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LETTRE A ELISE – 2 MAI 2020

Il y a aujourd’hui un an que tu es partie, un an que notre vie a basculé, et t’écrire est difficile car mon cœur, notre
cœur déborde.

Ton père et moi voulons que tous sachent que jamais tu ne nous as quittés. Ton rayonnement, ton sourire et ton
humour à froid, tes réflexions « cultes » nous accompagnent chaque jour.

Pénétrant dans ta chambre désormais vide, j’y respire ton odeur familière, je m’en imprègne. Mon regard à travers
la fenêtre se porte sur cette balançoire au fond du jardin à laquelle tu tenais tant. J’observe aussi ce tableau blanc
rempli de formules incompréhensibles préparées pour l’ECN. Tu souhaitais le garder « en souvenir » et disais vouloir
l’effacer « plus tard » : tu es partie t’installer à Lyon et le tableau n’a pas bougé. Parcourant ta bibliothèque, je me
remémore nos lectures partagées, les romans de Robin Hobbs et de Trudi Canavan, et nos débats sur les
personnages et ce qu’ils nous inspiraient. Tu appelais nos discussions sans fin « nos petits moments à nous » et
j’entends ton rire qui résonne.

Tu adorais aussi aller au marché avec ton père, et c’était là toujours un moment privilégié pour vous deux. Tous les
commerçants connaissaient « la lyonnaise » et demandaient de tes nouvelles, et c’est avec plaisir et fierté que ton
père en donnait. Depuis un an il se rend dans un autre marché, mais ta présence l’accompagne toujours.

Ta petite sœur, qui a toujours été en admiration devant toi son modèle, a sculpté et peint elle-même un caducée
pour illuminer ta tombe.

En ces temps de pandémie, ta grande sœur entend chaque soir à 20 heures les applaudissements aux soignants, et
chaque soir cela la rend profondément triste car tu n’es plus là. Cela la met aussi dans une sombre et terrible colère,
car si on rend hommage aujourd’hui à votre abnégation, il est aussi facile d’oublier que vos difficultés résultent d’un
système qui ignore vos appels de détresse depuis des années.

La vie t’a abandonnée alors que tu n’avais pas encore 25 ans et que l’avenir s’ouvrait devant toi. Tu étais si heureuse
du métier que tu avais choisi. Au service des autres, car tu as toujours aimé les gens, et au service de la science, car
ton esprit vif et brillant adorait la complexité.

Tu n’as pas perçu à quel point ce dévouement envers tes patients, cette passion pour la médecine, étaient en train
de t’épuiser peu à peu. Tu travaillais beaucoup trop, sans repos, sans garde-fou, sans contrôle, et cela te paraissait
parfaitement normal. Tu y as laissé la vie, toi qui pourtant l’aimais tant.

Un an s’est écoulé, et depuis de nombreux autres jeunes internes ont comme toi trouvé la mort. Quel intolérable
gâchis ! C’est pour nous chaque fois une souffrance, et nous sommes révoltés de constater que le système continue
de détruire de jeunes et brillants futurs médecins. Toi aussi tu étais révoltée et tu disais que « les internes sont des
esclaves modernes dont personne ne se soucie ».

Aujourd’hui 2 mai 2020, jour du premier anniversaire de ta mort, nous, tes parents, avons décidé de créer une
association, la LIPSEIM (Ligue pour la Protection de la Santé des Etudiants et Internes en Médecine), pour que les
conditions de travail et de formation des étudiants en médecine deviennent simplement humaines et supportables,
pour préserver leur santé et leur bien-être, pour soutenir aussi leurs proches. Nous ne sommes plus seuls, l’ISNI a
accepté de nous aider dans notre projet, et d’autres nous rejoignent déjà.

Elise, nous refusons l’omerta, l’oubli et l’indifférence du système.

Notre engagement sera à la hauteur de l’immense amour que nous te portons et te porterons toujours.

Pour contacter l’association : lipseimcontact@gmail.com