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La littérature, l’histoire, de texte à texte

Dominique Viart
p. 29-40
TEXTE NOTES AUTEUR
TEXTE INTÉGRAL
1Le présent ouvrage inscrit ses réflexions dans le sillage d’autres, désormais nombreux, qui mettent
en évidence le fructueux dialogue noué entre la littérature et l’histoire, entre les écrivains et les
historiens, dans cette période littéraire que nous appelons « contemporaine » parce qu’elle a
retourné son regard sur le monde après avoir longuement interrogé ses propres formes. Ce dialogue,
nous en sommes, nous, chercheurs et critiques, les observateurs aussi attentifs qu’il se peut. Mais
notre rôle n’est pas ici que d’observation : il nous faut aussi montrer comment circulent d’une
discipline à l’autre des problématiques particulières à notre temps – et comment cela induit des
esthétiques nouvelles. Au delà de l’intérêt renouvelé de la littérature pour le passé, très évident à la
simple lecture des œuvres, son « retour à l’histoire » pourrait-on dire, comme on parle aussi de «
retour au sujet » ou de « retour au réel », ce sont en effet les pratiques d’écriture mobilisées à cet
effet qu’il importe d’interroger.

L’effervescence historienne de la littérature


2Or – et c’est là un point décisif – les écrivains doivent affronter une double contrainte : celles du «
comment dire ? » et celles du « comment savoir ? ». D’une part les formes traditionnellement
dévolues à la narration littéraire de l’histoire ont perdu leur évidence ou leur légitimité. D’autre part
les témoins des événements majeurs qu’il s’agit de rapporter – la Première Guerre mondiale, la
Shoah –, ne sont plus là ou disparaissent à leur tour. Le témoignage n’est plus de première main : il
devient témoignage de témoignage, récit de témoignage ou fiction de témoignage, et doit à ce titre
revisiter de façon critique les modèles posés au lendemain des deux guerres mondiales, dans un
effort nouveau pour reconstituer des récits perdus ou mal reçus. Quant au roman historique, qui
recompose, dans un entremêlement de faits et de fiction, la chronologie d’une « histoire » au double
sens – fictif et scientifique – du terme, il paraît désormais bien trop romanesque. Aussi laisse-t-il la
place à d’autres formes, comme celle du roman archéologique qui interroge l’histoire à partir du
présent, et se fait plutôt récit de l’enquête que récit de l’événement.

1 L’autre écrivain qui a proposé, avant Doubrovsky, le terme d’« autofiction », Jerzy Kosinski, est l
(...)
3C’est ainsi autour de questions historiques, notons-le, que s’inventent la plupart des formes
littéraires portées par notre temps. L’autofiction, par exemple, spontanément pensée comme une
nouvelle manière souvent très narcissique d’appréhender le sujet, naît sous la plume d’écrivains tels
que Serge Doubrovsky et Georges Perec, tous deux d’origine juive, et met en œuvre leur difficile
mémoire familiale1. Il en va de même des fictions biographiques qui revisitent l’histoire par le
truchement de figures singulières ; ou des récits de filiation qui mènent en amont une enquête sur un
legs familial mal transmis, et retrouvent l’histoire, entremêlée à des parcours généalogiques
reconstruits de manière rétrospective. À chaque fois, de nouvelles formes d’hybridation de la fiction
et de la réalité se proposent, non plus sur le modèle attesté du roman historique, mais selon des
voies inédites qui recourent à l’hypothèse, à la supposition, à l’élucidation probable.

2 Voir Jutta Fortin & Jean-Bernard Vray (éds.), L’Imaginaire spectral de la littérature
contemporaine(...)
4Ces voies sont de plus en plus nombreuses, comme si l’écriture de l’histoire était devenue un
champ d’explorations littéraires par excellence. Aux exemples donnés plus haut, l’on pourrait en
ajouter bien d’autres : l’écriture spectrale de l’histoire telle que la pratiquent Georges Perec,
Antoine Volodine ou Alain Fleischer2, l’anthropologie historique de Pascal Quignard, l’histoire
sociale, sinon « matérielle », d’Annie Ernaux ou de François Bon, qui prennent les objets comme
témoins des évolutions de la société, le recours à la photographie chez Ernaux encore ou Anne-
Marie Garat, l’investigation historique que développent des écrivains aussi divers que Didier
Daeninckx, Jean Hatzfeld ou Patrick Deville. Le roman historique lui-même, un temps considéré
avec suspicion, revient même sur la scène littéraire sous la signature de Jean Rouaud qui interroge
sa dimension romanesque, d’Anne-Marie Garat qui joue avec le modèle du feuilleton, ou d’Hédi
Kaddour qui en propose des variations malruciennes.

3 Laurent Binet, HHhH, Grasset, Paris 2010. Ce titre reprend l’acronyme de la formule « Himmlers
Hirn (...)
4 Yannick Haenel, Jan Karski, Gallimard, Paris 2009.
5Ces dernières années plusieurs romans ou récits ont trouvé nécessaire de recourir à des dispositifs
narratifs particuliers, justement pour afficher le scrupule qui anime l’écrivain au moment de
développer un récit fictionnel au sujet d’événements avérés. Le roman de Laurent Binet, HHhH3,
ne reconstitue l’attentat contre Heydrich à Prague qu’au prix de circonlocutions dans lesquelles le
narrateur s’interroge sur son droit à imaginer telle scène ou à inventer tel dialogue. On peut de
même considérer que la tripartition du roman de Yannick Haenel, Jan Karski4, est fondée sur un
scrupule semblable : d’abord donner à lire l’effet produit sur le narrateur par le visionnage de la
séquence consacrée par Claude Lanzmann à ce résistant polonais dans son documentaire Shoah,
résumer ensuite la biographie de Karski en insistant sur les efforts qu’il fit pour convaincre les alliés
d’intervenir contre les camps d’extermination, et enfin laisser l’imagination narrative donner libre
cours au monologue intérieur de ce personnage accablé de n’être pas entendu. Le lecteur se trouve
alors en situation de lire la part fictive du texte en connaissance de cause : il peut, ou non, adhérer
lucidement à la thèse qu’elle développe.

Des notions transfuges


5 Jonathan Littell, Les Bienveillantes, Gallimard, Paris 2006.
6Toutes ces œuvres qui marquent la reprise en compte de l’histoire ont bien sûr attiré l’attention des
chercheurs. Et l’on sait les violents débats auxquels Jan Karski ou, dans un autre registre, Les
Bienveillantes de Jonathan Littell5, ont donné lieu – avec d’ailleurs des interventions parfois très
polémiques de la part des historiens. Les catégories de « témoignage », d’« écrits de mémoire », de
« roman archéologique » ont fait l’objet d’études approfondies. Des notions propres aux historiens
ont ainsi pénétré le lexique des chercheurs en littérature : il est désormais question dans nos travaux
de documents, d’archives, d’événements. Et, avec ces notions interviennent bien sûr les définitions
et les réflexions qui en développent l’analyse. Or les échanges entre les deux disciplines que tout
cela suppose sont d’abord demeurés implicites, souterrains, sauvages même, avant de faire, ces
dernières années, l’objet de réflexions soutenues de part et d’autre.

6 Sous l’impulsion d’Alain Vaillant notamment, voir L’Histoire littéraire, Colin, coll. « U », Paris
(...)
7On ne peut à cet égard qu’être frappés par l’évolution de nos bibliographies critiques au cours de
ces dernières années : les travaux des historiens y voisinent désormais en bonne part avec ceux des
narratologues, des poéticiens, des sémiologues, des linguistes ou des philosophes. Il serait trompeur
de voir là simplement le signe d’une résurgence de l’histoire littéraire parmi les méthodes en faveur
dans la recherche universitaire. Car s’il y a bien, de fait, un renouveau de l’histoire littéraire6,
longtemps déconsidérée au profit d’approches plus formalistes, ce n’est pas de cela dont il s’agit.
Étudier le dialogue de la littérature contemporaine avec l’histoire ne consiste pas à construire
l’histoire des œuvres, à établir l’évolution des esthétiques, ni à contextualiser les relations entre
artistes (même si, bien évidemment, il peut en être aussi question), mais à se demander comment la
littérature écrit l’histoire, quelle histoire elle écrit, et dans quel rapport aux travaux plus spécifiques,
plus scientifiques, des historiens.

7 Voir Dominique Viart, « Littérature et sociologie, les champs du dialogue », in Philippe Baudorre,
(...)
8 Pour un rappel des définitions de la sociocritique (qui ne se veut ni discipline, ni théorie, ni mé
(...)
8Il y va, me semble-t-il, de l’apparition d’un nouveau champ de recherche, qui sans doute manquait
à l’inventaire de nos disciplines. Il suffit, pour s’en convaincre, de déplacer le regard vers les
relations qu’entretiennent littérature et sociologie7. Trois espaces s’y dessinent : celui de la
sociologie (ou plutôt des sociologies) de la littérature (qui étudient le milieu littéraire, son « champ
», ses usages et ses rites, ses habitus, son ethos, ses productions éditoriales, sa réception socio-
culturelle, le marché du livre, etc…), celui de la littérature sociale (qui fait des questions de société
son objet principal, dans un esprit souvent militant, et dont Balzac ou Zola furent, avant les
littératures populistes et prolétariennes, les références majeures), et enfin celui de la sociocritique,
dont l’une des tendances majeures confronte les discours sociaux dans les œuvres littéraires à ceux
diffusés dans le corps social et les media, ou, pour le dire plus justement, qui se définit comme une
« herméneutique sociale des textes »8. En transposant du côté de l’histoire, on s’avise très vite que
l’équivalent « historien » de la sociocritique n’existe pas comme tel. Il n’y a pas d’« historiocritique
» de la littérature. Le terme est assez barbare, j’en conviens, et sans doute faudrait-il en proposer un
meilleur. Mais il nous manque un nom pour désigner cet espace spécifique où interroger non pas les
thématiques historiques dans les textes mais le « texte historien » – sa mise en œuvre, son dispositif,
ses modalités… – dans les œuvres littéraires.

9 Je me permets de renvoyer aux interventions que je leur ai respectivement consacrées : Pierre


Micho (...)
10 Pierre Michon, Les Onze, Verdier, Lagrasse 2009.
11 Voir entre autres ses romans Archéologie du zéro, Denoël, Paris 1984 ; Désert physique, Denoël,
Par (...)
12 Pierre Popovic, art. cit. p. 8.
9Un certain nombre de publications commencent d’en dessiner implicitement les paysages et les
contours. Elles sont de deux ordres, littéraires d’une part, scientifiques de l’autre. Des écrivains tels
que Pascal Quignard, Pierre Bergounioux, Pierre Michon, pour ne citer que trois d’entre eux, font
des historiens et de leurs textes les intercesseurs de leurs œuvres9. Michelet, Simiand, Braudel,
Duby, Lucien Febvre… y deviennent sinon des personnages, du moins des références. Et ils ne sont
pas les seuls. Tel texte de Paul Bénichou, par exemple, sert de matrice à certaines pages des Onze de
Pierre Michon, roman qui fonde son intrigue sur un chapitre apocryphe de L’Histoire de la
Révolution de Michelet10. De son côté un Alain Nadaud mime dans ses romans les procédures de
l’enquête historique, archéologique et géographique, au profit d’investigations de la première
bibliothèque, de l’invention du zéro ou de la querelle des images11. Dans de telles œuvres, la
littérature travaille avec le texte historien, le décentre voire le manipule. Elle pose sa saisie d’une
période ou d’une question historique en regard de l’approche des historiens telle qu’en témoignent
leurs propres écrits, dans un rapport de texte à texte. Tout comme la sociocritique étudie la relation
que la littérature entretient avec des langages sociaux « qui sont son altérité et qu’elle altère toujours
»12, il importe d’analyser comment ces œuvres littéraires s’emparent de discours ou de récits
historiens et les « altère » à son tour.

Des questions en partage


13 « Annales », 65e année, n°2, mars-avril 2010.
14 « Le Débat », n°165, mai-août 2011.
15 « Critique », n°769-770, juin-juillet 2011.
16 « Littérature », n°159, septembre 2010
17 « Acta fabula », n°17, 2011.
18 Voir ci-dessus, p. 15-16, notes 9, 10, 11, 12, 13.
10Cela s’esquisse dans les publications récentes, dont la simultanéité me paraît très significative.
Un numéro des Annales, dédié aux « savoirs de la littérature », fait large place à l’examen des
manières d’écrire l’histoire en littérature13. Un an plus tard, Le Débat s’interroge sur « l’histoire
saisie par la fiction » et convoque pour cela Pierre Nora, Mona Ozouf, Patrick Boucheron, Alain
Corbin, Antony Beevor, mais aussi des « littéraires » : Antoine Compagnon, Gérard Gengembre,
Jean-Yves Tadié, ainsi que des écrivains comme Philippe Forest, Laurent Binet et Jonathan
Littell14. Encore quelques mois, et la revue Critique rassemble un volume consacré à l’historien
Carlo Ginzburg, sous la houlette de deux « littéraires » (Patrizia Lombardo et Martin Rueff)15. Les
revues strictement littéraires ne sont bien sûr pas en reste : Littérature publie un dossier intitulé «
Écrire l’histoire »16 et la revue en ligne Acta Fabula réunit huit contributions sous le titre « Faire et
refaire l’histoire »17 dans lequel l’historien François Dosse consacre un long article (« L’histoire
entre science et fiction ») à la publication précédente. À cet ensemble déjà très substantiel, il faut
ajouter la création en 2010 de la revue Écrire l’histoire qui a à cœur de mêler les deux disciplines ;
le tout sans répertorier ici nombre de livres et de collectifs auxquels nous pourrions ajouter les
publications issues de nos propres travaux franco-italiens, rappelés par Gianfranco Rubino dans son
introduction18.

19 Patrick Boucheron, Léonard et Machiavel, Verdier, Lagrasse 2009.


20 Patrick Boucheron, Faire profession d’historien, Publications de la Sorbonne, Paris 2010, p. 169.
21 Ibid. p. 170.
22 Carlo Ginzburg, Un seul témoin, Bayard, Paris 2007, p. 97.
11Il n’est pas possible de fournir ici une synthèse de l’ensemble de ces publications. Mais on peut
tout de même souligner les traits saillants des travaux qui s’y déploient et qui, dans leur immense
majorité ne se satisfont pas de considérer l’histoire comme un thème littéraire, non plus que la
littérature comme un objet ou un document historique. Les titres évoqués le disent bien : c’est
l’usage de la fiction dans le dire de l’histoire, y compris par des historiens eux-mêmes, qui est en
question. Le livre de Patrick Boucheron, Léonard et Machiavel est emblématique à cet égard. Alors
que tous les éléments d’information convergent pour établir la présence simultanée de Léonard de
Vinci et de Machiavel auprès de Cesare Borgia, au palais ducal d’Urbino, en 1502, et, qui plus est,
leur commune contribution au même projet de détournement du cours de l’Arno, aucun document
ne témoigne de leur rencontre19. Dès lors comment la dire, sinon en empruntant à la littérature
certaines de ses voies ? Patrick Boucheron explique ainsi son livre par « la volonté de donner à
entendre une histoire criblée de silences qui met en danger la calme assurance du discours historien
»20. Pour ce faire, il se trouve obligé, dit-il, de « mobiliser certaines ressources littéraires, moins
pour expliquer son style que parce qu’elles répondent concrètement à la nécessité même de
l’écriture »21 et appelle à son crédit cette formule de Carlo Ginzburg selon laquelle « Les
romanciers font des découvertes techniques que les historiens peuvent utiliser comme des procédés
cognitifs »22.

23 François Hartog, L’Évidence de l’histoire, IIe partie, chapitre 3, Editions de l’EHESS, Paris
2005.
24 Voir notamment Jacques Revel, Ressources narratives et connaissance historique, « Enquête.
Anthropo (...)
25 Paul Ricœur, Temps et récit, 3 volumes, Seuil, Paris 1983-1985.
26 Roland Barthes, « Le discours de l’histoire », Le Bruissement de la langue, Seuil, Paris 1984.
27 François Hartog, L’Évidence de l’histoire, op. cit., IIe partie, chapitre 5.
28 Annette Wieviorka, L’Ére du témoin, Plon, 1998.
29 Les ouvrages sur ces questions sont très nombreux. Citons parmi d’autres : Catherine Coquio
(éd.), (...)
30 Entre autres : Jean-Pierre Martin, La Bande sonore : Beckett, Céline, Duras, Genet, Perec,
Pinget, (...)
31 François Hartog, L’Évidence de l’histoire, cit., p. 264.
12Ce sont des problématiques d’écriture à mille lieues des agencements traditionnels du roman
historique qui alimentent ces multiples réflexions disséminées dans les revues et les livres. C’est
ainsi que l’on a aussi vu ressurgir la « querelle du récit » selon l’expression employée par François
Hartog23, que nos collègues historiens discutent en appuyant leurs réflexions sur leurs propres
références, bien sûr24, mais aussi sur les travaux de Paul Ricœur25 ou de Roland Barthes26,
lesquels travaillent à partir de la littérature. François Hartog reconsidère également la relation du
témoin et de l’historien27 à partir de l’ouvrage d’Annette Wieviorka28, et ce alors que la question
des témoignages est, depuis peu, devenue l’une de nos préoccupations majeures29. Or, Hartog
insiste sur une donnée centrale : la voix, sur laquelle justement les littéraires ont, de leur côté,
concentré nombre de travaux durant ces dernières décennies30 : « Avec la monté du témoin, c’est la
voix, le phénomène de la voix qu’il faudrait prendre en compte. Je suis loin de penser que
l’appellation “sources orales”, proposée par les historiens, suffise à régler le problème »31. On
mesure bien à quel point il y a là des convergences de questionnements et de problématiques, de
méthodes parfois, qui justifient nos entretiens.

Les emprunts réciproques


32 Pierre Nora, L’Événement monstre, « Communications », n°18, 1972 ; François Dosse,
Renaissance de l (...)
33 Didier Alexandre, Madeleine Frédéric, Sabrina Parent et Michèle Touret, Que se passe-t-il ?
Événeme (...)
34 Stéphane Audoin-Rouzeau, Cinq deuils de guerre 1914-1918, Éditions Noesis, Paris 2001.
35 Laurent Mauvignier, Des Hommes, Minuit, Paris 2009.
36 Alexis Jenni, L’Art français de la guerre, Gallimard, Paris 2011.
13On pourrait du reste pointer d’autres convergences de même nature. Autour de l’événement, par
exemple, qui redevient un point d’achoppement pour les historiens32 alors qu’il fait l’objet de
nombreux travaux et de recherches parmi les littéraires33. Et là encore, la coïncidence ne s’arrête
pas à la saisie simultanée d’un même objet dans les deux disciplines : des échos se font d’une
réflexion à l’autre. Pour ne prendre qu’un seul exemple je retiendrai ce déplacement, qui s’opère à
la fois en littérature et en histoire, de l’événement proprement dit à son impact ultérieur sur les
existences. Alors que Stéphane Audoin-Rouzeau élargit l’empan de l’événement en consacrant tout
un travail à la notion de « deuil de guerre »34 au delà des dates qui circonscrivent la Grande Guerre,
bien des écrivains passent des combats à leurs conséquences avérées ou souterraines. C’est ainsi
que Laurent Mauvignier approche les traumatismes silencieux de la guerre d’Algérie dans Des
Hommes35. Et c’est aussi l’esprit de L’Art français de la guerre d’Alexis Jenni36, dans la mesure
où l’expérience de guerre n’y est ressaisie qu’à travers les traces et les souvenirs qu’elle a laissés
dans une conscience.

37 Alain Corbin, Le Monde retrouvé de Louis-François Pinagot. Sur les traces d’un inconnu (1798-
1876), (...)
38 Patrick Modiano, Dora Bruder, Gallimard, Paris 1997, p. 29.
14Les convergences sont telles qu’il n’est pas absurde d’y réfléchir précisément, quand bien même
elles ne s’affichent pas explicitement. Me paraît emblématique à cet égard le jeu d’influences
réciproques que nous pouvons établir de l’histoire à la littérature et vice-versa. L’influence des
Annales a pu jouer, très certainement, dans le déplacement de l’intérêt littéraire vers les conditions
socio-économiques, encore que cette influence soit diffuse et difficile à établir. En revanche le
modèle de la microhistoire, tel que l’ont développé Carlo Ginzburg et Giovanni Levi, est très
manifestement présent dans l’attention particulière accordée à des figures anonymes, dont on ne sait
pas grand chose, et dont on ne peut parler que grâce à un savoir que l’on collecte ou bricole autour
d’elles à partir de gens qui leur ressemblent, de similitudes et de proximités diverses. Le même type
de travail est alors fourni par les écrivains et par les historiens. J’avais déjà attiré l’attention sur la
publication concomitante en France de Dora Bruder de Patrick Modiano (1997) et du Monde
retrouvé de Louis-François Pinagot d’Alain Corbin (1998)37qui fonctionnent exactement sur la
même méthode. C’est le second de ces deux ouvrages qui porte en sous-titre « Sur les traces d’un
inconnu », mais c’est dans le premier qu’on peut lire cette formule : « Ce sont des personnes qui
laissent peu de traces derrière elles. Presque des anonymes »38.
39 Michel Winock, Jeanne et les siens, Seuil, « Fiction et Cie », Paris 2003
40 Ivan Jablonka, Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus, une enquête, Seuil, Paris 2012.
41 Stéphane Audoin-Rouzeau, Quelle histoire. Un récit de filiation (1914-2014), Hautes Etudes,
Gallima (...)
15Or, si nombre de textes littéraires, au premier rang desquels les récits de filiation et certaines
fictions biographiques, ont été construits selon ce modèle d’enquête, on voit depuis quelques temps
des historiens s’emparer à leur tour, « en retour » devrais-je dire, de la forme du récit de filiation.
Michel Winock se met en quête de l’histoire de sa famille dans Jeanne et les siens39, à partir du
journal de son frère disparu puis d’autres archives qu’il collecte. Plus nette et substantielle est
encore cette appropriation dans le livre d’Ivan Jablonka, Histoire des grands-parents que je n’ai pas
eus, sous-titré « une enquête »40, qui paraît en 2012 et choisit comme exergue une phrase de Perec.
« Il est urgent, avant l’effacement définitif, de retrouver les traces, les empreintes de vie qu’ils ont
laissées, preuves involontaires de leur passage en ce monde » écrit Jablonka aux premières pages de
son livre. Cela pourrait être la formule de n’importe quel récit de filiation, mais ce livre est un
travail historique. Que ce travail prenne ainsi cet objet et cette forme ne fut d’ailleurs pas sans poser
à son auteur quelques difficultés académiques. L’historien trouve ainsi dans la forme que les
écrivains avaient proposée le modèle pour une nouvelle pratique dans le champ de sa propre
discipline. Avec Quelle histoire, Stéphane Audoin-Rouzeau accomplit un pas de plus en désignant
explicitement comme « récit de filiation » une évocation de sa lignée paternelle41.

La circulation des idées


16Plus que de convergences, c’est donc de circulation qu’il faudrait parler : circulation des
questions et des formes, des problématiques et des méthodes. Là encore, l’étude de la littérature
contemporaine doit beaucoup au travail des historiens.

42 Jacques Revel, Pratique du contemporain et régime d’historicité, « Le Genre humain », n° 35, «


Actu (...)
17Elle leur doit peut-être tout simplement, d’abord, d’avoir été rendue possible sur le plan
institutionnel. Car l’université française n’était guère attentive aux œuvres présentes, concentrant
plutôt ses efforts sur la littérature canonique et patrimoniale. Et si notre travail de «
contemporanéistes » a pu trouver sa légitimité, c’est sans doute de s’être inscrit dans la lignée d’un
mouvement ouvert par les travaux accomplis en « histoire immédiate », selon le nom donné par
Jean Lacouture à une collection éditoriale en 1963, et par l’institutionnalisation d’un laboratoire du
CNRS en « Institut d’Histoire du temps présent ». Ce fut le geste fondateur de l’École des Hautes
Études en Sciences Sociales que de développer cette voie, ainsi que le rappelle Jacques Revel en
des termes que les littéraires pourraient revendiquer pour eux-mêmes : « En posant la primauté du
contemporain dans nos intérêts et nos études, nous lions ensemble deux opérations : nous
choisissons de privilégier, d’une part l’étude du présent et des configurations qu’il nous propose ;
nous faisons d’autre part l’hypothèse ou le pari qu’il nous est possible d’être, à travers nos pratiques
scientifiques, professionnelles, les contemporains du contemporain : non pas seulement par
privilège de position […] mais à travers les procédures qui qualifient nos différents métiers »42.

43 Voir François Hartog, Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, Seuil, Paris
2002 (...)
44 Voir les actes de ces colloques : Dominique Viart et Laurent Demanze, Fins de la littérature.
Tome (...)
45 Surtout Marshall Sahlins.
46 François Hartog, Croire en l’histoire, Flammarion, Paris 2013.
18Le travail des historiens nous est également précieux dans ce second temps de l’élaboration de la
recherche auquel nous sommes actuellement parvenu. Nous avions jusqu’ici tenté de définir la
littérature contemporaine à partir de nos observations, nos enquêtes, nos études des œuvres, en
croisant les travaux des uns et des autres, et nous sommes arrivés à une sorte de corps de doctrine
qui décrit la littérature contemporaine comme une littérature transitive, critique vis à vis des formes
que l’histoire littéraire avait pu promouvoir. Mais il nous était difficile d’aller plus loin dans cette
identification, jusqu’à ce que les publications des historiens sur les « régimes d’historicité »43 nous
fournissent une notion qui permette de nouer entre eux la plupart de nos constats, lesquels n’avaient
pas suffisamment trouvé jusque là d’orchestration décisive. Ce fut le propos du cycle de colloques
sur les « fins de la littérature » que de le montrer44. Or c’est en réfléchissant sur des textes
littéraires que François Hartog, principal promoteur de cette notion initialement fondée sur sa
fréquentation de travaux d’anthropologues45, a continué de la développer, L’historien intitule un
chapitre de son livre récent, Croire en l’histoire, « Du côté des écrivains : les temps du roman »46.
Et, si les références littéraires qu’il a coutume de privilégier appartiennent aux grandes œuvres du
XIXe siècle (Balzac, Chateaubriand, Hugo, Tolstoï…), il sollicite dans ce dernier livre des écrivains
plus contemporains – Kundera, Olivier Rolin, Sebald –, parce qu’avec eux apparaissent d’autres
manières de dire le temps historique.

19Tout cela est preuve de la fécondité, je dirais même de la profonde nécessité de nos échanges – et,
en remerciant vivement tous ceux qui ont contribué aux rencontres dont il témoigne, je me réjouis
de la nouvelle pierre que le présent ouvrage vient apporter à l’édifice commun.

NOTES
1 L’autre écrivain qui a proposé, avant Doubrovsky, le terme d’« autofiction », Jerzy Kosinski, est
lui-même un Juif polonais qui met en scène dans L’Oiseau bariolé, une transposition de sa propre
situation durant le conflit.

2 Voir Jutta Fortin & Jean-Bernard Vray (éds.), L’Imaginaire spectral de la littérature
contemporaine, PU de Saint Étienne, Saint-Étienne 2013.

3 Laurent Binet, HHhH, Grasset, Paris 2010. Ce titre reprend l’acronyme de la formule « Himmlers
Hirn heißt Heydrich », (« le cerveau d’Himmler s’appelle Heydrich »).

4 Yannick Haenel, Jan Karski, Gallimard, Paris 2009.

5 Jonathan Littell, Les Bienveillantes, Gallimard, Paris 2006.

6 Sous l’impulsion d’Alain Vaillant notamment, voir L’Histoire littéraire, Colin, coll. « U », Paris
2010.

7 Voir Dominique Viart, « Littérature et sociologie, les champs du dialogue », in Philippe Baudorre,
Dominique Rabaté et Dominique Viart (éds.), Sociologie et littérature, P.U. de Bordeaux 3,
Bordeaux 2007.

8 Pour un rappel des définitions de la sociocritique (qui ne se veut ni discipline, ni théorie, ni


méthode…) voir Pierre Popovic, La Sociocritique. Définition, histoire, concepts, voies d’avenir, «
Pratiques », « Anthropologies de la littérature », n°151-152, décembre 2011, p. 7-38. Formule citée
p. 16.

9 Je me permets de renvoyer aux interventions que je leur ai respectivement consacrées : Pierre


Michon, Les Onze : Tableau d’historiographie littéraire, « Cahiers de recherches interuniversitaires
néerlandais », 2011, p. 215-240 ; Une récapitulation de l’Histoire humaine ? Le traitement de
l’Histoire dans le Dernier Royaume, de Pascal Quignard, « Europe », n°976-977, spécial Quignard,
automne 2010, p. 162-183 ; Pierre Bergounioux : le principe historique, à paraître dans les actes du
colloque « Pierre Bergounioux » de l’Université de Clermont-Ferrand, mai 2013.

10 Pierre Michon, Les Onze, Verdier, Lagrasse 2009.

11 Voir entre autres ses romans Archéologie du zéro, Denoël, Paris 1984 ; Désert physique, Denoël,
Paris 1987 ; L’Iconoclaste, Quai Voltaire, Paris 1989 ; La Mémoire d’Érostrate, Seuil, Paris 1992.

12 Pierre Popovic, art. cit. p. 8.

13 « Annales », 65e année, n°2, mars-avril 2010.

14 « Le Débat », n°165, mai-août 2011.

15 « Critique », n°769-770, juin-juillet 2011.

16 « Littérature », n°159, septembre 2010

17 « Acta fabula », n°17, 2011.

18 Voir ci-dessus, p. 15-16, notes 9, 10, 11, 12, 13.

19 Patrick Boucheron, Léonard et Machiavel, Verdier, Lagrasse 2009.

20 Patrick Boucheron, Faire profession d’historien, Publications de la Sorbonne, Paris 2010, p. 169.

21 Ibid. p. 170.

22 Carlo Ginzburg, Un seul témoin, Bayard, Paris 2007, p. 97.

23 François Hartog, L’Évidence de l’histoire, IIe partie, chapitre 3, Editions de l’EHESS, Paris
2005.

24 Voir notamment Jacques Revel, Ressources narratives et connaissance historique, « Enquête.


Anthropologie. Histoire. Sociologie » I, 1995.

25 Paul Ricœur, Temps et récit, 3 volumes, Seuil, Paris 1983-1985.

26 Roland Barthes, « Le discours de l’histoire », Le Bruissement de la langue, Seuil, Paris 1984.

27 François Hartog, L’Évidence de l’histoire, op. cit., IIe partie, chapitre 5.

28 Annette Wieviorka, L’Ére du témoin, Plon, 1998.

29 Les ouvrages sur ces questions sont très nombreux. Citons parmi d’autres : Catherine Coquio
(éd.), L’Histoire trouée : négation et témoignage, L’Atalante, Nantes 2004 ; Philippe Mesnard,
Témoignage en résistance, Stock, Paris 2007 ; Claude Mouchard, Qui si je criais...? Oeuvres-
témoignages dans les tourmentes du XXe siècle, Laurence Teper, Paris 2007 ; Anny Dayan
Rosenman, Les Alphabets de la Shoah. Survivre, témoigner, écrire (avec une préface d’Annette
Wieviorka), CNRS Éditions, 2007 ; Christian Jouhaud, Nicolas Shapira, Dinah Ribard, Histoire,
Littérature, Témoignage – Écrire les malheurs du temps, Gallimard, Paris 2009 ; Acta fabula, «
L’aire du témoin », n°29, 2013, etc.
30 Entre autres : Jean-Pierre Martin, La Bande sonore : Beckett, Céline, Duras, Genet, Perec,
Pinget, Queneau, Sarraute, Sartre, José Corti, 1998 ; Dominique Rabaté, Poétiques de la voix, José
Corti, Paris 1999 ; Jérôme Meizoz, L’âge du roman parlant 1919-1939, Droz, Genève 2001.

31 François Hartog, L’Évidence de l’histoire, cit., p. 264.

32 Pierre Nora, L’Événement monstre, « Communications », n°18, 1972 ; François Dosse,


Renaissance de l’événement. Un défi pour l’historien, PUF, Paris 2010.

33 Didier Alexandre, Madeleine Frédéric, Sabrina Parent et Michèle Touret, Que se passe-t-il ?
Événements, sciences humaines et littérature, Presses universitaires de Rennes, Rennes 2004 ;
Emmanuel Boisset et Philippe Corno (éds.), Que m’arrive-t-il ? Littérature et événement, Presses
Universitaires de Rennes, Rennes 2006 ; Pierre Glaude et Helmut Meter (éds.), Le Sens de
l’événement dans la littérature française des XIXe et XXe siècles, Peter Lang, Berne 2008 ; Sabrina
Parent, Poétiques de l’événement. Claude Simon, Jean Rouaud, Eugène Savitzkaya, Jean Follain,
Jacques Réda, Classiques Garnier, Paris 2011 ; Sophie Moirand, Sandrine Reboul-Touré, Danielle
Londei & Licia Reggiani (éds.), Dire l’événement. Langue, mémoire, société, Presses de la
Sorbonne nouvelle, Paris 2013.

34 Stéphane Audoin-Rouzeau, Cinq deuils de guerre 1914-1918, Éditions Noesis, Paris 2001.

35 Laurent Mauvignier, Des Hommes, Minuit, Paris 2009.

36 Alexis Jenni, L’Art français de la guerre, Gallimard, Paris 2011.

37 Alain Corbin, Le Monde retrouvé de Louis-François Pinagot. Sur les traces d’un inconnu (1798-
1876), Flammarion, Paris 1998.

38 Patrick Modiano, Dora Bruder, Gallimard, Paris 1997, p. 29.

39 Michel Winock, Jeanne et les siens, Seuil, « Fiction et Cie », Paris 2003

40 Ivan Jablonka, Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus, une enquête, Seuil, Paris 2012.

41 Stéphane Audoin-Rouzeau, Quelle histoire. Un récit de filiation (1914-2014), Hautes Etudes,


Gallimard-Seuil, Paris 2013.

42 Jacques Revel, Pratique du contemporain et régime d’historicité, « Le Genre humain », n° 35, «


Actualités du contemporain », février 2000, p. 13.

43 Voir François Hartog, Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, Seuil, Paris
2002 ; Christian Delacroix, François Dosse et Patrick Garcia (éds.), Historicités, La Découverte,
Paris 2009.

44 Voir les actes de ces colloques : Dominique Viart et Laurent Demanze, Fins de la littérature.
Tome 1, Esthétiques et discours de la fin, Armand Colin Recherches, 2012 ; Tome 2, Historicité de
la littérature contemporaine, Armand Colin Recherches, Paris 2012.

45 Surtout Marshall Sahlins.

46 François Hartog, Croire en l’histoire, Flammarion, Paris 2013.