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Une œuvre d'art peut-elle être immorale ?

Une œuvre d'art est une production matérielle qui vise le beau, que l'on puisse depuis Platon la définir
comme une copie de la réalité ou comme « ce qui rend visible l'invisible » (Paul Klee), c'est-à-dire
comme une création. En ce sens, l'oeuvre d'art n'a pas de valeur morale, ne concerne pas le bien ni les
jugements que nous pouvons formuler pour répondre à la question kantienne « que dois-je faire ? »
Cependant, certaines œuvres sont censurées ou interdites parce qu’elles sont susceptibles de heurter la
morale des spectateurs, elles sont rejetées sous prétextes qu'elles contiennent des idées contraires à la
morale. Qu'est-ce que l'on juge comme étant immoral dans l'oeuvre? Juge-t-on son contenu ou bien
juge-t-on le fait même d'être une production artistique ? Le problème est le lien entre jugement moral et
jugement esthétique car le premier concerne nos actions, jugées bonnes ou mauvaises au sens universel
(pour tous les hommes), alors que le second est une affaire de goût, parfois subjectif car faisant
référence à nos sensations, notre sensibilité et notre imagination. S’il s’agit bien de jugement, qu'est-ce
qui est jugé dans l'oeuvre d'art, son contenu ou sa nature spécifique de représentation de la réalité, de
création même d'une réalité ? Afin de comprendre dans quelle mesure l'art et la morale appartiennent à
deux domaines distincts, il faudra se demander dans un premier temps si une œuvre d'art peut être
immorale dans son contenu ou sa démarche puis s'interroger sur le la moralité du jugement de goût
universel, pour enfin examiner le caractère amoral de l'oeuvre d'art.

Plan possible

I. Qu'est-ce qui est immoral dans l'oeuvre ?


1. Condamnation de l'art
Pour Platon, les artistes sont des charlatans, ils ne font que des copies de la vérité et de la réalité Le
reproche d'immoralité trouve son fondement dans l'accusation Platonicienne du contenu représenté
comme du geste des artistes. Ils nous font croire, sous prétexte qu'ils sont « inspirés » en une réalité qui
n'existe pas. Ils n'ont pas leur place dans la cité car ce sont eux qui apporteraient « les plus grands
maux ». D'autre part Platon reproche aux artistes de faire en sorte que leur public se complaise à la
contemplation d'oeuvres qui ne sont que des illusions, à rester prisonniers des images et faux-semblant
offerts à leur sensibilité.
2. Les contenus censurés
De nombreuses œuvres n'ont pas été montrées, ni diffusées, ni publiées parce que leurs contenus sont
considérés comme pervers. A partir du XVII° siècle, à ce que l'on nomme par exemple « la peinture
historique » qui retrace les grandes actions, les vies des saints ou des héros s'oppose « la peinture de
genre ». « Quelle vanité que la peinture, qui attire l’admiration par la ressemblance des choses dont on
n’admire point les originaux ! » .Cette pensée de Pascal montre un tournant dans l'histoire de l'art car
non seulement on n'admire point des contenus triviaux, des scènes du quotidien qui peuvent être
immorales, (les scènes d'auberge par exemple), mais on n'admire point non plus la ressemblance, la
manière dont le peintre « rend » ces sujets. Il y a donc comme une double accusation de vanité de la
peinture, et si nous ajoutons un dernier sens, ce serait les tableaux étant eux-mêmes nommés des
vanités, représentant le caractère temporel et vain de l'existence.
On peut dans l'histoire de la peinture (le Salon des Refusés avec Cézanne et Manet, le tableau l'Origine
du monde de Courbet) comme de la littérature (Mme Bovary) ou du cinéma (Les sentiers de la gloire de
S. Kubrick) trouver de nombreux exemples de censures. Ces œuvres sont aussi bien censurées pour leur
contenu que pour la manière dont la réalité est représentée par l'artiste et il faut alors se demander
« qu'est-ce qui est immoral ? »
3. Morale et politique : l'art totalitaire
Un cas particulier de jugement des œuvres au regard de leur immoralité est l'art totalitaire. On sait par
exemple que pour le régime nazi, l'art moderne a été interdit et appelé « art dégénéré » au profit d'un art
officiel et héroïque. Contre un art original et inspiré, le régime nazi va encourager une représentation
conforme à l’idéologie, neutre, massive et qui relève d’un instrument de propagande beaucoup plus que
de la création. L’art dégénéré quant à lui est accusé d’immoralisme au sens d'une dégénérescence
mentale allant jusqu’à l'obscénité et la folie. De même le pouvoir de Staline met fin aux créations
d’avant-garde au nom du réalisme politique qui seul représenterait la vérité et la grandeur du peuple
soviétique.

II. La moralité du jugement de goût


1. L'oeuvre n'est pas moralisatrice
Il faut rappeler que le but de l'oeuvre d'art n'est pas la morale, mais le plaisir ; la valeur qui est en jeu
dans une ouvre n'est pas le bien, mais le beau. Ainsi toute censure qui prétend supprimer certaines
œuvres ou qui impose aux publics certaines images représentatives de valeurs morales considère que la
fonction de l'art est de transmettre un message moralisateur. Tout se passe comme si un pouvoir
(politique ou religieux) face à un public incapable de juger, de penser les notions de bien et de mal
pouvait contrôler la morale et soumettre le public à une morale officielle. N'est-ce pas oublier que toute
œuvre d'art est le fruit de l'imagination, est une fiction et non une copie de ce qui se passe en morale :
des actions, des conduites, des comportements ?
2. L'universalité du jugement chez Kant
Pour Kant le jugement de goût de type « c'est beau » se distingue du jugement de connaissance comme
du jugement moral. L'oeuvre d'art est indépendante de nos pratiques et n'a pas plus pour but d'édifier le
public que de donner des règles pratiques.L'oeuvre d'art est désintéressée, mais comment alors juger de
la présence de ce sens non moral ? Kant explique que le beau, comme le bien moral, ne sont liés à
aucun intérêt et cependant si le principe de la moralité est connaissable par un concept universel,
l'appréciation du beau vaut universellement mais sans concept.
3. La finalité sans fin
L'oeuvre d'art est désintéressée, mais comme tout produit proprement humain elle a une finalité, sans
pour autant que l'on puisse déterminer cette fin. Ce qui a été créé dans l'oeuvre n'a pas un but utilitaire
ni moral. Par exemple une peinture religieuse est censée transmettre un message, mais ce qu’il y a
d'esthétique en elle, ce qui nous touche, reste étranger à cette intention religieuse (au point que l'Eglise
a condamné certains tableaux, certains chants ou statues de crainte que le fidèle ne soit pas sensible au
message moral, à la leçon mais à la beauté de l'oeuvre).
III. Le caractère amoral de l'oeuvre d'art
1. Le beau symbole du bien
Pour Kant, l'oeuvre n'est pas la ressemblance parfaite entre la réalité et sa représentation, l'oeuvre n'est
pas une copie du réel mais une relation symbolique s'instaure entre le beau et le bien. Le beau ne
symbolise le bien moral que par le biais d'un libre jeu des facultés de l'esprit. C'est d'une manière
inconnue et indirecte que le beau se rattache par analogie à l'intelligible, c’est-à-dire aux Idées qui ne
sont pas connues directement par la sensibilité. Comme dans le processus de création, Kant explique
cet accès aux valeurs morales comme étant indémontrable objectivement.
2. L'art n'est pas une imitation du bien
Nous désignons souvent les belles choses par des termes moraux (une bonne action dans un tableau
épique,) ou jugeons les comportements des artistes (la folie de tel ou tel peintre) lorsque notre
conception traditionnelle de l'art renvoie au mimétisme (imitation de la nature). Cependant si on
considère l'art moderne non figuratif, il semble être la confirmation des analyses de Kant : un art
dépourvu de tout but et de tout concept, un art qui ne concerne pas la morale et pourtant qui n'est pas
dépourvu de tout humanisme par sa finalité intrinsèque.
3. La valeur de l'oeuvre d'art
Là où la loi morale unifie les intérêts égoïstes en les dépassant, l’oeuvre d’art unifie le divers sensible
pour conduire à l’intelligible par une possibilité subjective. Il ne s’agit donc pas d’isoler le contenu de
l'oeuvre pour la juger moralement, ce qui la réduirait à n’être qu’un simple discours moralisateur ou
critiquable. Ce serait d’ailleurs réduire la morale elle-même à un ensemble de règles que l'on devrait
appliquer, c’est-à-dire une morale hétéronome refusant de faire de l’homme un être libre et autonome
(qui se donne lui-même ses propres règles). Comme la morale qui existe pour elle-même, l'oeuvre est à
elle-même sa propre fin et rien ne saurait la rendre meilleure.
Florence Begel

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