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Numéro 2 La gazette de Laelith 5 de lestes semailles A.R.D.

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PREMIER JOUR DE DEUIL EN HOMMAGE AU DÉFUNT ROI-DIEU TEAPHANERYS XIV

Office mortuaire : consécration des


reins et de la vessie au temple du Poisson d’argent

Quand le Roi-Dieu ne sera plus

L
« Quelque part, je ne dis pas où. Il y a une porte. Une porte par e premier des quatre offices mortuaires de notre bien-aimé Roi-Dieu a eu
laquelle je l’ai vu passer. lieu cet après-midi. Comme vous le savez, il s’agit pour le Temple du Poisson
d’argent de rendre hommage au corps de notre quatre fois saint Teaphanerys
Il n’était ni roi, ni Dieu. XIV en consacrant à l’élément Eau ses organes excréteurs : reins et vessie.
Il était un gardien. Un gardien des portes. Il m’a souri… J’étais La première partie de cette cérémonie a eu lieu à l’intérieur du temple et n’était
effrayé, nouveau dans cette cité. Il m’a expliqué qu’il était là pour accessible qu’aux plus hauts membres de son clergé. On ignore comment elle s’est
empêcher certaines frontières de s’ouvrir, qu’il travaillait même sous déroulée, mais on sait qu’elle consiste à purifier les attributs, les sanctifier et les
les ordres de la Déesse des rêves, de la Lune, de la fécondité et des mettre à l’abri dans trois petits vases faits de coquillages concassés.
chats, de la gardienne du livre du Temps et de l’Espace. S’en est suivie la procession rituelle, accompagnée d’une foule particulièrement
nombreuse et recueillie, le silence ponctué par les lamentations des pleureuses. Son
Il était heureux de voir qu’ici, dans cet endroit, dans la reine des parcours à travers la Chaussée du lac nous a donc conduits hors de la ville, au sud-est,
reines des cités, des bénis de la Déesse résidaient. Il m’a caressé le jusqu’au lieu nommé les Goémons de nécropoles. Là, les vases ont été confiés par le
visage. Il m’a demandé s’il pouvait mettre dans sa bourse une touffe grand prêtre en personne au bon vouloir des courants du lac d’Altalith. Ainsi, comme
de mes poils. J’étais le premier félys qu’il voyait en vrai. n’importe quel croyant des cultes de l’Eau, qu’il soit laelithien ou étranger, notre
Roi-Dieu mêle désormais son corps à l’eau bienfaitrice qui nourrit notre Sainte Ville.
Il m’a dit : “Quand le Roi-Dieu ne sera plus, rends-toi à nouveau à
cette porte. Frappe trois fois et pousse un la. Pousse trois la et frappe On notera que, contrairement au protocole officiel de cette « Offrande au lac », les
une fois. Et peut-être pourras-tu, toi aussi, devenir un gardien… délégations diplomatiques des Six Provinces ont été mises à l’écart sur une rive d’où
Voyager entre les portes…” ils ne pouvaient voir la cérémonie. On dit dans les milieux bien informés, qu’une
plainte officielle des six délégations sera bientôt transmise à l’administration royale-
Il m’a dit : “Quand le temps sera venu, la cité aura besoin de divine.
nouveaux gardiens, de surveiller des failles déchirées. On ne sait
— Ce texte a été déclamé place de la Cloche au soleil couchant, par un crieur de
jamais vraiment où la porte nous amène. On sait juste que l’on ne
nouvelles.
tombe jamais au hasard. Il y a toujours quelque chose à faire.”
Il m’a dit tout ça.
Son arme, faite d’un métal que je ne connaissais pas. Sa grâce, plus
Peinture murale signée Tanburci, vue de Laelit

féline que la mienne. La détermination dans son regard. Une Déesse


des chats ? Quelque part ? Derrière une porte ?
Je ne suis qu’un pauvre roublard qui a trouvé son chemin dans une
petite guilde dont je tais le nom, si tu le permets. Et je ne fais que
voler quelques riches. Est-ce que j’ai l’étoffe d’un gardien ?
Il m’a dit : “Quand le Roi-Dieu ne sera plus.”
Le Roi-Dieu n’est plus.
J’ai un peu peur. Faudrait-il que je retourne à cette porte ? Voudrais-tu La rédaction de la Gazette de Laelith tient à remercier Xeniophal pour son aide précieuse
venir avec moi ? J’ai peur de ne pas savoir pousser le la. » et transmet toutes ses condoléances aux familles des victimes du tragique incendie du
— Ange gardien Salammatin.
Vincent GRAMMELSPACHER - grammelspacher.vincent@gmail.com - 201806/107042/223546
Sanctification du trousseau d’or
de Teaphanerys XIV au temple du
Poisson d’argent,
Ces tristes jours de funérailles s’accompagnent de maintes cérémonies en la la naissance du Roi-Dieu décédé. Le deuxième symbolise la pureté de la
Cité sainte. Tout Laelithien, noble comme pauvre bougre, se doit d’assister naissance du Roi-Dieu prochainement intronisé et sa légitimité. Le dernier
à ces sacrements divins. Il en est pourtant une dont l’exposition demeure bain exprime la pureté de la naissance de tous les Rois-Dieux à venir. À
le privilège des nantis  : la sanctification des effets du Roi-Dieu défunt, chaque bain, l’eau doit rester pure, une teinte verte signifiant une souillure
bracelets, gants, ceinture et masque. Méconnue du peuple, elle occupe du Roi-Dieu. Grâce en soit rendue au défunt, l’eau est restée limpide.
un rôle majeur, car c’est au travers de cette cérémonie que les effets de Je n’ose imaginer les répercussions d’une teinte de l’eau. Une tablette
Teaphanerys XIV deviennent des reliques sacrées pour l’éternité. J’ai eu partiellement effacée mentionnerait la survenue d’un tel évènement lors
l’infini honneur d’y assister afin d’en retranscrire les étapes majeures et de du deuxième bain pour la mort d’Umandès. Les conséquences ne sont
permettre aux lecteurs de découvrir cette fabuleuse cérémonie. exposées nulle part.
Les effets du Roi-Dieu, portés haut vers le ciel sur des coussins de velours Le masque est ensuite immergé dans le Bassin élémentaire pour que les
rouge, sont conduits au temple par une colonne de ruisseaux, mâles et savoirs de Teaphanerys XIV rejoignent les savoirs de tous les Rois-Dieux,
femelles de toutes espèces. Sur leur passage, des notables jettent des tandis que l’oraison divine finale est prononcée par Gamut Morénon dans
pièces d’or pour que les ruisseaux coulent sur un lit d’or. J’ai pu constater le Temple humide.
que quelques enfants des rues avaient défait la vigilance et récoltaient les Ce fut une cérémonie poignante et fabuleuse. Mais la grande question
pièces roulant hors de l’allée. Pour la première fois, j’ai enfin pu voir les que je me pose depuis toujours est restée sans réponse  : où est ensuite
portes de l’arche des Dauphins ouvertes, tandis que les ruisseaux montaient apporté le trousseau d’or du Roi-Dieu ? Le Temple du Poisson d’argent dit
l’escalier monumental. les conserver…
Dans le temple, les effets sont placés sur des portants de verre, puis plongés
par Xeniophal de la Gazette de Laelith
trois fois dans le Bassin primordial. Le premier bain symbolise la pureté de

Sous haute sécurité Le nouveau RD est… une femme !


Cette sanctification est interdite au peuple principalement pour des raisons de Alors que nous pleurons encore notre bien-aimé Roi-Dieu, la question de son
sécurité. En effet, des incidents l’ont maintes fois émaillée et innombrables sont successeur est dans toutes les conversations, des hautes sphères du pouvoir
ceux qui rêveraient de mettre la main sur ces reliques avant qu’elles soient jusqu’aux ruelles crasseuses. Les sources les mieux informées auxquelles nos
protégées pour l’éternité au temple du Poisson d’argent. Parmi les évènements rédacteurs ont eu accès mentionnent que le nouveau Roi-Dieu sera sûrement une
majeurs, les archives du Temple mentionnent l’irruption d’une troupe d’elfes de femme ! Pourtant, aucun grand prêtre actuel n’est une femme… Une imposture
sang lors de la cérémonie dédiée à Tokinafal Ier, l’empoisonnement de la grande serait-elle en cours ?
prêtresse Jode Ib’Enson sous Oriel V, ou encore la tentative d’enlèvement d’une
plaintive.

Les jours plaintifs, une tradition ancienne Les échos du mur du Savoir
Votre Gazette a décidé de se faire l’écho de certains messages écrits par
Connues de tous, les pleureuses sont une institution du Temple du Poisson d’argent.
des Laelithiens sur le mur de l’échelle du Savoir. Une occasion pour nous
Parmi elles, il en est des méconnues, les plaintives. Leurs larmes seraient chargées
de donner la parole à tous ceux qui aiment notre belle cité.
d’une mélancolie si profonde qu’une seule goutte suffirait à mettre Trevelian
en pleurs  ! Lors du décès d’un Roi-Dieu, les plaintives prennent place sur une
plateforme flottante au centre du Bassin élémentaire qu’elles remplissent de leurs
larmes pendant trois jours. Cette tradition remonterait à Célithal II, dont l’agonie
aurait duré trois longues journées.
Une année dans les bas-fonds
« Pour être au cœur de la vie de notre cité, je me rends compte que nous sommes Pour preuve de l’implication de ces derniers, je n’eus qu’à me présenter comme un clerc
prêts à prendre des risques insensés. Une année plus tôt, alors que mes collègues du Poisson d’argent désireux d’écouler des phalanges divines et royales au marché noir
du Salammatin et moi discutions dans une taberge à propos de la recrudescence pour intégrer la Coterie. Cela m’a vite convaincu que certains prêtres baignaient dans
de la criminalité depuis quelques mois, j’eus l’idée folle d’infiltrer une organisation ce commerce depuis quelque temps, et que les cambrioleurs avaient eu des complices
criminelle. Et pas n’importe laquelle, j’avais en tête la Coterie des tonseurs. J’ai solidement renseignés. Mon enquête m’a toutefois démontré que ces brebis galeuses
aujourd’hui rompu tout contact avec elle et j’ai quitté Laelith, devenue trop n’étaient que des éléments isolés dans un clergé des plus intègres. Mais il suffit de
dangereuse pour moi et mes proches. Je transmets mon témoignage par missive quelques pierres mal scellées pour qu’un palais s’effondre, n’est-ce pas ? […]
et j’espère que celui-ci sera diffusé dans son intégralité au cours des mois à venir.
[…] Ma première semaine dans la Coterie fut une mise à l’essai, et pas des moindres.
Les criminels ne craignent visiblement ni la loi des hommes, ni celle des Dieux.
Tout a débuté suite au cambriolage qui avait récemment eu lieu au temple du J’eus ainsi pour mission d’accompagner un groupe de monte-en-l’air lors du
Poisson d’argent. Il faisait écho à la rumeur d’un commerce illégal de reliques dont cambriolage de la demeure de Mirandine de Ratalot… J’apprendrai quelques
la Coterie aurait été l’architecte. Je mets tout cela au conditionnel, car même si la jours plus tard ce qui avait été dérobé et qu’il s’agissait d’une prêtresse du Poisson
rédaction en était persuadée à l’époque, il s’avère aujourd’hui qu’il s’agit d’une d’argent… »
manigance de la confrérie des Abattoirs et qu’au moins deux clercs haut placés
Nous diffuserons la suite du témoignage dans les semaines à venir.
sont impliqués… Je suis conscient de la gravité de mes propos, et j’en pèse les
conséquences.

Un commerce illégal
des effets des Rois-Dieux ?
Comme nous le dévoile Lella Cico, nom d’emprunt de notre rédacteur pour éviter
des représailles, un commerce illégal de reliques existe bel et bien. Il mettrait en
cause certains membres du clergé du Poisson d’argent et la confrérie des Abattoirs,
et des liens avec la terrasse du Châtiment seraient établis. Peut-être même avec
le Charbon. Nous ne pouvons en dire plus pour l’instant, sans preuve irréfutable,
la Gazette ayant été sommée de ne pas écrire sur ce sujet en période de deuil
royal-divin. En l’état actuel, nous avons pu nous procurer sur ce marché fantôme
des larmes de plaintives et diverses pièces anatomiques et ossements qui auraient
appartenu à des Rois-Dieux. Néanmoins, l’implication de la confrérie des Abattoirs
nous questionne sur l’origine de ces ossements humains…

Dons des vives eaux


Comme au décès de chacun de nos bien-aimés Rois-Dieux, les Grandes Eaux sont
déclarées. Pendant une semaine, l’argentier Mel Cramso sera présent au temple
du Poisson d’argent. Toute la journée, il présidera la cérémonie des dons dans
le Bassin élémentaire, où notables et riches pèlerins sont invités à jeter leurs
vives eaux. Gageons que cette fois encore les bienfaiteurs seront généreux,
pour bénéficier eux aussi du regard bienveillant de leurs divinités le jour où ils
s’assiéront à leurs côtés. N’oublions pas qu’il s’agit d’un tribut obligatoire.

La Gazette accessible au plus grand nombre


Après des décennies de loyaux services, les copistes de l’échelle du Savoir
ont déposé leurs plumes. Maître Tranh Tang, en provenance des contrées
du Xi’an, prend le relais avec son incroyable technique de xyloglyphie !
Ses compagnons graveurs font un travail prodigieux et leurs délais nous
permettent de passer, comme vous l’avez découvert, à une formule
hebdomadaire de quatre pages !

Vincent GRAMMELSPACHER - grammelspacher.vincent@gmail.com - 201806/107042/223546


Le peuple du lac
«  Le peuple utruz fut l’un des plus difficiles à étudier. Ma première tentative maestria de petits motifs sur les coquillages qu’ils cultivent grâce aux griffes
remonte à trente ans. J’étais alors un étudiant à l’Université matérialiste rétractiles dont sont pourvus leurs organes de préhension. […]
universelle et j’avais été désigné par mon professeur pour recueillir quelques-
unes de leurs légendes. Les sourires narquois qui apparurent aux visages de mes À force de patience, je pus entamer un dialogue avec certains d’entre eux. Mais il
confrères étudiants en disaient long sur la difficulté de l’entreprise. Je relevai le faut s’habituer au rythme de leur conversation : ce qui peut être échangé en une
défi, bien décidé à réussir. Je ne savais pas encore que je m’engageais sur un long heure entre gens civilisés correspond de fait à une semaine d’intenses tractations
chemin, bien que leur village reposât à peu de distance des remparts de la ville. avec un Utruz. Le temps n’a pas la même emprise sur eux. À leurs yeux, nous
sommes des animaux fous et pressés. Le silence est l’occasion pour eux d’explorer
Il me fallut un mois d’observation quotidienne pour entrer en contact avec les un monde qui nous échappe.
indigènes du lac. Cela me permit de m’accoutumer à l’odeur âcre que dégage
leur peau écailleuse. J’en profitai aussi, dans la plus complète indifférence, pour La sagesse dont ils font preuve en toutes circonstances est remarquable. Je me
souviens, par exemple, de ce vieil Utruz, Viil Mae (j’appris son nom l’année qui
esquisser les traits caractéristiques de l’espèce. De grande taille, les Utruz se
suivit), que je vis le visage en sang le jour de mon arrivée à Tiana-Lané, leur
distinguent par la palmure de leurs doigts, au pied comme à la main. Légèrement
village. Il venait de se faire tabasser par une bande de « faces-lisses », comme
vêtus, il est possible de les reconnaître grâce à quelques curiosités anatomiques
ils nous nomment. Dès le lendemain, il marchandait avec ses agresseurs. Quand
dont cette crête au sommet de leur crâne, la « nageoire capitaine » : de formes
vingt ans plus tard, je lui demandai pourquoi, il me répondit laconiquement : « Je
variées, on en trouve de toutes les couleurs. Il semble que les nageoires ondulées
suis ici. Ils sont morts. » […]
et striées de blanc soient les plus appréciées. […]
Il n’y a pas véritablement de chef utruz. Si la vénérable Unza, vénérable depuis
Les Utruz vivent essentiellement de la pêche. Il est remarquable qu’un peuple
longtemps, sert de guide, les décisions semblent prises sans concertation. Mais j’ai
ait si peu de besoins, tant leur vie est simple et modeste. Les colifichets qu’ils
compris qu’un silence, un regard ou même le poisson que l’on offre, en disent plus
confectionnent reflètent cette simplicité et connaissent un succès certain depuis
chez le peuple du lac que tous les mots savants de nos livres. »
des siècles : porte-bonheur plus que bijoux d’apparat, ils ont, dit-on, des vertus
médicinales. S’ils ne pratiquent pas l’écriture, les artisans utruz gravent avec — Celuda Vely Trassu, « Tristes aquatiques »

Étude
Offerte par le peuple du lac à Tokinafal, la tenture dite « de la Dernière
Vague » orne aujourd’hui une des salles du palais. Longue de 6 mètres,
haute de 3, elle représente une vue en coupe d’un paysage marin. La
surface de l’eau ondule à peine, contrairement à ce que son titre laisse
entendre. Mais un détail est remarquable : une silhouette perdue dans
les profondeurs de l’eau et que les différentes reproductions oublient
souvent, accaparées qu’elles sont par les ruines cyclopéennes gisant
alentour…
Maître Kilmel de la salorge
La salorge royale-divine de l’Antiquaille tenue par Kilmel sert d’entrepôt
au Poisson d’argent. Le sel des régions lointaines arrive par le
caravansérail et l’Utruz est chargé de la collecte des taxes. Taciturne,
la créature bénéficie de toute la confiance des marchands et du clergé,
même si elle a l’étrange habitude d’examiner longuement l’or blanc qui
passe entre ses mains

Chant traditionnel
Le jour et la nuit coupent le monde en deux,
Gazette de Laelith n°2. Auteurs : Jean-Marie Noël, Marc Sautriot,
Comme la terre et la mer, Géraud Gourjon et Thomas Le Goareguer + un participant de la PP
(« Ange gardien » ) Relecture : Agnès Pernelle. Maquette :
Comme l’air et la poussière. Jérôme Cordier. Illustrations : Didier Guiserix et Tanburci.
Même le lac est deux.

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