sans doute1 patience; ou n'est pas
encoreau bout de.ses exploits. A l'exemplede sesprédécesseurs,Agiluf,roi des Lombards,fit de la
Madame1abbesscne se doutait nullementde ce qui se pissait. Les ville \ de Paviela capitalede son royaume et le lieu de sa résidence.Il
eunespoulettes,qui étaientsous direction, sa avaientd'autantmoinsde a
avait épousé Teudelingue, veuve de Vetari, son prédécesseur,femme
icineà lui cacherleurs intrigues avec le coq-jardinier,qu'elles étaient ééclairée,sage, affable,d'une rare beauté, mais malheureuseen amants.
l'intelligence,et toutes égalementcoupables.Unjour qu'elle;;e prome- {Aprèsque son secondmari eut, par sa bonneconduiteet la sagessede son
tait seule dansle jardin, par un grand chaud,elletrouvaMazotqui dor- aadministration,rétabli les alfairesde Lombardie,et rendu son royaume
naît, couché,à l'ombre d'un amandier. 11 avait assez travailléla nuit, jparfaitementtranquilleet florissant,un palefrenierde son.écurieen devint
îottravoir peu de choseà faire pendantle jour. Quelques-unesdes sul- (éperdumentamoureux.C'étaitun hommede bonnemine, bien lait de sa
ânes de son sérail se trouvaientdans leur tempscrilique, et,il y avait personne, j et taillé à peu près commele roi. Sa naissance était obscure,
>cude tempsqu'il avait donné aux autres leur ration. Il étaiten che- i
maisassezbonne pour la placequ'il occupaitdansles écuriesde la reine.
nise, à causede la grande chaleur, el le ventla lui avaitlevéeau point La 1 bassessede son état ne l'empêchaitpas d'avoirdu bonsens et de rai-
pf il était presquetoul découvert,depuis de les cuisses jusqu'à l'estomac. A -sonner. Il sentait la distanceimmensequ'il y avaitdu trôneà l'écurie, et
;ette vue, la mère abbessesent l'aiguillon la chair se réveiller,et elle le j danger qu'il courait, si l'on venaità découvrirsa passion.Aussise
succombeà la tentation, commel'avaient fait sesnonnains.Elic tourne i
donna-t-ilbiende garde d'en parler à personne; à peineosait-ilfixerses
de tous côtés,et n'apercevantni n'entendantpersonne,elleéveille iregards sur la princesse, de peur qu'ils ne trahissent sessentiments.
zet le mènedansson appartement.Dieusait commeelle en fut con- iQuelquepeu d'espoir qu'il eût de jamaissatisfairesesdésirs, il nelaissait
et
ite1Elle l'y garda plusieursjours, malgréque les religieusesse plai- pas de s'anplaudird'avoirsi bien placé son amour. Il rendait à la reine
issenl grandementde ce que ce rustre ne venait plus labourerleur tousles petits soins qui dépendaientde sa profession; il était beaucoup
din. Après l'avoir fait bien manger, bienboire, bien travailler,elle le plus attentifque sescamaradesà fairetout ce qu'il jugeait lui être agréa-
lâcha; mais dansl'intention de le rappelerdans peu de temps.Comme ble. Aussiavail-il la satisfactionde voir que, lorsqu'elle voulaitaller aV
commèreaimaitle jeu qu'elle lui faisaitjouer, elle rognaitpar là la cheval, ellemontait de préférence celui qu'il avait pansé. Le palefrenier
rtion des autres; car ce bon jardinier, tout vigoureuxqu'il était, ne étaitextrêmementflattéde cette espècede faveur, et abandonnaitl'élrier
uvait plus les satisfairetoutes; il compritmêmeque s'il continuaiten- le plus lard qu'il pouvait, afin de se ménagerle plaisirde toucher le
re le train qu'il menait, il s'en trouveraittrès-mal. Une nuit étant pied ou les jupes de la reine; ce qui lui causaitune grandejoie. Cepen-
mecouché avecl'abbesse,qui lui demandaitplus qu'il ne pouvaitdon- dant, commeil voyaitpeu d'apparencede pouvoir jamaiscontentersa-
ir. Madame,lui dit-il, en rompant tout à coup le silence,je sais qu'un passion,il lit tout ce qu il put pour s'en guérir. Maisle plus souvent,
iq peut suffireà dix poules; maisdifficilementdix hommespeuvent-ils moinsun amanta sujet d'espérer, plusson amours'irrite et s'enflamme-
iflireà une femme. Commentvoulez-vousdoncqueje fasse, moi, qui c'est précisémentce qu'éprouva ie malheureuxpalefrenier. C'étaitpour
i ai neuf à contenter? Je n'y saurais plus tenir, madame: mettez-y lui le pluscruel des tourmentsde renfermerses feux au dedansde lui-
•dre,je vousprie, ou donnez-moimon congé. même. Ne pouvantvenir à boutde les étouffer,il résolut de se donner
L'abbessefaillit à se trouver mal d'étonnement. Que veut dire tout la mort, pour mettre finà sespeines; mais de telle sorte qu'on imaginât
eci,lui dit-elle? Je te croyaismuet. Je l'étais en effet,réponditMazct, nue l'amourqu'il avaitpour la reinel'avait porté à cette dure extrémité,
..,onpas de naissance,à la vérité, mais par la suite d'unemaladiequi mei Avantde mettreson noir projet à exécution,il crut devoircherchertous
Itêtc
;;;iBtperdrela parole. Je viens de la recouvrertout à l'heure, et j'en rendsi les movenspossiblespour contenterses'désirseu tout ou en partie. Com=
rigrâce.an Seigneur.L'abbesse crut qu'il disaitvrai, ou feignitd'en être! ment s'y prendre? La chosen'était pas aisée. Déclarer son amour à la
: elle lui demandace qu'il voulaitdire avecses neuffemmesàt reine, c'eût élé une extravagancequi n'aurait aboutiqu'à le perdre,sans
itenler.Mazelluiracontatout ce qui s'était passé.La damevoyantques aucuneespècede consolation.Lui écrire n'aurait pas élé plus sage. L'a-
i religieusesn'étaientpasplus sages qu'elle, et se doutantbien qu'elles 3 mourest inventif: il lui suggéraun stralagèmepour coucheravecelle,
gnoraient pas non plus son intrigue avec ou
Mazet, qu'elles la sau- - au d'être surpris et de perdre une vie, dont il avaitfait d'avance
risque
enl tôt ou lard, prit le parti de se concilieravecelles, pour pouvoir r le sacrifice.Sachantque le roi ne couchait pas toutes les nuils avec la
rder ce bon jardinier, sans causer de scandale.Elleles fit appeler, • reine, il formale projet hardi d'aller une fois prendre sa place. Afin de
utes lui avouèrent de bonne foi ce qu'ellesne pouvaientplus ca-- mieuxréussir, il voulutvoir, avant tout, par lui-même,dans quel accou-
lui
er. L'abbessefut la première à rire de l'aventure. Elles délibérèrent t trementet de quelle manière il allait la trouver. Pourcet effet,il se
lanimemcutqu'on ferait accroire aux voisinset aux autres personnes s cachaplusieursfois, la nuit, dans une grande salle du palais, quisépa-
i fréquentaientleur église, que, par le secoursde leurs prières et less rait l'appartementdu roi de celui dela reine. Il vit ce prince sortir de
jrites du saint, sous les auspicesduquel était fondéleur monastère, ', son appartement,affublé d'un grand manteau,tenant une bougied'une
izet avait recouvréla parole. L'hommed'affairesétait mort depuis s main, et de l'autre une baguette, aller droit à la chambreà coucher de
telquesjours. Elles sa à
donnèrent place Mazet, prirent e t des arrange- - sa femme: il le vit ensuitefrapper,sansmot dire, un ou deuxcoups à la
ons pour coucheraveclui chacuneà son tour, avec promessetoutefois is porte avecla petite baguette; après quoi la porte s'ouvrait aussitôt.Il
s le ménager, dans lavue de le conserverplus longtemps.Mazets'ac-- remarquaqu'une des femmesde la reine lui avaitouvertet pris la bougie,
iiittaau mieux sa tâche. Il en naquit plusieursmoinillons; mais laa de la main.Il attendit qu'il sorti pour savoirl'heure à laquelleil re-
de fût
tose fut tenuesi secrète, qu'on ne le sut dansle mondeque longtemps is tournaitdansson appartement.
la de
près mort l'abbesse, et après que Mazet, déjà vieux, pris le eut le Quandil s'est bienmis au fait du rôle nocturne du monarque,il ne
arii de s'en retourner chez lui chargé de bien. Cettehistoirefit alors 's songe plusqu'à le jouer à son tour. Il trouvemoyen de se procurer tint
eaucoupde bruit. On ne parlait que du jardinier parvenu,qui, après is manteauà peu près semblableà celui du roi;, il se munit d'une bougie
Irsundéeyoir passésa jeunesse de la manièrela plus agréable,sortit très-riche te et d'une petitebaguette; et après avoirpris là précautionde se bienla-
..;4 une maisonoù il était entré presquetout nu. C'estainsi que le B- ver, bien parfumer,pour ne pas sentir le palefrenier,et ne pas faire aper-
cielré-
compenseceux qui bêchentet arrosent infatigablementle jardin altéré cé cevoirla reine de la tromperie,il se cachaun soir dansla gr".ndesalle.
4despauvresnonuair* Lorsqu'ilcompritque tout le mondedormait, il crut qu'il était tempsde
satisfairesesdésirs, on de courirà nue mort certainequ'il désiraitsubir
avecéclat.U fait du feu avecun fusil qu il portait sur lui; allume sa
G
42 CONTES DE BOCCACE.

bougie, s'enveloppedu manteau, et va frapper deux petitscoups à la plus, s'il ne veut perdre la viedans les supplices.Aprèsces mots, il orJî
de la chambrede sa souveraine.Une femmelui ouvre, prend sa donnaâ toutle mondede se retirer. «
Eorle les
ougie, yeux à demi fermés de sommeil, e t lui de gagnerle lit de la Unautre que lui eût peut-être mis tousles palefreniers dansles fers» „
reine qui dormaitdéjà. Il se couchesans cérémonieà colé d'elle, et la et les torturespour découvrirle coupable,maisil n'eût fait par là qui>lJ
entreses bras, sanslui dire un seul mot, mais nonsans lui faire découvrirce que tout homme, et surtout un roi, a intérêt de tenir se-S
u plaisir. La reine, ne se doutantde rien, crut que son mari avail de cret. U se serait vengé sans doute; maisil eût, à coup sûr, humiliésa ' ^v
5rend
l'humeur; car dansles momentsde chagrinil ne parlaitpoint, et souf- femme,et iiugmenléson propre déshonneur. '
frait avecpeinequ'on lui parlât. Ala faveurde cesilence,le palefrenier Tout le mondefut surprisdes parolesdu roi, et cherchaa en démêlet-^v ^
'
jouit à plusieursreprisesde la dame,étonnéede ce que la mauvaisehu- le sens.U n'y eut que le rusé palefrenierqui compritl'énigme.Il eut h '
meurdu roi devenaitsi bonnepourelle. Celafait, quoiqu'ileûtbien de la prudencede ne l'expliquerà personnetant qu'Agilufvécut, et il profit!
peine à s'arracher de ce bon lit, mais craignant que s'il demeuraitda- de l'avis qu'il avait reçu, en ne s'exposantplus au dangerqu'il avait'.-'!
vantagele plaisirne se changeâten douleur, cetamanttémérairese leva, couru. j
reprit son manteau,sa bougie,el alla promptementet sansbruit se cou-
cher dans le sien. Quel bonheur, disait-ilen lui-même,de n'avoi, été
aperçu de ni qui que ce soit, de n'avoir point été reconnude la femmede'
chambre, de la reine elle-même!quelsplaisirs! quelle bellefemme
quelle peau! que ce lit-ci est dur, désagréableen comparaison!
. A peinefut-il sorti de chez la reine, que le roi, qui s'étaitéveillé NOUVELLE IIL g
pendantla nuit, sans pouvoirse rendormir, et voulantmettreà profit
son insomnie,alla trouver sa femme, fort surprise de cette nouvelle Laconfession«mouretue.
visite. S'étant mis au lit, et l'ayant saluée de la bonne façon: Quelle J
nouveauté,sire, luidit-elledansson étonnement,il n'y a qu'un moment
que voussortez d'ici. Vousvous en êtes donnémême plus que de cou- ,.
tume, et vous revenezencoreà la chargei'ménagezun peu voire santé, MadamePampinéeayant cessé de parler, chacunse mit à louer la;
qui m'est plus chère que le nouveauplaisir que vouspourriezmedon- hardiesseet la rusedu palefrenier.Ondonna aussides élogesà la pru-l
ner. dence d'Agiluf, et Vonaurait peut-être poussébeaucoupplusloin les;
Cesparoles furentun coup de foudre pour le monarque. 11 comprit commentaires,si la reine ne se fut tournéeversmadamePliilomènepour;
dans l'instant que sa femmeavait été trompée, cl qu'un audacieuxavait lui commanderde dire sa nouvelle.Cettedame obéit sur-le-champ,et'
ainsi:
pris sa place auprèsd'elle. Maispuisqu'ellene s'en était pointaperçue, s'exprimaMondesseinest de vousrégaler d'un joli tour, joué à un célèbrereli-
non plusque la femmede chambre, qui avail témoignéquelqueétonne-
menten ouvrantla portepour la secondefois, il crut, en homme pru- bonne gieuxpar une des plus belles femmesde notre pays. Lerécit de cette
dent, devoirfeindred'êlre déjà venu. Unétourdil'aurait sansdoute dé- plaisanterievousfera d'autantplus de plaisir,messieurset dames,
vous convaincrade plus en plus que les moines, qui, pour l'ordi-
trompée: il jugeaqu'il était plus sage de la laisserdanssa bonne foi, qu'il se croient
poHrne pas la chagriner et l'exposerpeut-êtreà regretterun commerce naire, beaucoupplus fins que les autres hommes,ne sont que
qui ne lui avait pas déplu.Agiluf,plus troublé qu'il ne paraissaitl'être, des sols, pouretladeplupart, il n'y en a pas un parmi eux qui ne croieavoir
se contentadonc de lui' demanderadroitement: Est-ce que vous me plus d'esprit mérite qu'un séculier : vous savez pourtant ce qui
jugez incapable,rm.dnme,de vous fairedeux visitesdans unenuit? Non, en est. Pour aux
moi, je soutiens que les moines sont inférieurs, à tous
autres honimes.Il suffit,pour en demeurer convaincu,de
assurément, lui répondit-elle,mais je m'intéressetrop à votre santé, égards, les considérerdu côté de celte bassessed'âme, qui, élouffanl en eux
pour ne pas vous prier de la ménager. Eh bien, répliqua-t-il,je suivrai toutenoble ambition, ne leur a inspiréque le désir de chercherunasile
votre conseil,et m'en retournerai,pour cette fois,sansrienexiger. Ir-
rité de I injurequ'on venaitde lui faire, il se lève, reprendsonmanteau, ou ils puissents'occuperuniquementdu soinde vivreou de s'engraisser,
et sort de la chambre,dansl'intentionde chercherle coupable.Nedou- commedes animauximmondes.L'histoire que je vais vous raconter,
tant point que ce ne fût quelqu'undu palais,il crut qu il n'avait, pour mes belles dames, achèverade vous confirmerque ces fainéants,en
le découvrir, qu'à laire la revuedes gensattachésà son service.11est qui la plus grandepartie de l'un et de l'autre sexe mettent si aveuglé-
impossible,'disait-il en soi-même,que celui qui a fait un coup si hardi ment leur confiance,sontsouvent la dupe, non-seulementdes autres
n'en soit encoretout ému ; le coeurdoit lui battre d'une force extraor- hommes,maisencorela dupe desfemmes. î
dinaire, au seul souvenirdu dangerqu'il a couru. Il prend doncsa lan-
terne, va au grand corps de logis, et visite toutesles chambres,où il Dansnotrebonnevillede Florence,où, commevoussavez,la galanteriea
trouvatout le monde dormantfort tranquillement.Il élait sur le point
de s'en retourner, quand il se souvint qu'il n'avait pas été dansla salle règne encoreplusque l'amour et la fidélité,vivait, il y a quelquesan- n
des palefreniers: il s'y rend. L'audacieux,qui avait eu l'insolencede nées, une dameque la nature avaitenrichiede ses dons lesplusprécieux.Sjl
partager sa couche, ne le vit pas plutôt entrer, qu'il se crut perdu. La Esprit, grâces, beauté,jeunesse, elle avaittout ce qui peut faire adorer '
crainte redoublales mouvementsde son coeurdéjà fort agité.Il ne dou- une femme.Je ne vousdirai pas son nom ni celui des personnesqui ;î
tait point que si le roi s'en apercevait,il ne fût immolésur-le-champ figurent danscette anecdote.Sis parents, qui vivent encore,et qui oc- I
mêmeâ sa juste colère. Cependant,voyantque le roi étail sans armes, cupentun haut rang à Florence,le trouveraientsansdoutemauvais.Je -"1
it résolutd attendrele dénomment de sa destinée,et fit semblantde dor- me contenteraide vous dire que cette dameappartenaitâ des gens de \
mir. Le roi ayant commencépar un boutsa visite, trouva les premiers qualité, maissi peu favorisésde la fortune, qu ils furent obligés de la ?
fort tranquilleset sans émotion.Il arrive aulit du coupable,et trouvant marierà un richefabricantde draps. Elleétaitsi entêtéedesa naissance,. ./.
son creurextrêmementagité : Le voici ce scélérat,dit-il en lui-même; qu'elle regarda mariage ce commehumiliant pour elle ; aussi ne put- ; ;.
mais commeil voulaitexécutersanséclat la vengeancequ'il avaitmédi- elle jamaisse résoudreà aimer sonmari. Cet hommed'ailleurs n'avait \ ":•
tée, ilse contentadelui couperavecdesciseauxune facede sescheveux, rien d'aimable; tout sonmérite se réduisaità êlrc fort riche et i bien i%
entendreson commerce.J-e mépris ou l'indifférencede sa femmepour <A
qu'on portaitfort longs'en ce temps-là, afin de pouvoirle reconnaître lui alla si loin,
le lendemainmatin. Cetteopérationfaite, il se retira dansson apparte- qu'elle résolut dene lui accorderses faveursque lors- 'j
ment. qu'elle pourrait s'en dispenser,sans en venirà une rupture ouverte,
ne
Le palefrenier,qui ne croyaitpas en être quitte â sibon marché,com- se proposant, pour se dédommager,de chercherquelqu'unqui fût plus
desonattachement.
digne {'
prit aisémentque ce n'était pas sansdesseinque leroi l'avait ainsimar- Elle ne tarda pas à trouver la personnequ'elle cherchait. Un jour en >
qué. Commeil avait l'esprit aussi rusé qu'entreprenant,il se lève un allantâ l'église,elle vit un jeune gentilhommede la ville, dontla phy- \
momentaprès, va prendredans l'écurie une paire de ciseaux, dont on siouomiela charmasi fort,
se servaitpour fairele crin aux chevaux; puisparcourantà son tour le sionfit de tels progrès,qu'elle qu'elleen devintaussitôtamoureuse.Sa pas-
lit de tousses camarades,il leur coupetout doucementlemêmecôtéde ne pouvaitreposerla nuit, quandelleavait ;i
le sans Tavoir. Pour lui, il élait parfaitementtranquille,parce £
cheveuxque le roi lui avaitcoupé, et s'en retourneà son lit sans avoir passé jour
sentiments
éveillépersonne. qu'ilignoraitles qu'il avaitfaitnaîtredansle coeurde la belle; '.'.
et la belleétait trop prudentepour oserles lui découvrirpar lettres ou ]•':
Agilufs'étantlevéde bonmalin, ordonna,avantqu'onouvrîtlesportes par l'entremised'aucunefemme,craignant,avecraison, lessuitesd'une '
du palais,que tous ses.domestiquesparussent devant lui. Dieusait s'il pareilledémarche.Commeelle élait naturellementrusée, elle trouva \,<
*fut surpris quand il vit que tous les palefreniersavaientles cheveux moyende l'en instruiresansse compromettre.
'coupés du mêmecôté.Je ne me seraispas attenduà une pareillerusede Elleavaitremarquéqu'il voyait fréquemmentun moine,qui, quoique '
|îa part du coupable,se dit-ilà lui-même.Ledrôle, quoiquede bassecon- gras et bien dodu,menaitune viefort régulière, et jouissaitde la répu-
dition,montre bien qu'il ne manque pas d'esprit; le fripon est rusé, et tationd'un saint homme.EHe pensa que ce moine pourrait servir son '
je neme dissimulepas que j'ai été pris pour dupe. Considérantqu'il ne amour,et lui fournirle moyen de parlerun jour au jeune homme.Après
pourrait le découvrirsans faire de l'éciat, et voulant d'ailleurs éviter avoirdoncrélléchisur la manièredont elle s'y prendrait, elle alla au
une vengiancequi eût compromisson honneur^ il se contentade le ré- couvent,et ayantfait appelerle religieux,ellelui témoignaun granddé-
primander et de lui faire entendre, sans.êtreentendudes autres, qu'il sir de seconfesserà lui. Lebonpère,qui, du premiercoup d'oeil,la jugea :
s'était aperçude la,ruse dont il s'était servi pour coucheravecla reine. femmede condition,l'entendit volontiers.Après lui avoir déclaré ses ;,"
Quecelui, dit-il. qui vousa tondusgarde le secret, et qu'il n'y revienne péchés,la dame lui dit qu'elle avait une confidenceà lui faire, et une
CONTES m BOCCÂGE. 43
m

grâceâ lui demander.J'ai besoin,monrévérendpère, de vos conseilset avaitdonné de l'amour; mais, pour l'enflammerdavantage.et le mieux
à
de la tendressequ'elleavaitpour lui, elle retourne confesseau
de voire secours,pour ce que j'ai à vous communiquer.Vous savezà assurer
présent quelssont mesaiparents : je vous ai égalementfaitconnaîtremon même religieux,et commencesa confessionpar les larmes.Le bon père, £
î mari; maisne je ne vous, pas dit, et je doisvous l'apprendre,qu'il m'aime attendri,lui demandes'il lui est survenuquelquenouveauchagrin. Ué-|
plus qu'il s'aime iui-même.Je ne puis rien désirer qu'il ne mele las ! mon révérend, l'ai de nouvelles plaintesà fairede voireami, de cetï
\ donneaussitôt,il est extrêmementriche, et il ne se sert de sa fortune homme maudit de Dieu, dont je vous parlai l'autre jour. Je crois, enf.
i que pour prévenirmes goûlset me rendre heureuse.Je vous.prie d'être vérilé,qu'il est né pour montourment: il né cessedé me poursuivre;et %
-;bien persuadé queje réponds à sa tendresse,commeje le dois.Monamour voudrait porter à deschosesqui m'ôtëraientâ jamaisla paix du coeur|<.;
me
: le sien. Je me regarderaiscommela plus ÎHgraleet et la confiancede revenirme jeter à vos.pieds*•— Quoi! il ContinuédejS:
égalepour le moinsdes
la plusméprisable femmes,si je songeaisseulementà la moindre rôder devantvotre maison?Plusfort qu'auparavarit,reprit la bonne dé-fe'"
chosequi pût donneratteinteà son honneur, ou blessertant soit peu sa vote: on dirait qu'il veutse vengerdes reprochesque le
je jui ai attifésde
tandis
délicatesse.Voussaurez donc, mon révérendpère, qu'unjeune homme votre part, puisqu'il passejusqu'à s,ept fois jour, qu'il né pas-
pour touteau- sait guèreplus d'une Plût au ciel encore qu'il se fût con-
J dontj'ignore l'étal et le nom, et qui me prend sansdoute auparavant.
tre que'je ne suis, m'assiègetellement, que je le trouve partout. Je ne tenté de passeret de me lorgner! maisil a eu l'effronteriede m'eùvoyer,
fenèire,dansla rue, qu'il ne s'offreaussi- par une femme, uno bourseet une ceinture, comme si je manquaisde
puisparaîtresur la porte, à la étonnée son impudence*que si la crainte de
tôt à mes yeux. Je suismême qu'il ne m'ait pas suivieici, tant ceschoses-là.J'étaissi Outréede
il estsur mespas. Il est grand, bien fait, d'assezjolie figure, et ordinai- Dieu elles égardsqueje vous doisne m'eussentretenue, je ne sais pas
rement velude noir. 11a l'air d'iîri hommede biencl de distinction,et, ce que j'aurais fait. Je mesuis modéréeuniquementpar rapport à vous,
si je ne me trompe,je crois l'avoir vu souventavec vous. Commeces qni êtes sonami; je n'ai pas même vouluen parler à qui que ce soit
sortesde démarchesexposentordinairementune honnêtefemmeà des avantde vousle faire savoir.J'avais d'abord laisséla bourseet là cein-
bruits fâcheux,quoiqu'ellen'y ait aucune part, j'avais eu d'abordenvie ture à la commissionnaire,avec prière de les lui rendra exactement;
de prier mesfrères de lui parier ; maisj'ai penséque de jeunesgmisne mais,songeanttpie ces femmescomplaisantesprennent de toute main,
peuventguères'acquitterde cessortesde leur commissions de sang-froid: ils el que celle-ciaurait fort bien pu retenir le présent en Taisantentendre
parlent ordinairementavec aigreur; on rép-nd de même; on en à votreami que je l'aurais accepté, j'ai cru devoirreprendre ces bijoux
vient aux injures, et dés injures auxvoiesde fait. J'ai doncmieux aimé, pour vousles apporter. Les voilai Je vous prie de les lui rendre*et de.
pour éviterle scandale,et prévenirtout fâcheuxévénement,m adresser lui dire enetmême s'il temps que je n'ai que faire de ses présehts ni de sa
à vous, tant parcequ'il parait être lié avec vous,que parceque vousêtes personne, que ne cessede me persécutercommeil le fait, j'en
en droit, par votre caractère, de lairè des leçons non-seulementà vos avertiraimou mari et mes frères, quoi qu'il puisse en arriver; j'aime
anus, maisà toute sorte de gens. Je votis prie doncde vouloirbienlui mieuxqu'ilreçoivequelquebonneinjure, et peul-êlre quelque Chosede
faire les reprochesqu'il mérite, et de l'engager à me laisseren repos. pis, que de m'âtlircr le moindreblâmeà son sujet; Ne ferai-je pas bien,
Qu'il s'adresseà d'autres femmes, s'il est d'humeurgalante: il y en a mon révérend père, d-.Voire prendre ce parti, si cela continue?N ai-je pas
assez,dieu merci,elil n'aura pas de peine,à en trouverqui seront llaltées raisond'être offensée? colère ne me surprendpoint, madame,lui
de recevoirses soins.Pour moi,j'en serais sincèrement l âchée ; grâces répondit religieux prenant la bourse el la ceinture, oui étaient
et le en
â Dieu,je n'ai jamaisporté mesvues de Cecôté-là.Je sais Irop ce que je d'une richesseextraordinaire: elle est sans doute juste et bien digne
doisâ mon mari, et ce queje me doisà moi-même. d'une femmehonnêteel vertueuse.Je lui lisdes reprochesl'autre jour,
Après ces mots, elle baissala têle, comme si elle eût eu enviede 'cl il me promit d'abandonnerses poursuites; mais puisque,malgré ma
pleurer. réprimande,il ne cessede rôder continuellementautour de votre mai-
Lereligieuxcompritd'abord, par le portraitqu'ellelui fit du person- sson, et qu'il a l'audacede vousenvoyerdes cadeaux,je vous prometsde
nage, que c'étaitdeson amidont il s'agissait.Il loua beaucouples senti- le 1 lancerd'unesi bonnefaçon,que vousn'aurez vraisemblablement
< plaintesà me faire sur son compta. Si vous m'en croyez,vous n'en
de
plui
montsvertueuxde sa pénitente,qu'il croyaitsincères, et il lin promit de
faire ce qu'ellesouhaitait.Puis,commeil savaitqu'elleétait riche, il eut direz i rien à vosparents: ils pourraientse porter à quelque extréfitilé;
i
soindé la régaler d'un petit sermonsur l'aumône, qu'il termina, scion et vousauriezcela à vousreprocher. Ne craignez rien pour votre hon-
l'usage,par l'expressionde ses besoinscl de ceux du couvent..Aunom neur; de quelquemanièreque la chosetourne, je rendrai témoignaged*
de Dieu,reprit la dame, n'oubliezpas ce que je viensde vous dire; s'il votrevertu devantDieuet devantles hommes.
nie la chose-,dites-lui,s'il vousplaît, que c estde moi que vous la .tenez, La dameparut consoléede ce discours, et elle changea.de propos.
que je vousen fais mes plaintes,pour lui faire savoir combienje suis Comme avoir
elleconnaissaitl'avaricedu moineet cellede ses confrères,pour
offenséede sa Conduite. prétextede lui donnerde l'argent : Cesnuits dernières,lui dit-elle';
LaconfessionachevéeCll'absolutionreçue, la pénitentemit i profitt plusieursde mes parents m'ont apparu en songe,niabonnemère eiiifé
l'exhortationdu coitfesseilrsur l'aumône."liile tira de *a bourse unes autres. J'ai jugé, à l'air de tristesseetd'aflliclionquirégnaitsUrleitr vi-
bonne somme,d'argent, qu'ellelui remit, le priant,pour donnerun mo- sage, qu'ils souffraientet ne jouissaient pas encorede là présencedt
tif à sa libéralité,de dire desmesses pour le repos de l'âmede ses pa- Dieu; c'est pourquoije voudraisfoire prier pour le repos dé leur âme*
rents; aprèsquoi elle sortit duconfessionnal,et s'enretourna chezelle.. Je vousseraidonc bien obligéede dire les quarante messesde salutGré»
Quelquesjours après, le jeune homme, dont la damé était devenue > goire à leur intention, afinque le Seigneurles délivredés flammesdu,
Iet amoureuse,alla voir, à son Ordinaire,le bon religieux,qui, après luii purgatoire.Toulen disant ces mots, elle lui donnaUnepoignéed'argent;
J avoirparlé dechosesindifférentes,le prit à part pour lui reprocher, avec ; qu'ellereçut sansse faire prier. Pourl'affermirdanssesbonssentiments^
. -./ douceur, ses poursuiteset ses assiduitésprétenduesauprès de la belle3 le bon père lui rit une petite exhortation,et la congédia,après lui avoir-
,v dévote.Le gentilhomme,qui ne la connaissaitpoint, qui ne se rappelait t donnésa bénédiction.
L:Vmêmepas de l'avoirjamaisvue,et qui passaitrarementdevantsa maison, Elle ne fut pas plutôt partie, que le religieux,trop peu fin pour s*é-
:'j répondittout naturellementau moinequ'il ignorait qu'il ce voulait dire. percevoirqu'il était prispour dupe, envoyachercher son âmi; Lé jeune
[| Mais le Créduleconfesseur,sansluidonnerie tempsdes'eîcuser davantage: nomme comprit,à l'air courroucédu moine,qu'il allait apprendredès
jjj II ne voussert de rien, lui dit-il,de faire ici1hommesurpris él l'igno- nouvellesde sa maîtresse.Il l'écouta sansl'intertolnjirë,jusqu'à ce qu'il
« rant : je saisce qui éii est, et vousauriez beaule nier. Cen'est pointpar eût assezparlé pour le mettrebien au fait des internionsdela dame.II
Si des inconnusni par les voisinsque j'en aiété instruit; c'est par là dame n'y eut point de reprochesque le sot personnagelie lui fit; il en vint1
fi elle-mêthe;qui eh est désolée.Outreque toutes cesfoliesne vouscon- même, dansson emportement,jusqu'auxinjures. Vousm'avièi solennel-
II viennent pas du tout, je vousavertisque vousii'éh retirerezaucunfruit ; lemenl promisde ue plus persécutercette femme,-el Vousavezl'èffrOii-
cette femmeest la vertu et la s.igèssémême;.ainsi,je vous jiric de la terie de lui envoyerdes présentsI ellelés a rejetësavecindignation;Moil
H
M laisseren paix, pôùt-voirehonneuret pour lé sien.Lejeune hommevou- je lui ai envoyédes présentsI répond alorsle gentilhomme;qui voulait
— Oui,et vousle tue-
U lut se défendreencore; en disant qu'elle l'avait sans doute pris pour un tirer du religieuxde plusgrandséclaircissements.
}-Mautre. — Tout ce qliê votispouvezalléguerest inutile, vous dis-je; elle rez inutilenicHt,car elle me lesa remis pour votisleàrendre,-iiidnstre
il vous a trop bien dépeintpour que ce lié soit pds dé vous qu'elle ait mie vous êtes. Tenez,les voilà,lesreconnaissez-vons? Je n'ai plus rien à
m parlé. en
dire, répondit-il feignant d'être confus et humilié ; je reconnaismes
]M L*jeune gentilhomme,plus déniaiséque ie bon père, comprit qu'il y torts ; et, puisquecelte dameest si sauvage; inflexible,je vousdonne si
avait du mystèredansces reproches,qu il ne méritait pas. Il fit alors pour cette fois ma paroled'honneur de la laissertranquille. Alors le
;,|| semblantd avoirune espècede honte, et promit dé ne donnerà l'avenir moinelui remit bêtementla bourseet la ceinture;eu l'exhortantà tenir
Il
fi aucun sujet de plainte.A pèinèeut-ilquille le religieux,qu'il alla passer sa promesseplus religieusementqu'il n'avait fait. Le jeune hommelit'1
devantlà maisonde la femmedû fabricant; elle étaità la fenêtre, pour promitde se mieuxconduire,et se retirafort contentd'avoirneçudes as-
I veur
-| n euts'il passerait. Aussitôtqu'ellele vit venir, elle iiè doutapoint qu'il surancesde l'amourde sa maîtresse. Ce présent lui fit d'autant plus de
-,;,?- compris le sens de ce qu'elleavait dit au moine, et la joie la plus plaisir,qu'il y avaitpour devisesur laceinture.Aimez-moicommeje voua
;K vm éclatasur son visage.Le gentilhomme,qui fixa, en passant, ses re- aime. Il alla incontinentse poster dansun lieu d'Oùil'put l'airevoirà là
gardssur elle, voyantque l'amour et le plaisir étaient peints dansles damequ'il avaitreçu son beau présent.La belle fut enchantéed'appren-
siens, demeuraconvaincude la vérité de sa conjecturé.Depuisce jour, dre quelle avait affaireà un amoureuxintelligent.Elleeut une joie infi-
- il
passaitet repassaitdanscette rue, à la grande satisfactionde la dame, nie de ce que son intrigueétaiten bontrain et ne soupiraitplus qu'après
j qui, par ses regards et par ses gestes, le"confirmade plus en plus dans une absencede sonmari pour se trouverau combledé sesdésirs.
sa premièreopinion. Elle n'attenditpas longtempscelte absencetantdésirée.Peu de jours
| La belle, non moins pénétrante,ne tarda pas à s'apwcevoirqu'ellelui après,le fabricantde draps fut obligéd'aller à Gênespour les affairesde
'- CONTES DE BOCCACE.
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son commerce. Il ne fut pas plutôt parti, que sa femmealla trouver son fenêtre par l'arbre qu'on lui avait indiqué. La belle, qui ne donnaitde pas,
confesseur, et lui dit, après plusieurs doléances: Je reviens, mon révé- commeil est aisé de le comprendre, mais qui brûlait d'impatience le,
rend père, pour vous dire que je n'y peux plus tenir. Il faudra que j'é- voir arriver, le reçut à bras ouverts. Après s'être témoigné et prouvé
clate, quoi qu'il en arrive, malgré tout ce ôue je vous ai promis. Sachez mutuellement leur tendresse,sans ils rirent et s'amusèrent beaucoup de la
ce simplicité du religieux, qui, s'en douter, avait si bien servi leur'
que votre ami est un vrai démon incarné. Vous n'imagineriezjamais ne amour. Ils firent égalementplusieurs plaisanteriesau sujet du mari, et
qu'il m'a fait ce matin même, avant que le jour ne parût? N'a-t-il Il a su, je
sais comment, que mon mari était parti hier pour Gênes. pas eu prirent, avant de se séparer, des mesuresmirent pour se revoir, sans avoir plus-
l'insolence d'entrer dans notre jardin, de monter sur un arbre qui donne besoin de l'entremise du confesseur. Ils tant de prudence dans
vis-à-visma chambre, et d'ouvrir ma fenêtre? U était sur le point d'en- leur intrigue, qu'ils eurent le secret de se voir fréquemment,et même
découverts.
trer, lorsque, éveillée par le bruit, je me suis levée pour voir ce que de coucher plusieurs fois ensemble, sansêtre
c'était. J'allais crier au voleur, quand ce malheureux ma dit sonnom et
m'a conjurée, pour l'amour de Dieuet par considérationpour vous, de
ne faire aueun éclat, el de lui donner le temps de se retirer. Je me suis
donc contentée, purement par égard pour vous, de refermer la fenêtre,
et il s'est sans doute enfui, puisque depuis ce momentje n'ai plus rien
entendu. Je vous demande à présent, mon père, si je dois souffrir des NOUVELLE IV.
outrages de cette nature 1 Je n'en ferai rien, je vous assure, et n'en il
sera pas quitte à si bon marché que les autres fois. J'ai élé trop patiente
jusqu'à présent par condescendancepour vous, qui êtes son ami ; >itc'est ut chemin dapandU.
sans doute ce qui l'a si fort enhardi à m'outrager à ce point. Si vousm'a-
viez laissé suivre mon premier dessein, cela ne serait point arrivé. Mais, '
madame, répondit le bon père tout confus, êtes-vous bien assurée que ce MadamePhiloméne n'eut pas plutôt achevé de parier, que Dionéose '
soit lui? Wel'auriez-vous pas pris pour un autre? Dieuvous bénisse, mit à louer la supercherie ingénieuse de la dame, et la manière dont
mon père, je sais trop le distinguerpour m'être méprise, quand il ne se elle venait d'être racontée. Après cela, la reine se tournant du côté de
serait pas nommélui-même.Je ne puis disconvenirque ce ne soit là une Pamphile : C'est à votre tour de parler, lui dit-elle; tâchez, je vous
hardiesse des plus criminelles. Vousavez très-bien fait de lui fermer la prie, que l'hisloire que vous allez nous conter soit aussi plaisanteque '
fenêtre au nez, et de n'avoir pas voulu seconder son daranableprojet. Je celle-là. Je ferai de mon mieux, madame, répondit-il, pour vous con-
ne saurais donner trop de louanges à votre vertu ; mais puisque Dieu a tenter ; et il commençaainsi :
sauvévotre honneurdu naufrage, et que vous avez par deuxfois déféré à Il y a beaucoup de gens qui, désirant d'aller au ciel, ne font le plus
mes conseils,je me flatteque vousvoudrezbien mettre le combleà votre souvent que le procurer aux autres ; c'est ce qui arriva il n'y a pas
soumission en suivant encore,celui queje vais vous donner. Permettez longtemps à un de nos compatriotes, commevous allezl'entendre.
je lui parle encore, avant d'informervos parents de son impudence,
eut-être serai-je assezheureux peur l'engager à vaincre sa brutale pas-
?ue
sion. Si je ne réussis pas à le rendre sage, a la bonneheure ; vous ferez J'ai ouï dire qH'il [demeurait autrefois, [auprès du couvent de Saiut-
alors toul ce qu'il vous plaira. J'y — consens encore, mon père, puisque Brancasse, un bon et riche particulier, nommé Pucio de llinieri. Cet
vous le désirez ; maisje vous proteste que c'est pour la dernière lois que homme ayant donné dans la dévotion la plus outrée, se lit affilier à
vous porterai des plaintes à ce sujet. Et en disant ces motsellese relira l'ordre de Saint-François, sous le nom de frère Pucio. Commeil n'avait
Î'e
irusquement en faisant la fâchée.
A fut-elle l'amant arriva savoir s'il aurait pour toute charge qu'une femmeet un domestique à nourrir, et qu'il
_ peino sortie, que pour n'y était d'ailleurs fort son aise, il avait tout son temps à lui pour se li-
à
rien de nouveau sur le tapis. Le moine le prit en particulier, pour lui vrer aux exercicesspirituels. Aussine bougeait-il point de l'église; et
dire mille injures plus fortes les unes que les attires, sur son manque parce qu'il était simpleet peu instruit, toute sa dévotion consistaità ré-
d'honneur et de foi. Le jeune homme, accoutuméaux reproches du zélé citer ses patenôtres, à aller aux sermons, et â entendre plusieurs messes.
confesseur, s'en inquiétait fort peu; il le laissait dire et attendait avec U jeûnait presque tous les jours, et se donnait si souventla discipline,
grande impatience une explicationplus claire. 11lâchait, par sa surprise qu'on le croyait de la confrérie des bâlieurs : c'était le bruit public dans
et son maintien curieux, de le mellre dans le cas de parler le premier. son quartier.
Voyant qu'il n'en pouvait venir à bout : Qu'ai-je donc fait, lui dit-il, Sa femme, nomméeIsabelle, était jolie, fraîche commeune rose, bien
mon père, pour exciter si fort voire courroux? Ne dirait-on pas, à vous et n'avait guère plus de vingt-huit ans. Elle ne se trouvaitpas
c'esl moi ai crucifié Jésus-Christ? — Oui, malheureux, potelée,
bien de la dévotionde frère Pucio ; car il lui faisait souventfaire des
entendre, que qui
vous l'avez crucifiépar vosdésirs impudiques... Maisvoyezie sang-froid abstinences un peu longues et peu supportablesà une femme de son
de ce scélérat1on dirait, à le voir, qu'il est blanc commeneige, ou qu'il âge. Quand elle avait envie de dormir, ou plutôt de passer un moment
a perdu le souvenir de ses crimes, comme s'il y avait plusieurs années agréable avec lui, le bonhomme ne l'entretenait que des sermons du
qu il les eût commis! Avez-vousoublié,monstre infernal, l'injure atroce frère Nartaise, ou des lamentations de la Madeleine,ou d'autres choses
que vous avez faite celte nuit à la femmedu —
monde la plus honnête? Où semblables, ce qui ne faisait pas le compte de la dame.
etiez-vousce matin avant le jour? Parlez. J'étais chez moi, dans mon Un moine nommé dom Félix, conventuel de Saint-Br&ucasse,arriva
lit. — Dans votre lil I il n'a pas tenu à vous, impudique, que vous ne alors de Paris, où il s'était rendu pour assisterâ un chapitie général de
soyez entré dans celuid'un autre. Je vois, ditalors —
le jeune homme,qu'on son ordre. Cemoine était jeune, bien fait, plein d'esprit et de savoir.
a pris soin de vous instruire de bonneheure. Celaest vrai ; mais vous Frère Pucio fit connaissanceavec lui. Us furent bientôtliés de la plus
éliez-vousbonnement imaginé, parce que le mari est absent, que cette étroite amitié, parce que le moine le satisfaisaitsur tous les doutes qu'il
honnête femmeallait vousrecevoir à bras ouverts? Grandsdieux ! est-il lui proposait, et qu'il lui paraissait aussi pieux qu'éclairé. Notre lion
possible que mon atnj, auparavantsi honnête, soit devenu en si peu de dévot ne fit pas ae difficultédele mener chez lui, où il le régalait de
temps un coureur de nuit; qu'il entre dans les jardins ; qu'il monte sur temps en temps de quelques Louteilles de bon vin. Isabellele recevait
les arbres, pour chercher à s'introduire dans la chambre des femmes le mieux du m-vnde, par égard pour son mari. Le religieux ne put se
les plus vertueuses 1 Etes-vousdonc devenu fou, pour croire que cette défendre d'admirer la fraîcheur et l'embonpoint de cette femme, et ne
sainte personne se laisse vaincrepar vosimportunitès? Sachez que vous tarda pas à s'apercevoir de ce qui lui manquait, et, en homme charita-
êtes pour elle un sujet d'aversionet de mépris. Oui, vous êtes, j'en suis ble, il aurait bien voulu le lui procurer. La chose était difficile; mais
sûr, ee qu'elle abhorre le plus, et vous voulezl'engager à vous aimer? elle ne lui parut pas impossible.11fit longtempsparler les yeux, et s'y
Mais quand elle ne vous aurait pas fait connaîtresa répugnance pour
prit si bien, qu'il vint â bout d'inspirer à là dame le même désir dont il
vous, mes exhortations et la parole que vous m'aviezdonnéen'auraient- brûlait. Lorsqu'il s'en fut bien assuré, il trouva l'occasionde l'entretenir
elles pas dû vous retenir ? Je l'ai empêchéejusqu'à présent d'en parler à sans témoin, et la pria de répondre à son amour. Il la vit assez dis-
ses parents, qui vous auraient certainement fait un mauvaisparti ; mais posée à lui accorder ce qu'il demandait,mais en même temps très-réso-
si vouscontinuez à la harceler, je lui ai permis et mêmeconseilléde ne lue à n'accepter d'autres rendez*vousque chez elle, ne voulant paraître
plus garder aucun ménagement. Arrangez-vouslà-dessus.Je suis las de autre part aveclui. que dans sa maison : maisil n'était guère possible
vous défendre, et je serai le premier à la louer de porter plainte contre d'y consommerl'affaire, parce que Pucio n'en sortait presque pas.
vous à ses frères, si vous êtes assez aveuglepour fairede nouvellesten- Charméd'un côté d'avoir trouvé la bellesensible à son amour, et dés-
tatives auprès d'elle. espéré, de l'autre, de ne pouvoirla caresser, il ne savait commentse tirer
L'amoureux gentilhommecomprit parfaitement les intentions de la de cette situation. Lesmoinessont ingénieuxpour leurs intérêts, surtout
belle. 11calma le religieux du mieux qu'il lui fut possible. J'avoue, lui pouy ceux de la paillardise. Celui-ci s'avisa d un expédientbien singulier
dit-il', que j'ai fait une folie ; mais je vous jure que ce sera la dernière, et bien digne de l'honnêtetéd'un homme d'Eglise. Voicila tournure dia-
et que vous n'entendrez plus parler de moi par cette dame. Je rends boliquequ'il prit, pour jouir de sa maîtresse dans sa propre maison et
hommagedès ce moment à sa vertu, et je vous remercie des soins que presque sous les yeux de son mari, sans que le Louhommepût en avoir
vous avezpris de l'empêcher de parier de mes poursuites à ses parents. le moindre soupçon. Un jour qu'il se promenait avec ce benêt dévot. Je
Je profiteraide vos avis, vous pouvezy compter. vois bien, mon cher Pucio, lui dit-il, que vous n'êtes occupéque de votre
Il en profitaen effet; car, voyant clairement que sa maîtressen'avait salut : je vous en loue très-fort, mais vous prenez un chemin bien péni-
eu d'autre intention que de lui fournir les moyens de la voir, il ne man- bje et bien long. Le pape, les cardinauxet les autres prélats en ont un
quapas dosla nuit suivante^d'entrer dans le jardin et de monter à la bien plus court et plus facile, maisilsne veulent pas au on l'enseigneaux
CONTES DE BOCCACE. 45

ffldèles, parce que cela ferait tort aux gens d'Eglise, qui, comme vous 1tié la contraignait de s'agiter pour chercher le sommeil.-Je t'avais bien
Savez, ne vivent que d'aumône. Si les particuliers le connaissaient, le dit, i ma bonne amie, de ne pas jeûner, reprit-il aussitôt; mais enfin,
Sjnétier de prêtre ne vaudrait plus à
rien ; on donnerait peu l'église, et puisquetu l'as voulu, tâche de dormir et de se plus te trémousser; car
fiious autres moines mourrions bientôt de faim. Mais comme vous êtes tu fais tellement remuer le lit, que les mouvementsse communiquent
— Nevous mettez point en peine
^Sion ami, et queje voudraisvous marquer par quelque chosela sensibi- jusqu'ici, et que le plancher en tremble.
lité queje dois aux politesses que je reçois chezvous,je vousàl'enscigne- vos de cela, mon cher mari ; je sais bien que ce que je fais: mêlez-vousde
''rais bienvolontiers, si j'étais sûr que vous n'en parlassiez personne. affaires,et laissez-moifaireles miennes.Frère Pucio ne répliqua plus
: frère Pucio,dansune extrême impatience de savoirce beau secret, con- rien, et reprit ses patenôtres.
tre sonami de le lui apprendre, et lui proteste,par tout ce qu'il y a de Cependant,nos amoureux ne voulant plus être si près du pénitent, de
: plus sacré, de n'en jamaisparler. Je n'ai rien à vousrefuser souscescon- peur de lui donner à la longue des soupçons, cherchèrent un gîte éloi-
;"ditions,répondit dom Félix : vous saurez donc, monbon ami, que la voie gné de son oratoire. La dame y fit placer un lit, sur lequel, comme on
f la plus courte et la plus infaillible pour arriver au séjour des bienheu- peut le penser, ils passèrent d heureux moments.Le moine n'était pas
est, selonles saints docteurs de l'Eglise, de faire la pénitence que plutôt sorti, qu'Isabelle regagnait promptementson lit d'habitude, ou le
vais vous dire. N'allez pourtant pas vous imaginer que la pénitence pauvre frère Puciovenaitse reposer après son pénible exercice. Onmena
ile, vous cessiezd'être pécheur : on pèche tant qu'on est dans ce bas le même train de vie pendant tout le temps que dura la pénitence. Isa-
fsux, onde; mais vous devez être assuré que tous les péchés que vous aurez belle disait souvent à l'égrillard dom Félix: N'est-il pas plaisant que
ominis jusqu'au moment de la pénitence, vous seront remis et par- vous fassiezfaire la pénitence à mon mari, et que ce soit nous qui goû-
lonnés, el que ceux que vous pourrez commettre à l'avenir ne seroutre- tions les délices du paradis! Elle prit un si grand goût à l'ambroisie que
gardésque comme des péchés véniels, par conséquentincapablesde vous lui servait son amoureux tondu,furent que plutôt que de s'en priver, elle con-
lamuer, et qu'un peu d'eau bénite pourra effacer. U faut donc, pour sentit, quand les quarantejours passés, de le voir ailleursque chez
iccomplir cette pénitence salutaire, commencer par se confessertrès- elle. Le compère lui en servit à discrétion : il en était d'autant plus li<
scrupuleusement,puis jeûner et faire une abstinencede quarantejours, béral, qu'il n'avait pas moinsde plaisir à lui en donner qu'elle à en re-
pendantlesquels il faut non-seulement ne pas toucher à la femmed'au- cevoir : ce qui prouve la vérité de ce que j'ai avancéen commençant
trui, mais à la sienne propre. De plus, il faut avoir une chambre dans la mon histoire ; car, tandis que pauvre frère Puciocroyait, par sa dure
le
maison, d'où vous puissiezvoir le ciel pendant la nuit. Vous vous y ren- pénitence, entrer en paradis, il ne lit qu'y pousser sa femmeet le moine
drez à Vhenredes compiles, et vous aurez soin d'y placer une table large qui lui en avait montré le court chemin.
cl élevée, de manière que vous puissiez y placer vos reins, ayant vos
piedsà terre. Quand vous aurez couchévotre dos sur celte table, vous
étendrezensuite vos bras en forme de croix, et les yeux attachés au ciel,
vous demeurerezdans cette posture jusqu'à la pointe du jour, sans bou-
ger de place. Si vous éliez un hommelettré, vous seriez obligé de dire
pendantce temps certaines oraisons que je vous donnerais pour les ap- NOUVELLEV.
prendre par coeur; mais ne l'étant pas, il suffira que vous disiez Irois
cents Pater et trois cents Ave Maria, en l'honneur de la très-sainte
Trinité. En regardant lesétoiles, vous aurez toujoursprésent à votre mé- Lemagniflqae.
moire que Dieua créé le ciel et la terre ; et en tenant vos bras étendus
en croix, vous aurez soin de inéditer sur la passion de Notre-Seigneur
Jésus-Christ.Au premier coup de cloche de matines, vous pourrez sortir Pamphile n'eut pas plutôt achevé l'histoire de frère Pucio, qui avait
de ce lieu de méditation, et vous jeter sur votre lit, pour vous délasser. fait beaucoup rire les dames, que la reine commandapoliment à ma-
Puis, dans la matinée, vous tâcherez de dire cinquante Pater et autant dame Elise de commencercelle qu'elle avait à dire. Cette dame prit
A'AveMaria. Si vous avezdu temps de reste, vous pourrez vaquer à vos brusquement la parole, moins par malice que par une vanité excessive
affaires.Après dîner, vous ne manquerez pas d'aller à vêpres dans notre qui lui était naturelle, et elle parla en ces termes :
église, où vous direz plusieurs prières, saus lesquelles tout le reste se- Il y a des personnes qui, parce qu'elles savent beaucoup,s'imaginent
Mrail inutile. Delà vousretournerez chez vous ; et à l'heure de compiles, que les autres ne savent rien. Qu'arrive-t-il ? C'est que la plupart du
vous recommencerezladite pénitence, le tout pendant quarante jours. temps elles sont prises pour dupes, lorsqu'ellescroient duper les autres.
J'ai fait tout cela autrefois; et si vous vous sentez en état de le faire Je pense donc qu'il y a de la folie à vouloir, sans nécessite,mettre à l'é-
1 aussi, je puis vousassurer qu'avantla findes quarante jours vous sentirez preuve les forces de l'esprit d'autrui. Telle est du moinsmon opinion;
n des avant-goûts de la béatitude éternelle, ainsi que je l'ai moi-même et, comme il pourrait se trouver quelqu'un dans cette sociétéqui pen-
1 éprouvé. sât différemment,je crois devoir vous raconter une histoire propre à le
Que je vous sais gre, mon révérend père, de tout ce oue vous venez idésabuser, puisqu'elle vient à l'appui de mon sentiment.
H de m'apprendre, lui répondit Pucio I Je ne vois là rien de bien difficile,
9 ni de trop long. Pas plus tard que dimancheprochain, j'espère, avec la
îlgrâce de Dieu, commencercette pénitence salutaire. Une quitta pas le Dansla ville de Pistoye, peu éloignée de Florence, il y eut autrefois
imoine sans lui renouveler ses remerciments au sujet du service qu'il ve- un chevalier d'une familleancienne et illustre, nommé François Verge-
inait de lui rendre. lesi. U était extrêmement riche, mais fort avare, d'ailleurs homme de
au
1 Pucione fut pas plutôt de retour logis, qu'il racontatout â sa femme, bien, rempli d'esprit et de connaissances.Ayant élé nommé podestat de
jjqui, moins simple que lui, comprit d'abord qued'heureux c'était une ruse du moine, Milan,il monta sa maisonsur un grand ton, et se fit un équipagemagni-
se
.' pour ménager la liberté de pouvoir passer moments auprès fiquepour figurer honorablementdans cette ville, où il était sur le point
; -\ d'elle. L'inventionlui parut ingénieuse et assezconforme à l'esprit d'un se rendre. Il ne lui manquaitplus qu'un chevalde main, et commeil
::t:dévot imbécile.Elle dit à son mari qu'elle était charméedes progrès qu'il I voulait qu'il fût beau, il n'en pouvait trouver aucun à son gré.
|-| allait faire pour mériter le ciel, et que, pour avoir part à sa pénitence, 1Ide Or, il y avait; alors dans la même ville de Pistoye un jeune homme
l| les elle voulaitjeûner avec lui, en attendant de pouvoirpratiquer elle-même nommé Richard, d'une naissance obscure, mais immensémentriche. Il
fl autres mortifications. s'habillait avec tant de propreté, de goût et d'élégance, qu'il fut sur-
Le
;| _ dimanchesuivant, frère Pucione manquapas de commencersa pé- nommé le Magnifique, et on ne le désignait plus que sons ce beau nom.
;? nitence, et dom Félix, d'accord avec la femme, ne manqua pas non plus Il était éperdumentamoureux de la femme de FrançoisVergelesi.II l'a-
fy de se rendre auprès d'elle, et de se divertir pendant que le mari était en vait vueune seule fois ; mais sa beauté, ses charmes, l'avaient tellement
||É contemplation. Ce bon moine arrivait, chaque nuit, un moment après frappé, qu'il aurait sacrifié sa fortune au seul plaisir d'en être aimé. Il
que notre dévot s'était mis en oraison. Il soupait le plus souvent avecsa avaitmis tout en usage pour se rendre agréable à cette belle, mais in-
S maîtresse avant de se mettre au lit, d'où ii ne sortait qu'un quart d'heure utilement : le mari la tenait si fort de court, qu'il ne put seulement pas
n ayant les matines. Commele lieu que Pucio avait choisi pour faire sa pé- parvenir à lui parler. François n'ignoraitpoint l'amour de Richard, et le
M nitence n'était séparé que par une petite cloisonde la chambreoù cou- plaisantait à ce sujet toutes les fois qu'il le rencontrait. Celui-ci badi-
:<Hchait sa femme, il arriva qu'une nuit le fripon de moine, plus passionné nait à son tour sur sou extrême jalousie; et ces railleries réciproques
il que de coutume, et ne pouvantmodérer ses transports, se trémoussait n'empêchaientpas qu'ils ne fussentamis.
;I tellementdans les bras de sa donzclle, qu'il faisaitcrier le lit et trembler Commele Magnifiqueavait le plus beau chevalde toute la Toscane,
Il le plancher. Frère Pucio, qui récitait dévotementses Pater, étonné de on conseilla au mari de le lui demander, en lui faisant entendre que le
\M ces mouvements qui lui causaient des distractions, interrompit ses priè- était homme à lui en faire présent, par estimé pour sa femme.
• 1 res, et, sans bouger de place, demandaà sa femme pourquoi elle se dé- falant rançois, gourmande par son avarice, se laissa persuader, et envoya
menaitainsi. La bonne dame, qui était d'un naturel rieur, et qui, dans prier le Magnifiquede vouloir bien passer chez lui. U lui demandes'il
| ce
| moment, chevauchaitsans selle ni bride, lui réponditqu'elle s'agitait veut lui vendre son cheval, moins envie de le lui acheter, que pour
V tant qu'elle pouvait.— Et pourquoi te démènes-tude la sorte? ajouta le l'engager à lui en faire un don. Lepar Magnifique,charmédela proposition,
mari. Que signifienttous ces trémoussements.—Comment pouvez-vous lui répond qu'il ne le vendrait pas
me faire cette question? t-elle en riant de tout son et attaché pour tout l'or du monde ; mais,
coeur, ayant quelque que sois, ajouta-t-il,je vous en ferai présent si vous
en efiet grand sujet derépliqua
rire. Ne vous ai-je pas entendu soutenir mille voulezme permettre j'y d'avoir un entretien avec madamevotre épouseen
. fois que lorsqu'on ne soupe pas on se trémoussetoute la nuit? Lebon- votre présence, pourvu que vous soyez éloigné pour ne pas entendre ce
| somme croyant de bonnefoi quel'abstinence prétendue de sa chère moi- I que je lui dirai. Cet homme fut assez vil pour se laisser dominer par
46 CONTES DE BOCCACE.
l'intérêt. îl réponditqu'il y consentaitvolontiers, étant assuré de là ttempsqueje mê suis aperçue dé ton amourpour moi; ce que tu viens
vertu de «a femme,el comptantse moquerensuite du Magnifique. Ule ded me dire me prouvecombienil est tendre et sincère. Je t'avoue que
laissedans le salon, et va trouver incontinent sa chère moitié.Ului j'en j' suis flattée, et quej'en ai un vrai plaisir. Je t'ai paru insensible,
conte qui ce venaitde la
se passer,et prie de vouloirbien lui faire ga- ccruelle ; je ne veux plus que tu croiesque cette insensibilitésoit dans
.gnerle beau chevalde Richard. Cellecomplaisance,lui dit-il, ne doit mon r coeur: oui, je t'aimais; mais la prudencem'empêchaitd'en rien
-•pas vous faire de la peine; je serai présent; je vous défends sur toutes l
témoigne*': je suis trop jalousé de ma réputation et de l'estimedu pu-
chosesde lui rien répondre; venezentendrece qu'il a à vousdire. Ma- blic 1 pour avoir agi autrement; mais commeje te connais prudentet
dame Vcrgelesiétait trop honnêtepour ne pas blâmerle procédéde son tdiscret, sois tranquille,je suis toute disposéeà te donnerdes preuves
mnri. Elle refusa de se prêter à son désir; mais il insista tellement, de ( mon tendre attachement.Encorequelquesjours de patience,et sois
qu'elle se vil forcée de lui obéir. Ellele suivit donc dans le saion, en s queje tiendraila promesseque je te fais.Je sens que ce n'est que
sûr
murmurant,contre sa sordideavarice.Le Magnifiquene l'eut pas plutôt pour ] l'amourde moi que tu fais présent deton beauchevalà monmari;
saluée,qu"ilrenouvelaaussitôtsa promesse; el aprèsavoirfait retirer le il i est juste que lu sois dédommagéde ce sacrifice.Tu sais qu'il est â la
mari à l'autre extrémitédu salon,iï s'assit auprèsde la dame,et voici veillede i partir pour Milan: je le jure qu'aussitôt après son départ, tu
le discoursqu'il luitint : ]
pourras me voir à tonaise ; et pour que je ne soispas dansle cas de te
Vousaveztrop d'esprit, madame,pour ne vous être pas aperçue,de- iparler encore, pour t'apprendre le temps auquel nous pourrons nous
puis longtemps,que je brûle d'amour pour vous: je vousen demande 'réunir, je te préviensque le jour que je serai libre et que j'aurai tout
pardon; maisje n ai pii me défendredescharmesde votrebeauté; elle < disposépour te recevoir, je suspendraideux bonnetsà la fenêtrede ma
l'emporte sur cellede touteslesfemmes queje connais.Je ne vous par- <
chambre qui donne sur le jardin. Tu viendrasm'y trouver, en prenant
lerai point des autres qualités dont vous êtes ornée, et qui voussou- bien I garde que personnene te voie; je t'y attendrai, et nous passerons
mettenttousles coeurs:vousmerendezassezde justicepour croire que le 1 reste dé la nuit ensemble.
personne monden'en sent le prix autant que moi. Je ne chercherai Aprèsavoir ainsi parlé pour la belle muette, il parla ensuitepour lui-
au
pas non plus à vous peindrela violencedu feu que vousavez allumé mêmeen ' ces termes:
dans moncoeur: .;e mecontenteraide vous assurer qu'il ne s'éteindra Ma belle,ma chère, mon adorable dame, je suis si pénétré de vos
qu'avecma vie. et qu'il dureramêmeéternellement,s'il estencoreper- bontés,elles me causent une si vivejoie, que je n'ai pas d'expressions
mis d'aimeraprès le trépas.Vonspouvezcroire, d'après cela, madame, pour vous peindre ma reconnaissance;et quandles eiprcssionsne me
que je irai rien au mondedont vous ne puissiez disposer librement: manqueraientpas, le temps le plus long ne suffiraitpas pour vous
mes biens,ma personne,,mavie, tout ce que je possèdeest à voiredis- témoignertoute ma sensibilité.Je vous prie donc de vouloirbien sup-
position; et je me regarderaiscomme ie mortel le plus heureux, si je pléer vous-mêmeà tout ce que je pourrais vous direpour vousremer-
faire pour vous quelque chose qui vous fût agréable. Je me cier dignement.;Je vous assurerai seulement que j'aimerais mieux
Îiouvais
latte que, d après ces dispositions,vous voudrez bien, madame,vons mourir mille fois, que de vous compromettre en aucune manière,et
montrer un peu plus sensibleque vous ne l'avez fait jusqu'à présent à queje me conuuiraitoujours oe laçona me renare oigne ae voireamour.
l'amour que vous m'avez inspirédès le premierjour que j'eus le bon- Je n'ai maintenant plus rien à vous dire, si ce n est que Dieu vous
heur de vous voir. Devous dépendma tranquillité, ma conservation, rende aussi constanteet;aussi heureuseque je le désireet que vousle
mon bonheur. Oui,je ne vis que pour vous, el mon âme s'éteindrait méritez.
tout à l'heure, si elle n'avaitl'espoir de vousrendre sensibleà ma ten- La damen'ouvrit pointla bouche, maislaissaconnaîtreau Magnifique
dresse. Laissez-vousfléchir par le plus amoureuxdes hommes;ayez qu'elle n'était pas aussiinsensible qu'elle l'avait paru d'abord.L'amou-
pitié d'un coeur que vous remplisseztout entier; payezl'amour par l'a- reux passionné,voyant qu'il n'en pouvait tirer aucunmot, se levaet
mour; que je puisse dire que si vos charmesm'ont rendu le pluspas- courut versle mari, qui lui dit en souriant: Lh bien! monsieur le ga-
sionnéet le plus à plaindredes amants,ils m'ont aussiconservéla vie lant, ne vousai-jepas bientenuma promesse?Maisnon, lui répondit-il
et rendu le plus heureux des mortels! Quene pouvez-vouslire dans froidement;vousm'aviezpromisun entretienavecmadamevotre épouse,
mon âme! vous serieztouchéedes tourmentsqu'elle souffre. Apprenez et vousne m'avezprésentequ'une bellestatue. Cetteréponsedu Magni-
que je ne puis plus les supporter, et vousaurez à vous reprocher fiqueplut extrêmementà messire François,parce qu'ellene fit que de
ma mort, si vous persistezdans votre que insensibilité.Outre que la perte lui donnerune plus grande opinionde la vertude sa femme.Le cheval
d'un homme qui vous aime,qui vous adore, qui sèched'amour pour qui vous appartenaitn'en est pas moinsà moi, répliqua-t-il.— J'en con-
vous, ne vousfera pointd'honneurdans ce monde,soyez sûreque vous viens; maissi j'eusse pourtant imaginé ne retirer qu'unpareil avantage
ne pourrez vous en rappeler le souvenir, sans vous dire à moi-même: de la grâce que vousm'avezfaite, Je vousavoué quej'aurais beaucoup
llélast que j'étais barbared'avoir fait mourirsans pitié ce pauvrejeune mieuxaimévousen faire cadeausansy mettre de condition: j'aurais eu
homme qui m'aimaittant I Mais,madame,ce repentir, alors inutile,ne du moinsla satisfactionde vous en avoirfait la galanterieen entier, au
fera qu'accroîtrevotre peineet votredouleur. Pour ne pas vousexposer lieu queje n'ai fait en quelquesorte que vous le vendre.Lemari souriait
à un pareil remords, laissez-vous attendrirsur les mauxque voire indif- malignementen l'écoutant, et se moquaitde lui tant qu'il pouvait.Par-
férenceme fait souffrir; que ce soit par pitié si ce n'est par amour. venu ainsiau comblede ses désirs, il partit deux jours après pour se
Oui,vousêtestrop humainepour vouloirla mort d'un jeunehommequi rendre â Milan.
brûie depuissi longtempsd'amourpour vous, qui n'aime que vous, qui Quandla damese vit en liberté dans sa maison,le discours que le
n'en aimera jamais d'autre que vous, nui ne vit, et ne veutvivre que Magnifiquelui avait tenu, l'amour dontil brûlait pour elle, la générosité
pour vous. Oui, vousvouslaissereztoucher par la constancede sa ten- avec laquelleil avait fait lé sacrificed'un chevalauquelil était attaché,
dresse; oui, vous aurezcompassionde son sort, et vous le rendrezaussi toutesces chosess'offraientcontinuellementà son esprit ; son amour-
heureux qu'il est à plaindre,en lui faisantconnaître,par votre réponse, propreprenait mêmeplaisir â s'en occuper.Cequi contribuaitsurtout â
que vousle payezd un tendreretour. l'entretenirdé ces idées, c'était dé voir le passionnéRichardpasser et
. Après ces mots, prononcésdu ton le plus pathétiqueet le plus tou- repasserplusieursfoisle jour devantsafenêtre. Elledisaiten elle-même
chant, le Magnifique se tut, pour attendrela réponsede la dame,et pour lorsqu'ellel'apercevait.Le pauvrejeûne homme,cOnimèil m'aimeI ne
essuyerquelqueslarmesqu'il ne put retenir. dois-jepas avoir compassionde lui, puisquec'est pourmoi qu'il souffre?
La dame,qui Jusqu'alors s'était montréeinsensibleà tout ce que cet Queferai-jeici toute seule,pendantsixmois de veuvage?C'est bieii dû
amant passionnéavait fait pour elle, qui avait dédaignéles hommages tempspour une femmede inon âgé. Commentmon mari pourra-t-il me
qu'il lui avait rendus dans des tournois, desjouteset d'autres fêtes qu'il ces arrérages?Qui sait s'il ne fera pas une maîtresseà Milan,
avait donnéesen souhonneur ; qui n'avaitmême jamais vouluconsen- Esyer ailleurs,quandtrotiver.ii-jeUnamant aussi tendre, aussiaimableque
tir à lui accorderun quart d'heure d'entretien, ne put entendre ce dis- le Magnifique? Ces réflexions,qui revenaientsanscesseâ son esprit, le
cours sans émotion; elle en fut vivement affectée,et elle sentit son déterminèrentenfinà pendreles deux bonnetsà la fenêtre de sa cham-
coeurs'ouvrir iuscnsiblemenlaux doucesimpressionsde latendresse.Sa bre.îlichardne leseut pasplutôt aperçus,que, transportédé la plusvivj
sensibilités'accrut à tel point,qu'elle ne l'Ut bientôtplus maîtressede joie, il se criit le pi lisheureuxdes Hommes.Il attenditlà nuit avec beau-
la cacher; et quoique, pour obéiraux ordres formelsde son mari, elle coup d'impatience;et quandelle fut vènuéj il se rendit à la porte du
gardât le silence, les soupirsqu'ellelaissaitéchopperexprimaientbien jardin, qui n'était que poussée, et courut, après l'avoir fermée, à la
éloquemmentce qu'elle eût déclaré peut-être ouvertementau Magnifi- porte du corps de logisoù la damél'attendait. 11la suivitdansta cham-
que, si elle eût eu la liberté de parler. bre, et n'y ful.pasplutôt entré, qu'il s'empressadé l'embrasseret de la
Celui-ci,surprisde son silence, en connutbientôt la cause,en voyant couvrirde millebaisers.Ils se mirentau lit, où ils goûtèrentdès plaisirs
le mari qui riait souscape. Je.comprendsqu'il vousa défendudéparier: d'autantplus délicieux,qu'ils étaientle fruitde l'amourle plus tendre.
le barbaref..*N'imitezpas son exemple,madame; un mot suffitpour me Onimaginebien,que Cene fut pas la seulenuit qu'ils passèrentensem-
rendre heureux. ble : leur commerceduratout le tempsdé l'àbsehcèdu hiàrî. Là chro-
. Ellene lui dit pointce mot qu'il demandait; mais sesyeux, les mou- nique prétend mêmequ'ils trouvèrentle moyende se,réunir plusieurs!
vementsde son visage*les soupirs qui s'échappaientà tout,instantde foisjlepuisle retour du cocu.
son coeur, faisaient à merveilleVofficede sa bouche.Le Magnifique
s'en, aperçut aisément; il conçut dès lors quelque espérance, etpr.it
courage.Eh bien1dit il, puisquevotre mari vous a défendude me ré-
pondre, je répondrai pour vous, je serai l'interprète de vos senti-
ments ; et aussitôtde tenir !e langage«ju'ildésiraitqu'ellelui tint. Mon
cher Richard,dit-il, en prenant un \ov-plein de iouceur, il y a long-
CONTES DE BOCCACE. m
Richard,oui feint de ne pas l'entendre, et qui finit par lui
3ueslionne
ire que ce n'étail qu une plaisanteriede sa part. Elle n'en veut rien
croire, et lui témoignela plus grande enviede savoirce qui en est. Elle
NOUVELLE VI. le prend en particulier,el le suppliede lui dire si son mari a quelque
intrigue._ Pourquoi voulez-vousque je vous afflige?Non,madame,je
n'en ferairien. Je vous le demandeen grâce,lui rëpliqna-t-elle: je vous
Lanuittonsleschatssontgris. aurai la plus grandedes obligationsde m'instfuirede ce qui se passe,à
mon insu. Eh bien, madame,vous serez satisfaite: vousavezconservé
trop d'empire sur moi pour queje puisse rienvous refuser; maisje ne
!#' MadameEliseavaitcesséde parler; et l'on avait beaucouplouéle bon vous obéirai qu'à conditionque vous ne parlerez de rien à persopné,
| ÉOùr d u Magnifique, lorsque la reine commanda à madame Flamette de ni â votre mari, que vous n'ayez vu de vos propres yeux la véritéde ce
t.MÎrè sa nouvelle. Volontiers,madame, répondit-elle en riant. Puis, se queje vais vous dévoiler. Je vousfournirai, si vousvoulez,les moyens
[llournantvers le reste de l'assemblée: 11me semble,dit-elle,mesdames, ae le convaincrevous-mêmede son infidélité;il ne tiendra qu'à vo,Ù8
i *ue nousne ferions pas mal de laisserlà les aventuresque fournil notre de le prendre sur le fait. Cesmots ne font que redoublerla curiositéet
«elle ville de Florence,si fécondeen toursde toute espèce.Puisquenia- l'impatiencede la dame; elle lui promet, par tout ce qu'il y a de plus
MarneElisea portéla scène un peu plus loin, je suis d'avisd'imiterson saint, de ne jamaisle compromettre,el l'invite à s'expliquerprompte>
«xcmple et de la pousserjusqu'à ISaples,pour vous apprendrede quelle ment. Si je vous aimais commeautrefois,madame,lui dit alorsRichard,
ftianiere une de ces saintes femmes,qui font semblantde fuir l'amour, je me garderaisbiende vous porter une semblablenouvelle.Cessortes
ut engagée,par la finessede sonamant,à en goûter les fruits, avantd'en d'avis sont toujours suspects,quand ils viennent d'un amant; maisà
avoir cueillilesfleurs.L'histoirequeje vaisvousraconteraurale double présent que j e suis guéri de la passionmalheureuseque vousaviez allu-
avantage de vous amuser, et de vous prémunircontre les ruses que les mée dans mon coeur; à présentque j'aime non moins éperdumentun
amoureux emploientpour venirà boul de leurs desseins. nouvelobjet, je ne crains pas d'être soupçonnéd'avoiraucunintérêt à
vous dévoiler la conduitede votre mari.'Vous saurez donc,madame,
que maître Philippe n'est pas, à beaucoupprès, aussi scrupuleuxque
Naples est une ville très-ancienne, et à coup sûr une des plus agréa- vous sur l'article de la galanterie. J'ignore s'il est fâché contremoi, à
blcs de l'Italie. On y vit autrefoisun jeune homme de qualité, fort riche, l'occasionde l'amourque j'ai eu pour vous, ou s'il vous fait l'injustice
appelait RichardMinulolo.Quoiqu'ilfût marie et qu'il eût une de croire que vous avez répondu à mes soins;'maisje sais bien qu'il
emmefort aimableet fort jolie, il ne laissa pas de deveniramoureux chercheâ mefairecocu. Oui,il est amoureuxdemafemmedepuisquelque
Kni'on
d'une autre dame,qui surpassait,à la vérité, toutes les Napolitainespar temps,etil ne se passepas de jourqu'iln'essayede nouveauxmoyenspour
savertu, sa beautéet sesagréments.C'étaitmadameCatclla,femmed un la séduire. Ce sont des messagescontinuelsde sa part. Mafemme,qui
gentilhomme,nommé PhilippeFiginolpho, qu'elle aimait de tout son a craint, avec raison, que je ne m'en aperçusseà la longue,et que je ne
coeuret par-dessustouteschoses.L'amoureuxRichardfil auprès d'elle vinsseensuiteà la soupçonnerd être d'intelligenceaveclui, m'en avertit
tout ce qu'un homme passionnépeut tenter pour se rendre agréableà avant-hier.Qu'ai-jefait? Je l'ai engagéeà fi-indrede s'être laissé gagner
unefemmeet s'en faire aimer; mais lous ses soins furent inutiles: la par ses poursuites,afin de pouvoirle convaincrede son ingratitudepour
dameétait insensiblepour tout autre que pour son mari. Désespérédu unefemmedont il n'esl pas digne.J'ai voulu me ménager ce plaisir,
peude succèsde ses poursuites,il essayade vaincresa passion,et n'en et il m'en a fournil'occasionce matin même; car vous saurez qu'un
mt malheureusementvenir à bout: la belle avaitfaitde trop profondes momentavantque je ne sortissede chezmoi, il a envoyéun commission-
impressionssur son coeur. Cepauvrehomme dépérissaittous lesjours à naireà ma femmepour la prier de lui donnerun rendez-vous.Elle est
vued'oeil: la vielui devintsi insupportable,qu'il se seraitdonnéla mort, aussitôtvenueme trouver pour me demanderquelle réponseelle devait
pour mettrefinâ ses maux, si lacraintede l'enfer ne l'eût retenu. Unde lui faire. Donnezlui rendez-vous,lui ai-je dit, chezJeannotle baigneur.,
sesparenls, touchéde son triste état, le prit un jour en particulier,et sur l'heure de midi, pendantque toutle monde'rcpose.Ellea élé joindre
lui ait tout ce que la raisonélait capablede lui suggérerpour le détacher la commissionnaire sur-le-champ,qui a paru enchantéede cette réponse.
de cettefemme.Il lui fit entendrequ'un amoursans espéranceétait une Vouspensez bien, madame,que je n'y enverrai point ma femme; c'est
vraiefolie, et qu'il lie devait pas se flaller que le sien fui jamaisrécom- moi qui me proposed'y aller, pour lui lairc les reprochesqu'il mérite.»
pensé. Songez, mon cher, que celte femmeraffolede son mari; qu'elle Maisil me vient une idée; si vous y alliezvous-même?Oui, madame,si "
nevoitque lui dansle monde; qu'elleen est jalouse,au point de se trou- j'étais à votreplace,je lui jouerais ce tour ; et pour le mieuxconvaincre
ver mal lorsqu'ellelui entend taire l'éloge d'une autre femme.Il voyait desa perfidieet lui ôter toul prétexted'excuse,je lui laisseraisconsom-
celatout aussi bien que son parent; mais 11nelui était pas aisé de re- mer l'oeuvreavanl de lui dire la moindrechose.Celavoussera d'autant
lOncerà une passionenracinée.Il lui restait unelueur d'espérance,et plus facile,que les croisées et la porte dela chambreoù il se propose
c'étaitautantqu'il en fallaitpour entretenir ses feux. Il comprittoutefois d'attendrema femmedoiventêtre fermées.C'estune conditionqu'on a
ju'il ne parviendraitque difficilement,très-tard, et peut-êtrejamaisà se miseau rendez-vous,pour le rendre plus vraisemblable; car il ne man-
«faire écouter de celle dontil élaitsi fort épris. Il crut donc devoirre- quera pas d'imaginerque.ma femmene prend celte précautionqu'afinAp
îfcourirà la ruse, pour lâcher d'obtenir par supercheriece qu'il n'eût s'épargnerl'embarraset la honte que les dames éprouventla première
;woviludevoirqu'à la tendresse.La jalousiede la dame lui parut propreà fois qu'ellesrendent leurs amants heureux.Si vous suiviezmonconseil,
«ervirson projet. Pour réussir plus sûrement,il feignitd'êlre parlnile- madame,vous lui joueriezce bon tour. Dieu! quelle sera sa confusion
: ment
guéri d» la passionque madameCatellalui avaitinspirée,et d'êlre quand, sortantd'entrevos bras,vouslui ferez voir qu'il a eu affaireà sa
•moureuxd'une autre dame. Pour le fairemieux accroire,il donna, en propre femme,et non à la mienne1 Je vousassure que la honte qu'il
l'honneurdu nouvel objet de son attachement prétendu, des fêtes, des éprouveraitdans ce momentnous vengerait bien de l'outrage qu'il veut
i tournoiset d'autres divertissements,commeil en avaitdonnéà celle qui nous faireà l'un et à l'autre.
Ivp'avaitpas voulule payer de retour. Il sut si biense contraindreet ca- MadameCatella,sansconsidérerquel étaitl'homme qui lui faisaitun
cher ses vrais sentiments, que loul le monde, et madameCatellaelle- rapport ; sans songer du tout au stratagèmedont elle allait êlre
crut
jttinême, qu'il avait sincèrement changéd'objet. Dèsce moment Îiareil
elle a dupe; sans imaginerqu'onpouvaitlui en imposer, tombadansle dé-
|iul beaucoup plus libre avec lui, et ne faisaitaucune difficultéde le re- faut ordinaireaux personnesjalouses: elle crut aveuglémenttout ce
Igarder, de le saluer, et de lui parler, quand elle le rencontrait dansla que Richardvenaitde lui dire ; et après javoirfait réflexionà plusieurs
jirue ou dansle
autre part; ce qui arrivait assez fréquemment,parcequ'ils lo- chosesqui s'étaientpasséesauparavantentre elle et son mari, elle ré-
mêmequartier. enflamméede colère, qu'elle était résolue de prendre ce parti
Les chosesétaient dans cet état, lorsqu'un jour de la belle saison pondit,
ggeaient
et de suivre en tout ses conseilsà cet égard, se félicitantd'avancede la
madame Catellafil la partie, avec plusieurs autres dames,d'aller dîner gammequ'elle chanteraità son mari, s'il se trouvaitau rendez-vous.Je
et souperà la campagne.Richarden fut instruit assezà tempspour en- le traiterai,je vousjure, de manièrequ'ilne verra jamais de femmesans
gagermême plusieurspersonnesd<3sa coterie d'en faire autant, et d'aller dans s'en rappeler.
|lle endroit.Les deuxsociétésse rencontrèrent, commeil le dési- Richard,fort satisfaitdu succèsde son entreprise, confirmala dame
:J|irait. 11 fut décidéqu'on ne se sépareraitpoint. Richardfeignitd'y CGC- dans sa résolution,et lui rapportaplusieurs faits adroitementimaginés,
Upentir difficilement,pour mieux éloigner les soupçonssur son projet. pour le fortifierdans sa crédulité. 11finitpar la prier de garder un se-
ne
iMpn semanqua pas de le railler sur ses nouvelles amours; madameCa- cret inviolablejusqu'au moment elle serait pleinementConvaincue,
ou de
mit de la
"Jitella Richard partie, poussa et ses plaisanteriesplus loin que les la perfidie de son mari ; et labonne dame le.'lui
promit sur sa foi.
ijputrcs. n'avait garde de se détendre; il faisait,au contraire, Le lendemainde grand malin, Richardallachez le baigneur.Il parlaà
7* hommepassionné,ce qui donnait matière à le plaisanterdavantage. une vieillefemme qui avait soin des bains,et qu'il connaissaituh peu.
;wJJ recevaitle tout au mieux, et ne perdait point son projet de vue. Quel- Il la pria instammentde vouloir bien le servir dans son projet, en lui
;:<«Ués damess'étant écartéespour se promener, il se trouva auprès de promettantune bonnerécompense. La bonnevieille, qui ne demandait
'.-.padameCatellaavec peu de monde. H saisit cette circonstancepour pas mieuxque de gagner de l'argent, lui promit de faire tout ce qui dé-
| Jacher quelquesgénéralitéssur l'infidélitédes hommesles plus aimés pendrait d'elle pourl'obliger. Richardlut dit ce dont il s'agissait. J'ai
:f ~f ,leur.femme",il fit mêmeentendreassez clairementà la belle qu'il votre,affaire,lui répondit-elle.Il y a dansla maisonune petite chambre
? Idolâtrait,et pour qui il se montraitsi indifférent, que Philippe,son qui n'a point de fenêtres;je vais y placerun lit; et pour que le jour rie
|. mari, ne lui était pas aussi fidèle qu'elle se l'imaginait.U n'en fallut puissey pénétrer quand on ouvrirala porte, je fermerailes croisées,de
^ jas davantagepour réveiller toute )a jalousiede madameCalella.Elle I la piècequ'il faut traverserpour y arriver.Fort bien1 reprit,ranjQju\ri»H
i;,'*s
48 COITTES DE BOCCACE.
tout transportéde joie. Puis il lui fit la leçon sur la manière dontelle viensde passeraveclui, que dans,aucun tempsdema vie. D'oùvienses-
devaitintroduirela damedansrel endroit.Apresque tout fut ainsidis- iu chezmoi toulde glace-,quandlu montresicitant de feu? MaisgrâcesJ
posé, il alla diner, et revint chez la bonne vieillesur les onze heures, au ciel, c'esl ton propre champquo tu viens de. labourer, el non celui '
pour v attendrela femmede PhilippeViginolpho. d'autrui. Je ne m'étonneplus si lu l'endormishier au soir sansme faire
MadameCatella.ne dotitaptaucunementdela véritéde tout ce que lui la plus petite caresse: tu voui,\ !einénauer pour faire aujourd'huides
avaitdit Richard,rentra ie soir danssa maisondetrès-nipuvaïsr- humeur. prouesseset arrivertoutfraisau champde i-nlatlh-.Maisencoreune fois,
Son mari, qni, dansce moment,rêvait sansdoute,n ses affaires.Inreçut grâceà Dieue! an bonavis quej'ai reçu, l'eau •>suivisa penteordinaire-
fort froidement,et nelui lit pointles caressesqu'il étaildansl'nsriLre de. tu es venu. malgré lui, moudreà moumoulin... Maisn'as-turien à dire,
lui faire toutes les fois qu'elle rentrait au loeis après une absencede misérable7 Es-iu ..-evi-nu niuei. dermis-lueje l'ai l'ait connaîtreton er-
quelques heures. Celtefroideur la confirmadans ce qu'on lui avait dit reur ; l'ai' ma fui, ie -nis tentée tb-l'arracherles yeux: tout autre que
sur son compte. Je.ne. le vois que trop, disait-clipen elle-même, m on Ca.leUane se rouleuicrnitcertainementpa--des reprochesque je te fais;
mari ne pense qu'au rendez-vousde.demain:il est (nul occupé de. la lu mériterais que je l'élrau^la-.se.né-erable\ paire infidélitéà litie
femmedont il espèrejouir: maisil n'en serarien. Au lit. même,distrac- femmean-si bonnéle,aïK-i'n-iidr--.aussi recherchée: quellenoirceur!
tion, mêmefroideur de la pari du mari; et par conséquentm-'rnf-sré- Tu te fiallaissansdouteque je ne serais jamaisinstruitede la trahison?
flexions, mêmedépit de la part de la femme.Lajalousie qui la dévot-ail mais ton! se découvre,el nul n'estsi fin qu'il n'en trouve un plus Un.
écarta le sommeilde ses veux. Elle ne fut occupéequ'à penser à ce Conviensqui-je l'a: joué là un bon mur. ri que lu ne t'attendais guère â
qu'elle lui ilirailquand elle serait au rendez-vous.Enfin.!e li-mb'nriia. mer-le-oiiirerainsisur Ion chemin.Mais tu n'en seras pas quille,pour
son mari la quille,sur les onze heures,sous prétest;, d'alier din-Triiez ; le ii-pi; es.1,;hiioie que lu épro-ivesen ce moment:je l'apprendrai,de
une personnequi avait quelque affaireà lui CMÏMIKU; iqii'-r: ce qui se |1 la '.o;:;-:.mao-éi-e,,-.nietrahir de 1asorte.
Ironvaitvrai, parce que RichardavaitCMrb.-l-.iieo;-•'.'-".gaeer tw de ses : -.ii-s!K peine-,du inondei retenir les éclatsde rire. Il
b;c::e.;;i.--v;Oi
lionsamisa attirer i'igi- voulutrecommencerses le
nolphochezluiverscette aresses sansdire mot, ai
heure- là. L'imposteur1 maisellele repoussabrus- P1
le perfide! disaitsa fem- qnemcnl: Meprends-lu, vi
me en elle-même: fiez- lui dil-i-He.pour un en- cl
vousaprèscelaauxhom- faut'.'T'imagines-lttqu'il
mes! Mais le traître ne n'v a qu'à meflatter,me. h
s'attend pas à la surprise, caresser pour me faire h
que je lui prépare. Que revenir'.'Non.je ne te lo f1
te vaislui en dire! Enfin, pardonneraijamais. Tu n
de
Vhcnre midi s'appro- peux même l'attendreà 1"
chanl, elle sort accom- le voiraccable,de repro-
pagnée de. s a servante, e t citesen présencedo.lous *
arrive,bientôt à la mai- nos parents,amiset voi- f'
son du baigneur," que sins. Réponds-moi,sec- t
Miniilobilui avait indi- lérat, ue. vaux-jepas la |
quée. Elletrouvela bon- femmede Richard7Suis- !
ne vieille sur la porto, je moinsjeunequ'elle et '
et lui demandesi Phi- d'unecHiidiliiui moinsre- 1
lippe Viginolpho est ve- levée'.'Parie, qu'a-t-elle ''
nu. Etes-vousla personne de plusque moi?
qui doitlui parleràmidi? Pendantqu'elle exlia-
répond la vieille. très- l.iil ainsi son courroux,
bienendoctrinéepar l'a- l'amoureuxlui baisaitla
moureux Richard'.'Oui, main,et cherchaità lui
la
répliqua dame. —En- b.iisi-rautre chose.(Hes-
trez donc,là, el suivez- tui île là. mauvaissujet;
moi. MadameCatella la ue me louche plus. Tu
suit, et!baissantun voile as l'aila>sezd'exploits;
qu'eiie avait sur la tête, el à présent que lu me
afin de n'être point re- connais,tout ce que. lu
connuede 50nmari. La pourraisl'airese-ail for-
voilà introduite dans la ce-; mais, si l.lieii me
chambre obscure. Ri- prèle vie. je le promets
chard,le eu?tirplein de de le un lire dansle cas
joie, luid'rld'une, v oixex- de le désirer(dusd'une,
trêmementbasse: Sovez fois.Tu n'en auras pas
la bienvenue,ma chère quand lu voudras: je me
11
amie. la saisit ensuite repens seulement d'a-
par la main, la mène voir été si fidèle à un
du
prés lit, prend la en- hommequi l'est >i peu.
tre ses bras et lui l'ait Je trouverai ntoven de
Miillecaresses, auxquel- m'en venger.Je ne sttis
les elle répond sans dire ce qui m'empêched'en-
un . seul mol, craignant voyerquérirRichardtout
de se faire connaîtresi à l'heure, lui qui m'a
elle parlait. Quelplaisir tani aimée, sans pou-
pour l'amantde jouir des voirse vanter d'avoireu
faveurs d'une personne demoiun seulregardfa-
qu'il aimaitavectant de Lecalendrierdes-Mnlisrds. vorable, et de me ven-
passion 1 Mais quelplaisir ger â tes yeux,par repré- '
!
encoredetromperune inhumainequi le faisaitlanguirdepuissi longtemps sailles, de ta perfidie.Quel mal ferais-je,en effet? N'as-lupas voulucl
Quandla damecompritqu'iln'y availplusrien à gagneren gardant le cru jouirde sa femme? l'onrrais-lu le plaindresi je le payaisdelà même
silence, ellefit éclater sa jalousie el son ressentiment.A qui crois-tu monnaie'.'A ces mots, elle voulutsortir du lit et s'en aller; maisl'a- '
avoir affaire,traître? s'écria-l-elle.Queje suis malheureused'aimer un moureuxRichardla retint; et jugeantqu'il élait de trop grande consé-
perfidequi brûle pour une autre ! Est-celà le prix de huit ans de soins, quencepour lui et pour elle de la laisserdansson erreur, il résolutde
de tendresseel de fidélité? Apprendsque je suisCatella,et non la femme se faireconnaître,et de la détromper.Il l'embrasse;et après lui avoir
que tu penses. Oui, malheureux,lu viens dejouir dételle que tu as si appliquéplusieursbaiserssur le front : Ne vous troublez-pas,ma chère
longtempstrompéepar tesfeintescaresses; tu doisreconnaîtrema voix; amie,lui dit-il ; je suis Richard.J'ai cherchéà obtenir, par la ruse, des
et il me larde de voirle jour pour rendre la houlecomplète.Je ne suis faveursque.je n'ai pu obtenir par l'amourle plus tendre qui fut jamais.
plus surprisede ta rêveried'hieran soir : tu le réservaispour la femme A ce.sonde.voix, qu'elle reconnut, à ces paroles inattendues,madame
de Richard.Ai-je moinsd'appasqu'elle, monstre que tu es, pour me 1Catellal'dlli;à se.trouver mal. Ellevoulutse jeter hors du lit, maisRi-
traiter avectant de mépris? Que j'étais aveugledevoir tant d'amour i chard l'en empêcha; elle voulutcrier, mais il lui fermala boucheavec
col ingrat! Le perfidei croyant êlre avecmarivale, il m'a fait pius j sa main.Consoicz-vous, madame; ce qui est faitestsansremède.A quoi
Sour
e caresses,m'a montré plus d'amour dans ia peu de momentsque je | vousservirait-ilde crier? Vousue feriez que vous déahouorertt voui
CONTES DE BOCCACE. 49

couvrirde honte, si vous alliez rendre publique celle aventure. Faites


réflexionqu<'v0,isaurez beaudire que c est par ruse queje vousai fait
venir ici, personne n'en croira rien. D'ailleurs,je le nierai commeun | NOUVELLE VII.
que c'est par argentqueje vous vousai et
attirée, que
diable: je diraimêmedonné autant vous avez pris
ne vousen avant pas que espériez, Lepèlerin.
cette,tournurepouràvous venger de moi. Vous ignorezpas que.lefoipu-
n
te mal que le bien: il ajoutera plutôt j
blic est plusenclin croire vôtres. Songezque si vousen seulement à
mes discoursqu'aux parlez
vousallezallumerdans son cu-ttrunehaineimplacable con- MadameFlamettcn'eut pas plutôt achevé son histoire, qui avaitfait
voiremari,faudra En serez-vouspins grand plaisir à la compagnie,que, sansperdrede temps,la reinefit signe
tre moi: il que l'un de nous deux périsse. lui
tranquille,quand il m'aura arraché la vieou queje. au:ai arraché la à madameEmiliede dire la sienne.Celte lame se hAlade commencer,
pas l'un et l'antre à un dauger inévitable:ne et le fil en ces termes:
Sienne?Nenous exposez Je veux mes aimablesdames, retournera notre bonneville de Flo-
i y0„<exposezpas vous-mêmeà une infamiequi ne reuiédioività rien. et AmadameElisede s'éloigner,
Von?n'êtes pas la seule,femme qu'on ait ainsi trompée.Moncrimevient rence, dontil a plu àdemadameElameitemanièreun de nos concitoyensrecouvra
jamais voire mari ne vousa aiméeet ne vousaimera et de.voi.sraconter quelle,
i- de tropd'amour;
autantque je vous aime : il ne sent pus aulai-' que moi le prix de vos l'amitiéde sa maîtresse, qui l'avait entièrementdélaissé.
charmes.Ne.vousaffligez point,je vous eu prie, ma chère amie! je.suis
Si je vousavaisim.-iusaimée,je ne.serais pas si
el seraitoujoursà vous. l'artiiicedont
i coupable,l'ardonuez-moi et si vousjesavieztoul nu- suis servià l'excèsde ma Un jeune gentilhommede Florence, nommé TédaldeKliséï, devint
,- tendresse.Je vous idolâtre.: ce que l'o' «"uiffert amoureux fou de madame Uermeliue,femmed'AldobrandinPalermini,
et sut, par ses soins et
avantd'employerla ru-e ses bonnesqualités,s'en
vous subjuguer,
pourcesseriez d'être fâ- faireaimerà son tour; il
vous eut mêmele secretd'ob-
chéecontremoi. tenir ses faveurs; mais
Toutes ces raisonsne la fortunetraversabien-
la consolaientpoint: elle, tôt ses plaisirs.La belle,
fondaiteu larmesde dé-
pit et de rage. outrée Néan- après lui avoir donné,
moins, quelque i pendantquelquetemps,
l! tesplusgrandesmarques
qu'ellefût, elle eut assez de tendresse,mit toul à
de liberté d'esprit pour J
sentir qu'elle aurait tort i coup la résolution de
de [aire un esclandre; ) rompreaveclui, et, sans
file compritque.le plus J- luieu direle motif,cessa
irand mal retomberait de.recevoirses assidui-
fur elle; c'est pourquoi tés , et ne voulut pa*
elle îiejugeapoint? pro- même lui permettre de
lui écri-e; ellerefusait
pos île crier, quandRi- jtisqu'i les lettres, et
chardeut ôté.sa mainde défenditauxcommission-
dessussa bouche. Pour naires qu'il lui envoyait
mieuxla consoler,notre de paraître davantage
amoureuxne.manquapas
de luipromettrelesecret chez elle, et d'oserl'ac-
le plus inviolable: il lui coster nulle part. Cette
serraitles mains,les ap- conduite extraordinaire
de son creiir,e'. plongeaTédaldedansla.
jirocbait tristessela plusprofonde
luimarquait,detoutesles cl la mélancoliela plus
façons,le plusgrand al noire; maisil avaittelle-
lâchement.Laissez-moi, ment caché son amour,
rruel, lui dit-elle : je
tloiileque vousobteniez que personnene se dou-
tait de la cause de son
jamaisdu cielle pardon
de l'imlrage que vous chagrin. Il n'oubliariea
in avezfait.Je suislavic- pourregagnerlesbonne*
timedenia simplicitéet grâcestl'llermcline,qu'il
demajalousie.Je ne.crie- n'avait pas perdues par
rai point. Je sens que sa faute; et, n'ayantpu
toutéclatnepourraitque en venirà.bout,ni mènaa
rue nuire; niais, soyei lui parler pour savoir la
assure que, de façonou cause d'un changement
si subit, il résolutdes'é-
: d'autre, je ne mourrai
; pointavantdem'èlreven- loigner,pourne pasdon-
ner à l'inhumaine la.
gée du cruel tour que cruel plaisir de le voir
; vousavez eu l'indignilé se consumerde jour eu
, demejouer.Laissez-moi,
. ne me retenez plus, à jour. Il ramassa donc
tout l'argent qu'il put.
, présent que vous avez et partit secrètementde
. obtenuce.quevousdési-
. riez; laissez-moi, vous Florence,sansavoircom-
dis-je, aller cacher ma Lertiahic
enenfer. muniqué son dessein &
sesparents. 11n'en parla.
I honteet mon désespoir.
- Richardn'avaitgarde de la laisser partir a^nutd'avoirtau sa paix: il | qu'à un de ses r-niis,pour lequel il n'avait rien de réservé. Arrivéi
mi parla encore, 'lui demandamillefois pardon, et lui montra"tant de i Aucune,où i! prit le nom de PhilippeSandolcscio, il se mit aux gage*
douleur et de tendresse, au'il finit par la désarmer. Ouanclil Veut j d'un marchand,et s'embarquaavec lui pour Vile Chypre. de Le mar-
apaisée,il la suppliadc permettrequ'il lui donnâtencoredes preuvesde j chand le Iro-vn si intelligentel si fort à sen gré, que, uon contentde
son amour, pour gages ue ia sincéritédu pardon 'qu'ellelut accordait. lui donnerîle très-grosappcintentcnis,il l'associaà son commerce,bien-
Elle fil bien des difficultés.m?isenfin elle se, laissa gagner. Le plaisir ! tôt après, il lui confiala plus grandepartie de sesaffaires.Philippeles
achevasi bien de la réconcilieravec,lui, qu'ellene.s'en sépara-qu'avecle i conduisitsi h\-\" qu'il devint, eu peu d'années, uu bon et riche négo-
plus grand regret. En ces sortes de.choses,nen '.tecoûte que le com- ciant, et qu'il : ii! mi nomivati'ile ('ïnimerce-
mencement.Elletrouvaune si grande différence«"titreRichardet son Quoiqu'ili; eu', jamais oublié sa maîtresse,qu'il aimait toujours,et
mari, qu'elleeut, depuisce,jour, pourle premier,autant,d'amourqu'elle I qu'il e.ùl.sou—i'iil. des "louYsmentsqui lui faisaientsouhaiterde revoir
avaiteu autrefoisdefroideuret d'indifférence.Ils retournèrentplusieurs1 Florence,sept-tusse,passère-n!sansqu'il prît la résolutiond'y retour-
foischez le mômebaigneuret dans d'autresendroits, et se conduisirent ner. Maisun jour, entendant. ••''.'?: unechansonqu'il availfaiteautre»
avectant de prudence,que la femmede l'un et le mari de Vautrene se foispour sa chère llenneune,i>ns laquelleUavail peintleur tendresse
doutèrentjurais de leur Intrigue. mutuelleet les doux e'-isirs qu'ils goûtaientensemble,il sentitrévwUtR
7 \;:
50 CONTES DE BOCCACE.

!°nVA.!^uEda_iw jon_c^_r.la premièrevivacité,de sa passion,ne pou- commentpouve.z-vous^être instruit_dece.quise passe,je vousprie? Lai
vant,se figurer que sa maîtressel'eut cubjîé. 11repasse alors dans son pèlerin se mit alors Alui raconter l'histoirede l'infortunede son marin,
imaginationle méritede celle dame, et ne put résister cette foisau désir il lui dit qui elle est, depuisquel temps elle est mariée, et plusieurs,
violent qu'il avail de la revoir. 11 met ses affairesen ordre ; il s'em- autres particularitésqui la jetèrent dansleplusgrandétonnement Ellene
bai que sans perdre de temps;et arrive à Âricône,accompagnéd'un seul douta pointque ce ne fût un hommedé Dieu,un vrai prophète. La voilà (/
domestique.11fitpasser de la ser*effetsà Florence,a l'adressed'un cor- aussitôtà genouxdevantlui, le priant en grâce, s'il étaitvenu pour dé- *;
respondant de son associé,et, revêtu d'un habit de pèlerin, il prend, livrer son mari du péril qui le menaçait, de vouloirbien sehâlér, parce.vv
spus ce déguisement,le cherain de Sa patrie. Arrivé à Florence,il va :! que le tempspressaitextrêmement.Le pèlerin, contrefaisantAmerveille-t :
4offer?dansune auberge,que. trois frères tenaient près de la maison 1hommeinspiré : Levez-vous,lui dit-il, madame, cessez vos pleurs; ï-
'-jraejÎjÂeline.Ses.oremiers s.oins.furent,de passer devant cettechère mai- ; écoutez attentivementce que je vais vous dire, et, sur toutes choses, :j
Voirson anciennemaîtresse; mais trouvantles gardez-vousd'en jamais parler Aqui que ce soit. Dieum'a révélé que m
'sett»JaBUsjl'esp'éràTJfcë:d(î
-^0fl*fs;et6 les" fenêtres feniëes, il-crut qu'elle avait changé de demeure, l'afflictionque vouséprouvezaujourd'huiestla punition d'une fauteque ï"
^IIP^l Tie'v'ivait'phis;Plein de cette triste idée, il pass;aensuitede- vousavezcommise,autrefois; il fautla réparerle plus tôt qu'il voussera:*
lESil!: m?i?on.des.E'iiséï,iies frères aînés. Autre sujet d'inquiétudeet possible,sinonvousserez châtiéeavecencoreplus de rigueur.quevous
Jfl!8t»nVèmeû"f r'il.yoitdeVaritleur porte trois ou quatre,de leurs domés- né l'avez été jusqu'ilprésent. — Ah! saint homme,j'ai commistant de ..
•^qWë'en.deuili Ilr.'è-saWque penser. Persuadéqu'on ne pourrait le re- péchés en ma vie, quej'ignore quel est celui dont vous voulez parler; -;
do'fihaîtrésoùsiiWà^rjjPiljortait, sonvisageétant d'ailleursfort changé, faites-le-moiconnaître,je ferai de monmieux pour l'expier. Quoiqueje '
il entre inconlinëWctïeVu'iï cordonnier du voisinage,sous prétexte d a- sacheaussibien que vous-mêmetoutes les actionsdevotrevie, vousde-
voir besoinde quelque chosedans sa-bouiique, et, après un court dia- vriez, madame, m'épargner la peine de vousdire quel est ce péché : il;
logue, il lui demande,pourquoices gens étaienten deuil. —Parce qu'un est de natureAse présentervivementà votre esprit : je veuxbientoute-:
Mredessmaitré«:dela,nràTs6h,nomméTédalde,qui était venu ici depuis foisvousmettre sur la voie, pour vous le faire distinguer de tous les,,
quelque tempsVaprèsuïié longue absence,a été tué il y a quinzeou autres. Nevous souvient-ilpas d'avoir eu un amant?Hermelineest d'au-"'
vingt jours;—--Eles'-voiis bien sûr de ce que vousme dites là? — Très- tant plussurprise,de la demande,qu'encore que l'ami de Tédalde,qui ;
ai
certainenienp,etmême''f ouï dire que les frères du mort ont prouvé seul était instruit de son ancienneintrigue, eût lâché imprudemment;
jiiridiiiueTrîerit'qu!A)dbbrandin Palermini,que vous connaissezpeut-être, quelquesparolesle jour que le fauxTédaldefut tué, elle ne croyaitpas^
était: l'auteur dé cet assassinat; car on prétend que ce Tédaldeétait que personneen fût informé.Poussantdoncun profondsoupir : Je voisî
amoureux:de-sa- femme, et qu'il élait venu déguisé coucheravec bien, répondit-elle,que Dieuvousrévèleles secretsdeshommes,et que:
elle. — Et qù'-a-'i-onfait à Aldobrandin-Î — On fa mispour en et il par conséquent,il ne me serviraitde rien de vouscacher les miens. Je.
est a, la-,veille.1de passer un mauvais quart d'heure.—Etprison, sa femme, vous avouedonc que, dansma jeunesse,j'aimai le malheureuxjeune
qu'est^lle-dèvénuc? — Elle est chea elle, fort affligée de cette aven- hemmeque monmari est accuse d'avoirtué; car je ne vouscacherai
lurpt-uomine'vous'içpensez Dieu. point que, maigrela cruauté aveclaquelleje le traitaiavantson départ,
j^Tédaldè était'étonné à un point qui ne se conçoitpas ; il ne pouvait ni son éloignement,ni sa longue absence,ni mêmesa lin malheureuse,
sMiftagineri eût
qU-il-y quelqu'unqui lui ressemblâtassezpour qu'on l'eût n'ont pu l'effacerdemoncoeur; il m'a toujoursété cher, il me l'est en-
pris pour-lm-meme. Touché de la malheureuse destinéed'Aldobrandin, core; et quoiquemort, son imageestsanscesseprésente Amon esprit.
eWKarnié-poitrtant
1
d'avoir appris que sa chère Hermelinevivaitencore, — Apprenez,ma belle dame, que le Tédaldequi a été tué n'est pas le
il'-retournaau-logis;la tête remplie de mille idéesdifférentes.Onle mit Tédaldede la maisond'Eliséï, que vous avezaiméet que vous regrettez.
coucher-dans uiie chambreaw dernier étage. Le mauvais lit qu'on lui Mais,dites-moi,je vousprie, quel fut le motifqui vous engageaArom-
*yaitdonné',ïp milicesouper qu'il avait fait, l'inquiétudequ'il éprouvait, pre si brusquementavec lui? Que vousavait-ilfait pour le traiter avec
tout çêla>joint ensemblene lui permitpas de fermer l'oeil.Versuneheure tant de barbarie? — Riendu tout; maism'étant confesséeAun maudit
iprès-nYinuit,il-éhtendmarchersur le toit, et puis descendresur le pail- religieuxquej'avais alors pour directeur,et lui ayantdéchirémonamour
ler dé-sa-Gnambïe:Voulantvoir ce que c'était, il sort du lit, s'approche pour Tédaldeet les faveurs que je lui accordais,il me fit de si grands
WUt 1dotreôuleirt de la porte, et aperçoitdelà lumière à traversune fente. reproches et une telle frayeur Ace sujet, que l'impression ne s'en est
Mitipp'roCnë-xôivoeil decelte fente, et il aperçoit très-distinctementune effacéede mon esprit. Il me déclaraque si je n'abandonnaisincon-
Itemme-avectroishommes.La femme,qui-tenaitune lampe,lui paraissait point tinent ce commercecriminel,je n'obtiendraisjamaisle pardonde mon
jeune et cfailrtive» il-redouble alors'd attention,et, prêtant une oreille péché, et que je serais précipitée dans les profondsabîmesde l'enfer,
cUrieusè,- it entendit un de ceshommes qui disait,en su tournant vers la pour y brûler éternellement; enfin, il m'épouvantasi fort, que je rom-
femme: Noirspouvons à présent être parfaitementtranquilles; on est pis tout A coup avec mon amant.Je cassaide le voir; et, pour ne plus
tfonérah-monlpersuadéqu'Aldobrandina fait,le coup; les frères de Té- m'exposerAla tentation,je nevoulus-nilire aucunede seslettres, ni re-
diftde^ont fait*mettreAla question,et la force des tourments lui a l'ait cevoir aucunmessagede sa part. Ce sacrifice,qui me coûta plusqueje
déclarerqu'il-était coupablede l'assassinat; son arrêt estmêmepronon- ne sauraisvous l'exprimer, mit le désespoirdansle coeurde Tédalde,et
cé-: ainsi; songezbienAne pas vous trahir par quelque indiscrétion; il le jeta dons une.mélancolieaffreuse.J'avoue que, pour si peu qu'il eût
n'est -pas'-douteux- qu'on' ne nousfit. un mauvais parti, si l'on venait à insisté, je n'aurais pu tenir contre la résolution que j'avais prise. Le
découvrir-'là-moindre chose. Cediscoursparut répandrela joie et la tran- pauvre jeune homme maigrissaitet se consumaita vue d'oeil, lorsque,
quillité dans l'Amede cette femme. Tédalde comprit que ces hommes pour faire sans doute diversionAsa douleur, il pril le parti de quitter
étaient-les'hôtesdulo|îs; il n'en douta pluslorsqu'il vit deuxde ces co- Florence,et s'en alla, sans rien dire à personne,je ne sais dans quel
quins-entrer dans une-chambrevoisine, en disant qu'ils allaientse cou- pays. Depuisce moment,je n'ai pas passeun seul jour sansle regretlcr.
cher,.--Ils;souhaitèrentla bonne nuit au troisième et A la femme, qui •Voilàjustement, madame,le péché qui vousa attiré l'aflliction que
répondirent en-descendant l 'escalier, qu'ils allaient en faire autant. vous éprouvezaujourd'hui, dit le pèlerin en l'interrompant.Je sais, A
: Qriiinïaginëaisémentquelle dut être la surprise de Tédalde; il gémit n'en pouvoirdouter,que Tédaldene vouslit aucune espècede violence
snr-teségarementsauxquelsl'esprit de l'homme est sujet. Il ne pouvait pour vous attacherA lui; que vous l'aimâtes d'inclination,parce qu'il
concevoircommentses frères avaient pu prendre un étranger pour lui, vous avaitparu sensibleet honnête; et que ce ne fut que de votre plein
elifairecon'davnnerun innocent pour les vrais coupables.Il réfléchissait gré qu'il obtintvos faveurs.Je saisqu'étant ainsiunis, sa tendressepour
sur; les p_érilsauxquelsVignoranceet la prévention exposent la pauvre vous devintmille foisplus forte et plusvive que la Vôtre.;jamaisamant
hutwanilëtet ne pouvaitse défendrede condamnerl'aveuglesévéritédes né fut ni si.tendre ni si passionné; il eûtmieuxaimé'mourir que devous1
lofeetla-baroarifedès juges, qui, soûls-prétextede découvrirla vérité et être infidèle et de cesserde vousaimer. Commentavez-vouspu, après,
dé punir le crime, arrachent, par ïa>>rôie inhumainedes tortures, des cela,vousdéterminerArompresibrusquementavecun si honnêtehômmè?
».wux:quin'en-sontpoint, et se rendent ainsi les oppresseursde l'inno^- Ne deviez-vouspas réfléchirauparavantsur la démarcheque vous alliez
aeneé'et'lesmimstresde l'enfer. Après ces réflexions,le reste dela nuit faire, prévoir les fâcheuxévénementsqui pouvaienten résulter, tout pe-
sespassâAsongerauxmoyensde sauverAldqbrandm,et il crut les avoir ser, tout considérer,et penser que vous auriezpeut-être sujet de vous !
trouvés, té lendemainmatin, il n'eut rie^eûlusî pressé quède cher^ en repentir un jour? Nélui aviezrvouspas donnévotre coeur?Pouviez-'
cl«er>:la'fem'me de' cetinfortuné. LaissantsM domestiqueau logis, il va vousdoncle lui refuser, s'il ne s'en était pas rendu indigne? 11le' r&
droit;à-lâ;maison1dè'fcdame pour s'informer si elle lbabite encore. 11 gardait, et étaiten droitde le regardercommeun bien qui lui apparte-
trouve la porte de l'allée ouverte, et entre sans difficultédans.une pe- nait ; cependant,vousle lui avezenlevé; c'est une espècede larcin qui
.itesSailVbasse,: où'ilvoitson anciennemaîtresse-1dans le plus triste état. méritaitune punition.A l'égardde voire confesseur,je suis religieux,et
Elle; sanglotaitet était étendue surle carreau', qu'elle inondaitdé ses je puis me flatter de connaîtreassezbien les moines pour-vous dire,
larmes. Lé pèlerin, à cette vue, ne put retenirlés siennes. Nevoustour- mieux que personne,ce qu'ils sont. Il est bon, madame, que je volts
mebitBzpoint,madame, lui dit-Ilen s'approchant. la paix n'est pas loin fasse ici leur portrait, pour vousApprendreà les connaîtrevous-même-,
de-vôtis.Aces paroles,la femmed'Aldobrandinse lève, et tournant ses et lever tousvos scrupulessur ce qu'ils peuventvousavoir.'dit.
regard^:sur:ï'homme quilui parle : Commentpouvez-vôiissavoirce qui Le tempscorrompt lès meilleuresinstitutions.Les re.ligieui étaient
lui ce
ca*se>ma douleur, dit-elle, et qui peut la faire cesser, vous qui autrefoisdes savants et pieux personnages; mais aujourd'hui la;plupart
me paraissezun pèlerin étranger1—Rassuréz-votis,madame,je suis n'ont de communque l'habit avec leurs illustresprédécesseurs;encore
plusinstruit"qitiéVffUM ne croyez.Coiwtatrtmopleest ma patrie, et j'en leurs robes sont-ellesbien différentesde ce qu'elles étaientdans leur
arrive'tout ATheuïe.' Dieum'envoie .êWi-voûs pour changer.vospleurs origine.Ils les portaientautrefoisétroites,modestes,d'un drap commun
et
\eu-joieV- jour délivrervotre mari de.là mort qui le menace.—Maissi et grossier,pour marquer leur méprispour les choses de ce monde; a
voiïBét»s de Gonstantinople,et que vous en arriviezdansle moment, présentais lesfontfairefort larges,d'un drap finetlustré.Aussiles;vôit-on
--?>>r~-*r*itë**i^&'>:i}'<!Ï:^*$.[
"'.^-"it.-'ii'.'l.i,'
.;, .:: .' - . "' ' :
CONTES DE BOCCACE. 5*

ge pavanersans honte dans les églises et dans les placespubliques,et ; est e cause du mal en soit puni commeTauteuri-S'iln'est .pas-mort;Wous
le disputèraux gens du monde parle luxe et la coquetteriede leur$ lia- ; ne n pouvez nier que vousne soyez;d"umoins'caûse=dc-son exil, et de ce
billeinents.Semblobles aux pêcheurs qui tàclienlde prendreplusieurs : qu'ilq a .mené pendantsept ans une vie-errante;et -mis'érable.-D'oûêje' con-
poissonsAla foisdansleursA
filets, on dirait qu'ils n'ont élargi leurs robes ; clus
fourreret cacherles les
c qu'en commettantunde ces trois pédiés vous^vousêtes rendiiepliis
et bien plus condamnablequ'-envivant -aveclui.-Mais,mai-
q„e pour être plus portée d'y dévotes, veuves, criminelle
c
et toutes les femmes,qui sont assez imbéciles pour les i dame, allons plus loin, continuale pèlerin;:-sanslui dôrmoHe'temps-fle
à
généralement
' écouter.Les religieuxdes premierstemps ne désiraientque Lesalut des \ rrépondre un seul mot ; Tédaldeméritait-il.d'être trailëdè-céttéiniariière?
Unies; les moderneslie cherchentque le plaisir elles richesses; cilsont INon,certes, vous eu êtes-vous-mêmeconvenue,:etje île«avaisaussi tien
'-mvenléet inventent toUsles jours mille moyenspour épouvanter,pour «que vous.Il vous aimaitconnuesa vie-; jamaisdemuienel'ul.aussi:ho»
duper les sots, et leur faireles accroire que la rémissiondes péchés s'ob- ; norée, x aussi louée, aussi-obéie-quevous-le fûtesjpar -ce tendre/amant
tient par les aumôneset par messes,afinde les engagerAleur appor- ; Se 5 trouvait-ildansune compagnieoù, sans donner"-dessoupçonsjilpou-
1erdu pain, du vin, delà viandeet de l'argent pour reposle de l'Ame ! i
vait parler de vous, c'étaient aussitôt des éloges aussi-adroits-irpw;a.èlfc
de leurs parentstrépassés.Lesanciensreligieuxne renonçaientau monde ; cats < : vos charmes,votre -caractère, vos -qualités,-recevaient- le «tribut
mieux s'occuper des chosesdu ciel; ceux d'aujourd'hui n'eu- <
d'un encensd'autant plus llatlenr qu'il paraissait venir d'une personne
que pour trouver asiie contrela misèreet les (
désintéressée.Tédalde avait mis son <sortentre sa
tient dansle cloître - que poury un -ves-miiins; -fortune;
la vie et teshommes sont assez imbéciles leur i
son sa étaient A votre seule il
disposition--; vivait,
ne
peines de pour prodi- honneur, liberté,
leur oisiveté.Je veuxcroire que les que pour vous, vousseule faisiezsonbonheur. Il avaitdu-mérite,.dela
t
guer leurs bienfaits,pour nourrir des
'aumônescontribuentA l'expiation péchés, surtout quand ellessont inaissance,de l'honnêteté, de la jeunesse,«ne.assezjolie-ligure.:;tout le
faiteseh vue de Dieu; maissi on connaissaitles moines, si ou savaitla monde i l'estimait,le recherchait,le chérissait; vousne sauriez-lenier.
viequ'ils mènent, on se douneraitbien de garde de les en rendre l'objet Comment I donc avez-vouspu après cela vousdéterminerà rompre tout à
ou.lesdépositaires.Pourquoine pas faire ses charitésauxvéritables pati- coup aveclui. Ala seule instigationd'un cagot, d'mnbabillard,d'un en-
<
Très,aux infirmes,aux familleshouleuses,plutôt qu'A des hommesqui vieux, qui ne désirait peul-êïreque de rempliriauprésde vous la place
semblent avoir faitvoeude vivredans la fainéantiseel aux dépensde la de i ce galant homme? Je ne conçoispus par.quelétrangeaveuglementil
sociétélaborieuse?Gommeles moinessavent qu'ils ne peuvents'euri- y a des femmesqui n'aiment.pointlèshommes,et qui ne-font-aucun cas
çllirqu'en recommandant a ux autres la pauvreté, il n'est rien qu'ils ne i
des soins qu'ils leur rendent. Si elles voulaientfaire usage de leur rai-*
disent, qu'ils ne fassent pour décrier les richesses, sfin d'eu demeurer :
son, si elles considéraient la noblesse, la grandeur de l'homme,et la
les seuls possesseurs; ils ne déclamentcontre la luxure et ne. prêchent prééminenceque Dieului a donnéesur.tousles autres êtres, il n'y en
sanscesse la continence que pour avoir plus de facilite à .séduire«là aurait pas une qui ne se glorifiât d'avoirun amant, do se l'attacher, de
gagner les femmesque les des maris négligent. Us condamnentl'usure,et lui plaire, de s'en faire adorer, et .d'éviter avec sointout ce qui pourrait
les gains illégitimescomme choses qui mènent à l'enfer, afin qu'on la refroidir. Vousavez,cependant fait tout le contraire, et cela par les
les rende dépositairesdes restitutions,dont ils se l'ontsans,scrupule des conseilsd'un moinemoinsanimédu zèle de la religionque jalouxdes
fondspouracheter la prélalureel les gros bénéfices,toul eu disant qu'ils plaisirsde.votre bonami.
causentla perditionde ceux qui les possèdent.Cequ'il y a d-; singulier, Voilà, madame,voilà le péché que le Tout-Puissant,qui pèse tout
c'est que, lorsqu'on leur reproche tousces désordreset. beaucoup d'au- dans une juste balance,et qui conduittouteschoses à lu lin qu'il s'est
tres de la même espèce,ils cioient avoirbien répondu cl être absousdo proposée,n'a pas voululaisser impuni. L'ingratitudeest un crimehor-
tout crime quand ils oui dit : « Faitesce que nous disons, et ne faites rible, qui n'est jamaisimpuni, el vous vous êles.relidiiecoupttlilede.ee
pas ce que nous faisons, » commes'il étail possildeauxleurs ouailles d'être crime en congédiant,connu-.-, vousl'avezfait, un amaut-quine vivaitque
plus ferme.-,plus incorruptibles, plus courageusesque pasteurs I pour vous. Vous avezvoulusans sujet l'airemourirTédalde"dechagrin
Ce qni est phi- singulier encoie, c'est de voir des hommesassezsols, el de désespoir, el votre mari court risque aussisans sujet de perdre la
pour se.coutenlerd'unè pareille,réponse, el pour la pren-: faut
assezî'.-.ihéc.iiiis vieAcausede ce mémo Tédalde.Si vous voulezdonc sauver le mari, il
dre dans un sens umi.différent do celui que les religieuxy attachent réparer l'injusticeque vousavez l'aileà l'amant. 11faut, s'il revient
Faites ce que nous disons, c'est-à-dire remplisseznos bourses, confiez-I de.son long exil, que vouslui rendiezvosbonnesgrâces, votre bienveil-
nous vos secrets, soyez chastes, patients; pardonnez..lesinjures, ne lance, voire amitié, vos faveurs même,«lin qu'il soit dans votrecoeur
diles du malde personne.Maisquel est le but de cette exhortation,dans tel qu'il y était avant que vouseussiezsottementajouté foiaux extrava-
le fond très-sage?C'estde pouvoirse plongerseuls dans les vicesoppo- gancesde ce détestablemoine qui vousl'a lait congédier.
sés aux vertus qu'ils recommandent;ce qu'ils ne feraient pas avec la La dame,qui avait écouté très-attentivement.lelong discoursuu peie-
même facilité si tout le mondes'en mêlait. Qui ignore que sans argent rin, ne douta point que son malheur présent ne-fût.une juste punition
ils ne pourraient longtempsvivre dans la crapule et l'oisiveté? Si les de son mauvais procédéAl'égardde son amantinfortuné.Quelque.relâ-
séculiersdépensaientleurs biens en voluptés,d'où les moine.?en tire- chée que lui parût la morale du bon apôtre, elle fut tmicliéède sesrair'
raient-ilspour faire la meilleurechère et boireles meilleursvins? Si les sons, qu'elle regardaitcommemol d'évangile.Amide Dieu,lui dit-elle,
gens du monde courtisent toutes les femmes,il faudra que les bons je suis pénétrée de la véritéde tout ce que vous venez de me dire; Je
moines s'en détachent. Si ceux-làn'étaient patientset ne pardonnaient connais A présent les religieux que je prenais,hélas! pour autant de
les outrages, ceux-ci n'oseraient plus déshonorer les familles. Mais saints: niais le portraitque vous venezd'en faire m'en donneune tonte
qu'ai-jebesoind'entrer ici dans tous ces détails?Toutesles fois que les autre idée. Je reconnais également mon fort. A l'égard du pauvre Té-
moines, pour excuser leurs vices, répondent qu'on doit faire ce qu'ils dalde, et je vousassure que je le réparerais de mon mieux s'il était en
disentet non ce qu'ils pratiquent, ils ne font que répondre une absur- monqiouvoir.Oui,je suis une malheureuse,une inhumaine,et je vou-
dité, et se condamnenteux-mêmes.S'ils veulent devenir saints, pour- drais qu'il me fut possibled'effacer,par une conduite opposée,l'injus-
quoi ne pas demeurerenfermésdansleur cloître? ou, s'ils veulent se ré- tice et la cruautédont je me suis rendue coupableenvers cet honnête
pandre dans le monde pour y prêcher la parole de Dieu, pourquoi ne homme.Maisle moyen?ce cher amant nrexiste-plus, et c'est moi qui
pas suivrel'exemple de Jésus-Cnrist,qui commençapar faire, et puis suis causede sa mort. Mauditmoine! queje mereproche d'avoir écoulé
enseigner?Qu'ilspratiquent d'abordeux-mêmesles vertus qu'ils recom- tes funestesconseils1 , -.'-.]-.:.-.
mandent, el oh les croira sans peine. Maisau contraire, ceux qui décla- Tranquifljsez-vQuSi;. madame, reprit pèlerin, :Tédalden'est point
le
ment en chaire le plus violemmentcontre la fornication sont les plus mort, ii est plein de vie et.de santé..Vousêtes, A.tempsde réparer le*'
ardents à courtiser, à séduire, à débauchernon seulementles femmes tourments que vouslui avezfait souffrir, et je .puisvousassurerque si
du monde,mais mêmedes religieuses.J'en connaisbeaucoupdece carac- vous lui rendez vos bonnesgrâces*il oubliera tous ses maux-,pour JIC
I tère. Faut-il courir après.ceux-làet les prendre pour' les directeursde goûter que le plaisir de vous plaire et de voiisaimer.-*--Prenezdonc
S notre conduite? Il est libre à chacundé se conduire commeil l'entend; garde A ce que vous dites, homme de Dieu. .le suis-sûreque Tédalde
«ihaïs je penséqu'il vaudrait encoremieux iie jias se confesserque.d'a- n'est plus. Je l'ai vu étendudevantma porte*:-percéde millecoups-;jo
.'{ voirun moinepour confesseur.Si l'immmefait bien, s'il fait mal, Dieu -l'ai tenu longtempsdans mes bras, et j'ai arrose.-son Plût visagede..'mes l"f ;
Sa''' e* 'e P11™'*ou Véçompense.ra selon ses oeuvres.Or, si Dieusait mes ; et celamêmem'a attiré-quelquesmédisances. an ciel -.-,<
H'e
Il ce que nous faisons,je rie vois même pas qu'il soit absolumentnéces- fût encoreen vieI sa présenceme ferait autant de plaisir-qtiela libut:„•
Ssaire fe se confesserAd'autres qu'Alui. Mais,supposéque la confession de mon mari ; et dût le public en jaser, je m'ssiimetiàistrèsfheureuseûfe:
Il a un prêtre soit indispensable,et que vous ayez été obligéde déclarerle pouvoir lui rendre ma premièreaffection.—*.Soyezsùt:e, madame, que
'iP,ccn6pour lequelvotrebraillard de directeurvousfit tant de reproches, Tédaldevit encore,et je nie fais fort de vous le. représenterplus amou-
: :1e est"à-dired'avoirvioléla foi,conjugale,deviez-vouspour cela, madame, reux que jamais,si vous me promettezde suivre votre premièrerésolu-
| vous conduirecommevous l'ayezfait ? Si c'est un péché de favoriserun tion. — Je vousie jure sur tout ce qu'il y a de pins saint; moncoeurest
;-..;.;; n'eu est-cepas un plus grand de le tuer ou de le rendreerrant trop plein de lui, pour que je puissechanger à cet égard.
- amantj
et vagabondsur la terre? Personne ne saurait en disconvenir: le pre- Tédaldejugeapour lors qu'il était temps de se faire connaître,fit de
| mier
v- câlun péchénaturel, et Vautreest un péché de pure malice,et qui donner à Hermelinedes assurancespositives de la délivranced'Ahlo.--
supposeun mauvaiscoeur; c'est un vol, un assassinat,unecruauté. Quoi- brandin.Ne vousal'lligezplus, machère dame, sur le sort de voire-.mari,
que vous n'ayez point enlevéle bien de Tédftlde,il n'en est pas moins-, je vaisvous découvrirun secret qu'il faut que .vous,gardieztoutevo.lre
vrai que vousl'avezvolé, puisque, commeje vons l'ai déjà dit, voust. vie. Après avoirdit cesmots, le pèlerin, fiour'plus,grandesûreté, ferma:
étant dpnnéetoute à lui, vous ne pouviezvous en séparer sansson con- la porte de la salle, et la dame, qui le regardait commeun saint hommes
sentement.Si vous ne l'avez pas tué, vous avezfait tout c« qu'il fallaitt le iaissa faire sans montrer la moindre défiance.Ensuiteil s'approche
pour le porter à se tuer de sa propre main ; et la loi vent que et'utiq;;ii d'elle, et tn-antde sa pocheun anneau dont ellelui avaitfait présent,la
Î
CONTES DE BOCCACE.
dernière nuit qu'il avait passée avec elle, et qu'il avail gardé très-pré- vous vi et les autres magistratsqui l'avez ainsi jugé. Vousn'avez agi de la
cieusement : Connaissez-vous cet anneau?.lui dit-il en le lui présentant, sortesi que parce que vous l'avez cru réellement coupable de la mort de
— Je le connaisfort bien, répondil-elle en soupirant : c'est un anneau TédaldeEliséï. T Maisje vous avertis que ce n'est point lui qui a commis
qui m'a appartenu, et dont j'avais fait présent A Tédalde, pour gage de c
ce crime ; il est entièrement innocent, et je me faisfort de vous en con-
ma tendresse. — Sb bien ! madame,c'est Tédaldeen personne qui vous vaincre v avant nuit, en vous faisautconnaître et en vouslivrant les vé-
la
le présente ; ne me reconnaissez-vouspoint?et il ôle enmême temps son ritables r assassins.
manteauet son chapeau de pèlerin. Hermelinecroit voir un revenant; Lejuge, qui n'était pas intimementconvaincudu crime d'Aldobrandin, *
elle est si effrayée de ce changementimprévu, qu'au lieu de sauter au eet qui ne l'avait vu condamnerâ mort par ses confrères qu'avec regret,
col de Tédalde,elle cherche As'enfuir, le prenant réellement pour un fut f bienaise d'entendreparler ainsi le pèlerin. U l'interroge, et ayant ap- .
ressuscité; mais Tédalde la retient et la rassure, en lui disant : Ne crai- r. pris ce que Tédaldeavaitentendu la nuit passée, il donne aussitôt des-
gnexrien, madame; je suiscet amant infortuné, ce Tédaldequi vous fut ordres c pour faire prendre les trois coquinset la femme. Ils furent ar- ;
si cher, et que vous et mes Irères croyez mort sansraison. Ce n'est pas rètés i la nuit suivante, au premier sommeil, sans la moindre résistance. -
moi qu'on a tué, mais quelqu'autre qu'on a pris pour moi. Hermeline Ils I comparurent aussitôt devant le juge, qui les interrogea chacun en
/cl quelque temps dans le trouble ; mais enfin, revenue de sa frayeur, particulier, ] el qui, les ayant menacésde la question, leur arracha l'aveu '[
-etle reconnaissantau son de sa voixet aux traits de son visage, qu'elle de < leur crime. Cesmalheureuxconfirmèrentcet aveu à la confrontation,
'examina plus attentivement,elle l'embrassa, les larmes aux yeux, el lui iajoutant toutefois qu'ils ne connaissaientpas TédaldeEliséï, et que celui
témoignapar millecaresses le plaisir qu'elle avait de le revoir. Tédaldey < qu'ils avaienttué était un homme de la campagne,qui venait fréquem-
répondit de son mieux, el eut beaucoup de peine à contenir les trans- :
mentà Floience, où il logeait ordinairementchez eux. Interrogés sur le
ports de son amour. Il remit pourtant Aun autre momentle plaisir qui :
motif qui les avait portés Acommettre ce meurtre, ils répondirent que
manquaità son bonheur, parce qu'il n'y avait pas de temps à perdre c'était i pour se venger de ce que cet homme avaitvoulu, pendant leur ab-
pour sauver le mari. Je vais m'occuper, dit-il, de son élargissement, sence, débaucherla femmede l'un d'eux.
persuadé que vous serei plus constante et plus raisonnableque par le Le pèlerin, témoin de tout ce qui venaitde se passer, prit congé du
Je me flatte quevous le verrezlibre et blanchide toute accusation magistrat sanslui dire qui il élait, voulant le laisser dans l'opinionque
ans moinsde deux jours. Je viendrai vous rendre compte de mes dé- l'hommeassassinéétait Je la familledes Eliséï. Uretourna ensuite secrè-
Sassé.
marches, et puis je vous raconterai A loisir tout ce qui me concerne. tement chez Hermeline, qui l'attendait avec impatience. Elle ne s'était
Soyez tranquille sur le sort d'Aldobrandin: j'ai des preuves de son in- point couchée, mais elle avail fait coucher ses domestiques,pour se
nocence, et je les ferai valoir. trouver seule aveclui. Réjouissez-vous,ma bonne amie,je vous apporte
Tédalde ayant repris son chapeau et son habit de pèlerin, embrassa de bonnesnouvelles, lui dit-il en l'abordant ; votre mari est sur le point
de nouveausa chère Hermeline,et la quitta pour se rendre à la prison d'être mis en liberté. Pour lui en donner de plus fortes assurances,il lui
où son mari était détenu. 11le trouva pâle, défait, el plus occupédes rendit compte de tout ce qui était arrivé. Ladame fut au comblede la
idées de la mort que de l'espoir de sa délivrance. 11entre dans son ca- joie. Queje suis aise de vous revoir, lui dit-elle, après vous avoirtant
chot, du consentement de ses gardes, qui crurent qu'il allait pour le pleuré 1 que je vous ai d'obligation1 sans vous mon mari aurait perdu
consoler. Aldobrandin, lui dit-il, je suis un de vos amis, qui connaît l'honneur et la vie. Comment pourrai-je m'acquitter envers vous, mon
votre innocence,el que Dieu vous envoiepour vousdélivrerde l'infamie cher Tédalde? — Je suis trop heureux et trop payé si vous m'aimez, si
dont on vous a couvert, et du supplice qu'on vous prépare. Le jour de vous m'avezrendu ce coeur autrefoissi tendre et si passionné. —N'en
demainne se passerapoint sans que je n aie fait triompher votre inno- doutez point, mon bel ami ; ces tendres baisersdoiventvous en êlre de
cence. J'y mels seulementune condition, et je me Halte que vous ne sûrs garants. On imagine bien que son amant les lui rendit. Aprèss'être
vous y opposerezpoint. livrés l'un et l'autre aux plus douces étreintes, après s'être juré un
Somme de Dieu, répondit le prisonnier, quoique vous me soyezpar- amour éternel, pour mieux sceller leur réconciliation, ils se couchèrent
faitement inconnu, et queje ne nie souvienneseulement point de vous et passèrent le reste de la nuit à goûter des plaisirs dont les seuls amants
avoirjamais vu, je crois sans peineque vous êtes de mes amis, puisque passionnéspeuvent se former une juste idée.
vous le dites, et que vous vous,intéressez Amon triste sort. J'ignore par Le jour commençant à poindre, l'heureux Tédalde entretint sa mai-
quel moyen vous avez pu découvrir mon innocence, mais je puis vous tresse du dénoûment qu il avait dessein de donner Acette espèce de
assurer, en toute vérité, queje n'ai point commisle crime pour lequel on tragédie ; il la pria de nouveaude garder le secret, et sortit de la mai-
m'a fait essuyerla question, et dont la violencedes tourments m'a fait son, toujours sous son habit de pèlerin, pour apprendre l'état des affai-
avouer coupable. Dieu a sans doute voulu me punir de mes autres pé- res d'Aldobrandin.
chés, qui sont en grand nombre; sa volonté soil faite, pourvu quej'ob- Les juges s étant pleinementconvaincusde son innocence, se hâtèrent
tienne son saint paradis. Je suis aujourd'hui fort détaché de la vie ; je de révoquerla sentencequ'ils avaientrendue contre lui, et ordonnèrent
vous avouecependantque je serais charmé de vivre, ne fût-ce que pour son élargissement. Peu de jours après, ils condamnèrent les véritables
faire connaîtremon innocence, et rétablir mon honneur si indignement meurtriers à avoir la tête tranchéesur le lieu mêmeoù ils avaientcom-
flétri. D'aprèscela, vous pouvezjuger de l'obligationque je vous aurai mis le crime, ce qui fut exécuté.
et de l'étendue de ma reconnaissance,s'il est eu voire pouvoir de me dé- Aldobrandin,rendu Asa femme, Ases parents et Ases amis, se fit un
livrer de la mort qui m'attend. Non-seulement je vous promets de faire devoir de publier que le pèlerin était son libérateur. U le menadans sa
ce que vous exigerezde moi, mais je prends Atémoince Dieuqui m'hu- maison, cl le pria d'y demeurerautant de temps qu'il lui plairait. Il y fut
milie, que je tiendrai tout ce que je vousaurai promis. Parlez,je suis fêté, chéri, caressé de toute la parenté, et surtout de madame Herme-
disposéà tenter même l'impossible, pour me conformerà vos désirs, si line, qui connaissaitson mérite mieux que personne.
j'ai le bonheurde recouvrer ma liberté. Plusieursjours s'étant passés en réjouissances, le pèlerin somma son
Ceque j'exige de vous n'est pas seulementpossible,mais très-hon- hôte de se réconcilier,commeil l'avait promis, avecles frères de Tédalde,
nête; c'est qu'après que j'aurai fait voir votre innocence,vous vousre- qui étaientdans la dernière surprise d'un changementsi subit, et qui crai-
conciliezde bonnefoi avec les frères de Tédalde,qui ne vous ont pour- gnaient qu'Aldobrandinne les prit Apartie pour l'avoirfait arrêter si im-
suivi en justice que parce qu'ils vous ont cru coupable de la mort de prudemmentsur un simple soupçon de jalousie. Aldobrandinrépondit
leur frère, sur de faux rapports et de laussesindices. Voyezsi vous êtes avec franchisequ'il était tout prêt A faire ce qu'il lui prescrirait A cet
dans l'intention de leur pardonner, et de les regarder commevos amis, égard. Il faut-,dit alors le pèlerin, que vous fassiezpréparer, pour de-
commevos propres frères, après toutefoisqu'ils auront réparé, de tout main, un grand repas. Vousengagerezvos parents et leurs femmesAs'y
leur pouvoir, le tort qu'ils vous ont fait pas erreur? — Quelquedoux trouver, et j'irai, de votre part, prier les frères de Tédaldede s'y rendre,
que soitle plaisir de la vengeancepour un coeuraussiulcéré que le mien, après leur avoir annoncé notre projet de réconciliation. Aldobrandin
répondit Aldobrandin,j'y renoncerai volontiers, par égard pour un ami l'ayant laissé maître de tout, il alla chez ses quatre frères, leur paria
si généreux, el dans l'espoir de faire connaître moninnocence. Oui, je commeil convenaitdans la circonstance,et leur prouva, par des raisons
"pardonneraitout ce qu'ils m'ont fait souffrir, et je leur pardonne solideset sans réplique, qu'ils lui devaient des réparations. Ils lui pro-
,-ie.ur
dàs.ce moment, puisquevous l'exigez. Je vous promets même, si je sors mirent de se rendre chez lui, et de lui demander pardon de tout ce que
d'ici? defaire toutesles démarchesque vous désirerezà cet égard. Cette leur attachementpour leur frère leur avait fait entreprendre contre lui.
réponse plut infinimentau pèlerin. Il eihorta le prisonnier à prendre Quand il eut ainsi leur parole, il les pria, de sa part, à dîner pour le
courage-,et lui fit espérer que le lendemainne se passerait pas sans qu'il lendemain,avec leurs femmes.
ue reçût de bonnes nouvelles. 11 ne jugea pas Apropos de lui en dire Le jour suivant, les quatre frères, en habit de deuil (car ils ignoraient
davantage; maisil l'embrassa affectueusement a vant de le quitter. encore la déclarationqu'avait faite, touchant la qualité du mort, les vrais
Ali sortir de la prison, il alla droit au et
palais, parvint Aobtenir une auteursde l'assassinat),et accompagnésde quelques-uns de leurs amis,
audienceparticulière de l'un des principaux magistrats, fort renommé sortirent un peu avant l'heure indiquée pour se rendre chez Aldobr..n-
par son intégrité. Voussavez,monseigneur, lui dit-il, que tous les hom- din, où ils arrivèrent les premiers. Ils n eurent pas plutôt paru devanl
inessont intéressés à connaîtrela vérité, particulièrementles personnes lui, qu'ils déposèrentAterre leurs épées, et lui demandèrentpardon, en
de vbtre état, afin que les innocents ne payent point pour les coupables. se mettant Asa discrétion. Le bon Aldobrandinles reçut les larmes aux
Je suis persuadéque vous seriezfâché de faire périr un homme dont on yeux, et les embrassa, en leur disant qu'il leur pardonnait de tout son
vousauraitfaitconnaîtrel'innocence;c'est ce qui me faitprendre la liberté coeur. Leursfemmes et leurs soeursarrivèrent ensuite en deuil, et furent
de venir vous représenter que vousavez agi avec trop de rigueur envers très-bien accueillies. Chacunfit de son mieux pour se surpasser en hon-
le nomméAldobrandinPalcrmini,qu'on est sur le point de faire mourir. nêtetés. Le festin n'alla pas moinsbien que le raccommodement; on fut
Je vous rends trop de justice pour vous soupçonner de mauvaisefoi, magnifiquementservi, et tout se passa avec,beaucoup de décence. Ce
CONTES DE BOCCACE. 55

pendant le repas fut triste et silencieux, Acause du deuil des Eliséï, qui
croyaienttoujours que l'homme assassinéétait véritablementleur frère
Tédalde, dont on leur avait annoncé l'arrivée. Ils savaient seulement, NOUVELLEVIII.
comme le reste du public, qu'Aldobrandin avait été soupçonné et accusé
à faux. Cequi avait donnélieu Acette accusation, c'est que le corps du
prétendu Tédaldeavait été trouvé percé de coupssur la porte de sa mai- Lemarijaloux,battuet content.
son, où les meurtriers l'avaient apporté pour donner le change sur les
auteurs dû délit. Leur douleur, encorerécente, répandit un air morne
sur le reste de l'assemblée, qui donna lieu à quelques convivesde blâ- Quelquelongue que fût la nouvellede madameEmilie, elle ne le parut
mer le pèlerind'avoir ordonné cette fête. Afinde réparer cette irrégu- point p Al'assemblée,vu la quantité et la diversitédes événementsqu'elle
larité el.âe dissiper cette tristesse, il crut devoir se faire connaître. Il se renfermait.
r Elle fut d'ailleurs racontée avec tanl de grâce et de vivacité,
le
lève après premier service, et, se tenant debout: Je sens, dit-il, mes- q
qu'on parut fâché de la voir sitôt finir. La reine se tourna vers madame
sieurs et dames, que pour rendre votre satisfactioncomplèteet répandre Laurette, L et lui fit entendre, par un signe, qu'elle désirait de lui voir
la gaietésur vos visages,je sens, dis-je, qu'il faudraitici la présence de rremplir sa tâche. Cettedame prit incontinentta parole, et débuta en ces
Tédalde.Je suis bien aise de vous apprendre que ce n'est pas lui qui a termes t :
été assassiné.Il est encore plein de vie, et, ce qui vousétonneradavau- L'histoire que je vais vous racontera tout l'air d'une fable ; je puis
tage,/il est actuellementdans cette compagnie, sans qu'aucun de vous ccependantvous assurer, mes chères et aimables dames, qu'elle est véri-
l'ait reconnu. Je vais vous le montrer. Et en disant ces mois, il quille tablement
t arrivée. Unecirconstancede celle que nousvenonsd'entendre,
son habit de pèlerin. Tous les regards se fixent sur lui ; on l'examine, m'en r a rappelé tout à l'heure le souvenir: c'est la mort prétendue de
on J'étudie; et commeon a de la peiueà le reconnaître, il se met à rap- Tédalde.1 Vous allez voir comment un homme, qui n'était pas mort,
porter unefoulede particularitéscapablesde convaincreles convivesqu'il qquoiqu'il en eût les apparences, fut enterré et ressuscité ensuite par un
n'en imposait point. Ceuxqui composaientcette nombreuseassemblée ffripon de moine, qni lit passer pour un miracle de sa façon, ce qui ne
paraissaienttombés des nues; on se regardait avec surprise; ses frères ifut que l'ouvrage de sa scélératesse.
même ne savaient que croire. Maisquand il eut conté ses aventures et
cité plusieurs anecdotes que lui seul pouvait savoir, ils se rendirent A
ces marques, et coururent l'embrasserainsi que ses soeurs. Aldobrandin 11y eut, et il y a encoredans la Toscane, une abbayesituée dans un
et les autres en firent autant. 11n'y eut qu'Hermelinequi demeura froide lieu 1 solitaire, comme le sont ordinairementces sortes de maisons.Le
et tranquille. Son mûri en fut surpris, et lui reprocha sen indifférence moine i qui en était l'abbé, menait une vie assez régulière, a l'article
devanttout le monde.11n'y a ici personne, mon cher mari, lui répon- des i femmes près dont il ne pouvait se passer; maisle bon père prenait
dit-elle d'un ton assezfort pour que toutel'assembléepût l'entendre, qui si i bien ses mesures, que ses intrigues étaient parfaitementignorées de sa
lui fit plus volontiersque moi des caresses,et qui eût plus sujet de lui icommunauté, qui le regardait comme unsaint religieux. Il y avail, dans
en faire, puisquec'est a lui que je dois le bonheur de le posséder en- le voisinage de l'abbaye, un riche paysan, nommé Feronde, hommema-
core; mais lesmauvaisbruits qu'on a répandusle jour de la mort de ce- tériel et stupide. Il fit connaissanceavec l'abbé, qui, le voyant si simple
lui qu'on a pris pour lui m'obligent de retenir les mouvementsde ma et si bêle, ne le recevait chez lui que pour avoir occasionde
reconnaissance.BelleraisonI le mari crois-tu s'égayer à
juste répliqua ; quej'ajoute ses dépens. Ayantpassé quelques jours sans paraître au couvent, 1abbé
foi Atous ces bavardages?Je lui dois ma liberté, et cela doit confondre résolut d'aller lui faire une visite. La femmede Feronde était jeune et
les calomniateurs.Lève-toi,cours l'embrasser,et ne t'embarrassespas du jolie. Le moine ne l'eut pas plutôt aperçue, qu'il en devint amoureux.
reste. Hermelinele désirait trop pour se le faire dire encore. Elle l'em- Quel dommage,disait-il, que ce rustre possède un pareil bijou,dont il ne
brassa donc, el lui fit mille amitiés. La manière libre et généreuse dont connaît sans doute pas le prix! Il se trompait; car, quoique Feronde
en usait Aldobrandinplut extrêmementaux frères de Tédalde. Tout le n'eût pas d'esprit, il ne laissait pas de bien aimer sa femme, et la veillait
monde fut content, et les honnêtetés mutuelles rétablirent,entièrement de près, il en était mêmesi jaloux, qu'il ne la perdait'presquepas de
la bonne intelligence entre les deux familles.L'ex-pèlerin,au comblede vue. Celtedernière découvertene fit aucunement plaisir à l'abbé, qui la
sa joie, déchira leshabits de deuil que portaient ses frères, leurs femmes convoitaitde tout son coeur, et qui craignait de ne pouvoirla lui débau-
et ses soeurs, et leur en fit mettre d autres. Ensuite, on chanta, on dansa, cher. Il ne perdit cependantpas espérance.Commeil élait fin et rusé, il
on lit mille foliesplus amusanteslesunes que les autres; de sorte que la sut si bien amadouer le jaloux, qu il l'engagea à mener quelquefoissa
fin du repas fut aussi gaie que le commencementavait été triste. Tédalde femmeau beau jardin de l'abbaye. Le bon"hypocritepartageait avec eux
régala le lendemainles mêmes convives, et plusieursjours se passèrent le plaisir de la promenade; et, pour mieux les duper l'un et l'autre, ne
en festins et en divertissements. lesentretenait que de chosessaintes.L'onctionqu'il mettait dans ses dis-
LesFlorentins regardèrent longtempsTédaldecommeun hommeres- cours, le zèle qu'il montrait pour leur salut, le faisait passer pour un
suscité. On était tenté de crier au miracle. Plusieursde ses parents même saint dansleur esprit. Enfinil joua si bien son personnage,quela femme
n'étaient pas tout A fait convaincusque ce fût véritablement lui, et ne mourait d'envie de le prendre pour son directeur. Elle en demandala
l'auraient peut-être jamais cru sans un événement qui fit connaître quel permission Ason mari, qui la lui accorda volontiers. La voilà aussitôt
était celui qui avaitété tué. aux pieds de l'abbé, qui, ravi d'avoir une telle pénitente, se proposait
Des gens de l'Unigiane,passant un jour devantla maison de Tédalde de tirer parti de sa confession,pour la conduire à ses fins. Le catalogue
et le voyant sur sa porte, coururent le saluer. Ehl bonjour, notre ami des gros péchésfut bientôt expédié; mais les affaires du ménage furent
Fativole! lui direnl-ilsen présence de ses frères ; commentte portes-tu? de plus longue discussion. C'était là que le confesseurl'attendait. Il lui
Vousvous trompez, mes bonnes gens,répondit-il; vous me prenez sans demandasi elle vivait bien d'accordavec son mari. HélasI lui répondit-
doute pour un autre, car je ne vous ymnais point. En effet, ils reconnu- elle, il est bien difficile de faire son salut avec un pareil homme. Vous
rent Asa voix qu'ils s'étaient mépris, et lui en firent des excuses. Jamais ne sauriez vous imaginer ce que j'ai A souffrir de sa bêtise et de sa stu-
homme, ajoutèrent-ils,n'a mieux ressembléA un de nos amis, nommé pidité. Ce sont continuellementdes altercations, des gronderies et des
Fativole, de Poolremoli, qui doit être arrivé ici depuis environ quinze reproches sur desmisères. 11est d'ailleursd'une jalousie dont rien n'ap-
jours, et que nous cherchonspartout sanspouvoirre découvrir : il fallait proche, quoique je puisse dire, avec vérité, que je n'y donne pas sujet.
vousentendre parler pour nous détromper; vouslui ressemblezparfai- Je vous aurais bien de l'obligation, mon père, si vous vouliez me dire
tement, Al'habit près ; car le sien n'était pas aussi beau ni de si belle commentje dois m'y prendre pour le guérir de ce travers qui fait mon
couleur que le vôtre. Commentétait-il habillé? dit le frère aîné de Té- malheur et le sien. Tant qu'il se conduiracomme il fait à mon égard, je
dalde, qui avait entendu leur conversation.De la même étoffeet de la crains 'que toutes mes bonnes oeuvresne soientdes oeuvresmortes,
mêmecouleur que vous voyeznos habits; car c'est un homme de notre par les impatiencescontinuelles auxquellesje me livre.
état, répondirent-ils. Ces détails, et plusieurs autres particularités qu'on Ces paroles chatouillèrentagréablement l'oreille et le coeurde l'abbé.
apprit de ces étrangers, firent voir clairement que ce Fativole était 11crut dès ce moment qu'il lui serait aisé d'accomplir ses desseins sur
l'homme qui avait été assassiné; et dès ce moment, tout le mondede- la belle. Il est sans doute bien désagréable,répondit-il, pour une femme
meura entièrementconvaincuque l'ex-pèlerinn'en avait aucunementim- sensible et jolie, de ne trouver dans son mari qu'un sot sans esprit et
posé. sansjugement ; mais je crois qu'il est encore plus fAcheuxpour elle d'a-
C'est ainsi que Tédalde,expatrié par les rigueurs d'une maîtresse qu'il voir affaire Aun mari dur et jaloux. Je conçois, ma.fille, toute l'étendue
adorait, parvint Arenoueravec elle, après une absencede sept ans, qui de vos peines. Leseul conseil que je puisse vous donner pour les dimi-
fut cause de sa grande fortune. La belle fit de son mieux pour lui faire nuer, c'est de tâcher de guérir votre mari du mal cruel de la jalousie. Je
oublier son ancien tort; et ces deux amantsvécurent depuis dans une si! conviens que la chose ne vous est pas aisée; mais je vous offre mes
parfaite union, et se conduisirent avec tant de prudence, qu'ils n'eurentt services. Je sais un remède infaillible: je l'emploierai, pourvu toutefois
jamais le moindre démêlé, et que peu de personnes se doutèrent de leursj que vous me promettiez un secret inviolablesur ce queje vousdirai.
amours. — Ne doutez point de ma discrétion, répondit la dame ; je mourrais
mille l'ois, s'il était possible, plutôt que de révéler une chose que vous
! m'auriez défendu de dire. Parlez sans crainte, et dites-moiquel est ce
| remède? Si nous voulons, répliqua l'abhé, que votre mari—guérisse, il
de toute nécessité, qu'il fasseun tour en purgatoire. Quedites-
vousdonc là, mon cher père? Est-ce qu'on peut aller en purgatoire tout
en vie? — Non, il mourra avant d'y aller; et quand il y aura pasaé
ifaut,
54 CONTES DE BOCCACE

assezde tempspour être guéri de sa jalousie, nous prieronsDieu, l'un fo oisl'expérience.Onpouvaits'en servir à coup sûr lorsqu'onvoulaiten-
et l'autre, qu'il le rappelle i la vie, et je vous garantisque nos prières vc royerquelqu'undansVautremondeet l'eu faire revenir aprèsun certain

serontexaucées. Maisen attendantqu il ressuscite, l'audra-t-ilque je teemps. Cettepoudreétait siextraordinaire,que, pendantqu'elleagissait,
demeureveuve? Nepourrai-jepointmeremarier? — Non.mon enfant, 01 m eût dit que le dormantétait mort, sans que pour cela elle lui causât
il ne vous sera pas permis de prendre un autre mari : Dieuen sérail la ia moindreincommodité: elle ne faisait qu'ôlerl'usage des sens.L'abbé
irrité. D'ailleursvousseriez obligéede le quitterlorsqueFeronderevien- ei >nmit dansdu vin, et en donna AFerondeune quantité suffisantepour
dra de l'autre monde, el ce nouveaumariagene manqueraitpas de le le lefaire dormirtrois josrs. Quand cela-fui fait, il sortit de sa chambre
reudre plus jaloux qu'auparavant.— Je me soumettrai avuuplémentà a'aveclui pour se promenerdans le cloître, jusqu'à ce qu'il commençât à
toutesvosvolontés, mon père, pourvuqu'il guérisse de sou et s'
mal, que s'endormir. y U rencontra il
plusieursmoines, avec lesquels s'égaya des
je ne sois pas dans le cas de demeurer longtemps dansle veuvage; car bbêtisesdu bon paysan.Celte,récréationne dura paslongtemps: la poudre,
je-vous avou-> que s'il arrivaitque vousne pussiez le ressusciter. i\ me cciimmença à fairesoneffet. Ferondes'eudortet tombetout à coup.L'abbé
seraitdifficilede n'en pointprendre un autre, dût-il être jaloux comme feint ft d'être troublé de cet accident, qu'on prit pour une attaqued'apo-
luii — Soyez tranquille, ma chère enfant, j'arrangerai toutes choses plexie, p cl donnedes ordres pour qu'on transportele malade dans une
pour le mieux; mais quellerécompense me donnerez-vouspour uu velI chambre.Chacun c s'empressede le secourir; les uns lui jettent del'eau
service?WCelle que.vous souhaiterez,si elle est en mon pouvoir; mais froidesur f le visage,les antres lui font respirer du vinaigre pour rappe-
que peut faire une femme comme moi. pour un hommecommevous? ler I ses esprits:;mats tout,est inutile. Onlui laie le.pouls, qu'on trouve
Vouspouvezfaire autant et plus pour moi, reprit l'abbé;queje ne puis sans s mouvement; on ne doute plus que le pauvre hommene soit mort.
il
faire pour vous; je vais vous procurer le repos, ne tiendra,qu'à vous ( en fuitavertir sa femmeet ses parents, qui viennentgémir et pleurer
On
de mele procureraussi; car je l'ai totalementperdudepuisque je vous autourde s soncorps. Enfinon i'enlerraaveclescérémoniesaccoutumées,
connais,'vous pouvezmêmeme conserverla vie,— que je perdrai infailli- i
maistout vêtu et dansun grand caveau.Sa femme,qui espéraitdele re-
bleiuent, si vous n'apportezremède à mon mal. Quefaut-ildonc que voirdans t peu,d'aprèsla paroleque lui en availdonnéel'abbé, fut moins
je. fasse?Je ne demande pas mieuxo.e de vons témoigner mareconnais- ;
affligée desa mort quelle ne l'auraitété sanscet espoir,et s'en retourna
sance. Quel est votre mal, et cor>.mentpuis-je le guérir? —Mon mal chez < elle avecson petit enfant, qu'elle availmeneauxfunérailles,disant
n'est autre chose que beaucoupd'amourpour vous; et si vous nem'ac- aux t parentsde son mari qu'elle ne se remarieraitde sa vie.
cordezvos faveurs,je suis un homme mort. Hélas! que nie demandez- Lanuit ne fut pas plutôt venue, que l'abbéet un moine boulounois,,
vous là? dit la femmetoute étonnée.Je vous regardaiscommeun suint. sonintime : ami, qu'il avait attiré dans soncouventdepuispeu île jours,
Convient-ilà un prêtre, à un religieux,à un confesseur,de faire de pa- se i rendentau caveau,le lirenl du cercueil,elle portent dansle vade in
reillcs demandesà ses pénitentes.— Nevous en étonnezpas, ma chère pace. 1 était une caveobscure el profonde,qui servait de prison aux
amie; la sainteié n'en sera pas altérée, parcequ'elle réside dans l'âme, moinesqui avaient commis quelque fredaine, ils lui oient ses habits,,
et quece que je demandene regarde que le corps.Cecorpsa ses besoins, l'habillenten moine,et retendentsur la paille en attendantsonréveil.
qu'il est permis de satisfaire,pourvu que l'on conserveun esprit pur. Le lendemain,l'abbé, accompagnéd'un autre moine, lit une visite de
Cen'est pas la uourriliireque 1on prendqui constituele péchéde gour- cérémonieà la-veuve,qu'il trouvaeu deuil et dans 1affliction.Aprèsl'a-
mandise; c'est l'idée qu'on y attache; il en est de moinedes autres be- voir consoléepar des discourspleinsde sagesseet d'édification,il la prit
soinsde l'homme. Si quelque chosedoit vous étonner, c'estl'effet que à l'écart, et lui rappela à voix basse, pour n'être pas entendu de son
produit votrebeautésur uneâme qui n'a coutumede voir que des beau- camarade,la promessequ'elle lui avail faite. La femme,devenuelibre,
tés célestes.11faut que voscharmessoient bien puissants,pour ni'avoir par la mort de son mari, et voyant luire au doigt de l'abbé un annc-iu
porté Adésirer la faveurqueje vousdemande.Vouspouvez vousvanter beaucoupplus beau que celui qu'elle en avait déjà reçu, lui répond
d'être la plus belle de toutes les femmes,puisque lasaintetémêmen'a qu'elle est encoredisposéeà la tenir, et il convientavecelle qu'il ira la
pu se défendre de convoiter votre coeur. Quoique religieux, quoique joindre lu nuit suivante.
abbé, quoique saint, je n'en suis pas moins homme. J'en miraisplus de 11y allaen effet, vêtu des habitsdu pauvre rcronde, qui dormaiten-
mérite sans doute devantDieu,si je pouvaisfaire le sacrificede l'amour core. 11couchaavec elle, el s'en donnaAloisir tant et plus, malgré la
que vousm'avezinspiré el du plaisirque j'en attends; maisje vonsavoue saintetédont il faisait profession.Onsent bien que le drôle ne s'en tint
ce sacrifice est au-dessusde mes forces, tant vnlrcbeautéa fait pas à celle nuit-là.11allait el venaitsi souvent,qu'il fut rencontré pur
Sue'impressionsur monâme.Ne merefusezdonc pas la grâcequeje vous plusieurspersonnes: mais comme il ne faisait ce chemin que de nuit,
demande.Pourquoibalanceriez-vous à me l'accorder'.'Je ne suis pas en- ces bonnesgens s'imaginèrentq-a Feronde lui-mêmerevenait pour de-
core vieux, commevous voyez; quelqueaustère que soit la vie queje manderdes prières ou faire quelquepénitence; ce qui donnalien dans
mène, elle ne m'a pas encore défigure;mais quand bien même je ne tout le villageé millecontes plus ridiculesles uns que les autres. Onen
vaudrais pas votre mari du côlé de la ligure, ne devez-vouspas aimer parla mêmeà la veuve, niais connueelle savaitmieuxque personnece
qui vous aime, el avoirquelquecomplaisancepour quelqu'unnui tente- qui en était, elle ne s'en mit guère en peine.
rait l'impossiblepour vousrendre heureusedansce momieel dansl'au- Cependantle pntvre Feronde se réveillatrois ou quatre murs après.
tre? Bienloin quemapropositionvousfilde la peine, vousdevriezeu èlre 11ne pouvaits'imaginer dans quel lieu il se trouvait,lorsquele moine
charmée.Tandisque le jaloux Ferondesera en purgatoire,je vousferai boulounoisentradanssa prison,munid'une poignéede vergesdontil lui
compagnie,et vous servirai de mari; personnen'en saura jamaisrien. appliquacinq ou six coupsà force de bras, Hélas1où suis-je? s'écriait-il
Profilezdonc,ma belle amie, de l'occasionque le ciel vousménage.Je en fondanten larmes. Tu es en purgatoire,lui répondit le moined'une
connais beaucoup de femmesqui seraientravies d'avoir une pareille voixterrible. Je suisdoncmort ? Sans doute, repartit le moine.A cette
fortune. Si vous êtes sage, vous ne la laisserez point échapper.Sans nouvelle,le pauvrehommese lamenteplus fort, pleure sa femmeel son
compterque j'ai beaucoup de belles baguesel des bijouxtrès-précieux, fils, et dit les plusgrandes extravagancesdu monde- Le moine rentra.
dontje vous ferai présent, si vous consentezA faire pour moi ce que je tempsaprèspour lui apporterde quoiboireet manger. Et quoi I
suis disposé Afaire pour vous. Sericz-vous assez peu reconnaissante Quelque it Feronde,est-ceque les mortsmangent? Oui, dit le religieux, oui, ils
pour merefuser un service qui vouscoûtera si peu, lorsqueje veux vous mangentquandDieul'ordonne.Lanourriture que je t'apporte est ce que
en rendre uu si importantà votre tranquillité. la femmeque tu as laisséesur la terre a envoyéce.malinà l'églisepour
La femme, les yeuxbaissés,ne savait que répondre ausaint religieux. faire dire des messes pour le repos de ton âme; Dieuveut qu'on le le
elle n'osait dire non, et dire oui ne lui paraissaitpas chosehonnêteet rendeici. — 0 vous, qui que vous soyez, donnez de ma -pari à celte
décente. L'ab'ué,qui vit son embarras,en augura favorablement.11crut chère femme, donnez-luile bonjour. Je l'aimais tant, quand je vivais,
qu'elle étaitébranlée. Pour l'enhardir et achever de la déterminer, il que je la serraistoute lanuit dans mes bras ; je la couvraissanscessede
redoublas es prières et ses instances. 11parvint enfin Alui persuader, baisers, et puis, quandl'enviem'en prenait, je lui faisais autre chose.
par des raisonstirées,de sa dévotionet de sa sainteté,qu'il n'y avaitrien Saluez-la,vous dis-je,de ma part, s'il est en votre pouvoir,monsieurle
de crimineldans ce qu'il lui demandait.Labellealors lui répondit, non diable, ou monsieurl'ange; car je ne sais lequel des deux vous êtes.
sans quelquepeu de bontéet de timidité, qu'elle feraittout ce qui lui Aprèsavoirainsi parlé, notre bon imbécile,qui se sentait faible, se mit
plairait, mais,que ce ne seraitqu'après qu'il aurait envoyéFerondeen à mangeret à boire.N'ayantpas trouvéle vin.bon: QueDieula punisse!
purgatoire.11y sera bientôt, dit l'abbé plein de joie ; tâchez seulement ; s'écria-t-il incontinent; c'est une véritablecarogne. Pourquoin'a-t-elle
de l'engagerà me venir voir demainou après-demain,le plus tôt ne serat pas envoyéau prêtre du vin du tonneauqui est couché le long du mur?
que le mieux- Et en disant celail lui mil un anneau au doigt et la ren- A peine eul-il achevé de prendre la mincenourriture qu'on lui avail don-
voya. le aie
née, que moinerecommença discipliner.;TT-Pourquoimefiuppej
La bonne femme,fort satisfaitedu présent de l'abbé, et espérantd'eni ainsi? — Parce que Dieume l'a .commandé; il veut que lu en reçoives
recevoir d'autres, alla voir plusieursde ses amiesavantde rentrer chezs autant deux fois le jour. — Et pourquoi,je vous prie ? — Parce que tu
elle, pour avoir occasionde parler de l'abbé.Elle leur racontades cho-• as élé jalouxde ta femme,qui était la plus,honnête,et la plus vertueuse
sesmerveilleusesde sa sainteté,et ne tarissaitpoint sur son compte. Oui du village.
crut d'autait plus volontierstout le bien qu'elleen disait,que personne s Hélas! cela est vrai ; elle était plus douceque le miel ; mais je ne sa-
n'avaitgardede le soupçonnerd'hypocrisieet de galanterie. vais pas que la jalousiefût un péché devantDieu.Je vous assure que si
: Ferondene tarda pas d'aller à î'abhaye.Le fripond'abbé ne l'eut pass je l'avaissu, je n'aurais point été jaloux.—Tesassurancessont inutiles;
.plutôtvu, qu'ilse mit en devoird'exécuterso* noir dessein.11avait reçui je dois exécuterles ordres qui me sont donnés: tu devaist'en instruire
des contréesd'Orientune poudremerveilleuse,qui faisaitdormirplus oui quandtu vivais.Cechâtimentdu moinst'apprendraAne plus l'être si tu
moinsde temps,selonque la doseétait plus ou moinsforte.La personne i retournesjamaisau inonde. — Esj-ceque les morts peuventretourner
de aui il la tenaitlui en avaitdonnéla recette, et en avaitfait plusieurs s sur la terre? — Oui, quand c'estla volontédp Dieu.
CONTES DE BOCCACE. 56

Hélas! si je puis jamais y retourner, je me promets biend'êlre :1e oju'il avait eue,, peu d'instants avant qu'il ne ressuscitât, ne fut poiut
meilleurmari du monde. Non, jamais il né m'arrivera de gronder ni de cjubliée. Il prétendit qu'elle lui avait été faite par Ra.ug-1Bragriel;.En
maltraiterma femme. Je me contenterai seutement.delui faire des repro- .1un mot,.il.n'est point d'extravagancesqu'il ne débitai du plus grand
ches ausujet du mauvaisvin qu'elle m'a faitboire, etsui'cequ'ellen'apoint £sangfroid, et qui ne fussent adoptées avidement par le peuple de son
Renvoyéde chandellesà a
l'église, puisqu'elleest cause que j'ai mangédans >«liage.
WPS ténèbres.— Elle eu le soin d'en envoyer,maïs on les a brûlées à Sa femme le reçut avec toutes les démonstrations de la joie. Elle

dire des messes. La bonne femmeI que je suis fâché de l'avoir quel- imit au monde-,au bout'de sept mois, un enfant que le prétendu res-
muefoistourmentée ! Hélas! on ne connaît le prix des choses que quand isusciténommaBeuoîtForontle, et dont il se crut véritablement le père
Sn les a perdues. Si je retourne jamais chez moi, je lui laisserai faire (Cequ'il avait raconté de l'autre inonde,.rabsence qu'il avait faite, le té-
ilôtit ce qu'elle voudra. La bonne, l'excellente femme1 Maisvous,,qui imoignagedesmoineset celui de ses parents, qui avaient assisté Àses fu-
Jm'avczsi fort étrillé,
— Je
pour la vengerde ma jalousie, apprenez-moidonc inérailles, tout concourut à prouver qu'il était réellement ressuscitéd'en-
frui vous êtes. suis un mort comme toi, né en Sardaigne;: et parce ltre les.morts : ce qui ne contribua pas peu à grossir la réputation de
qu'il m'est arrivé de louer la jalousie à un maître que je servais, Dieu saintetédu i jière abbé. Feronden'oublia jamais lès coups de verge qu'il
|m'a condamnéà te à
porter manger et à le battre deux fois le jour, jus- i
avail reçus en purgatoire, et vécut avec sa femme sans soupçonet.sans
[.m'a ce qu'il ail décidéautrement de notre destinée.—Dites-moiencore, jalousie., Elle profita de son indulgenceet de sa simplicité,pour continuer
rontinua Feronde, n'y a-t-il que nousdeux ici ? — Noussommesdesmil- ses intrigues avecson saint directeur.
liers, mais tu ne peux ni les voir ni les entendre ; el eux aussine t'en -
tendetit ni ne te voient. — A quelle distance somincs-nous de notre
pays? — A des milliers de lieues. — DiableI c'«st beaucoup; nous de-
vonsêtre sans doute hors du monde, puisqu'il y a si loin d'ici à notre
village.
Le moine ne pouvait s'empêcherde rire sous cape des questions sau- NOUVELLE IX.
grenues et de la stupidité du bonhomme.H allait régulièrement tous les
jours lui porter à manger; mais il se lassade le battre et de lui parler.
Ce malheureuxavait déjà passé dix moisdans celte prison obscure, lors- LacomtessedeHoussillon.
que sa femme, qui l'avait presque, entièrement oublié, devint grosse. Aus-
sitôt qu'elle s'en fut aperçue, elle en avertit l'abbé, qui ne cessaitde lui
rendre de fréquentes visites. Ils jugèrent alors qu il élait à propos de Pour conserverle privilège accordé au facétieux Dionéo, c'était à la
ressusciter le mari pour couvrir leur libertinage. Sans col accident, le reine Aconter sa nouvelle, puisque lous les autres avaient dit la leur.
pauvre diable eût petil-êlrepassé lven des années dans son purgatoire Aussi, dés que madameLaurelle eut cesséde parler, et sansattendre que
L'abbése rendit lui-mêm». !a nuit suivante, dans la prison de Feronde, la compagniel'en priât, elle prit aussitôt la parole, et dil d'un air aussi
et, contrefaisant-savoix, il lui cria à travers un long cornet : Console- noble que gracieux : Qui pourra, messieurset -lames,raconter des his-
toi, Feronde ; Dieuveut que tu retournes sur la terre, où lu auras un se- toires capables de vous amuser, après avoir eiileudu celle de madame
condfils à qui lu donnerasle nomde lienoît. Tu doiscelle grâce signa- Laurette? 11esXen vérité forl heureux que cette dame n'ait pas été la
lée aux fréquentes prières de ta femme, el à celles du saint abbé du cou- première Aparler; car tout ce qu'on aurait dil après elle, ne nous eût
vent de ton village. Dieusoit loué, s'écriale prisonnierplein de joie; je guère paru intéressant. Je crains fort que les deux nouvelles qui vous
reverrai donc ma douce et bénigne femme, mon cher et tendre fils, le restent à entendre ne vous ennuient après la sienne. N'importe, je
suint et pieux abbé à qui je devrai ma délivrance. Que Dieules bénisseà dois remplir ma tâche, et je vais le faire le moins mal qu'il me sera
jamaisI possible.
A peine eut-il dit ces mots, qu'il tombaen léthargie. L'abbéavait eu
la précaution de faire mellre dans sa boisson de U même poudre; mais
on n'en avait mis qu'autant qu'il en fallait pour le faire dormir quatre ou Il y eut autrefois en France un comte de Roussillon.,nommé Esnard,
cinq heures seulement. Il de
profita son sommeil,aidé du moine boulou- qui, ne jouissant pasd'une bonnesanté, avait toujours aui-rèsde. lui Un
nois son confident, pour le revêtir de ses babils et le porter secrètement médecin, connu sous le nom de Gérard, natif de INurhonnu en Languedoc.
dansle caveauoù il avait élé d'aburd enterré. Le comte n'avait qu'un fils, qui se nommaitliertrand. Il était encore»».'!-
11était déjà grand jour, lorsque le priieudu mort se réveilla. Aperce- fanl, et joli comme un coeur, lorsque son père crut devoir le faire élever
vant par un trou la lumière, qu'il n'avait point ue depuis dix mois, et avec plusieursautres enfants de smi âge, parmi lesquels se trouvait lit
sentant dès ce momentqu'il était réellementeu vie, il s'approchadu trou lillc de son médecin, nommée Gillette. Celte fille parut d'abord avoir
et se mit à crier de lotiles ses forcesqu'un lui ouvrit. Commepersonne beaucoup d'attachement pour lui.-Son inclinationse fortifiaavec l'Age,
ne lui répondait, il essayade lu lèlc ci. des ép.tiles à puns.-erlui-même et se changea en un amour si grand qu'on n'aurait jamaisimaginé qu'une
la pierre qui couvrait le tombeau. Il lit de si grutls ef o.'ls, qu'il Vi.n- demoiselle, qui n'avait pus encore atteint l'âge, de puberté, pût être.ca-
tr'ouvrit, parce qu'elle n'é-ail pas bien .jointe. -1ctie de nouveauà soo pable d'une si forte passion. Le comte, après avoir été valéimliiiaire
secours : les moines, qui venaientde =-ii:s:iti,.r uiaiiiHv»,;:ectiuren!.au bruit toute sa vie, mourut enfin, cl laissaBertrand, sou fils, sous la tutelle du
S de celle voix sourde. Ils s'approchent du :onii:,----.ii. et.sont si épouvantés, roi de France, qui ne tarda pas de le faire venir AParis. •-, „'
% qu'ils prennent la fuite el vont aviirti-rV-r-iiiede ce prodige. L'abbél'ei- On conçoit aisément le chagrin que son départ dut causer A.la jeune
l.gnnil d'être dans ce momenten oraison.Ne craignez rien, mes enfants, demoiselle.Elle faillit à en mourir de douleur. L'espéraiteude le revoir
S!-leurdit-il, prenez la croix et Veaub-V-le.,el alunis voir, avec un saint la soutint un peu el lui rendit la santé. Quand elle eut perdu son.père,
j respect,ce que la puissance de.Dieuvi-ni d'opérer. Pendant ce temps, le dont la mort suivit de près celle de son malade, elle serait volontiers
j bonhommeFerondeétait, parvenu, à fore»:d'efforts, à détourner assez la partie pour Ptris, si. commençantdéjà de raisonner, elle n'avait eu povi-
•jpierre pour passer son corps el sortir du .tombeau-Il était pâle, défait, de choquer les bienséances. D'ailleurs, comme elle était sans frères ni
^=fcommedevaitl'être un homme q>ïiavait.passé lanl de temps sons voir la smiirs, et que son père lui avait laissé un riche héritage, il lui eût été
. lumière. Dés qu'il aperçoit VaÛié.il se jette, à ses pieds el lui dit : Mon difficilede tromper la vigilancede se? prêches, qui la veillaientde fort
ù père, ce sont vos.prières et celles -Jema fent'»,equi m'ont délivré des prés. Parvenueà l'Age d'être mariée, elle refusait tous lés partis qu'on
J| peines du purgatoire et rendu à .la vie. -le prie Ditu qu'il vousaccordede lui offraiî,, parce qu'elle nourrissait toujours la passion qu'elle, avait
vl longs jours et vouscomlilede.ses grâces. Que le, saint nom du Toul-1'uis- pour le comte. Comme elle ne l'avait .point donnée à connaître «.per-
sant soil béni! dit alors l'abbé; lève-toi, mon fils, et va consolerta sonne, elle disait, pour colorer ses refus, qu'elle était trop: jeune pour
(femme, qui, depuis ta.mort,,n'a ceseé de-pleurer; va, et sois un fidèle prendre un établissement qui ne devait finir qu'avec sa vie. Elle avaitun
serviteur de Dieu. — Je sens, mou.père, tout ce queje lui dois; soyez pressentiment qu'elle pourrait un jour épouser celui qu'elle aimait.
sur que te ferai de monmieux pour lui marquer ma reconnaissance.La Ledésir d'aller à Paris, pour jouir seulement du plaisir de le voir, ne
,-; bonne,l'excellentefemme! je vais la joindre et lui prouver, par mes ca- i; l'abandonnaitpoint. Elle eui bientôtoccasionde le satisfaire: elle apprit
js rosses, le cas infini que je fais de son attachement.Je la recommande,!j que le roi souffrait beaucoupd':uie fistule, causée par les suites aune
J mon père, à vos saintes prières, et à cellesde la communauté. j eiillitra d'estomac, pour laquelle il n'avait pas été bien traité; que lous
J! L'abbe Joignit d'être plus étonné que ses moines; il ne manqua pas : les médecins qu'il avait consultés,n'avaient fait qu'irriter son mal ; et
\M de leur faire valoir la grandeur de .ce miracle»,en l'honneur duquel il ! que, désespérant lui-même de sa guérison, il avait renoncé aux secours
leur ordonna de chanter le Miserere. : de l'art. Celtenouvelle lui lit grand plaisir,.parce.qu'elle lui. fournissait
'Jj reionrne
*i'ile ^,ivonî'e dans maison.Tous ceux qui le rencontrent dans un prétexte,honnête pour se rendre à Paris, disant qu'elle se sentait en
sa
;JI chemin prennent.la fuite, comme à la vue d'un spectre. Sa femme étal de guérir le roi. So;opère: lui avait effectivementlaissé plusieurs
même, quoique..prévenue,en eut peur, ou en fil le semblant.Maisquand secrets, un entre autres contre les ulcères les plus tenaces. Elle partit
- ou le vit
1 s'acquitter de.toutesles fonctionsd'un hommevivant, quand on donc incontinent, dans .l'espérance que si son remède opérait .'la-gué-
-, entendit appeler chacun son nom, tout le mondese rassura, et on rison du roi, il ne lui serait pas difficiled'obtenir ensuite Bertrand pour
: le crut ressuscitétout de par bon. Alorsde l'interroger el de lui faire mille mari.
question; et lui, de leur donner des nouvellesde l'autre monde, de leur Le premier soki de Gillette, quand eUe fut arrivée â Paris, fut,d'aller
parler de l'âme de leurs parents, et de leur conter ses tristes aventures, | voir le comte, qui Vaccuuillitavec beaucoup de politesse. Elle parvint
.: leur eoiitaui mùu: ;-.:.l,-.sridicules,connua s'il iùl devenu huiii,-«e.''d'cs-ensuite à se faire introduire
: ont et.qu'il eût voulu sa moquer de leur auprès du roi^ et le pria en. grâce de lui
incrédulité, La i
révélation^ faire voir son/mal. Ce prince, charïné4e sa jeunesse» de sa douceur«I
t>û CONTES DE BOCCACE.
riesa beauté, ne crut pan devoirla refuser. Quandelleeut vu la partie cl chose, ilss'en retournèrentrendre compteà leur souverainedu mauvais |1°
affligée,j'ose vous promettre, sire, lui dit-elle, de vous guérir radica- succès si de leur ambassade.La dame, fort affligée,ne savait quel parti m?
lementdans huit jours, si vous voulez faire les remèdesque je vous prendre. p Ala fin, après avoirbien réfléchi,elle résolut d'essayersi elle ||r
donnerai, et qui ne vous causerontpas la moindre douleur.Le roi d'à- ne n pourraitpas venir à bout d'obtenir,par ruse ou autrement, les deux È*jK
bord se moque d'elle, se disant à lui-même,commentune fillede cet chosesdont cl avaitparlé sonmari. Quandelle eut aviséaux moyensqu'elle ;-«£
âge pourrait-elleréussir dans une cure où les plus habilesmédecinsont devait d employer,elle fit assemblerleslaplus considérablesde l'Etat et les ;JP
échoué?11se contentade lui répondrequ'il étaitrésolu de ne plus faire plus p honnêtesgens pays, du leur dit démarche qu'elle avaitfaiteau- <jjr
de remèdes.Sans doute, sire, reprit-elle, que monsexeet ma jeu- près p de son mari, et leur représenta,avec sa sagesse ordinaire, que le [W
nessesontcauseque vousn'avezaucunefoi à mon remède; maïs j au- sséjour qu'elle faisaitparmi eux les privantde la satisfactionde voirleur !M
rai l'honneur de vous dire que ce u'est point sur mesfaibleslumières sseigneur, elle était résolue de se retirer, de s'exiler de sa patrie, et de r*
queje compte, maissur cellesde mon père, qui, durant toute sa vie, passer p le reste de sa vieen pèlerinageset en oeuvrespiespour le salut S
a joui d'une grande réputation.parmi les médecins.C'est par le même de d son ame. Je vousprie donc, ajouta-t-elle,de pourvoirau gouverne- ;M
remède, que je me propose de vous donner, qu'il a opéré, de son vi- rment, d'informermon mari de ma retraite, et delui dire que je n'ai pris ]W
ant, plusieurs guerisons, que ses confrères avaient jugées impos- ce c parti que dansl'intentionde l'attirer danssa souveraineté,où je me ZM
ibles. Pourquoicraindriez-vousde l'essayer? huit jours seront bientôt propose j de ne plus revenir, pour l'y laisser tranquille. > _ »m
passés. Pendant qu'elle leur tenait ce discours, ces braves gens répandaient M(
Cediscoursébranlale roi, qui, paraissantréfléchir, disaitintérieure- des c larmesd'attendrissement.Ilsfirenttoutce qu'ils purent pour la dé- I,
ment : Peut-êtreDieu m'envoie-l-ilcette fillepour opérer ma guérison? tourner 1 dece dessein,maisinutilement.Aprèss'être munied'unebonne M|
Pourquoine ferais-jepas l'essaide son savoir,puisqu'elle s'engageà me provisiond'argent ] et de bijoux,elle partit, accompagnéeseulementd'un 9
guérir dans peu de tempset sansme faire souffrir?S'adressantensuite de < sescousinset d'une femmede chambre, sans que personne sût où jj,
a la demoiselle: Mabsi vous ne me guérissezpas, à quoi vous soumet- elle ' allait. Ellene fut pas plutôt hors du Roussillon,qu'elle se travestit V
tez-vous? Sire, 4 être brûlée vive,et vous pouvezd'avancevousassurer en < pèlerine, et se rendit, dans cet équipage,AFlorence,le plus diligem- |
de ma personne,et me faire garder à vue jusqu'à ce que les huit jours ment i qu'il lui fut possible.Elle alla loger dansune petite auberge,que S,
soientécoulés.Maissi je guérisVotre Majesté,quellerécompensepuis-je tenait une bonne veuve, où elle ne s'occupaque des moyensde voir son I,
en attendre? Je vousétabliraile plus honorablementdu monde,lui dit le mari. Elle n'osaiten demanderdes nouvelles.Lehasardvoulutqu'il pas-
roi, si, commeje le présume, vousêtesdansl'intentionde vous marier. sât le lendemain,Acheval,devantla porte de celte auberge,à la tête de
— C'est tout ce que je puis désirer, sire ; mais je VotreMajesté s 1 son régiment. Quoiqu'ellele reconnûttrès-bien,elledemandaà son hô-
supplie
de me promettrequ'elle me donnerale mari que je lui demanderai,vosÎ tesse qui étaitce beaucavalier? C'est, lui répondit-elle,un gentilhomme
enfantsetles princes du sang exceptés. étranger, qu'on appellele comteBertrandde Roussillon.11est très-poli,
Le roi ayantacquiescéà cette proposition,la jeune demoisellepréparai très-aimable,et fort aimé danscette ville, où il occupeun postehono-
son remède, el l'administrasi à propos, que le monarquefut entière-- rable. La comtessene s'en tint pas IA.Ellelui lit plusieurs autres ques-
ment guéri avant le terme prescrit, au grand étonnementde tous sess lions, et apprit que son mari était passionnémentamoureuxd'une de-
médecins. Le prince, trés-satisfait,la comblad'éloges, et lui dit qu'ellea moisellede qualité du voisinage,bien faite, mais pauvre, et qui aurait
fairela demande du mari qu'elle désirait, parce qu'elle l'avaitt peut-êtredéjàrépondu à son amour, sans sa mère, qui étaitl'honnêteté
Eouvait
ien mérité. J'ai donc mérité, répondit-elle,le comteBertrandde Rous- - et la vertu même. Elle ne perdit pas un mol de ce qu'ellevenaitd'aç-
sillon,que j'ai commencéd'aimer dés ma plus tendre enfance,et que e prendre, et résolut d'en faire son profit. Elle fit encore jaser son ho-
j'aime encorede tout mon coeur.Le roi le fit venir, et lui dit : Comme e tesse; et quand elle en eut tiré tous les éclaircissementspossibles,et
vousêtes a présent d'un Age à vousconduirevous-même,je veuxque e qu'elle se fut informéede la demeureet du nom de la dameen qttes-
vousretourniezdansvotre provinceavecunejeuneet aimabledemoiselle e tion, elle alla secrètementla voir, fillela trouva avec sa fille, et, après
que ie vousdestine —
femme. Et quelle est celle demoiselle,sire ? les avoirsaluéesl'une et l'autre, elle dit à la mère qu'elledésireraitde
— Cest celle qui mapour guéri. Le comte, qui la connaissait,qui l'estimait, t, l'entretenirun momenten particulier.Ellespassentdans une autre chant-
l'aimait même,mais pas assez en
pour faire sa femme,à cause delaa bre, et, s'étant assises,la comtesselui dil : Il me parait, madame,que
3ui
isproportionde sa naissanceavec la sienne, répondit d'un ton dédai- i- vous n'avezpas plusque moi à vouslouer de la fortune ; mais si vous
gneux : Vousvoulez donc, sire, me donner pour femme la tille d'unn voulezme rendrele servicequeje viensvousdemander, je vous pro-
médecin! Je vous prie de me dispenser d'un pareil mariage.Voudriez- s- mets de réparer ses torts à votre égard. — Et que puis-je faire pour
vous, reprit le roi, me faire manquerAla paroleque j'ai donnéeAcette te vous? — Beaucoup,madame;mais avant de vousouvrir mon coeur,je
aimableenfant, qui m'a rendu la santé et qui vous demandepour ré- é- vous demandele secret. — Je vousle promets; parlez en toute sûreté;

compense? J'ai trop bonne opinionde votre attachementpour moi. Il je suis femmed'honneur, et j'aimeraismieuxmourir que de manquerà
n'est rien, sire, que je ne fasse pour vousen donnerdes preuves; vous is ma parolepour trahir qui que ce fût. Sur cette assurance, la comtesse
êtesmaître de mes biens et de ma personne; puisqueje suisvotrevas- s- lui dit qui elle était, lui contale commencementet le progrès de son
sal, vous pouvezme marier & qui il vous plaira ; maisje ne vousca- i- amour, lessuitesde son mariage,et la réponsede sonmari aux députés
cherai pointque le mariageque vousme proposezrépugnei messenti- i- qu'elle lui availenvoyés; en un mot, elle lui fit l'histoire de sa vie, sans g
ments. Cetterépugnancevous passera, reprit le roi ; la demoiselleest si lui rien déguiser,et mit tant d'intérêtet un si grand air de vérilé dans i
jeune, jolie, sage; elle vous aime beaucoup; vous l'aimerez aussi, j'en în sa narration, que la Florentinefut persuadée,dés le commencement,de $
suis sûr, et vous serez plus heureuxavec elle qu'avec une autre d'une ne ce qu'ellelui disait, et fut touchéede sesmalheurs,
conditionplus élevée.Le comte, qui savait que les roisde Francen'é- é- Je savais,madame,une partie de ce que vousvenez de me raconter, -.'
taient pas accoutumésà être désobéis,ne répliquaplus rien et cachason on lui dit-elle, el je m'intéressaisà votresort sansvousconnaître; maiseu
dépit. Le roi ordonnaaussitôt les préparatifsde ce mariage; et le jour ur quoi puis-je vousêtre utile ?
des noces étant venu, Bertrandde Boussillon,en présencede Sa Majesté, é, Vousn'ignorezpas, madame, répondit la comtesse,quellessont les ;
donna, contre son coeur,la main à la demoiselle.Après la cérémonie, ie, deuxchosesque * doisavoirpour recouvrermon mari : il dépend de j
il demandala permissiond'aller consommerle mariagedansson pays. Le vous demeles procurer, s'il est vrai, commeon me l'a dit, que le comte [
roi, qui était quitte de sa parole, lui accordasa demande,et le comtede aime mademoisellevoire fille. S'il l'aime sincèrement, reprit la dame, j
partir aussitôt. Mais, i peine eut-ilfait quelqueslieues, qu'il quitta sa c'estce que j'ignore; ce que je sais, c'est qu'il fait tout ce qu'il fautpour ;
femme, dansle même état qu'il l'avait prise. Il gagnala route d'Italie, ie, persuaderqu'il en est fou. Maisdites-moidonc comment je puis vous
et vint en Toscanedemanderde l'emploiaux Florentins, alorsen guerre Te servir et vousprocurer ce que vousdésirezî
avecles Siennois.Ils le reçurent a bras ouverts,et lui donnèrentun ré- ré- Je vousledirai aprèsque je vousaurai fait connaîtremes dispositions.
gimentqu'il conservatout le temps qu'il fut attachéà leur service. Sachezdonc, madame,que ma reconnaissancesera sans bornes.Votre
La nouvellemariée, peu contentede sa destinée,espérantquele temps ips fille est dans l'Aged'être mariée, et le serait peut-être déjà si elle était
et sa bonneconduiteramèneraientson mari, s'en alla en R ussillon,et riche ; je me chargede lui faire une dot très-considérable pour la mettre
y fut reçue comme du
l'épouse comte, c'est-à-direen souveraine. E lle
a y à portée de trouverun mari digne de sa naissance.Pour cela,je ne vous
trouva un grand désordre,causé par l'absencedu prince.Lesaffairesfu- fu- demandequ'un service qui ne vouscoûterarien, et que vous pouvezme
rent remisesen bon état, par la sagessede son gouvernement.Son in- rendre sansvous compromettre.
telligence et sa bonne conduite lui gagnèrent l'estime et l'amour des Les offresde la comtesseplurent beaucoup Acette tendre mère, qui
grands et dusi peuple, qui blâmaient le comte d'agir si mal avecune me ne soupiraitqu'aprèsl'établissementde sa fille.Néanmoins,commeelle
femmed'un grandmérite. Après avoirétablile ben ordre, et l'avoir oir avait lecoeurnobie: Vousn'avezqu'à me dire ce qu'il faut queje fasse
consolidépar de sagesrèglements,elle envoyadeux gentilshommesAson son pour vousobliger, madame,lui répondit-elle: je le ferai de grand coeur
mari, pour lui dire que si elle élait cause qu'il n'allait point en sil- et sans intérêt, puisquemonhonneurne sera pointcompromis.Si, après
Roussil-
lon, elleétait prête d'en sortir pour lecontenter.Qu'elles'arrangecomme me cela, vousjugez ma fille digne de vos bontés,vous serez la maîtressede
elle voudra,repondit-ildurement; quant à moi, je n'irai demeureravec vec l'honorerdevosbienfaits.
> elle que lorsqu'elleaura au doigt l'anneauque je porte, et qu'elle tien- m- La grâceque je vous demande,madame, c'est de vouloir bienfaire
dra un filsde moientre sesbras; voulant faireentendre qu'il n'habite- te- dire Amon mari, par une personnedont vous soyezsûre, mademoi-
rait jamaisavecelle. L'anneaudont il parlait lui était fort cher, et ill le selle votre fillen'est pas insensibleà son amour; qu'elleque ne serait pas
portait toujours à cause de certainevertu qu'on lui avait dit qu'il avait.
Ht. même éloignéed'yrépondre, si elle pouvait s'assurerqu'il fût sincère, et
Les envoyés,jugeant ces deux conditionsimpossibles,firentde leur sur qu'elle n'en doutera plus, s'il veutlui envoyer l'anneau qu'il porte Ason
mieux pour le fléchir: maistout fut inutile, n'eu pouvanttirer autre Ire doigt, parcequ'elle a ouï dire que cet anueau lui était fort cher. S'il
'CONTES D;-: BOCCACE. 57

lous l'envoie,vousme le remettrez,et est vouslui ferezdire ensuiteque,


lour reconnaîtrece sacrifice, voirefille disposéeà couronnersesdé-
llrs ne pouvantplus douterde la sincéritéde son amour.On lui assi- NOUVELLE X.
gnera un rendez-vousnocturne ; je me mettraiA la place de mademoi-
selle votre fille,et Dieume fera peut-être grâce devenir grosse.Si
la de
lS)bt.icns ce bonheur,commeje l'espère, et quej'accoucheheureusement, le diableenenfer.
a
delui fairetenir la parolequ'il donnée, je
Morsje serai en étal devivreavec et vous
devrai lasatisfaction lui.
if LaFlorentine,quicraignaitd'exposersafilleAla médisance,fit d'abord Lareinen'eut pas plutôt achevésa nouvelle,que Bionéo,qui Pavait
"fcaiicoupde difficultés; maisla comtesse,sut les lever, en lui représen- écoutéeavec beaucoupd'attention,voyant qu'il ne restait plus que lui
tant qu'ellese feraitconnaître,pour rendre témoig