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« Ma vérité passe par mon identité sexuelle »


Samedi 28 juin 2008 | Posté par Antoine Menusier |

Ecrivain homosexuel de 34 ans installé à Paris,


Abdellah Taïa est « le premier Marocain qui a eu le
courage d’assumer publiquement sa différence », écrit
l'hebdomadaire « TELQUEL» édité au Maroc. Le
Bondy Blog l’a interviewé chez lui.

Abdellah Taïa réside à Belleville dans un appartement


rikiki. Son dernier roman, « Une mélancolie arabe »
(Seuil), emmène le lecteur à Salé où il a grandi, à Paris
où il vit aujourd’hui, et au Caire où il fuit un amour dévastateur. Une écriture qui sent le
camoun et la sueur. Abdellah Taïa croit aux djinns, ces créatures invisibles, vénère
Isabelle Adjani, sa bonne fée, chérit « l’idée de la France », sa patrie universelle.
L’arabe est son corps tout entier, le français, son échappatoire.

Pourquoi parlez-vous de votre homosexualité dans vos livres ?

Ce n’est pas le besoin d’écrire sur l’homosexualité qui me motive. Ce sont des histoires
qui me hantent et qui ont envie de sortir. Il se trouve que ces histoires viennent de moi,
de ce que j’ai vécu au Maroc et de ma vie en France. Elles parlent de mes origines, de
mon corps, de mes obsessions. Je ne fais qu’obéir à la dictature de mon « je » littéraire.
Il se trouve que ce « je » est marocain et un petit peu intellectuel, élevé à Paris. Il est
aussi homosexuel. J’ai appris il y a pas mal d’années, que les livres, c’est la vérité,
même trafiquée. Il est hors de question pour moi de mettre autre chose que ma vérité
dans mes livres. Or, celle-ci passe aussi par mon identité sexuelle. Je ne veux pas
autocensurer cette partie de moi-même. L’homosexualité, c’est quelque chose
d’important pour moi, mais c’est aussi quelque chose de quotidien et de banal.

De quotidien et de banal à Paris. Mais ailleurs ?

Je sais que dans d’autres sociétés, par exemple dans mon pays, le Maroc, ce n’est pas
encore le cas. L’homosexuel n’y est pas toujours bien considéré. Alors, quand je parle
de mon homosexualité, j’ai conscience que je parle aussi pour les autres, au nom des
autres.
Pour faire œuvre utile ?

Je l’espère. La lecture de Jean Genet, de Marcel Proust, c’est quelque chose qui m’a
aidé, comme m’ont aidé, au cinéma, les films de Fassbinder. Je pense aussi au grand
poète arabe Abou Nawas, qui était bisexuel et qui est toujours enseigné comme une
grande gloire littéraire dans le monde arabe. La littérature aide à vivre, à supporter
certaines douleurs, au-delà de toute la profondeur qu’on peut trouver dans tel ou tel
livre.

Dans « Une mélancolie arabe », alors que vous êtes adolescent, au Maroc, à Salé,
dans votre quartier de Hay Salam, vous vivez une histoire à la fois excitante et
traumatisante avec un jeune homme que vous prénommez Chouaïb. Quel sens
donnez-vous à ce passage ?

« Une mélancolie arabe », c’est l’idée d’un corps qui chute et qui se relève. J’ai déjà
vécu plusieurs fois cette expérience au Maroc, surtout à travers ma sœur possédée par
les djins. De temps en temps son corps tombait, et les djins qui sommeillaient en elle se
réveillaient et parlaient. Cette idée étant centrale dans mon livre, il fallait que je
choisisse dans mon vécu ce qui pourrait entrer dans cette ligne-là. D’où le premier
chapitre de ce roman, où je raconte ce viol collectif que je subis, qui ne va pas jusqu’au
bout, mais dans lequel mes sentiments, en tant que « victime », et ceux des garçons qui
essaient de me violer, sont à la fois clairs et pas clairs. Car je tombe plus ou moins
amoureux du chef de cette bande. A travers cela, j’essaie de rendre l’expérience de la
chute d’un corps, le mien, et d’illustrer l’identité sexuelle, qui est quelque chose de très
complexe.

Ce chef de bande vous traite comme une fille, pour lui vous êtes « Leila ».
Indépendamment de l’idée de chute, qu’est-ce que cet événement dit de la société
marocaine ?

De l’homme marocain plus exactement. Cela pourrait vouloir dire que l’homme
marocain a accès très tôt et assez facilement au corps d’autres garçons, avec qui il a des
rapport sexuels profonds ou pas. Mais à partir d’un certain moment, la société le rattrape
et lui impose le rôle de l’homme qu’elle veut qu’il incarne, hétérosexuel et macho, et
qui, s’il n’est pas cela, est tenu de le jouer quand même. Mais en même temps, cet
homme paré de ses attributs d’hétérosexuel peut
continuer d’avoir des rapports homosexuels sans être
considéré comme tel, à partir du moment qu’il joue le
rôle de l’actif. Au Maroc, l’homosexuel est uniquement
celui qui fait le passif.

Et cela vous gêne…

Dans le roman, je refuse cette distinction. J’estimais vers


l’âge de 13 ans déjà que je n’étais pas que cela, un passif.
Pour moi, dans le rapport homosexuel, le statut d’actif ou
de passif n’est jamais préétabli. C’est quelque chose à
réinventer à chaque rencontre avec un partenaire ou au
sein d’une histoire d’amour. Or dans le livre, Chouaïb
n’est pas du tout disposé à gommer cette distinction, c’est
pourquoi il me féminise, m’appelant « Leila » plutôt que par mon prénom, Abdellah. Et
ça, je l’ai refusé, je me suis révolté contre cette identité qu’on voulait m’imposer. Rien
que dans mon quartier, il y avait trois hommes qui jouaient le rôle de la femme pour
d’autres hommes. Comme ce devait être très dur pour eux à supporter, ils n’avaient sans
doute d’autre choix que d’accepter de se féminiser. Moi, à l’époque, j’avais l’intuition
que je ne voulais pas de ça.

Suite à cette expérience traumatisante, un accident se produit, au cours duquel


vous vous électrocutez. On vous croit mort. Mais vous revenez à la vie. Qu’est-ce
que cela change ?

C’est comme une forme de sainteté accordée tout d’un coup, puisque plus personne,
après cet accident, n’osait m’approcher, m’insulter, me traiter d’efféminé. J’ai acquis
une image de miraculé. Je suis à partir de là entré dans un monde plus intellectuel, mais
sans renier mon passé.

C’est à ce moment-là que vous découvrez la littérature ?

Non, pas vraiment, mais si j’avais à construire ma légende, je dirais que ça s’est passé à
ce moment-là. Un détail : depuis l’électrocution, j’ai toujours eu les fesses froides. Un
jour, il faudra que j’écrive sur cela (rires).

Puis c’est la découverte de la France, de Paris. A quelle occasion ?

Les Français ne se rendent pas compte à quel point Paris représente beaucoup pour le
monde francophone. Pour le Maghreb et le Maroc en particulier, la référence, ce n’est
pas Londres ou New York, c’est Paris. Paris est présent dans notre quotidien. J’ai fait la
découverte de la France à travers les livres et revues consacrés au cinéma que possédait
mon frère. Paris était en moi bien avant que je ne m’en rende compte.

Pourquoi le cinéma ?

J’avais une étoile, c’était Isabelle Adjani. Je l’adorais et je l’adore toujours. Et cette idée
d’aller un jour habiter la même ville qu’Isabelle Adjani, Paris, me faisait rêver. Je ne
savais pas alors qu’elle avait un père algérien kabyle et une mère allemande. Quand j’ai
su quelles étaient ses origines, j’ai compris ce qu’était l’universalité de l’idée de la
France.

Vous habitez aujourd’hui Paris, dans un quartier cosmopolite, Belleville. Qu’est-ce


qui fait que vous vous y sentiez bien, si tel est le cas ?

Pour moi, Paris, ce sont d’abord les films. Les films sont ma première obsession, au-
delà de l’écriture de livres. Je ne pense pas qu’il y ait ailleurs une ville avec une telle
offre cinématographique. La deuxième chose, c’est le métro. Je suis tous les jours excité
à l’idée que je vais prendre le métro et voir des gens. Des gens d’abord français. Ils sont
là, ne peuvent pas s’échapper, car dans la rue, les Français sont un peu fuyants. Et
comme je n’aime pas aller au café, il n’y a pas d’autre lieu que le métro pour vérifier ce
que c’est un Français. J’ai compris plus tard que le métro, c’était aussi une sorte de
souk, qui me ramenait au Maroc. J’aime cette idée de me trouver au milieu d’un groupe
de corps inconnus et de fantasmer sur eux, de construire des romans, pour moi et pour
eux, dans l’espace d’un quart d’heure.

Avez-vous vu le film « L’homme blessé », de Patrice Chéreau, qui raconte un


drame amoureux entre deux hommes ?

Oui, je m’en souviens très bien. Il est passé sur Arte, je l’ai vu chez moi, au Maroc, avec
ma mère qui dormait derrière moi et ronflait. C’était en plein mois de Ramadan, juste
après la rupture du jeûne. Je zappais et je suis tombé sur « L’homme blessé ». Sans
l’avoir vu auparavant, je savais de quoi il s’agissait, tellement j’avais lu sur les films, à
défaut de pouvoir les voir, car ces films-là ne sortaient pas au Maroc. J’ai vu
« L’homme blessé » en étant excité et en faisant attention à ce que ma mère ne se
réveille pas.

Paris, ce sont donc, pour vous, le cinéma et le métro. C’est tout ?

Non, j’ai un rapport aussi, et sans vouloir faire trop l’intellectuel, avec que tout ce que
Paris a d’excellent à offrir, les arts, la culture. Ce que j’aime ici, c’est la rencontre
permanente avec l’idée française. Je n’ai pas à batailler, comme c’est le cas au Maroc,
avec les soucis matériels, à me dire qu’il faudra économiser de l’argent pendant un mois
ou deux pour m’acheter un livre ou une revue, à supplier le garde de l’institut français
de bien vouloir me laisser entrer alors que je n’ai pas de carte d’accès.

Dans « Une mélancolie arabe », vous vivez, à Paris, une histoire d’amour avec
Slimane. Elle signifie quoi dans votre vie ?

Ce chapitre est écrit sous forme de lettre. Une lettre à Slimane l’Algérien, le plus grand
amour que j’ai jamais eu. Je me suis inspiré d’un classique de la littérature française,
« Les lettres portugaises », un tout petit livre, d’une trentaine de pages, du 17e siècle.
Mon histoire avec Slimane renvoie à l’expérience que je raconte dans le premier
chapitre et que j’ai fuie, c’est-à-dire à cet objet féminin que j’étais aux yeux de Chouaïb.
Slimane, tout en étant plus fou que moi dans l’amour, plus ancré que moi dans la
tradition arabe poétique de l’amour, était encore empêtré dans des images archétypales
de la femme arabe, des statuts et des rôles. Il essayait, lui aussi, de me faire jouer le rôle
de la femme. Mais la différence d’avec Chouaïb, c’est que là, avec Slimane, j’étais dans
la passion. Or, quand on est dans la passion, on ne décide de rien. Ce qui relève presque
de l’esclavage ou du sadomasochisme, ça a un sens au nom de l’amour.

Qu’est-ce qu’elle avait de particulier, cette relation ?

J’étais dans la transgression amoureuse, homosexuelle, en langue arabe.

Vous parliez arabe entre vous ?

On parlait arabe, on écoutait de la musique arabe, on lisait les poètes arabes. Tout se
passait dans la langue mère, une langue sacrée. Je ne pourrai jamais désapprendre la
langue arabe, elle est collée à ma peau, à mes intestins, à ce que je suis. Alors qu’avec la
langue française, j’ai l’impression que si je ne suis pas dans un exercice continu, elle
finira par disparaître. Cet amour avec Slimane aurait été possible aussi au Maroc, mais
de façon cachée. A Paris, on est libre. Enfin, surtout moi, car lui faisait en sorte que sa
mère et ses cousins ne s’en rendent pas compte. Il avait été marié et il avait des enfants.

Avez-vous un avis sur l’homosexualité en banlieue, en France ?

Je ne connais pas très bien la banlieue en France. J’imagine que ce ne doit pas être
simple, qu’on soit homosexuel ou hétérosexuel. Ce que je sais, c’est que parfois dans les
familles d’origine étrangère, on a tendance à entretenir à l’intérieur de la maison des
traditions conservatrices de l’autre pays. Ce qui fait que les enfants sont écartés en
permanence entre ce qu’ils vivent avec leurs parents et ce qu’ils vivent hors du milieu
familial. A chaque fois que je me trouve en banlieue, je reçois une violence énorme. J’ai
l’impression que les gens qui y habitent ont été rejetés. Une mise à l’écart violente pour
eux et que je ressens. C’était dur pour moi au Maroc, mais en voyant cela, je me dis que
ce doit être dur pour d’autres Français, ici. Ce qui me sauve en France et à Paris, c’est
une forme d’inconscience, que j’ai, par rapport aux limites sociales. J’en ai conscience
pour les autres, mais, en ce qui me concerne, je ne les vois pas.

Ecrivez-vous en arabe ?

Non, ça ne me vient même pas à l’esprit. L’écriture est liée chez moi à la langue
française.

Pourquoi ?

Je pourrais vous donner des réponses classiques, du type : l’arabe c’est la langue du
Coran ; la langue à laquelle ma mère a accès, donc je ne tiens pas à ce qu’elle lise ce
que j’écris. Voilà ce que je pourrais dire. En revanche, ce que je sais, c’est que je n’ai
pas décidé d’être écrivain, c’est quelque chose qui est venu à moi grâce au rêve du
cinéma. Je voulais être réalisateur, mais je n’avais pas assez d’argent et mes parents non
plus pour payer des études de cinéma à la Femis à Paris. Je me suis donc inscrit en
littérature française à l’Université Mohamed V de Rabat. Comme je venais d’un
système public arabophone, mon français n’était pas bon. Pour pouvoir le perfectionner
et ne plus sentir cette jalousie par rapport aux étudiants qui venaient de la mission
française, j’ai tenu un journal intime, qui s’est transformé en écriture. La langue
française m’a pris dans son piège.

Vous travailler à des projets de cinéma ?

Oui, j’ai fait des stages avec le réalisateur Benoît Jacquot, j’ai travaillé comme assistant
sur des documentaires, j’ai fait de la traduction. Et puis j’ai écrit avec Louis Gardel un
scénario, qui s’appelle « La Señora », d’après le roman de Catherine Clément.
Normalement, c’est pour Isabelle Huppert.

Propos recueillis par Antoine Menusier

Pour en savoir plus sur Abdellah Taïa, lire le portrait que lui a consacré TELQUEL.

Abdellah Taïa, « Une mélancolie arabe », Seuil, 142 pages (13 euros).

Antoine Menusier –