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Exil, mort et écriture chez Naipaul, Sebald,

Nooteboom et Muñoz Molina


Anguéliki Garidis

p. 257-269

TEXTE NOTES AUTEUR

TEXTE INTÉGRAL
« LES SEMELLES DE LA MÉMOIRE1 
Pour appréhender l’exil et ses liens avec l’écriture, j’ai choisi d’explorer les
ouvres de V. S. Naipaul (L’Enigme de l’arrivée), W. G. Sebald (Les Emigrants, Les
Anneaux de Saturne, Austerlitz ), Cees Nooteboom (Le jour des morts) et Antonio
Muñoz Molina (Séfarade).

2Si Sebald et Muñoz Molina transcendent les limites de la fiction, mêlant des
histoires réelles d’émigrants, d’exilés, de persécutés, à des histoires imaginaires,
Naipaul nous donne à lire un récit autobiographique où il évoque ses
promenades quotidiennes dans la campagne anglaise, son pays d’accueil, loin de
son enfance à Trinidad, tandis que Nooteboom écrit un roman aux dimensions
philosophiques sur un personnage en deuil qui a quitté la Hollande pour
s’installer à Berlin, fuyant son histoire personnelle, à la recherche des traces de
l’histoire, grand voyageur comme l’écrivain lui-même.

3Voyageurs, marcheurs, ces écrivains arpentent l’espace et le temps. Le


personnage de Nooteboom, Arthur Dane, qui porte le prénom de Rimbaud,
« l’homme aux semelles de vent », toujours en mouvement, n’a nulle part de
pays. Le narrateur et les personnages de Sebald et de Muñoz Molina flânent à la
rencontre du passé, et ils le font en marchant sans cesse, tout comme Naipaul se
promène pour découvrir les autres et se trouver lui-même.

4L’enfer les attend tous, mais ils trouveront aussi leur paradis, en communion
avec la nature pour certains, dans l’accomplissement de leur écriture pour tous.

L’ENFER : TRANSPORTER LA MORT


AVEC SOI
Ruines
5Sebald, né en Allemagne en 1944, découvre dans son enfance les villes
détruites pendant les bombardements des alliés. Elevé dans l’ignorance, le
silence et le déni, il décide de quitter son pays natal afin de poursuivre ses
études en Angleterre, où il s’installera jusqu’à sa mort prématurée, en 2001.
Toutefois, Sebald va continuer à écrire en allemand jusqu’à la fin de sa vie.
L’Allemagne reste la patrie haïe dont il garde la langue, dans un style cependant
très proche de celui des écrivains allemands du XIX  siècle.
e

 2 In L’Archéologue de la mémoire, cité par Pierre ASSOULINE, « sur W. G. Sebald,


Chasseur de fantôme (...)

6C’est donc un pays encore en ruines qu’il quitte, et, parti à la recherche des
autres et de lui-même, c’est encore des ruines qu’il rencontre. Villes et paysages
décomposés, forêts dévastées, animaux exterminés, hommes aux vies détruites.
Sebald voit les villes-dont il décrit l’architecture et dont il inscrit les
photographies dans le corps même du texte, nous transmettant des traces, des
fragments de son passage-comme   «  d’emblée conçues dans la perspective de
leur future existence à l’état de ruines2  ».

 3 SEBALD W. G., Les Émigrants, [Francfort, Vito von Eichborn und Co. Verlag KG,
1992], Patrick Charb (...)

 4 Ibid.

7Les personnages des  Emigrants, étrangers chacun à leur manière, juifs


d’origine pour la plupart, vont tous se suicider, ne pouvant supporter la ruine de
leur existence. Selwyn, Juif de Lituanie, change son nom et s’installe en
Angleterre, dissimulant ses origines à sa femme elle-même. Paul Bereyter, le
maître d’école du narrateur, se découvre étranger pendant la guerre, un quart
juif, ce qui ne l’empêche pas d’être mobilisé, et il se suicidera en s’allongeant
sur les rails, ces mêmes rails qui ont conduit les siens vers les camps. Paul
Bereyter, « profondément allemand3 », va revenir après la guerre dans son terroir
« qu’en fait il haïssait. qu’il aurait aimé broyer et détruire 4 », comme l’explique
au narrateur l’une des interlocutrices qui l’ont connu.

 5 SEBALD W. G., Les Anneaux de Saturne, [Francfort, Vito von Eichborn und Co.
Verlag KG, 1995], Bern (...)

 6 Ibid. p. 78.

 7 Ibid. p. 83.
8Dans  Les Anneaux de Saturne, le narrateur, qui se confond avec l’écrivain lui-
même sans toutefois jamais se révéler tout à fait, est obsédé par les images de
dévastation. Les pêcheurs qui contemplent la mer le font penser aux « derniers
représentants d’un peuple de nomades qui se seraient posés là, à l’extrême bord
de la terre5 ». Les animaux également le ramènent aux peuples anéantis : « les
rites liés à la procréation [des harengs] ne sont plus que des danses de mort 6 »,
et les affres de leur mort, contrairement à ce qu’affirment les pêcheurs,
pourraient très bien être semblables à celles des hommes, car « en réalité, nous
ne savons rien des sentiments du hareng 7 ». De même que les Juifs et les
Tziganes exterminés ne représentaient pour leurs tortionnaires nazis plus rien
d’humain, de même toute possibilité de douleur est niée aux animaux.

9En ce temps où la fin du monde atteint toutes les espèces animales et


végétales, le narrateur est lui-même chaque animal terrorisé, chaque arbre qui
meurt, partout étranger.

Ghetto
 8 Ibid. p. 57.

10Si les animaux ne sont pas exterminés, ils sont emprisonnés, mis à l’écart,
tout comme les peuples et les individus que l’on veut rendre étrangers à eux-
mêmes. L’image de l’animal souffrant, dans une cage, revient plusieurs fois dans
l’ouvre de Sebald. Ainsi la caille chinoise prise en photo derrière les grillages, qui
« courait dans un sens puis dans l’autre-manifestement affolée-[…] ne
comprenant pas, semblait-il, comment elle avait pu se mettre dans cette
situation désespérée8 ».

 9 SEBALD W. G., Austerlitz,[Carl Hanser Verlag, 2001], Patrick Charbonneau


(trad.), Arles, Actes Su (...)

 10 Ibid.

 11 Ibid., p. 14.

11La visite du Nocturama d’Anvers nous introduit dans l’ultime livre de Sebald, le
plus « romancé » :  Austerlitz. Les animaux enfermés dans un monde factice ont
le « regard fixe et pénétrant, propre aussi à ces peintres et philosophes qui
tentent par la pure vision et la pure pensée de percer l’obscurité qui nous
entoure9 ». Leurs grands yeux étonnés, qui semblent regarder au-delà de nous,
avec une « expression d’accablement10 », sont insérés dans le texte, en
photographie, en parallèle avec des yeux humains. Et le parallèle avec l’humanité
se poursuit, lorsqu’entrant dans la gare d’Anvers, le narrateur perçoit les
voyageurs comme « les derniers représentants d’un peuple de taille réduite,
disparu ou chassé de sa terre 11 ». Gares, trains : obsessions du narrateur, se
révèleront être aussi celles du personnage, Austerlitz, vacillant entre le réel ?
étayé par de mystérieuses photographies ? et la fiction. Il va comprendre qu’il est
juif, envoyé par sa mère dans un convoi d’enfants partant en Angleterre pour y
être adopté et sauvé ainsi de l’extermination.

12La vision du zoo annonce le ghetto de Terezin, où, comme le découvre


Austerlitz dans sa quête qui le conduit jusqu’en République Tchèque, a disparu
sa mère. Apprenant son nom ? qui lui est révélé à l’adolescence, à la mort de ses
parents adoptifs ?, le personnage prend conscience de son identité d’étranger. Il
devient ainsi l’éternel voyageur, l’exilé de tous les pays, à la recherche de ses
origines, de sa langue maternelle, enfouie dans un passé effacé de sa mémoire,
et qui revient pendant des crises, retour violent du refoulé.

 12 MUÑOZ MOLINA Antonio,Séfarade, [Antonio Muñoz Molina, 2001], Philippe


Bataillon (trad.), Paris, É (...)

13Dans  Séfarade, d’Antonio Muñoz Molina, ce sont aussi des personnages


détruits qui sont évoqués, dans un monde en ruines, ruines du passé qui ne peut
s’effacer, ruines du présent. Et la sensation animale est l’ultime refuge
témoignant qu’on est encore en vie12.

 13 Ibid. p. 18.

 14 Ibid. p. 378.

14Les visions du ghetto et du goulag sont omniprésentes chez l’écrivain, qui


explore la perte d’identité qui en résulte. Ainsi, évoquant le destin d’Evgenia
Guinzburg, il écrit : « Tu crois savoir qui tu es et en fait tu es soudain transformé
en ce que les autres veulent voir en toi, et peu à peu tu deviens plus étranger à
toi-même, et même ton ombre est un espion 13. » Ghetto de la dénomination,
aussi, lorsque le mot « Juif » : « Juden14 » devient une injure qui vous transforme
en étranger dans votre propre pays et tend à vous soustraire du genre humain.

 15 NAIPAUL V. S.,  Comment je suis devenu écrivain, Paris, 10/18, 2002, p. 74.

 16 Ibid., p. 75.
15Si le ghetto est présenté par Sebald et Muñoz Molina, comme lieu d’exclusion
de l’« ennemi de l’intérieur », lieu préfigurant l’extermination, c’est d’un autre
ghetto dont nous parle Naipaul. S’il évoque au passage le ghetto noir du racisme
américain, c’est surtout le ghetto volontaire de son enfance à Trinidad qu’il
relate : « Enfant, j’avais donc ce sentiment de deux mondes, le monde à
l’extérieur du haut portail de tôle ondulée, et le monde de chez moi […]. C’était
un reste du sentiment de caste, chose qui excluait et isolait 15 ». À Trinidad, loin
de l’Inde de ses ancêtres, l’exclusion devient protection. Naipaul exprime « l’idée
de l’étranger, de ce qu’il faut contenir à l’extérieur 16 », dans laquelle il a été
élevé, et qui procède à l’inverse des ghettos européens imposés aux Juifs.

Le Royaume des morts


16Cependant le ghetto protecteur de Naipaul est une exception, et c’est surtout
le ghetto juif qui est évoqué ici, tel qu’il est raconté par Sebald en particulier,
revenant de livre en livre comme un leitmotiv. Ainsi les tisseuses du ghetto de
Lodz, créé en 1940, remarquées sur des photographies à la fin des   Emigrants,
apparaissent comme des Parques qui vont nous introduire dans le royaume des
morts :

 17 SEBALD W. G., Les Emigrants, op. cit., p. 276.

Derrière un cadre de métier à tisser vertical sont assises trois jeunes femmes de
peut-être vingt ans. […] celle de droite fixe sur moi un regard si impitoyable que je
ne saurais le soutenir longtemps. Je me demande quels pouvaient bien être leurs
noms-Roza, Lusia et Lea, à moins que ce ne soit Nona, Decuma et Morta, les filles de
la Nuit et leurs attributs, le fuseau, le fil et les ciseaux 17.

17Ce regard culpabilisateur va poursuivre l’écrivain, qui file, à travers plusieurs


de ses livres, la métaphore du tissage comme travail de mort et de la culture du
ver à soie, identifiée au nazisme ? car la « purification » exigée pour cette culture
est une autre forme de l’enfer. Ainsi les trois Parques se retrouvent dans   Les
Anneaux de Saturne, à travers les sours Ashbury, ses hôtes lors d’un séjour en
Irlande :

 18 SEBALD W. G., Les Anneaux de Saturne, op. cit.,p. 276.

Telles des fillettes géantes victimes d’un maléfice, les trois jeunes femmes
célibataires et presque du même âge étaient assises sur le plancher. Le geste avec
lequel, après chaque point, elles tiraient le fil en oblique vers le haut, me rappelait
des choses qui remontaient si loin dans le passé que j’avais le cœur serré à l’idée du
peu de temps qui restait18.

 19 Ibid. p. 277.

18Et, telle Pénélope, « ce qu’elles avaient cousu un jour, elles le décousaient en
règle générale le lendemain ou le surlendemain19 ».

19Le souvenir du nazisme ne s’est-il d’ailleurs pas infiltré dans le nom même
des sœurs Ashbury, qui rappelle la cendre des fours crématoires ?

 20 Ibid. p. 43.

 21 SEBALD W. G., Austerlitz,op. cit., p. 78.

20La métaphore de la soie se poursuit dans l’image du morceau de soie trouvé


dans l’urne de Patrocle, évoqué dans  Les Anneaux de Saturne20, image que l’on
retrouve dans  Austerlitz à travers un « morceau de soie de l’autre monde21 ».
Les livres de Sebald sont ainsi traversés par cette idée du tissage, tissage du
temps, du monde des morts avec celui des vivants.

21Ces métaphores et figures mythiques ? Pénélope, Ulysse, les Parques et les


Sirènes ? se rencontrent aussi, associées au royaume des morts, dans le roman
de Nooteboom, où le narrateur-auteur fait des incursions tel un chœur antique.

 22 D’ailleurs la ville même de Berlin, théâtre du « fouissement » des ruines, des


souvenirs, paraît l (...)

 23 NOOTEBOOM Cees,  Le Jour des morts, [Amsterdam, Atlas, 1998], Philippe Noble


(trad.), Arles, Actes (...)

22La femme dont Arthur Dane tombe amoureux dans Berlin en pleine
reconstruction, juste après la chute du Mur22, est perçue par ses amis comme
une Sirène ou une Parque qui l’entraîne dans son destin de mort. Pour cet
homme en deuil de sa femme et de son enfant, « la vie est un exil23 », et les
vivants sont comme des morts exilés sur terre.

 24 Ibid. p. 41.

 25 Ibid., p. 162.

23« Quelque part dans les marécages du temps passé24 », Arthur se souvient


d’un voyage à Ithaque. Depuis, Ulysse des temps modernes, il erre dans un
monde « en lambeaux25 » à la frontière de celui des morts, à la recherche de sa
Pénélope, mais c’est une Parque qu’il rencontre, avec cette cicatrice sur son
visage révélant une douleur enfouie, et ce qu’il tisse, ce sont les pensées, les
souvenirs :

 26 Ibid. p. 40.

Il savait qu’il avait vu tout cela, mais sans pouvoir se rappeler où, comme s’il
emportait avec lui tout un monde remémoré mais devenu innommable, une autre
planète où l’existence l’avait également mené, mais dont les noms étaient effacés.
Parfois, comme à présent, au prix d’un effort extrême, il contraignait sa mémoire à
lui livrer plus que de vagues énigmes échappées d’une vie qui faisait tout pour
l’égarer en affectant d’appartenir à un autre26.

 27 « Il ne mangeait plus guère que l’équivalent des symboliques offrandes de


bouche déposées jadis su (...)

24On croise le souvenir d’Ulysse également chez Sebald, dans   Les Emigrants,
lorsque l’un des personnages décide de finir sa vie à Ithaca, ville américaine où il
aura la vision fugitive et régulière de « l’homme au filet à papillons », « l’homme
papillon ». Cette rencontre avec Nabokov lui-même aurait pu avoir lieu entre
l’oncle Adelwarth, voyageur arrivé au terme de ses errances, dans un hôpital
psychiatrique, se déclarant lui-même « fou », au seuil du monde des morts27, et
l’écrivain russe en exil de son enfance.

 28 MUÑOZ MOLINA Antonio,Séfarade, op. cit., p. 283.

25Le monde des morts est également évoqué par Muñoz Molina. Des drogués
qui se traînent dans les rues de Madrid, hommes-femmes, ivrognes exilés
d’eux-mêmes, il écrit : « Ils ont dû entrer presque tous dans le royaume des
morts […] aussi étrangers à nous autres […] que s’ils avaient véritablement
habité un autre monde, dans l’autre monde28. »

 29 Ibid. p. 355.

26Narrant le retour des camps à travers la figure de Primo Levi, il écrit :


« Survivant de l’enfer, il a probablement senti qu’il était mort, qu’il était le
fantôme de lui-même qui revenait vers la maison intacte, sous les mêmes
arcades, dans la chambre devenue étrangère 29. »

 30 Ibid. p. 359.
27Muñoz Molina, comme Sebald, s’identifie à tous ces êtres qu’il évoque : « Tu
es le sentiment d’être dévasté, étranger, de ne jamais être tout à fait nulle
part30. »

LE JARDIN D’EDEN
 31 NAIPAUL V. S.,  L’Enigme de l’arrivée, [V. S. Naipaul, 1987], Suzanne Mayoux
(trad.), Paris, Christ (...)

 32 Ibid. p. 219.

 33 Ibid. p. 221.

 34 Ibid. p. 11.

28Si Sebald, Nooteboom et Muñoz Molina évoquent des lieux aux connotations
infernales, Naipaul analyse son nouvel espace de vie comme le lieu d’une
résurrection.  L’Enigme de l’arrivée ? dont le titre s’inspire d’un tableau de De
Chirico, à l’origine d’une histoire qu’il avait imaginée dans sa jeunesse et qu’il
évoque longuement dans ce livre ? présente l’installation de l’écrivain dans son
nouveau lieu de vie, dans la région de Stonehenge, après vingt années déjà
passées en Angleterre. L’ouvre commence ainsi : « Les quatre premiers jours, il
plut31. » Cette première phrase aux connotations bibliques évoque le déluge, et
sur cette pluie, l’écrivain projette « la solitude, le vide, la menace de [s] on
Afrique32 », sur laquelle il doit écrire un livre : « Une part de l’Afrique de mon
histoire adhérait au pays que je voyais […] terre créée par ma douleur et mon
épuisement33 ». Après le déluge, s’annonce une nouvelle Genèse : « Puis la pluie
s’arrêta34. » Et puis le Verbe vient :

 35 Ibid.

Plus tard ? quand la terre eut pris plus de sens, quand elle eut absorbé une plus
grande part de ma vie que la rue où j’avais grandi sous les tropiques-je fus en
mesure de donner mentalement aux champs plats et mouillés le nom de « prés
noyés » ou « prairies humides35 ».

 36 Ibid. p. 13.

 37 Ibid. p. 25.

 38 Ibid. p. 13.
 39 Ibid. p. 173.

 40 Ibid. p. 169.

 41 Ibid.

29Après la pluie, c’est la neige qui produit en lui une révélation du paysage : « La
neige […] dessina le contour des choses passées inaperçues 36. » « Je percevais
lentement les choses ; elles émergeaient lentement37. » Sorti peu à peu des
« limbes » de l’ignorance, l’écrivain commence à voir véritablement.
« Auparavant, ce qu’[il] voyai [t]. [il] n’avait aucun point de référence pour le
situer38. » Les connaissances linguistiques et littéraires n’étaient qu’un écran qui
masquait les choses. Naipaul explique comment il a imaginé l’Angleterre à
travers les reproductions de tableaux des siècles passés et ses lectures, de
Dickens surtout, dont il pense que « la ville [de Londres] lui était aussi étrangère
qu’à [lui-même]39. » Deux imaginaires se sont rencontrés pour créer une ville et
un pays aux contours flous, tout comme l’Inde des ancêtres de Naipaul était
devenue mythique40 et la Trinidad de son enfance un monde étroit, transformé
par le regard des habitants du petit ghetto indien. L’écrivain dit avoir « hérité »
de cette conviction de ne pas être à sa place. S’il n’a pas la nostalgie d’un pays
qu’il n’a jamais connu, son ambition le pousse vers « l’avenir et l’extérieur, vers
l’Angleterre41 ».

 42 Ibid. p. 14.

 43 Toute excursion lui donne «’impression de rouvrir une vieille cicatrice », ibid. p.


14.

 44 Ibid. p. 23.

 45 Ibid. p. 24.

 46 Ibid.

30Comme le narrateur des  Anneaux de Saturne, Naipaul marche sans cesse dans
la campagne anglaise, essayant de l’appréhender dans ses moindres nuances,
observant ses habitants. L’écrivain aborde son nouvel environnement avec les
mots appris à l’étranger, et il se sent « les nerfs à vif ». Il a « le sentiment d’être
sur le territoire de l’autre, un étranger, un solitaire 42 ». Le monde est pour lui
blessure43. Alors qu’il se sent dans ce grand domaine comme s’il « constituait
une anomalie44 », qu’il s’éprouve « sans ancrage, étrange45 », pendant qu’il
s’initie à son environnement, les autres lui semblent avoir une vie « authentique,
enracinée, adaptée46 », et il ne voit pas qu’ils vivent finalement eux-mêmes dans
les ruines, la désagrégation de leur monde.

 47 « avait une sensation de paysage ancien. de commencement des


choses », ibid. p. 17. Une congère fo (...)

31Vingt ans après sa première arrivée en Angleterre, il trouve peu à peu ses
marques et redécouvre le monde. Trinidad et la campagne anglaise se
confondent dans un même fantasme de commencement du monde 47. Quand
chez Sebald la fin du monde est omniprésente, un nouveau début se dessine
pour Naipaul. Grands espaces illusoires, puisque les routes passent tout près,
mais l’écrivain parvient peu à peu à se sentir dans un environnement familier,
comme s’il s’ouvrait à une nouvelle naissance.

 48 « J’étais maintenant à l’unisson du paysage, dans ce lieu solitaire, pour la


première fois depuis (...)

 49 Ibid. p. 43.

32L’écrivain prend peu à peu conscience des saisons-inconnues dans son île. La
nervosité, le malaise d’être un étranger s’estompent pour laisser la place à la
découverte des choses, à l’unisson du paysage48. Découvrant la floraison des
pommiers, il affirme : « C’était comme d’apprendre une seconde langue49 ».

 50 « avait rétréci, et j’eus l’impression d’avoir rétréci avec lui », ibid. p. 193.

 51 Ibid. p. 199.

33Recréation du monde, univers imaginaire, tous ces termes viennent évoquer le


fantasme de l’enfance, celui du pays étranger dans lequel on tente de s’adapter.
À travers l’imagination, le pays d’accueil est comme familier lorsque le véritable
pays de l’enfance, retrouvé, apparaît comme étranger, rétréci 50. L’ennui survient
après l’émerveillement51. Ce fantasme du retour est aussi évoqué par Dany
Laferrière dans  L’Enigme du retour, clin d’œil au livre de Naipaul, où l’image du
paradis terrestre fait place petit à petit à la porte des enfers, au deuil.

L’ÉCRITURE COMME PATRIE


 52 « lentement, l’homme et l’écrivain se rejoignirent. Près de cinq ans s’étaient
écoulés […] avant q (...)
34Tout comme sa connaissance des choses, dans sa jeunesse, vient de ses
lectures qui transforment le monde visible en univers romanesque, de même,
c’est à travers l’écriture que Naipaul parvient peu à peu, au bout de longues
années passées à l’étranger, à se construire, choisissant non plus des sujets
« métropolitains » mais son propre univers métissé52.

 53 Ibid. 251.

 54 Ibid. p. 228.

 55 Ibid. p. 217.

 56 Ibid.

 57 Ibid. p. 277.

35Naipaul mûrit dans sa seconde enfance, devient un écrivain accompli,


conscient de ses préjugés, de son ignorance et de sa naïveté initiale. Il découvre
que la vraie patrie n’est ni chez soi, ni ailleurs, et que le véritable pays d’un
écrivain est l’accomplissement de son écriture, une écriture authentique, qui
n’essayera plus d’imiter les classiques anglais. Redevenu enfant 53, purifié des
souffrances, en harmonie avec le paysage, il commence une deuxième vie dans
laquelle il apprend à voir54. Si plus jeune, l’écrivain « entr [ait] en écriture comme
[il] entrerait dans un jardin clos, une enceinte 55 »-le ghetto protecteur de son
enfance ?-pour se fortifier, apaiser son anxiété, il affirme maintenant : « à
présent, écrire me rendit à moi-même56. » Il conclut : « J’avais trouvé moyen
d’écrire […] de m’inscrire dans le monde57. »

36Cette traversée de souffrance, de vide, aboutit à la révélation d’une écriture


véritable, singulière.

37C’est aussi à partir de la douleur-celle des autres, mais aussi la sienne -, de


son hypersensibilité qui le fait souffrir en empathie avec les hommes, les
animaux, les plantes, avec, comme une blessure, la culpabilité de son peuple,
que se tisse l’écriture de Sebald. L’image de la soie, récurrente, fait aussi penser
au tissage des mots, ceux du poète Swinburne, comparé à un ver à soie, et aux
papillons, liés à l’envol des âmes et de la poésie, telle que la recueille Nabokov,
« l’homme papillon », l’exilé permanent, apparaissant de façon récurrente
dans  Les Emigrants et rencontrant un à un, comme une présence fugitive, tous
les personnages, à différents moments de sa vie, en Amérique ou en Suisse. De
la migration à la transmigration, le chemin semble dessiné.
 58 NOOTEBOOM Cees,  Le Jour des morts, op. cit., p. 237.

 59 Ibid., p. 218.

38Tissage des différents « je » également, va-et-vient entre le rêve et le réel, où


les rêves des autres se fondent dans ceux du narrateur. Confusion entre le
monde des morts et celui des vivants, hantés par les souvenirs. Dédale d’une
pensée faite de digressions, d’associations d’idées, à l’image des circonvolutions
du cerveau humain. Labyrinthe de phrases, que l’on retrouve chez Nooteboom,
dans la bouche du chœur ou de l’écrivain-sorte de dieu créateur qui vient
commenter les actions de ses personnages -, ce « labyrinthe des ego, du destin,
du hasard […] que vous appelez l’histoire 58 », labyrinthe des voix où les langues
s’entremêlent. L’anglais, le néerlandais ou le tchèque se glissent dans le texte
allemand, chez Sebald, comme le français, l’espagnol ou l’allemand dans le
néerlandais chez Nooteboom. Le « Tout-monde » d’Edouard Glissant se donne à
voir dans le métissage des langues et des cultures, où la langue étrangère fait de
nous quelqu’un d’autre, de différent 59, et où les idées se font écho, d’un écrivain
à l’autre. Ainsi la métempsychose, évoquée en filigrane dans l’ouvre de Sebald,
se rencontre aussi chez Nooteboom pour évoquer l’adaptation à un autre pays :

 60 Ibid., p. 332.

Chaque fois, pensait-il, il abandonnait toute sa vie derrière lui parce que là-bas, où
que ce fut, l’attendait une nouvelle vie où il n’avait qu’à entrer, une autre personne
qu’il était aussi, si bien qu’on pourrait dire que ce n’était pas lui qui s’était déplacé
ou qui avait changé, mais uniquement le monde, l’environnement. La transition, la
métempsychose pouvaient lui être douloureuses, jusqu’au moment où la réalité de
l’autre lieu se refermerait sur lui et où il redeviendrait l’oil, l’oil qui regardait,
enregistrait, collectionnait, un autre et pourtant le même, un être qui se laissait
toucher par l’endroit où il se trouvait et qui, invisible lui-même, se glissait entre les
vies des autres60.

 61 NOOTEBOOM Cees,Mokusei ! Une histoire d’amour, 1982, Philippe Noble (trad.),


Paris, Gallimard, «  (...)

39Homme à la caméra chez Nooteboom, qui voit le monde à travers l’objectif,


comme dans son récit  Mokusei  !61, l’écrivain voyait le Japon et la femme aimée à
travers l’objectif de l’appareil photo. Photographies de Sebald qui tour à tour
illustrent le texte ou s’affirment comme des documents étranges,
indéchiffrables, interrogeant le lecteur, comme indépendants du récit.
 62 Thématique de plus en plus insistante dans les livres de maturité de
Nooteboom, tel Perdu le Parad  (...)

 63 Leitmotiv du narrateur dans les récits réunis sous le titre  Séfarade.

40Le personnage du narrateur brouille les fils de la lecture chez Sebald et


Nooteboom, comme si la migration permanente insinuait cette fluidité de
l’identité62. Langues et voix se tissent et se confondent, comme dans le livre de
Muñoz Molina, où tous les personnages, réels ou fictifs, s’imbriquent, où les
voix des bourreaux et celles des victimes s’entremêlent, et où le narrateur est
tour à tour homme ou femme, « il » ou « elle », « je » s’adressant à un « tu » qui
est l’étranger autant que le « je », l’exilé, le banni, le malade, mis au banc de la
société, tous juifs symboliquement, car « Séfarade, c’est la patrie de tous les
exilés63. ».

41Tous ces écrivains exilés ou évoquant l’exil et l’errance, habitent la mémoire,


et leur véritable patrie est l’imaginaire.

 64 MUÑOZ MOLINA Antonio,Séfarade, op. cit., p. 33.

42Les personnages et le narrateur dans l’ouvre de Sebald, le personnage de


Nooteboom ou Naipaul lui-même voyagent et transportent avec eux leur
souffrance, une douleur cachée qui se reflète dans le regard qu’ils portent sur le
monde. Ils ne sont pas « allégés d’[eux] -même [s]64 » : chacun d’eux, selon la
formule de Montaigne, s’est « emporté avec soi ». Cependant, Arthur Dane
réussit à s’ouvrir à nouveau à la vie à la fin du roman de Nooteboom, échappant
à la tentation de se réfugier dans le lieu imaginaire où vit la femme désirée.

43Si Naipaul analyse ce poids de l’être comme un aveuglement qu’il a réussi,


après de longues années, à dépasser pour s’ouvrir au monde, Sebald emmène
avec lui ses obsessions pour mieux les cerner, et la richesse de son univers
intérieur offre un écrin à la rudesse du monde. Il écrit comme pour conjurer la
mort, l’apprivoiser. Pourtant, chez Sebald aussi, l’idée d’une errance plus légère,
qui s’inscrirait dans l’épanouissement de l’écriture, se glisse dans la figure de
Nabokov, qui apparait comme un leitmotiv dans  Les Emigrants, et dont
l’autobiographie,  Autres rivages, pourrait faire l’objet d’un autre
questionnement sur l’exil.

NOTES

1 Ainsi devait s’intituler le film jamais achevé par le personnage principal de Nooteboom
dans  Le Jour des morts et qui devait être consacré à Walter Benjamin.
2 In  L’Archéologue de la mémoire, cité par Pierre ASSOULINE, « sur W. G. Sebald, Chasseur

de fantômes », in  La République des livres, lemonde. fr, 12 février 2009.

3 SEBALD W. G.,  Les Émigrants, [Francfort, Vito von Eichborn und Co. Verlag KG, 1992],

Patrick Charbonneau (trad.), Arles, Actes Sud, 1999, p. 70.

4 Ibid.

5 SEBALD W. G.,  Les Anneaux de Saturne, [Francfort, Vito von Eichborn und Co. Verlag

KG, 1995], Bernard Kreiss (trad.), Arles, Actes Sud, 1999, p. 76.

6 Ibid. p. 78.

7 Ibid. p. 83.

8 Ibid. p. 57.

9 SEBALD W. G.,  Austerlitz, [Carl Hanser Verlag, 2001], Patrick Charbonneau (trad.), Arles,

Actes Sud, 2002, p. 11.

10 Ibid.

11 Ibid., p. 14.

12 MUÑOZ MOLINA Antonio,  Séfarade, [Antonio Muñoz Molina, 2001], Philippe Bataillon

(trad.), Paris, Éditions du Seuil, 2003, p. 78-79.

13 Ibid. p. 18.

14 Ibid. p. 378.

15 NAIPAUL V. S.,  Comment je suis devenu écrivain , Paris, 10/18, 2002, p. 74.

16 Ibid., p. 75.

17 SEBALD W. G.,  Les Emigrants, op. cit., p. 276.

18 SEBALD W. G.,  Les Anneaux de Saturne, op. cit., p. 276.

19 Ibid. p. 277.

20 Ibid. p. 43.

21 SEBALD W. G.,  Austerlitz, op. cit., p. 78.


22 D’ailleurs la ville même de Berlin, théâtre du « fouissement » des ruines, des
souvenirs, paraît liée dans l’imaginaire à la mort. On la retrouve dans le premier roman
de l’écrivaine Américano-mexicaine, Chloé ARIDJIS,  Le Livre des nuages, Paris, Mercure de

France, « étrangère », 2009. Une jeune mexicaine y retrouve les traces des enfers, dans
des visions qui mêlent les horreurs de la seconde guerre mondiale aux mythes aztèques
des enfers et à leur gardien, le xolotl, chien sans poils retrouvé dans la ville moderne.
Orphée et le xolotl psychopompe accompagnent la narratrice dans son exil.

23 NOOTEBOOM Cees,  Le Jour des morts, [Amsterdam, Atlas, 1998], Philippe Noble (trad.),

Arles, Actes Sud, 2001, p. 277.

24 Ibid. p. 41.

25 Ibid., p. 162.

26 Ibid. p. 40.

27 « Il ne mangeait plus guère que l’équivalent des symboliques offrandes de bouche
déposées jadis sur le tombeau des morts », SEBALD W. G.,  Les Emigrants, op. cit., p. 131.

28 MUÑOZ MOLINA Antonio,  Séfarade, op. cit., p. 283.

29 Ibid. p. 355.

30 Ibid. p. 359.

31 NAIPAUL V. S.,  L’Enigme de l’arrivée, [V. S. Naipaul, 1987], Suzanne Mayoux (trad.),

Paris, Christian Bourgois, 1992, p. 11.

32 Ibid. p. 219.

33 Ibid. p. 221.

34 Ibid. p. 11.

35 Ibid.

36 Ibid. p. 13.

37 Ibid. p. 25.

38 Ibid. p. 13.

39 Ibid. p. 173.
40 Ibid. p. 169.

41 Ibid.

42 Ibid. p. 14.

43 Toute excursion lui donne «’impression de rouvrir une vieille cicatrice »,  ibid.p. 14.

44 Ibid. p. 23.

45 Ibid. p. 24.

46 Ibid.

47 « avait une sensation de paysage ancien. de commencement des choses »,ibid. p. 17.


Une congère formée au bord du chemin fait écho à une plage de Trinidad où des
ruisseaux coulent vers la mer : « j’étais enfant, les ruisseaux évoquaient toujours pour
moi le commencement du monde »,  ibid. p. 61.

48 « J’étais maintenant à l’unisson du paysage, dans ce lieu solitaire, pour la première


fois depuis mon arrivée en Angleterre »,  ibid. p. 32.

49 Ibid. p. 43.

50 « avait rétréci, et j’eus l’impression d’avoir rétréci avec lui »,  ibid. p. 193.

51 Ibid. p. 199.

52 « lentement, l’homme et l’écrivain se rejoignirent. Près de cinq ans s’étaient écoulés


[…] avant que je parvienne à me libérer des chimères implantées en moi par mon
éducation abstraite. […] je me définis à moi-même et vis que mon thème n’était pas ma
propre sensibilité, mon développement interne, mais les mondes que je portais en moi,
les mondes dans lesquels je vivais. […] Jusqu’à cette illumination, j’ignorais quel genre
de personne j’étais »,  ibid. p. 190-191.

53 Ibid. 251.

54 Ibid. p. 228.

55 Ibid. p. 217.

56 Ibid.

57 Ibid. p. 277.
58 NOOTEBOOM Cees,  Le Jour des morts, op. cit., p. 237.

59 Ibid., p. 218.

60 Ibid., p. 332.

61 NOOTEBOOM Cees,  Mokusei  ! Une histoire d’amour, 1982, Philippe Noble (trad.), Paris,

Gallimard, « » 2000 [Actes Sud, 1987].

62 Thématique de plus en plus insistante dans les livres de maturité de Nooteboom,


tel  Perdu le Paradis, Actes Sud, 2006.

63 Leitmotiv du narrateur dans les récits réunis sous le titre   Séfarade.

64 MUÑOZ MOLINA Antonio,  Séfarade, op. cit., p. 33.

AUTEUR
Anguéliki Garidis
© Presses universitaires de Paris Nanterre, 2012
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