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09/12/2019 Le/la scientifique : sexe et genre dans la pratique scientifique

Les cahiers du CEDREF


Centre d’enseignement, d’études et de recherches pour les études féministes

11 | 2003 :
Sciences et genre : l’activité scientifique des femmes
Points de vue anglo-saxons

Le/la scientifique : sexe et genre


dans la pratique scientifique
E F K
Traduction de Irène Jami

p. 75-87

Notes de la rédaction
Version originale : « The Wo/man Scientist : Issues of Sex and Gender in the Pursuit of Science »,
in Harriet Zuckerman, Jonathan R. Cole and John T. Bruer (eds), the Other Circle :Woman in the
Scientific Community, New York and London, W.W. Norton, 1991, p. 227-236.

Texte intégral
1 Mon objectif dans cet essai est de plaider en faveur d’un changement dans
l’orientation de nos débats – pour que l’on passe du sujet « les femmes dans la pratique
scientifique » à celui des hommes et des femmes dans la pratique scientifique. En
d’autres termes, je souhaite intégrer un troisième pôle à nos débats et soulever là où,
auparavant, il n’y en avait pas, une question quant à ces aspects mêmes du rapport
entre hommes et science dont l’on suppose qu’ils sont tellement normaux et naturels.
Avant de pouvoir poser avec pertinence la question de l’equity1 entre hommes et
femmes dans la recherche scientifique, il faut d’abord trouver une façon d’introduire la
parité dans les questions que nous posons – et dans nos hypothèses de départ – sur les
rapports qu’hommes et femmes entretiennent avec l’activité scientifique.
2 À première vue, il semble y avoir une façon simple de le faire. Elle consiste à nier qu’il
existe des différences significatives (c’est-à-dire pertinentes) entre hommes et femmes,
et à faire d’eux un genre unique, en l’occurrence, le genre humain. Cette
affirmationfonde l’idéologie libérale occidentale2, même s’il n’en a pas été tenu compte
dans la pratique libérale occidentale. Ainsi modifiée, notre discussion est également
bipolaire, mais avec une différence importante : les deux termes ne sont plus « femmes
et science », mais « humains et science ». La parité conceptuelle est en effet décrétée :
hommes et femmes devraient entretenir les mêmes rapports avec la recherche
scientifique parce que ces relations sont les mêmes. Toute différence susceptible d’être
observée dans la réalité résulterait non pas de la nature des hommes, des femmes ou de
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la science, mais simplement de la persistance de préjugés résiduels (c’est-à-dire


d’opinions résultant de l’ignorance).
3 C’est cette approche, en apparence simple, qui a été adoptée par les récentes
générations de femmes scientifiques américaines cherchant à parvenir à une égalité de
statut en science. Mais je vais essayer de montrer que cette formulation n’est pertinente
ni en pratique, puisqu’elle n’a pas permis d’assurer l’equity pour les femmes
scientifiques, ni en principe. Surtout, elle ne prend pas en compte à quel point les
convictions (ou si l’on veut, les préjugés) sont intériorisées par les hommes et les
femmes réels, et même par les pratiques de la science. Si l’on réduit les deux termes en
un seul (familièrement : « homme »), on ne perçoit pas que « l’homme universel » a été
historiquement modelé en fonction d’une expérience culturelle donnée de l’humanité ;
les processus occultes d’intégration des normes de la masculinité dans la science sont
ainsi masqués.
4 La parité effective dans la conceptualisation des relations entre hommes et femmes et
dans l’activité scientifique nécessite une taxonomie plus complexe – qui non seulement
conserve les trois termes (hommes, femmes, et science), mais en même temps prend
acte du caractère socialement constitué de chacun des termes. Il faut insister sur ce
dernier point, dans la mesure même où il échappe si souvent à la perspicacité. Cela
nécessite de faire deux distinctions essentielles : d’une part entre sexe et genre, d’autre
part entre nature et science. Si le sexe est une catégorie biologique dans laquelle nous
sommes nés comme enfants mâles ou femelles, le genre est une catégorie culturelle qui
modèle notre développement en tant qu’hommes et femmes adultes. En ce sens, le
genre représente une transformation culturelle du sexe. De façon en grande partie
similaire, la science représente (ou donne à voir) une transformation culturelle de la
nature. La nature, pour le dire brièvement, ne nous apparaît pas sans médiation. Les
représentations de la nature tiennent leur forme des instruments, théories, et valeurs
que des scientifiques donnés apportent dans le travail de « révélation » de la nature.
Exactement de même que ce qu’est une culture, et ce que sont ses valeurs, se reflète
dans les définitions socialement admises qu’elle donne de la masculinité et de la
féminité (c’est-à-dire ses idéaux de genre), les instruments, théories et valeurs
particuliers que les scientifiques utilisent dans leur entreprise de représentation de la
nature se reflètent dans l’image de la nature qui émane de leurs bureaux et de leurs
laboratoires. En d’autres termes, on pourrait peut-être dire que le sexe et la nature sont
donnés, mais on ne peut en dire autant du genre ni de la science. Cette intrusion de la
culture – entre le sexe et le genre d’une part, entre la nature et la science de l’autre –
compromet irrémédiablement la confiance que nous pourrions avoir placée dans le
caractère monolithique de l’une ou l’autre de ces catégories : le genre ou la science.
5 Afin de montrer que l’approche « libérale » de la question des femmes en science (à
savoir le déni de différences réelles et significatives entre hommes et femmes) n’a de
pertinence ni politique, ni conceptuelle, je commencerai par un inventaire bref et
forcément incomplet des problèmes rencontrés par les femmes scientifiques
américaines qui l’ont utilisée tout au long du siècle qui vient de s’écouler. Je discuterai
ensuite des avantages de la taxonomie plus complexe que j’ai proposée. Mais il semble
en premier lieu nécessaire d’indiquer le contexte historique dans lequel une stratégie
« libérale » a pu apparaître comme un pas de géant en avant3.

Le contexte historique
6 A la fin du dix-neuvième siècle, les stratégies auxquelles les femmes recouraient pour
accéder au monde de la science visaient davantage au compromisqu’à l’equity. A ce
titre, on peut les qualifier de « pré-libérales ». De nombreuses femmes scientifiques se
résignaient à (ou parfois recherchaient activement) des attributions secondaires dans le
domaine de la science. Elles acceptaient l’existence, dans le cadre d’une sphère
masculine, d’un sous-ensemble féminin, espérant sans doute pouvoir parvenir, à
l’intérieur de cet apanage restreint, à une forme d’égalité. En dépit des possibilités de
formation qu’elle a pu fournir, on a rapidement admis que ce n’était pas une stratégie

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professionnelle pertinente. Elle destinait ces femmes, qui s’étaient arrangées pour
entrer dans le monde de la science, à un travail de femme – c’est-à-dire faiblement
rémunéré, de statut peu élevé, et généralement considéré comme intellectuellement
inférieur (voir par exemple Rossiter, 1982).
7 En conséquence de quoi, les stratégies séparatistes ont cédé la place à des stratégies
d’intégration. Là, les femmes scientifiques ont trouvé un allié naturel dans les
prétentions scientifiques à l’objectivité et à la neutralité. Si la science est indépendante
de ceux qui la produisent, il ne devrait pas y avoir place pour le genre (non plus à cet
égard que pour la race, la religion ou d’autres marqueurs sociaux) dans le discours
scientifique. Et si les esprits scientifiques sont réellement désincarnés, la question de
savoir si le corps d’un scientifique est mâle ou femelle n’a aucune pertinence.
Moyennant quoi, les femmes pourvues d’un esprit scientifique devraient pouvoir
revendiquer les mêmes possibilités d’accès à la science que les hommes.
8 Pour beaucoup de gens, la question était bien sûr de savoir si les femmes avaient un
véritable esprit scientifique – question qui invoquait le spectre de la différence dans un
cadre par définition défavorable aux revendications des femmes scientifiques à l’equity.
Au cours des cent dernières années, cette question a circonscrit le principal désaccord
entre féministes et non féministes dans la bataille pour définir le rapport entre femmes
et science. Avant même le début de ce siècle, les féministes scientifiques – c’est-à-dire
les féministes qui étaient des scientifiques et les féministes qui fondaient leur théorie
politique sur des principes scientifiques – s’étaient rendu compte de la facilité avec
laquelle les revendications de différence se traduisent par des conditions inégalitaires.
Cette prise de conscience déboucha sur la conviction que toute revendication d’égalité
passait nécessairement par le rejet du mythe d’un esprit féminin. Voulant ôter tout
crédit aux conceptions traditionnelles des différences innées, biologiques, entre les
sexes (en particulier dans le domaine des capacités cognitives) et de démontrer
l’importance des facteurs environnementaux et institutionnels, elles firent beaucoup
d’efforts pour rassembler des données psychologiques, sociologiques et
anthropologiques sur les hommes et les femmes. Il leur paraissait absolument
nécessaire de réfuter les affirmations sur la différence naturelle – tout l’avenir des
femmes en science leur semblait en dépendre. Elles avaient une telle confiance dans la
justesse de leur point de vue d’un côté, et dans l’objectivité de la science de l’autre,
qu’elles croyaient qu’il suffisait de se fier à des critères de rigueur scientifique reconnus
pour démontrer et exposer les failles du raisonnement qui imprégnait le sens commun.
9 Rétrospectivement, il apparaît que ces femmes scientifiques accordaient une
confiance excessive aux critères de rigueur scientifique. Les scientifiques féministes
n’étaient pas les seules à s’intéresser à la science des différences de sexe, et, à un
moment, le sujet leur a été brutalement confisqué. Certaines de leurs données,
rassemblées pour démontrer à quels obstacles se heurtaient les femmes scientifiques,
ont été interprétées différemment par d’autres scientifiques qui voulaient contester les
possibilités croissantes d’accès des femmes à la science4.
10 La tendance s’est rapidement inversée au détriment de ces premières féministes, et
l’un des épisodes les plus tristes de l’histoire des femmes dans ce pays a vu la remise en
cause d’une bonne partie de leurs conquêtes. Dès les années cinquante, la proportion de
scientifiques femmes avait diminué de moitié environ par rapport à ce qu’elle était au
début du siècle. En 1956, près d’un siècle après avoir admis sa première étudiante, Ellen
Swallow Richards, le MIT a réuni une commission spéciale pour examiner la question
de savoir s’il fallait ou non continuer à accepter des femmes parmi ses étudiants ; et
cette commission a recommandé qu’il soit mis fin à la mixité de la formation dispensée
(voir Keller, 1981).
11 La trace des premières féministes scientifiques, qui revendiquaient fièrement leur
identité de femmes tout en soulignant leur égalité avec les hommes sur le plan
intellectuel, a pratiquement disparu au cours de cette sombre période. A leur place est
apparue une génération de femmes qui se battaient pour devenir des scientifiques en
consentant tacitement à rayer de leur identité professionnelle le fait qu’elles étaient des
femmes. Elles aussi étaient engagées en faveur de l’equity, mais différemment de celles
qui les avaient précédées ; elles recherchaient la sécurité dans l’absence de toute
caractéristique distinctive, de toute manifestation d’intérêt, ou de tout caractère mental
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susceptible de les marquer comme des femmes. Pour les femmes scientifiques des
années cinquante, la survie ne passait pas seulement par la neutralité de genre attendue
de la science : elle requérait aussi leur propre neutralité de genre. « Y arriver » signifiait
y arriver en tant que scientifique, indistinctement des autres scientifiques. Mais comme
les autres scientifiques étaient mâles, cela impliquait de faire disparaître tous les signes
de différence entre elles et les hommes de leur profession. Si différence il y avait, c’était
plutôt entre elles et les autres femmes. Il n’est peut-être pas très surprenant, dans ces
conditions, qu’elles aient effectivement disparu, en tant que femmes, de la science
américaine. Leur représentation en nombre n’était plus régulièrement comptabilisée
par les féministes universitaires ; et souvent, plus comptabilisée du tout (Rossiter,
communication personnelle ; voir également Keller, 1981). Souvent, elle choisissaient
d’elles-mêmes de ne pas faire figurer leurs prénoms révélateurs dans les publications.
12 L’impression générale est que ces femmes ne comptaient plus sur la science pour
prouver leur égalité intellectuelle en tant que classe. Elles gardaient une confiance
absolue dans l’équité et l’objectivité de la science pour prouver, et récompenser, leurs
réalisations individuelles de scientifiques – et notamment lorsqu’elles arrivaient à faire
disparaître les marques d’une appartenance de classe de genre à laquelle elles
semblaient avoir échappé. Le recul nous permet hélas de constater que cette stratégie a
échoué à protéger ces femmes scientifiques des conséquences d’une politique
professionnelle de plus en plus excluante – elle n’a contribué qu’à masquer les effets de
cette politique. Non seulement leur nombre a diminué, mais le statut des femmes
scientifiques (en tant qu’individus et en tant que classe) s’est régulièrement dégradé.
13 Même lorsque les femmes ont commencé à bénéficier de davantage d’ouverture dans
les sciences, à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix – en partie
du fait de l’impulsion donnée par Spoutnik en faveur de l’accès à des carrières
scientifiques d’un nombre croissant de jeunes gens et en partie du fait du mouvement
des femmes naissant – les femmes scientifiques sont restées fortement attachées à
l’idée selon laquelle le genre n’avait pas de pertinence pour rendre compte de la
pratique de la science. En témoigne cette anecdote personnelle. En 1974, j’ai décidé de
consacrer à la question des femmes dans la science une série de conférences à
l’Université du Maryland. Je me souviens aujourd’hui encore de mes angoisses. Le seul
fait d’introduire la question des femmes dans la science devant un public professionnel
apparaissait alors comme un changement audacieux, voire dangereux.
14 Cela dit, à la faveur des initiatives nationales destinées à développer notre force de
travail scientifique, des améliorations réelles ont commencé à se produire. Les femmes
ont recommencé à se compter, à se reconnaître, et même à se conseiller mutuellement.
L’amélioration spectaculaire du statut des femmes au MIT au cours des vingt dernières
années fournit un témoignage éclairant de l’efficacité de ces efforts collectifs. Mais la
revendication de leur conscience collective en tant que femmes, au MIT comme ailleurs,
a en même temps ravivé chez elles un autre besoin : celui de transformer (sinon
d’effacer) la conscience que les hommes avaient d’elles en tant que femmes. Elle a
rendu vigueur au paradoxe que Nancy Cott (1987) décrit comme la plaie de toute
l’histoire du féminisme contemporain – et auquel les scientifiques femmes ont été
confrontées avec une acuité particulière. La réémergence de leur identité collective de
femmes a quasiment suscité l’insistance renouvelée, plus appuyée que jamais, sur
l’indifférenciation intellectuelle – le rejet de la différence. Elles se sont retrouvées, une
fois de plus, à combattre les affirmations, sur les différences innées d’un sexe à l’autre
en matière d’attributs mentaux, à commencer par celles qui émanaient désormais de la
communauté scientifique elle-même.
15 Ces affirmations ont connu une nouvelle jeunesse, particulièrement offensive, au
cours de ces dernières années, et c’est est allé de pair, plusieurs auteurs l’ont fait
remarquer, avec les succès du féminisme contemporain. La réfutation scientifique des
affirmations sur les différences de sexe est donc redevenue une préoccupation
essentielle pour les scientifiques féministes d’aujourd’hui. Au cours des dix dernières
années, un certain nombre de synthèses critiques ont été publiées à cet effet, certaines
allant jusqu’à suggérer que la recherche même d’un fondement biologique aux
différences de comportement entre mâles et femelles est une entreprise sexiste.

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16 Pour nécessaires qu’elles soient, ces entreprises n’en sont pas moins marquées par
leur fragilité et (sans doute est-ce inévitable) par leur caractère défensif.Chaque
nouvelle affirmation de corrélation hormonale ou physiologique avec des traits de
comportement connus ou supposés doit être examinée comme une nouveauté, et
l’erreur qui fonde son inanité, identifiée et publiée. Alimenté au moins en partie par une
succession continuelle de compte rendus d’observations de différences de
comportement et de performances entre scientifiques hommes et femmes (ou entre
étudiants hommes et femmes), ce travail est en cours et, comme la qualité scientifique
de cette recherche progresse, il est devenu de plus en plus exigeant. De plus, les termes
mêmes du débat sur la différence des sexes favorisent des formes caractéristiques de
myopie culturelle. Mais avant de pouvoir corriger notre myopie, il nous faut faire
changer l’orientation du débat, de « femmes et science » à « hommes, femmes et
science », sans perdre de vue qu’aucune de ces catégories n’est elle-même
monolithique.
17 Le débat sur les différences de sexe est habituellement centré sur la nature ou la
socialisation des femmes et pose implicitement la nature ou socialisation des hommes
comme norme. Le plus souvent, l’usage du terme « genre » y fait référence non pas à
une norme culturelle donnée, se rapportant de la même façon aux hommes et aux
femmes, mais à une catégorie femmes universelle. Ce qui ne permet pas de percevoir
que les conventions normatives de la socialisation des hommes de classe moyenne
blanche ont été incorporées dans les critères utilisés pour appréhender le
comportement et les performances des hommes et des femmes élevés sous des normes
différentes. Je propose trois exemples à l’appui de cette idée.
18 La critique féministe en sciences s’est beaucoup intéressée aux affirmations fondées
sur les différences constatées entre les performances des garçons et celles des filles dans
les Standard Aptitude Tests (Benbow and Stanley, 1980) quant aux différences
d’attributs mentaux entre hommes et femmes. Les critiques ont attiré l’attention sur le
fait que les résultats de ce test n’avaient pas grand chose, voire rien de commun avec les
performances créatives des vrais mathématiciens ; mais la question de ce que les
résultats de ce test décrivent effectivement n’a pas été approfondie. Dans quelle mesure
ne font-ils pas que décrire ce que certains garçons, dans notre culture, sont encouragés
à faire ? Dans quelle mesure les critères d’intelligence scientifique communément
admis mesurent-ils de façon fiable la capacité réelle à réaliser des travaux scientifiques,
et dans quelle mesure reflètent-ils en toute inconscience des normes culturelles bien
précises biaisées par le genre ?
19 Un deuxième exemple concerne ce qui est peut-être une source d’inequity
permanente et a été abordé au cours d’une conférence sur les femmes et la science à
l’initiative de la Macy Foundation en 19815. Concluant que la plupart des formes les
plus traditionnelles de discrimination n’étaient plus apparentes, il était suggéré qu’il y
avait un handicap définitif et permanent que l’on pouvait identifier : la formation des
femmes ne les rendait pas suffisamment compétitives pour survivre et prospérer à la
pointe de la recherche actuelle. Il semblait en découler une recommandation évidente :
reformer les femmes pour qu’elles soient plus compétitives. La question qui n’était pas
posée était de savoir si les normes de compétition actuellement admises par les
scientifiques sont des normes de socialisation masculine admises culturellement ou si
elles sont nécessaires à une bonne recherche. Soyons directe : est-il nécessaire ou même
est-il bon pour la physique que, pour reprendre les termes d’un physicien célèbre, « il
n’y (ait) que les francs salauds qui s’en sortent dans ce boulot » (cité dans Traweek,
1984) ?
20 Le troisième exemple est plus banal. Il concerne la pratique répandue qui consiste à
mesurer la productivité scientifique en comptant le nombre total d’articles dont chacun
est l’auteur. Le nombre d’articles pour lesquels le nom du principal chercheur apparaît
dépend, en général, directement de la taille du laboratoire ou du groupe qu’il ou elle
dirige. Supposons que (pour une raison sociale ou psychologique quelconque) la
plupart des femmes scientifiques préfèrent diriger de petits groupes. Ces scientifiques
tendraient évidemment à avoir une moindre « productivité ». Si l’on se sert de ces
mesures de productivité pour en déduire la qualité de la science, il s’ensuit que les

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grands laboratoires (ou groupes) produisent de la meilleure science que les petits – une
hypothèse que personne n’accepterait sous une forme aussi directe.
21 Prises entre les termes d’un impossible dilemme, les femmes scientifiques du
vingtième siècle ont eu tendance à rechercher l’equity en réfutant les affirmations sur la
différence. L’expérience historique nous a appris la vulnérabilité et en dernier ressort la
non pertinence de cette stratégie, mais elle nous a également appris que les hypothèses
sur la différence tendent, en pratique, à jouer contre nos intérêts. La reconnaissance de
la différence fondée sur le genre a presque invariablement servi à justifier l’exclusion.
Dans la mesure où les performances scientifiques sont rapportées à une échelle unique,
être considéré comme différent, c’est laisser à désirer. Confronté à un tel critère
universel, l’espoir d’equity, semble dépendre du démenti de la différence6.
22 Mais avec le recul, on peut voir les écueils de cette stratégie : si un critère universel lie
la différence à l’inégalité, le même critère déduit l’uniformité de l’égalité, assurant
l’exclusion de toute expérience, perception, ou valeur qui est autre. En conséquence, les
« autres » ne sont admissibles que s’ils peuvent supprimer ces différences et faire
disparaître toutes les traces de cette suppression. Cependant non seulement ces
opérations ne suffisent pas à assurer une protection efficace contre la discrimination
qui continue de facto à prévaloir, mais elles se révèlent souvent n’être que des réussites
partielles, et laissent dans leur sillage des cicatrices résiduelles qui empêchent ceux qui
survivent de devenir des « concurrents » pleinement efficaces. La réussite de
l’assimilation a donc tendu à nécessiter non pas des capacités égales, mais des capacités
supplémentaires – la capacité supplémentaire de compenser les coûts cachés encourus
par le déni ou la suppression d’une histoire passée du fait de son « altérité ».
23 Tant que nous acceptons de concevoir la science comme une entreprise monolithique
– définie par un but unique et un seul critère de réussite – ni l’affirmation ni le déni de
la différence ne permettront d’obtenir l’equity pour les femmes en science. Il est évident
que l’adoption même d’un critère universel jouecontrel’égalité au détriment des
porteurs de la moindre différence, de quelque source qu’elle soit. C’est là le dilemme
dans lequel les femmes scientifiques blanches ont été piégées durant toute leur histoire,
en grande partie de même qu’il piège aujourd’hui les scientifiques (hommes ou
femmes) de couleur.
24 Heureusement, notre compréhension de la nature de la connaissance scientifique a
largement évolué, au cours des dernières décennies, par rapport à cette conception
univoque. Les développements récents de l’histoire et de la philosophie des sciences ont
mené à une réévaluation dans laquelle on reconnaît que les objectifs, les méthodes, les
théories, et même les données réelles de la science de la nature ne sont pas inscrits
dans la nature ; ils sont tous soumis au jeu inévitable de forces sociales. Les exigences
empiriques et logiques peuvent peser sur les représentations de la nature qui émanent
des bureaux et des laboratoires des scientifiques, mais elles ne les déterminent pas. On
ne peut échapper aux normes sociales, psychologiques et politiques, et elles influencent
aussi les questions que nous posons, les méthodes que nous choisissons, les
explications que nous considérons comme satisfaisantes, et même les données dont
nous jugeons qu’elles valent la peine d’être enregistrées.
25 Ce changement dans notre conception de la science fournit un moyen de sortir du
dilemme auquel les premières féministes ont été confrontées en science. Si l’on
reconnaît que la science peut avoir plusieurs objectifs et plusieurs critères, il devient
possible (du moins en principe) de plaider pour l’inclusion de la différence –
d’expérience, de perception, et de valeurs – comme valeur intrinsèque pour la
production scientifique ; il devient alors possible d’envisager l’égalité sans uniformité.
Mais cette proposition comporte elle aussi un écueil – un écueil qui découle de la
tentation familière et répandue de localiser la différence dans le sexe. Cette tentation
cache l’hypothèse que la différence signifie la dualité et implique que les femmes en tant
que classe feront une science différente (ou « féminine »). Mais cette proposition ne
tient pas compte des leçons que nous avons tirées de l’histoire des femmes en science.
Elle échoue aussi à rendre justice à l’extrême variété que l’on constate, dans la réalité,
entre les femmes.
26 L’évolution récente de l’histoire et de la philosophie des sciences nous a sensibilisés à
l’influence des forces sociales sur le développement de la science. Mais celle des études
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féministes a mis en évidence le rôle de ces forces sociales pour orienter le


développement des hommes et des femmes – c’est-à-dire pour la définition des normes
de genre. Elle a également attiré l’attention sur l’importance historique des dynamiques
psychosociales complexes qui ont tissé les normes de genre et les normes scientifiques
actuelles en un inextricable réseau. Supposer que, à conditions égales, les femmes
feraient une science différente, une science plus « féminine », c’est ignorer à quel point
les femmes aussi bien que la « féminité » sont des catégories socialement construites.
Plus important, c’est ignorer à quel point nos conceptions actuelles de la féminité et de
la science ont été construites en opposition l’une à l’autre. Si la science a fini par
signifier l’objectivité, la raison, l’absence de passion, et le pouvoir, la féminité a fini par
signifier tout ce que la science n’est pas : la subjectivité, les sentiments, la passion, et
l’impuissance. La méconnaissance du rôle majeur des étiquetages culturels dans la
construction de ces catégories invite à les accepter comme « naturelles » ; elle agit ainsi
au détriment de la possibilité de reconstruire ou d’évaluer les étiquetages eux-mêmes.
De plus, si nous ne sommes pas attentifs à la force des dynamiques culturelles dans la
construction des normes qui ont défini les mots « masculin », « féminin », et
« scientifique », nous sommes condamnés à ignorer les usages que l’on fait de ces
constructions.
27 J’ai soutenu ailleurs (Keller, 1985) que l’exclusion du féminin de la science a été
associée à une définition bien précise de la science comme indéniablement objective,
universelle, impersonnelle – et aussi masculine. Cette définition contribue à assurer
l’invulnérabilité de la science face à la critique sociale, et sert en même temps à
démarquer ce qui est mâle de ce qui est femelle. C’est une définition qui nourrit et se
nourrit d’une division entre travail émotionnel et travail intellectuel – une division
selon le sexe.
28 Dans le passé comme aujourd’hui, cette division sexuelle du travail a justement
fourni un appui décisif aux affirmations selon lesquelles la science constitue une
autorité épistémique univoque et par conséquent absolue. La même autorité a, à son
tour, servi à dénigrer la totalité du domaine exclu, celui de ces valeurs qui ont été
étiquetées « féminines ». La science elle-même jouant un rôle dans ces dynamiques
culturelles et historiques complexes, toute discussion sur les hommes et les femmes en
science doit tenir compte du fait que notre culture est imprégnée, jusque dans la
définition de la science, de préjugés quant aux genres. Échouer à la faire, c’est passer à
côté d’une voie essentielle par laquelle des valeurs culturelles bien précises sont
importées à l’intérieur des normes invoquées pour distinguer la « bonne » science de la
« mauvaise ». C’est très exactement de cette façon que de facto la discrimination est
souvent pratiquée à l’encontre d’individus ou de groupes qui se trouvent apporter avec
eux certaines de ces valeurs qui, pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la
productivité scientifique, ont été d’avance jugées indésirables7.
29 C’est, en fin de compte, au nom de la productivité scientifique aussi bien que de
l’equity qu’il nous faut reconnaître la valeur et l’ampleur de la différence. La
considérable diversité (culturelle comme individuelle) qui existe parmi les hommes et
les femmes réels dépasse largement la diversité biologique, que ce soit entre ou à
l’intérieur des catégories mâle ou femelle (c’est-à-dire des sexes). Il y a d’abord la
diversité culturelle entre les différents concepts de « masculinité » et de « féminité »
(c’est-à-dire les genres). Mais il peut aussi y avoir une diversité encore plus importante
dans le degré auquel les individus hommes ou femmes se conforment à ou s’éloignent
des normes de genre (ou stéréotypes) du cadre culturel qui est le leur. Oublier ces
dernières sources de différence, c’est autant ignorer la diversité de la culture humaine
que faire injustice à ces femmes qui, ne serait-ce que pour être des scientifiques, ont eu
à transcender les stéréotypes de notre propre héritage culturel. Le déni de la différence
entre hommes et femmes s’est avéré aussi inefficace pour les femmes scientifiques
qu’irréaliste dans son application. Le déni de la différence parmi les hommes et parmi
les femmes ne saurait donner de meilleurs résultats.

Bibliographie

https://journals.openedition.org/cedref/509 7/9
09/12/2019 Le/la scientifique : sexe et genre dans la pratique scientifique
Benbow Camilla et Stanley Julian, « Sex Differences in Mathematical Ability: Fact or Artifact? »,
Science, 1980 (12 déc.).
DOI : 10.1126/science.7434028
Cott Nancy, The Grounding of Modern Feminism, New Haven, Yale University Press, 1987.
Keller Evelyn Fox, « New Faces in Science and Technology: A Study of Women Students at
MIT », manuscrit non publié, 1981.
Keller Evelyn Fox, A Feeling for the Organism: The Life and Work of Barbara McClintock, New
York, Freeman, 1983.
Keller Evelyn Fox, Reflections on Gender and Science, New Haven, Yale University Press, 1985.
DOI : 10.1119/1.15186
Rossiter Margaret, Women Scientists in America, Baltimore, Johns Hopkins University Press,
1982.
DOI : 10.2307/3822684
Traweek Sharon, « High Energy Physics: A Male Preserve », Technology Review, 1984 (nov.-
déc.).

Notes
1 Nous avons choisi de conserver le terme anglais equity, qui se réfère sans doute à Rawls, et
désigne la recherche conjointe de l’égalité et de la justice (NDTL).
2 Aucune signification politique n’y est a priori attribuée aux différences entre hommes et
femmes
3 Pour ce faire, je m’appuie en grande partie sur l’excellente présentation de Rossiter, Women
Scientists in America, sur ma recherche sur l’histoire des femmes au MIT (Keller, 1981), ainsi que
sur ma propre expérience de femme venue à la pratique scientifique à la fin des années
cinquante, lorsqu’elle est significative.
4 Voir, par exemple, Rossiter, 1982, chap. V, pour un approfondissement de cet aspect.
5 Communication personnelle d’Alice Huang, 1982.
6 Dans la pratique, bien sûr, ceux qui exercent des professions scientifiques sont bien
conscients de la valeur des différences de talent et de style entre les individus. Ce n’est que
lorsque l’on prétend que ces différences sont genrées que cette conscience implique un conflit
ouvert avec la conviction que la valeur et la qualité de la performance scientifique peuvent être
évaluées par une mesure unique : dans quelle mesure est-il/elle bon/ne ?
7 L’histoire de Barbara McClintock fournit un exemple à cet égard (voir Keller, 1983). Fière de
son individualisme iconoclaste, déterminée à transcender tous les stéréotypes attachés à son
sexe, elle est parvenue à façonner une vision de la science très différente de celle qui prévalait
autour d’elle. Sa différence d’avec ses collègues ne venait ni de son sexe, ni de sa socialisation de
femme, mais précisément de sa position d’iconoclaste et d’« outsider ». Ainsi vu, cet exemple sert
à mettre en évidence les valeurs bien particulières qui sous-tendent les normes scientifiques
traditionnelles. J’ai expliqué que ces valeurs ne sont pas, contrairement à ce que nous avons
appris, universelles, mais qu’elles sont l’héritage de l’équation culturelle entre « scientifique » et
« masculin » qui a contribué à forger l’histoire de la science contemporaine. (Sur cette dernière
affirmation, voir Keller, 1985.)

Pour citer cet article


Référence papier
Evelyn Fox Keller, « Le/la scientifique : sexe et genre dans la pratique scientifique », Les cahiers
du CEDREF, 11 | 2003, 75-87.

Référence électronique
Evelyn Fox Keller, « Le/la scientifique : sexe et genre dans la pratique scientifique », Les cahiers
du CEDREF [En ligne], 11 | 2003, mis en ligne le 16 février 2010, consulté le 09 décembre 2019.
URL : http://journals.openedition.org/cedref/509

Auteur
Evelyn Fox Keller

Traducteur
https://journals.openedition.org/cedref/509 8/9
09/12/2019 Le/la scientifique : sexe et genre dans la pratique scientifique

Irène Jami

Droits d’auteur
Tous droits réservés

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