Vous êtes sur la page 1sur 9

30/03/2018 Réflexions sur la philosophie du droit (AK, XIX)

277-290

Distribution électronique Cairn pour Presses Universitaires de France ©


Presses Universitaires de France. Tous droits réservés pour tous pays. Il
est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire
(notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent
article, de le stocker dans une banque de données ou de le
communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que
ce soit.

Réflexions sur la philosophie du droit (AK, XIX)

Monique Castillo

7647 (1769) Je suis, du fait des autres hommes qui sont dans l’état de nature, laesus 1

per statum. Car je n’ai aucune sécurité et ma propriété est toujours menacée. Je ne
suis pas obligé de demeurer dans cette crainte.

7681 (1770-75) L’établissement de la société est arbitraire quand les hommes à l’état 2

de nature ne sont pas en communauté, car ils ne peuvent qu’être mus par leur intérêt
de constituer un droit mutuel.

S’ils sont en communauté, alors chacun a déjà un droit à l’égard de l’autre et les 3

constitutions ne portent que sur les moyens de le faire valoir.

Toutes les constitutions portent soit sur un intérêt qui ne serait pas obtenu sans la 4

société (pour la garantie de l’intérêt dans l’état de nature ou de l’attente des autres...),
soit sur la consolidation du droit ; les premières constituent un corps politique, les
secondes un corps moral.

7708 (1773-75 ?) La quaestio juris est la suivante : comment l’état civil( [1]
) permet-il 5

que l’intérêt particulier de chaque homme se réalise suivant une règle également
valable pour l’intérêt d’autrui, et donc juste ? L’instauration de l’Etat est-elle
purement arbitraire ou une instauration de l’Etat est-elle juridiquement nécessaire ?
De même, quelle constitution de l’Etat est seule légitime ? Il y a donc un principe du
droit qui rend nécessaire l’instauration de l’Etat, et il y a un principe du droit qui ne
rend légitime qu’une seule constitution politique. L’état de nature est-il un état de
droit ou un état de l’injustice - état <Zustand>, mais non condition <Stand>- ? L’état
de nature est un état de la liberté sans loi, par conséquent un état où se commet
l’injustice.

7727 (1773-75 ?) Jusqu’ici nous avons examiné les principes du droit naturel mais 6

sans les devoirs du droit (justitia administrans), les principes de la dijudication mais
non de l’actuation (principia essendi non fiendi). Une simple idée dans laquelle l’état
de droit n’est que potentiel et qui contient le principe selon lequel doit <soll>
s’organiser la justice externe. (La possibilité d’un état de la justice externe ou
distributive)...

7730 (1773-75 ?) Dans le droit de l’état de nature, nous apprenons en quoi nous 7

sommes obligés envers autrui mais seul l’état civil nous oblige les uns envers les
autres. Le droit dans l’état de nature énonce les principes de la conformité ou de la
non-conformité des actions au droit. Ce ne sont que des principes de la possibilité ou
de l’impossibilité des actions. Le droit civil énonce les conditions dans lesquelles le
droit se trouve constitué pour chacun (...).

7733 (1775-77 ?) Le droit de la nature <ius naturae> consiste dans le bonheur général 8

pour autant qu’il est possible par l’accord unanime de la volonté privée ; le droit
public <ius publicum> dans les moyens d’actualiser cet état.

https://www-cairn-info.acces.bibliotheque-diderot.fr/article_p.php?ID_ARTICLE=PUF_CASTI_1990_01_0277 1/9
30/03/2018 Réflexions sur la philosophie du droit (AK, XIX)

7735 (1775-77 ?) La formule : il faut sortir de l’état de nature signifie : on peut 9

contraindre chacun à entrer avec nous ou notre république dans l’état civil. Il s’ensuit
que seule est juste la guerre qui est faite dans cette intention.

7936 (1780-85) L’état de nature est état de guerre car la manière de faire valoir son 10

droit n’est pas le procès mais la guerre. L’état civil n’est donc pas arbitraire mais
nécessaire, comme c’est le cas lorsque les hommes entrent en commerce sexuel, alors
la manière n’est plus arbitraire, mais cela n’est légal que par le mariage. Cet état est
aussi la première action juridique.

7960 (1785-89) Parce que l’union civile est nécessaire, l’idée d’un pacte conçu comme 11

originaire doit précéder, idée dont le contenu ne porte que sur les institutions
externes et donc sur le salut public : pour le reste chacun assure son salut (comme il
l’entend).

7979 (1785-89) Le gouvernement despotique est le gouvernement patrimonial (le 12

territoire comme avoir et bien) ; le gouvernement patriotique est celui où le souverain


agit de telle sorte qu’il puisse le léguer tel quel à ses successeurs. Si le mode de
gouvernement se fait par des lois, il peut le léguer ainsi, car il est déterminé ; mais s’il
a gouverné par décrets, c’est impossible, puisqu’il n’y a pas de règle mais que tout y
porte la marque d’un sceau privé, alors le successeur et même le peuple ne peuvent
juger en fonction de cela. Patriotique, de patria et non de pater, car le gouvernement
paternel (selon le principe du bonheur) est le pire.

7996 (1785-89) J’ai un droit même dans l’état de nature et y suis en outre libre. 13

Pourquoi suis-je entré dans l’état civil, où il me faut obéir à des ordres ? Pour être
assuré de mon droit(...).

8018 (1789-95) Le peuple peut faire avec le prince un contrat par lequel il s’oblige 14

envers lui tout en liant celui-ci en retour, mais seulement dans la mesure où il a et
conserve la souveraineté. Car qui en appelle à un contrat pour faire valoir son droit
doit en même temps avoir la capacité et le pouvoir effectif de contraindre. Si donc le
peuple n’a pas la souveraineté, il n’a pas le pouvoir de contraindre ni celui de s’obliger
à quoi que ce soit, comme s’il avait une volonté libre, car il est sous la contrainte
absolue du souverain. Mais c’est aussi précisément pourquoi le souverain, quand il se
distingue du peuple, tient sa prérogative non d’un contrat mais simplement de facto,
parce qu’aucun contrat n’est possible avec un subordonné passif, mais que le pouvoir
souverain précède le droit. Si bien que, lorsqu’un roi convoque le peuple en la
personne de ses représentants pour réformer l’Etat, aucune obligation ne les retient
alors de donner à l’Etat une tout autre forme, et ils peuvent immédiatement s’investir
de la souveraineté.

8019 (1785-89) (...) La souveraineté, avec une armée bien disciplinée, a l’avantage 15

que le plus grand bien du monde peut en sortir, parce qu’alors chacun a la possibilité
d’écrire aussi bien sur le sujet de la religion que sur celui de la législation, ce que des
Etats libres peuvent peut-être concéder mais ne peuvent oser mettre à exécution
parce que chez eux toute nouveauté constitue une menace de soulèvement ou de
perte de la liberté. Peu à peu un gouvernement de cette nature devient patriotique. Le
patriotisme mondial amène le philosophe à souhaiter cela. (...)

8048 (1789 ?) On peut se demander finalement si, lorsqu’un souverain convoque la 16

nation entière et la laisse se donner une représentation pleine et entière, il conserve à


ce moment les droits d’un souverain. Il n’était rien d’autre que représentant,
lieutenant, avec lequel le peuple n’a pas fait de contrat, mais à qui il a simplement
confié la charge de représenter ses droits. Aussi longtemps qu’il le fait, il peut faire
barrage à tous les mouvements du peuple, qui manifestent son intention de se
constituer. Les a-t-il une fois convoqués et se sont-ils constitués, son autorité n’est
pas seulement suspendue, mais peut même prendre fin, comme le crédit de tout
représentant, quand celui dont il tient l’autorité est présent en personne.

https://www-cairn-info.acces.bibliotheque-diderot.fr/article_p.php?ID_ARTICLE=PUF_CASTI_1990_01_0277 2/9
30/03/2018 Réflexions sur la philosophie du droit (AK, XIX)

8054 (1785-89) (...) Le gouvernement est patriotique lorsque le souverain considère 17

son territoire comme une patrie et son organisation comme celle de sa propre
personne. Seule une constitution patriotique peut comporter une organisation
constitutive, c’est-à-dire une constitution proprement dite.

8055 (1789-1795) En France, l’Assemblée nationale pouvait changer la constitution, 18

quoiqu’elle ne fût convoquée que pour mettre de l’ordre dans les finances de la
nation. Ils étaient en effet représentants de l’ensemble du peuple, après que le roi eut
permis de décréter en vertu de pleins pouvoirs mal définis. Jusque là le roi
représentait le peuple ; cette fois il s’est trouvé réduit à rien du fait de la présence
effective du peuple. En Grande-Bretagne, on ne peut dire que le roi représente le
peuple, mais que, conjointement avec les ordres, et avant tous les autres, il constitue
le peuple, et est par rapport à eux primus inter pares. Le malheur du roi vient de ce
qu’ayant convoqué en assemblée tous les députés du peuple, et ce précisément en
vertu de sa souveraineté, il n’était alors plus rien, car son pouvoir législatif ne se
fonde que sur le fait qu’il représente l’ensemble du peuple ; ce qui fait ressortir au
surplus l’injustice du fait qu’une personne particulière ait qualité de souverain. Il ne
peut consentir que celui qu’il représente se produise en personne. Parce qu’il
représente le tout, il s’annihile quand il fait comparaître ce tout, dont il n’est pas une
partie, mais seulement le représentant. S’il en était une partie, le tout ne pourrait
jamais, sans son consentement, prendre corps et une volonté générale en naître, qui a
la toute-puissance législative. Cela veut-il dire qu’un souverain ne peut convoquer les
ordres ? Il le peut, mais seulement pour délibérer des droits qu’un ordre a vis-à-vis de
l’autre par rapport à la volonté générale du roi, qui a en ce cas la troisième voix. Ainsi
la coalition des ordres a été précisément ce qui a dressé un contre-pouvoir en face du
roi.

L’Assemblée nationale était convoquée pour sauver l’Etat en couvrant de sa garantie 19

toutes les dettes dont les dépenses du gouvernement l’avaient grevé (ils n’ont pas fait
que des doléances). Ils devaient donc se porter volontairement garants au prix de leur
propriété. Il leur fallait pour cela se mettre dans un état <Zustand> qui leur permette
de disposer seuls de leur propriété, et donc dans la condition <Stand> de la liberté,
certes sous des lois, mais de celles qu’ils donnaient eux-mêmes, c’est-à-dire un état
républicain ou de liberté civile. La cour a renoncé d’elle-même alors au droit de les
imposer. Mais, pour pouvoir fournir cette caution, il leur fallait établir une
constitution qui ne pût exercer de violences sur eux.

8056 (1785-89) La confédération des peuples n’est pas une monarchie. Car alors les 20

citoyens ne seraient pas des peuples, ce qui est pourtant l’exigence ici. Une telle
confédération serait cependant difficilement possible si les Etats n’étaient pas chacun
pour soi un Etat libre.

8057 (1785-89) Nous ne considérons le droit des peuples [2]


“dans leur état de nature 21

que comme un ensemble de lois qui permettent de s’approcher de l’état de paix et, en
attendant le remède à ce manque, de se faire justice soi-même.

8058 (1785-1789) C’est une maxime détestable du droit tyrannique des 22

peuples — pacisque imponere morem — parcere subjectis et debellare


superbos — que de faire la guerre à tout ce qui ne veut pas se soumettre — regere
imperio populos romani (sic) memento (hae tibi erunt artes [3]
, on peut supprimer
cela). Il n’y a rien de plus injuste que de faire de la bienveillance un principe de l’Etat
ou du droit des peuples, puisqu’on se pose en intendant du bonheur des autres et
qu’on leur retire la liberté pour les rendre heureux à son idée.

8061 (1783-1788) Le droit des peuples est un droit qui ressortit (sur le plan juridique) 23

à l’état de guerre, c’est-à-dire du manque de justice publique, et il ne donne donc pas


d’autre principe de droit que de vouloir que toutes les actions du peuple par rapport
aux autres respectent les conditions auxquelles est seulement possible l’établissement
d’une justice publique, c’est-à-dire une confédération des peuples. C’est là-dessus que
se fondent le droit à la guerre et le droit de la guerre. Le premier admet pour fondés
https://www-cairn-info.acces.bibliotheque-diderot.fr/article_p.php?ID_ARTICLE=PUF_CASTI_1990_01_0277 3/9
30/03/2018 Réflexions sur la philosophie du droit (AK, XIX)

des motifs d’hostilité qui seraient nécessairement interdits dans une confédération
des peuples universelle, le second des conditions auxquelles seule est possible une
confédération des peuples universelle. Car, bien que n’existe pas de justice publique,
les peuples sont pourtant liés à ce par quoi elle est essentiellement possible.

A la guerre ne sont permis ni empoisonnements ni assassinats, parce que cela 24

signifierait la fin de la sécurité jusque dans une confédération des peuples universelle,
ces actions se soustrayant totalement à la justice publique.

Condition <Stand> signifie une place qu’on prend en relation avec d’autres et d’où 25

sont dérivées les lois de ses rapports. Etat <Zustand> signifie la modification réelle
dans cette condition. Le positus ou la “station” doit <muss> en soi impliquer des
principes qui valent pour tout état (le droit naturel in statu hominis vel civis),
puisque l’homme est alors pensé simplement comme homme sans obligation vis-à-vis
des autres hommes (et pourtant la potentia est obligatio), c’est-à-dire sans obligation
arbitraire, et n’a ni juge ni législateur. L’état de droit est ou bien celui du droit de la
guerre ou bien celui du droit de la paix.

8076 (1799) De même qu’on fondait autrefois l’Eglise visible sur une Eglise invisible 26

(comme son modèle originaire <Urbild>), avec cette sentence : hors de l’Eglise point
de salut, de même on dit aujourd’hui à bon droit de la situation politique des Etats et
des peuples : hors de la République point de salut, mais guerre perpétuelle, pas
toujours en combats perpétuels, mais sous la menace perpétuelle de conflits, pour
peu que l’un se relâche dans son effort d’armement et dans l’imposition du citoyen
pour les préparatifs de guerre. C’est pourquoi on dit à bon droit : hors de la
république point de salut. — Une république mondiale serait à la limite celle où un
Etat en particulier n’a pas assez de forces pour lutter en cas de nécessité contre la
grande République, mais où il est à même, contre les barbares qui le menacent
d’agression, de se ranger du côté de la République ou de veiller seul à sa
sauvegarde. — La situation hors de la république est donc une situation désespérée,
d’où nous ne sortons jamais.

8077 [4]
(1795-99) A ce propos, c’est un véritable hasard si cette transformation 27

politique engagée touche précisément un grand peuple éclairé sur ses intérêts,
puisqu’un plus petit eût été exposé à la contre-révolution et que, de ce fait, eût été
retardé le changement qui est pourtant finalement inévitable

Remarque générale 28

Qu’est-ce donc qui remplit les simples spectateurs de la révolution d’un peuple, 29

naguère sous un gouvernement absolu et maintenant en train de se républicaniser


dans les plus grandes difficultés internes et surtout externes, d’une sympathie
<Theilnehmung> si vive et du désir de voir le succès de cette entreprise ; qu’est-ce
qui fait que les sujets même d’un Etat sous un gouvernement comparable, et quand
cela pourrait se produire sans révolution violente, ne souhaitent pas la même chose
pour eux-mêmes (en partie parce qu’ils trouvent leur condition actuelle tolérable,
mais surtout parce que la situation de l’Etat dont ils sont les ressortissants ne permet,
au milieu des Etats voisins, aucune autre constitution (que celle de la monarchie pour
le leur) s’ils ne veulent pas courir le risque de sa ruine), qu’est-ce qui fait, dis-je, que
ces simples spectateurs y participent avec passion et d’une façon absolument
désintéressée ? — Le fait est sans conteste avéré et, dans la crise de la transformation
politique française et malgré tous les maux et toutes les abominations terribles qui y
sont liés, il s’observe avec évidence non seulement chez le vulgaire politicien de café,
mais aussi chez l’homme éclairé et qui raisonne en connaissance de cause, dans son
appétit impatient et ardent de nouvelles qui sont la matière des plus intéressants
entretiens dans les sociétés (qui ne sont pas pour autant des clubs politiques). — Pour
cela, et pour susciter universellement un pareil enthousiasme, il faut qu’un intérêt
véritable ou au moins bienveillant à l’égard de l’humanité tout entière soit dans
l’esprit du spectateur qui se représente ici une époque à dater de laquelle notre espèce
ne demeurera pas longtemps dans une oscillation qui va du bien au mal pour repartir
https://www-cairn-info.acces.bibliotheque-diderot.fr/article_p.php?ID_ARTICLE=PUF_CASTI_1990_01_0277 4/9
30/03/2018 Réflexions sur la philosophie du droit (AK, XIX)

en sens inverse, mais qui sera toujours portée vers le mieux dans un progrès sans
doute lent mais pourtant ininterrompu. — Pitt, qui prétend, s’agissant d’un Etat
voisin, que les choses demeurent en place ou que, s’il sortait de l’ornière, il y fût
reconduit, est haï comme ennemi du genre humain, mais le nom de ceux qui
instaurent en France un nouvel ordre des choses, seul digne de demeurer
éternellement, est promis à figurer un jour au temple de la
renommée. — L’Angleterre, qui autrement pouvait compter sur la sympathie des
hommes les meilleurs dans le monde, pour la sauvegarde courageuse de la liberté
(apparente) des personnes souvent mise en péril, l’a maintenant complètement
perdue depuis qu’elle s’est mis en tête de renverser la constitution voulue en France
(beaucoup plus foncièrement libre), et cela au risque de voir la sienne
renversée. — Pour reconnaître ce qui constitue spécifiquement le signe d’un Etat qui
peut se vanter de la liberté de son peuple ou qui prouve le contraire, je prendrai de
préférence le dernier exemple [5]
.

Je n’accorde aucun crédit particulier à la preuve morale qu’on pourrait tirer de la 30

sagesse éternelle (un Deus ex machina) qui voudrait que celle-ci interdise au genre
humain de s’adonner indéfiniment à l’extravagance qui consiste à rouler le rocher de
Sisyphe jusqu’à une certaine hauteur et le laisser ensuite retomber pour reprendre à
nouveau ce labeur. C’est l’affaire de la liberté dont on ne peut rien prédire avec
certitude. Il est du reste outrecuidant de prétendre dicter sa conduite à la puissance
suprême qui gouverne le monde. N’est-ce pas simplement la multiplicité des
manifestations du genre humain en ses renouvellements internes et ses modalités
variées à l’infini qui en constitue le plan, sans que l’homme en tire gloire pour sa
propre personne ? Il nous appartient seulement de chercher ce que la nature de
l’homme comme nous le connaissons et son cours pour autant que nous pouvons le
prévoir laissent conjecturer pour l’avenir.

Le monarque qui, de sa propre autorité, peut déclarer : il y aura la guerre, et la guerre 31

a lieu, est un monarque absolu et son peuple n’est pas libre. Mais celui qui doit au
préalable consulter publiquement le peuple pour savoir s’il consent à la guerre, et si
ceui-ci dit : la guerre n’aura pas lieu, et la guerre effectivement n’a pas lieu, est un
monarque au pouvoir limité et un tel peuple est véritablement libre. — Or le roi
d’Angleterre a, de par la constitution, le droit du premier, mais la république
française n’a le droit que du second (le Directoire devant consulter le Conseil qui
représente le peuple entier). Le chef de l’Etat a donc, en Angleterre, un pouvoir
absolu mais n’a en France qu’un pouvoir limité, et le peuple du premier Etat n’est pas
libre mais asservi : quelles charges en effet alors, selon son bon plaisir, ne peut alors
faire peser sur les épaules de ses sujets le roi d’Angleterre ? Charges qui pèsent si
lourdement et pour un temps indéterminé, et dont la conséquence peut être la ruine
de l’Etat tout entier, et qui minent directement la moralité même du peuple si bien
que, pour une grande partie, il ne faut plus songer au progrès du genre humain vers le
mieux et que, même si la prospérité et la croissance des arts peuvent empêcher
encore un certain temps la chute, on peut prévoir néanmoins avec certitude un
effondrement d’autant plus dangereux, à plus ou moins longue échéance.

C’est un leurre, qui ne peut abuser que les enfants, que le peuple, par l’intermédiaire 32

de ses représentants au Parlement, doive accorder au roi les crédits de guerre (et
aussi le recrutement forcé dans la marine) et puisse donc les refuser et ainsi interdire
la guerre. Mise à part l’absurdité du seul fait que le roi commence par déclarer la
guerre à un autre Etat et, seulement après coup, en demande les moyens au peuple
qui peut les refuser s’il le veut, il ne le fait qu’en étant bien certain que les
représentants du peuple n’auront pas la volonté de les refuser, que la guerre soit, en
l’occurrence, opportune, juste ou ni l’une ni l’autre. Mais comment peut-il en être
certain ? Parce qu’il a en mains, grâce à la puissante influence de l’intérêt personnel,
tous les moyens de diriger leur volonté comme il le veut : la distribution de tous les
emplois lucratifs dans l’armée, la flotte, les tribunaux civils, l’Eglise, sans parler des
sinécures. Or chacun de ces représentants du peuple, quand bien même il serait pour
sa propre personne désintéressé, a sa parenté, ses bons amis qui se recommandent
https://www-cairn-info.acces.bibliotheque-diderot.fr/article_p.php?ID_ARTICLE=PUF_CASTI_1990_01_0277 5/9
30/03/2018 Réflexions sur la philosophie du droit (AK, XIX)

pour l’un ou l’autre de ces postes et emplois. Le ministre qui, lui, a besoin d’être sûr
de la majorité des voix n’oppose pas facilement de refus à qui lui est recommandé, et
parmi les hommes, c’est toujours le plus grand nombre chez qui de pareilles
influences prennent le pas sur la représentation du bien public. C’est ainsi que
s’explique, sans pour autant taxer ces gens de malignité et d’abjection, le phénomène
d’une majorité des voix qui ne fait jamais défaut au ministre et qu’en conséquence se
démontre que la constitution de la Grande-Bretagne n’est pas celle d’un peuple libre
(étant donné qu’il n’a pas en l’occurrence le droit de veto) mais une machine politique
faite pour éxécuter la volonté absolue du monarque. — Quant au fait que les lois en ce
pays-là protègent tout citoyen contre le danger que la cour, selon son bon plaisir, ne
prenne aux particuliers ce qui leur appartient, ne les jette en prison (l’habeas corpus
actu) ou ne les soumette à d’autres traitements arbitraires mais doive remettre cela
aux tribunaux sans intervention du pouvoir suprême, c’est quelque chose dont les
Anglais s’enorgueillissent comme du joyau de leur constitution mais c’est une chose
qui, même dans les Etats de monarchie absolue, se produit si rarement (comme par
exemple dans l’affaire du meunier Arnold) et se trouve dénoncée publiquement par le
peuple que cela n’a pas plus de conséquence qu’une averse de grêle ou une trombe
d’eau sur le beau temps.

Or si, de par le mal de la guerre, où elles se menacent l’une l’autre de décomposition, 33

toutes les constitutions d’Etat absolu ont une tendance naturelle au républicanisme
(de sorte que, si même elles ne prennent pas cette forme, le gouvernement se voit
pourtant poussé par l’esprit de cette tendance), si, dans la multiplicité du changement
de l’Etat, il ne peut pas ne pas se faire qu’un peuple puissant, non seulement dans
l’engouement de ses prétentions égoïstes à la liberté, mais dans l’enthousiasme
inévitable suscité par les idées du droit universel des hommes (qui ne peuvent
manquer d’apparaître lorsque croît la culture), tende conformément à des principes
vers ces objectifs et les fasse finalement triompher, quoiqu’au prix de cruautés (qui
sont inéluctables, parce que du désaccord le plus passionnel doit procéder l’accord le
plus passionné) [6]
). — C’est de là cependant et de cette renaissance d’un Etat que ce
mouvement de fièvre intérieure n’a pas plongé dans la mort d’une barbarie totale
mais qui a épargné tous les arts, qui appartiennent à la culture, c’est de là et de sa
constitution, assurée aussi à l’extérieur, qu’on pourrait dater l’état du genre humain
en progrès indéfiniment constant vers le mieux.

Il s’agissait pour tous ces gens réfléchis et aux concepts tant soit peu élargis d’investir 34

un désir naturel d’espérance, espérance dont on a besoin non pas simplement afin
d’inspirer à l’homme de pensée le dégoût du monde tel qu’on on le voit aller, et pour
finir, le dégoût de lui-même (car ceci serait distraction esthétique oiseuse, se
complaisant dans les jeux de l’imaginaire), mais bien, si on a une raison d’entretenir
cette espérance, afin de concourir pour sa propre part à sa réalisation ; c’est donc une
hypothèse dans une perspective moralement pratique, qui est toujours suffisamment
fondée si on ne peut pas lui opposer d’impossibilité, ce qu’on ne peut faire ici. — Mais
pour que, par delà le vœu et l’espérance du mieux, s’ajoute encore l’action, est en
outre requise une connaissance théorique de l’effet escompté et des moyens
susceptibles d’assurer son effectivité. — Et là, en ce qui concerne le premier niveau, il
faut comprendre le progrès non dans les intentions humaines de la moralité mais
seulement dans les actions qui s’accordent avec les lois du devoir, même si elles ne
dérivent pas de celles-ci ni de leur connaissance. Le goût et l’art qui lui correspond,
quelqu’impure qu’en soit la source, progresseront continuellement dans le bien
(l’utile et l’agréable en harmonie avec la morale) : les rapprochements réciproques
des hommes dans les échanges, les services, l’établissement de bonnes institutions
pour former le talent ou remédier au dénuement.

N.B. — Un gouvernement qui accorde le droit de l’Etat et le droit cosmopolitique est 35

possible dans toute constitution.

Se penser, en droit, à la fois comme citoyen d’une nation et comme membre à part 36

entière de la société des citoyens du monde est l’idée la plus sublime que l’homme

https://www-cairn-info.acces.bibliotheque-diderot.fr/article_p.php?ID_ARTICLE=PUF_CASTI_1990_01_0277 6/9
30/03/2018 Réflexions sur la philosophie du droit (AK, XIX)

puisse concevoir de sa destination et qu’on ne peut penser sans enthousiasme.

Quelle est la cause de cette exultation au triomphe de cette nation ? Que celle-ci est 37

en passe de fonder la constitution dont tous ses voisins sont fondés à attendre la paix
et qu’ils estiment par-dessus tout cet état non seulement en considération de son
avantage mais comme le seul qui soit de droit, puisque grâce à elle la guerre se trouve
bannie, le progrès vers le mieux engagé, ce qui ne pourrait se produire avec une
constitution où règne arbitraire. Que cela doive un jour advenir, un unique exemple
peut dans le cours présent des choses en être un signe précurseur suffisant, parce
que, quand bien même il devrait connaître un recul, il ne peut jamais tomber dans
l’oubli, pour reprendre sous une autre forme jusqu’à ce qu’il réussisse, et ne peut
donc cesser de se poursuivre.

On ne peut prédire que cela réussira mais seulement qu’ils le tenteront et le tenteront 38

assez souvent pour que cela finisse bien par réussir.

Il existe dans la nature humaine une disposition morale pour le concept du droit 39

comme pouvoir qui commande souverainement et a maîtrise sur le genre humain


dans sa solidarité, pouvoir devant lequel, en dernier ressort, tout doit s’incliner.

Il est ici question non d’une personne mais de l’Idée du droit, qui se trouve dans la 40

disposition morale de l’homme et qui exerce un pouvoir intérieur sur tous les
hommes, et pour cette raison seule qu’elle est à la base d’une constitution de droit qui
fait obstacle à la guerre en vertu de principes, et qui fonde un progrès continu vers le
mieux grâce à sa forme républicaine.

En marge : Il ne s’agit que d’un concept d’une constitution politique absolument 41

pure, à savoir l’idée d’une république où tous, unis dans le droit de suffrage, ont la
totalité du pouvoir (soit division, dans la démocratie, soit conjonction, dans la
république) : respublica noumenon ou phénomène. La seconde a trois formes, mais
la respublica noumenon n’est qu’une et identique.

Un monarque absolu peut gouverner de manière républicaine sans pour autant 42

perdre de sa puissance.

Le concept d’une constitution politique limitée me semble comporter une 43

contradiction : car elle ne serait alors qu’une partie du pouvoir législatif.

Les progrès du genre humain vers le mieux dans les différences et les interactions qui 44

existent entre les peuples peuvent être considérés comme un développement ou de sa


disposition naturelle ou de sa disposition morale. Le premier dans le bien-être,
suivant le but que chacun a de toujours l’accroître, le second dans la bonne conduite,
suivant le but que chacun doit avoir de toujours l’améliorer. — Dans les deux cas, la
culture de toutes nos facultés dirigées vers des fins est le moyen de les atteindre, et
celle de la moralité même est un de ces moyens, et joue en faveur du progrès dans
une intention pragmatique orientée sur les règles de la prudence et, par voie de
conséquence, sur le bien-être personnel de chacun ; si bien que la politique, tout en
tenant la morale, avec la religion, pour pure pédanterie et simples simagrées, ne
dédaigne pourtant pas d’emprunter son langage, parce qu’il a de bons effets pour la
prospérité de l’Etat, l’unité des citoyens et l’obéissance des sujets. C’est pourquoi
aussi aucun gouvernement n’a encore osé déclarer ouvertement que le juste et
l’injuste sont des chimères dont il ne fait pas cas et que par conséquent il érige tout
simplement en loi sa volonté absolue. Bien au contraire, il fait sans cesse appel au
sentiment du droit de ses sujets, en tant qu’êtres libres et moraux sur lesquels il ne
peut avoir d’influence décisive qu’en rendant hommage à leur concept du droit, qui
réside dans la raison humaine commune, du moins comme à une condition inévitable
(conditio sine qua non), et se soumet de ce fait à son arrêt.

Mais toute cette culture technique, pragmatique, morale ne peut toutefois prévenir la 45

guerre, le pire des maux qui puisse frapper le genre humain, et donc non plus
empêcher que le progrès vers le mieux-physique ne connaisse, de temps à autre, des

https://www-cairn-info.acces.bibliotheque-diderot.fr/article_p.php?ID_ARTICLE=PUF_CASTI_1990_01_0277 7/9
30/03/2018 Réflexions sur la philosophie du droit (AK, XIX)

ralentissements, voire des perturbations et un retour à la misère ou à l’état sauvage.


Alors la moralité étant entraînée dans cette ruine, on verse sur sa perte des larmes de
crocodile, ou bien, inversement, la décadence de l’Etat est imputée à la décadence de
la moralité (dans les semonces adressées au peuple), quand il est clair que cette
abomination ne vient pas du bas vers le haut, mais d’en haut, et que c’est le bellicisme
du souverain et non l’insubordination du sujet qui l’a entraînée.

Mais, pour se prémunir contre elle et ses abus, il n’est d’autre possibilité qu’une 46

meilleure constitution rejoignant le droit naturel dans la dynamique même de l’Etat,


parce que, aussi bas qu’on ravale (comme l’homme politique se plaît à le faire),
l’influence de la disposition morale en l’homme, sa revendication au respect de son
droit inné est si puissante et si irrésistible qu’il ne manquera pas, si se présente une
occasion favorable, de tenter d’opposer la force à la force, encore qu’il soit d’ordinaire
bien disposé à obéir docilement à la loi civile extérieure (cependant pas tout à fait
arbitraire). Cette insoumission procède elle-même de la disposition morale en
l’homme, mais, au lieu de favoriser le progrès vers le mieux-moral, elle provoque
ordinairement (parce qu’elle n’a été suscitée que par l’opportunité), la régression
dans le pire. — La cause en est que l’obéissance aux lois n’était pas fondée
proprement sur leur respect, mais sur la considération du prétendu intérêt
(préservation de la tranquillité et des biens du peuple), ce qui n’est pas proprement
un sentiment intime de respect, mais une marque extérieure de respect, non pour la
loi, mais pour législateur.

* 47

On ne peut donc admettre la tendance au progrès continu du genre humain vers le 48

mieux comme réellement engagée que lorsque, premièrement, des signes suffisants
existent que des peuples entiers aspirent intérieurement à l’établissement d’une
constitution qui fasse enfin cesser la guerre, cause du recul de tout progrès accompli
(la pure constitution républicaine, même si elle est une simple idée dont ils ne font
que se rapprocher sans cesse). Deuxièmement : si l’on peut prouver que l’aspiration à
cette fin n’est pas un simple effet de la disposition naturelle, c’est-à-dire fondée sur
l’exigence du bonheur, mais est un développement de la disposition morale dans le
genre humain, qui a pour principe cette fin, comme fin en soi, (non dans la qualité
d’un simple moyen pour d’autres fins). Troisièmement : que l’influence de cette idée
dans le cœur de tous les hommes qui sont capables de quelque culture de leur raison
pratique suscite sans exception une participation <Theilnehmung> à ce bien suprême
cosmopolitique, à la fois si universelle et si profonde, qu’elle égale, du moins sous le
rapport du souhait, le mobile moral le plus puissant : comme un fait sur la réalité
duquel on peut prendre tous les hommes à témoin.

En marge : La guerre ne peut être autrement évitée que par le vrai 49

républicanisme — ; faute de quoi, le progrès n’est pas possible. Mais la guerre elle-
même entraîne au républicanisme et finira nécessairement par le produire.

Comment, quand la guerre cesse-t-elle ? Lorsque la liberté et l’égalité, qui sont causes 50

que la guerre n’éclate pas, peuvent être, pour la culture aussi, le moteur d’actions
toujours meilleures et ainsi celui du progrès sans fin ?

8078 (1790-95) La définition de la liberté dans la Déclaration des Droits de l’Homme 51

par l’Assemblée nationale à Paris s’énonce ainsi : la liberté consiste à pouvoir faire
tout ce qui ne nuit pas à autrui. Plus loin : la loi n’a le droit de défendre que les
actions nuisibles à la société. Les deux propositions sont fausses. Je pourrais en effet
peut-être prouver que mon action est profitable à l’autre — , mais il n’en est pas pour
autant libre.

[1] Le texte dit simplement : « Zustand ». Le contexte et la référence à l’ouvrage d’Achenwall : Juris naturalis

pars posterior (AK, XIX, p. 364, § 86) disent clairement qu’il s’agit de l’état civil.

[2] Völkerrecht = droit des peuples. Kant distingue d’autre part 1) das Staatsrecht (droit interne de la cité), 2)

das Recht der Staaten (droit externe des cités ou droit des gens) (Réflexion 7501, AK, XIX).

https://www-cairn-info.acces.bibliotheque-diderot.fr/article_p.php?ID_ARTICLE=PUF_CASTI_1990_01_0277 8/9
30/03/2018 Réflexions sur la philosophie du droit (AK, XIX)
[3] Virgile, Enéide, VI, 851-853.

[4] Cette Réflexion est un fragment d’un essai plus important, une ébauche de la deuxième section du

Conflit des facultés.

[5] La Glorieuse Révolution a été longtemps une référence pour Kant, avec celles de la Hollande et de la

Suisse  : voir supra, Réflexions 1438 et 1453. Mais la politique «  agressive  » de l’Angleterre l’a amené à

réviser son jugement (voir supra, Réflexions 1366 et 1444).

[6] Dans une lettre à Biester en date du 2 octobre 1793, Kant dénonçait les méthodes sanguinaires de la

Terreur. (AK, XI, p. 440.)

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - 140.77.168.36 - 30/03/2018

https://www-cairn-info.acces.bibliotheque-diderot.fr/article_p.php?ID_ARTICLE=PUF_CASTI_1990_01_0277 9/9