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Robert Blanché

L'axiomatique

QUADRIGE I PUF
DU M1lMB AUTEUR
AUX PRESSES UNJVBRSITAIRBS DE FRANCE

La notion de fait psychique, essai sur les rapports du physique


et du mental, 1934.
Le rationalisme de Whewell, 1935.
La science physique et la réalité : réalisme, politivism.e, mathé-
matisme, 1948.
Les attitudes idéalistes, 1949.
La science actuelle et le rationalisme, 1967; 28 éd. 1973.
L'épistémologie, 1972; 311 éd. 1982,
Le raisonnement, 1973.
L'induction scientifique et les lois naturelles, 1975.

AUX i!DITIONS J. VRIN


Whewell : de la construction de la science, 1938.
Structures intellectuelles, essai sur l'organisation systématique
des concepts, 1966.
Raison et discours, défense de la logique réflexive, 1967.

AUX ÉDITIONS A, COLIN


Introduction à la logique contemporaine, 1957; 5e éd. 1987.
La méthode expérimentale et la philosophie de la physique, 1969.

ISBN 978-2-13-057688-4
ISSN 0291-0489

Dépôt légal - 1" édition : 1955


3' édition« Quadrige�: 2009, août

©Presses Universitaires de France, 1955


Le Philosophe
6, avenue Reille, 75014 Paris
0 mathématiques sévères, je ne
vous ai pas oubliées, depuis que vos
savantes leçons, plus douces que le
miel, filtrèrent dans mon cœur,
comme une onde rafraîchissante ...
Il y avait du vague dans mon es­
prit, un je ne sais quoi épais comme
de la fumée; mais je sus franchir
religieusement les degrés qui mè­
nent à votre autel, et vous avez
chassé ce voile obscur, comme le
vent chasse le damier. Vous avez
mis, à la place, une froideur exces­
sive, une prudence consommée et
une logique implacable.

LAUTRMMONT,
Les chants de Maldoror.
SOMMAIRE

CHAPITRE PREMIER. - Les défauts de l'appareil eucli-


dien .
. . . .
. . . .. . . • . . . . . • . . . . . . . . . . . . . . . . . . . • 9
§ l. Introduction générale, 9. - § 2. Les pos­
tulats, 12. - § 3. Les figuces, 15. - § 4. Les axio­
mes, 17. - §s. Les définitions, 20. - § 6. Démons­
tration et c\�finition, 23.

CHAPITRE II. - Les premières axiomatiques . . . . . . . 29


§ 7. Naissance de l'axiomatique, 29. - § 8. Anté­
riorité d'un système, 31. - § 9. Indéfinissables
et indémontrables. Systèmes équivalents, 34. -
§ 10. Les définitions par postulats, 37. - § l I. Deux
exemples d'axiomatique, 41. - § 12. Modèles. Iso­
morphisme, 45. - § 13. Consistance et complétude.
Décidabilité, 48. - § 14. Indépendance. Econo­
mie, 51. - § 15. Systèmes affaiblis ou saturés, 53.

CHAPITRE III. - Les axiomatiques formalisées . . . 55 • .

§ 16. Symbolisation, 55. - § 17. Formalisa­


tion, 57. - § 18. Du raisonnement au calcul, 60. -
§ 19. La métamathématique, 63. - § 20. Limite
aux démonstrations de non-contradiction, 66. -
§ 21. L'axiomatisation de la logique, 69. -
§ 22. La métalogique, 73.
CHA:ITRE IV. - La méthode axiomatique dans la
science • . . . . . . • . . . . . • • .. • . . . . . • • . . • • • • . . • • • • • 75
§ 23. Avantages de la méthode axiomatique, 75.
- § 24. L'axiomatisation des mathématiques, 79.
- § 25. L'axiomatisation dans les autres scien-
ces, 83. - § 26. Limites de la méthode axioma­
tique, 86.

CH�PITRE V. - Portée philosophique de l'axioma-


tique . . .... . . . . . . . . . . , . . . . . . . . . .. . . . . 92
. . . . . .

§ 27. Philosophie des mathématiques, 92. -

§ 28 Philosophie de
. la science, 9 8. - 29. Philo­
sophie de la connaissance, 104.
CHAPITRE PREMIER

LES DÉFAUTS
DE L'APPAREIL EUCLIDIEN

§ I. INTRODUCTION GHNÉRALB. - La géométrie clas­


sique, sous la forme que lui a donnée Euclide dans ses
Éléments, a.longtemps passé pour un modèle insurpas­
sable, et même difficilement égalable, de théorie déductive.
Les termes propres à la théorie n'y sont jamais introduits
sans être définis ; les propositions n'y sont jamais avan­
cées sans être démontrées, à l'exception d'un petit
nombre d'entre elles qui sont énoncées d'abord à titre
de principes : la démonstration ne peut en effet remonter
à l'infini et doit bien reposer sur quelques propositions
premières, mais on a pris soin de les choisir telles
qu'aucun doute ne subsiste à leur égard dans un esprit
sain. Bien que tout ce qu'on affirme soit empiriquement
vrai, l'expérience n'est pas invoquée comme justification:
le géomètre ne procède que par voie démonstrative, il
ne fonde ses preuves que sur ce qui a été antérieurement
établi, en se conformant aux seules lois de la logique.
Chaque théorème se trouve ainsi relié, par un rapport
nécessaire, aux propositions dont il se déduit comme
conséquence, de sorte que, de proche en proche, se
IO L'AXIOMATIQUE

constitue un réseau serré où, directement ou indirec­


tement, toutes le� propositions communiquent entre
elles. L'ensemble forme un système dont on ne pourrait
distraire ou modifier une partie sans compromettre le
tout. Ainsi, « les Grecs ont raisonné avec toute la justesse
possible dans les mathématiques, et ils ont laissé au
genre humain des modèles de l'art de démontrer » (1).
Avec eux, la géométrie a cessé d'être un recueil de recettes
pratiques ou, au mieux, d'énoncés empiriques, pour
devenir une science rationnelle. D'où le rôle pédagogique
privilégié qu'on n'a, depuis, cessé de lui reconnaître.
Si o n la fait étudier aux enfants, c'est moins pour ensei­
gner des vérités que pour discipliner l'esprit, sa pratique
étant censée donner et développer l'habitude du raison­
nement rigoureux. Comme l'écrit L. Brunschvicg (2) :
" Euclide, pour les nombreuses générations qui se sont
nourries de sa substance, a été moins peut-être un pro­
fesseur de géométrie qu'un professeur de logique. »
Et l'expression more geometrico en est venue à signifier
more logico.
Pourtant, il est apparu de mieux en mieux que, si
la géométrie euclidienne était longtemps demeurée
l'exemple le plus accompli qu'on pût alléguer d'une
théorie déductive, l'appareil logique qui la soutenait
n'était point irréprochable. De ces imperfections, cer­
taines avaient été remarquées très tôt, mais ce n'est
guère qu'au x1x• siècle qu'on a mesuré l'écart qui subsis­
tait entre l'exposé traditionnel et une théorie déductive
idéale. Un des traits qui marquent le mieux les mathé­
matiques depuis cette époque, c'est en effet un accrois-

(1) LEIBNIZ, Nouveaux essais, IV, II, 13.


(2) Les ltapes de la philosophie mathlmatique, chap. VI, § 49.
LES DÉFAUTS DE L'APPAREIL EUCLIDIEN II

sement soudain du souci de rigueur logique. Examinée


ainsi avec une sévérité nouvelle, la déduction géométrique
classique se révélait fautive sur bien des points. On s'est
efforcé de la rectifier, et la présentation axiomatique de
la théorie est le résultat de ces efforts. Suscitée princi·
paiement par une réflexion sur la déduction géométrique,
elle se dégage d'ailleurs, en raison précisément de son
caractère logique et formel, du contenu géométrique,
et elle peut ainsi être pratiquée sur une théorie déductive
quelconque. Un système axiomatique - on dit aussi :
une théorie axiomatisée ou, plus brièvement, une axio­
matique - est donc la forme achevée que prend, aujour­
d'hui, une théorie déductive. Non point ce système
chimérique dont rêvait Pascal pour des esprits surhu­
mains, où l'on définirait tous les termes et démontrerait
toutes les propositions, mais un système où soient tota­
lement explicités les termes non définis et les proposi­
tions non démontrées, ces dernières étant posées comme
de simples hypothèses à partir desquelles toutes les pro­
positions du système peuvent se construire selon des
règles logiques parfaitement et expressément fixées.
Une méthode semble gratuite quand on ignore quelles
raisons l'ont commandée. Pour faire comprendre la fonc­
tion de l'axiomatique, le mieux est donc d'exposer d'abord
les insuffisances auxquelles elle se propose de porter
remède (chap. I). Mais on se doute bien qu'elle-même
n'a pas surgi parfaite d'un seul coup. Les exigences de
rigueur qui l'avaient fait naître ont été à leur tour comme
exaspérées par son usage, et ont rejailli sur elle pour
la pousser toujours plus loin dans la voie où elle s'était
engagée. Sans suivre ces transformations dans leur détail
historique, il faudra du moins distinguer deux grandes
étapes dans son développement, la première se situant
12 L 'AXIOMATIQUE

au tournant du siècle (chap. II), la seconde commençant


vers 1920 (chap. III). Enfin, on essaiera de montrer la
portée d'une telle méthode, tant par son usage propre­
ment scientifique (chap. IV) que par ses implications
philosophiques (chap. V).

§ 2. LES POSTULATS. - La première chose qui ait


tourmenté les lecteurs d'Euclide amis de la rigueur,
c'est l'intervention des postulats. Ce qui a d'abord gêné,
ce n'étaient pas proprement les trois postulats qui figu­
rent en tête des Éléments, à côté des définitions et des
axiomes, et qui ont un caractère opératoire très général,
visant seulement à annoncer qu'on se permettra des
constructions· avec la règle et le compas. Mais, après
avoir commencé la chaîne de ses déductions, il arrive à
deux reprises à Euclide d'invoquer, dans le cours même
d'une démonstration et pour les besoins de celle-ci, une
proposition très particulière qu'il demande qu'on lui
accorde, sans pouvoir la justifier autrement que par une
sorte d'appel à l'évidence intuitive. C'est ainsi que, pour
démontrer sa 29• proposition, il lui faut admettre que,
par un point hors d'une droite, ne passe qu'une seule
parallèle à cette droite. La symétrie apparente entre la
proposition énonçant que par un point passe au moins
une parallèle, proposition qui est établie par une démons­
tration (théorème d'existence), et celle qui énonce qu'il
en passe une au plus (postulat d'unicité), rendait plus
scandaleuse encore la dissymétrie des justifci ations. Le
postulat des parallèles survenait ainsi comme un maillon
étranger au système, comme un expédient destiné à
combler une lacune dans l'enchaînement logique. Aux
yeux des géomètres, il faisait figure de théorème empiri­
que, dont la vérité n'était pas mise en question, mais dont
LES DÉFAUTS DE L'APPAREIL EUCLIDIEN 13

la démonstration restait à découvrir. Les savants alexan­


drins, arabes et modernes s'y employèrent successive­
ment, mais il se révélait toujours à l'analyse que les pré­
tendues démonstrations se fondaient sur quelque autre
supposition, demeurée le plus souvent implicite : on
n'avait fait que changer de postulat. On sait comment
l'échec des démonstrations directes suggéra l'idée d'une
démonstration par J'absurde, et comment à son tour
l'échec des démonstrations par l'absurde aboutit bientôt,
par un renversement du point de vue, à la constitution
des premières géométries dites non euclidiennes.
La portée épistémologique de ces nouvelles théories
est considérable. En particulier, elles ont fortement
contribué à déplacer le centre d'intérêt de la géométrie
spéculative, en le transportant du contenu vers la struc­
ture, de la vérité extrinsèque des propositions isolées
vers la cohérence interne du système total. La somme
des angles d'un triangle est-elle égale, inférieure ou
supérieure à deux angles droits ? Des trois cas conce­
vables, un géomètre ancien eût répondu que le premier
était vrai, les deux autres faux. Pour un moderne, il
s'agit là de trois théorèmes distincts, qui ne s'excluent
mutuellement qu'à l'intérieur d'un même système, selon
que le nombre des parallèles est postulé égal, supérieur
ou inférieur (I) à un, et qui même se tolèrent dans un
système affaibli et plus général, où le nombre des paral­
lèles possibles est laissé en suspens. Que l'expérience
à notre échelle vérifie l'une, et l'une seulement, de ces
trois propositions, cela ne concerne que l'utilisation pra­
tique de la science, non la science pure et désintéressée.

(1) Le théorème, mention né à la page préœdente, qui établit l'exis­


tence de la parallèle, postule qu'on peut prolonger une droite
ind�ment, ce qu'il est permis de refuser.
14 L'AXIOMATIQUE

L'idée ainsi apparue à l'occasion de la théorie des


parallèles doit naturellement s'étendre à l'ensemble des
postulats. On voit alors se dissocier les deux aspects de
la vérité géométrique, jusque-là intimement mêlés dans
une union étonnante. Un théorème de géométrie était
à la fois un renseignement sur les choses et une cons­
truction de l'esprit, une loi de physique et une pièce
d'un système logique, une vérité de fait et une vérité
de raison. De ces couples paradoxaux, la géométrie théo­
rique laisse maintenant décidément tomber le premier
élément, qu'elle renvoie à la géométrie appliquée. Il
n'y a plus, pour les théorèmes, de vérité séparée et pour
ainsi dire atomique : leur vérité, c'est seulement leur
intégration au système, et c'est pourquoi des théorèmes
incompatibles entre eux peuvent également être vrais,
pourvu qu'on les rapporte à des systèmes différents.
Quant aux systèmes eux-mêmes, il n'est plus question
pour eux de vérité ou de fausseté, sinon au sens logique
de la cohérence ou de la contradiction interne. Les prin­
cipes qui les commandent sont de simples hypothèses,
dans l'acception mathématique de ce terme : ils sont
seulement posés, et non affirmés ; non pas douteux,
comme les conjectures du physicien, mais situés par­
delà le vrai et le faux, comme une décision ou une conven­
tion. La vérité mathématique prend ainsi un caractère
global : c'est celle d'une vaste implication, où la conjonc­
tion de tous les principes constitue l'antécédent, et celle
de tous les théorèmes le conséquent.
Dans l'interprétation traditionnelle, la démonstration
mathématique était catégorique et apodictique. Elle disait:
ces principes étant vrais absolument, telle proposition,
que j'en déduis, est donc vraie aussi. Aristote l'appelait :
le syllogisme du nécessaire. Maintenant, elle dit seule-
LES DÉFAUTS DE L'APPAREIL EUCLIDIEN I5

ment ceci : si l'on pose, arbitrairement, tel ensemble de


principes, voici les conséquences qui, formellement, en
résultent. La nécessité ne réside plus que dans le lien
logique qui unit les propositions, elle s'est retirée des
propositions elles-mêmes. La mathématique est devenue,
selon le mot de Pieri, un système hypothético-déductif.

§ 3. LES FIGURE�. - Chez Euclide, le postulat des


parallèles faisait à l'intuition spatiale un appel explicite,
mais apparemment exceptionnel. En réalité, c'est tout
au long des démonstrations qu'elle est invoquée, et
Poincaré pouvait justement dire que, dans cette vaste
construction où les anciens ne trouvaient aucun défaut
logique, toutes les pièces sont dues à l'intuition. En
un sens, rien n'était cependant plus manifeste : les
figures elles•mêmes le déclarent. Mais le texte ne le dit
point expressément ; il laisse croire que les figures ne sont
là que comme de simples auxiliaires du raisonnement,
qui doublent en quelque sorte la démonstration logique
par une illustration sensible, sans lui être indispensables.
Il n'en est rien : supprimez la figure, tracée ou imaginée,
et la démonstration s'écroule. N'allons pas plus loin que
la première proposition d'Euclide, qui est un problème :
construire un triangle équilatéral sur un segment de
droite donné AB. On décrit deux cercles de rayon AB,
l'un de A comme centre, l'autre de B : le point d'inter­
section M, dont la distance à A ou à B est celle du
rayon AB, sera le troisième sommet cherché. Mais pour
qui ne voit pas ou ne se représente pas mentalement la
figure, la démonstration est déficiente : comment sait-on
que les deux cercles se coupent ? L'existence du point M
a été montrée, non démontrée.
On a beaucoup discuté pour savoir si la considération
r6 L'AXIOMATIQUE

des figures était essentielle à la spéculation géométdque.


Si les démonstrations géométriques classiques sont prises
comme modèles, alors il est vrai que l'intuition- contem­
plation et même construction - y doit intervenir. Telle
était, on le sait, l'une des thèses dont Kant a fait la base
de sa Critique. Qu'on donne à un philosophe, disait-il,
le concept du triangle : il aura beau l'analyser, considérer
les concepts plus élémentaires de la ligne droite, de l'angle,
du nombre 3, jamais il n'y découvrira la propriété d'avoir
la somme de ses angles égale à deux droits. Qu'on sou­
mette maintenant la question au géomètre : il construit
un triangle, prolonge l'un des côtés, etc., et parvient
au résultat par une chaîne de raisonnements constamment
guidée par l'intuition. Des thèses analogues ont été
reprises par Cournot, Goblot et, sous une forme plus
raffinée, par les mathématiciens intuitionnistes contem­
porains. Mais une autre conclusion est possible : si l'on
pense que l'appel à l'intuition est une faute dans une
construction qu'on présente comme logique, alors on
se proposera de corriger les méthodes classiques de
démonstration pour substituer à l'intuition son équivalent
intellectuel. Il le faut bien d'ailleurs avec les nouvelles
géométries, dont les espaces ne se laissent plus guère
représenter dans l'intuition.
Quand on doit recourir aux figures, c'est évidemment
parce qu'elles disent aux yeux des choses que le texte,
qui s'adresse à la seule intelligence, sous-entend. La force
d e l'intuition est telle, qu'on ne remarque même pas
leur absence. Par exemple, il n'y a guère qu'un siècle
qu'on s'est aperçu que nulle part Euclide n'a énoncé
la proposition suivante qu'il ne manque pas, cependant,
d'utiliser : si une droite a deux points dans un plan,
elle y est tout entière contenue. Dansles exposés classiques
LES DÉFAUTS DE L'APPAREIL EUCLIDIEN 17

de géométrie, une analyse attentive décèle ainsi un grand


nombre de propositions implicites. D'abord des pro­
positions d'existence. La possibilité de la construire dans
l'intuition prouve assurément que la notion dont on traite
n'enveloppe pas de contradiction, mais c'est là une preuve
de fait, non une justification rationnelle. Ensuite des
propositions se rapportant à la congruence, qui sont
impliquées dans diyerses opérations auxquelles se livre
mentalement le géomètre : par exemple, retourner une
fi_gure pour la faire coïncider avec sa propre trace. Les
Eléments n'énoncent expressément qu'une seule propo­
sition de cette nature, qu'ils rangent d'ailleurs parmi
les axiomes. Mentionnons encore les propositions qui
énoncent des propriétés topologiques, c'est-à-dire concer­
nant l'ordre et la continuité, indépendamment de toute
considération d'angles et de métrique (1). Ces propriétés,
Euclide et sés successeurs jusqu'au siècle dernier les ont
passées régulièrement sous silence, tout en les utilisant
à chaque pas, parce que la vue de la figure les suggérait
suffisamment. Il est clair qu'une méthode rigoureuse ne
peut se permettre ce recours permanent à l'intuition.
Elle exige que toutes les propriétés supposées soient
énoncées sous la forme explicite de propositions : celles
qu'on démontrera seront affirmées comme théorèmes,
les autres iront grossir le nombre des postulats.

§ 4. LES AXIOMES. A côté des postulats, on place


-

traditionnellement, pour compléter les principes de la

(1) Considérons une figure quelconque tracée sur une feuille de


caoutchouc, qu'on peut gondoler et édrer : sont topologiques les
propriétés de la figure qui demeurent invariantes, par exemple
celle�ci : de 4 points situés sur une courbe continue ouverte, si
C est entre A et D et si B est entre A et C, alors B est entre A et D.
r8 L'AXIOMATIQUE

géométrie, des axiomes, qui sont un autre nom pour les


« notions communes ,, d'Euclide, et des définitions. Cette
ordonnance se jusclfie-t-elle du point de vue logique ?
L a séparation entre les axiomes et les postulats est
souvent restée indécise. Fréquemment, les deux mots
eux-mêmes ont été, et sont encore, pris indifféremment
l'un pour l'autre : à preuve le nom même de l'axiomatique,
qu'on appellerait sans doute plus justement une postu­
latique. Les éditeurs d'Euclide qui ont ramené en tête
des Éléments les propriétés qu'Euclide avait postulées
au cours de ses démonstrations les ont rangées, tantôt
à la suite des « demandes », tantôt à la suite des « notions
communes ». Dans la mesure où on le distingue du
postulat, l'axiome enveloppe d'abord l'idée d'une évidence
intellectuelle. Alors que le postulat est une proposition
synthétique, dont la contradictoire, difficile ou impossible
à imaginer, demeure néanmoins concevable, l'axiome
serait une proposition analytique, qu'il y aurait absurdité
à nier. De plus, il fonctionnerait comme un principe
purement formel, réglant les démarches du raisonne­
ment, mais ne lui apportant, contrairement aux autres
principes, aucun aliment. Ces deux idées s'unissent dans
la thèse longtemps répandue - mais jamais justifiée
par une analyse précise - qui faisait des axiomes de
simples spécifications des lois logiques, appliquées à la
quantité.
Or, la notion d'évidence éveille de plus en plus la
méfiance du mathématicien. Le sentiment de l'évidence
est trompeur, et son domaine varie selon le tempérament
intellectuel de chacun. Si l'on voulait se reposer sur lui,
les esprits intuitifs demanderaient sans doute qu'on sup­
primât mainte démonstration, moins évidente pour eux
que le théorème qu'elle est censée justifier. D'autres
LES DÉFAUTS DE L'APPAREIL EUCLIDIEN 19

au contraire, plus exigeants, refuseraient de reconnaître


tel axiome comme inconditionnellement nécessaire, Et
il est vrai que certains des axiomes d'Euclide ont subi,
dans la mathématique moderne, une sorte de dégradation:
par exemple, celui qui énonce que le tout est plus grand
que la partie ne vaut, en un certain sens (1), que pour
les ensembles finis, et pourrait même servir, comme on
l'a suggéré, pour d�finir de tels ensembles ; en ce sens,
ce n'est plus une proposition analytique, c'est une conven­
tion qui délimite un certain champ, et à laquelle l'esprit
n'est nullement astreint. Au reste, le rôle qu'on a long­
temps fait jouer à l'évidence est lié à l'idéal d'une mathé­
matique catégorique, où ce qui n'est pas démontré doit
cependant, de quelque manière, produire ses titres à
la vérité. Il s'amenuise dans une conception hypothético­
déductive, axée sur l'idée de cohérence logique plutôt
que sur celle de vérité absolue. En mettant ainsi au
premier plan l'idée de système, on s'impose de réduire
au plus petit nombre les propositions indépendantes.
Mais si l'on s'efforce ainsi de démontrer les axiomes,
c'est dans un esprit tout autre que celui qui inspirait
Leibniz lorsqu'il formulait la même exigence. Car il ne
s'agit plus de les ramener à des propositions identiques
afin de faire éclater leur évidence, il s'agit simplement
de rendre minimale la base du système, dussent les prin­
cipes d'où l'on déduira les axiomes paraître intuitivement
moins évidents qu'eux.
Ces dernières considérations valent surtout, il est vrai,
pour la vérité matérielle des propositions, et perdent

(1) Au sens où 11. est plus grand que :o est entendu comme u a
une puissance supérieure à » (v. § 26, note), l'axiome cesse en effet de
valoir pour les ensembles infinis - où, néanmoins, le tout • contient
avec un surplus » la partie.
20 L'AXIOMATIQUE

de leur force appliquées à des principes formels et régu­


lateurs. Mais, sur ce point encore, la théorie classique
manque de netteté. Elle place les axiomes dans une
situation intermédiaire entre les propositions logiques
et les propositions géométriques : régulateurs comme les
premiers, se rapportant à la quantité comme les seconds.
Mais ou bien on peut les obtenir en appliquant les prin­
cipes de la logique aux preinières notions mathématiques,
et alors il faut le faire et les rayer du nombre des pro­
positions premières de la géométrie pour les compter
comme propositions de logique appliquée. Ou bien ils
sont rebelles à une telle réduction, et cette résistance
manifeste leur caractère de postulats. Il convient donc
de dissocier les axiomes, une partie passant dans les
postulats, l'autre tombant en dehors de la géométrie.
II n'y aura plus pour eux de place, parini les principes de
la géométrie, au niveau et à coté des postulats.

§ 5. LES D:éFINITIONS.- Encore moins faut-il compter


les définitions parini les principes preiniers. C'est là une
erreur logique étonnante, qu'un instant de réftexion suffit
à dissiper. On justifie le recours à des propositions pre­
Inières en invoquant l'impossibilité de tout démontrer.
Or, les mêmes raisons qui valent pour la démonstration
valent évidemment pour la définition. On définit un
terme par d'autres termes, ceux-ci à leur tour par d'autres,
de sorte que, pour éviter la régression à l'infini, il faut
bien s'arrêter à quelques termes non définis, de même
que les démonstrations doivent reposer sur quelques
propositions non démontrées. Ces termes irréductibles
constituent, pour reprendre une comparaison de Russell,
une sorte d'alphabet géo métrique : ils servent à épeler,
c'est-à-dire qu'ils entrent comme éléments pour composer
LES DÉFAUTS Dll L'APPAREIL BUCLIDIEN 21

les définitions, mais sont eux-mêmes indéfinissables. Ce


sont ces indéfinissables qu'il convient d'énoncer en tête
de la théorie déductive, et non des définitions. Celles-ci
interviendront ultérieurement, pour substituer un terme
nouveau plus simple à une expression construite, direc­
tement ou par des définitions intermédiaires, à l'aide
des termes premiers - exactement comme les démons­
trations intervienn�nt pour justifier des propositions
nouvelles à l'aide des propositions premières (1).
Aussi les « définitions » initiales d'Euclide n'ont-elles
des définitions que l'apparence. Elles se réduisent à de
simples descriptions empiriques, comparables à celles
que donnerait un dictionnaire, ayant pour objet de diriger
l'esprit vers la notion dont il s'agit. Ce sont proprement
des désignations. C'est pourquoi elles ne satisfont guère
à la fonction qu'on semble leur assigner : énoncer les
propriétés fondamentales, celles qu'on utilisera, afin d'en
tirer toutes les autres, dans les propositions où figurera
le terme défini. Euclide définit la ligne droite : celle qui
repose également sur ses points ; Héron lui substitue
la définition suivante, apparemment plus claire : le plus
court chemin entre deux points. Leibniz remarque avec
raison que la plupart des théorèmes qui portent sur la
droite n'utilisent ni l'une ni l'autre de ces deux propriétés.
D'un côté, de telles définitions sont donc superflues.
Et d'autre part, elles masquent l'absence de propositions
énonçant les propriétés utiles, par exemple celle-ci,
qu'expliciteront plus tard les éditeurs d'Euclide : deux
droites n'enferment pas un espace. Cette discordance
entre les propriétés énoncées dans la pseudo-définition
(1) Cette analogie fonctionnelle entre définition et démonstra­
tion a été bien marquée par PASCAL, dans son fragment De Pesprit
glomlttique.
22 L'AXIOMATIQUE

et les propriétés effectivement utilisées ensuite, constitue


une faute logique grave, car elle fait naître un soupçon
sur l'identité de la notion : qu'est-ce qui nous assure
que la droite dont parlent les théorèmes est bien celle-là
même qu'on demandait à la définition d'introduire ?
D'une manière générale, qu'il s'agisse des fausses défi­
nitions initiales ou des vraies définitions ultérieures, les
exposés classiques de géométrie ont trop souvent le tort
de présenter comme apparemment simples des formules
où se combinent en réalité deux énoncés de nature très
différente, une proposition et une dénomination ; et sans
doute cette confusion est-elle à l'origine de la thèse
longtemps répandue, qui voit dans les définitions les
principes féconds d'où les théorèmes tireraient toute leur
substance'. Soit la I 5• définition d'Euclide : le cercle
est la figure plane terminée par une ligne telle que toutes
les droites qui la joignent à un certain point intérieur
à la figure soient égales entre elles. Elle signifie deux
choses : 1° il est possible de terminer une figure plane
par une ligne telle que... , etc. ; 2 ° on appellera « cercle »
une telle figure. Ce second énoncé - auquel il serait
sans doute plus pertinent de réserver le nom de « défini­
tion >>, puisque le premier est proprement une assertion -
ne concerne que le langage, et n'apporte rigoureusement
aucun contenu nouveau à la science géométrique. C'est
une décision ou une convention qui abrège le discours,
qui peut donc se justifier par sa commodité, mais n'a
rien à voir avec la vérité. Il ne s'ensuit pas qu'on puisse
arbitrairement affirmer la proposition correspondante :
celle-là est vraie ou fausse et, à ce titre, source de vérités
ou de contradictions ultérieures. Il faut donc, si l'on
écarte comme inadéquat l'appel implicite à l'intuition, la
démontrer comme théorème ou la poser comme postulat.
LES DÉFAUTS DE L'APPAREIL EUCLIDIEN 23

L'utilité de cette exigence logique apparaîtra d'autant


mieux que la définition réunira sous un même terme
un plus grand nombre de propriétés hétérogènes : alors
il ne suffit pas que chacune soit possible, il faut qu'en­
semble elles soient compossibles. Si l'on ne s'assure pas
de leur compatibilité, on s'expose à commettre ce que
Saccheri dénonçait comme « erreur de définition com­
plexe » : comme si je prétendais définir un polyèdre
régulier ayant pour faces des hexagones.

§ 6. DÉMONSTRATION ET DÉFINITION. - li apparaît


ainsi qu'au point de départ d'une théorie déductive,
conçue pour satisfaire aux exigences logiques, devront
figurer, non point les trois « principes » traditionnels :
définitions, axiomes et postulats, mais des propositions
non démontrées - qu'on appellera indifféremment axio­
mes ou postulats - et des termes non définis : tout le
travail ultérieur consistant à construire à partir de là
des propositions nouvelles, justifiées par le moyen des
démonstrations, et des termes nouveaux, fixés par le
moyen des définitions. Démonstration et définition, telles
sont donc les deux opérations fondamentales par lesquelles
se développe une théorie déductive. Mais à quelles
conditions doivent satisfaire une bonne démonstration,
une bonne définition ? Cela dépend du but que l'on
assigne à ces opérations et, sur ce point encore, les
exposés classiques de géométrie manquent souvent de
netteté. Ils semblent viser simultanément deux choses
différentes, et qui ne s'accordent pas nécessairement.
Sans doute la confusion est-elle ici imputable moins à
Euclide lui-même qu'au long usage pédagogique qu'on
a fait de son œuvre. Mais elle tient aussi à ce trait de
la géométrie classique, de prétendre unir la vérité maté-
24 L'AXIOMATIQUE

rielle des propositions et la vérité formelle de leur en­


chaînement, l'exactitude empirique et la rigueur logique.
Si l'on met au pl:emier plan la vérité du contenu, alors
démonstration et définition deviennent de simples moyens
pour l'établir. Le rôle de la définition sera de faire conce­
voir exactement le sens des termes qui composent les
propositions, celui de la démonstration de faire admettre
la vérité de celles-ci. Définition et démonstration relèvent
alors, à proprement parler, de la rhétorique ; leur fonction
est essentiellement psychologique : pédagogique ou didac­
tique. Dans l'autre hypothèse, au contraire, elles n'ont
plus qu'une fonction logique : relier tous les termes et
toutes les propositions en un ensemble systématique.
Or il est �!air, d'abord que les deux exigences, efficience
psychologique et rigueur logique, tirent parfois en des
sens opposés, ensuite que, dès qu'on s'attache à la pre­
mière, on rend la valeur d'une démonstration ou d'une
définition relative, et même doublement relative : une
démonstration ou une définition n'est plus bonne ou
mauvaise, elle est seulement meilleure ou moins bonne
qu'une autre ; et cette qualité, à son tour, varie selon
le lecteur ou l'auditeur. Pédagogiquement, la bonne
définition, la bonne démonstration. c'est celle que l'élève
comprend. Cela peut mener loin. Pour l'enfant, la vraie
définition de l'ellipse n'est pas celle qu'il apprend par
coeur, mais quelque chose comme : un rond allongé ; la
bonne démonstration n'est pas celle qu'il écrit sur son
cahier, c'est la figure qui l'accompagne. Seulement, si
la bonne démonstration est l'argument efficace, où s'ar­
rêtera-t-on ? On connaît l'anecdote de ce précepteur
princier qui, à bout de ressources, parvint néanmoins
à faire admettre son théorème en s'écriant enfin, excédé :
Monseigneur, je vous en donne ma parole d'honneur l
LES DÉFAUTS DE L'APPAREIL EUCLIDIEN 25

Il semble que, chez les mathématiciens eux-mêmes,


les deux fonctions n'aient pas toujours été clairement
dissociées. On comprendrait mal, sinon, que certains
aient partagé l'étonnement que provoque, chez le pro­
fane, mainte démonstration d'Euclide : pourquoi s'éver­
tuer à nous persuader par un raisonnement difficile de
choses dont nous sommes d'avance parfaitement assurés ?
ou même à démontrer le plus évident par le moins évi­
dent ? La Logique de Port-Royal compte parmi les « dé­
fauts qui se rencontrent d'ordinaire dans la méthode des
géomètres » celui de " prouver des choses qui n'ont pas
besoin de preuves ». Quelques-uns cherchent des explica­
tions et des excuses, comme fait Clairaut (I) : «Qu'Euclide
se donne la peine de démontrer que deux cercles qui
se coupent n'ont pas le même centre, qu'un triangle
renfermé dans un autre a la somme de ses côtés plus
petite que celle des côtés du triangle dans lequel il est
renfermé : on n'en sera pas surpris. Ce géomètre avait
à convaincre des sophistes obstinés, qui se faisaient
gloire de se refuser aux vérités les plus évidentes ; il
fallait donc qu'alors la géométrie eût, comme la logique,
le secours des raisonnements en forme, pour fermer la
bouche à la chicane. » Et Clairaut ajoute : « Mais les
choses ont changé de face. Tout raisonnement qui tombe
sur ce que le bon sens décide d'avance, est aujourd'hui
en pure perte, et n'est propre qu'à obscurcir la vérité,
et à dégoûter les lecteurs. » Même conception fondamen­
tale du rôle de la démonstration chez le philosophe
Schopenhauer qui, moins indulgent, juge franchement
« absurde » la méthode d'Euclide et cette manie de subs-

(1) Eléments de géométrie, 1741 ; cité par F. GoNSBTH, La géomé­


trie et le problême de l'espace, t. II, p. 141.
L'AXIOMATIQUE

tituer le discours à l'intuition : c'est comme si un homme,


dit-il, se coupait les deux jambes afin de maicher avec
des béquilles.
Cependant, l' « absurdité » même qu'on y trouve ne
devrait-elle pas faire soupçonner qu'on se méprend peut­
être sur les intentions d'Euclide ? Qu'on puisse, comme
fait Pascal, regaider le raisonnement géométrique comme
un modèle de l'art de convaincre, lui-même paitie de
l'art de persuader, n'implique pas que telle soit sa
fonction première et essentielle. En fait, nous savons
que beaucoup des propositions d'Euclide étaient connues
avant lui, et il n'y a guère de doute qu'elles fussent
admises comme vraies par tous les experts. Mais il
restait à les organiser logiquement, à les relier les unes
aux autres par un réseau serré. C'est apparemment ce
qu'a voulu faire, en tout cas ce qu'a réellement fait
Euclide. Et tel est bien maintenant le propos de plus
en plus avoué du mathématicien. Depuis l'époque de
Clairaut, les choses ont encore une fois « changé de
face ». « Dans le système de tous les jugements vrais,
écrivait déjà Bolzano, règne une connexion objective
indépendante du fait contingent que nous la connaissons
subjectivement ; c'est pai elle que certains jugements
sont le fondement des autres ( I ). » Dégager ces connexions
objectives, tel appaiaît désormais le vrai but de la démons­
tration dans une théorie déductive. En même temps que
la certitude subjective, la vérité matérielle des propo­
sitions est laissée de côté, et la mathématique devient
hypothético-déductive. Dès le début du xrxe siècle, cette
séparation entre les deux conceptions de la science et

(I) Philosophie der Mathematik, 1810; cité par J. CAVAILLÈS,


Méthode axiomatique et formalisme, p. 46�47.
LES DÉFAUTS DE L'APPAREIL EUCLIDIEN 27

de la démonstration mathématiques avait été marquée,


avec une netteté parfaite, par un philosophe aujourd'hui
bien oublié, victime du discrédit dans lequel est tombée
l'école écossaise.« En mathématiques, remarquait Dugald
Stewart (1 ), nos raisonnements ... ont pour but, non
de constater des 'IJérités concernant des existences réelles,
mais de déterminer la filiation logique des conséquences
qui découlent d'une hypothèse donnée. Si, partant de
cette hypothèse, nous raisonnons avec exactitude, il est
manifeste que rien ne saurait manquer à l'évidence du
résultat ; car ce résultat se borne à affirmer une liaison
nécessaire entre la supposition et la conclusion... On
ne peut dire de ces propositions qu'elles sont 'llf'aies et
fausses, au moins dans le sens où on le dit des proposi•
tions relatives aux faits... Lorsqu'on dit de ces propo­
sitions qu'elles sont les unes 'llf'aies, les autres fausses,
ces épithètes se rapportent uniquement à leur connexion
avec les data, non à leur relation avec des choses actuel­
lement existantes ou à des événements futurs. »
De même que la démonstration hésite entre une fonc­
tion psychologique (déterminer l'assentiment) et une
fonction logique (organiser les propositions en système),
de même la définition s'installe tantôt sur le plan de la
pensée, tantôt sur celui du discours, et le plus souvent
prétend faire à la fois l'un et l'autre. Elle vise, comme
son nom le suggère, à délimiter la compréhension d'une
idée, mais aussi à établir une équivalence logique entre
un terme nouveau et un ensemble de termes antérieu­
rement introduits : le moyen devient une nouvelle fin,
qui souvent s'ajoute à la première sans l'effacer. D'où

(1) E/Aments de la philosophie de l'esprit hu1nain, vol. II, 1813,


trad. L. PEISSE, p. 106·7, C'est l'auteur qui souligne.
28 L 'AXIOMATIQUB

un flottement qui s'observe jusque dans la mathématique


quasi contemporaine. Rappelons seulement les railleries
de Poincaré sur la définition du nombre I dans l'arithmé­
tique symbolisée de l'école de Peano : « Définition
éminemment propre, ironise-t-il (x), à donner une idée
du nombre I aux personnes qui n'en auraient jamais
entendu parler ! »
L'un des premiers bienfaits de la méthode axiomatique
sera de dissiper ces confusions, en dissociant la mathé­
matique pure, science formelle, et la mathématique
appliquée, science du réel ; ou, plus précisément, en
obligeant à prendre nettement parti et à choisir entre
les deux lectures d'une même théorie mathématique,
selon qu'on s'y intéresse à la cohérence logique ou à
la vérité empirique.

(z) Sdence et mlthode, p. 168.


CHAPITRE Il

LES PREMIÈRES AXIOMATIQUES

§ 7. NAISSANCE DE L'AXIOMATIQUE. - Tant que la


géométrie prétendait, par ses propositions, enseigner des
vérités, la forme rationnelle donnée à la présentation
de la science pouvait apparaître comme une sorte de
luxe intellectuel. L'enchaînement logique étant alors
regardé comme un moyen pour atteindre des propositions
vraies, ou pour les faire accepter d'autrui selon une sorte
d'argumentation rhétorique expraecognitis et praeconcessis,
quelques défauts de rigueur étaient tolérables, du moment
que l'intuition venait, comme moyen auxiliaire, y sup­
pléer : le résultat était atteint, la sécurité de la science
n'était pas compromise. Il n'en va plus de même lorsque,
comme y invite maintenant la pluralité des géométries,
on se désintéresse de la vérité matérielle du contenu,
pour faire reposer la validité d'une géométrie sur l'ar­
mature logique. Alors, la moindre insuffisance fait
crouler l'édifice : recourir à l'intuition, c'est violer la
règle du jeu.
Une autre raison poussait dans le même sens ceux-là
mêmes qui continuaient d'attacher la première importance
à la vérité extrinsèque des propositions : la méfiance
accrue que suscitait l'intuition spatiale. L'histoire entière
30 L 'AXIOMATIQUE

de la géométrie témoigne d'une tendance constante à


restreindre de plus en plus son domaine et à accroître
d'autant les exigènces logiques. Mais le mouvement a
pris au xxx• siècle, avec l' " arithmétisation de l'analyse >>,
une accélération considérable, à laquelle le surgissement
de géométries rèbelles à l'intuition ne pouvait que contri­
buer. Des écarts étonnants se sont ainsi manifestés entre
les suggestions fallacieuses de l'intuition et les ensei­
gnements indubitables de la démonstration. Telle pro­
position dont chacun se croyait assuré se révèle erronée,
telle autre que nous aurions écartée sans hésiter est
cependant susceptible de preuve. Pour ne citer que
deux exemples mémorables : il n'est pas vrai qu'à
une courbe continue on puisse toujours mener une
tangente (Weierstrass), il n'est pas faux qu'une courbe,
ligne sans largeur, puisse couvrir toute la surface d'un
carré (Peano).
C'est Pasch qui, en 1882, a tenté la première axioma­
tisation de la géométrie. Si sa solution présente bien des
imperfections, dues en partie au fait que l'auteur conserve
l'attitude de l'empirisme classique, il a du moins posé
clairement le problème : " Pour que la géométrie devienne
vraiment une science déductive, il faut que la manière
dont on tire les conséquences soit partout indépendante
du sens des concepts géométriques, comme elle doit
l'être des figures; seuls sont à prendre en considération
les rapports posés par les propositions (qui font office
de définitions) entre les concepts géométriques. Pendant
la déduction il peut être convenable et utile de penser
à la signification des concepts géométriques utilisés,
mais cela n'est aucunement nécessaire; si bien que c'est
précisément lorsque cela devient nécessaire que se mani­
festent une lacune dans la déduction et (lorsqu'on ne peut
LES PREMIÈRES AXIOMATIQUES 31

supprimer cette lacune en modifiant le raisonnement)


l'insuffisance des propositions invoquées comme moyens
de preuve ( 1 ). »
Voici donc les conditions fondamentales auxquelles,
pour être vraiment rigoureux, doit satisfaire un exposé
déductif:
I. Que soient énoncés explicitement les termes premiers
à l'aide desquefs on se propose de définir tous les
autres;
2. Que soient énoncées explicitement les propositions pre­
mières à l'aide desquelles on se propose de démon­
trer toutes les autres;
3. Que les relations énoncées entre les termes premiers
soient de pures relations logiques, et demeurent
indépendantes du sens concret qu'on peut donner
aux termes;
4. Que seules ces relations interviennent dans les démons­
trations, indépendamment du sens des termes (ce
qui interdit, en particulier, de rien emprunter à
la considération des figures).

§ 8. ANTÉRIORITÉ D'UN SYSTÈME. - Les règles ainsi


posées par Pasch comportent une distinction nette entre
les termes ou propositions propres au système axiomatisé,
et ceux qui lui sont logiquement antérieurs. S'il s'agit,
par exemple, de géométrie, les termes proprement géo­
métriques qui figurent dans les propositions premières
ne peuvent évidemment former des propositions que
s'ils sont reliés entre eux par d'autres mots, qui aient
une fonction logique, tels que : le, et, tout, ne pas,•..

(1) M. PASCH, Vorlesungen über neuere Geometrie, 1882, p. 98.


32 L'AXIOMATIQUE

est un. ., si .. alors..., etc. De même, les démonstrations


. .

ne font pas appel seulement aux propositions du système,


car pour composer celles-ci en démonstrations, il faut
utiliser des règles logiques d'enchaînement, par exemple
appliquer la règle de la transitivité .de l'implication (si
a implique b et si b implique c, alors a implique c).
Une connaissance - sinon théorique, du moins opé­
ratoire - de la logique est donc ici présupposée. Par
rapport à la science ainsi axiomatisée, la logique est dite
antérieure.
Outre la logique, un système géométrique présuppose
ordinairement l'arithmétique. Pour définir un triangle,
il faut employer le nombre trois ; pour démontrer que
la somme de ses angles vaut deux droits, il faut admettre
la validité des théorèmes arithmétiques concernant l'ad­
dition. D'une manière générale, on appellera antérieures
à un système axiomatique toutes les connaissances aux­
quelles ce système fait_ ainsi appel. On remarquera que,
si une axiomatique se présente comme un système pure­
ment formel, les connaissances dont elle a besoin pour
se constituer sont, elles, des notions entendues dans la
plénitude de leur sens et des thèses prises dans leur
vérité matérielle.
Ce recours à des connaissances antérieures, surtout
s'il n'est pas expressément déclaré, répugne à l'esprit
de l'axiomatique, qui s'impose comme loi de tout expli­
citer, sans rien présupposer. On peut naturellement
y pallier en s'obligeant à énumérer, au début d'une
axiomatique, les sciences que l'on présuppose. Mais cette
simple formalité ne suffit point à résoudre les difficiles
problèmes qui surgissent ici, et dont la considération
sera déterminante pour les développements ultérieurs de
l'axiomatique. Notamment : pourra-t-on, comme y invite
LES PREMIÈRES AXIOMATIQUES 33

aussitôt le souci de pureté logique, faire remonter l'axio­


matisation de la science jusqu'à un point ultime, de la
géométrie à l'arithmétique, de l'arithmétique à la logique,
de façon à absorber les connaissances jusque-là utilisées
comme antérieures - et par conséquent demeurées exté­
rieures - à l'axiomatique, et à éliminer ainsi toute pré­
supposition intuitive ? Ou bien des connaissances élé­
mentaires de logique,,et même d'arithmétique ne seront­
elles pas nécessairement utilisées, à titre opératoire, dans
la construction des axiomatiques logiques et arithméti­
ques ? Il est difficile, remarquait Poincaré, « d'énoncer
une phrase sans y mettre un nom de nombre, ou au moins
le mot plusieurs, ou au moins un mot au pluriel » (I ).
L'arithméticien ou le logicien numérote ses propositions
et ses théorèmes, il compte le nombre de ses notions pre­
mières. Ce qui est vrai des notions mthmétiques vaut,
à plus forte raison, pour les notions logiques.
Il n'est pas toujours aisé, d'ailleurs, de reconnaître
exactement la frontière entre les notions propres à une
science et celles qui lui sont antérieures. Nous lisons,
par exemple (2), dans un livre de géométrie : « La droite
a passe par le point A. » Le terme passe par est apparem­
ment du vocabulaire géométrique ; mais puisqu'on peut
l'éviter en disant : « Le point A appartient à la droite a »
et que l'appartenance d'un individu à une classe (la
ligne étant considérée comme une classe de points) est
une notion logique, le terme passe par doit ici être compté
parmi les termes logiques. Nous lisons, plus loin, les deux
phrases suivantes : « Si un point est donné en dehors d'un
plan, etc. » et : « Si un point est donné en dehors d'une

(1) H. PorNCARi, Science et mlthode, p. 166.


(2) Les exemples qui suivent sont empruntés à PADOA, La logique
déductive, Rev. de métaph. et de morale, nov. 1911, p. 830�31.
34 L'AXIOMATIQUE

surface sphérique, etc. » Où classer l'expression en dehors


de ? Dans le premier cas, on énonce simplement que
le point n'appartient, pas au plan : c'est donc un terme
logique. Mais dans le second, on veut dire quelque
chose de plus : non seulement qu'il n'appartient pas à
la surface de la sphère, mais, en outre, qu'il n'est pas
situé à l'intérieur de celle-ci : le même terme doit donc
ici être regardé comme proprement géométrique.
On pouvait croire que l'énumération séparée des termes
premiers d'un système était superflue, puisque ces termes
sont exactement ceux qui se trouvent dans les propo­
sitions premières. De fait, dans les premières axiomati­
ques, cette précaution n'était pas toujours prise (1). La
difficulté , qu'il y a quelquefois à reconnaître, dans les
propositions, quels sont les termes propres à la théorie,
impose, on le comprend, d'en donner la liste exacte.

§ 9. INDÉFINISSABLES ET INDÉMON'UtABLES. SYSTÈMES


ÉQUIVALENTS. - L'un des traits qui caractérisent le plus
visiblement la mise en forme axiomatique d'une théorie
déductive, c'est, on l'a vu, que l'on commence par y
dégager et par y énoncer expressément et exhaustive­
ment les indéfinissables et les indémontrables de la théo­
rie. Pareille formule appelle cependant, sinon des cor-

(1) San� doute y avait-il aussi, dans cette différence de traite­


lîlellt entre les termes et les propositions, un effet de ce curieux
retard dans la théorie des termes dont nous avons déjà rencontré
une manifestation dans l'habitude séculaire de compter les défini­
tions parmi les principes. PADoA remarque à ce propos que, si
ron dispose depuis longtemps du mot technique de postulat pour
désigner les propositions non démontrées, on n'a pas inventé de
mot pour les termes non définis : cette dernière expression étant
i;:i peu employée qu'on n'avait pas trouvé nécessaire de l'abréger.
Le mot de tlilorime, auquel manque un oorrespondant pour désigner
les termes définis, prêterait à une remarque analogue.
LES PREMIÈRES AXIOMATIQUES 35

rections, du moins des commentaires interprétatifs.


En premier lieu, il n'est pas logiquement indispen­
sable que la totalité des termes fondamentaux et des
postulats soit présentée en bloc dès le début de la théorie,
et épuisée avant que commencent les définitions et les
démonstrations. Dès que la théorie axiomatisée atteint
un certain degré de complexité, un tel procédé risquerait
d'en alourdir l'exposé; sans aucun avantage logique. Dans
ce cas, on jugera souvent préférable de procéder par
paliers successifs, et de n'introduire qu'au fur et à mesure
des besoins, soit isolément, soit par groupes, les nouvelles
notions fondamentales, avec les li!ostulats qui leur cor­
respondent : à condition, bien entendu, que la cliose
soit toujours faite de façon explicite. Il reste que la
mention des termes non définis et des propositions non
démontrées doit toujours précéder celle des termes et
des propositions qui en dérivent par définition ou démons­
tration, et c'est en ce sens relatif qu'ils méritent d'être
appelés premiers.
De même que les mots <le premier et de commencement,
ceux d'indéfinissable et d'indémontrable ne doivent eux
aussi être entendus qu'en un sens relatif et c'est pourquoi
on tend de plus en plus, pour ne pas exposer à une méprise,
à les éviter. Un terme n'est indéfinissable, une propo­
sition n'est indémontrable, qu'à l'intérieur d'un système
structuré d'une certaine manière, et ils peuvent toujours
faire l'objet d'une définition ou d'une démonstration si
l'on modifie convenablement les bases du système. Consi­
dérons toujours l'exemple de la géométrie euclidienne.
Il n'est nullement impossible d'y démontrer le postulat
des parallèles : au lieu de démontrer par son moyen que
la somme des angles d'un triangle vaut deux droits, ou
qu'à toute figure on peut faire correspondre une figure
L'AXIOMATIQUE

semblable de grandeur quelconque, ou que par tout


point intérieur à un.angle on peut mener une droite qui
en coupe les deux 'côtés, il suffit de renverser l'ordre,
et l'on démontrera l'unicité de la parallèle en prenant
comme postulat l'une ou l'autre de ces dernières pro­
positions. De même, le choix des termes de la théorie
qu'on instituera comme fondamentaux est libre. Simple­
ment, un changement dans la liste des termes premiers
détermine un changement correspondant dans les postu­
lats, puisque ceux-ci énoncent des relations entre ces
termes (1).
Il faut donc veilley, quand on parle d'un système
déductif, à ne pas confondre deux acceptions du mot
système : l'ensemble des notions et des propositions qui
le composent, primitives et dérivées, et telle ou telle
organisation logique qu'il est possible de lui donner.
Un système, entendu dans le premier sens, se prête
toujours à une multitude de présentations axiomatiques ;
il est, pour user d'une comparaison de Nicod, semblable
à un polyèdre, susceptible de reposer sur plusieurs bases
différentes. Ces différents systèmes, au second sens du
mot, sont dits alors équivalents. Ainsi, toutes les recons­
tructions axiomatiques de la géométrie euclidienne sont
équivalentes, puisqu'elles contiennent, au fond, le même
ensemble de termes et de propositions : ce ,qui diffère,

(1) L'école italienne a mis en parfaite lumière, par analogie avec


ce qui avait été déjà reconnu pour les propositions, le caractère
relat;if, pour une notion, d'être première. On notera cependant que
si,. logiquement, la relation d'antériorité d'une proposition ou d'un
terme par rapport à un autre est arbitraire, cela ne signifie pas que
tous les ordres se valent. L'idée d'un ordre naturel des notions et
des assertions, qui était celle de Pascal et de Leibniz, n'a pas perdu
toute· valeur, si elle vise un ordre ran'onnel, distingué d'un ordre
seulement logique.
LES PREMIÈRES AXIOMATIQUES 37

c'est seulement la répartition de ceux-ci en primitifs


et dérivés. Plus généralement, et aussi plus précisément :
deux systèmes de propositions sont équivalents si toute
proposition de l'un se laisse démontrer à l'aide des seules
propositions de l'autre, et réciproquement ; deux sys­
tèmes de termes sont équivalents si tout terme de l'un
se laisse définir à l'aide des seuls termes de l'autre, et
réciproquement.

§ IO. LES DÉFINITIONS PAR POSTULATS. - Le statut


logique des postulats est clair : ils sont, non pas affirmés
à titre de vérités génératrices d'autres vérités, mais sim­
plement posés à titre d'hypothèses, telles qu'elles permet­
tent de déduire un ensemble donné de propositions, ou
dont on se propose de recherc!Ier quelles conséquences
elles impliquent. Et on sait qu'il n'est nullement nécessaire
que des propositions soient vraies et connues comme
telles pour qu'on puisse raisonner correctement sur elles,
la validité d'un raisonnement étant indépendante de la
vérité de son contenu. La condition des termes premiers
semble plus embarrassante. Car si l'on peut faire abstrac­
tion de la vérité des propositions sur lesquelles on opère,
peut-on de même faire totalement abstraction du sens
des termes ? Comment en dire quelque chose, fût-ce à
titre hypothétique, s'ils sont pour nous totalement dénués
de sens ? Et comment accéder à un sens, si d'une part
nous ne pouvons pas les définir, et si d'autre part nous
refusons de tenir compte de leur sens intuitif préalable ?
Car si l'on ne s'impose pas d'oublier leur sens empirique,
préaxiomatique, on risque fort de s'y référer ensuite,
à son insu, dans le raisonnement, et d'y introduire ainsi,
d'une manière subreptice, des éléments implicites plus
ou moins vagues, et sans doute variables avec chacun.
L'AXIOMATIQUE

'
Il n y a qu'une réponse : leur sens sera fixé par l'usage
qu'on en fera dans les postulats, lesquels énoncent quelles
relations logiques soutiennent entre elles ces notions.
Cette façon de déterminer la valeur d'un terme n'est
pas proprement une définition, elle n'établit pas une
équivalence logique entre le terme nouveau et une expres­
sion connue. Mais comme elle remplit la fonction d'une
définition, qui est de fixer la signification, on peut la
considérer comme une définition implicite.
Cette notion a été introduite par Gergonne. " Si une
phrase, remarque-t-il, contient un seul mot dont la signi­
fication nous est inconnue, !'énoncé de cette phrase
pourra suffire à nous en révéler la valeur. Si, par exemple,
on dit à quelqu'un qui connaît bien les mots triangle et
quadrilatère, mais qui n'a jamais entendu prononcer, le
mot diagonale, que chacune des deux diagonales d'un
quadrilatère le divise en deux triangles, il concevra sur­
ie-champ ce que c'est qu'une diagonale et le concevra
d'autant mieux que c'est ici la seule ligne qui puisse
diviser le quadrilatère en triangles. Ces sortes de phrases
qui donnent ainsi l'intelligence de l'un des mots dont
elles se composent, au moyen de la signification connue
des autres, pourraient être appelées définitions implicites,
par opposition aux définitions ordinaires, qu'on appel­
lerait définitions explicites (1). » Un tel procédé n'a rien
d'exceptionnel. C'est ainsi que l'enfant apprend le sens
de la plupart des mots de sa langue. Dans les sciences
physiques, il est usuel qu'une loi, établie à l'aide de
notions provisoires, permette en retour d'en préciser le
sens. C'est sur ce fait que se fondait le nominalisme

(1) GERGONNE, Essai' sur la théorie des définitions, 1818, p. 22-23,


cité par F. ENRtQUBS, L'évolution de la logique, tr. fr., p. 94.
LES PREMIÈRES AXIOMATIQUES 39

scientifique pour soutenir que les lois ne sont souvent


que des définitions déguisées : la loi de la chute des corps
définit la chute libre, la loi des proportions définies
caractérise la combinaison par opposition au mélange, etc.
De telles définitions indirectes sont comparables à des
équations à une inconnue, dont la valeur est fixée par
l'ensemble de l'équation.
Cette déterminationrest univoque lorsque, comme dans
!'exemple donné par Gergonne, une seule valeur satisfait
à l'équation. Il n'en va pas toujours ainsi. Surtout si
nous considérons un système d'équations à plusieurs
inconnues, il arrivera que plusieurs systèmes de racines
satisfassent aux équations, ou même une infinité, comme
si l'on posait, par exemple :
Y=2X
z=y +x
En un sens, un tel système demeure cependant déter­
miné, car si l'on assigne à l'une des inconnues une valeur
arbitraire, celles des deux autres se trouvent aussitôt
fixées. Au lieu d'être individuelle, la détermination est
en quelque sorte globale, et prend un caractère plus
abstrait : dans notre exemple, y sera toujours le double
de x, et z son triple. Plutôt que les termes eux-mêmes,
ce sont, on le voit, les relations entre les termes qui sont
ici exactement déterminées. La caractérisation des termes
premiers par les relations qu'énoncent entre eux les
postulats nous place dans une situation analogue. Un
système de postulats est comparable à un système d'équa­
tions à plusieurs inconnues, ces inconnues correspondant
aux termes premiers de l'axiomatique considérée : leur
valeur n'est pas quelconque, mais elle n'est déterminée
qu'implicitement, solidairement, équivoquement. Cette façon
40 L'AXIOMATIQUE

de déterminer le sens des termes est un cas de définition


implicite, qu'on nomme définition par postulats. On com­
prend comment Poincaré pouvait dire, à propos des pos­
tulats de la géométrie euclidienne, que ce sont des défi­
nitions déguisées : l'ensemble des postulats euclidiens
constitue en effet une définition implicite del'ensemble des
notions euclidiennes (x).
On voit mieux maintenant que les postulats d'une
théorie ne sont pas des propositions, susceptibles de
vérité ou de fausseté, puisqu'ils contiennent des variables
relativement indéterminées. C'est seulement lorsqu'on
donnera à ces variables certaines valeurs ou, en d'autres
termes, lorsqu�on leur substituera des constantes, que
les postulats deviendront des propositions, vraies ou
fausses selon le choix qui aura été fait de ces constantes.
Mais on sort alors de l'axiomatique pour passer à ses ap­
plications. Au même titre que les équations d'un même
système, à quoi on ne saurait miell)!: les comparer, les pos­
tulats sont de simples fonctions propositionnelles : expres-

(1) L'équivocité des définitions par postulats - dont on verra


plus loin qu•ene est, pour les systèmes axiomaûques, le contraire
d'un défaut - explique les cas de dualit4 qui avaient été antérieu·
rement reconnus dans diverses théories scientifiques. Ainsi Gergonne
avait exposé systématiquement (1826) les débuts de la géométrie
projective (sans parallélisme) en l'écrivant. sur deux colonnes,. les
termes de point et de plan étant permutés quand on passait de droite
à gauche, sans que la vérité des propositions en souffre, par exemple :
deux points d4terminent une droite, deux plans dJtermimnt une droiu ;
trofs points non en b'gne droite d4terminent un plan, trois plans n'ayant
pas une droite commune déterminent un point, etc. Pareille dualité
tient à ce que les termes premiers de la théorie, qui sont ceux de
point et de droite (série de points) continuent de satisfaire aux pos­
tulats où ils figurent si on leur donne respectivement le sens de
plan et de faisceau de plans (passant par une droite) : c'est pourquoi
tout théorème valable pour les points et les droites (qui les joignent)
vaut également pour les plans et les droites (qui en sont l'intersec­
tion), et réciproquement.
LES PREMIÈRES AXIOMATIQUES 41

sion dont il n'est pas nécessaire de donner une définition


explicite, puisqu'elle se trouve, en somme, implicite­
ment définie par les phrases qui précèdent.
« La mathématique est une science où l'on ne sait

jamais de quoi on parle ni si ce qu'on dit est vrai » :


cette boutade bien connue que suggérait à Russell la
considération de la mathématique axiomatisée, vaut pour
toute axiomatique en �néral. De même, c'est réellement
à l'axiomatique que convient cette autre boutade, qui
est de Poincaré : « La mathématique est l'art de donner
le même nom à des choses différentes. »

§ II. DEUX EXEMPLES D'AXIOMATIQUES. - Bien qu'elle


ne concerne pas la géométrie, et que son auteur se soit
surtout préoccupé du problème de l'expression symbo­
lique, nous donnerons comme premier exemple d'axio­
matique celle que Peano a construite pour la théorie
des nombres naturels : d'abord parce que sa brièveté
permettra de l'exposer tout entière, ensuite parce qu'on
y trouve une illustration simple et frappante du caractère
d'équivocité. Elle ne comporte que trois termes premiers :
zéro, le nombre, le successeur de - et cinq propositions
premières, que nous transcrivons de la notation sym­
bolique dans le langage usuel :
I. Zéro est un nombre ;
2. Le successeur d'un nombre est un nombre ;
3. Plusieurs nombres quelconques ne peuvent avoir le
même successeur ;
4. Zéro n'est le successeur d'aucun nombre ;
5. Si une propriété appartient à zéro et si, lorsqu'elle
appartient à un nombre quelconque, elle appartient
aussi à son successeur, alors elle appartient à tous
les nombres (principe d'induction).
L'AXIOMATIQUE

On voit comment, à l'aide des deux premières propo­


sitions, on peut définir d'abord le nombre un, puis de là
le nombre deux, et 'ainsi de suite. Sur ces bases, les
notions et propositions élémentaires de l'arithmétique
se laissent toutes définir ou démontrer.
Seulement, l'interprétation usuelle des termes premiers
n'est pas l'unique qui satisfasse à ce jeu d'axiomes, de
sorte qu'il ne détermine pas de façon univoque un sys­
tème concret de propositions. Par exemple, remarque
Russell, si nous conservons à successeur sa signification
habituelle, mais entendons par zéro un nombre quel­
conque, mettons 1oo, et par nombre chacun des nombres
à partir de 100, les 5 axiomes demeurent vérifiés avec,
naturellement; tous les théorèmes qui s'en déduisent.
De même si, en conservant maintenant à zéro son sens
ordinaire, on désignait par nombre les seuls nombres
pairs, et par successeur le deuxième successeur ; ou encore
si, zéro représentant le nombre I et successeur signifiant
moitié, le nrmibre désignait chacun des termes de la série 1,
!, !, etc. Toutes ces interprétations, et celles semblables
2 4
qu'il sera facile d'imaginer, supposent une structure
formelle commune, que l'axiomatique ci-dessus met en
évidence. Ce qu'elle caractérise, ce n'est donc pas pro­
prement et limitativement l'arithmétique, c'est, plus géné­
ralement, une certaine structure, qui est celle des pro­
gressions. La série des nombres naturels n'en est qu'une
illustration parmi d'autres. Celles-ci ne demeurent d'ail­
leurs pas cantonnées, comme pourraient le suggérer les
exemples qui précèdent, dans des sous-domaines inté­
rieurs à l'arithmétique : une progression peut s'instituer
aussi bien entre des entités autres que des nombres,
telles que des points ou des instants.
LES PREMIÈRES AXIOMATIQUES 43

Comme second exemple, nous esquisserons l'axio­


matique que Hilbert a donnée de la géométrie eucli­
dienne ( 1). L'intérêt de Hilbert s'est concentré sur les
propositions. Il ne s'est pas beaucoup soucié de réduire
au minimum le nombre des termes premiers, que d'ail­
leurs il a laissés incorporés aux axiomes, sans les énoncer
séparément de façon systématique (2). Mais deux traits,
che2 lui, méritent de,retenir l'attention.
D'abord il ne s'est pas contenté de dégager les axiomes,
dont plusieurs étaient jusque-là demeurés implicites, et
de les énumérer : il les a répartis, selon les notions fonda­
mentales qu'ils utilisent, en 5 groupes, et il s'est efforcé,
pour chacun de ces groupes ou pour leurs combinaisons,
de préciser et de délimiter le domaine des théorèmes
qu'ils déterminent. Ceux du premier groupe établissent
une liaison entre les concepts de point, de droite et de
plan: ce sont les axiomes caractéristiques de la géométrie
projective (8 axiomes, par exemple : deux points déter­
minent une droite ; sur une droite il y a toujours au moins

(1) Grundlagen der Geometrie, 1899. Dans les éditions ultérieures


l'auteur a apporté quelques menues modifications ; nous avons eu
entre les mains la 3e édition, 1909. Ceux à qui l'ouvrage de Hilbert
ne serait pas accessible trouveront ses 21 axiomes reproduits notam­
ment dans l'excellent petit livre de GODBAUX, Les géométries (coll.
A. Colin). - Rappelons une fois pour toutes que le terme d'axiome
a cessé aujourd'hui d'évoquer l'idée d'évidence et celle de règle,
pour ne retenir que celle de principe posé hypothétiquement, c'est-à­
dire de postulat. La substitution du premier terme à ce dernier
est devenue, avec le mot d'axiomatique, à peu près inévitable.
(2) Dès 1882, Pasch avait réussi à définir tous les termes à partir
de 4 termes primitifs (point, segment, plan, est superposable à}.
Partant de là, Peano avait ensuite (1889, 1894) réduit ces termes
à 3 (point, segment, mouvement). Bientôt Pieri (1899) et Padoa (1900)
les réduiront à 2 (respectivement : point et mouvement, point et
distance). La réduction est beaucoup moins poussée chez Hilbert.
Peu après (1904), Veblen présentera, de la même géométrie, une
axiomatique réduite.
44 L'AXIOMATIQUE

deux points, et sur un plan au moins trois points non en


ligne droite). Ceux du second groupe, les axiomes de
l'ordre, fixent le sens du mot entre : ce sont les axiomes
topologiques (4 axiomes, par exemple : si A, B, C, sont
des points d'une droite et si B est entre A et C, il est
aussi entre C et A). Le troisième groupe contient les
6 axiomes de la congruence ou égalité géométrique (par
exemple : si A et B sont deux points d'une droite a et
A' un point d'une droite quelconque a', il existe sur a' et
d'un côté quelconque de A' un et un seul point B' tel
que le segment A' B' soit congruent au segment AB).
Le quatrième groupe ne comporte qu'un seul axiome,
celui des parallèles. Enfin, un dernier groupe concerne
la continuité et compte deux axiomes, dont celui dit
d'Archimède, qui revient à énoncer qu'en ajoutant suc­
cessivement un segment à lui-même sur une droite à
partir d'un point A, on pourra toujours dépasser un
point B quelconque de cette droite.
De plus, Hilbert a inauguré un genre de recherches
dont l'importance allait se révéler capitale dans toute
élaboration axiomatique, en s'interrogeant systématique­
II)ent sur la non-contradiction de son système d'axiomes
et sur l'indépendance mutuelle de ses éléments. Pour
établir la non-contradiction, il construit une interpré­
tation arithmétique du système, de sorte que toute contra­
diction qui surgirait dans les conséquences de ses axiomes
devrait s'y répercuter : la cohérence de l'arithmétique,
supposée admise, garantit donc celle de son système
d'axiomes. D'autre part, l'indépendance d'un axiome est
établie par la possibilité de construire un système cohé­
rent qui le laisse de côté : les premières géométries non
euclidiennes attestaient déjà l'indépendance de l'axiome
des parallèles ; de même, en construisant une géométrie
LES PREMIÈRES AXIOMATIQUES 45

non archimédienne, Hilbert prouve l'indépendance des


axiomes de la continuité.

§ I2. MomiLEs. IsoMORPHISMl!. On peut appeler


-

concrète, matérielle ou intuitive (1) une théorie demeurée


au stade préaxiomatique, c'est-à-dire qui maintient encore
le contact avec les connaissances qu'elle organise, et qui
présente un conteµu conservant son sens èt sa vérité
empiriques. C'est le cas de la géométrie ordinaire, telle
qu'on l'enseigne traditionnellement dans les écoles. :etant
donné une théorie déductive concrète, il est toujours
possible, on l'a vu, de la reconstruire sur des bases dif­
férentes : ainsi, les divers auteurs de traités élémentaires
de géométrie, tout en offrant depuis des siècles le même
corps de doctrine, ont chacun plus ou moins modifié
l'ordonnance euclidienne. Secondaires tant que le contenu
de la théorie est regardé comme essentiel, ces différences
de forme prennent une importance accrue dans la mesure
où l'on néglige ce contenu, et c'est pourquoi l'on peut
dire que leur intérêt ne se manifeste pleinement qu'avec
les axiomatiques, théories abstraites et formelles. En
ce sens on opposera, à une théorie concrète donnée,
la pluralité des axiomatiques qui lui correspondent.
L'axiomatique de Hilbert, par exemple, n'est que
l'une de toutes celles auxquelles se prête la géométrie
euclidienne.
Considérons maintenant une seule de ces multiples
axiomatiques d'une théorie concrète. Puisque le sens
de ses termes, et par conséquent de toutes ses proposi­
tions, n'est fixé par les postulats que de façon équivoque,
(1) Ces termes n'ont ici, bien entendu, qu'un sens relatif, s'op­
posant au caractère plus abstrait, plus formel et plus logique de
la théorie axiomatique correspondante.
L'AXIOMATIQUE

on pourra toujours, si l'on trouve plusieurs systèmes de


valeurs qui satisfont également à l'ensemble des relations
énoncées par les postulats, en donner des interprétations
concrètes diverses ou, autrement dit, choisir entre plu­
sieurs réalisations. Ces réalisations concrètes d'une axio­
matique sont appelées ses modèles (1). Il va de soi que
la théorie concrète originelle, celle qui a fourni les repères
du schéma logique que trace l'axiomatique, sera l'un
de ces modèles, mais il ne sera pas le seul. Une axiomati­
que se prête donc, comme on l'a constaté à l'occasion de
l'axiomatique péanienne, à des réalisations différentes,
celles-ci pouvant être empruntées à des domaines de
pensée très éloignés du domaine initial. Ainsi, c'est main­
tenant une, pluralité d'interprétations ou de modèles
concrets que nous opposons à une seule et même
axiomatique.
Lorsque des modèles ne se distinguent ainsi entre
eux que par la diversité des interprétations concrètes
qu'on donne à leurs termes, et coïncident exactement
quand on fait abstraction de celles-ci pour s'installer
sur le plan de l'axiomatique formelle, on dit qu'ils sont
isomorphes : ils ont en effet même structure logique. La
méthode axiomatique a précisément l'intérêt de révéler
des isomorphismes entre des théories concrètes appa­
remment hétérogènes, en les ramenant à l'unité d'un
système abstrait. Alors, l'une quelconque de ces théories
pourra, si nous élargissons un peu l'usage de ce mot,

(1) Ce mot ne doit pas suggérer l'idée d'une antériorité arché­


typale. Il s'explique par l'assimilation de ces diverses interpréta­
tions à la théorie concrète primitive qui, elle, peut assez proprement
être appelée un mod�le de l'axiomatique qu'on a construite d'après
elle. Sans doute le souvenir des « modèles mécaniques » des phy­
siciens anglais a-t-il joué aussi, avec l'import concret de cette
notion.
LES PREMIÈRES AXIOMATIQUES 47

servir de modèle aux autres, aussi bien qu'à la théorie


abstraite correspondante ( 1 ).
Il y a donc trois niveaux à distinguer, sut lesquels
peut se faire la diversification d'une théorie déductive.
Revenons toujours à l'exemple de la géométrie eucli­
dienne. En premier lieu, si l'on modifie diversement l'un
au moins de ses postulats, on obtiendra, à côté d'elle,
d'autres théories (géométrie lobatchevskiemie, non ar­
chimédienne, etc.) qui lui seront, peut-on dire, floisines ou
apparentées : c'est en ce sens qu'on parle de la pluralité
des géométries. Prenons maintenant l'une quelconque
de ces géométries : comme il y a plusieurs façons d'en
faire la reconstruction logique, elle se diversifiera à son
tour en plusieurs axiomatiques, qui seront équiflalentes
entre elles. Enfin, si nous choisissons l'une de ces axio­
matiques, nous pourrons généralement lui trouver des
interprétations différentes : d'où une nouvelle diversi­
fication, selon des modèles qui seront isomorphes. A la
diversité des géométries se superpose ainsi celle des
axiomatiques d'une même géométrie, et à celle-ci, celle
des modèles d'une même axiomatique. Le mot de théorie
convenant également, soit à la présentation axiomatique,
soit à l'une de ses interprétations concrètes, on voit
qu'il faudra se garder de confondre entre le cas de théories
apparentées, celui de théories équivalentes, et celui de
théories isomorphes.

(1) Lorsque tous ses modèles sont ainsi isomorphes entre eux,
le système axiomatique est dit monomorphe. Il existe aussi des
systèmes polymorphes. On voit aussitôt, notamment, que les divers
modèles d'un système non saturé (§ 15) ne sont pas tous isomorphes,
puisque la non-saturation signifie précisément la possibilité d'une
ou plusieurs bifurcations. Mais on s'apercevra plus tard que des
systèmes saturés peuvent aussi, paradoxalement, componer des
modèles non isomorphes ( § 26). En d'autres termes, la saturation
est condition nécessaire, mais non suffisante, de monomorplùsme.
L'AXIOMATIQUE

§ 13. CONSISTANCE ET COMPLÉTUDE. DÉCIDABILITÉ. -


Arbitraire à certains égards, le choix des postulats qu'on
met à la base d'une axiomatique n'est pas pour cela laissé
au hasard : il demeure assujetti à des exigences internes
diverses, plus ou moins impérieuses.
La plus pressante est évidemment celle de la cohérence.
Si les divers postulats d'un système n'étaient pas com­
patibles entre eux, le système deviendrait contradictoire.
Il est assurément permis, pour des besoins théoriques,
de lever éventuellement cette obligation, ou même de
viser exp•essément à construire un système contradic­
toire - de même qu'il arrive qu'on se propose de raison­
ner par l'absurde. Mais ce cas reste exceptionnel, et l'on
impose ord,inairement comme condition absolue à une
axiomatique d'être non-contradictoire ou, comme on dit
aussi, consistante (x). Une propriété d'un système contra­
dictoire, c'est en effet qu'il permet de déduire n'importe
quoi : on ,peut y démontrer une proposition quelconque
du système, mais aussi bien sa négation. Pareille indé­
termination retire au système tout intérêt.
Maintenant, comment sait-on qu'un système de pos­
tulats est réellement consistant ? L'intuition ne suffit
pas à nous en assurer. Avoir, d'autre part, effectivement
déroulé une longue chaîne de conséquences sans jamais
y rencontrer de contradiction, peut bien apporter une
présomption et même, dans le cas où l'axiomatique
recouvre une théorie concrète développée en tous sens
depuis des siècles, une certitude morale : personne ne
doute, par exemple, de la consistance de l'arithmétique
élémentaire ou de la, géométrie euclidienne. Cependant,

(1) Une analyse plus fine distingue entre non-contradiction et


consistance, différencie diverses notions de la consistance, etc.
LES PREMIÈRES AXIOMATIQUES 49

et surtout dans les cas où manque une telle épreuve,


pareille présomption n'apporte pas une certitude absolue ;
rien ne nous garantit contre une surprise et ne nous
assure que, parvenus à un certain point, nous ne nous
heurterons pas à une absurdité. C'est ce qui est arrivé,
par exemple, avec les antinomies · de la théorie des
ensembles (§ 27). Née d'une exigence accrue de rigueur
logique, la pratiquc;,.de l'axiomatique accroît à son tour
cette exigence, et elle incite à remplacer cette sorte de
preuve empirique par une vraie démonstration. Une telle
démonstration, il est vrai, ne sera effectivement prati­
cable qu'au niveau des axiomatiques symbolisées et for­
malisées (chap. III) ; là même, on le verra, elle ne réussit
que dans des limites assez étroites.
A défaut d'une démonstration proprement dite, restent
deux procédés pour établir la non-contradiction d'une
théorie. D'abord la réduction à une théorie antérieure.
On postule la non-contradiction d'un système pratique­
ment bien établi, comme est l'arithmétique classique ou
la géométrie euclidienne, puis on construit, du système
étudié, une interprétation telle qu'elle vienne s'appliquer
sur le premier, ou sur une partie de celui-ci : la non­
contradiction postulée du premier se transmet ainsi au
second. Pareille preuve, évidemment, n'est que condi­
tionnelle, mais si la théorie-témoin a été convenablement
choisie, elle est pratiquement suffisante. Lorsque Poincaré
eut donné une interprétation euclidienne de la géométrie
lobatchevskienne, les doutes cessèrent, en fait, sur la
consistance de cette dernière. La géométrie euclidienne
elle-même a reçu, de la part de Hilbert, une interpré­
tation arithmétique, qui ajoute à la probabilité déjà consi­
dérable de sa consistance propre. Le plus souvent, c'est
l'arithmétique classique qui est choisie comme témoin.
50 L'AXIOMATIQUE

Un second procédé consiste à donner, de la théorie


en question, une réalisation dans le monde des choses.
Au lieu de ramener la théorie à une théorie antérieure
dont la consistance soit mieux assurée, on descend au
contraire vers le concret, on en construit un modèle
physique. Comme tout ce qui est réel est afortiori possible,
l'existence de ce modèle garantit la consistance de l'axio­
matique qui lui correspond. N'est-ce pas, au fond, le
succès des interprétations empiriques de la géométrie
classique qui nous fait admettre, avant toute autre preuve,
la cohérence de cette géométrie et, par conséquent, de
l'axiomatique qui en dégage le squelette logique ?
De deux propositions contradictoires p et non-p, le
principe di;: contradiction enseigne qu'elles ne peuvent
être vraies ensemble : l'une au moins est fausse. A ce
principe on associe depuis longtemps celui du tiers exclu,
qui énonce que de telles propositions ne peuvent être
fausses ensemble : l'une au moins est vraie. La conjonc­
tion de ces deux principes donne ce qu'on peut appeler
le principe de !'alternative : de deux telles propositions,
l'une est vraie, l'autre fausse. A la consistance d'un sys­
tème, fondée sur le principe de contradiction, répond
ainsi sa complétude, fondée sur le principe du tiers exclu.
Un système de postulats est dit complet lorsque, de deux
propositions contradictoires formulées correctement dans
les termes du système, l'une des deux au moins peut
toujours être démontrée. Si un tel système est, en outre,
consistant, on voit qu'alors, de tout couple formé, à
l'intérieur du système, par une proposition quelconque
et sa négation, on peut toujours démontrer l'une, et
une seule. Autrement dit, en présence d'une proposition
quelconque du système, on peut toujours la démontrer
ou la réfuter et, par conséquent, affirmer sa vérité ou
LES PREMIÈRES AXIOMATIQUES 51

sa fausseté pax rapport au système de postulats. D'un


tel système on dit qu'il est catégorique.
Au-dessous de cette forme forte de catégoricité, qui
n'est atteinte que dans un petit nombre de systèmes, il
existe une forme de catégoricité plus faible : celle où
l'on peut toujours, pour l'une quelconque des expressions
du système, sinon la démontrer (ou la réfuter), du moins
décider si elle est 9u non démontrable (ou réfutable).
Un tel système est alors qualifié de décidable (1). Cette
qualité même n'appartient qu'à un nombre assez limité
de systèmes, relativement simples.
La non-catégoricité et, à plus forte raison, la non­
décidabilité sont sans doute des imperfections, mais non
des fautes logiques, comme c'est le cas pour la non­
consistance ; et c'est pourquoi l'exigence de complétude
est, d'ordinaire, regardée comme beaucoup moins pres­
sante que celle de consistance.

§ 14. INDÉPENDANCE. ÉCONOMIE. On exige souvtnt


-

aussi que les divers postulats d'un même système soient


indépendants les uns des autres, c'est-à-dire tels qu'une
modification apportée à l'un d'eux ne rende pas le sys­
tème contradictoire. Pour s'assurer de l'indépendance
d'un axiome, on le met à l'épreuve en le modifiant sans
toucher aux autres et en tirant les conséquences du
nouveau système : si celui-ci demeure consistant, l'indé­
pendance du postulat est établie. S'il axrive au contraire
qu'une contradiction surgisse, et si en outre, comme c'est
le cas le plus usuel, la modification apportée au postulat

(1) Des différenciations ultérieures ont fait apparaître que cer­


tains systèmes peuvent être à la fois complets et cependant indé­
cidables.
52 L'AXIOMATIQUE

a consisté à le remplacer par sa négation, alors le résultat


obtenu n'est pas purement négatif, car la chaîne de
propositions qu'on ·a ainsi établie donne, du postulat
primitif, une démonstration par l'absurde. On voit le
lien qui unit une preuve d'indépendance et une démons­
tration par l'absurde : l'échec de l'une revient au succès
de l'autre. Ainsi, c'est en essayant vainement de démontrer
par l'absurde le postulat des parallèles qu'on a abouti,
sans le vouloir, à construire les premières géométries
non euclidiennes et à prouver ainsi, par la consistance
de ces dernières, l'indépendance du postulat. De même,
mais cette fois de façon délibérée, a procédé Hilbert,
on l'a vu, pour établir l'indépendance du postulat dit
d'Archimède.'
L'indépendance des postulats d'un même système n'est
pas logiquement indispensable à sa validité. Seulement,
si cette condition n'est pas satisfaite, il y a une surabon­
dance de propositions premières, et l'on juge ordinaite­
ment préférable, dans un dessein d'économie, de réduire
leur nombre au minimum. Dire que deux postulats ne
sont pas indépendants, c'est dire que l'un peut être démon­
tré, soit directement soit du moins par l'absurde, à partir
de l'autre : dans ce cas, il sera conforme à l'esprit de la
méthode déductive de produire cette démonstration et
de faire passer la proposition parmi les théorèmes.
Ces considérations d'économie, qui ont un caractère
plus esthétique que logique, jouent néanmoins un grand
rôle dans la construction des axiomatiques. L'idéal de
celles-ci, comme celui de toute théorie déductive en géné­
ral, n'est-il pas en effet de réduire le plus possible le nom­
bre des termes premiers et des propositions premières ?
Beaucoup d'efforts ont été dépensés en ce sens. Cependant,
la simplicité gagnée en un point doit souvent se payer
LES PREMIÈRES AXIOMATIQUES 53

d'une complication accrue sur d'autres, et des raisons


esthétiques ou didactiques dicteront alors le choix. Il
est difficile de diminuer simultanément le nombre des
termes premiers, celui des axiomes et la longueur de
ceux-ci : la pauvreté de la langue de base a généralement
pour effet d'allonger le discouxs. En outre, la plus grande
simplicité intrinsèque d'un système pourra rendre plus
malaisée son utilis.ation concrète si, dans le domaine
considéré, aucune entité ne correspond plus, de façon
directe, aux termes premiers du système - à moins
qu'inversement, l'usage de l'axiomatique n'y acclimate
peu à peu la notion. Indépendamment même de toute
interprétation extrinsèque, des raisons de commodité
d'exposition peuvent inviter à certains sacrifices de l'idéal
de simplicité maximale.

§ 15. SYSTÈMES AFFAIBLIS ou SATURÉS. - Au lieu de


modifier, dans un système de postulats compatibles et
indépendants, l'un d'eux, on peut aussi essayer de simple­
ment le retirer, sans toucher aux autres. On affaiblit ainsi
le système, puisqu'on lui ôte certaines déterminations ;
par là même on l'élargit, en ouvrant la porte à certaines
possibilités que le postulat qu'on vient d'extraire avait
précisément pour effet d'exclure. En d'autres termes, le
système se trouve ainsi appauvri en compréhension et
enrichi en extension. Si, par exemple, en maintenant
intacts les autres postulats euclidiens, on nie l'unicité
de la parallèle, on obtient la géométrie lobatchevskienne
qui, différente de celle d'Euclide, a néanmoins le même
degré de particularité. Mais si, au contraire, on laisse
complètement indéterminé le nombre des parallèles pos­
sibles, c'est-à-dire si, au lieu de remplacer le postulat
concernant les parallèles, on se contente de le prélever,
54 L'AXIOMATIQUE

en creusant en quelque sorte un vide dans le système,


alors on obtient les principes d'une géométrie plus géné­
rale, dont celles d'Euclide et de Lobatchevski apparais­
sent comme des spécifications.
On peut tenter l'opération inverse : essayer de renforcer
et de limiter un système donné, en lui ajoutant un ou
plusieurs postulats, indépendants des premiers. Toutefois,
on se heurte ordinairement assez vite à un obstacle :
vient un moment où l'adjonction de tout postulat indé­
pendant, quel qu'il soit, rend le système contradictoire.
Le système est alors saturé. Tel est Je cas, par exemple,
de la géométrie euclidienne - pourvu, bien entendu,
qu'on n'y compte pas comme postulats additionnels ceux
qui, sans , être d'abord expressément formulés, n'en
étaient pas moins implicitement admis dans les démons­
trations.
CHAPITRE Ill

LES AXIOMATIQUES FORMALISÉES

§ 16. SYMBOLISATION. - Le but qu'on se propose


quand on met sous forme axiomatique une théorie déduc­
tive, c'est de la dégager des significations concrètes et
intuitives sur lesquelles elle a d'abord été construite,
afin d'en faire clairement apparaître le schéma logique abs­
trait. Or, à cet égard, les premières axiomatiques souffrent
encore de bien des imperfections, comme on le voit
avec celle de Hilbert. On nous demande bien d'oublier
le sens concret des termes propres à la théorie, de consi­
dérer les points, les droites et les plans simplement
comme des " choses » qui satisfont aux axiomes ; mais
comme ces termes sont conservés, on favorise ainsi,
au lieu de le, contrarier, notre penchant spontané vers
une certaine interprétation concrète déterminée. On le
rend même presque invincible lorsqu'on ne craint pas de
sacrifier à l'usage d'illustrer le texte par des figures
géométriques. On nous expose alors à commettre l'une
des fautes dont on voulait précisément nous préserver :
maintenir, autour des significations expressément déter­
minées par les postulats, une zone plus ou moins floue
de significations préalables implicites, auxquelles nous
risquons de nous référer, sans le remarquer, dans la suite
L'AXIOMATIQUE

des démonstrations. Et, en tout cas, l'on s'est arrêté


en chemin dans la tentative de dégager de tout contenu
intuitif l'armature lo'gique de la théorie.
Ainsi s'est bientôt fait sentir le besoin de substituer
aux mots qui désignaient les notions premières de la
théorie, lourds encore de leur signification intuitive, des
symboles dénués de sens préalable, et susceptibles par
conséquent de recevoir exactement et exclusivement
celui que leur confèrent les axiomes. Au lieu d'écrire
qu'un point est situé sur une droite, on désignera, par
exemple, la relation d'incidence par la lettre J, les points
par les premières lettres majuscules, les droites par les
minuscules, et l'on notera simplement : J (A, a). On
voit déjà sur cet exemple que la symbolisation ne s'arrête
pas aux seules notions propres à la théorie - dans notre
exemple, aux seules notions géométriques - mais qu'elle
utilise aussi le symbolisme de la logique des relations.
Théoriquement, cela n'était sans doute pas indispensable,
puisque les théories antérieures à une théorie donnée,
ici l'arithmétique et la logique, y interviennent à titre
opératoire, donc avec leur vérité matérielle et leur sens
usuel. Néanmoins, il paraîtrait bien paradoxal, au moment
même où l'on crée un symbolisme pour une théorie
qui n'en possède pas encore, de négliger d'utiliser en
même temps celui des théories qui en possèdent déjà
un, comme c'est depuis longtemps le cas pour l'arithmé­
tique, et depuis peu pour la logique. On sait en effet que,
depuis le milieu du x1x• siècle, la logique s'est complè­
tement renouvelée et élargie, sous l'impulsion de mathé­
maticiens qui l'ont engagée, à l'exemple de leur science,
dans la voie du symbolisme. Tandis que Boole et ses
disciples s'assignaient comme but de construire un calcul
logique sur le modèle du calcul algébrique, l'école ita-
LES AXIOMATIQUES FORMALISÉES 57

Henne, avec Peano, s'appliquait à constituer un algorithme


logique spécialement adapté aux besoins de l'expression
mathématique. Naturellement, lorsque ce second courant
vient à rencontrer celui qui vise à l'axiomatisation des
mathématiques, il en résulte une axiomatique totalement
présentée sous la forme symbolique, et c'est bien ainsi
que, dès la fin du x1x• siècle, Peano avait exposé son
arithmétique.
Une seconde raison, autrement impérieuse, allait pré­
cipiter cette symbolisation tOlale, à savoir l'exigence de
formalisation. Bien que symbolisation et formalisation
soient deux démarches distinctes et théoriquement
séparables, elles se trouvent, en fait, étroitement
associées : car la seconde est considérablement facilitée
par la première, de sorte qu'elle l'appelle presque
irrésistiblement.

§ 17. FORMALISATION. - A peine croit-on avoir satis­


fait aux ultimes exigences de la logique, qu'une exigence
nouvelle, plus subtile, surgit et demande un effort sup­
plémentaire. De la géométrie empirique à la géométrie
rationnelle, de la présentation euclidienne à la présen­
tation axiomatique, des axiomatiques vulgaires aux axio­
matiques symbolisées, à chaque passage on croit avoir
enfin chassé l'intuition au profit de la logique. Sommes­
nous maintenant parvenus au terme, et notre dernière
étape est-elle vraiment la dernière ? Avons-nous réussi
à écarter tout facteur intuitif et subjectif dans l'appré­
ciation de la validité d'une théorie déductive ?
La théorie nous présente des propositions premières
énonçant, en langage symbolique, des relations logiques
entre des termes premiers : puisqu'elle ne les propose
qu'à titre d'hypothèses, nous les admettons comme telles,
L'AXIOMATIQUE

sous réserve de leur compatibilité. Mais, à partir de là,


nous n'accueillerons un terme nouveau que s'il est défini
à l'aide des termes prenùers, nous n'accepterons une
proposition nouvelle que si elle est démontrée à l'aide
des propositions prenùères. Aucune incertitude donc,
aucune contestation possible sur l'adoption d'un terme
nouveau ou d'une proposition nouvelle - à une condi­
tion toutefois : c'est que les règles de la définition et
de la démonstration soient elles-mêmes adnùses en com­
mun sans la moindre ambiguïté, que la déontologie du
travail déductif, c'est-à-dire la logique, soit à la fois
parfaitement précise et parfaitement universelle, réglant
tous les détails et s'imposant à tous les esprits. Sinon,
si dans ce; domaine des désaccords peuvent surgir, s'il
arrive que l'on discute sur la valeur logique de tel procédé
de démonstration ou de définition, alors la même axio­
matique, édifice logique irréprochable pour l'un, pourra
être jugée par un autre logiquement défectueuse.
Or, c'est bien ce qui arrive, et sous une forme parti­
culièrement aiguë, au moment même où l'on commençait
à axiomatiser. La " crise des fondements " (§ 27) qui
s'est ouverte à l'occasion de la théorie cantorienne des
ensembles a divisé profondément les mathématiciens.
Non par l'une de ces querelles sur une question parti­
culière, comme en connaît toute science en devenir, et
qui s'apaisent bientôt par un accord auquel un savant
compétent ne peut se refuser sans mauvaise conscience,
mais par une divergence apparemment fondamentale sur
des questions de principe, et qui semble témoigner de
différences irréductibles dans les structures des esprits.
Telle définition, que l'un trouve parfaitement claire, est
jugée par un autre dénuée de sens ; telle démonstration
contraignante pour celui-ci, est sans force pour celui-là ;
LES AXIOMATIQUES FORMALISÉES 59

tel principe de logique, qui selon certains s'impose abso­


lument à toute pensée, selon d'autres ne vaut que pour
un domaine assez restreint.
Comment s'y prendre, en pareil cas, pour du moins
limiter, en le précisant, le désaccord, et retrouver un
terrain d'entente ? Un seul moyen : faire maintenant
pour les règles de logique selon lesquelles on raisonne,
ce qu'on avait fait,,précédemment pour les postulats sur
lesquels on raisonne : les énoncer expressément, et en
totalité. Puis, adopter à leur égard la même attitude
détachée qu'on avait prise devant les postulats : les poser
hypothétiquement, non les affirmer catégoriquement. De
même qu'on admet côte à côte, au niveau des axioma­
tiques abstraites, divers systèmes de postulats incompa­
tibles entre eux (euclidien, lobatchevskien, etc.), sans
se demander lequel est vrai et en les acceptant comme
également valables, de même on pourra accueillir, au
niveau des axiomatiques formalisées, divers systèmes de
règles logiques et, par conséquent, diverses manières
de développer une même axiomatique. Comme le dit
Carnap : en logique, il n'y a pas de morale ; il ne s'agit
pas d'édicter des prescriptions ou des interdictions, mais
de parvenir à des conventions ; chacun est libre de cons­
truire à sa guise sa logique, pourvu qu'il l'énonce clai­
rement et qu'il la suive ensuite rigoureusement (principe
de tolérance de la syntaxe). La correction logique dans
le déroulement d'une théorie axiomatisée cesse alors
d'avoir un sens absolu, mais en devenant relative à tel
ou tel ensemble de principes régulateurs, elle se prête
à une appréciation objective. Devant une axiomatique,
nous pouvons nous trouver dans la situation de deux
partenaires qui ne s'accorderaient pas sur les règles d'un
jeu : s'ils ne prennent pas la précaution de les énoncer
60 J.' AXIOMATIQUE

chacun, cela leur interdit de jouer ensemble une partie ;


mais s'ils se les communiquent et s'ils conviennent, par
exemple, d'alterner' les deux règlements, ils peuvent
alors jouer des parties successives sans avoir à s'accuser
mutuellement de tricherie. Le domaine de validité s'éta­
blit, en quelque sorte, à un niveau plus élevé. De même
que, quand on passait de la théorie concrète à la théorie
axiomatisée, la vérité d'une proposition du système deve­
nait hypothétique, suspendue à la libre position de tel
système de postulats, ainsi maintenant la validité formelle
de l'axiomatique recule d'un degré et devient à son tour
hypothétique, étant fonction du choix qui a été fait des
normes logiques.
La présentation logique des théories déductives a donc
pris, aux environs de 1920, un nouveau tournant, en s'en­
gageant dans la voie de la formalisation. Pour soustraire
la validité du système à toute appréciation subjective,
on s'impose désormais d'énoncer, d'une façon précise
et détaillée qui ne laisse plus de place à une casuistique,
les règles de définition et de démonstration qui président
à sa construction. Ceux-là mêmes qui ne croient pas
à la toute-puissance de la logique et qui défendent les
droits de l'intuition, ont dft, eux aussi, céder au mouve­
ment pour pouvoir se justifier aux yeux de leurs adver­
saires, et l'on a vu ainsi, chose passablement paradoxale,
énoncer les « règles formelles de la logique intuitionniste »
et se constituer un « formalisme intuitionniste ».

§ 18. Du RAISONNEMENT AU CALCUL. - On conçoit


qu'il serait pratiquement impossible de satisfaire à des
exigences aussi strictes sil'on continuait de s'exprimer dans
le langage usuel, avec son imprécision et ses innombrables
irrégularités. C'est pourquoi, en fait, la formalisation
LES AXIOMATIQUES FORMALISÉES 6I

suppose la symbolisation. Une axiomatique formalisée


se présente donc comme un ensemble de signes, les uns
propres à la théorie, les autres antérieurs, assorti d'un
énoncé des règles qu'on appliquera dans le maniement
de ces signes. Souvent ces règles sont réparties en deux
groupes : règles de structure, qui concernent la formation
des expressions (et parmi lesquelles on peut ranger les
règles pour les défu'litions), et règles de déduction, qui
concernent leurs transformations (utilisées pour les dé­
mollStrations) Elles doivent permettre de toujours recon­
.

naître, SallS contestation possible, les premières si une


expression (propositionnelle ou non) est bien formée et
appartient ainsi au système, les secondes si une déduction
est bien conduite et si, par conséquent, sa conclusion
est un théorème du système. De telles règles, bien entendu,
laissent complètement de côté les interprétations éventuel­
les des termes ou des formules, y compris ceux de la
logique. Elles considèrent seulement la structure formelle
des expressions, la succession des petits dessins qu'on
lit de gauche à droite, ligne après ligne, sur la feuille.
Ce sont proprement des prescriptions pour un calcul.
Elles sont comparables, si l'on veut, aux règles du jeu
d'échecs, qui nous apprennent comment on doit initia­
lement disposer les pièces, puis quels sont les divers
déplacements permis pour chaque pièce. Une démons­
tration ne fera plus appel à notre sentiment spontané
de l'évidence de certains enchaînements logiques : elle
s'occupera de tr811Sformer, par degrés successifs et sans
brûler une étape, une ou plusieurs formules antérieure­
ment écrites comme axiomes ou théorèmes, en mention­
nant, pour chacune de ces trallSformatiollS élémentaires,
le numéro de la règle qui l'autorise, jusqu'à ce qu'enfin
l'on parvienne, ligne après ligne, à la formule cherchée.
62 L'AXIOMATIQUE

Par un changement brusque d'attitude qu'on pourrait


comparer à celui qui affecte la conscience devant une
figure ambiguë, la pensée, au lieu de traverser les sym­
boles pour viser, par leur intermédiaire, les choses sym­
bolisées, s'arrête maintenant aux symboles eux-mêmes,
remettant à plus tard leur interprétation éventuelle et
leur retirant, pour le moment, leur fonction de symboles,
afin de les prendre comme objets derniers.
Les exigences de rigueur avaient fait écarter comme
suspecte l'intuition sensible, notamment la représenta­
tion de figures dans l'espace, pour ne se fier qu'à l'évidence
des enchaînements logiques. Maintenant, les incertitudes
de l'intuition intellectuelle conduisent à la répudier à
son tour, et à remplacer le raisonnement pensé ou même
parlé par un calcul sur des signes, étalés sur une feuille
devant le regard. Seulement, en revenant ainsi à l'intui­
tion visuelle, nous ne retombons pas au niveau initial.
Un progrès a d'abord été fait dans le sens de l'abstrait
et du général, par la possibilité d'une interprétation ulté­
rieure des symboles, ou plutôt d'une multitude d'inter­
prétations diverses. Mais on a fait aussi un progrès
considérable pour la sécurité et l'objectivité. Si les signes
sont en nombre restreint, si leur figure ne prête pas à
confusion, si enfin une législation cohérente et sans
échappatoires est expressément instituée pour leur manie­
ment, alors aucune contestation sérieuse n'est plus conce­
vable, pas plus que dans un jeu bien réglé : tel groupement
de signes est ou n'est pas interdit, telle transformation
d'une formule est ou n'est pas interdite. Comme l'écrit
Cavaillès : « Un raisonnement écrit ne peut tromper,
car dans son dessin apparaîtraient des figures exclues (1). »

(1) J. CAVAILLÈS, Méthode axion1atique et formaHsme, p. 94.


LES AXIOMATIQUES FORMALISÉES 63

Ici les erreurs " sautent aux yeux >>, comme une faute
de calcul dans une opération arithmétique, un coup
incorrect au jeu d'échecs, un barbarisme ou un solécisme
dans une langue dont la grammaire est bien déterminée.
Ainsi le calcul formel, comme le souhaitait déjà Leibniz,
remplace avantageusement le raisonnement.

§ 19. LA MÉTAMAJHÉMATIQUE. - Avec ce changement


de point de vue qui fait passer, au moins provisoirement,
les caractères du rang de moyen à celui de fin, apparais­
sent de nouvelles possibilités spéculatives. La pensée
se trouve maintenant en présence d'un autre système
d'objets, assujettis à se combiner et se dissocier selon
des lois bien déterminées, et subissant ainsi des trans­
formations qui ne sont pas sans rappeler au mathémati­
cien celles qu'il a l'habitude d'étudier sur des figures ou,
mieux encore, dans les problèmes de combinatoire. Les
signes, avec les lois qui règlent leur emploi, " définissent
une sorte d'espace abstrait avec autant de dimensions
qu'il y a de degrés de liberté dans !'opération concrète
et imprévisible de la combinaison » (1). Ainsi surgit
l'idée d'une science nouvelle qui prendrait pour objet,
non plus les êtres mathématiques dont parlaient les for­
mules, mais les formules elles-mêmes, abstraction faite
de leur sens : construites à l'occasion des êtres mathé­
matiques, elles s'en détachent tout à fait, pour apparaître
elles aussi comme des êtres d'une nature originale, dignes
d'une étude appropriée. La métamathématique sera, par
rapport à l'expression mathématique, ce qu'est la mathé­
matique usuelle par rapport à ses objets. C'est encore
Hilbert qui, à partir de 1917, a donné l'impulsion à ce

(I) J. CAVAILLÈS, OUV. cit., p. 93•


L'AXIOMATIQUE

nouvel ordre de recherches, qui ont commencé à se déve­


lopper à Gottingue sous sa direction : de sorte que son
nom se trouve intimement associé aussi bien à la seconde
phase de l'axiomatique qu'à la première.
Ce n'est pas un jeu gratuit. La métamathématique
se trouvait, en quelque sorte, au point de rencontre de
plusieurs lignes de recherches. D'abord, au confluent
de deux courants que nous connaissons déjà : l'un qui
avait pris son origine dans une réflexion sur l'appareil
logique de la géométrie et qui, en s'appliquant à le per­
fectionner, avait abouti à l'axiomatique ; l'autre qui,
visant à réformer la logique en s'inspirant des méthodes
de l'algèbre, avait réussi à la constituer comme un calcul.
Par une ,influence réciproque, l'axiomatique se transfor­
mait donc en un calcul tandis que la logique, de son côté,
s'axiomatisait. D'autre part, le tour qu'avaient pris les
discussions sur le problème capital du fondement des ma­
thématiques (§ 27) suggérait de recourir au formalisme,
mais en abordant les problèmes sous un biais qui füt
acceptable par les adversaires mêmes des méthodes pure­
ment formelles. Zermelo avait déjà tenté de résoudre
les difficultés en mettant en œuvre ce qu'on pourrait
appeler, rétrospectivement, l'axiomatique naïve. Le résul­
tat le plus visible avait été de durcir dans leur attitude
les mathématiciens empiristes ou intuitionnistes, dont la
doctrine, avec Brouwer et son école, se développait et
s'affermissait. Or, la considération des signes écrits sur
une feuille est bien, en un sens, un retour à l'évidence
intuitive. Si l'on pouvait étudier, selon des méthodes
scientifiques strictes, les démonstrations contestées, en
faisant abstraction des entités et des opérations mathé­
matiques auxquelles elles renvoient - dont certaines sont
dénuées de sens aux yeux de l'intuitionniste, notamment
LES AXIOMATIQUES FORMALISÉES 65

lorsqu'elles font intervenir l'idée d'un infini actuel -


pour ne regarder que leurs combinaisons concrètes sur
le plan du symbolisme, on transformerait complètement
l'aspect du problème, et de manière à donner satisfaction
aux deux partis opposés. En changeant d'objet, en trans­
portant l'étude du domaine des êtres mathématiques à
celui des signes qui les représentaient, en considérant,
au lieu de notions qµc: certains jugent confuses ou vides,
des symboles offerts au regard, on s'installe, sans renoncer
à aucune exigence de rigueur formelle, sur un terrain
que l'intuitionniste reconnaîtra comme sien. Des pro­
blèmes qui concernaient l'infini actuel deviennent main­
tenant des problèmes qui concernent un nombre fini
d'opérations de calcul, effectuées ou effectuables, portant
sur un nombre fini de signes donnés dans l'intuition.
Tandis que, d'autre part, le logicien le plus sourcilleux
ne peut accueillir qu'avec faveur le propos de constituer
une « théorie de la démonstration » qui soit elle-même
démonstrative.
Au reste, loin que la métamathématique inventât arbi­
trairement de nouveaux problèmes, c'est elle qui, au
contraire, était appelée par certains problèmes que
Hilbert avait rencontrés dès ses premières recherches
et, avec lui, tous les axiomaticiens, notamment l'éta­
blissement de la compatibilité et de l'indépendance des
axiomes d'un système. Ces problèmes, et ceux qui les
accompagnent (complétude, décidabilité, saturation, etc.),
ne sont pas proprement des problèmes mathématiques,
puisqu'ils portent, non sur les objets mathématiques
eux-mêmes, mais sur les propositions qui parlent de ces
objets. Comme ils sont essentiels à toute recherche axio"
matique, le besoin ne pouvait manquer de se faire sentir
de les hausser eux-mêmes au niveau de la science et de
66 L'AXIOMATIQUE

les traiter de façon rigoureuse et méthodique. Tel est


précisément le dessein de la métamathématique. Consi­
dérons par exemple le problème de la non-contradiction,
lequel, avec celui de la décidabilité, a tenu le plus de
place dans ces spéculations. On se rappelle commem
on le résolvait dans les premières axiomatiques : réali­
sation dans une théorie concrète dont la vérité fût attestée
par l'expérience - preuve qui demeure empirique et
qu'il n'est pas toujours possible d'administrer ; réduction
à une théorie abstraite dont la non-contradiction était
postulée - ce qui ne faisait que reculer la difficulté.
Mais qu'on transpose la question, et qu'au lieu de s'in­
terroger sur la contradiction ou la compatibilité des idées,
on s'interroge sur la possibilité ou l'impossibilité de cons­
truire, à 'partir des formules symboliques qui énoncent
les axiomes d'une théorie et en s'astreignant à un système
bien défini de règles, des expressions de telle ou telle
forme, par exemple de faire surgir un couple d'expressions
propositionnelles différant seulement en ceci, que l'une
reproduit l'autre en la faisant précéder du signe de la
négation. Si l'on peut démontrer cette possibilité ou cette
impossibilité, on aura par là même démontré la contra­
diction ou la non-contradiction de la théorie.

§ 20. LIMITE AUX DÉMONSTRATIONS DE NON-CONTRA­


DICTION. - Il y faut cependant une condition : quelles
que soient la complexité et l'insécurité de la théorie
mathématique étudiée et des formules symboliques où
elle s'exprime, la démonstration métamathématique qui
porte sur cette théorie devra elle-même, sous peine de
cercle vicieux ou de pétition de principe, ne faire usage
que d'enchaînements déductifs très simples et non contes­
tés, de manière à emporter irrésistiblement l'adhésion
LES AXIOMATIQUES FORMALISÉES 67

d'un esprit attentif. De même que la considération des


signes ramène à la représentation visuelle, de même la
démonstration sur ces signes en appelle à !'évidence
intellectuelle (quand ce ne serait que pour comprendre
le sens des règles, juger si elles sont correctement appli­
quées, etc.). Mais, qu'elle soit rationnelle ou sensible,
pareil retour à l'intuition n'est légitime que si l'on ne
dépasse pas des intui,tjons élémentaires et que personne
ne suspecte.
Si réduite que soit alors la marge laissée à l'appré­
ciation subjective pour juger de la validité d'une théorie,
un formalisme intransigeant ne s'estimera pas encore
pleinement satisfait. Ne pourrait-on s'arranger pour que
les procédés de la démonstration métamathématique se
trouvent en quelque manière intégrés dans la théorie
même dont elle démontre la non-contradiction, de manière
que la sécurité ainsi démontrée de la théorie rejaillisse
sur ces procédés ? On a espéré y parvenir grâce à l'ingé­
nieux procédé dit de l' « arithmétisation de la syntaxe »,
dû à Gode), et qui permet de formuler la syntaxe logique
de l'arithmétique à l'intérieur même de l'arithmétique.
Il consiste à établir une correspondance entre les symboles
par lesquels s'exprime la syntaxe de l'arithmétique, et
certains symboles propres à l'arithmétique elle-même,
de façon que toute expression de la langue syntaxique
se laisse traduire univoquement en une expression arith­
métique. Si, en outre, l'on est parvenu à établir cette
correspondance de manière telle que toute proposition
qui traduit ainsi une proposition syntaxique en langage
arithmétique soit elle-même démontrable dans l'arithmé­
tique, alors on aura exprimé la syntaxe de l'arithmétique
à l'intérieur de l'arithmétique.
Peut-on maintenant démontrer, dans cette langue syn-
68 L'AXIOMATIQUE

taxique, la non-contradiction de l'arithmétique ? L'un des


premiers résultats auxquels Gode! a été conduit par l' appli­
cation de son proéédé, a été justement de prouver l'impos­
sibilité d'une telle démonstration. Il a en effet établi,
en deux théorèmes fameux de métamathématique (1931),
premièrement qu'une arithmétique non contradictoire
ne pouvait constituer un système complet, et com­
porte nécessairement des énoncés indécidables, deu­
xièmement que l'affirmation de la non-contradiction
du système figure précisément parmi ces énoncés indé­
cidables.
Ce résultat apparemment négatif, obtenu par des
méthodes formelles strictes, et bientôt corroboré par
des résultats analogues sur des problèmes connexes, a
une grande portée. Il est plus qu'un simple épisode dans
l'histoire de la métamathématique. Celle-ci reprenait,
sous une forme neuve, le vieil idéal d'une démonstration
absolue, en visant à constituer un formalisme qui fût
susceptible de s'achever en se refermant, en quelque
sorte, sur lui-même. Un terme est mis maintenant à
cet espoir. Même dans la science formelle par excellence,
la mathématique axiomatisée, il faut se résigner à la
séparation, qu'on pensait avoir effacée, entre vérité et
démontrabilité. La première notion déborde la seconde.
Car puisque l'une des plus élémentaires des théories
mathématiques comporte déjà, non seulement des pro­
positions présentement indécidées, mais des proposi­
tions essentiellement indécidables (c'est-à-dire pour les­
quelles on peut établir que sont égalementindémontrables
l'énoncé p et l'énoncé contradictoire non-p) ; puisque,
d'autre part, le principe du tiers exclu, dont précisément
les formalistes maintiennent la validité contre leurs adver­
saires intuitionnistes, assure que de deux propositions
LES AXIOMATIQUl!S FORMALISÉES 69

contradictoires l'une est nécessairement vraie, même si


nous ne pouvons savoir laquelle : il faut bien conclure
qu'il y a, à l'intérieur d'une mathématique axiomatisée,
du vrai non prouvable. Déjà pour une langue formelle
aussi restreinte qu'est l'arithmétique, sa non-contradic­
tion ne pourra être démontrée que par un appel à des
moyens qui lui soient étr1,1ngers.
§ 2!. L'AXIOMATI��TION DE LA LOGIQUE. - · Des pro­
blèmes et des difficultés analogues à ceux que connaissait
la métamathématique se retrouvaient, dans le même
temps, sur le terrain de la logique, les deux ordres de
recherches étant d'ailleurs, à présent, intimement associés.
Lorsque l'axiomatique était encore à ses débuts, la condi­
tion de la logique pouvait apparaître, en raison de sa
situation initiale, comme privilégiée. Une théorie axio­
matisée retirait aux termes et aux postulats sur lesquels
elle s'édifiait leur signification et leur vérité usuelles,
mais elle faisait appel, pour cette édification, à des théories
antérieures, dont la vérité et le sens étaient présupposés.
Et au point de départ de ces théories préalables, anté­
rieure à toutes les autres, se trouvait la logique. De
celle-ci on pouvait sans doute affirmer qu'elle-même
s'axiomatisait, puisqu'elle se présentait désormais, depuis
Frege et notamment dans la grande synthèse de Russell
et Whitehead, comme un système déductif où étaient
expressément dégagés termes premiers et propositions
premières. Seulement ce n'était là encore, si l'on peut
dire, qu'une axiomatique concrète : les termes y conser­
vaient à peu près leur acception usuelle, simplement
précisée par les relations qu'énonçaient les postulats, et
ceux-ci étaient de vrais axiomes, à la fois propositions
premières et évidences intellectuelles. Le système avait
un sens plein et une vérité absolue, qui se propageaient,
L'AXIOMATIQUE

par les définitions et les démonstrations, aux termes


dérivés et aux théorèmes. En se proposant de fonder
l'arithmétique et, 'par son intermédiaire, l'édifice entier
des mathématiques, sur la logique, le « logicisme » de
Frege et de Russell visait donc à bien autre chose qu'à
simplement poursuivre le mouvement de recul vers les
principes : il pensait le mener à son terme, atteindre
le roc, le fondement ultime. Les termes premiers de
!'axiomatique péanienne demeuraient relativement indé­
terminés, comportant une pluralité d'interprétations ; les
propositions premières souffraient de la même indéter­
mination et, fonctions propositionnelles plutôt que propo­
sitions, elles ne faisaient ni ne pouvaient faire l'objet
d'une lllfuin.ation catégorique. En définissant ces termes,
essentiellement variables jusque-là, à l'aide des constantes
logiques, conçues comme autant d'essences intemporelles ;
en démontrant ces postulats, jusque-là étrangers au vrai
et au faux, à l'aide des principes logiques, conçus comme
autant d'axiomes s'imposant absolument à la pensée :
Russell prétendait doter les principes des mathématiques
et, partant, toutes les déductions subséquentes, d'un
sens absolu et d'une vérité absolue. La mathématique
cessait d'être cette science " où l'on ne sait jamais de quoi
on parle ni si ce qu'on dit est vrai >>, elle redevenait caté­
gorico-déductive à la manière de la logique, dont elle
tirait toute sa substance.
Mais le crépuscule des évidences n'allait pas tarder
à gagner à son tour la logique. Déjà le surgissement,
à l'occasion de la théorie des ensembles, d'antinomies
dont on s'apercevait que l'origine devait être cherchée
à son niveau, puis le désaccord profond qui avait éclaté,
dans leur discussion, sur la validité de tel ou tel de ses
principes, avaient commencé d'ébranler l'idée d'une légis-
LES AXIOMATIQUES FORMALISBES 71

lation logique absolue, unique et universelle. L'orienta­


tion nouvelle que certains logiciens, aux enviions de 1920,
commencent à donner à leuxs travaux, allait maintenant
désagréger la logique de l'intérieur. Il se passe poux elle
ce qui, quelques dizaines d'années auparavant, s'était
passé pour la géométrie. De même que celle-ci avait
cessé d'être unique, par l'apparition des géométries non
euclidiennes, puis d;être intuitive, par la mise en forme
axiomatique, de même la logique se pluxalise et s'axio­
matise. Il était inévitable que la logique, devenue déduc­
tive, se transformât elle aussi dans le sens d'une axioma­
tique abstraite. Les raisons qui invitaient à laisser de
côté, dans le développement d'un système, le sens intuitif
des termes, de peux qu'il ne se glisse inaperçu dans les
raisonnements ultérieurs, valaient pour la logique aussi
bien que pour toute autre discipline déductive : dans les
termes de la théorie il fallait ne voir rien de plus que le
support des relations énoncées dans les postulats. Les
propositions de la logique, ainsi vidées de leur sens pro­
prement logique - comme celles de la géométrie l'étaient
de leur sens proprement géométrique - deviennent donc
des formes pures : simples tautologies, comme l'entendra
Wittgenstein, c'est-à-dire énoncés qui ne disent stric­
tement rien sur le réel mais qui, pour cette raison, demeu­
rent valables quel que soit le contenu concret qu'on
y verse. Et cette interprétation formelle de la logique
favorise l'apparition de logiques non classiques, de même
que, par une action réCUITente, celles-ci viennent la
renforcer. Car si les principes ne sont que posés hypo­
thétiquement, rien n'interdit plus d'en poser d'autres,
de modifier celui-ci, de supprimer celui-là : on passe
de la logique aux logiques, qu'on construiia à volonté.
Et à son tour cette pluralité des logiques retire son pri-
72 L'AXIOMATIQUE

vilège à la logique classique, qui n'est plus qu'un système


parmi d'autres, comme eux simple architecture formelle
dont la validité ne dépend que de sa cohérence interne.
Seulement, l'analogie avec le cas de la géométrie cesse
en ce point essentiel, que la logique ne dispose plus,
elle, de sciences antérieures dont on puisse faire usage
pour la construire comme axiomatique formelle. Déjà,
à mesure qu'on remontait l'échelle des sciences, la diffi­
culté croissait de ne rien présupposer, dans le travail
d'axiomatisation, qui appartînt à la science en question ;
par exemple, au niveau de l'arithmétique, la pluralité
numérique. Avec la logique, la difficulté devient une
impossibilité absolue : il faut nécessairement une logique
pour régler, les opérations de l'axiomaticien. On peut
assurément veiller à ajuster la logique qu'on axiomatise
sur celle-là même dont on se sert pour l'axiomatiser,
à faire en sorte, autrement dit, que la logique opératoire
vienne s'appliquer sur la logique axiomatisée, comme
l'un de ses modèles possibles. Des questions embarras­
santes subsistent néanmoins. D'abord, est-on sûr de
pouvoir ménager entre les deux une correspondance
complète ? Déjà les premiers artisans de la logique sym­
bolique n'avaient pas manqué de remarquer que certaines
règles de la déduction formelle ne pouvaient être elles­
mêmes incluses dans le formalisme : par exemple, la
permission de remplacer, dans une formule du calcul,
les variables par des constantes individuelles, permission
sans laquelle la formule demeurerait sans usage, serait
elle-même nécessairement présupposée dans l'usage de
toute formule symbolique qui prétendrait l'exprimer. De
sorte qu'il fallait nettement distinguer entre les axiomes
et les règles, entre les énoncés composant le calcul et
les énoncés réglant Je calcul, ces derniers dominant, en
LES AXIOMATIQUES FORMALISÉES 73

quelque sorte, le calcul lui-même et lui demeurant exté­


rieurs. Pareille distinction va naturellement s'imposer
dans toute tentative pour axiomatiser la logique. Ce qui
signifie qu'il est impossible de mener jusqu'à un terme
final l'œuvre d'axiomatisation, la réduction de l'intuitif
par sa résorption dans le logique : toujours il subsiste
quelque chose d'antérieur, un intuitif préalable. Car si
les propositions duc calcul logique peuvent, et même
doivent, être regardées comme purement formelles, au
contraire les propositions sur le calcul ne peuvent, elles,
être vidées de leur signification et doivent nécelisaire­
ment être entendues dans leur sens intuitif. D'autre
part, la multiplication des logiques ne simplifie pas les
choses. Avec une logique censée unique et absolue, la
correspondance entre sa forme axiomatisée et son usage
opératoire, demeurât-elle partielle, s'établissait du moins
comme d'elle-même. Il ne peut plus en être ainsi avec
des logiques construites ad libitum : leur multiplicité
et leur diversité leur interdisent de se rapporter également
à notre logique opératoire, dont on aurait peine à admettre
qu'elle fût semblablement malléable.

§ 22. LA MÉTALOGIQUE. - Ainsi l'axiomatisation de


la logique contraint celle-ci au dédoublement. Non seule­
ment à ce dédoublement propre à toute axiomatique,
qui permet d'en faire une lecture abstraite ou une lecture
concrète, mais, en outre, à celui qu'exige l'antériorité
de l'activité constructive par rapport à toute construction
formelle. Toute axiomatique formelle se trouve en effet
bordée, de chaque côté, par un domaine intuitif : au­
dessous, par les interprétations concrètes qu'on peut en
donner, les modèles, dont l'un lui a généralement servi
d'assise ; au-dessus, par les sciences qui lui sont anté-
74 L'AXIOMATIQUE

rieures, et qui interviennent, dans son édification, avec


leur vérité catégorique et leur signification intuitive. Or,
la situation de la' Iogique à une extrémité de l'échelle
des sciences ne lui permet pas de se suspendre à une
science préalablement constituée. Si !'on veut néanmoins
exprimer le savoir implicitement utilisé dans le travail
d'axiomatisation de la logique, ce n'est pas à l'intérieur
de la logique qu'on pourra le faire, mais dans une dis­
cipline nouvelle qui prendrait pour objet les formules de
la logique axiomatisée et les règles de leur maniement. La
métalogique joue ainsi, par rapport à la logique, le même
rôle que la métamathématique par rapport à la mathé­
matique. Il serait sans doute exagéré de dire qu'elle est
née de l'axioinatisation de la logique : en un sens, tous les
logiciens avaient, à quelque degré, fait déjà de la métalo­
gique, mais ils en faisaient sans le savoir. L'axiomatisation
a obligé d'en prendre conscience, et de la distinguer
expressément de la logique à laquelle elle est attachée
comme à son objet. Au calcul formel, langue objective,
vient ainsi se superposer une métalangue, qui comprend
notamment les règles de syntaxe du calcul formel, et
les règles sémantiques pour son interprétation concrète.
Naturellement, rien n'empêche maintenant de prendre
à son tour la métalangue comme objet d'étude, d'en for­
muler la syntaxe, puis d'organiser celle-ci en une théorie
déductive, qu'on pourra axiomatiser, symboliser, forma­
liser. Seulement, on usera par là même d'une nouvelle
métalangue ou, si lon préfère, on créera un objet pour une
nouvelle métalogique. Et lon peut ainsi, du moins en théo­
rie, continuer indéfiniment ces étagements, le mot « indé­
finiment » marquant l'impossibilité de tracer une limite à
la régression formalisatrice, et d'éliminer, au point de dé­
part de l'élaboration axiomatique, toute trace d'intuition.
CHAPITRE IV

LA MÉTHODE AXIOMATIQUE
DANS LA SCIENCE

§ 23. AVANTAGES DE LA MÉTHODE AXIOMATIQUE, - A


ses commencements, la mise en forme axiomatique d'une
théorie déductive pouvait sembler d'un intérêt limité.
Parmi les mathématiciens eux-mêmes, beaucoup n'y
voyaient guère plus qu'un procédé élégant d'exposition,
d'un raffinement assez superflu, une sorte de jeu intellec­
tuel apte à satisfaire des esprits excessivement scrupuleux
quant à la rigueur logique, mais en marge du travail
scientifique vraiment productif. Par son caractère déli­
bérément formel, l'axiomatique ne s'interdisait-elle pas,
en effet, d'enrichir d'aucune substance nouvelle le contenu
de notre connaissance ? Et son utilité comme méthode
demeurait douteuse, non seulement pour les applications
pratiques, mais même à l'intérieur de la science pure.
L'histoire de la science, cependant, montre surabondam­
ment que ce sont souvent les recherches initialement
les plus désintéressées qui se révèlent finalement les plus
fécondes. Après tout, un esprit sceptique n'eût-il pas
produit, avec autant d'apparence, des objections fort
semblables lorsque les Grecs, mettant en forme déduc-
L'AXIOMATIQUE

tive un corps de vérités empiriques, constituèrent la


mathématique comme science rationnelle, engageant ainsi
l'humanité dans r ère scientifique ?
A la réflexion, les avantages de la méthode axiomatique
sont manifestes. Elle est d'abord un précieux instrument
d'abstraction et d'analyse. Le passage d'une théorie
concrète à la même théorie axiomatisée, puis formalisée,
renouvelle, en le prolongeant, le travail d'abstraction
qui conduit, par exemple, du nombre concret, tas de
pommes ou de cailloux, au nombre arithmétique, puis
de l'arithmétique à l'algèbre, avec le remplacement des
termes individuels par des variables dont les rapports
seuls sont déterminés, enfin de l'algèbre classique à l'al­
gèbre moderne, où non seulement les objets, mais encore
les opérations effectuées sur ces objets deviennent à leur
tour concrètement indéterminées, n'étant fixées que par
quelques propriétés fondamentales très abstraites. D'autre
part, avant le traitement axiomatique, les notions fon­
damentales d'une théorie demeurent souvent encore
confuses, elles ont des compréhensions à la fois trop riches
et insuffisamment explicitées : rien ne nous garantit alors
que ces divers éléments resteront toujours compatibles,
rien ne nous prémunit contre le danger de glisser incons­
ciemment, dans nos raisonnements, de l'un à l'autre.
En obligeant à isoler certaines propriétés expressément
énoncées dans les axiomes, et à n'utiliser qu'elles ou
celles qu'on en aura déduites, la méthode axiomatique
poursuit l'analyse des notions premières.
Un progrès dans l'abstraction va toujours de pair avec
un progrès dans la généralité : en laissant tomber cer­
taines des déterminations dissociées par l'analyse, la
réduction de la compréhension lève des restrictions et
assure un élargissement de l'extension. Généraliser, dit
LA MÉTHODE AXIOMATIQUE DANS LA SCIENCE 77

Russell, c'est transformer une constante en une vaiiable :


tel est précisément le travail de l'axiomaticien lorsque à
la droite, la congruence, ... , il substitue les x, y, ..., qni
satisfont aux relations qu'énoncent les postulats. Ainsi,
quand on écarte les significations intuitives, toujours
spéciales, on ne se rend pas seulement capable de penser
d'une manière plus dépouillée la théorie initiale, on forge
du même coup un instrument intellectuel plurivalent, uti­
lisable pour toutes les théories isomorphes à la première.
De même qu'une fonction propositionnelle est, comme
on l'a dit, un « moule à propositions », de même une théo­
rie axiomatisée devient µne sorte de « fonction théo­
rique », un moule à théories concrètes. Le défaut d'univo­
cité, loin de nuiie aux définitions pai postulats, fait au
contraire leur intérêt. L'indétermination d'une structure
formelle n'est pas indigence, du moment qu'elle n'est pas
quelconque, mais réglée pai des conditions très précises.
La pluralité des possibles, dans des funites exactement
tracées, représente au contraire. une richesse virtuelle.
Ainsi obtient-on, avec l'axiomatique, une importante
économie de pensée : on . rassemble plusieurs théories
en une seule, on pense le multiple dans l'un.
Mais on gagne beaucoup aussi pour le savoir lui-même.
Premièrement dans son organisation d'ensemble. Comme
l'anatomie comparée, guidée pai le principe de l'identité
de plan, discerne sous leur pittoresque variété les organes
homologues, de même l'axiomatique, en décelant les
analogies formelles, révèle des correspondances insoup­
çonnées entre divers domaines d'une même science, et
même des parentés entre des sciences qui semblaient
étrangères. En dégageant la structure iwoariante commune
à des théories apparemment hétérogènes, elle permet
de les dominer par la pensée et d'embrasser du regard,
L'AXIOMATIQUE

en une vue plus synthétique, de vastes paysages intel­


lectuels qu'on ne connaissait encore que par fragments.
A quoi les esprits plus attentifs à l'accroissement quan­
titatif des connaissances qu'à leur organisation harmo­
nieuse trouveront aussi, finalement, leur profit. Car
cette organisation rend sensibles des lacunes, que l'ana­
logie invite à combler. Chaque théorie profite de celles
qu'on lui sait maintenant apparentées. On transfère ici,
où rien d'intuitif ne les suggérait, les résultats acquis
ailleurs. La rigueur de la méthode d'exposition conduit
ainsi, en fin de compte, à sa fécondité pour la découverte.
A ces avantages qu'offrent déjà, à quelque degré,
les premières axiomatiques, viennent naturellement se
combine,r, dans les axiomatiques formalisées, ceux de
tout calcul symbolique : sûreté, objectivité. Le caractère
aveugle et quasi, mécanique de ses démarches n'est pas
son moindre intérêt : il permet de les faire exécuter par
une machine, et de réserver ainsi l'esprit pour les opéra­
tions du niveau supérieur. Par la symbolisation et la
formalisation des théories, et à la faveur des isomor­
phismes ainsi révélés, les grandes calculatrices améri­
caines sont en train de devenir, sinon de vraies « machines
à penser », du moins des auxiliaires scientifiques dont
les aptitudes dépassent très largement l'exécution des
opérations ou problèmes purement numériques. Et parmi
les problèmes non numériques qu'elles sont aptes à
résoudre figurent précisément les problèmes de décision
concernant les axiomatiques formalisées. Ces usages sont
encore nouveaux et leurs développements imprévisibles,
mais on conçoit que déjà, sans l'aide des machines et
pour l'esprit réduit à ses seules ressources, la symboli­
sation et la formalisation portent l'abstraction axioma­
tique, si l'on peut dire, à la seconde puissance.
LA MÉTHODE AXIOMATIQUE DANS LA SCIENCE 79

§ 24. L'AXIOMATISATION DES MATHÉMATIQUES. Il -

serait difficile de mesurer exactement la part qui revient


à la méthode axiomatique dans l'essor de la mathéma­
tique contemporaine. Plutôt que d'une causalité nette­
ment orientée, sans doute faudrait-il souvent parler d'ac­
tions récurrentes ou conjuguées. La théorie des groupes,
par exemple, dont on a pu dire qu'elle est la mathéma­
tique dépouillée de ,;;a substance et réduite à sa pure
forme, est née avant elle et s'est d'abord développée
de façon indépendante ; mais l'esprit dont elle s'inspire
est si conforme à celui de l'axiomatique, et les problèmes
souvent si voisins, que les deux ordres de recherches
se trouvent aujourd'hui àssociés de façon tout à fait
intime (1). Justement parce qu'elle n'est pas une inven­
tion isolée et localisée, surgie accidentellement, parce
qu'elle prend appui sur les tendances mêmes qui carac­
térisent l'esprit mathématique européen et qui n'ont fait
que s'exaspérer depuis un siècle, la méthode axiomatique
se laisse mal dissocier. Les traits qu'elle accuse sont déjà
aisément reconnaissables dans la pensée mathématique
classique : abstraction et généralisation croissantes, refou­
lement de l'intuition par la logique, subordination du
contenu à la structure, établissement de correspondances
unificatrices, etc. Il n'en reste pas moins que, pour avoir
« appris aux mathématiciens à penser axiomatiquement '"

(I) Cf. G. JUVET, La structure des nouvelles thlories physiques,


p. 169 : « Toute géométrie cohérente est la représentation d'un
certain groupe ; or toute géométrie repose aussi sur un système
d'axiomes, donc toute axiomatique est aussi, d'un certain point
de vue, la représentation d'un certain groupe ; c'est le groupe des
opérations qui sont définies par les axiomes et qui agissent sur les
objets dont traitent ces axiomes. » Cf., du même auteur, L'axio­
matique et la th4orie des groupes, Congrès intern. de Phil. scientifique,
1935, vol. VI.
So L'AXIOMATIQUE

Hilbert a profondément modifié le " style mathéma­


tique », là même où la méthode axiomatique n'est pas
systématiquement employée (I ).
Elle l'est de plus en plus. Toutes les théories mathé­
matiques, depuis l'arithmétique et la théorie des ensembles
jusqu'au calcul des probabilités, ont aujourd'hui été
axiomatisées, et souvent de multiples façons. En France,
le grand traité publié progressivement sous le pseudonyme
générique de N. Bourbaki a entrepris d'exposer selon
cette méthode l'ensemble des mathématiques. On saisit
bien, sur le cas d'une théorie encore assez proche de ses
origines concrètes comme est celle des probabilités,
comment l'axiomatisation débarrasse la science des pro­
blèmes concernant l'essence des entités dont elle traite,
problènles dont naguère une science rationnelle ne croyait
pas pouvoir s'affranchir, La partie la plus pénible d'un
traité des probabilités était souvent l'introduction, où
l'auteur se jugeait tenu de préciser ce qu'était cette notion
dont il entendait faire la science. Il se trouvait alors pris
dans ce dilemme : ou bien nous renvoyer à l'intuition
en parlant de cartes, de dés, de sous, de boules ; ou
bien donner une définition abstraite dont il pouvait bien
masquer, mais non supprimer la circularité : la proba­
bilité, rapport du nombre des cas favorables à celui des
cas possibles, pourvu que ceux-ci soient également pro­

bables. Cette difficulté notoire illustre à merveille ce qu'a


d'incommode et de transitoire la phase de la déduction
concrète, où l'on doit et ne peut justifier les principes.
Les choses étaient claires dans la phase empirique et

(I) Cf. J. DIBUDONNB, Da'Vid Hilbert, dans LB LIONNAIS, Les


grands courants de la pensée mathématique, p. 297 ; C. CmwALLEY,
Les variations du style mathématique, Rev. de métaph., 1935,
p. 375-384,
LA MÉTHODE AXIOMATIQUE DANS LA SCIENCE 8I

inductive : en nous laissant guider par notre sentiment


intuitif des probabilités, nous voyons bien, par exemple,
qu'il n'y a pas de raison pour que pile l'emporte plutôt
que face, et nous arrivons bientôt à établir les deux
lois, que l'expérience vérifiera, des probabilités totales
et des probabilités composées. Et cela redeviendra clair
avec la phase axiomatique, celle de la déduction abstraite :
les deux lois seront maintenant posées comme des prin­
cipes, lesquels donneront de la probabilité une définition
implicite : la probabilité, c'est simplement la « chose »
qui est telle que se vérifient sur elle les deux principes.
Cette purification conceptuelle initiale n'est encore
que le moindre bienfait de la méthode. L'analyse axio­
matique, on l'a vu, dégage les structures des théories
particulières déjà constituées, et révèle ainsi les analogies
formelles entre des théories souvent fort éloignées par
leur contenu et, pour cette raison, demeurées jusque-là
indépendantes. C'est le cas, par exemple, pour la théorie
de la mesure et le calcul des probabilités. De même,
on découvre des structures topologiques dans des en­
sembles d'éléments qui ne sont plus des points, mais
des fonctions, ou même des éléments essentiellement
discontinus comme les nombres entiers. La théorie des
espaces abstraits, ou topologie générale, due à M. Fréchet,
est ainsi l'un des plus beaux fruits de la méthode axio­
matique. Des théories mathématiques se trouvent éga­
lement mises en correspondance avec des théories extra­
mathématiques, et notamment des théories logiques :
le calcul des probabilités avec certaines logiques pluri­
valentes, la topologie avec certains calculs de logique
modale. Éclairées d'un jour nouveau par un isomorphisme,
d'anciennes théories peuvent recevoir des développements
inattendus. La similitude des fonctions conduit aussi
82 L'AXIOMATIQUE

à créer, pour une théorie, des notions abstraites que rien


ne pouvait suggérer tant qu'on la tenait assujettie à son
interprétation primitive, et ainsi naissent de nouveaux
êttes mathématiques.
Ce ne sont pas seulement les théories particulières
qui profitent du ttaitement axiomatique. La physionomie
de l'ensemble des mathématiques s'en ttouve transformée.
En raison des parentés insoupçonnées qui soudain s'y
révèlent, l'univers mathématique est redisttibué. L'ordre
traditionnel (I), qui répartissait les disciplines mathémati­
ques selon les objets étudiés (arithmétique, algèbre, ana­
lyse infinitésimale, géométtie), paraît aujourd'hui aussi
superficiel que celui des anciennes classifications zoolo­
giques, groupant les animaux selon leurs ressemblances
extérieures (aquatiques, terrestres, aériens) au lieu de
se fonder sur la similitude des structures. On coordonne
maintenant des théories qui traitent d'objets très dif­
férents, mais doués de propriétés formelles analogues :
la théorie des nombres premiers voisine avec celle des
courbes algébriques, la géométtie euclidienne avec les
équations intégrales symétriques. Et la subordination se
fonde sur la hiérarchie des structures, allant des plus
simples et des plus générales aux plus complexes et aux
plus spéciales. D'abord quelques structures maîtresses,
d'un caractère très large : structures algébriques, struc­
tures d'ordre, structures topologiques. Puis des struc­
tures déjà plus complexes et différenciées, où se combi­
nent organiquement deux ou plusieurs de ces sttuctures

(I) La fin de cet alinéa est directement inspirée de : N. BOURBAKI,


L'architecture des mathJmatiques, dans LB LIONNAIS, ouv. cité, p. 43-
44; J. DIBUDONNÉ, L'axiomatique dans les mathlmatiques modernes,
Congrès lntem. de Phil. des Sciences, r949, vol. III, p. 48 ; C. CHll­
VALLBY, arr. cit., p. 383-4.
LA MÉTHODE AXIOMATIQUE DANS LA SCIENCE 83

maîtresses : par exemple, l'algèbre topologique. Ensuite


seulement des théories plus spéciales, où les éléments
commencent à prendre une individualité plus marquée :
c'est à ce niveau qu'on retrouve la plupart des théories
de la mathématique classique. Seulement, au lieu de
demeurer indépendantes et quasi isolées, elles apparaissent
maintenant comme déterminées par des entrecroisements
divers de quelques théories plus générales. Par exemple,
l'ensemble des nombres réels peut être considéré comme
un corps, ou comme un ensemble ordonné, ou comme
un espace topologique, etc. : de sorte que les propriétés
des nombres réels sont, pour une part, celles qu'on peut
lire dans les théorèmes qui leur sont applicables de
chacune des théories correspondantes, et pour une autre
part celles qui résultent de la validité simultanée de ces
diverses théories ou de plusieurs d'entre elles.

§ 25. L'AXIOMATISATION DANS LES AUTRES SCIENCES. -


Le traitement axiomatique n'a pas seulement été appliqué
aux mathématiques, il a débordé de part et d'autre.
On ne s'étonnera pas qu'une méthode qui se propose
de supplanter l'intuition par la logique ait trouvé son
terrain d'élection dans la logique même. Cette science
en fait aujourd'hui un emploi régulier et systématique.
Au contraire, son usage diminue à mesure qu'on descend
l'échelle des sciences, qu'on passe de la mécanique aux
autres parties de la physique, et de là aux autres
sciences de la nature. En fait, elle n'a guère dépassé
encore le domaine de la physique. Les essais qu'on en
a tentés dans les sciences ultérieures, comme Woodger
l'a fait en biologie, demeurent sporadiques, et ont sur­
tout un intérêt de curiosité. Non qu'aucune science
répugne par nature à son emploi. Mais celui-ci, pour
L'AXIOMATIQUE

être fructueux, ne doit venir qu'à son heure, et lorsque


la science intéresséi: .est parvenue à un certain degré de
maturité. Il y a comme une loi du développement des
sciences, qui les fait passer, dans un ordre irréversible
et chacune à son tour selon le rang qu'elle occupe dans
la hiérarchie, par quatre étapes successives : descriptive,
inductive, déductive, axiomatique. Une axiomatique reste
assez vaine si elle ne se construit pas sur une théorie
déductive préalable, laquelle n'a de valeur scientifique
que si elle organise un vaste ensemble de lois acquises
inductivement, à la suite d'une longue exploration des
phénomènes. Inductive aux xvn• et xv111• siècles, ayant
ouvert au xxx• l'ère des grandes théories déductives, la
physique' est' aujourd'hui parvenue au point où le trai­
tement axiomatique lui devient assez largement applicable.
Ce ne sont pas toujours ses parties les plus anciennes
qui ont le plus bénéficié de ce traitement. Certains traits
des théories nouvelles - lesquelles, bien entendu, pren­
nent appui sur tout l'acquis antérieur, même quand elles
le corrigent - les y prédestinaient, et pas seulement
le fait qu'elles sont nées en la saison même où fleurissait
l'axiomatique. Premièrement, leur caractère hautement
abstrait et formel, qui résulte inévitablement, entre autres
raisons, de ce qu'elles ont cessé d'être à l'échelle de notre
intuition. Une physique de l'immense et une physique
de l'infime déconcertent notre pouvoir de représenta­
tion concrète. La courbure de l'espace-temps, le. spin de
l'électron, n'ont plus qu'une valeur très faiblement ana­
logique ; encore cette lointaine allusion à l'image s'éva­
nouit-elle totalement avec le symbolisme mathématique,
qui seul donne aux théories leur expression exacte. De
plus, certaines particularités essentielles à la nouvelle
physique favorisent ou même imposent l'usage de la
LA MÉTHODE AXIOMATIQUE DANS LA SCIENCE 85

méthode axiomatique. Comme l'explique J.-L. Destou­


ches, « une physique dans laquelle toutes les mesures
simultanées ne sont pas possibles ne peut être une phy­
sique des propriétés intrinsèques et doit se borner à
être une physique de relations » (1). Une telle physique
est nécessairement structurale. Elle commande expressé­
ment la subordination des termes aux relations, si carac­
téristique de l'ordonnance axiomatique.
Si l'usage n'est pas encore très répandu d'exposer
axiomatiquement le contenu de la physique classique,
ce n'est pas que la chose présente des difficultés spé­
ciales, du moins pour les parties déjà systématisées.
L'axiomatique est l'achèvement de la théorie déductive,
ce qui veut dire aussi bien que toute mise en forme déduc­
tive engage déjà dans la voie de l'axiomatique. L'habi­
tude de doubler le langage verbal par le symbolisme mathé­
matique a depuis longtemps accoutumé les physiciens
à distinguer, non tant entre théories à images et théories
abstraites, qu'entre deux aspects, l'un concret, l'autre
symbolique, d'une même théorie : les images n'étant
guère, selon la comparaison de Poincaré, que des vête­
ments soumis au caprice de la mode, tandis que la vraie
théorie, celle qui demeure, c'est le système d'équations,
c'est-à-dire de rapports. De même, ils n'ont pas manqué
de remarquer les sinùlitudes formelles entre des équa­
tions ou des systèmes d'équations appartenant à des
chapitres de physique concrètement différents, et régis­
sant, par exemple, les uns des phénomènes mécaniques, les
autres des phénomènes électro-magnétiques : les iso­
morphismes leur sont donc familiers. Mais déjà dans
l'organisation conceptuelle que suppose l'établissement

(I) Essai sur la forme générale des théories physiques, p. 102.


86 L'AXIOMATIQUE

des lois, le travail d'abstraction prépare et appelle les


axiomatiques ultérieures. Si la physique est une science
du concret en ce séns qu'elle pone sur le réel, du moins
les termes entre lesquels elle établit ces relations qu' énon­
cent les lois sont-ils tout autres choses que des objets
concrets. La masse, la force, le potentiel, la résistance,
sont des entités abstraites ; suggérées assurément, comme
leur nom le rappelle, par des images, mais dont le sens
proprement scientifique est fixé uniquement par les
relations qu'elles soutiennent entre elles et avec d'autres
de même nature (1). Les notions intuitives ont servi,
à l'origine, pour établir les lois, mais une fois construit
le réseau des lois, la perspective est renversée : c'est
l'ensemble des principes de la mécanique classique, de
la thermo-dynamique, de l'optique, qui donne, des
notions fondamentales de chacune de ces théories, une
« définition déguisée ». Pour écarter définitivement ces

significations intuitives adventices et importunes, pour


exposer dans sa pureté intellectuelle le système des rela­
tions, nulle méthode ne saurait être plus efficace que
la méthode axiomatique.

§ 26. LIMITES DE LA MÉTHODE AXIOMATIQUE. - Les


avantages de cette méthode ne doivent. pas, cependant,
en dissimuler les limites. N'oublions pas, d'abord, qu'elle
ne représente qu'une des faces de la science, et que même
le logicien et le mathématicien ne se désintéressent nul­
lement de la vérité matérielle de leurs propositions.
L'arithméticien peut bien feindre de la négliger : il n'en
continue pas moins d'accueillir, quitte à les situer à

(1) Cf. J. ULLMo, Physique et axiomatique, Rev. de métaph.,


1949, p. 126-138.
LA MÉTHODE AXIOMATIQUE DANS LA SCIENCE 87

un niveau inférieur, nombre de « théorèmes empiriques •


qui sont de vraies lois inductives. Mais là même où
l'on procède axiomatiquement, on ne saurait pousser la
méthode jusqu'au terme où elle vise. Elle se propose
de pourchasser l'intuition pour lui substituer, non pas
même le raisonnement, mais un calcul, un maniement
réglé et aveugle de symboles. En réalité, le formalisme
ne peut fonctionner S'ans s'alimenter, de part et d'antre,
à l'intuition.
D'abord à l'intuition concrète qui le soutient. Ce n'est
que dans les livres qu'une axiomatique commence avec
les axiomes : dans l'esprit de l'axiomaticien, elle y
aboutit. Elle présuppose la déduction matérielle qu'elle
met en forme, et celle-ci à son tour a exigé un long travail
inductif préalable pour réunir les matériaux qu'elle orga­
nise. Sur ces bases, le vrai travail de 1' axiomaticien, c'est
de découvrir les axiomes : non pas, donc, de déduire
les conséquences de principes donnés, mais au contraire,
donné un ensemble de propositions, de trouver un sys­
tème minimal de principes d'où ellès se puissent déduire.
A l'analyse inductive qui, des faits, remonte aux lois,
succède l'analyse axiomatique qui, poursuivant l'œuvre
de systématisation déductive, remonte des lois aux
axiomes. Une fois ceux-ci traduits en symboles, avec
leurs règles de fonctionnement, le fonnaliste pourra
oublier les significations intuitives initiales. Elles n'en
ont pas moins commandé le dessin de sa construction
et seules, maintenant encore, elles en font comprendre
les lignes maîtresses et les contours et elles en assurent
l'unité ; unité organique, non simple juxtaposition acci­
dentelle d'axiomes. Le défaut d'une présentation axio­
matique abrupte, quand elle touche des esprits non
préparés, est précisément dans cette impression irrésis-
88 L'AXIOMATIQUE

tible d'arbitraire et de vacuité. Une axiomatique n'offre


guère d'intérêt pour qui n'a pas antérieurement assimilé
la masse de connais'sànces concrètes qu'elle ordonne en
les schématisant. On ne construit pas une axiomatique
par simple jeu, et les instruments intellectuels sont faits,
eux aussi, pour qu'on s'en serve. Même le pur théoricien
qui laisse à d'autres l'usage de l'outil n'en est pas moins
astreint, pour sa part, à la considération d'un modèle :
à savoir, le modèle symbolique lui-même.
Une autre limite est tracée à l'usage de la méthode
axiomatique par un théorème paradoxal de Skolem. A
tout système qui dépasse un certain niveau assez élémen­
taire et qui COJllPOrte un modèle dans un domaine quel­
conque, il est possible d'assigner aussi un modèle dans
le domaine des nombres naturels. Or, l'ensemble des
nombres naturels constitue un infini dénombrable, ce
qui est la plus faible puissance des ensembles infinis (I).
Il résulte donc de ce théorème que le traitement axioma­
tique fait évanouir, en quelque sorte, toutes les puissances
supérieures. Le continu, par exemple, ne peut pas être
conçu axiomatiquement dans sa spécificité structurale,
puisque toute axiomatique qu'on en donnera comportera
un modèle dénombrable. Des résultats obtenus ultérieu­
rement par von Neumann, montrant que la puissance

(1) Rappelons que deux ensembles sont dits avoir même puissance
lorsqu,on peut établir entre leurs éléments une -correspondance
hi-univoque (c;est-àMdire qu'à tout élément de l'un correspond un
et un seul élément de l'autre, et réciproquement) ; que, pour des
ensembles finis, avoir même puissance se ramène à avoir même
nombrs d'éléments ; que, pour les ensembles infinis, la plus faible
puissance est celle du dJnombrable (la suite indêfinie des nombres
naturels) ; que la puissance du continu (celle, par exemple, des
points d'une ligne, -ou de l'ensemble des nombres réels} est supérieure
à celle du dénombrable; enfin, qu'on peut toujours construire un
ensemble dont la puissance surpasse ceUe d'un -ensemble quelconque.
LA MÉTHODE AXIOMATIQUE DANS LA SCIENCE 89

d'un ensemble est relative à l'axiomatique utilisée, vont


dans le même sens. C'était un avantage de la méthode
axiomatique que de réunir, par l'identité de leur structure,
une pluralité de systèmes isomorphes. Si, maintenant,
les systèmes qu'elle réunit peuvent n'être pas isomorphes,
c'est donc qu'elle laisse échapper certaines particularités
des structures et qu'elle ne suffit plus à différencier
celles-ci. Pour les distinguer, un recours à l'intuition
sera nécessaire.
Si l'intuition concrète la borde par en bas, l'axioma­
tique demeure également en contact, par le haut, avec
une intuition intellectuelle qu'elle peut bien repousser
toujours plus loin, mais non point supprimer. De la
théorie l'intuition se réfugie dans la métathéorie, puis
de celle-ci, réduite à son tour à un système formel, dans
la méta-métathéorie, et ainsi sans fin : toujours le manie­
ment du symbolisme exige un survol de l'esprit. Les
théorèmes de Gode! ont rendu la chose manifeste aux
formalistes eux-mêmes. Ils jouent ici un rôle qu'on a
pu comparer à celui des relations d'incertitude de Heisen­
berg en physique quantique : de même que l'interven­
tion de l'activité expérimentale dans le contenu de l'obser­
vation ne se laisse pas indéfiniment exténuer, ainsi en
va-t-il pour l'intervention de l'activité mentale dans les
axiomatiques symbolisées et formalisées. Qu'on s'en
réjouisse ou qu'on s'en afflige, il n'est pas possible d'éli­
miner le sujet. D'où la réaction de l'intuitionnisme : « Nous
n'acceptons pas que le chemin de la science mène à
l'élimination de l'esprit (1). • Même avec des systèmes
assez rudimentaires pour que n'y jouent pas encore les

(1) A. HBYTING, dans F. GoNSBTH, Philosophie mathhnatique,


1939, p. 75.
L'AXIOMATIQUE

interdictions de Gode!, il est clair que l'aperception d'une


correspondance analogique entre l'interprétation objec­
tive et l'interprétation syntaxique des mêmes formules
requiert, tout comme l'intelligence d'un calembour, une
initiative spirituelle, et que, plus généralement, une cer­
taine constellation de signes, noir sur blanc, ne deviendra,
par exemple, une démonstration de non-contradiction
que pour un esprit qui sache la lire comme telle. Le
bienfait de la méthode axiomatique n'est pas d'exclure
l'intuition, mais de la contenir et de la refouler sur le
terrain étroit où elle est irremplaçable. Il y a avantage
à substituer l'outil à l'organe, ensuite la machine à l'outil,
puis à doter la machine d'appareils d'auto-régulation :
si perfectionriée qu'on l'imagine, son simple fonction­
nement - pour ne pas parler de sa construction ni de
son utilisation -demandera toujours un contrôle humain,
ne dispensera jamais de quelques interventions exté­
rieures, fussent-elles de plus en plus minimes et espacées.
Tout comme une machine, un mécanisme intellectuel
ne serait vraiment sûr que si l'on pouvait avoir la cer­
titide absolue qu'il est sans défauts, qu'il ne risque ni
panne ni affolement, qu'en aucune circonstance ne sur­
gira une ambiguïté quelconque sur la façon d'appliquer
les règles, ou que jamais nous ne nous trouverons lancés
dans une alternance indéfinie d'affirmations et de néga­
tions rappelant les antinomies cantoriennes. Sans doute
est-il plus juste de demander à l'intuition et au forma­
lisme de se contrôler mutuellement : le formalisme garan­
tissant contre les erreurs d'une intuition intempérante,
mais à la condition d'être lui-même soumis à la surveil­
lance d'une intuition réduite.
Au reste, personne n'a sérieusement contesté le rôle
que conserve l'intuition dans la découverte. Quelle que
LA MÉTHODE AXIOMATIQUE DANS LA SCIENCE 91

soit la fécondité d'une méthode, son office est surtout


de consolidation et, si l'on veut, de prolongement, mais
sur un terrain préalablement fixé. Elle met en ordre
l'acquis et, ce faisant, comble les lacunes et exploite
les percées, mais elle n'inaugure rien d'essentiellement
neuf. Les découvertes bouleversantes sont l'œuvre du
génie qui bouscule les méthodes. Trouver, prouver :
l'un n'est pas moins,indispensable que l'autre à la science,
qui requiert l'esprit d'aventure autant que l'esprit de
rigueur. De ce point de vue encore, intuition et forma­
lisme se complètent, selon la diversité des esprits et les
oscillations de l'histoire. Un auteur peu suspect de
tiédeur pour l'axiomatique en convient expressément :
cc Aux périodes d'expansion, lorsque des notions nouvelles
sont introduites, il est souvent fort difficile de délimiter
exactement les conditions de leur emploi, et pour tout
dire, on ne peut raisonnablement le faire qu'une fois
acquise une assez longue pratique de ces notions, ce qui
nécessite une période de défrichement plus ou moins
étendue, pendant laquelle dominent l'incertitude et la
controverse. Passé l'âge héroïque des pionniers, la géné­
ration suivante peut alors codifier leur œuvre, en élaguer
le superflu, en asseoir les bases, en un mot remettre
l'édifice en ordre : à ce moment règne de nouveau sans
partage la méthode axiomatique, jusqu'au prochain bou­
leversement qu'apportera quelque idée nouvelle (1). »

(1) J. DIEUDONNÉ, L'axiomatique dans les mathlmatiques modernes,


recueil cité, p. 47-48.
CHAPITRE V

PORTÉE PHILOSOPHIQUE
DE L'AXIOMATIQUE

§ 27•• PHILOSOPHIE DES MATHÉMATIQUES. - La cons­


titution et le développement de la méthode axiomatique
n'intéressent pas seulement le travail scientifique, ils
se projettent aussi sur des problèmes philosophiques
dont la portée va s'élargissant : philosophie des mathé­
matiques, philosophie de la science, philosophie de la
connaissance.
En premier lieu, l'axiomatique ouvre l'une des voies
possibles pour résoudre le problème qui a dominé, depuis
le début de notre siècle, toute la philosophie mathéma­
tique, celui du fondement même de cette science. Ce
problème qui n'avait guère, jusque-là, préoccupé les
mathématiciens, s'est brusquement imposé à eux par la
crise de la théorie des ensembles. Élaborée par G. Cantor
pendant le dernier quart du x1x• siècle, la théorie des
, ensembles, après bien des résistances, avait fini par appa­
raître, aux environs de I 900, comme la base de tout
l'édifice mathématique : l'arithmétique des nombres finis,
avec laquelle on venait de reconstruire les autres parties
des mathématiques, se laissait en effet construire à son
PORTÉE PHILOSOPHIQUE DE L'AXIOMATIQUE 93

tour comme un cas spécial, particulièrement simple et


intuitif, de la théorie des ensembles, celui des ensembles
dénombrables. Or, c'est précisément à ce moment que
surgissent, à l'intérieur de la théorie, des « antinomies »
ou « paradoxes >>, c'est-à-dire des couples de théorèmes
contradictoires. L'ensemble de tous les ensembles-qui­
ne-se-contiennent-pas-eux-mêmes-comme-éléments se
contient-il lui-m�Jlle comme élément ? On se convaincra
facilement qu'une réponse affirmative et une réponse
négative à cette même question sont également justi­
fiables. Pareils embarras présentent ici une gravité excep­
tionnelle : pour une théorie qui a cessé de s'appuyer
sur des notions et des vérités intuitives et qui n'a plus,
donc, d'autres garantie de sa validité que la cohérence
formelle, la moindre fissure suffit à tout compromettre ;
sa logique a l'obligation absolue d'être infaillible.
Dès le début, les recherches pour une solution se sont
engagées dans trois directions. L' « empirisme » de Borel
et Lebesgue, bientôt prolongé et renforcé par l' «intuition·
nisme » de Brouwer, impute les difficultés au maniement
aveugle de l'instrument logique : celui-ci ne nous offre
plus de garantie dès que nous sortons des domaines où
nous l'avons longuement éprouvé, et c'est pourquoi son
extension au domaine du transfini est décevante. C'est
l'intuition qui juge, en dernier ressort, de la validité même
des règles logiques ; de sorte que si on lui donne toujours
le pas sur le discours, on ne s'exposera plus à des anti­
nomies. On les évite en effet, mais à quel prix ? En sui­
vant ces principes, on se trouve progressivement amené
à condamner des parties considérables, non seulement
de la théorie des ensembles, mais de mainte théorie
mathématique ancienne et consacrée. Beaucoup jugent
de tels sacrifices excessifs, et le remède trop énergique.
94 L'AXIOMATIQUE

Si lon veut conserver la totalité des mathématiques


classiques avec, en outre, l'essentiel de la théorie canto­
rienne, et demeurer :en même temps fidèle à l'inspira­
tion de cette dernière, on essaiera alors, comme l'a fait
Russell, la voie du " logicisme ». D'une part, on main­
tiendra le propos de construire les mathématiques à
partir des seules notions et lois de la logique. Mais
puisque celles-ci ont conduit à des antinomies qu'il
s'agit d'interdire, on renforcera d'autre part les règles
de la logique de manière telle qu'elles ne permettent
plus d'y aboutir. Malheureusement, il est difficile d'ac­
corder les deux choses, parce que, pour donner aux
règles de logique le degré exact de sévérité qui convient
pour excl�e les antinomies et elles seules, on se voit
contraint de poser certains axiomes dont Je caractère
extra-logique n'est guère contestable.
Reste un troisième chemin, par lequel Zermelo (1)
essaiera de sortir d'embarras : la reconstruction axio­
matique. Cette solution diffère de la précédente en ce
que, si elle exige toujours des axiomes qu'ils ne tolèrent
pas la production des antinomies, elle ne leur impose
plus d'être empruntés au seul matériel logique. Cepen­
dant, les conditions pour l'établissement d'une telle axio­
matique sont tout autres que pour les axiomatiques de
Peano et de Hilbert. Pour celles-ci, on allait seulement
des conséquences aux principes : on partait de théories
bien éprouvées comme l'arithmétique et la géométrie
classiques, dont personne ne mettait sérieusement en
doute la consistance, et du moment que les principes
qu'on leur assignait leur étaient exactement adaptés, il

(1) L'axiomatisation des ensembles sera ultérieurement reprise et


développée par divers auteurs, notamment Fraenkel, von Neumann,
Bernays.
PORTÉE PHILOSOPHIQUE DE L'AXIOMATIQUE 95

n'y avait rien de plus à leur demander ; il n'était pas indis­


pensable qu'ils fussent évidents et certains par eux-mêmes,
on était sûr d'avance qu'ils n'engageaient pas dans des
contradictions. Ici au contraire, l'existence des antino­
mies montre qu'on travaille dans une zone d'insécurité.
Même si les axiomes sont choisis de manière à éviter
les antinomies connues, qu'est-ce qui garantit qu'ils n'en
feront pas surgir aill,eurs d'autres analogues ? Il ne suffit
donc plus de produire un système d'axiomes tel qu'il
permette de démontrer exactement la partie acceptable
de la théorie des ensembles, il faut que les axiomes
inspirent eux-mêmes une confiance absolue : à la priorité
logique ils doivent unir l'évidence psychologique, être
fondements aussi bien que principes. Or, l'un des axiomes
de Zermelo était loin de satisfaire à cette condition ;
ou, plus exactement, la question de savoir s'il y satis­
faisait divisait les mathématiciens en deux camps. Évident
pour les uns, Paxiome dit « du choix » n'était pour les
autres qu'une formule creuse, un assemblage de mots
grammaticalement correct mais vide de sens. Et les
propositions équivalentes qu'on aurait pu songer à lui
substituer, comme celle relative à la possibilité du « bon
ordre >>, souffraient du même défaut. L'axiomatique naïve,
confiante dans le sentiment d'évidence intellectuelle pour
justifier le choix des axiomes, se trouvait bloquée dans
une impasse.
L'un des principaux objectifs de la métamathématique
de Hilbert est de l'en faire sortir, en suppléant par le
raisonnement à l'intuition défaillante. La formalisation
de l'axiomatique doit en effet permettre d'établir par voie
démonstrative, sans avoir besoin d'en appeler au sen­
timent subjectif de !'évidence, si un système d'axiomes
est ou non consistant. Si une telle démonstration peut être
L'AXIOMATIQUE

donnée favorablement pour une axiomatique de la théorie


des ensembles, le problème du fondement est résolu.
II devrait l'être même aux yeux d'un intuitionniste - pour
qui la non-contradiction est condition nécessaire mais
non suffisante de l'existence mathématique - pourvu
que la démonstration satisfasse à l'exigence de construc­
tion en un nombre fini d'étapes, ce qui est, selon lui,
le vrai critère. C'est pourquoi Hilbert, soucieux de ne
pas renouveler des controverses stériles, avait imposé
aux procédés de démonstration des conditions très sévères.
Les espoirs que les « formalistes » avaient mis en cette
méthode ont été, on s'en souvient, partiellement déçus.
Les théorèmes de Gode!, notamment, ont montré que
la non-contradiction des systèmes en question ne pou­
vait être prouvée par une formalisation qui demeurât
intérieure à ces systèmes. Le paradoxe de Skolem, de
son côté, oppose à l'axiomatisation de la théorie des
ensembles une difficulté essentielle, puisqu'il en résulte
que le traitement axiomatique y fait évanouir la dis­
tinction des diverses puissances. Cette dernière restric­
tion, toutefois, ne concerne directement que la théorie
des ensembles. D'autre part, le cadre dans lequel Hilbert
s'était volontairement enfermé tolérait d'être quelque peu
élargi, sans dépasser pour cela les bornes que s'assigne
l'intuitionnisme, de sorte que les interdictions de Gode!
s'en trouvent atténuées. C'est dans ces conditions que
Gentzen, en 1937' parvint à démontrer la non-contra­
diction de la théorie des nombres, en ne faisant appel
qu'à un seul principe extérieur à la théorie, et en montrant
que ce principe n'excédait pas les moyens que s'accorde
l'intuitionnisme. Résultat important, puisque la non­
contradiction de beaucoup de théories s'appuyait sur
celle, jusque-là simplement postulée, de l'arithmétique.
PORTÉE PHILOSOPHIQUE DE L'AXIOMATIQUE 97

Si le formalisme axiomatique n'a pas définitivement


résolu le problème du fondement des mathématiques,
il reste que, tant par lui-même que par les réactions
qu'il a suscitées, il l'a fait considérablement avancer.
Il a, d'autre part, fortement déteint sur les doctrines
qui lui étaient initialement opposées. Les différences
entre logicisme et axiomatisme se sont aujourd'hui presque
évanouies, au point que les deux tendances se composent
chez certains auteurs comme Quine. La multiplicité des
logiques, traitées désormais selon les méthodes de l'axio­
matique formalisée, ne permet plus guère de donner à
leurs notions de base un sens absolu ; et la question
de savoir où finit la logique et où commencent les mathé­
matiques a perdu une bonne partie de son sens. Les
diversités du début du siècle se résument aujourd'hui
en une grande alternative, selon qu'on accorde la priorité
à la logique ou à l'intuition. Encore les deux partis se
sont-ils suffisamment rapprochés pour pouvoir mainte­
nant se comprendre et travailler en commun. En trans­
portant les problèmes sur le plan des constructions
symboliques, le formalisme hilbertien parle un langage
accessible à l'intuitionniste, tandis que ce dernier est
décidément entré, à la suite de Heyting (1930), dans la
voie de l'axiomatique formelle. On peut refuser le for­
malisme axiomatique, mais l'axiomatisation et la for­
malisation sont aujourd'hui devenues, comme disait déjà
Cavaillès, des uniformes obligatoires (r).

(1) Ou.,. ci�, p. 182.


- Mentionnons que le formalisme est éga­
lement rejeté par les tenants du matérialisme dialectique, qui y
voient une manifestation de P « idéalisme bourgeois a. Jusqu'à
présent, cependant, il n'apparaît pas que cette opposition d'ordre
philosophique ait déterminé une orientation originale du travail
mathématique, comme c'est le cas pour l'intuitionnisme.
L 'AXIOMATIQUE

§ 28. PHILOSOPHIE DE LA SCIENCE. - Avant même


que le problème du fondement s'imposât à l'attention
des mathématiciens; l'axiomatique, née d'une réflexion
sur la méthode des géomètres, avait aussitôt jeté une
vive lumière sur le paradoxe de cette science, que sa
situation met à la charnière de l'intelligible et du sensible.
Bien que les théorèmes de l'arithmétique et de la logique
s'appliquent au réel, il ne semblait pas impossible de
regarder ces sciences comme purement rationnelles, si
effacé est l'appel qu'elles font à l'intuition sensible. Bien
que les lois de la physique s'expriment dans le langage
mathématique, il demeurait apparemment plausible de
faire dériver de l'expérience toute leur substance, le
symbolisme J:llathématique n'étant regardé que comme
un vêtement commode. D'où la distinction dassique entre
deux groupes de sciences, rationnelles et expérimentales :
les unes qui, selon le mot de Goblot, n'ont pas besoin
pour être vraies que leurs objets soient réels, et les
autres, pourrait-on dire, dont les objets n'ont pas besoin,
pour exister, d'être intelligibles. Mais de quel côté situer,
alors, la géométrie ? L'intervention manifeste de l'intui­
tion spatiale interdisait de réduire son contenu à un
système de propositions analytiques ; ses vérités, d'autre
part, s'imposaient si bien à l'esprit qu'on ne pouvait
guère les rapporter aux simples contingences de l'expé­
rience. L'idée kantienne de la " synthèse a priori »,
noyau de toute la philosophie critique, a été, on Je sait,
directement inspirée par cette difficulté. Or, l'axiomatique
invite à la résoudre tout autrement. Si la géométrie classi­
que paraissait àla foispure etintuitive, c'estqu'elle formait
un mixte, réunissant en une science apparemment uuique
deux disciplines distinctes, qui sont maintenant nettement
dissociées : une géométrie pure, représentée par la théorie
PORTÉE PHILOSOPHIQUE DE L'AXlOMATIQUE 99

axiomatique, où le sens intuitif des termes et des propo­


sitions est délibérément écarté, et dont la vérité se mesure
à la seule cohérence logique, sans appel à l'expérience ;
et une géométrie appliquée, intuitive, où la forme démons­
trative n'est qu'un accessoire et dont les théorèmes sont,
en réalité, des lois physiques. La seconde a servi à cons­
tituer la première, mais celle-ci en est maintenant devenue
indépendante, elle .,tient debout par ses seules forces,
et si elle se réfère éventuellement à l'autre, c'est seule­
ment comme à l'un de ses « modèles » possibles. Toutes
deux peuvent, il est vrai, être exposées simultanément
en un même discours, d'où la confusion ; mais cet unique
langage se prête à deux lectures différentes. A la question :
comment la raison peut-elle, sans le secours de l'expé­
rience, nous faire connaître des propriétés du réel ? on
répoudra désormais comme fait Einstein au début de
son opuscule sur La géométrie et l'expérience : « La par­
faite clarté sur ce point me semble avoir été mise à la
portée de chacun, grâce au courant que les mathématiciens
nomment l'axiomatique. Le progrès réalisé par l'axio­
matique consiste en une claire et nette séparation de
l'intuitif et du logique : d'après l'axiomatique, seuls les
faits logiques et formels forment l'objet de la science
mathématique, mais non l'élément intuitif qui peut s'y
rattacher. »
Seulement, il faut veiller à interpréter correctement
ce dédoublement de la géométrie quand, au lieu de la
considérer seule, on la replace dans le système des
sciences. Doit-on entendre que le caractère ambigu de
la géométrie classique résultait de sa situation médiane,
que les deux tronçons en lesquels la méthode axioma­
tique vient de la scinder doivent simplement rejoindre,
l'un le groupe des sciences rationnelles ou déductives,
100 L 'AXIOMATIQUE

l'autre celui des sciences expérimentales ou inductives,


et qu'ainsi se trouve renforcée la vieille dichotomie qui
mettait d'un côté les sciences logico-mathématiques, de
l'autre les sciences physiques, naturelles et morales,
lendroit exact où doit se faire la coupure étant main­
tenant précisé ? Pareille interprétation s'accorderait avec
la conception dualiste de la science que professe aujour­
d'hui l'empirisme logique. Celui-ci établit entre deux
sortes de sciences une séparation plus radicale encore
qu'on ne l'avait fait jusqu'ici. Il met d'un côté les sciences
formelles - logique et mathématiques - qu'il considère
sous la forme épurée que leur donne la présentation
axiomatique : entièrement vidées de toute signification
extérieure� elles ne nous apprennent strictement rien sur
le réel ; leurs énoncés, purement analytiques, concernent
seulement les transformations du discours. Et d'autre
part toutes les sciences du réel, pour l'expression des­
quelles nous utilisons, il est vrai, le langage logico­
mathématique, mais qui pourraient, en principe, s'en
passer sans rien perdre de leur contenu, celui-ci étant
entièrement fourni par l'expérience.
Si l'on invoquait, cependant, les enseignements de
l'axiomatique à l'appui de cette thèse, on oublierait un
fait essentiel. Loin de se cantonner dans le domaine
géométrique initial, l'axiomatique s'est en effet rapi­
dement étendue de part et d'autre : vers l'arithmétique
et la logique, vers la mécanique et la physique. Elle
intéresse aujourd'hui l'ensemble des sciences. Dès lors,
ce n'est pas à l'intérieur de la seule géométrie que passe
la coupure entre le rationnel et l'expérimental, le logique
et l'intuitif : le dédoublement axiomatique joue dans
toutes les sciences ou, en tout cas, dans toutes celles
qui sont suffisamment avancées pour se prêter à l'orga-
PORTÉE PHILOSOPHIQUE DE L'AXIOMATIQUE IOI

nisation déductive. Qu'on mette la mécanique ou l'optique


sous la forme d'une axiomatique symbolisée : le lecteur
a cessé d'être en présence d'une science du réel, il se
trouve devant un système formel, vidé de tout contenu
empirique, où « l'on ne sait plus de quoi on parle ni si
ce qu'on dit est vrai ». Inversement, qu'en face d'une axio­
matique abstraite il sache assigner aux axiomes une inter­
prétation valable dans un certain domaine du réel, sou­
dain tout s'illumine : les symboles prennent un sens
concret, les formules une vérité empirique. Il n'est
même pas nécessaire pour cela que l'application tombe
dans ce qu'on nomme habituellement le monde physique :
une traduction arithmétique ou logique fait aussi bien
l'affaire. Car la notion usuelle du nombre, par exemple,
abstraite quand on la compare au tas de billes, devient
une interprétation concrète par rapport à l'x qui figure
dans les axiomes, et de même pour les notions logiques de
négation, d'implication, d'appartenance à une classe, etc.
Dans ces conditions, ce n'est pas transversalement,
au niveau de la géométrie, que joue le dédoublement
axiomatique. Il divise longitudinalement toute l'échelle
des sciences, depuis la logique jusqu'aux sciences morales.
La seule différence, et elle n'est que de degré, c'est que
les premières prennent plus aisément la forme axioma­
tique, de sorte qu'on y reconnaît mieux la possibilité
d'une lecture abstraite. Mais qu'elles-mêmes se prêtent,
comme l'a révélé l'axiomatique, à une double lecture,
montre bien qu'elles ne se distinguent pas essentielle­
ment des sciences empiriques, et qu'elles sont déjà, à
leur manière, des sciences du réel. Il n'y a pas des sciences
abstraites et des sciences concrètes, des sciences ration­
nelles et des sciences empiriques. Il y a, premièrement,
entre les sciences, des degrés divers d'abstraction et de
102 L'AXIOMATIQUE

rationalité, qui permettent de les ordonner en série. Il


y a, ensuite, pour chacune d'elles, possibilité d'une double
lecture : abstraite, rationnelle et formelle, ou concrète,
empirique et matérielle. On peut, par convention de
langage, employer le mot de logùjue ou celui de mathé­
matique pour désigner la lecture abstraite d'une théorie
axiomatisée quelconque. Mais alors, le sens de ces mots
subit lui aussi le dédoublement axiomatique et il faudra
se garder de l'équivoque qui menace. Quel que soit
le domaine - arithmétique, optique, etc. - sur lequel
on aura édifié une axiomatique, celle-ci sera une pure
construction logique, en ce sens qu'elle sera devenue vide
et purement formelle ; mais elle peut aussi, en un autre
sens, représenter une théorie logique, aussi bien qu'une
théorie arithmétique ou optique, selon l'interprétation
qu'on donnera de ses symboles, et si l'ensemble de ses
axiomes se laisse traduire en propositions de logique.
De même, le mot de mathématique prend désormais un
sens ambigu, comme on peut le voir dans le texte d'Eins­
tein cité plus haut. Il pent, parce que c'est la mathéma­
tique qui a donné l'exemple, désigner une théorie réduite
à sa forme abstraite : il devient alors synonyme de
logique entendu dans sa première acception. Ainsi faut-il
l'entendre, par exemple, dans les boutades de Russell
et de Poincaré (§ 10). Mais ce sens relativement nouveau
s'ajoute, sans l'effacer, au sens plus traditionnel, selon
lequel on appelle de ce nom un groupe particulier de
sciences, celles qui traitent des nombres, des figures, etc.
Loin de s'opposer, par des caractères antithétiques, à
toutes les autres sciences prises en bloc, les mathémati­
ques ainsi entendues voisinent avec la logique d'un côté,
avec les sciences physiques de l'autre, les frontières
demeurant quelque peu indécises : car les ensembles
PORTÉE PHILOSOPHIQUE DE L'AXIOMATIQUE 103

du mathématicien ressemblent fort aux classes du logicien,


la cinématique fait la jonction entre géométrie et dynami­
que, et l'on hésite si la probabilité se doit attribuer au
mathématicien, au logicien ou au physicien. Malgré
l'ambiguïté qui subsiste dans Je langage, la dissociation
se fait ainsi, dans la pensée, entre les deux éléments
qui demeuraient enchevêtrés dans la notion classique
de la mathématique<; caractérisée à la fois par son objet
et par sa méthode, science de la quantité et science
démonstrative.
La vieille distinction entre science rationnelle et
science empirique, lieu commun de l'épistémologie depuis
l'époque de Bacon, mérite sans doute d'être conservée,
mais à la condition qu'on cesse d'y confondre deux
acceptions qui ne se recouvrent que partiellement, et
que l'axiomatique permet de dégager clairement l'une
de l'autre. Ou bien on l'entend comme une nette dicho­
tomie, et alors elle ne divise pas les sciences en deux
classes, elle marque une dualité intérieure à chaque
science. Ou bien l'on veut ainsi distribuer les diverses
sciences, mais dans ce cas la séparation est indécise et
relative, comme celle d'une assemblée d'hommes qu'on
répartirait en grands et petits. L'opposition des sciences
formelles et des sciences du réel n'est justifiable que
dans la mesure où, superposant ces deux distinctions,
on appelle formelles celles qni, ayant atteint les pre­
Juières un haut degré d'abstraction, se prêtent par excel­
lence à un traitement axiomatique, et sciences du réel
celles qui, moins avancées, se laissent difficilement déta­
cher des interprétations concrètes. Ce faisant, on caracté­
rise moins deux espèces de sciences que deux (vpes idéaux
qui se réalisent inégalement dans les diverses sciences
ou, mieu.'!: encore, deux pôles de la pensée scientifique.
!04 L'AXIOMATIQUE

§ 29. PHILOSOPHIE DE LA CONNAISSANCE. -L'oppo­


sition de la raison et <;le l'expérience n'est que l'une des
multiples formules qui, sans concorder en tous points,
expriment diversement mais avec une parenté manifeste
ce que Whewell appelait « l'antithèse fondamentale de
la philosophie » : les idées et les faits, la pensée et les
choses, la connaissance et l'être, l'intelligible et le sensible,
l'abstrait et le concret, le construit et le donné, le conçu
et le perçu, !'a priori et l'a posteriori, etc. En invitant
à s'interroger sur les rapports du logique et de l'intuitif;
les recherches axiomatiques apportent ainsi leur contri­
bution à un problème qui, à travers la géométrie et le
système entier. des sciences, rejoint un thème majeur
de la réflexion philosophique. La méthode axiomatique
n'est pas seulement un procédé technique des mathéma­
ticiens ; on peut y trouver une illustration, particuliè­
rement suggestive, de la manière dont procède la pensée
dans la connaissance. En lui appliquant les notions dont
elle fait elle-même usage, on dirait qu'elle nous apporte,
des opérations cognitives, un modèle concret, sur lequel
on peut essayer une lecture abstraite (r).
On y voit d'abord qu'aucun sens absolu ne doit être
donné aux deux termes de !'antithèse, dont la limite
se déplace sans cesse. La chose, certes, n'est pas nouvelle,

et sur tout le front des sciences on n'a pas manqué de


remarquer ce mouvement de l'esprit qui lui fait traiter
bientôt ses propres créations comme un donné, à dépasser
en une abstraction supérieure. Le concret, disait Langevin,
c'est de l'abstrait rendu familier par l'usage ; et aujour­
d'hui les jeunes mathématiciens objectent à « l'empi-

(1) Cf. F. GoNSBTH, Les mathématiques et la rlalitl, essai sur la


m'thode axiomatique. Dans ce qui suit, nous nous inspirons librement,
mais très largement, de cet excellent ouvrage.
PORTÉE PHILOSOPHIQUE DE L'AXIOMATIQUE 105

risme » d'un Borel que le transfini, maintenant qu'ils


sont habitués à le manier, est devenu pour eux une no­
tion intuitive, si naturelle qu'ils vont jusqu'à la dire
• innée » (r). Mais l'axiomatique met l'idée dans un jour
cru. Avec elle, le cas de la géométrie classique devient
particulièrement instructif. Pour un axiomaticien, elle
glisse du côté de l'intuitif, tandis que, par rapport aux
connaissances empi;iques qui la préparaient, elle appa­
raissait sûrement aux Grecs, comme elle apparait aujour­
d'hui encore aux enfants à qui on l'enseigne, comme une
difficile création de la raison. Sur elle, l'histoire nous fait
connaitre deux mutations dont l'analogie a été bien sou­
lignée par F. Gonseth. Deux fois l'esprit a franchi un
• seuil d'abstraction >>, dépassant le donné par un acte
irremplaçable d'initiative intellectuelle : il faut apprendre
à lire la droite géométrique dans le fil tendu, comme
plus tard à lire la droite axiomatique dans la droite géo­
métrique. C'est pourquoi il n'est point paradoxal de voir
dans Euclide, comme on fait quelquefois, un vrai axio­
maticien. De même, toutes les notions de la physique
classique, telles que la masse, le potentiel, l'entropie,
s'appuient sur un donné sensible qu'elles schématisent,
mais servent à leur tour de soutien intuitif pour une
axiomatique abstraite.
Les deux termes de l'antithèse ne se laissent donc
penser que dans leur relation. Seul a un sens le couple,
avec sa tension caractéristique entre deux pôles opposés.
Le concret ne se définit que comme une vection. De
la géométrie de Hilbert on peut remonter à celle d'Euclide,
de celle-ci à la géométrie des Orientaux, de cette dernière

(1) P. LANGBVIN, Les notions de CMj>mcule et d'atome, p. 45 ;


J. DIBUDoNNâ, L'axiomatiqru..., art. cit., p. so ; A, DENJOY, L'innlit4
du transfini, dans LB LIONNAIS, ouv. cit., p. 188.
I06 L'AXIOMATIQUE

à d'autres formes plus primitives : on va ainsi en direc­


tion du concret, on n'atteint jamais un concret pur,
privé de toute conceptualisation, comme celui que
l'empirisme feint d'étaler devant l'esprit. Il n'y a pas
plus de phénomène premier que de sensation passive :
les enseignements de la critique des sciences concordent
ici avec ceux de la psychologie. Ouverte ainsi par le bas,
la connaissance est également ouverte par Je haut. Un
abstrait n'est dernier que provisoirement. Et il n'est
jamais pensé seul, jamais présenté à l'esprit comme sur
un tableau. Il n'apparaît que réalisé dans un modèle,
fût-ce seulement le modèle symbolique. Pas plus que de
contenu informe, nous ne connaissons de forme pure.
Il peut y avoir un vide de pensée, il ne saurait y avoir
de pensée vide. Pour penser effectivement le rien, il
faut le représenter par quelque chose : une croix, le chiffre
zéro, la mention " néant ». Pour penser une structure
abstraite, il faut lui donner, sur le papier, une forme
concrète. La pensée transcende le système de signes, elle
doit le survoler pour le saisir comme tel, mais sans lui,
à défaut d'un contact direct avec les choses, elle se perd
dans l'indéterminé.
Cette tension bipolaire qui est la condition de toute
connaissance apparaît avec une netteté particulière dans
la pensée axiomatique. Les notions un peu vagues de
la théorie de la connaissance - concept et intuition,
forme et contenu - s'y précisent dans la corrélation
qu'elle établit entre la structure abstraite et la réalisation
concrète, entre le schéma et le modèle. On y saisit sur
le vif le mouvement de navette qui porte l'esprit de l'un
à l'autre, les éclairant mutuellement par leur mise en
correspondance. Les physiciens, nous le rappelions plus
haut, sont souvent divisés sur la valeur respective des
PORTÉE PHILOSOPHIQUE DE L'AXIOMATIQUE 107

théories abstraites et des théories à images. Et il est vrai


que les génies sont divers, que tel excelle à lire dans le
concret l'abstrait, tel autre à interpréter l'abstrait par le
concret. Mais de même qu'une différence de tempéra­
ture est nécessaire pour que fonctionne une machine
thermique, de même faut-il que l'esprit, pour comprendre,
dispose d'une dénivellation qui lui permette de circuler
entre deux plans, d& s'élever du fait à l'idée et de redes­
cendre de l'idée au fait. Dégager la règle, l'illustrer
d'un exemple : de ce double mouvement en quoi se
résume toute connaissance, l'axiomatique nous apporte
précisément l'un des exemples sur lesquels se laisse le
mieux apercevoir la règle.·
On voit quelles attitudes philosophiques l'axiomatique
contrarie, quelles elle favorise. Elle répugne à un dog­
matisme de la synthèse, au rêve d'un point de départ
absolu qui assurerait à la déduction une sécurité défi­
nitive. C'est à la totalité de la science qu'elle étend
maintenant la forme hypothético-déductive. Comme la
méthode expérimentale avait disc.-rédité l'espoir cattésien
d'une physique démonstrative, aujourd'hui le logicisme,
l'idée d'une science rationnelle qui ne présupposerait
plus rien, se voit démenti par la régression axiomatique
qui, si loin qu'elle pousse, trouve toujours devant soi
un " antérieur » non assimilé. Mais pas plus qu'ils ne
s'imposent par une évidence intrinsèque, pas davantage
les axiomes ne résultent de décrets arbitraires. Le conven­
tionalisme n'apparaît défendable que pour qui coupe
artificiellement l'axiomatique de ses assises et de ses
prolongements intuitifs, sans lesquels pourtant elle devient
un jeu futile, sans rapportS avec la science. La philo­
sophie de la connaissance que suggère l'axiomatique,
c'est un rationalisme qu'on n'ose appeler empirique,
I08 L'AXIOMATIQUE

tellement les deux mots sont habituellement opposés,


qu'on peut du mc;iins qualifier d'inductif ou d'expéri­
mental. Le rejet de'tout a priori, apodictique ou décisoire,
s'y double d'un égal refus des deux branches de l'alter­
native entre lesquelles l'empirisme, dans sa version
contemporaine, prétend enfermer la connaissance :
phénoménisme et nominalisme. Ni l'esprit ne contemple
un donné à l'élaboration duquel il n'aurait pris aucune
part, ni il ne s'épuise sur le plan des signes et du calcul
formel. Et rien ne manifeste mieux son activité que
létablissement ou l'aperception d'une correspondance
analogique entre le schéma symbolique et le modèle
concret.
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Août 2009 - N° 55 393

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