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ÉCOPOLITIQUE NOW · MAJEURE · 107

catastrophes
biopolitique

Frédéric
Neyrat
des
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La catastrophe est de l’ordre de l’interruption désastreuse, qui dé-


borde le cours supposé normal de l’existence, le lit naturel d’un fleuve
ou des digues artificielles, emportant parfois avec elle l’ordre institué.
Accident majeur qui renverse le cours des choses, la catastrophe rend
l’espace inhabitable. Mais pour un temps. Dans les pires scénarios de
science-fiction, les survivants s’adaptent et reconstruisent — ou alors
c’est la fin du monde... La catastrophe tient en effet le milieu entre l’ac-
cident, qui s’ajoute à l’ordinaire sans bouleverser radicalement la c o n t i-
nuité historique, et l’apocalypse comme discontinuité dernière.

légitime démence
Or notre situation contemporaine entretient un rapport à la cat a s t r o-
phe que l’on pourrait juger paradoxal : son aspect quasi-routinier. « La
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société du risque est une société de la cat a s t r o p h e. L’état d’exception me-


nace d’y devenir un état normal » 1, écrivait Ulrich Beck en 1986. Cette
tendance est aujourd’hui avérée, et la catastrophe fait partie de notre
quotidienne actualité. Elle semble perdre son caractère de discontinuité
partielle et de continuité relative au profit d’une confusion des genres,
comme si l’apocalypse pouvait nous arri ver sans cesse, comme si la cat a s-
trophe définissait désormais un rapport de continuité démentiel au monde.
Mais une démence qui, en ce qui concerne ses conditions de possibi-
lité, nous semble cependant légitime : notre sensibilité exacerbée aux
risques est construite, ce n’est pas une production idéologique. Et c’est
sur cette sensibilité que prend corps ce que nous nommons une biopo-
litique des catastrophes, soit une forme de « gouvernementalité » qui au-
rait intégré le dit « principe de précaution » : la biopolitique des cat a s t r o-
phes est une hyper-biopolitique qui, sur un mode conjuratoire ou régulateur,
tente de prendre en charge la totalité de la vie humaine et du vivant
dont elle use.

une nouvelle sensibilité


Nous parlons d’un ra p p o rt démentiel au monde pour désigner un excès,
mais pas une erreur de perception. Car ce rapport est, pour partie au
moins, fondé. Et nous avons souvent raison d’être aussi fous que le mon-
de. Notre démence, p o u rrait-on dire, est orthomaniaque.Car la « société
de la catastrophe » présente les conditions de possibilité du sentiment
de vulnérabilité à la catastrophe. Nous sommes sensibles aux risques,
ce qui veut dire que nous y sommes d’abord et avant tout sensibilisés.
Notre thèse va ainsi à l’encontre des approches qui, poursuivant les ana-
lyses de Norbert Elias, voient dans le « processus de civilisation » un
mouvement unilatéral de désensibilisation au long cours par intégra-
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tion des interdits, auto-contrôle et refoulement (enfermement et invi-


s i b i l i s ation) de la violence, un mouvement d’anesthésie généralisée que
l’utilisation d’anxiolytiques et autres psychotropes viendrait achever.
Car si refoulement ou invisibilité programmée il y a, celle-ci est aussi
l’effet politico-organique de nouvelles perceptions, d’une attention ac-
cordée à de nouveaux phénomènes.
Ces nouvelles perceptions sont l’effet direct de la globalisation, dont
l’une des caractéristiques majeures est la disparition d’un Dehors trans-
cendant : désormais, nous dit-on, tout est dedans. Ce qui veut dire que
nous ne pouvons plus rejeter à l’extérieur l’effet indésirable de nos ac-
tions, nous savons que cet effet finira par nous affecter. Devenir sen-
sibles, par la force des choses, à ce que nous faisons, c’est devenir sen-
sibles à nous-mêmes. L’a u t o - a f fection constitutive de la globalisation
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techno-informatique est la condition de possibilité de notre sensibilité aux catas-


trophes.C’est nous-mêmes que nous redoutons parce que c’est nous-mêmes
que nous percevons, en tant qu’effet d’une auto-production. D’où cette
espèce de rétroaction obligatoire du socius postmoderne sur lui-même,
cette sorte d’automatisme de l’auto-production, cette auto-machina-
tion d’allure fatale qu’il nous semble constater aux heures d’insomnie
mass-médiatique.
L’on comprendra sans doute mieux ce régime d’immanence auto-
perceptive en accommodant le regard non pas sur la « disparition » de
l’« autre » ou du « dehors », mais sur la frontière séparant ce dehors d’un
dedans. Car la mondialisation, nous l’expérimentons, a remis en cause
cette distinction : trans-nationalisation du capital, informatisation, nu-
mérisation du monde, mise en réseau, « convergence » de tous les systè-
mes de communication, processus global de « synchronisation » (Stiegler)
où nous recevons en « temps réel » des informations touchant l’ensemble
de la planète. « Mondialisation des “affects”, “SYNCHRONISATION
des émotions collective s ” dans le “CONTINUUM AUDIOVISUEL” »
dit Virilio 2 : en privilégiant le « temps réel », l’immédiat et l’« ubiquité »
au détriment du passé, du futur et de la place assignable, notre société
« met en scène » et privilégie l’accident global. Entendons le concept
de communication dans un sens archaïque, celui de contagion, ou de com-
munication « virale » (Baudrillard). Ce qui s’est mis en place dans la
seconde partie du XX e siècle, c’est un nouveau socius exprimant loca-
lement, selon des formes de contractions toujours singulières, la commu-
n i c ation globale, c’est-à-dire la communication d’un Globe devenu
boule contagieuse.
Si l’épidémie nous émeut, nous panique, c’est que le socius est épidé-
mique, c’est que chaque phénomène — une émeute urbaine, une ca-
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ricature dans un journal — est susceptible de se propager à toute vi-


tesse à travers le monde.

risques
D’où cette conséquence : il faut ainsi comprendre la « société du
risque » à partir du socius et non du risque. Ce n’est pas, nous dit
Beck 3, l ’intensité du risque qui d’abord importe, mais son degré probable
d’extension socio-géographique.
Selon Beck, le risque contemporain a en effet quatre caractéris-
tiques majeures. Il a le Globe comme théâtre et domaine d’expansion
possible, il peut toucher tout le monde. L’« expropriation écologique » 4
prend le temps qu’il faut mais finit par se répandre — « effet boome-
rang » — alors que le risque « traditionnel » n’impliquait quant à lui
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qu’une personne, son proche entourage. Avant, on prenait un risque,


mais le risque global est reçu, d’abord passif. Et c’est d’en être passible
qui nous permet de comprendre et remettre en cause les modalités sans
cela inaccessibles de leur production, de leur injuste mise en action.
Seconde caractéristique, le risque global est grandement destru c t e u r.
Rappelons ici que la sensibilité aux risques contemporains s’est initia-
lisée avec l’éclair d’Hiroshima, l’âge nucléaire sous ses aspects militaires
et civils. Double versant inséparable et chronologique : la mort est ma-
trice de Progrès, voilà le grand refoulé de l’Occident. Nous sommes
pourtant visuellement sensibilisés, il y a des images d’Hiroshima, des
témoins, on ne nous aura pas fait le coup de l’Irreprésentable. Le vi-
suel du champignon atomique est une image intégrée à nos dispositifs
de pensée que les compagnies de la mort nucléaire tentent d’adoucir
par la promotion de l’énergie pour tous et pour tout, ou d’effacer par
le « secret défense » lorsque ce lobby représente le phallus d’un État ;
voyez la République française.
La troisième caractéristique fait du risque contemporain l’effet pri m a i-
re de la modernisation technologique, et non sa conséquence. Vous pouvez
en effet considérer la pollution comme l’effet « secondaire » du progrès
industriel, le nuage de fumée entourant dès lors le pur joyau du pro-
grès. Mais il est une autre façon de le considérer : comme impliqué dans
la machine. La « fin du dehors » n’est autre que celle d’un clivage entre
cause et effet : il n’y a pas un Avant (le Bien pour tous) et un Après (le
Mal comme dommage collatéral du Bien pour tous) mais une contempo-
ranéité des deux.Virilio a poussé cette logique jusqu’à son point de ren-
versement, ce qu’il nomme l’« accident originel » : « si l’accident révèle
la substance, c’est bien que CE QUI ARRIVE (accidens) est une techno-
analyse de CE QUI EST en dessous (substare) de tout savoir. » Voilà
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qui devrait changer notre regard : « Inventer le navire à voile ou à va-


peur, c’est inventer le naufrage [...]. Inventer l’automobile domestique,
c’est produire le télescopage en chaîne sur l’autoroute », etc. C’est depuis
toujours que l’accident révèle la substance, mais l’industrialisation de
l’« accident artificiel » par temps de « synchronisation » nous exposerait
au désastre global 5.
Quatrième et dernier critère : leur invisibilité — comment voir des
radiations, comment voir ce que pourrait provoquer l’exposition à
l’amiante ? Beck insiste pour le coup sur la nécessité des discours capa-
bles de dire et prédire ce qu’on ne peut que pré-voir à défaut d’un voir
immédiat : l’information en continu sur les risques est appelée par un
socius exposé à lui-même, qui tente d’intégrer par avance les conséquen-
ces encore invisibles de ses actions.
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En définitive, ce que l’on comprend, c’est qu’un risque totalement


intégré au socius, inséparable de son développement, est mal nommé :
au lieu d’être quelque chose qui nous attend, simplement posé devant
nous, le risque est intériorisé comme une composante normale de notre
vie psycho-politique.

hyper-biopolitique : prévention et précaution


Une nouvelle forme de « gouvernance » s’est mise en place, homogè-
ne aux processus que nous venons de décrire, une sorte de biopolitique
des catastrophes tentant d’épouser le contour des risques contemporains.
Si nous parlons de biopolitique des cat a s t r o p h e s, c’est afin de poin-
ter le fait que les gouvernements semblent intégrer dans leurs politi-
ques le rapport à des catastrophes passées comme à venir, et se préoc-
cuper de la question suiva n t e : comment les éviter ? Derrière nous
s’accumulent des désastres : « vache » dite « folle », sang contaminé,
amiante,Tchernobyl, autant de phénomènes hy b rides mêlant nuage na-
turel et radioactivité, science et politique.
La conjuration de ces catastrophes passe par l’usage du « principe
de précaution », inscrit pour la France dans la loi Barnier de 1995 et la
Charte de l’Environnement (2 0 0 4), et au niveau européen par le Traité
de Maastricht (1992). Ce principe suppose de définir le risque comme
un accident qui peut nous arriver et nous affecter — mais que signifie
ici pouvoir, de quel possible s’agit-il ? Il faut distinguer un risque proba-
bilisable, en ce sens avéré, d’un risque purement potentiel échappant à
ce calcul et nous plongeant dans l’incertain. Le risque avéré peut faire
l’objet d’une action de « prévention » facilement justifiable, là où le risque
potentiel implique une réponse plus difficile à légitimer ; entre en scène
le principe de « précaution ».
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Catherine Larrère et Raphaël Larrère 6 définissent les risques « po-


tentiels » comme étant « vraisemblables » mais non pas « scientifique-
ment établis ». Là où la prévention implique un « calcul d’optimisat i o n »
en « avenir incertain », la précaution suppose une « procédure de déci-
sion en avenir controversé » : on « suspend » l’introduction d’une in-
novation pour réduire l’incert i t u d e,c’est-à-dire pour « prendre le temps ».
Il ne nous semble pourtant pas évident de pouvoir éviter la catastrophe
à partir des définitions ainsi constituées. Bien entendu, il faut « laisser
se développer les controverses scientifiques concernant les risques en-
courus » 7. Mais la question de savoir comment on les laissera se déve-
lopper est fondamentale. Car certains soutiendront qu’il faut laisser se
développer les champs d’O.G.M. afin de vérifier s’ils sont, oui ou non,
nocifs ! L’argument est fallacieux, destructeur de toute résistance po-
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litique — mais pourquoi ? Parce que le concept de catastrophe n’est pas


soluble dans celui de risque.

Analysant le rapport Kourilsky-Viney relatif à l’application du prin-


cipe de précaution en France 8, Jean-Pierre Dupuy note que les deux
auteurs de ce rapport dénaturent l’incertitude du risque « potentiel »
en l’intégrant à un nouveau calcul, celui d’un « risque de risque » pou-
vant faire l’objet d’une conjoncture, rabattant dès lors l’incertain sur le
risque et la précaution sur la prévention. Rabattement qui fait l’impasse
sur des caractéristiques structurelles de l’incertitude relative aux risques
contemporains ; incertitude qui, si elle n’est pas prise en compte, fera
passer la catastrophe dans les mailles conceptuelles du risque. Une igno-
rance nécessaire et objective, nous dit Dupuy, est fondée dans la com-
plexité des écosystèmes : au-delà d’une certain seuil critique disparaît
la capacité de résilience du système 9. Ainsi pour la formation d’un dé-
sert, absolument irrémédiable : la connaissance ne peut ici qu’être en re-
tard sur l’événement désastreux. La seconde raison de cette incertitude
est liée aux boucles de rétroactions positives, c’est-à-dire à des ampli-
fications imprédictibles : toute la littérature scientifique concernant le
réchauffement climatique ne fait que prouver cela, lorsque chaque
changement écosystémique provoque en retour une aggr avation. La troi-
sième est liée, nous dit Dupuy, aux inventions à venir (aux accidents pro-
grammés dirait Virilio) : on ne manque pas de connaissance ici, plus de
savoirs ne changerait rien. Inutile patience... Il ne s’agit pas de se demander
si les « menaces » sont « très peu probables » ou « quasi certaines », il
s’agit de voir qu’elles sont, au vu des caractéristiques ici décrites, « iné-
luctables » 10. C’est tout le rapport à la possibilité de la catastrophe qu’il
faut modifier.
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politique-fiction : prophétie, “temps réel”, information


Dupuy pose le problème de façon ontochronologique : ou bien on pré-
vient avec succès la cat a s t r o p h e , et elle ne peut s’inscrire nulle part après
coup, elle n’aura pas été (c’est le cas du SRAS) ; ou bien cette préven-
tion invalide logiquement de penser la catastrophe comme possibilité
future. Dans le premier cas, nous envisageons les possibles comme ce
dans quoi nous opérons un choix, des possibles déjà là ; dans le second,
le possible succède au réel : s’inscrivant toujours après coup dans le pas-
sé, le possible ne peut par définition être évité... Solution de Dupuy :
rendre la catastrophe « inéluctable », la présenter comme nécessaire 11
en donnant à l’avenir la réalité qui lui manque. Ce schème est celui de
la « prophétie de malheur », qui a pour particularité de s’avérer fausse,
d’être faite pour ne pas se réaliser ; telle est l’authentique « prévention ».
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Il s’agirait donc de lâcher la question mal posée de l’incertitude, qu’il se-


rait vain et contre-productif de minorer, afin de fixer une certitude, celle
du pire.
Cela implique, opération un peu complexe mais réaliste, de penser
l ’ avenir comme à la fois certain et causé par nous, un ave n i r , dit Dupuy,
contre-factuellement indépendant du présent. La dépendance contre-fac-
tuelle dit : si j’avais fait ceci au lieu de cela, alors l’avenir aurait été diffé-
rent ; l’indépendance contre-factuelle remplace le « si » par un « même
si » : même si j’avais fait cette autre chose, il n’en aurait pas été différem-
ment. Il nous faut donc distinguer entre impuissance contre-factuelle et
pouvoir causal. Le prophète de malheur sait ce qu’est une prophétie auto-
réalisatrice, qui est vraie non pas en tant que telle mais par ses effets ;
parce qu’il le sait, il en joue. Si la catastrophe ne se produit pas dans
le futur, cette prophétie montre son efficacité comme acte de parole (et
non par son contenu). Comme une prophétie hétéro-réalisatrice, vérifiée
par sa négation. Ou un performatif négatif — quand dire, c’est dé-faire.
Mais défaire en agissant causalement au présent sur un point contre-
factuellement indépendant de celui-ci : il faut toujours avoir à l’esprit
la différence entre ces deux temps, linéaire-causal et récursif, temps de
l’« histoire » et temps « fictif » du « projet ». Pour le coup, cette prophé-
tie de malheur ne tend pas tant à se vérifier qu’à prouver sa puissance.
C’est littéralement l’introduction de la puissance du faux en politique.
Pourquoi pas. Cela nous change de la politique du Vrai, ou celle, à
son revers, de l’Opinion. Et nous semble efficace pour comprendre un
certain type d’activisme contemporain. Lorsque les « faucheurs volon-
taires » agissent pour conjurer la menace d’une « contamination » par
OGM, ils posent à la fois un point fixe, celui de la situation dans laquelle,
c’est cert a i n,nous allons nous retrouver (impuissance contre-factuelle),
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et dans le même temps considèrent que leur action peut enrayer ce mou-
vement (pouvoir causal). L’argument qui consiste à leur reprocher de
ne pas laisser faire la science envisage l’extension des OGM au-delà de
leur aire d’implantation comme un simple possible incertain, possible
p a rmi les possibles que seul l’« obscurantisme » et la « terreur » orchestrée
par de méchants bougres s’occupant, ô crime impardonnable, des af-
faires scientifico-publiques, nous fixerait à tort comme horizon indé-
passable... Curieux retournement de situation, fausse perception on-
tochronologique permettant l’allégeance de certains esprits aux
Seigneurs du temps.
L’épisode récent de ladite « grippe aviaire » nous permet de définir
la logique générale de cette hyper-biopolitique : pour la première fois
de son histoire, l’humanité est aux prises avec le traitement d’une pan-
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démie qui n’existe pas. Les États provisionnent des ressources financières,
des masques et d’incertains vaccins non pas en fonction de dommages
visibles mais de flux d’informations, de boucles d’informations projectives
et prospectives évoluant parfois heure par heure. L’hyper-biopolitique a
pour modèle une sorte de gouvernance just in time, capable de répondre
à la vitesse des dernières informations. Lorsqu’elle est en mode conju-
ratoire, la biopolitique des catastrophes ne se fixe sur aucun dommage
perçu, mais sur la possibilité du dommage. Ce serait sans compter avec
l’effectivité de la catastrophe, soit le dommage réalisé — vache folle,
canicule, tsunami etc. C’est alors que l’hyper-biopolitique passe en mode
régulatoire, et agit dans l’après-coup. Certes toujours en fonction des
flux d’informations, avec l’idéal suivant : panser les plaies au moment
même de leur ouvert u r e,afin d’éviter l’installation de tout trauma — vo i r e
la répétition de ce même type de catastrophe : en mode régulatoire, l’hy-
per-biopolitique maintient sa dimension prospective dans son mode même de
régulation. Comme s’il s’agissait, en définitive, de conjurer ce qui a eu lieu
et de réguler ce qui viendra... Inversant l’axe du temps, la politique-fic-
tion devient ici véritablement fantasmatique.
Mais au prix d’un oubli des conditions de la catastrophe qui a eu lieu.
Voilà ce que Vandana Shiva nous demande de prendre en considéra-
tion lorsqu’elle analyse l’impact du tsunami de 2004 : la régulation hy-
per-biopolitique fait l’impasse sur les formes de destruction que nous
mettons en œuvre, et les formes de construction que nous délaissons.
Destruction des mangroves et des récifs coralliens qui ont supprimé
les barrières protectrices contre les tempêtes, les cyclones, les ouragans
et les tsunamis, soit un développement économique s’effectuant dans
l’ignorance des « limites écologiques » et des « impératifs de l’environ-
nement », conduisant « inévitablement à une catastrophe inimaginable ».
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D’une certaine manière, l ’ i m m e rsion dans les flux d’information peut aussi
rendre impossible un rapport connectif à la planète : « si les animaux et les
communautés indigènes ont eu l’intelligence d’anticiper le tsunami et
de se mettre à l’abri, il a manqué aux cultures du XXI e siècle plongées
dans la technologie de l’information, la connaissance de Gaïa pour se
connecter, à temps, au tremblement de terre et au tsunami et pour se
mettre à l’abri. » 12 La biopolitique des catastrophes occulte l’éco-politique.
La gestion politique du possible est la digestion du possible, elle rend
impossible une autre politique 13.

écopolitique now
Il y a donc deux écueils. Le premier consiste à minorer les risques au
nom d’une comptabilité rationnelle somme toute insuffisante. C’est à
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ce titre que la pensée des catastrophes est utile : elle fait sauter le ver-
rou gestionnaire qui semble incapable de prendre la mesure exacte de
ce qui nous arrive, et peut encore nous arriver. Mais, second écueil, la
pensée des catastrophes est elle-même au risque de déclencher une peur
dont il ne faut rien attendre, si ce n’est pire. Même si cette peur pro-
vient des systèmes d’alarme écologistes, sera-t-elle capable de conju-
rer la possibilité d’un éco-fascisme religieux ?
Si nous prenons acte de la question des catastrophes à partir de leurs
conditions de possibilité, nous disons que c’est le rapport à la catas-
trophe dont il faut se méfier, le rapport catastrophiste à la catastrophe, ce
dangereux redoublement.Voilà ce que nous reprochons à Dupuy : entre
nous et la fixation du Pire, il n’y a rien, nulle politique. Autant l’idée
d’un « mal systémique » à distinguer d’un « mal moral » et d’un « mal na-
turel » nous semble fructueuse, autant l’oubli de la politique sous la mo-
rale est, au bout du compte, stérile. Ainsi ne comprend-il pas que la
désignation d’une cause politique réelle ne signifie nullement la recherche
névrotique d’un responsable là où il n’y en a pas, mais la nécessaire dis-
tinction qu’il faut effectuer, devant chaque cas, entre l’infortune (qu’on
ne peut assigner devant aucun tribunal), l’injustice (identifiable poli-
tiquement), et le mal « systémique » comme effet d’une « autotranscen-
dance » d’un ordre social qui se présente comme extérieur aux « actions
individuelles » alors qu’il provient de leur « mise en synergie » 14.
Alors, regardons cette « mise en synergie » qui, elle, ne commence
pas par nous tomber dessus, mais est p r o d u i t e, technologiquement,
économiquement et politiquement. Il nous a ainsi semblé utile de com-
prendre les fondements de la biopolitique des catastrophes, afin d’évi-
ter une critique trop rapide, de type classiste et classique, résolument
aveugle aux enjeux réels de l’écologie politique. C’est cette prise en consi-
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dération qui nous éloigne de la position de Virilio : certes, la substance


doit être pensée à partir de l’accident, et l’effet doit être vu dans la cause
(la contingence ne doit en aucun cas constituer un asile de l’igno-
rance), sous peine d’idéalisme progressiste. Mais c’est là où la résistance
politique prend aussi son sens.Virilio ne voit dans les affects et le bou-
clage biopolitique que la matière de la manipulation, et non la possibilité
de son renversement. De Madrid 2004, il retient l’idée que c’est l’atten-
tat qui fait voter contre Aznar : or, pour reprendre ses termes, l’« émo-
tion publique » qui a « bouleversé » l’« indispensable sérénité du vote
démocratique » 15 fut surtout l’effet du démontage du mensonge d’Aznar,
c’est-à-dire l’effet de la communication intelligente et politique des affects
par SMS, par l’Internet etc. 16 En termes de gouvernement ordinaire,
la biopolitique des catastrophes s’inscrit dans un régime parlementaire
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postmoderne où les représentants sont certes séparés des électeurs par


leur mode d’élection, mais cependant collés par nécessité, effet technique
et global, aux affects, pensées et actions de ces derniers. L’info-gou-
vernance subit le poids de cette prise directe, de cette prise rapide avec ce
qui arrive, avec ce que les gens pensent, ressentent, avec la propre ra-
pidité de réaction de ces derniers. Et c’est là où il faut intervenir.
Premièrement en nommant les dommages réels, et non simplement les
risques et les catastrophes à venir. Cette nomination aura pour effet l’ins-
cription mémorielle, à partir de laquelle l’accident révèlera sa logique,
et la localisation de torts politiquement identifiables. Deuxièmement,
en étendant le réseau de communication au-delà de la sphère humaine, évi-
tant ainsi l’autisme de l’information qui nous étouffe — le monde est
encore trop petit, nous manquons de mondialisation. Troisièmement,
en étirant le temps réel à la faveur d’un imaginaire créateur. Car la bio-
politique des catastrophes s’inscrit dans une temporalité qui a pour fonc-
tion de gérer la maintenance du présent par pré-vision du possible, p r é-
venant ainsi la possibilité d’une éco-politique transform at rice. La
projection du Pire, le pilonnage du concept de risque à coups de ca-
tastrophes, ne suffit pas à désamorcer ce piège. Il reste à produire les
images d’un monde désirable. Détruire l’utopie du progrès est une chose,
laisser en friche la fonction fabulatrice dont naissent des mondes en
est une autre. Parodions Breton : ce n’est pas la crainte de la catastrophe
qui nous forcera à laisser en berne le drapeau de l’imagination.

(1) U. Beck, La Société du risque, « Champs » — Flammarion, 2003, p.43.
(2) P. Virilio, L’Accident originel, Galilée, 2005, p.39.
(3) U. Beck, op. cit.,13.
(4) Ibidem, p.42.
(5) P. Virilio, op. cit., pp.27-29.
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(6) C.Larrère et R. Larrère, « Les OGM entre hostilité et principe de précaution » in Le


Courrier de l’environnement — n°43, mai 2001.
(7) Idem, « Principe de précaution » in Y. Dupond (sous la dir. De), Dictionnaire des risques,
A. Colin, 2003, p.299.
(8) J.P. Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé — Quand l’impossible est certain, Paris, Seuil,
pp.105-116.
(9) Ibidem, op. cit., p.132.
(10) Ibidem, p.141.
(11) Ibidem, p.164.
(12) V. Siva, « Le Tsunami et la crevette », Le Monde, 08.01.05.
(13) Deleuze nous avait pourtant bien prévenus : « la communication est la transmission
et la propagation d’une information », soit « un ensemble de mots d’ordre. Quand on vous in-
forme, on vous dit ce que vous êtes censés devoir croire [...]. On ne nous demande pas de
croire mais de nous comporter comme si nous croyions [...]. Ce qui revient à dire que l’in-
formation est exactement le système de contrôle. » (G. Deleuze, Deux régimes de fous, Minuit,
pp.298-299).
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(14) J.P. Dupuy, Petite Métaphysique des tsunamis, Seuil, 2005.


(15) P. Virilio, op. cit., p.101.
(16) Cf. R. Sanchez, « Journées de mars en Espagne », Multitudes, n°17, http://multitudes.
samizdat.net/article.php3?id_article=1438.