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LES SEPT PERSO

AGES

MYCROFT MIXEUDEIM: Il mesure 6 pieds 6 pouces. Il est gros, semble


très fort. Il a des cheveux frisés qui lui tombent presque dans les yeux.
(Environ 37 ans.)
LO TIL-DÉPAREY: Il mesure 5 pieds 4 pouces. Sorte de volubilité-rictus.
Il fait beaucoup de gestes, mais il n’est pas très solide sur ses jambes; il lui
arrive souvent de manquer de balan et il chancelle d’un côté ou de l’autre.
(24 ans.)
LAURA PA: Brune. Taille moyenne. Vive dans ses mouvements. Physique
plutôt voluptueux. En apparence, sérénité inaltérable; sorte d’euphorie. Rien
ne la scandalise. (22 ans.)
BECKET-BOBO: Taille moyenne. Un peu maigre. Effacement; sorte
d’impassibilité sans mélancolie visible. Il monopolise, discrètement,
l’efficacité de cet univers: sans lui personne n’y pourrait survivre. (30 ans.)
MARIE-JEA E COMMODE: Elle n’est pas laide, mais elle affiche une
pudeur trop systématique pour être sincère. Elle se veut posée, elle consent
parfois à se laisser aller à la fébrilité. Hypocrisie constante et très apparente
qu équivaut à une coquetterie et qui est objectivement humour. Taille
moyenne. Brune. (27 ans.)
DYDRAME DADUVE: Blonde, très beau teint clair. Elle est seule à
posséder de la fraîcheur; elle en possède beaucoup. Elle est assez bonne pour
être crédule. Taille moyenne. (22 ans.)
LETASSE-CROMAG O : Sadique. Regard noir volontiers luisant. Il est
mince et mesure 6 pieds. Souvent ses longs bras et ses jambes semblent
désarticulés. A première vue on le dirait dégingandé, mais son corps est dur
comme du fer. Il a des mains très puissantes. Il affecte à l’occasion un ton
bienveillant ou même sirupeux dont le caractère sarcastique est à peine voilé.
Brusquement il peut devenir brutalement agressif. (27 ans.)
Acte 1: «Ambiguïté»
Acte 2: «Etiquettes»
Acte 3: «Etiquette»
Acte 4: «Furie-gélatine»
U DÉCOR
La scène représente une pièce d’une maison qui doit en avoir cinq ou six.
L’exiguïté est absente de cette pièce, les personnages ne sont pas
immédiatement menacés par l’univers extérieur; malgré cela, il y a quelque
chose de la réclusion dans l’atmosphère. Cette note de réclusion est due à
l’isolement réel dans l’espace; il y a aussi dans la pièce quelque chose de
sauvage, de primitif; car la maison est entourée d’une nature barbare et
indisciplinée. On voit deux divans, des sièges, une table; une tenture
dissimule un miroir. On ne voit pas de fenêtre. Il y a surtout cinq portes:
l’une d’elles, à part, est exceptionnellement massive. Les quatre autres
portes sont beaucoup plus légères et à peu près identiques entre elles, on voit
sur chacune de ces quatre-là une lettre distincte (A, B, C, D). Les cinq portes
n’ont pas de poignée; chacune est maintenue fermement close par un
mécanisme inconnu sur lequel on voit une serrure.
Hormis certaines circonstances bien précisées, les personnages Lontil-
Déparey, Becket-Bobo, Laura Pa et Marie-Jeanne Commode ne se serviront
pas de ces portes pour entrer et sortir; ils viendront des coulisses, et y
rentreront, par des issues que le spectateur ne voit pas.
La gauche et la droite sont celles du spectateur.
PREMIER ACTE
Au lever du rideau, il n y a personne en scène.
On entend Laura Pa, des coulisses, tout près, jeter un cri de frayeur. Puis
c’est le silence, comme un moment d’attente.
Laura Pa pousse un autre cri effrayé, comme un appel au secours; plus fort.
Aussitôt, la porte A est ouverte de l’extérieur par un coup de tête formidable.
C’est Mycroft Mixeudeim qui a ainsi ouvert la porte: entraîné par son élan,
il pénètre sur la scène. L’expression effarée, il regarde de tous côtés comme
s’il cherchait quelqu’un.
Laura Pa pousse un nouveau cri épouvanté qui semble provenir de derrière
la porte D. Sans hésiter, Mycroft Mixeudeim se tourne vers cette porte; il se
penche vers l’avant dans une position qui ressemble extraordinairement à
celle d’un orignal qui va charger; il fonce et d’un coup de tête formidable il
ouvre la porte D, et disparaît par l’ouverture de cette porte.
Trois secondes plus tard, on entend un nouveau cri, à peine plus éloigné, de
Laura Pa; ce cri est suivi du bruit d’une porte non visible qu’on défonce
d’un coup de tête.
Marie-Jeanne Commode, surgissant des coulisses, entre en courant dans la
pièce; sans faire de bruit, Becket-Bobo court derrière elle: on a d’abord
l’impression qu’il la poursuit, mais ce n ‘est pas cela. Marie Jeanne
Commode lui montre la porte A: Becket-Bobo acquiesce d’un signe de tête
et, vitement, il sort une clé de sa poche et la porte A est close par lui, aussi
solidement qu’auparavant au moyen de la clé introduite dans la serrure de
la porte. Marie-Jeanne Commode lui désigne maintenant la porte D: Becket
Bobo se dirige vers cette porte... Alors, on entend un autre cri de Laura Fa:
et ce cri est suivi du bruit d’une autre porte plus lointaine qu’on défonce
d’un coup de tête.
M.J. COMMODE
(A mi-voix.) Quatre!
Becket-Bobo, rapidement mais sans inquiétude, jette un coup d’oeil derrière
la porte D; il fait signe que non à Marie-Jeanne Commode, puis, au moyen
de sa clé, il referme solidement la porte D.
On entend un autre cri de Laura Fa et ce cri est suivi du bruit d’une
cinquième porte, elle aussi non visible, qu’on ouvre d’un coup de tête. En
même temps, Lontil-Déparey entre, en sautillant joyeusement, par la gauche.
LONTIL-DÉPAREY
Cinq!
Dans un mouvement de complicité jubilante encore incompréhensible,
Lontil-Déparey, Becket-Bobo et Marie-Jeanne Commode sortent ensemble
par la droite. Au bout d’un moment, Laura Pa entre, tenant par la main
Mycroft Mixeudeim qui a l’air un peu abasourdi.

MYCROFT MIXEUDEIM
Je croyais... Je croyais...

LAURA PA
Non, ce n’était pas moi.

MYCROFT MIXEUDEIM
Ce cri... Ces cris, pourtant...

LAURA PA
Je n’ai rien entendu.

MYCROFT MIXEUDEIM
J’ai reconnu ta voix.

LAURA PA
C’était une voix qui t’appelait?

MYCROFT MIXEUDEIM
C’était un cri de frayeur. Des appels au secours.

LAURA PA
(Elle le regarde songeusement.) Est-ce que le nom de
Mycroft Mixeudeim — ton nom — a été prononcé?

MYCROFT MIXEUDEIM
C’était un cri épouvanté, des cris. Il n’y a pas eu de
nom de prononcé.

LAURA PA
Mycroft... Est-ce que tu entends souvent des cris
comme cela?

MYCROFT MIXEUDEIM
Parfois... Parfois...

LAURA PA
Es-tu bien sûr, Mycroft... que ces cris soient réels?

MYCROFT MIXEUDEIM
Imagination?

LAURA PA
Je n’ai pas crié.

MYCROFT MIXEUDEIM
J’ai entendu. J’ai entendu ta voix. C’est certain.

LAURA PA
Prends garde.
MYCROFT MIXEUDEIM
À quoi?

LAURA PA
Au fait c’est vrai: il n’y a rien à craindre.

MYCROFT MIXEUDEIM
Si je te crois en danger, Laura, est-ce que je devrais
m’abstenir d’accourir?

LAURA PA
Non, bien sûr.

MYCROFT MIXEUDEIM
Il vaut mieux que j’accoure quand il n’y a pas de danger, que de négliger
d’accourir quand il y aurait du danger.

LAURA PA
Tu me touches, Mycroft.

MYCROFT MIXEUDEIM
Ces cris, ils venaient d’ici... de là... de partout...

LAURA PA
En même temps?

MYCROFT MIXEUDEIM
Non.
LAURA PA
Tu as bien fait de te confier à moi. Il ne faut pas
garder en soi de pareils doutes, de pareilles incertitudes.

MYCROFT MIXEUDEIM
Je n’avais pas d’incertitudes. J’ai entendu ta voix.

LAURA PA
Mycroft, je ne suis pas une menteuse.

MYCROFT MIXEUDEIM
Excuse-moi.

LAURA PA
Combien de voix as-tu entendues?

MYCROFT MIXEUDEIM
Une voix. Cinq appels.

LAURA PA
Et tu t’es précipité chaque fois?

MYCROFT MIXEUDEIM
Oui.

LAURA PA
Tu me touches, Mycroft. Avec ces portes sans poignée, ce n’était pas facile.
MYCROFT MIXEUDEIM
Elles résistent, ces portes, on ne peut pas le nier.

LAURA PA
Il n’y a que toi qui sois assez fort pour les ouvrir sans clé.

MYCROFT MIXEUDEIM
Je sais.

LAURA PA
Tu nous es bien utile, Mycroft.

MYCROFT MIXEUDEIM
Merci, Laura.

LAURA PA
Elles sont fermées, les portes.

MYCROFT MIXEUDEIM
Becket-Bobo a dû passer par ici. Il est toujours le seul à garder la clé, n’est-
ce pas?

LAURA PA
Probablement.

MYCROFT MIXEUDEIM
Sans la clé, il n’est pas possible de refermer les portes quand elles ont été
ouvertes sans clé. Becket Bobo est passé par ici et les a refermées.
LAURA PA
Ce doit être ça.

MYCROFT MIXEUDEIM
Laura, tu n’as pas de soeur?

LAURA PA
Non. Pourquoi me demandes-tu ça?

MYCROFT MIXEUDEIM
Pour rien.

LAURA PA
Ce ne serait pas la voix de Marie-Jeanne que tu aurais entendue?

MYCROFT MIXEUDEIM
Non.

LAURA PA
Tu es bien sûr?

MYCROFT MIXEUDEIM
Elle n’a pas la même voix que toi. C’est ta voix que j’ai entendue.

LAURA PA
Tu n’as pas pu confondre?

MYCROFT MIXEUDEIM
Non.
LAURA PA
Je pense bien que Marie-Jeanne serait incapable d’imiter ma voix, tu as
raison.

MYCROFT MIXEUDEIM
C’était qui?

LAURA PA
Une inconnue?

MYCROFT MIXEUDEIM
Nous sommes isolés.

LAURA PA
Il y a un chemin.

MYCROFT MIXEUDEIM
Où?

LAURA PA
Becket-Bobo le connaît, ce chemin. Lontil-Déparey aussi le connaît.

MYCROFT MIXEUDEIM
Lontil-Déparey: est-ce qu’il serait capable de s’y retrouver, encore
aujourd’hui? J’en doute.

LAURA PA
Becket-Bobo le connaît, ce chemin. Lui sait s’y retrouver.
MYCROFT MIXEUDEIM
Toi aussi, tu le connais.

LAURA PA
Je ne sais plus où il est.

MYCROFT MIXEUDEIM
Une nature rebelle et compacte nous entoure.

LAURA PA
Et toi, tu sais où il est, le chemin.

MYCROFT MIXEUDEIM
Je suis ici depuis trop longtemps. Je ne serais pas
capable de faire un pas dans la nature, je ne pourrais pas
trouver ma route.

LAURA PA
Nous sommes isolés. Tu as raison, Mycroft.

MYCROFT MIXEUDEIM
Je n’ai pas entendu des voix inconnues.

LAURA PA
Des voix?

MYCROFT MIXEUDEIM
Une voix.
LAURA PA
Nous sommes quatre, à part toi. C’était bien une
voix de femme?

MYCROFT MIXEUDEIM
C’était la voix de femme que tu as.

LAURA PA
Puisque ce n’était pas moi, qui était-ce? Un homme
pourrait-il me copier? Lontil-Déparey serait-il capable de
crier comme moi? Et Becket-Bobo?

MYCROFT MIXEUDEIM
Je ne sais pas. Je ne crois pas.

LAURA PA
Si tu tiens à être rassuré, nous leur en parlerons.

MYCROFT MIXEUDEIM
Pourquoi le feraient-ils?

LAURA PA
Mycroft... si Marie-Jeanne Commode t’appelait à
son secours, viendrais-tu?

MYCROFT MIXEUDEIM
Je ne sais pas. La situation ne s’est jamais présentée.
LAURA PA
Si tu entendais la voix de Marie-Jeanne, comme tu as entendu la mienne,
ouvrirais-tu les portes à coups de tête?

MYCROFT MIXEUDEIM
Je ne sais pas. Peut-être.

Lontil-Déparey entre.

LONTIL-DÉPAREY
Mycroft, il va nous falloir six seaux d’eau.

LAURA PA
Dis-moi, Lontil-Déparey...

LONTIL-DÉPAREY
Quoi donc?

LAURA PA
Etais-tu dans les parages tout à l’heure?

LONTIL-DÉPAREY
Oui.

LAURA PA
As-tu entendu des cris?

LONTIL-DÉPAREY
Des cris? Oui.
MYCROFT MIXEUDEIM
Tu as entendu des cris?

LAURA PA
Quelle sorte de cris?

LONTIL-DÉPAREY
Des cris tourmentés, il m’a semblé. Des cris de malaise. Quelqu’un semblait
subir un désagrément: et criait.

MYCROFT MIXEUDEIM
Tu vois bien, Laura. (A Lontil-Déparey.) Et il y avait de
la frayeur dans ces cris?

LONTIL-DÉPAREY
Oui. C’était un peu comme des appels au secours.
J’ai essayé de savoir d’où provenaient les cris, je n’ai
trouvé personne.

LAURA PA
On criait de plusieurs endroits différents?

LONTIL-DÉPAREY
Il m’a semblé. J’entendais un cri, je me rendais à l’endroit d’où semblait
provenir le cri, je ne trouvais personne. Et un autre cri provenait d’ailleurs.
Je me rendais en cet ailleurs, et il n’y avait personne.

MYCROFT MIXEUDEIM
C’était toujours la même voix qui criait?
LONTIL-DÉPAREY
Oui. On aurait dit que la personne qui criait était
pourchassée par un persécuteur. Elle criait, parvenait à
lui échapper, le persécuteur la rejoignait, elle criait à
nouveau. Et le tout recommençait un peu plus loin.

LAURA PA
Combien de cris as-tu entendus? Cinq? Six?

LONTIL-DÉPAREY
Huit. J’ai entendu huit cris.

LAURA PA
Est-ce que la voix ressemblait à la mienne?

LONTIL-DÉPAREY
La voix de Laura Pa? Non.

LAURA PA
Tu vois bien, Mycroft.

MYCROFT MIXEUDEIM
C’était bien une voix de femme?

LONTIL-DÉPAREY
Non. C’était une voix d’homme.
MYCROFT MIXEUDEIM
Une voix d’homme? Une vraie voix d’homme?

LONTIL-.DÉPAREY
Assurément. Une voix basse, plutôt éraillée. Je dirais
que cet homme-là devait avoir 35 ans.

MYCROFT MIxEuDEIM
Et tu n’as pas reconnu cette voix?

LONTIL-DÉPAREY
C’était une voix absolument inconnue pour moi.

MYCROFT MIXEUDEIM
Et tout ceci ne te laisse aucun trouble, Lontil-Déparey?

LONTIL-DÉPAREY
(Imperturbable.) Mais non, mais non.
Becket-Bobo entre en galopant avec Marie-Jeanne
Commode juchée sur ses épaules.

LAURA PA
Voici les deux seuls autres habitants de la maison!

BECKET-BOBO
Vous semblez graves, tous les trois.

LONTIL-DÉPAREY
Nous parlions de voix non identifiées qui surgissent des murs.
M.J. COMMODE
Oh là!

LAURA PA
Tout à l’heure, Marie-Jeanne, tu n’as pas crié?

M.J. COMMODE
Crié? Comment, crié?

MYCROFT MIXEUDEIM
Un cri de frayeur, un cri d’exaspération. Un appel au secours.

M.J. COMMODE
Moi? Non.

MYCROFT MIXEUDEIM
Et toi, Becket-Bobo?

BECKET-BOBO
Quoi donc?

MYCROFT MIXEUDEIM
Tu n’as pas crié? Tu n’as pas appelé au secours?

BECKET-BOBO
Non.
LONTIL-DÉPAREY
Vous n’avez pas entendu de cris?

M. J. COMMODE
Des cris? Quels cris?

LAURA PA
Une voix inconnue appelait Mycroft Mixeudeim à l’aide.

M.J. COMMODE
Je n’ai rien entendu.

LONTIL-DÉPAREY
Et toi, Becket-Bobo?

BECKET-BOBO
Je n’ai rien entendu.

MYCROFT MIXEUDEIM
Vous ne m’avez pas entendu foncer dans les portes?

BECKET-BOBO
Non. Pourquoi as-tu foncé dans les portes?

MYCROFT MIXEUDEIM
Pour porter secours à la voix qui criait.

M.J. COMMODE
C’est amusant.
MYCROFT MIXEUDEIM
Et toi, Lontil-Déparey, tu ne m’as pas entendu cogner
dans les portes?

LONTIL-DÉPAREY
Non.

M.J. COMMODE
Tu ouvres les portes, Mycroft? Sans la clé?

MYCROFT MIXEUDEIM
Il le faut bien, des fois.

M. J. COMMODE
Quelle force!

LAURA PA
En effet.

M.J. COMMODE
Mes félicitations.

LAURA PA
Et il fait cela à coups de tête.

M. J. COMMODE
A coups de tête! C’est merveilleux! Montre-nous
comment tu fais cela, Mycroft.
MYCROFT MIXEUDEIM
Ça ne servirait à rien.

M. J. COMMODE
Juste une petite fois. Une petite fois.

MYCROFT MIXEUDEIM
Ça ne servirait à rien.

LAURA PA
Il a raison. Un tel effort épormyable ne doit se faire
que par nécessité.

BECKET-BOBO
En tout cas, nous n’avons rien entendu.

M. J. COMMODE
Rien entendu!

Becket-Bobo, avec toujours Marie-Jeanne Commode


sur son dos, s’éloigne plutôt gaiement.

MYCROFT MIXEUDEIM
Je vais chercher l’eau.

Mycroft Mixeudeim sort par la droite.


Très cérémonieusement, Lontil-Déparey embrasse la
main de Laura Pa.
Marie-Jeanne Commode et Becket-Bobo, tous deux
marchant normalement, rentrent en scène par la gauche.

BECKET-BOBO
Deux femmes comme vous, bien en vie, devraient
suffire à effacer un souvenir.

LAURA PA
(Avec un petit rire.) S’il ne pense encore qu’à elle, que valons-nous?

M. J. COMMODE
Il ne nous a pas connues d’aussi près qu’il l’a connue.

LAURAPA
Question de pudeur.

M. J. COMMODE
Faut-il mettre la pudeur de côté? Il ne le faut pas. Et
pourtant il faudrait bien l’aider.

BECKET-BOBO
Il est distant.

LONTIL-DÉPAREY
Trop distant.

LAURA PA
Ne parlons pas de lui.
M. J. COMMODE
Pensons au bonheur idéal.

Becket-Bobo fait un clin d’oeil a Lontzl-Deparey, en


même temps que Lontil-Déparey fait un clin d’oeil à
Becket-Bobo. Puis, tout naturellement, comme s ‘il
n’avait rien là d’inattendu, Becket-Bobo enlace
Marie-Jeanne Commode et l’embrasse. Mycroft
Mixeudeim rentre en scène avec deux seaux d ‘eau: le
baiser est maintenu tout le temps que Mycroft
Mixeudeim, un peu mal à l’aise, traverse la scène et
sort par la gauche.
Lontil-Déparey remplace Becket-Bobo dans les bras
de Marie-Jeanne Commode et l’embrasse à son tour.
Mycroft Mixeudeim rentre en scène: le baiser est
maintenu tout le temps que Mycroft Mixeudeim, sans
les seaux, traverse la scène de gauche à droite et sort.
Il ne semble pas s’être aperçu de la substitution.

LONTIL-DEPAREY
(A Laura Pa.) Embrasse-le!

Mycroft Mixeudeim rentre en scène, à droite, avec deux seaux d ‘eau. L aura
Pa saute au cou de Mycroft Mixeudeim et l’embrasse. Quand elle le lâche, il
continue sa marche, visiblement désorienté.

MYCROFT MIXEUDEIM
(Au moment de sortir.) C’était pour me remercier... Ah
M. J. COMMODE
(A Laura Pa; au moment où Mycroft Mixeudeim va sortir.) Crois-tu qu’il a
oublié la fille d’Ebenezer Mopp?

LAURA PA
Il le faudrait bien.

M.J. COMMODE
Il ne parle plus d’elle.

Mycroft Mixeudeim, qui a entendu, sort par la gauche.


Lontil-Déparey enlace Laura Pa et l’embrasse. Mycroft Mixeudeim rentre
en scène à gauche: il voit que c est Laura Pa qui est embrassée, il a un léger
mouvement de recul réprimé; le baiser est maintenu tout le temps que
Mycroft Mixeudeim, sans les seaux, traverse la scène de gauche à droite et
sort.
BECKET-BOBO
(A Marie-Jeanne Commode.) Embrasse-le!

M.J. COMMODE
(Avec quelque minauderie.) Je n’oserai jamais.

Mycroft Mixeudeim rentre en scène à droite, avec deux seaux d’eau. Marie-
Jeanne Commode le laisse f aire quelques pas et l’embrasse. Mycroft
Mixeudeim se dégage sans violence mais avec un peu d ‘irritation.

MYCROFT MIXEUDEIM
Tu vas me faire renverser mon eau.

Il se dirige vers la gauche pour sortir.


M.J. COMMODE
(Au moment où Mycroft sort.) Ce n’est pas ta fête, aujourd’hui, Mycroft?
Nous croyions que c’était ta fête.

Légers rires de Marie-Jeanne Commode, Laura Pa, Becket-Bobo et Lontil-


Déparey. Mycroft Mixeudeim est sorti.

BECKET-BOBO
On dirait que notre Mycroft préfère Laura Pa.

LONTIL-DÉPAREY
Il y a quelque temps que nous nous en doutions.

Délibérément, Laura Pa lance un fort cri de terreur. Puis elle évacue la


scène en vitesse, avec les trois autres.
Mycrofi Mixeudeim, sans les seaux, se précipite sur la scène... Il n a
personne. Mycroft regarde de tous côtés, fait quelques pas hésitants. Ensuite,
il se dirige vers la tenture, et découvre le miroir.

MYCROFT MIXEUDEIM
(Regardant dans le miroir.) Ba-ba-ba. Be-be-be. Bi-bi-bi. Bo-bo-bo.
Qui est là? Bonjour, mon confident. J’entends parler de la fille d’Ebenezer
Mopp. On me parle à moi, sans me parler. On joue au billard avec la
conversation. On lance les mots sur le visage d’un vis-à-vis pour qu’ils
ricochent dans mon oreille. Et personne ne m’aura fait mal de front. La fille
d’Ebenezer Mopp... Amour gigantesque, congelé dans le temps gris. Vieilles
douleurs éperdues accrochées à ma peau. Alors que le réel fait des grimaces,
alors que les murs deviennent des dos puis des creux de poitrines, pourquoi
assaisonner le désarroi de douleurs absolues? Que me veulent-ils? Qui me
veut quelque chose? Pourquoi l’incontestable prend-il toujours la fuite? Qui
rend si fuyant le moindre définitif? Est-ce moi qui sors des choses? Les
choses se dé guisent-elles d’elles-mêmes? Quelqu’un met-il aux choses des
costumes qui les métamorphosent? Oripeaux. (Il rit brièvement d’une façon
rauque.) Peau d’ori. Peau d’oreille.
Je parle à mon image. A qui d’autre pourrais-je me confier maintenant? Je
me suis trouvé un confident- reflet. La lampe ou la patte de table me le
reprochera, sans doute.

Mycroft Mixeudeim recouvre le miroir de la tenture et sort.


Marie-Jeanne Commode, Laura Pa, Becket-Bobo et Lontil-Déparey rentrent
en scène. Marie-Jeanne Commode jette un cri de terreur: sa voix est très
différente de celle de Laura Pa. Marie-Jeanne Commode, Becket-Bobo et
Lontil-Déparey se retirent vivement: Laura Pa reste seule en scène.
Mycroft Mixeudeim se précipite sur la scène et arrive f ace à face avec
Laura Pa.

LAURA PA
(Tranquille.) Qu’y a-t-il?

MYCROFT MIXEUDEIM
Qu’est-ce qu’on te fait? Tu as du mal?

LAURA PA
Pourquoi me demandes-tu ça?

MYCROFT MIXEUDEIM
J’ai entendu des cris. Tu as crié tout à l’heure.

LAURA PA
Je viens de crier, c’est vrai. Je voulais savoir si tu reconnaîtrais ma voix,
quand je crie réellement.

MYCROFT MIXEUDEIM
Tu viens de crier? Il y a un instant?
LAURA PA
Oui. Ce n’est pas pour cela que tu es ici?

MYCROFT MIXEUDEIM
Je viens d’entendre un cri. Mais ce n’était pas ta voix. Tout à l’heure tu as
crié.

LAURA PA
Je n’ai pas crié tout à l’heure. Je viens de crier, pour savoir si tu saurais
m’identifier quand le cri est réel.

MYCROFT MIXEUDEIM
C’est toi qui viens de crier?

LAURA PA
Tu n’as pas reconnu ma voix?

MYCROFT MIXEUDEIM
Non.

LAURA PA
Et tu m’as entendu crier tout à l’heure?

MYCROFT MIXEUDEIM
Oui.

LAURA PA
Je n’ai pas crié tout à l’heure.
MYCROFT MIXEUDEIM
J’ai entendu deux cris.

LAURA PA
Je n’ai poussé qu’un cri. Il y a un instant.

MYCROFT MIXEUDEIM
Je t’ai entendu crier. Puis, j’ai entendu un autre cri.

LAURA PA
Etait-ce bien la même voix?

MYCROFT MIXEUDEIM
Ce n’était pas la même voix.

LAURA PA
Tu en es sûr?

MYCROFT MIXEUDEIM
Après tout, peut-être bien que c’était la même voix.

LAURA PA
J’ai la même voix, quand je crie et quand je ne crie pas?

MYCROFT MIXEUDEIM
Laura, ne crie jamais lorsqu’il n’y a pas de danger.
LAURA PA
Je voulais faire une expérience. Je voulais savoir si tu réagirais à ma voix
réelle, aussi bien qu’à l’autre.

MYCROFT MIXEUDEIM
L’autre? Quelle autre?

LAURA PA
Celle que personne n’aura entendue.

MYCROFT MIXEUDEIM
Laura, ne crie pas pour rien. N’abuse pas de ma loyauté. Je ne peux pas
m’abstenir d’accourir: je ne peux pas risquer que tu sois réellement en
danger.

LAURA PA
Ainsi donc, Mycroft, tu accourras toujours si tu m’entends appeler?

MYCROFT MIXEUDEIM
(Hésitant, désemparé.) ... Oui.

On entend crier la voix de Laura Pa derrière la porte B.

MYCROFT MIXEUDEIM
(Saisi.) Laura! C’est ta voix!

LAURA PA
Tu m’entends t’appeler, Mycroft?
MYCROFT MIXEUDEIM
Oui. Derrière cette porte. Là!

LAURA PA
Je suis en danger, Mycroft?

MYCROFT MIXEUDEIM
C’est une voix qui a peur.

LAURA PA
Vas-tu bondir à mon secours?

MYCROFT MIXEUDEIM
Tu es à côté de moi, Laura.

LAURA PA
Et pourtant, je t’appelle. Si j’étais en péril? Là!

On entend encore la voix de Laura Pa derrière la porte B.

MYCROFT MIXEUDEIM
La voix, l’entends-tu? Laura!

LAURA PA
J’entends la voix.

MYCROFT MIXEUDEIM
C’est ta voix! C’est ta voix!
LAURA PA
Tu m’as dit que tu accourras toujours si je t’appelle. Vas-y, si tu m’entends
t’appeler.

MYCROFT MIXEUDEIM
Tu es à côté de moi, Laura.

La voix de Laura Pa devient très angoissée derrière la porte B.

LAURA PA
Vas-y!

MYCROFT MIXEUDEIM
C’est l’angoisse qui hurle! Je ne sais plus ce que j’entends et ce que je
n’entends plus! Je ne peux pas prendre le risque!

Mycroft Mixeudeim se met dans la position de l’orignal et ouvre violemment


la porte B d’un coup de tête formidable; il disparaît par l’ouverture de la
porte.
Becket-Bobo entre en scène et referme à clé la porte B. Aussitôt, Lontil-
Déparey entre en scène; il tient à la main un papier.

LONTIL-DEPAREY
(Lisant.) «Amonéon. Krimonec. Abodéadoc tripav pluviol.
Les serres aux cheveux de lin brillent sur le périscope de la plaine endormie.
Ananas cribla.
Des josephs au coeur de pierre ont sculpté l’offrande du nougat nigéré sur
l’estomac-thomas.
Iveûrlô. Toupla. Imbec brec tap-pala-pala.
Je veux tenir dans ma main le sacrifice de l’obole blême.
Je veux le réservoir de la prière siphon.
Eughl!
Agbonista. Un piastra cléffec abulec dénégra.
La génuflexion de l’enclave Apothéose rame sur le nerf de l’épithalame.
Bravo.»

BECKET-BOBO
De qui est ce texte poétique?

LONTIL-DÉPAREY
De qui crois-tu qu’il soit?

BECKET-BOBO
Ça m’a l’air du style de Mycroft Mixeudeim.

LAURA PA
Mycroft n’écrit plus.

LONTIL-DÉPAREY
Depuis longtemps.

BECKET-BOBO
C’est son style. Mais ce n’est plus sa réalité. C’est comme sa pensée qui se
serait affaissée; qui n’aurait plus d’énergie, de force. Son style sans nécessité.

LONTIL-DÉPAREY
Qu’en penses-tu, Laura?
LAURA PA
Mycroft écrivait d’une façon naïve. Ceci m’apparaît comme la parodie de
cette naïveté-là.

BECKET-BOBO
En effet, le texte est écrit sans confiance candide. Et Mycroft avait au moins
cela.

LAURA PA
Il n’y a pas de fraîcheur dans ce poème. C’est lourd, monotone, sans subtilité
d’aucune sorte. Mycroft se serait-il forcé à écrire en dépit de toute possibilité?
En serait-il arrivé à ce résultat-là?

BECKET-BOBO
J’ai connu Mycroft bête. Je ne l’ai pas connu insensible.

LONTIL-DÉPAREY
Pourtant, ne retrouvez-vous pas ici la somme des découvertes que Mycroft a
faites?

LAURA PA
Ce texte va aussi loin en audace prétendue. On s’y écarte des usages admis
avec autant de constance. Il y a le même dosage de descriptions imaginaires
et d’invention totale. Mais ça ne vibre pas!

BECKET-BOBO
Je n’y trouve même pas la dégoûtante propension qu’il avait à s’attendrir sur
lui-même.

LAURA PA
J’y trouve, par contre, de surprenantes références religieuses. Pourquoi ce
parti pris de symboles vague ment liturgiques?
LONTIL-DÉPAREY
Le degré d’invention poétique de Mycroft Mixeudeim est atteint. N’y voyez-
vous pas autre chose en plus?

BECKET-BOBO
Non.

LAURAPA
A part ces exécrables et inutiles rappels de religiosité, non.

LONTIL-DÉPAREY
Ne trouvez-vous pas un avantage à ce que le verbe se soit enfin libéré de
cette sensiblerie inséparable, jusqu’à maintenant, des écrits de Mycroft
Mixeudeim?

BECKET-BOBO
La sécheresse monotone peut difficilement m’apparaître comme positive.

LONTIL-DÉPAREY
Cependant, ne pensez-vous pas que le public serait surpris de connaître ce
poème?

LAURA PA
Va-t-il être publié?

LONTIL-DÉPAREY
Qui sait?
BECKET-BOBO
Mycroft a-t-il l’intention de publier?

LAURA PA
C’est invraisemblable!

BECKET-BOBO
Les vieux écrits de Mycroft sont inconnus d’à peu près tout le monde. Si le
texte que tu viens de nous lire, Lontil-Déparey, était publié, il serait
surprenant; sans doute.

LONTIL-DÉPAREY
Il vaut donc la peine d’avoir été écrit.

LAURA PA
Mais qui l’a écrit? Mycroft a-t-il repris le crayon?

LONTIL-DÉPAREY
Qui l’a écrit? Moi, je l’ai écrit.

LAURA PA
Tu imites Mycroft?

LONTIL-DÉPAREY
Je n’imite pas Mycroft. Je suis parvenu à un degré d’évolution qui me
permet d’assimiler, entre beaucoup d’autres choses, les découvertes de
Mycroft Mixeudeim.

BECKET-BOBO
Je commence à comprendre.
LONTIL-DÉPAREY
Mycroft Mixeudeim ne sera jamais capable de se faire respecter comme
l’inventeur de ses trouvailles. Cette tâche incombe à quelqu’un de plus
solide que lui. Tant pis pour ceux qui sont incapables de se défendre!

BECKET-BOBO
Les anciennes découvertes de Mycroft sont maintenant les tiennes?

LONTIL-DÉPAREY
Oui. Dans ma forme à moi.

BECKET-BOBO
Et tu seras, toi, vis-à-vis d’un public à définir, le digne porte-parole de ces
inventions.

LONTIL-DÉPAREY
Eventuellement, oui.

BECKET-BOBO
Mycroft ne pourra jamais publier.

LAURA PA
Pour ça, le défonceur de portes est bien incapable de faire connaître ce qu’il
a été.

LONTIL-DÉPAREY
Est-ce que les choses ne sont pas mieux ainsi?
BECKET-BOBO
Peut-être bien.

LONTIL-DÉPAREY
Certes, les apports de religiosité dans mon poème sont peut-être incongrus.
Mais je peux écrire d’autres poèmes.

BECKET-BOBO
Lontil-Déparey, ne penses-tu pas que, si les vieux poèmes naïfs de Mycroft
Mixeudeim avaient été connus du public, il aurait fait rire de lui?

LONTIL-DÉPAREY
La candeur de Mycroft Mixeudeim était maladive. Il aurait été inconvenant
et il serait inconvenant de lâcher ce tout en course libre. Peut-être qu’il aurait
été possible de faire connaître un élément de Mycroft au milieu d’autres
objets dont il n’était pas l’auteur... mais la pensée de Mycroft toute seule,
jamais!

BECKET-BOBO
Si tu prends la place de Mycroft Mixeudeim, ne vas-tu pas toi-même faire
rire de toi? Tu n’as pas la naïveté de Mycroft. Son ridicule est involontaire et
procède du grave; mais le tien?

LONTIL-DÉPAREY
Je n’avais pas pensé à cela. Dans ce cas, il me reste rait le ressort de me
présenter comme un auteur comique.

BECKET-BOBO
Les fruits de l’engagement douloureux peuvent servir à tout, c’est vrai.

LONTIL-DÉPAREY
Même à la popularité dégagée.
LAURA PA
Il y a les engagés. Et il y a les dégagés.

Becket-Bobo, Laura Pa et Lonti-Déparey éclatent de rire.

BECKET-BOBO
Il ne manquerait à cette conversation qu’une chose:
que Mycroft Mixeudeim l’ait écoutée.

LAURA PA
Il était probablement aux écoutes.

LONTIL-DÉPAREY
(Très fort, comme pour être entendu de loin; riant.) Cette possibilité
explique le ton bouffonnant de nos paroles.

Becket-Bobo ouvre la porte B au moyen de sa clé, tandis que Laura Fa et


Lontil-Déparey sortent de scène. Ensuite, Becket-Bobo modifie l’éclairage
de la pièce et l’obscurité y est presque totale. Becket-Bobo sort de scène.
La porte massive s ‘ouvre. Dans son ouverture, une silhouette féminine
apparaît; il est impossible de l’identifier à cause de la noirceur.
Mycroft Mixeudeim, tête basse, entre en scène par la porte B.
La silhouette féminine parle avec une voix étrange qui semble contrefaite.

SILHOUETTE
Un homme solitaire hante la noirceur...

MYCROFT MIXEUDEIM
Qui est là? Qui? Qui a parlé?
SILHOUETTE
La solitude est-elle ta préférence, homme?

MYCROFT MIXEUDEIM
Je ne vois pas bien...

SILHOUETTE
Es-tu seul parce que tu l’as voulu? Ne préférerais-tu pas l’oasis d’une
tendresse?

MYCROFT MIXEUDEIM
Qui? Qui est là?

SILHOUETTE
N’aperçois-tu pas ma silhouette?

MYCROFT MIXEUDEIM
Dans l’ouverture de la grosse porte? C’est bien ça?

SILHOUETTE
C’est moi.

MYCROFT MIXEUDEIM
Qui êtes-vous?

SILHOUETTE
Que penses-tu de mes formes?
MYCROFT MIXEUDEIM
Ce sont des formes féminines. Et la voix aussi est d’une femme.

SILHOUETTE
Approche. Je veux te reconnaître.

MYCROFT MIXEUDEIM
Qui êtes-vous?

SILHOUETTE
Tu es Mycroft Mixeudeim. Bonjour, Mycroft.

MYCROFT MIXEUDEIM
Bonjour.

SILHOUETTE
Tu es pâle, Mycroft.

MYCROFT MIXEUDEIM
Comment le savez-vous? Il fait noir.

SILHOUETTE
Tu es pâle, Mycroft. Il faut que tu te reposes: dans les bras de quelqu’un.

MYCROFT MIXEUDEIM
J’aime aimer. Comme tout le monde. Je ne suis pas seul parce que je l’ai
voulu.
SILHOUETTE
N’aimerais-tu plus être séduit?

MYCROFT MIXEUDEIM
Est-ce une scène de séduction?

SILHOUETTE
Tu te méfies. Avoue que tu te méfies.

MYCROFT MIXEUDEIM
Je ne sais pas qui vous êtes.

SILHOUETTE
N’ai-je pas quelque chose de connu par toi?

MYCROFT MIXEUDEIM
Peut-être...

SILHOUETTE
Je me sens langoureuse. Tu as de beaux yeux.

MYCROFT MIXEUDEIM
Une plaie est en moi.

SILHOUETTE
Tu ne peux pas guérir?

MYCROFT MIXEUDEIM
La cicatrice durcit, et se rouvre.
SILHOUETTE
Tu ne veux pas guérir?

MYCROFT MIXEUDEIM
Personne n’aime souffrir. Ceux qui disent qu’on se plaît à souffrir jugent ce
qu’ils ne comprennent pas.

SILHOUETTE
Je me demandais pourquoi j’étais ici... Je commence à comprendre.

MYCROFT MIXEUDEIM
Est-ce que je vous connais?

SILHOUETTE
Il y a beaucoup en moi que tu connais.

MYCROFT MIXEUDEIM
Qui êtes-vous?

SILHOUETTE
Je ne suis pas ici pour que tu souffres... mais pour t’apporter du plaisir.

MYCROFT MIXEUDEIM
L’image du plaisir est dans ma tête. Immense. Elle est jointe à une tranche
privilégiée du passé.

SILHOUETTE
Justement.
MYCROFT MIXEUDEIM
Ce passé est si beau...

SILHOUETTE
Comment n’as-tu pas reconnu ce passé sur moi?

MYCROFT MIXEUDEIM
C’est impossible.

SILHOUETTE
Je suis la fille d’Ebenezer Mopp.

MYCROFT MIXEUDEIM
(Très troublé.) Quoi? Que veux-tu dire?

SILHOUETTE
Je suis elle.Je suis elle.

MYCROFT MIXEUDEIM
Mais elle est morte!

SILHOUETTE
On ne meurt pas comme ça.

MYCROFT MIXEUDEIM
Ce n’est pas sa voix...

SILHOUETTE
En es-tu bien sûr?
MYCROFT MIXEUDEIM
Mémoire, mémoire...

SILHOUETTE
Et les formes?

MYCROFT MIXEUDEIM
Il fait si noir...

SILHOUETTE
Ce peuvent être ses formes. Vas-tu risquer passivement de laisser s’évanouir
les formes de la fille d’Ebenezer Mopp?

MYCROFT MIXEUDEIM
La fille d’Ebenezer Mopp... C’est impossible. Elle était une aurore de céleste
gracieux.

SILHOUETTE
Je suis ce qui reste d’elle… je suis le plus valable d’elle. Je suis son essentiel.
On t’a trompé, Mycroft Mixeudeim.Je ne suis pas disparue. Il y a moi ici.

MYCROFT MIXEUDEIM
Insensé! Insensé! Où rattraper ce qui échappe?

SILHOUETTE
Viens à moi, mon beau saint-bernard.

MYCROFT MIXEUDEIM
Etre capable de recréer ce passé... ne serait-ce qu’une seconde...
SILHOUETTE
Je m’ennuie de toi, amour.

MYCROFT MIXEUDEIM
Dis-moi un mot, que je te reconnaisse.

SILHOUETTE
Incrédule! Tu me déçois.

MYCROFT MIXEUDEIM
Tu n’es pas la fille d’Ebenezer Mopp!

SILHOUETTE
Je suis elle, transformée. Je suis ce qu’il y a de plus apte à la représenter.

MYCROFT MIXEUDEIM
On ne me fera pas croire que les morts reviennent vers moi. Avec une autre
voix, avec d’autres phrases.

La Silhouette tend les bras à Mycroft Mixeudeim.

SILHOUETTE
La tendresse veut humecter ton désert.

MYCROFT MIXEUDEIM
Plus rien n’est compréhensible. L’incompréhensible s’acharne à se
multiplier, à s’épaissir.
SILHOUETTE
Je serai douce, douce.

MYCROFT MIXEUDEIM
La fille d’Ebenezer Mopp!

SILHOUETTE
Je ferai glisser mes mains sur ton corps, un sourire d’extase naîtra. Tu
pourras m’étreindre, Mycroft. Tu pourras connaître ma souplesse et ma
chaleur. Viens, approche.

MYCROFT MIXEUDEIM
(Tenté.) Qui que tu sois...

SILHOUETTE
«Communion d’argent liquide», est-ce que ça te dit quelque chose?

MYCROFT MIXEUDEIM
(Saisi.) C’est une de ses inventions! Comment as-tu pu savoir ces mots
extraordinaires?

SILHOUETTE
Parce que je suis elle.Je représente parfaitement la fille d’Ebenezer Mopp!

Mycroft Mixeudeim s’approche de la Silhouette.

MYCROFT MIXEUDEIM
C’est trop. C’est trop. Trop de privations. Trop de tentations.
SILHOUETTE
Mes lèvres t’espèrent, Mixeudeim.

MYCROFT MIXEUDEIM
Un instant de bonheur. Encore.

SILHOUETTE
Un instant d’ivresse. Dans le noir.

MYCROFT MIXEUDEIM
Je ne vois pas tes yeux...

SILHOUETTE
Je vois ton désir. Vois le mien.

MYCROFT MIXEUDEIM
La vie se cabre dans la splendeur. Un pan de sublime se dévoile à
l’improviste.

SILHOUETTE
Ne m’embrasse pas tout de suite. Serre-moi dans tes bras.

Mycroft Mixeudeim étreint la Silhouette, sans l’embrasser.


Becket-Bobo, Laura Pa et Lontil entrent en scène.

SILHOUETTE
Embrasse-moi.

Mycroft Mixeudeim embrasse la Silhouette.


Becket-Bobo fait de la lumière. On voit que la silhouette, que Mycroft
Mixeudeim étreint, est une poupée.

MYCROFT MIXEUDEIM
Quoi? Qu’est-ce qu’il y a?

BECKET-BOBO
Une poupée dans les bras!

MYCROFT MIXEUDEIM
Une poupée?

Laura Pa lui enlève la poupée.

LONTIL-DÉPAREY
Si tu as tellement besoin d’affection, peut-être pourrions-nous persuader
quelqu’une de nos femelles...

MYCROFT MIXEUDEIM
Je ne comprends pas... Je ne comprends pas...

LONTIL-DÉPAREY
Il ne comprend jamais... quand on le prend en flagrant délit.

Mycroft Mixeudeim, tout à fait abasourdi, saisit une chaise, la soulève dans
les airs; puis il la dépose tranquillement sur le plancher.

LONTIL-DÉPAREY
D’où peut venir cette poupée?
LAURA PA
Je ne sais pas. C’est à Mycroft qu’il faudrait demander ça.

Becket-Bobo referme à clé la porte B.

LONTIL-DÉPAREY
Au fait, je ne vous ai pas dit... J’ai vu un inconnu rôder dans les parages.

LAURA PA
Un inconnu? Il n’en est jamais venu.

LONTIL-DÉPAREY
Ceci expliquerait peut-être certaines bizarreries. Mycroft, méfie-toi situ sors
de la maison; on ne peut pas savoir ce que cet inconnu espère.

Becket-Bobo referme à clé la porte massive.

LAURA PA
Ne te laisse pas violer, surtout.

Laura Pa enlève la perruque de la poupée et la met sur la tête de Mycroft


Mixeudeim. Laura Pa, Becket Bobo et Lontil-Déparey se mettent à danser
autour de Mycrofi. La poupée sans perruque est laissée sur une chaise.

LAURA PA
Mycroft est un cachottier.

BECKET-BOBO
Nous achèterons du rouge à lèvres à sa fiancée.
LAURA PA
La fiancée si belle.

LONTIL-DÉPAREY
Si pure.

BECKET-BOBO
Si soumise.

Mycroft Mixeudeim se dégage, sort de scène avec la perruque sur la tête.


Laura Fa, Becket-Bobo et Lontil Déparey le suivent, assez gaiement.
Marie-Jeanne Commode entre en scène et prend la poupée.

M. J. COMMODE
(À Laura Pa qui vient vers elle.) Et alors?

LAURA PA
Aux innocents les mains pleines.

Marie-Jeanne Commode sort, avec la poupée.


Laura Pa pousse un long cri d’angoisse et se retire vivement de la scène.
Mycroft Mixeudeim, perruque sur la tête, surgit dans la pièce; il le fait avec
moins d’ardeur qu’auparavant, mais il a encore de la vigueur.
Mycroft Mixeudeim trouve la scène vide. Il va se retirer avec quelque
lassitude; mais on entend un autre cri d’angoisse effrayant derrière la porte
B. Mycrofi Mixeudeim enlève la perruque, la jette sur un divan; il adopte sa
posture habituelle de l’orignal qui va foncer, et il ouvre d’un coup de tête la
porte B. Il disparaît dans l’ouverture de la porte.
Aussitôt, Becket-Bobo entre en scène rapidement et referme à clé la porte B.
Il sort vivement.
Laura Pa entre en scène rapidement et se place en face de la porte A. Elle
pousse un cri aigu de terreur, puis se retire vivement. La porte A est ouverte
de l’extérieur par un violent coup de tête de Mycroft Mixeudeim qui arrive
sur la scène vide.
Derrière la porte D, Laura Pa pousse un cri terriblement angoissé. Mycroft
Mixeudeim, chancelant, rassemble ses forces et accomplit de nouveau la
charge de l’orignal; la porte D est ouverte ainsi, et Mycroft Mixeudeim
disparaît par l’ouverture de la porte.
Rapidement: Becket-Bobo entre en scène et referme à clé la porte A, puis la
porte D; tandis que Lontil-Déparey, arrivant à son tour, s’empare de la
perruque et la place au milieu de la table, bien en vue; que Marie Jeanne
Commode, surgissant elle aussi, s’assoit à la table et y dispose un jeu de
cartes pour la partie de quatre joueurs; et que Laura Pa, faisant vivement
irruption, s’approche de la porte C et y pousse le plus horrible de ses cris
d’épouvante, pour aussitôt venir s’asseoir à la table avec les trois autres.
Becket-Bobo, Laura Pa, Marie-Jeanne Commode, Lontil-Déparey, cartes en
mains, donnent l’impression de jouer très calmement ensemble.
Immédiatement, Mycroft Mixeudeim défonce la porte C de l’extérieur et,
effaré, surgit devant les calmes joueurs de cartes.

LONTIL-DÉPAREY
(Très calme.) Mycroft, tu sembles un peu fatigué. Il y a quelque chose qui ne
va pas?

Rideau
DEUXIÈME ACTE
Même lieu. On a disposé six sièges autour de la table, et six couverts sont
mis. La poupée, perruque sur la tête, est assise sur un des sièges. Lontil-
Déparey, Marie-Jeanne Commode, Laura Pa et Becket-Bobo sont autour de
la table, tantôt debout, tantôt assis.

BECKET-BOBO
Le repas est prêt, ou presque.

M.J. COMMODE
Doit-on le faire venir?

LONTIL-DÉPAREY
Pas tout de suite. Je veux d’abord connaître votre
avis: ne trouvez-vous pas qu’il est paranoïaque?

BECKET-BOBO
Notre investigation psychologique prouve qu’il y a
déséquilibre. Mais est-ce bien de la paranoïa?

LONTIL-DÉPAREY
Mégalomanie. Délire de persécution.

BECKET-BOBO
Peut-être. Mais où vois-tu cela?

LONTIL-DÉPAREY
Il pense qu’il est un grand poète.
LAURA PA
Il n’a jamais dit ça.

LONTIL-DÉPAREY
Il l’a pensé.

BECKET-BOBO
Je pense moi-même qu’il y a de ses poèmes qui sont bons.

LONTIL-DÉPAREY
Aucun de ses poèmes n’a la valeur qu’il leur attribue. Et comment peut-on
sérieusement se considérer soi-même comme un poète, quand on a toujours
été incapable de publier ce qu’on écrit? Donc, folie des grandeurs.

LAURA PA
Il parle à peine. Il n’écrit pas. Comment peux-tu dire qu’il se croit important?

LONTIL-DÉPAREY
Vous le défendez?

LAURA PA
Nous cherchons à comprendre.

LONTIL-DÉPAREY
Quand on a écrit comme lui, la moindre complaisance envers ses poèmes est
exorbitante.

BECKET-BOBO
Il n’y a pas que les paranoïaques qui puissent être en proie au délire des
grandeurs...
LONTIL-DÉPAREY
Il y a le délire de persécution, je l’ai dit. Je suis sûr qu’il est convaincu qu’on
lui veut du mal.

BECKET-BOBO
Vraiment, il a été soumis à des expériences confusionnantes ou même
pénibles.

M. J. COMMODE
Bien sûr, il ne peut pas entendre que c’est pour l’aider que nous lui avons
fait subir quelques chocs.

LONTIL-DÉPAREY
(Résumant la situation.) Pour l’aider, il faut le com prendre. Et pour le
comprendre, il faut l’examiner. Pour connaître ce qu’il est, nous avons
besoin de ses réactions.

LAURA PA
Bien sûr.

LONTIL-DÉPAREY
Et moi je dis qu’il réagit à l’épreuve en persécuté.

M.J. COMMODE
Il est trop tôt pour conclure.

LONTIL-DÉPAREY
Tu veux dire qu’il va falloir le soumettre encore a de nombreuses épreuves?
M.J. COMMODE
Rien de concluant ne s’est encore produit.

LONTIL-DÉPAREY
Je suis bien d’avis moi-même qu’il ne faut pas s’arrêter en chemin. Becket-
Bobo est allé chercher les liquides que je lui avais demandés. Nous en
saurons plus long dès le prochain repas.

M.J. COMMODE
Est-ce qu’il va souffrir beaucoup?

LONTIL-DÉPAREY
Le souhaites-tu ou le redoutes-tu?

M.J. COMMODE
C’est une question de morale. Il ne faudrait pas le faire souffrir trop.

LONTIL-DÉPAREY
On dirait que vous faites exprès de me contredire.

M.J. COMMODE
Il est vrai que c’est pour l’aider...

LONTIL-DÉPAREY
(À Becket-Bobo.) Donne-leur les fioles.

BECKET-BOBO
Le liquide mauve, c’est pour Laura Pa?
LONTIL-DÉPAREY
Oui.
Becket-Bobo donne une fiole de liquide mauve à Laura Pa.

BECKET-BOBO
Le liquide jaune, c’est pour Marie-Jeanne Commode?

LONTIL-DÉPAREY
Oui.

Becket-Bobo donne une fiole de liquide jaune à Marie Jeanne Commode.

BECKET-BOBO
Le liquide gris, c’est pour moi?

LONTIL-DÉPAREY
Oui.

BECKET-BOBO
Il reste le liquide vert. Pour toi.

Becket-Bobo donne une fiole de liquide vert à Lontil Déparey.

LONTIL-DÉPAREY
Merci. Chaque liquide aura son effet particulier, vous allez voir. Les
réactions successives nous permettront qu’il s’extériorise dans la lenteur
comme dans la vitesse, dans l’abattement comme dans l’euphorie. Nous
pourrons interroger, interpréter sur plusieurs plans.
LAURA PA
Nous avons maintenant besoin de lui.

LONTIL-DÉPAREY
Certes.

LAURA PA
Comment dois-je le faire venir? En criant?

BECKET-BOBO
Non. Il ne faut pas abuser du procédé. S’il fonce dans trop de portes pour
rien, il va se lasser.

M.J. COMMODE
Oui, il va se lasser de se faire mal inutilement.

LAURA PA
Ce n’est pas inutilement. Il pense que je suis en péril.

M.J. COMMODE
Tu lui affirmes que non à chaque fois.

LAURA PA
C’est pour mesurer l’étendue de sa constance.

M. J. COMMODE
Tôt ou tard, il se fatiguera.
LONTIL-DÉPAREY
De toute facon, il faudra lui inventer un but à ses charges d’orignal
épormyable. Il faudra qu’il ait quelque chose à défendre, quelqu’un à
protéger.

BECKET-BOBO
(À Laura Pa.) Je vais t’ouvrir la porte B. Tu n’auras qu’à l’appeler.

Becket-Bobo ouvre la porte B, tandis que Marie Jeanne Commode et Lontil-


Déparey s’éloignent.

LAURA PA
(Appelant.) Mycroft... Mycroft Mixeudeim!
Mycroft Mixeudeim entre par la porte B.

MYCROFT MIXEUDEIM
Tu m’as appelé?

LAURA PA
Nous sommes prêts à manger. Marie-Jeanne et Lontil Déparey sont allés
chercher la nourriture.

Becket-Bobo referme à clé la porte B. Marie-Jeanne Commode et Lontil-


Déparey entrent, portant trois récipients couverts qui ressemblent à des
soupières, et un pot dans lequel est un liquide brunâtre.

MYCROFT MIXEUDEIM
C’est toujours Marie-Jeanne qui est la cuisinière?

BECKET-BOBO
Oui.
MYCROFT MIXEUDEIM
Et les plats sont toujours sans nom?

BECKET-BOBO
Oui.

M.J. COMMODE
Mais ils se mangent, non?

MYCROFT MIXEUDEIM
Ils sont bons.

LONTIL-DÉPAREY
Ceux-ci seront meilleurs. J’en ai l’intuition.

Les cinq se mettent à table. Marie-Jeanne Commode sert tout le monde, y


compris la poupée; la première nourriture servie ressemble à un potage.
Tous commencent à manger. De temps en temps, avec un parfait naturel,
Laura Pa, Becket-Bobo, Lontil Déparey et Marie-Jeanne Commode font
semblant de faire manger la poupée.

M.J. COMMODE
Ça va mieux aujourd’hui, Mycroft?

MYCROFT MIXEUDEIM
(Réticent.) Il ne m’est encore rien arrivé de crispant.
LONTIL-DÉPAREY
Mycroft, tu te replies trop sur toi-même. Tu devrais davantage te rapprocher
de nous.

LAURA PA
Je te l’ai déjà dit: confie-toi.

M. J. COMMODE
Veux-tu que nous t’aidions?

MYCROFT MIXEUDEIM
Laissez faire... laissez faire...

LAURA PA
Ces nuages qui t’obscurcissent la vue et qui te font tout déformer, ils
proviennent de ce que tu réprimes en toi. Fais sortir ce qui croupit dans la
noirceur de ton être, et tu te sentiras mieux.

M.J. COMMODE
Nous allons t’aider. Peut-être faudra-t-il remonter loin.

LONTIL-DÉPAREY
Tu n’as plus confiance en nous? Est-ce que nous t’avons blessé?

BECKET-BOBO
Sincèrement, Mycroft, si nous t’avons blessé de quelque manière, pardonne-
nous.

LAURA PA
Nous sommes tes amis.
LONTIL-DÉPAREY
Tes vrais amis.

MYCROFT MIXEUDEIM
Ça va, ça va.

LAURA PA
Laisse-nous te poser quelques questions. Les réponses te libéreront.

M.J. COMMODE
Nous voulons te faire du bien.

LAURA PA
Mycroft, pourquoi ne t’es-tu jamais marié?

MYCROFT MIXEUDEIM
Je ne sais pas.

LAURA PA
Avais-tu une vocation de solitaire?

MYCROFT MIXEUDEIM
L’amour, ça se fait à deux.

LONTIL-DÉPAREY
Ce qui veut dire?
MYCROFT MIXEUDEIM
C’est clair.

LAURA PA
Nous t’avons compris, nous les femmes. Il ne suffit pas de désirer pour être
désiré. Si par malheur tu désires un être qui ne te désire pas, l’amour ne peut
pas s’accomplir; n’est-ce pas ce que tu as voulu dire?

LONTIL-DÉPAREY
Laura Pa, tu parles trop.

BECKET-BOBO
Et lui, pas assez.

LONTIL-DÉPAREY
En effet, en effet.

M.J. COMMODE
Mycroft a besoin de notre collaboration.

LAURA PA
Elle a le hoquet.

BECKET-BOBO
Le hoquet? Qui a le hoquet?

LAURA PA
Celle-ci. (Elle désigne la poupée.)
Mycroft Mixeudeim regarde la poupée avec ressen timent, tandis que Laura
Pa s’occupe à la faire manger ostensiblement; profitant de ce que son
attention est retenue par la poupée, Marie-Jeanne Commode verse du
liquide jaune dans l’aliment de Mixeudeim.

LONTIL-DÉPAREY
Mycroft, nous savons que tu as passionnément aimé la fille d’Ebenezer
Mopp. N’y a-t-il pas eu d’autres amours avant elle?

MYCROFT MIXEUDEIM
(Qui continue à manger.) Il a dû y en avoir. Il y en a eu, il y en a eu. Des
amourettes.
LAURA PA
L’effet ne se fera pas attendre.

Mycroft Mixeudeim la regarde avec perplexité, puis continue à manger.

BECKET-BOBO
A quel âge es-tu devenu pubère, Mycroft?

MYCROFT MIXEUDEIM
Je ne me souviens pas.

LAURA PA
(Avec une feinte étourderie.) Peut-être est-il encore impubère?

Lontil-Déparey ricane brièvement.

MYCROFT MIXEUDEIM
(Avec un certain écoeurement.) Ça doit être ça.
M.J. COMMODE
(Vivement.) Mais non, mais non. Ce que tu dis n’a aucun sens, Laura. S’il y
a eu la fille d’Ebenezer Mopp...

LAURA PA
C’est vrai, je suis sotte.

BECKET-BOBO
Mycroft, est-ce que tu aimais ta mère?

MYCROFT MIXEUDEIM
(?eutre.) Oui, oui.

LONTIL-DÉPAREY
Y a-t-il eu de l’inceste dans ta famille?

MYCROFT MIXEUDEIM
Pas que je sache.

LAURA PA
Ça se voit, tu sais.

M.J. COMMODE
Qu’est-ce qui se voit?

LAURA PA
De l’inceste dans les familles.
LONTIL-DÉPAREY
Ce que je voudrais voir, moi, c’est de l’inceste hors des familles.

Il ricane brièvement.

LAURA PA
Crétin!

BECKET-BOBO
As-tu beaucoup joué quand tu étais enfant, Mycroft?

MYCROFT MIXEUDEIM
J’ai joué, j’ai joué.

M.J. COMMODE
Est-ce que tes jeux étaient sans arrière-pensée?

MYCROFT MIXEUDEIM
Je ne comprends pas.

LONTIL-DÉPAREY
Elle veut savoir s’il s’y mêlait beaucoup de sexuel?

MYCROFT MIXEUDEIM
Un peu.

LAURA PA
Faisais-tu pipi devant le monde?
MYCROFT MIXEUDEIM
(Soudain très gai.) Oui!

Mycroft Mixeudeim s’exprimera, jusqu’à indication d’un changement, avec


une gaieté exultante; même lorsque le sujet de ses propos sera profondément
tragique.

M.J. COMMODE
C’était avant de connaître la fille d’Ebenezer Mopp?

MYCROFT MIXEUDEIM
(Très gai.) C’était avant. Je me souviens.., j’étais petit garçon. Il y avait une
petite fille. J’ai eu envie de faire pipi: je me détournais pour le faire, mais je
me suis trompé de côté; au lieu de lui montrer le dos,je lui ai montré le
devant. Et j’ai fait pipi par terre, devant elle.

LAURA PA
Et la fille d’Ebenezer Mopp?

MYCROFT MIXEUDEIM
C’est plus tard, beaucoup plus tard.

M.J. COMMODE
Faisais-tu pipi devant elle?

MYCROFT MIXEUDEIM
Non. Oh non. Je faisais l’amour avec elle.

LONTIL-DÉPAREY
Il ment.
MYCROFT MIXEUDEIM
Quoi?

BECKET-BOBO
Il dit: «évidemment».

MYCROFT MIXEUDEIM
Ç’a été la vraie belle époque de ma vie. Elle a été un songe fait corps.
Comprenez-vous: l’idéal extravagant le plus improbable qui se présente
devant soi, qui vient vers soi, qui est là, qui est à soi. Les rêveries les plus
folles, les aspirations les plus insensées, qui prennent vie, qui se vivent le
plus incroyablement.

LONTIL-DÉPAREY
C’est un paranoïaque.

LAURA PA
Et elle est morte?

MYCROFT MIXEUDEIM
(Toujours très gai.) Elle est morte. Sa mort m’a fracassé. Sa mort m’a coupé
en deux. Je possédais tout ce qu’on pouvait désirer, je vivais la perfection de
l’idéal; et puis je ne le possédais plus.

LONTIL-DÉPAREY
Il exagère.

M.J. COMMODE
Et nous?
MYCROFT MIXEUDEIM
Quoi, vous?

BECKET-BOBO
Marie-Jeanne veut savoir si, malgré tes expériences passées, Laura Pa et elle
existent quand même pour toi?

MYCROFT MIXEUDEIM
Tout ce qui est féminin est doux. Je suis toujours sensible à la douceur
féminine.

M.J. COMMODE
Alors?

MYCROFT MIXEUDEIM
Quoi, alors?

LONTIL-DÉPAREY
Marie-Jeanne voudrait savoir pourquoi tu n’essaies pas plus souvent de lui
donner de petites tapes sur les fesses; pourquoi tu n’as jamais essayé de lui
relever son jupon...

M.J. COMMODE
Je n’ai jamais pensé ça!

LAURA PA
D’ailleurs, Lontil-Déparey, comment sais-tu si Mixeudeim ne l’a jamais
essayé?
M.J. COMMODE
Il a essayé avec toi?

Laura Pa rit.

MYCROFT MIXEUDEIM
J’ ai essayé ça avec beaucoup de femmes. Parfois j’ai réussi.
Parfois elles ne m’ont pas laissé réussir.

LONTIL-DÉPAREY
«Elles ne m’ont pas»... C’est un paranoïaque.

MYCROFT MIXEUDEIM
(Toujours gaiement.) Et puis, des rebuffades.., trop d’humiliations.., trop de
farces... Et la douleur! la douleur surtout!

LAURA PA
Tu es redevenu puceau?

MYCROFT MIXEUDEIM
Je vis ici dans l’isolement. Mon passé existe.

BECKET-BOBO
Tu vis dans le passé?

MYCROFT MIXEUDEIM
Je vis dans le présent. Un présent atténué. Atténuation de l’existence.
Une deuxième nourriture est servie, qui ressemble à une blanquette; on
mange.
BECKET-BOBO
Malgré cette atténuation.., dirais-tu, Mycroft, que, si Laura Pa ou Marie-
Jeanne Commode consentait à faire l’amour avec toi, tu le ferais?

M.J. COMMODE
Becket-Bobo, tu deviens indiscret.

MYCROFT MIXEUDEIM
Je dis que je le ferais.

LONTIL-DÉPAREY
Pourquoi ne l’ont-elles jamais voulu?

LAURA PA
Qu’en sais-tu?

BECKET-BOBO
Il faudrait des encouragements sans équivoque, des propositions directes et
articulées; l’abolition de tout jeu, quoi.

MYCROFT MIXEUDEIM
Peut-être ne faut-il qu’un peu de sincérité...

LAURA PA
(À la poupée.) Essuie ta bouche. Tu renverses tout.

MYCROFT MIXEUDEIM
Quoi?
LAURA PA
(Désignant la poupée.) C’est à elle que je parle.

Tandis que le regard de Mycroft Mixeudeim est retenu par la poupée, Lontil-
Déparey verse du liquide vert dans l’aliment de Mycroft.

BECKET-BOBO
Mycroft, avant de venir habiter avec nous, tu habitais avec ta mère?

MYCROFT MIXEUDEIM
Oui.

Mycroft Mixeudeim mange de la nourriture-blanquette.

BECKET-BOBO
Sortais-tu beaucoup?

MYCROFT MIXEUDEIM
Je sortais. Parfois, souvent. Parfois, peu. Je sortais.

M.J. COMMODE
Le deuxième effet.., bientôt.

MYCROFT MIXEUDEIM
Quoi?

M. J. COMMODE
Rien, Je pensais tout haut.
BECKET-BOBO
Il t’arrivait de rester à la maison?

MYCROFT MIXEUDEIM
Oui, bien sûr.

BECKET-BOBO
Voyageais-tu beaucoup?

MYCROFT MIXEUDEIM
J’ai peu voyagé.

BECKET-BOBO
Schizoïde. Schizoïde.

LONTIL-DÉPAREY
Tu crois?

BECKET-BOBO
Oui.
LONTIL-DÉPAREY
Examinons cet angle.

Le comportement de Mycroft Mixeudeim change: il devient très passif, très


docile, légèrement somnolent. Ce comportement se maintiendra jusqu ‘à
l’indication d’un changement.

BECKET-BOBO
Mycroft, tu ne parles pas beaucoup.
MYCROFT MIXEUDEIM
Il n’y a pas deux minutes, je parlais passablement.

BECKET-BOBO
D’ordinaire, j’entends. Tu parles à peine.

MYCROFT MIXEUDEIM
Il m’arrive de parler.

BECKET-BOBO
Tu es un taciturne.

MYCROFT MIXEUDEIM
Oui.

LAURA PA
Pourquoi ne parles-tu pas beaucoup?

MYCROFT MIXEUDEIM
Ma pensée s’est ralentie ces dernières années.

M.J. COMMODE
Tu ne trouves plus tes mots?

MYCROFT MIXEUDEIM
Il arrive que les autres parlent trop vite pour moi.

LAURA PA
Quand tu sortais, Mycroft, tu faisais un effort pour sortir?
MYCROFT MIXEUDEIM
Non.

LAURA PA
Se lever, marcher, rencontrer des gens, c’est pénible. Enfin, ce peut l’être.

MYCROFT MIXEUDEIM
Tout dépend de ce qu’on fait; tout dépend de qui l’on voit.

LAURA PA
Faire n’importe quoi, ça demande toujours un effort. Ne serait-ce qu’un tout
petit effort.

BECKET-BOBO
Sois sincère, Mycroft. Il faut toujours un effort pour faire quelque chose.

LAURA PA
Sortir de chez soi, ça demande un effort.

MYCROFT MIXEUDEIM
Oui, ça peut demander un effort.

LONTIL-DÉPAREY
C’est peut-être un schizoïde.

BECKET-BOBO
C’est un schizoïde.
M.J. COMMODE
L’effort a été de plus en plus grand. Et maintenant tu ne voudrais plus sortir
d’ici?

MYCROFT MIXEUDEIM
J’ai perdu l’habitude du monde extérieur.

LONTIL-DÉPAREY
Tu as toujours été un sédentaire.

MYCROFT MIXEUDEIM
Pas toujours.

LONTIL-DÉPAREY
Pas absolument, peut-être. Mais, dans le sens où l’on emploie habituellement
ce mot, tu es un sédentaire.

MYCROFT MIXEUDEIM
Peut-être.

BECKET-BOBO
Tu as toujours été un sédentaire.

MYCROFT MIXEUDEIM
Je ne crois pas.

LAURA PA
Tu as toujours été un sédentaire.
MYCROFT MIXEUDEIM
Probablement.

M.J. COMMODE
Tu es un sédentaire.

MYCROFT MIXEUDEIM
Oui.

LAURA PA
Tu as toujours été un sédentaire.

LONTIL-DÉPAREY
Tu es sédentaire. Tu es un taciturne.

MYCROFT MIXEUDEIM
Oui, oui. Probablement.

LAURA PA
Tu es taciturne. Tu es un sédentaire.

MYCROFT MIXEUDEIM
Oui.

LONTIL-DÉPAREY
C’est peut-être un schizoïde.

BECKET-BOBO
C’est un schizoïde.
LAURA PA
C’est un schizoïde.

M.J. COMMODE
C’est un schizoïde.

MYCROFT MIXEUDEIM
Que dites-vous? De qui parlez-vous?

LONTIL-DÉPAREY
Nous ne disons rien qui puisse te retenir.

M.J. COMMODE
Il faut aller voir plus avant.

LAURA PA
Tu y prends goût, Marie-Jeanne.

M.J. COMMODE
La vérité est nécessaire à la justice.

On sert un troisième aliment qui ressemble à un dessert très fluide; on


mange.

M.J. COMMODE
As-tu déjà été homosexuel, Mycroft?
MYCROFT MIXEUDEIM
Non.

LAURA PA
Sincèrement?

MYCROFT MIXEUDEIM
Non.

LONTIL-DÉPAREY
Il est probablement refoulé de ce côté-là. C’est un point dont il faudra tenir
compte.

MYCROFT MIXEUDEIM
Est-ce bien de moi que tu parles, Lontil-Déparey?

LONTIL-DÉPAREY
Non.Je pensais à un type que j’ai connu autrefois.
Un certain Babboun-Veulard.

M.J. COMMODE
Avec lui, il n’est même pas nécessaire de camoufler subtilement.

LONTIL-DÉPAREY
Avec Babboun-Veulard?

M.J. COMMODE
Oui.
LAURA PA
Dis-moi, Mycroft: as-tu eu des amis homosexuels?

MYCROFT MIXEUDEIM
J’en ai connu quelques-uns, bien sûr.

LAURAPA
Eprouvais-tu de la répugnance à leur endroit?

MYCROFT MIXEUDEIM
Non. D’abord, je n’avais pas à les juger. Et puis, j’estime que la liberté
individuelle est essentielle.

M. J. COMMODE
Il faut prendre garde à l’indigestion.

LONTIL-DÉPAREY
Tu crois?

M.J. COMMODE
(Désignant la poupée.) Oui, elle me semble congestionnée.

LONTIL-DÉPAREY
Qu’en penses-tu, Mycroft?

MYCROFT MIXEUDEIM
Moi?

Laura Pa verse du liquide mauve dans l’aliment de Mycroft Mixeudeim.


M.J. COMMODE
Tu ne trouves pas qu’elle est congestionnée?

MYCROFT MIXEUDEIM
On pourrait peut-être le lui demander.

M.J. COMMODE
Elle ne répond pas souvent.

MYCROFT MIXEUDEIM
(Très affaissé.) Je pense qu’il ne faut pas abuser des bonnes choses.

M.J. COMMODE
Mange, Mixeudeim. Tu as l’air affaissé. Il te faut des calories.

Mixeudeim mange.

LONTIL-DÉPAREY
Et les lesbiennes?

MYCROFT MIXEUDEIM
Qu’est-ce qu’elles ont?

LONTIL-DÉPAREY
En as-tu connu?

MYCROFT MIXEUDEIM
J’en ai connu quelques-unes.
LAURA PA
Et alors?

MYCROFT MIXEUDEIM
Je ne leur trouve rien de particulier. J’ai essayé d’apprécier leurs qualités
individuelles.

BECKET-BOBO
Ne sais-tu pas qu’elles peuvent être dangereuses? Une lesbienne jalouse est
diabolique. Ne sais-tu pas que, sous le couvert de l’amitié, une lesbienne est
capable de ruiner la vie d’une jeune fille innocente qui lui fait confiance?
Elle peut être la cause des ruptures les plus tragiques. Elle peut te diffamer,
pour séparer de toi la femme qui t’aime et qu’elle convoite.

MYCROFT MIXEUDEIM
Quelle belle dramatisation tu fais là, Becket-Bobo!

LAURA PA
Ça va faire pouf avant longtemps.

MYCROFT MIXEUDEIM
Il y a du champagne?

LAURA PA
Non. J’ai simplement l’intuition qu’il y a de l’explosif dans l’air.

M.J. COMMODE
Est-ce que le repas te plaît, Mixeudeim?
MYCROFT MIXEUDEIM
(Empâté.) Ç’a bon goût. Drôle d’assimilation, cependant. Mon estomac a
des hauts et des bas. La pression n’est pas toujours la même à l’intérieur; il y
a de brusques contrastes.

LONTIL-DÉPAREY
Dis-moi, Mycroft... maintenant qu’une sorte d’assou pissement est sur ta vie,
que tu ne peux plus faire de grands efforts de conquête, qu’arriverait-il si
une petite fille te tombait entre les mains?

En quelques secondes, le comportement de Mycroft Mixeudeim change: il va


devenir très animé, très loquace, parler vite, il va monologuer avec un
enthousiasme et un dérèglement qui vont sembler intarissables.

MYCROFT MIXEUDEIM
Une petite fille de quel âge?

LONTIL-DÉPAREY
De huit ou neuf ans.

MYCROFT MIXEUDEIM
J’essaierais de la protéger.

Lontil-Déparey éclate de rire.

LAURA PA
Mycroft, n’y a-t-il pas quelques souvenirs dont tu pourrais te soulager?
Parle-nous de ta vie d’autrefois.
MYCROFT MIXEUDEIM
Des souvenirs... C’est curieux: juste en ce moment, des réminiscences de
fragments vécus tourbillonnent dans ma tête...

LAURA PA
Vas-y. Ne te retiens pas.

LONTIL-DÉPAREY
Il vaut mieux l’autoriser, ici.

BECKET-BOBO
En effet.

MYCROFT MIXEUDEIM
(Monologuant avec frénésie.) Je vois une main. Une maiii jaune. Que vient
faire cette main? Et ce gros derrière blanc. Un gros derrière blanc se dévoile
devant moi. Il n’y a pas d’érotisme; il n’y a que du cocasse. Ah! la maîtresse
d’école est belle! Elle a de beaux yeux gris, sur son regard sévère. Je jette la
tasse de café! Flaque de boue brune! Un doigt est dressé, menaçant: un doigt
qui expulse. Partez! Les juges ont des oeillères. Des oeillères de chevaux.
Mais il y a de la beauté, à travers un virevoltement blafard: incendiaire
corvée de se déshabiller en public. Le pubis doré a des sourcils bruns. Et
quelle est cette enfance qui glisse sur des glacis? Des enfants, qui ne sont pas
moi, montent la garde autour d’un parc sans lumière. Avec la main gauche,
il fait l’acte défendu: puis avec la main droite. C’est loin, c’est loin, c’est
loin. Un pied est pris dans un piège à loup. La femme a des bras invitants qui
sont des mâts flexibles, des mâts de rose bambou. Qu’il y a du chaud dans la
succion affectueuse! Des gendarmes courent. La pluie a recouvert la ville
d’une rosée souriante. La femme a donné rendez-vous: et un hoquet ricaneur
est seul présent à travers les chambres glacées. Signal d’arrêt. Je suis
automobiliste. La salive des drogués se répand sur l’asphalte des trot toirs; il
y a un manteau de salive, il y a une patinoire de paroles coagulées. L’âge
d’homme est venu, et l’espoir s’est résorbé. Une tête qui sortait du trottoir a
été coupée comme un champignon. Les femmes dansent! On a dit qu’il était
fou! Les moustaches de tendresse font trempette dans la bière âcre. Ce sont
les cerceaux les cerceaux les cerceaux. La femme est chaude: sa hanche est
un refuge de grive. Les lois se dissolvent dans le plaisir qui est seul légitime.

M.J. COMMODE
Il est hystérique.

LAURA PA
C’est un hystérique.

MYCROFT MIXEUDEIM
C’est malgré moi. On me coupe du monde. C’est malgré moi. On me fait un
procès. Des justiciers ridicules, élus par eux-mêmes, me font un procès. Des
moralisateurs insincères se reconnaissent le droit de me juger. Des
conformistes drapés me jugent, profitant de ma léthargie. Procuste m’a jugé,
m’a condamné. Procuste inquisiteur, Procuste vaniteux et impotent et
suiveur et sournoisement envieux. Le jugement de celui qui ne sait pas faire
et qui ne sait qu’essayer d’empêcher l’autre de faire! Celui qu’on déprime et
qui déprime! Procuste empereur! Les ongles ont inscrit sur ma face le signe
du mépris: sillons du pouilleux-purulent! Mais il y a des dentelles roses. Il y
a la paix de ces jambes souples qui ne refusent pas de s’entrouvrir.
Courroucé! le vaincu est courroucé! On l’a frappé dans sa poignée de chair
sensible. Le dogue montre les dents; il est un chat-chien qui fait pleuvoir du
crachat. Et pendant ce temps, les travailleurs marchent calmement. Le labeur
abouti tisse une couverte sur l’univers existant. Les amoureux, main dans la
main, se noient dans la pelure nacrée d’une lumière. Je suis innocent. Je ne
reconnais pas la culpabilité qu’on m’impose de force. Je ne reconnais pas la
compétence des juges intéressés. Je ne reconnais pas l’amour des assassins
guêtrés de stupidité. Je ne reconnais pas la lucidité des vengeurs qui n’ont
rien compris. Le lac-bolide fuse, ondée verticale et parabolique!

LAURA PA
C’est un hystérique.
LONTIL-DÉPAREY
Hystérie conversante.

MYCROFT MIXEUDEIM
Dérision. Il n’y a pas de commune mesure entre la densité et la tiède sagesse.
Oh oh! la robe verte a des charmes en forme de glands. Pustules-bonté! On a
volé le manuscrit. Pour qu’il ne puisse pas rouspéter, on a pris son oeuvre
comme otage. «Tais-toi, pendant que nous ferons les cons; sinon, nous
saccagerons ton bien». Le léthargique se meurt, et on l’aide à mourir. Parfois,
on a besoin de lui et on souhaite qu’il meure un peu plus tard. C’est rare.
D’où vient la léthargie? Qui l’a souhaitée secrètement, et en a fait une flèche
fluidique? Qui a englué le corps d’une couche de farine mouillée? Qui l’a
voulu? Qui l’a laissé faire? Qui l’a approuvé? Des diamants rient à gorge
déployée dans les vitrines. Maintenant les drapeaux ont des queues de
misère. Derrière tout blanc. Noces lyriques de l’adolescence. Mariage illégal
de la maturité. Synthèse coriace de la décadence. Désarmement obligatoire.
Les caves jubilent! Les mijaurées se donnent du plaisir, le but est atteint! Les
alliés se prosternent, baisent leur propre futilité. «Il faut les bâillonner!»
«Rappelons-lui ses injustices!» Les pleutres armés de pleutrerie montent à
l’assaut du lion écrasé. Des guirlandes d’hosties jettent une note de bleuâtre
dans le ciel tranquille. Les hommes se donnent la main. Les femmes se
donnent le pouce. Un univers se lève sur une aurore courbe.

LAURAPA
Il est hystérique, incontestablement. Je le vois maintenant.

BECKET-BOBO
C’est un hystérique.

M.J. COMMODE
C’est un hystérique

LONTIL-DÉPAREY
C’est un hystérique.
Marie-Jeanne Commode remplit les verres avec le liquide brunâtre contenu
dans le pot.

M.J. COMMODE
(Au moment où Mycroft Mixeudeim va se remettre à parler.) Mycroft, ne
veux-tu pas boire un peu de ce liquide?

Sous les yeux de Mycroft Mixeudeim qui regarde sans voir, Becket-Bobo
verse du liquide gris dans le verre de Mycroft.

LONTIL-DÉPAREY
Allons, bois, Mycroft.

Mycroft Mixeudeim boit.

M.J. COMMODE
S’il est hystérique, c’est qu’il se sent attiré par des perversités contre
lesquelles il résiste.

LONTIL-DÉPAREY
Il faudra s’en souvenir, oui.

Les mouvements de Mycroft Mixeudeim deviennent progressivement plus


vifs.

BECKET-BOBO
Nous avons eu raison de poursuivre l’investigation.

LAURA PA
En effet, il faut toujours se méfier des premières apparences.
LONTIL-DÉPAREY
Une interprétation vraisemblable peut se modifier quand les informations se
complètent.

M.J. COMMODE
Continuons, continuons.

LONTIL-DÉPAREY
Mettons donc le sujet sur le gagne-pain.

LAURA PA
Mycroft, pour vivre il faut gagner de l’argent.

Mycroft Mixeudeim fait signe que oui.

LAURA PA
Avant de venir ici, comment t’en tirais-tu avec la question du gagne-pain?

Mycroft Mixeudeim mime un chameau qui, peu à peu, se métamorphose en


éléphant.

LAURA PA
Que fait-il?

BECKET-BOBO
Il répond par gestes, apparemment.

LAURA PA
Pourquoi?
LONTIL-DÉPAREY
N’est-il pas normal qu’à ce moment-ci du repas il en vienne à l’expression
symbolique?

M.J. COMMODE
Il ne peut plus parler?

BECKET-BOBO
Nous allons voir.

LAURA PA
Mycroft, est-ce que c’était difficile pour toi de gagner de l’argent?

Mycroft Mixeudeim mime un motocycliste, puis une jeune fille qui fait de
l’auto-stop, puis le motocycliste, puis la jeune fille, puis le motocycliste qui
stoppe, puis la jeune fille qui monte sur la motocyclette; puis un deuxième
motocycliste dont l’expression faciale hargneuse est effrayante.

LAURA PA
Qu’est-ce que la réponse veut dire?

BECKET-BOBO
Il faudrait examiner la question plus à fond.

LAURA PA
S’il répond et que nous ne comprenons pas la réponse c’est comme s’il ne
répondait pas.
M.J. COMMODE
Oui. Mais peut-être que la réponse que nous cherchons, nous, se trouve dans
cette perpétuité de l’énigme.

LAURA PA
Que veux-tu dire?

M. J. COMMODE
S’il est prisonnier de l’énigme, s’il ne peut répondre que par énigmes, n’est-
ce pas l’indice décisif que nous cherchons?

LONTIL-DÉPAREY
Continuons. J’ai l’impression que ça avance.

LAURA PA
Mycroft, as-tu déjà été capable de gagner de l’argent régulièrement?

Mycroft Mixeudeim mime les gestes d’une danseuse turque, puis ce qu ‘il
croit être une batteuse.

LAURA PA
Je ne comprends pas. Comment peux-tu dire que ça avance? Ce qu’il répond
est impénétrable.

LONTIL-DÉPAREY
Impénétrable; mais amusant, en tout cas.

M. J. COMMODE
Si, ça avance.
LAURA PA
En quoi?

M.J. COMMODE
Le silence.

LAURA PA
Tout à l’heure, il parlait surabondamment.

M.J. COMMODE
Nous l’avions stimulé.

LAURA PA
Et maintenant? Ses réactions ne sont-elles pas déterminées elles aussi? de la
même façon?

M.J. COMMODE
Si pourtant c’était là sa vraie nature... si nous lui avions permis enfin d’être
lui-même...

LAURA PA
Tu crois?

M.J. COMMODE
Le statique... N’as-tu pas remarqué en quoi, tout compte fait, la vie de
Mixeudeim est profondément statique?

LAURA PA
Il bouge. Il fait des gestes.
M.J. COMMODE
Il fait des gestes, mais sans changer de place.

LAURA PA
Et alors?

M.J. COMMODE
Le statisme. Le silence.

LAURA PA
La schizophrénie...

BECKET-BOBO
Continuons.

LAURA PA
Tu as déjà gagné de l’argent, Mycroft, nous le sa vons. En quelle
circonstance l’as-tu fait pour la première fois?

Mycroft Mixeudeim mime deux époux qui se chamaillent, puis l’époux qui
arrache complètement la robe de l’épouse, puis l’épouse qui casse un verre
sur la tête de l’époux, puis la réaction finale de l’époux.

M.J. COMMODE
Mycroft n’a pas toutes les natures que nous lui avons supposées. Mycroft
n’en a qu’une. Il était fatal que cette nature-là, il la retrouve un moment
donné... grâce aux défoulements que nous avons occasionnés chez lui.
Certes, il a pu lutter longtemps contre l’enracinement sur place, contre le
silence définitif. Mais n’y est-il pas arrivé? N’a-t-il pas enfin divulgué son
vrai moi?
LAURA PA
Peut-être...

BECKET-BOBO
Mycroft Mixeudeim, ne te sens-tu pas plus reposé maintenant que tu n’es
pas obligé de parler?

Mycroft Mixeudeim mime les gestes d’un orateur éloquent qui devient peu à
peu sauterelle.

LONTIL-DÉPAREY
C’est un orateur éloquent qui devient peu à peu sauterelle...

LAURA PA
Qu’est-ce que ça veut dire?

M.J. COMMODE
Comment le sais-tu, Lontil-Déparey?

LONTIL-DÉPAREY
Ça m’est apparu évident.

BECKET-BOBO
Je crois que tu te trompes.

LONTIL-DÉPAREY
Qu’est-ce que ça voulait dire alors?
BECKET-BOBO
Je ne sais pas au juste ce que ça voulait dire. Mais ça ne voulait certainement
pas dire ce que tu as dit.

LONTIL-DÉPAREY
Mycroft, veux-tu reprendre les gestes que tu viens de faire?

Mycroft Mixeudeim ne réagit pas à cette demande.

LONTIL-DÉPAREY
Il ne veut pas.

M.J. COMMODE
Comment as-tu pu savoir ce qu’il voulait exprimer, Lontil-Déparey? Est-ce
toi qui as bien interprété les gestes qu’il a voulu faire? Ou est-ce lui qui a
convenablement obéi à ce que tu lui avais suggéré?

LONTIL-DÉPAREY
Suggéré?

M. J. COMMODE
Ne lui avais-tu pas commandé mentalement d’en gendrer les symboles que
nous avons vus?

LONTIL-DÉPAREY
La fascination? Est-ce que ça peut se faire?

BECKET-BOBO
Quant à moi, l’interprétation de Lontil-Déparey est fantaisiste.
LAURA PA
Revenons au gagne-pain. Mycroft, te trouvais-tu honteux de gagner de
l’argent?

Mycrofi Mixeudeim mime un ange remplissant le tonneau des Danaïdes,


puis le tonneau des Danaïdes devenant une forêt luxuriante.

LAURA PA
Qu’est-ce qu’il a voulu dire cette fois?

LONTIL-DÉPAREY
Je ne sais pas.

M.J. COMMODE
Ce qui est certain, c’est qu’il est toujours silencieux; et qu’il produit ses
gestes amples sans changer de place.

BECKET-BOBO
Admets tout de même, Marie-Jeanne, que, pendant le repas, ce n’est pas
toujours facile de gambader.

M.J. COMMODE
Il se lève quand il en a envie. Mais il ne marche pas.

LONTIL-DÉPAREY
Pour toi, c’est un schizophrène?

M.J. COMMODE
Je le pense bien. Ses paroles abondantes... ses com portements différents qui
précèdent... un effort ultime, un effort spasmodique pour échapper à la
morbidité fatale.
Mycroft Mixeudeim mime successivement six anges, du plus petit au plus
gros, qui volent dans les nuages.

LONTIL-DÉPAREY
Après tout, c’est peut-être un schizophrène.

LAURA PA
Mycroft, crois-tu que la vie aurait été plus facile pour toi si tu avais gagné
beaucoup d’argent?

Mycroft Mixeudeim mime un marteau-pilon qui, à force d’être pilonné,


s’enfonce definitivement dans la terre.

LAURA PA
Le repliement sur soi... c’est un schizophrène.

BECKET-BOBO
Ah oui.

LONTIL-DÉPAREY
Ah oui.

M.J. COMMODE
Nous connaissons maintenant sa vraie nature. Il ne nous abuse plus.

LONTIL-DÉPAREY
Nos verres sont vides... Pour terminer le repas, il faudrait tous trinquer.

On remplit les cinq verres avec le liquide brunâtre.


M. J. COMMODE
Pour lui, l’épreuve est terminée?

LONTIL-DÉPAREY
Je me sens le goût d’improviser. Ajoutons tous un petit quelque chose... à la
santé de Mycroft Mixeudeim.

Lontil-Déparey, Becket-Bobo, Marie-Jeanne Commode et Laura Fa versent


ce qu ‘il leur reste de liquides vert, gris, jaune, mauve dans le verre de
Mycroft Mixeudeim.

LAURA PA
Mycroft, tu vas trinquer avec nous?

LONTIL-DÉPAREY
A la santé de Mycroft Mixeudeim!

M.J. COMMODE, LAURA PA, BECKET-BOBO


(Ensemble.) À la santé de Mycroft Mixeudeim!

Les cinq boivent d’un trait ce qu’ils ont dans leur verre.

LAURA PA
Avant de desservir, soufflons quelques instants.

M.J. COMMODE
Mycroft, crois-tu retrouver jamais la maturité sexuelle?

Mycroft Mixeudeim est incapable de répondre.


BECKET-BOBO
Mycroft, crois-tu que le travail que tu fais ici mérite un salaire?

Mycroft Mixeudeim est incapable de répondre.

LAURA PA
Mycroft, laquelle juges-tu la plus jolie? Marie-Jeanne Commode ou Laura
Pa?

Mycroft Mixeudeim est incapable de répondre.

M.J. COMMODE
Mycroft, y a-t-il eu des blondes dans ta vie?

Mycroft Mixeudeim est incapable de répondre.

M.J. COMMODE
Mycroft, dis-nous quelque chose.

Mycrofi Mixeudeim va traverser deux fois un cycle de quatre étapes


successives: ces brusques changements d’états, traduits dans le physique,
vont donner l’impression de convulsives dislocations du corps de Mixeudeim.

MYCROFT MIXEUDEIM
(Gai.) Oh! qu’on avait du plaisir à jouer avec des boules de neige! Elle était
blanche, la neige. Un jour, un garçon m’attrapa dans l’oeil avec une boule.
Et la police faillit m’arrêter, parce qu’il avait dit qu’on lui avait fait mal à
l’oeil et que c’était moi. Puis arrivait l’époque où les petites filles blondes se
récréaient avec nous. (Docile et alourdi.) Quand la boue colle aux semelles,
il est difficile de marcher. L’apprivoisement systématique a fini par me
donner un mal de tête énorme. (Frénétique.) Oh là! Oh là! Un troupeau de
femelles égomaniaques jouaient à saute-mouton à travers des carrelages où
un jour impur crachait une flûte rouge vin. Les décors étaient superbes, et
l’amitié professionnelle de Lorrennzo de Medici. Des coeurs d’artistes
voulaient être une couronne mangeable. (Il mime un joueur de yoyo; le yoyo
lui tombe dans la bouche et il l’avale.) (Gai.) Et ces printemps où, sur la
chevelure de la fille d’Ebenezer Mopp, la tiédeur coloriée faisait étinceler
des poussières de bonheur. La vie était chaude. La vie était un drap duveteux.
(Docile et alourdi.) Une gentille bibliothécaire me désignait la fenêtre
limpide par où elle regardait des passants se caresser. Je crois qu’elle faisait
cela pour savoir si je rougirais. (Frénétique.) La pêche aux oignons fera frire
nos ailes camuses. Et moi, elle a réussi à me faire sous-frire. Non, non, faites
disparaître les calculateurs calomniateurs! Faites disparaître ceux qui
dépècent ma chair pour s’excuser! (Il mime un canot très mince qui devient
scie, et qui scie un poteau verticalement.) Ugh!

Mycroft Mixeudeim perd connaissance, assis.

LAURA PA
(Avec légèreté.) Il a perdu connaissance.

LONTIL-DÉPAREY
C’est le moment de dire qu’il est un schizophrène paranoïde.

BECKET-BOBO
Je suppose qu’il faut le dire maintenant.

Becket-Bobo va ouvrir les portes A, B, C, D.

LONTIL-DÉPAREY
Chose absolument certaine: c’est un craqué polymorphe.

M.J. COMMODE
On dessert?
LAURA PA
Allons-y.

Marie-Jeanne Commode, Laura Pa, Becket-Bobo et Lontil-Déparey


prennent divers objets sur la table et sortent.
Mycroft Mixeudeim se redresse lourdement. Mal assuré, il se dirige vers la
tenture et dégage le miroir dans lequel il se regarde.

MYCROFT MIXEUDEIM
Est-ce à moi que ces choses arrivent? Est-il possible de parler avec des gens,
dont la principale obsession est de multiplier les fausses pistes?

Marie-Jeanne Commode, Laura Pa, Becket-Bobo et Lontil-Déparey rentrent


en scène.

MYCROFT MIXEUDEIM
(Toujours au miroir.) Se parler à soi-même, c’est pénible. C’est pauvre.
C’est miteux. Que ne donnerais- je pour avoir un interlocuteur vraiment
amical? Je vis un cauchemar. Je vais me réveiller. Quand? Quand?

LONTIL-DÉPAREY
(Vraiment à voix basse cette fois.) Sortons.

Silencieusement, Marie-Jeanne Commode, Laura Pa, Becket-Bobo et Lontil-


Déparey finissent de desservir la table et sortent.

MYCROFT MIXEUDEIM
(Toujours au miroir.) On me fait traverser des déserts de contradictions. Je
perds ma force.

Mycroft Mixeudeim, vraiment faible sur ses jambes, replace la tenture par-
dessus le miroir, et sort par la porte C.
Laura Pa et Becket-Bobo reviennent.

LAURA PA
Il est sorti.

BECKET-BOBO
Je me demande par quelle porte...

LAURA PA
Tu l’as vu tout à l’heure devant le miroir?

BECKET-BOBO
Nous tenons une preuve incontestable de narcis sisme.

LAURA PA
C’est un cas grave de narcissisme.

Becket-Bobo referme à clé les portes A, B, C, D.

BECKET-BOBO
Je te parie un baiser qu’il est sorti par la porte B.

LAURA PA
D’accord.

Laura Pa jette un cri strident qui est un appel au secours. Bientôt, de


l’extérieur, Mycroft Mixeudeim donne un coup de tête dans la porte C; il ne
parvient pas à la défoncer.
BECKET-BOBO
Ses forces sont affaiblies. C’est la première fois qu’il ne parvient pas à
ouvrir la porte d’un premier coup de tête.

LAURA PA
Dois-je crier?

BECKET-BOBO
Ce n’est pas nécessaire.

Suit une deuxième charge de Mycroft Mixeudeim, la porte C s’ouvre.


Mycroft Mixeudeim tombe à quatre pattes sur la scène.

MYCROFT MIXEUDEIM
(Marmonnant, à peu près inconscient.) Lontil-Déparey a vu un inconnu...
Un inconnu... C’était vrai, ou in venté?...

LAURA PA
(À Becket-Bobo.) C’est la porte C qui nous le ramène... Tu as perdu ton pari.
Il n’était pas sorti par la porte B.

BECKET-BOBO
Tu as gagné, c’est certain. Que veux-tu comme récompense?

LAURA PA
Un baiser.

Laura Pa et Becket-Bobo s’embrassent sur la bouche.


Des cris horrifiés de Marie-Jeanne Commode se font entendre derrière la
porte A.
LAURA PA
(Avec toutes les marques extérieures de l’horreur.) Marie Jeanne Commode
est en train de se faire violer!

MYCROFT MIXEUDEIM
(Toujours à quatre pattes.) Quoi...?

LAURA PA
(Plus près de Mycroft Mixeudeim.) Marie-Jeanne Commode est en train de
se faire violer!

Mycroft Mixeudeim se met péniblement sur ses jambes, tout étourdi.


Adoptant spontanément la pose de l’orignal qui charge, il essaie de défoncer
la porte A d ‘où les cris continuent de parvenir; son coup de tête n ‘est pas
assez puissant, et il n parvient pas. Il se recule, fait une deuxième tentative,
et n parvient pas davantage; il s ‘écroule, à moitié assommé.
Les cris de Marie-Jeanne Commode cessent. Becket Bobo rouvre les portes
A, B, C, D. Puis, Laura Pa et Becket-Bobo sortent par la gauche.
Mycroft Mixeudeim se relève. Il marche jusqu ‘à la table, il saisit la poupée
par les pattes, la heurte violemment sur la table, puis la lâche et sort par la
porte A.
Becket-Bobo et Marie-Jeanne Commode entrent.

M.J. COMMODE
L’infantilisme de Mixeudeim est de plus en plus apparent.

BECKET-BOBO
Disons que nous travaillons à l’extirper, cet infantilisme.

M.J. COMMODE
Je crains, pourtant, qu’il ne soit terriblement las de courir après des ombres.
BECKET-BOBO
Tu as raison, le moment est venu de lui donner le spectacle d’une cruauté
tangible. Si nous ne voulons pas qu’il se décourage et qu’il abandonne tout,
il faut lui faire connaître un ennemi accessible.

M.J. COMMODE
Où le prendre, cet ennemi?

BECKET-BOBO
Ce sera moi.

M.J. COMMODE
Vas-tu te déguiser?

BECKET-BOBO
Pas encore. Son actuel engourdissement l’empêche de se rendre compte des
choses clairement.

M.J. COMMODE
Bon. Inventons-lui une stimulation réelle.

Becket-Bobo va refermer à clé les portes A, B, C, D.

M.J. COMMODE
Par quelle porte paries-tu qu’il va surgir?

BECKET-BOBO
Par la porte D. Je te parie un baiser.
M.J. COMMODE
Tenu.

BECKET-BOBO
Je t’étrangle?

M.J. COMMODE
Vas-y.

Marie-Jeanne Commode crie, et continue de crier. Becket -Bobo fait


semblant de l’étrangler.
Mycrofi Mixeudeim s’y prend à deux fois, sans succès pour ouvrir de
l’extérieur, à la façon de l’orignal, la porte A.

BECKET-BOBO
(Criant.) Au secours! Au secours! On étrangle une femme!

Mycrofi Mixeudeim, à sa troisième tentative, ouvre la porte A. Il s’écroule


sur la scène.
Laura Pa et Lontil-Déparey entrent vivement dans la pièce, et se déplacent
avec agitation autour de Mycroft Mixeudeim.

LAURA PA
Au secours! Au secours!

LONTIL-DÉPAREY
Au secours! Au secours! Un inconnu est en train d’étrangler Marie-Jeanne
Commode!

Mycroft Mixeudeim se relève, titubant, et veut poursuivre Becket-Bobo qui


s’éloigne en feignant de brutaliser Marie-Jeanne Commode. Lontil-Déparey
et Laura Pa barrent la route brièvement à Mycroft Mixeudeim, et lui
fourrent la poupée entre les bras. Marie-Jeanne Commode et Becket-Bobo
se sauvent par la porte D, avec Mycrofi Mixeudeim derrière eux. Laura Pa
et Lontil-Déparey rient à gorge déployée.

LONTIL-DÉPAREY
Nous ferons quelque chose de semblable tout à ’heure.

LAURA PA
Oh oui!

Marie-Jeanne Commode et Becket-Bobo rentrent par la porte B. Ils


s’arrêtent; et s’embrassent.

M.J. COMMODE
Nous avons pris le couloir qu’il ne connaît pas.

Becket-Bobo referme à clé les portes A, B, C, D.

LONTIL-DÉPAREY
C’est à notre tour!

LAURA PA
Bats-moi, Lontil-Déparey!

Laura Pa crie, tandis que Lontil-Déparey la bat. Marie-Jeanne Commode et


Becket-Bobo se cachent, pour observer le spectacle.
On entend Mycrofi Mixeudeim qui s y prend à six fois pour ouvrir, à la
facon de l’orignal, la porte D. Finalement, il surgit sur la scène, à genoux,
avec la poupée entre les bras.
Les cris de Laura Pa redoublent.
Par un effort surhumain, Mycroft Mixeudeim se remet sur ses jambes avec
une vitesse inattendue. Tenant la poupée d’une main, il saisit Lontil-
Déparey au collet et le soulève du sol. Becket-Bobo sort de sa cachette,
saisit une chaise et la rabat sur le crâne de Mycroft Mixeudeim qui tombe à
peu près évanoui.
LAURA PA
Tu m’as battu pour vrai.

LONTIL-DÉPAREY
Moi?

LAURA PA
Tu as profité de la situation, salaud.

M.J. COMMODE
Allons faire la vaisselle. C’est le moment ou jamais.

Silence. Mycroft Mixeudeim gît sur le sol, la poupée entre les bras. Dydrame
Daduve entre en scène, par la droite.

DYDRAME DADUVE
(?erveuse.) Il n’y a personne?... (Elle aperçoit Mycroft Mixeudeim.) Ah...
Qu’est-ce que vous faites, Monsieur? Vous réparez une poupée?... Excusez-
moi de pénétrer ainsi chez vous. J’étais en hélicoptère.., mon appareil s’est
écrasé sur le sol... les dommages sont très graves... J’ai marché plusieurs
milles... Y a-t-il un mécanicien dans les alentours?... Qu’est-ce qu’il y a?
Vous ne répondez pas?

MYCROFT MIXEUDEIM
(Par terre, la poupée dans les bras, complètement ahuri.) Je suis Mycroft
Mixeudeim. Je suis Mycroft Mixeudeim. Je suis Mycroft Mixeudeim.
Rideau
TROISIÈME ACTE

Même lieu. Mycroft Mixeudeim et Dydrame Daduve, calmes, conversent. La


poupée n’est pas en scène.

MYCROFT MIXEUDEIM
J’ai l’impression très nette que tout ce qui m’arrive est provoqué
volontairement.

DYDRAME DADUVE
Par ceux qui t’entourent?

MYCROFT MIXEUDEIM
Ils discutent mon cas devant moi.

DYDRAME DADUVE
Est-ce qu ils savent que tu les entends?

MYCROFT MIXEUDEIM
Je pense que oui.

DYDRAME DADUVE
Ce serait cruel. Pourquoi le feraient-ils?

MYCROFT MIXEUDEIM
Je ne sais pas. Le désoeuvrement explique bien des choses.

DYDRAME DADUVE
Il y aurait des risques à se conduire de la sorte avec loi. Ta force physique
me semble formidable.
MYCROFT MIXEUDEIM
Elle est épormyable, en effet.

DYDRAME DADUVE
N’aurait-on pas peur de te mettre en colère?

MYCROFT MIXEUDEIM
Ils peuvent compter sur l’effarement ou le désarroi. Il y a des armes
psychologiques qui paralysent.

DYDRAME DADUVE
Les provocations seraient donc toujours assez ambiguës pour que tu ne
puisses jamais pousser à fond ton courroux?

MYCROFT MIXEUDEIM
Un certain dépaysement brusque peut vous geler sur place. Ils vérifient sans
se lasser l’efficacité des méthodes qu’ils ont pour me faire taire à volonté.

DYDRAME DADUVE
Est-ce tout?

MYCROFT MIXEUDEIM
Ce n’est pas tout. Ce n’est jamais tout.

DYDRAME DADUVE
Tu serais continuellement la victime d’un pénible maniement psychologique?
MYCROFT MIXEUDEIM
Et puis, il y a les calmants, les drogues qu’on peut toujours introduire dans
mon manger. Il n’y a pas de défense contre cela. On ne peut pas résister à un
effet chimique. Si j’ai faim, où pourrais-je prendre ma nourriture?

DYDRAME DADUVE
Es-tu sûr de ce que tu avances?

MYCROFT MIXEUDEIM
Je ne suis sûr de rien. Je sais seulement que je me trouve parfois dans de
drôles d’états: et qu’on semble profiter de ces circonstances pour me faire
subir de curieux traitements.

DYDRAME DADUVE
S’il en est ainsi, pourquoi ne pars-tu pas? Pourquoi ne vas-tu pas ailleurs?

MYCROFT MIXEUDEIM
Je ne sais plus comment trouver ailleurs.

DYDRAME DADUVE
Tu ne t’es pas éloigné des parages de ce lieu depuis des années?

MYCROFT MIXEUDEIM
J’ai oublié le chemin pour partir. Et je ne saurais plus établir des contacts
avec des imprévus. Dans ma vie passée, je me souviens qu’on a fouillé dans
ma tête avec des instruments: et depuis, l’engourdissement et la
fragmentation ont remplacé l’énergie qui y était. Ma pensée est devenue
éparpillée: je serais une proie aussi facile pour des inconnus.

DYDRAME DADUVE
Si tu es malheureux où tu es, et si tu ne peux aller autre part, ne serait-il pas
mieux que tu sois mort?
MYCROFT MIXEUDEIM
Tu crois vraiment que le suicide serait la meilleure solution?

DYDRAME DADUVE
Non, non. J’ai parlé trop vite. Je n’ai pas réfléchi.

MYCROFT MIXEUDEIM
En venant ici, j’ai peut-être fui du trop douloureux. Ce passé-là, je ne veux
pas le retrouver non plus.

DYDRAME DADUVE
Et moi, je ne veux pas ajouter à ton tourment. Je ne veux pas être une autre
qui te pose des questions.

MYCROFT MIXEUDEIM
Non, Dydrame Daduve. Il vaut mieux que je te parle, à toi que je connais
depuis si peu de temps. Une fois pour toutes. J’ai souvent eu l’envie de me
confier. J’ai essayé; avec Laura Pa, par exemple. Je ne me suis jamais senti
en sécurité quand je parlais de choses vitales. Ouvertement on ne me croyait
pas; ou bien, je me heurtais à de muettes restrictions mentales.

DYDRAME DADUVE
C’est s’asphyxier que de ne pouvoir se sentir en confiance de temps à autre.
Je t’écoute.

MYCROFT MIXEUDEIM
Je ne peux pas leur parler d’un très grand amour, d’un amour tragique, que
j’ai eu dans ma vie. Ils le caricaturent, cet amour encore tout palpitant en
moi, ils le moquent, ils le parodient, ils font la moue. Ils ne me croient pas.

DYDRAME DADUVE
Qu’est-il arrivé, Mycroft?
MYCROFT MIXEUDEIM
C’était la fille d’Ebenezer Mopp. Je l’ai rencontrée, par hasard. Elle s’est
donnée à moi. Je l’ai aimée. Elle a eu plus d’importance pour moi que moi-
même; c’est le seul être dont je puisse le dire sincèrement. Elle a été mon
aurore, mon jour, ma nuit stellaire. Et puis, elle a voulu mourir. Elle est
morte sciemment. Sa perte a vicié mes bonheurs, mes sérénités, mes extases.
Ma joie n’a pas pu survivre à elle. Graduellement je suis devenu le reclus
d’ici.

DYDRAME DADUVE
Et on ne veut pas croire que cet amour a existé?

MYCROFT MIXEUDEIM
On s’acharne à faire comme si j’avais toujours été incapable d’aimer. Je ne
sais pas pourquoi.

DYDRAME DADUVE
J’ai un fiancé, moi. Je suis tombée ici au bon moment. Quand nous nous
sommes quittés, mon fiancé et moi, notre affection était agonisante.

MYCROFT MIXEUDEIM
Tu te plais ici?

DYD RAME DADUVE


Pour moi, c’est la détente. Quand je me suis écrasée sur le sol, quand je suis
arrivée ici, j’étais affolée. Je désirais repartir le plus vite possible. Mais
j’apprécie maintenant le repos. Il m’est devenu indifférent que mon
hélicoptère soit abandonné, quelque part...

MYCROFT MIXEUDEIM
Tant mieux. Je suis content pour toi que tu te reposes. Même si je ne peux
pas t’encourager à rester ici longtemps.
DYIRAME DADUVE
Pour toi, ce n’est pas le repos?

MYCROFT MIXEUDEIM
Pour moi, ce sont des portes que je dois défoncer à coups de tête. J’ai le
sentiment qu’il y a des périls, et que c’est mon devoir d’accourir.

DYDRAME DADUVE
Ne penses-tu pas que ce puisse être, là encore, quelque jeu atroce?

MYCROFT MIXEUDEIM
Je le pense parfois; quand je ne suis pas trop confus, quand je ne suis pas
trop engourdi. Mais tant que je n’aurai pas la certitude absolue que ce n’est
qu’un jeu sans péril, je n’oserai pas me servir de l’abstention.

DYDRAME DADUVE
Elles sont curieuses, ces portes.

MYCROFT MIXEUDEIM
Elles n’ont pas de poignées. Un coup de tête très puissant peut les ouvrir, ou
bien il faut avoir la clé. C’est Becket-Bobo qui a la clé.

DYDRAME DADUVE
Becket-Bobo a la clé. Quand il est là, demande-lui d’ouvrir les portes.

MYCROFT MIXEUDEIM
Ces scènes ne se produisent jamais lorsque je suis calme et que je peux
penser clairement. J’entends l’appel, et j’ai le sentiment d’être le seul assez
fort pour intervenir. C’est comme une urgence en moi. Je ne réfléchis pas.
DYDRAME DADUVE
Ne peux-tu ouvrir les portes d’un coup d’épaule?

MYCROFT MIXEUDEIM
Il y a moins de force dans mes épaules. Et ce n’est pas mon style. Le coup de
tête m’est naturel.

DYDRAME DADUVE
J’essaierai d’en savoir plus long sur cette affaire. Et si j’apprends quelque
chose, je te mettrai au courant.

MYCROFT MIXEUDEIM
Merci, Dydrame.

DYDRAME DADUVE
J’ai beaucoup de sympathie pour toi.

MYCROFT MIXEUDEIM
L’interlocuteur dont j’avais terriblement envie, je crois que je l’ai trouvé. Tu
es celle à qui je peux parler avec confiance.

Dydrame Daduve et Mycroft Mixeudeim sortent. Lontil-Déparey et Laura


Pa entrent.

LONTIL-DÉPAREY
(Surtout étonné.) Tu les as entendus? Ils se tutoient.

LAURA PA
Il y a de l’harmonie dans leurs rapports... Je me demande si la pauvre fille se
fait illusion.
LONTIL-DÉPAREY
Il faudra probablement l’éclairer.

LAURA PA
Cette visiteuse inattendue apporte décidément de l’imprévisible... Tu ne
penses pas qu’elle le trouve vraiment de son goût?

LONTIL-DÉPAREY
C’est plus qu’improbable. Quelque vague mouvement de pitié peut-être...
Du passager, en tout cas.

LAURA PA
Il ne faut pas se fier aux apparences: mais ils avaient l’air extraordinairement
en accord... C’est incroyable.

LONTIL-DÉPAREY
On dirait que ça te tarabiscote... Tu ne serais pas par hasard jalouse?

LAURA PA
Tu veux rire! Contrariée tout au pins, et surtout étonnée.

LONTIL-DÉPAREY
Je sais bien que Mycroft Mixeudeim n’est pas ton amoureux, et que tu n’as
jamais tenu à lui. Il est vrai cependant qu’il est toujours désagréable de voir
les êtres, même les moins chers, échapper à notre entier contrôle...

LAURA PA
Nons ferons connaître à la jolie blonde ce qu’est réellement Mycroft.
LONTIL-DÉPAREY
Au fait, qu’est réellement Mycroft?

LAURA PA
N’as-tu pas une idée plus précise là-dessus?

LONTIL-DÉPAREY
Oui. Justement. Mes dernières réflexions m’ont apporté la réponse définitive.
Je sais ce qu’il est. Etje vais en faire la preuve tout à l’heure. Et devant elle.

Marie-Jeanne Commode entre.

LONTIL-DÉPAREY
Eh bien, Marie-Jeanne?

M. J. COMMODE
J’ai répété à Becket-Bobo ce que tu m’avais dit. Il est d’accord. Il va nons
obtenir les accessoires.

LONTIL-DÉPAREY
Parfait.

LAURA PA
De quoi s’agit-il?

LONTIL-DÉPAREY
Tu le sauras tout à l’heure, quand j’expliquerai la chose devant Dydrame
Daduve. Mais tâche de comprendre, toi, les sous-entendus.
LAURA PA
Dydrame Daduve est toujours avec Mycroft?

M.J. COMMODE
Non. J’ai vu Becket-Bobo accoster la charmante blonde ailée. Il va nous
l’amener.

LONTIL-DÉPAREY
Sans Mycroft?

M.J. COMMODE
Sans Mycroft.

LONTIL-DÉPAREY
Très bien.

Becket-Bobo entre, avec Dydrame Daduve.

LONTIL-DÉPAREY
(À Dydrame Daduve.) Chère amie, quelle opinion avez-vous de votre séjour
parmi nous?

DYDRAME DADUVE
Il est très agréable. De plus en plus agréable.

LONTIL-DÉPAREY
Notre ami Mycroft ne vous agace pas trop?

DYDRAME DADUVE
Au contraire. A présent que je le connais mieux, je le trouve attachant.
LAURA PA
Tant mieux, tant mieux.

LONTIL-DÉPAREY
Tant mieux. Mais il faudrait quand même vous mettre au courant... de
certains petits détails.

DYDRAME DADUVE
Vous voulez dire?

LONTIL-DÉPAREY
Je veux dire que notre ami, que nous aimons bien, est assez souvent en proie
au délire.

DYDRAME DADUVE
Ce doit être un délire bien inoffensif.

LONTIL-DÉPAREY
Je me plais à m’en convaincre. Cependant... Ne vous a-t-il pas raconté
certaines choses à notre sujet?

DYDRAME DADUVE
Je ne vois pas de quoi vous voulez parler. Ne pourriez-vous pas préciser?

LONTIL-DÉPAREY
Il y a chez Mycroft plusieurs traits inquiétants. Chez lui, la méfiance la plus
inexplicable peut succéder à la crédulité la plus inouïe. Par moments, on a
l’impression qu’il se sent persécuté. J’ai cru qu’il valait mieux vous prévenir.
DYDRAME DADUVE
Je m’en souviendrai.

LONTIL-DÉPAREY
Ainsi, il nous a laissé entendre, l’autre jour, qu’il nous soupçonnait de mettre
de méchantes substances dans ses aliments.

LAURA PA
C’est exact. Je suis convaincue moi-même qu’il le pense.

LONTIL-DÉPAREY
(À Dydrame Daduve.) Ne vous a-t-il rien dit dans ce sens-là?

DYDRAME DADUVE
Il m’a glissé un mot sur la drogue... mais avec beaucoup d’imprécision. Et je
ne pense pas que...

LONTIL-DÉPAREY
Vous voyez! Nous ne l’avons certainement pas drogué. C’est du délire de
persécution.

DYDRAME DADUVE
Il m’a surtout parlé de portes que certains appels mystérieux le forcent à
défoncer avec sa tête...

LONTIL-DÉPAREY
Nul n’est obligé de défoncer une porte avec sa tête, c’est évident. Certes,
nous procurons parfois à Mycroft Mixeudeim des exercices physiques. Et
vous comprendrez vous-même pourquoi quand vous serez plus familière
avec notre ambiance. La vérité, c’est que Mixeudeim est un maniaque sexuel.
Et il a continuellement tendance à s’affaisser, à devenir languissant et
amorphe. C’est pour le stimuler que nous lui suscitons des aventures. C’est
pour le réveiller. C’est pour le maintenir en vie, c’est pour le conserver aussi
actif que possible.

M.J. COMMODE
Et ces exercices n’ont certainement rien d’aussi pénible que ce qu’il vous a
raconté.

DYDRAME DADUVE
Il m’a raconté qu’on s’emploie inutilement à le figer sur place... A-t-il tort
ou raison de le penser?

LONTIL-DÉPAREY
Il a tort. Mixeudeim est un grand bébé, il a parfois besoin d’être discipliné.
Mais vous finirez par comprendre qu’il n’y a rien d’inutile à pouvoir le
contrôler sans douleur.

M.J. COMMODE
Il n’a pas un bon jugement, ce Mycroft. Il peut devenir encombrant, ne pas
savoir qu’il s’impose. A ce moment-là, il est utile de savoir se dégager de
lui... afin d’éviter de plus grands inconvénients.

DYDRAME DADUVE
Vous m’avez dit qu’il est un maniaque sexuel. Voulez-vous dire par là qu’il
peut devenir, pour une femme, un danger de ce côté?

LONTIL-DÉPAREY
Mycroft est incapable de faire l’amour. Quand je dis qu’il est un maniaque
sexuel, je veux dire qu’il est obsédé par la sexualité.., qu’il voit de la
sexualité partout, partout où il n’y en a pas. Son imagination enfiévrée peut
lui faire voir de l’obscénité dans les gestes les plus innocents.., ainsi que
nous vous le prouverons bientôt. Cependant, puisqu’il est très refoulé et
depuis très longtemps, je crois qu’il peut lui venir le goût de se laisser aller
au pelotage. A tout événement, il faut être capable de se séparer de lui
expertement.

LAURA PA
N’importe quand. Lontil-Déparey a raison.

DYDRAME DADUVE
Voulez-vous dire qu’il faut savoir lui mentir sans l’offenser?

LONTIL-DÉPAREY
Pas nécessairement. Si Mycroft Mixeudeim vous ennuie, faites semblant
d’avoir peur de lui: cela le découragera et l’éloignera, il vous laissera
tranquille.

LAURA PA
C’est un bon conseil, vous verrez.

LONTIL-DÉPAREY
Ou encore, élevez la voix, faites comme si vous parliez à quelqu’un derrière
lui, même s’il n’y a personne; le seul fait que vous ayez besoin de recourir
au soutien d’autrui le découragera, lui fera lâcher prise.

DYDRAME DADUVE
N’est-ce pas bien cruel?

BECKET-BOBO
Ce serait plus cruel d’être obligé de l’expulser d’ici.

M.J. COMMODE
Où irait-il, le pauvre homme? Que deviendrait-il?
BECKET-BOBO
Le pauvre orignal épormyable!

DYDRAME DADUVE
Orignal épormyable?

LONTIL-DÉPAREY
Quand la fantaisie lui prend de foncer dans une porte avec sa tête,
Mixeudejm ressemble étrangement à un orignal. Et il est certes épormyable;
c’est-à-dire qu’il a des côtés formidables et fantastiques.

DYDRAME DADUVE
Il n’est pas tellement à plaindre...

LONTIL-DÉPAREY
Nous ne le plaignons jamais.

LAURA PA
Pour connaître réellement son caractère, faites-lui subir de petites
expériences. Par exemple, répétez-lui textuellement une phrase qu’il vous a
déjà dite; et il vous regardera avec stupéfaction, puis avec méfiance. Vous
verrez qu’il est franchement anormal.

LONTIL-DÉPAREY
Racontez-lui, à la première personne, un événement que vous lui avez vu
faire. Il se méfiera. Racontez-lui ensuite, à la première personne toujours, un
événement qui vous est réellement arrivé. La méfiance se continuera.

DYDRAME DADUVE
N’est-ce pas la façon d’embrouiller un esprit inextricablement? N’agit-on
pas ainsi quand on veut neutraliser quelqu’un indéfiniment? Comment ne se
méfierait-il pas, si on l’aborde avec autant de calculs? Comment une attitude
aussi peu naturelle ne mériterait- elle pas de la méfiance?

LONTIL-DÉPAREY
Nous ne vous demandons pas de faire durer la petite vérification
indéfiniment. Mettez-le à l’épreuve brièvement, pour connaître son vrai
caractère. Si vous jugez que l’épreuve a trop bouleversé Mycroft, vous
n’aurez qu’à le rassurer après coup.

DYDRAME DADUVE
Ne sera-t-il pas trop tard? N’aurai-je pas trahi sa confiance?

LONTIL-DÉPAREY
Mais non!

M. J. COMMODE
Vous accordez bien peu de crédit à votre charme féminin...

LONTIL-DÉPAREY
Donc, si vous y consentez, chère Dydrame Daduve, nous allons vous
prouver que Mycroft Mixeudeim est un maniaque sexuel. Il vous faudra
seulement promettre de jouer le jeu jusqu’au bout. Vous devrez collaborer
avec nous loyalement jusqu’à la fin de la petite expérience. Vous connaissez
l’orignal épormyable moins bien que nous et il est possible qu’à certains
moments nous ayons des raisons d’agir parfaitement justifiées mais qui vous
échapperont: promettez-nous de ne pas vendre la mèche, même s’il nous
arrive de faire ou de dire certaines choses qui vous apparaîtront singulières.

LAURA PA
(Elle-même curieuse.) Explique-lui d’abord ce que nous allons faire, et elle
pourra promettre ensuite.
LONTIL-DÉPAREY
Soit. Je vais tout vous expliquer.

BECKET-BOBO
Je suis sûr que la curiosité la plus légitime nous assure à l’avance la
collaboration de mademoiselle Dydrame.

DYDRAME DADUVE
Voyons.

LONTIL-DÉPAREY
Vous ne promettrez rien à l’aveuglette, chère Dydrame. Nous allons vous
faire voir une petite répétition de l’ensemble.

DYDRAME DADUVE
De quoi s’agit-il?

LONTIL-DÉPAREY
Il s’agit de rendre Mycroft témoin de gestes et de situations sans contenu
sexuel aucun, gestes et situations auxquels il adjoindra forcément des
interprétations de caractère sexuel. Je m’excuse de devoir peut-être
m’insinuer dans le scabreux; mais le tout sera fait avec le plus grand sérieux,
avec une rigueur toute scientifique autant que possible.

DYDRAME DADUVE
Becket-Bobo a prévu justement que la curiosité me tenaille... Mais je ne
veux pas que Mycroft Mixeudeim ait mal sans nécessité.

BECKET-BOBO
Ne pensez-vous pas qu’on risque davantage de faire mal aux êtres en
refusant ou négligeant de les voir tels qu’ils sont?
DYDRAME DADUVE
Peut-être...

LONTIL-DÉPAREY
Nous vous ferons voir Mycroft tel qu’il est. Et ensuite, nous le laisserons
tranquille. Définitivement. S’il est vrai qu’il a pu souffrir de nos efforts à le
pénétrer pour son bien, il verra le terme de ces désagréments et il ne lui
restera plus que la paix. Sommes-nous d’accord?

DYDRAME DADUVE
Oui. Ceci me semble tout à fait souhaitable.

LONTIL-DÉPAREY
Autre et ultime exigence. Pendant que les petites scènes que je vous décrirai
se dérouleront, il faudra meubler la conversation. Ce serait le moment idéal
pour vous rendre témoin, chère Dydrame, des réactions de Mixeudeim dont
je vous ai parlé: répétez-nous quelque chose d’un peu anodin que Mycroft a
pu vous dire, et nous dirons devant lui ses propres phrases à la première
personne; vous verrez qu’il adoptera une attitude défensive tout à fait
étrange.

DYDRAME DADUVE
Ne pensez-vous pas que cette accumulation d’équivoques lui occasionnera
une trop grande tension?

LONTIL-DÉPAREY
Je ne pense pas. Vous verrez. Et souvenez-vous qu’il y aura toujours pour
vous la possibilité de le rassurer après coup.

DYDRAME DADUVE
Bien. Que voulez-vous que je fasse?
LONTIL-DÉPAREY
D’abord, répétez-nous trois ou quatre de ses phrases. Nous parlerons avec lui
durant les petites épreuves, et nous annexerons à l’entretien les propos en
question. Vous pourrez dire vous-même une des phrases. L’effet serait
nouveau et sans doute révélateur.

DYDRAME DADUVE
Je ne sais si je dois...

LAURA PA
Allons, allons. Il faut essayer, pour savoir.

LONTIL-DÉPAREY
Ne vous rappelez-vous pas quelque chose qu’il vous a dit?... tout à l’heure,
par exemple.

DYDRAME DADUVE
Il m’a dit: «J’ai l’impression très nette que tout ce qui m’arrive est provoqué
volontairement.”

LONTIL-DÉPAREY
C’est parfait.

DYDRAME DADUVE
Il m’a dit: «II y a des armes psychologiques qui paralysent. »

LONTIL-DÉPAREY
Très bien. Autre chose?
DYDRAME DADUVE
Il m’a dit: «Il y a des miniaturistes qui ne peuvent que tout voir petit,
minuscule. »

LONTIL-DÉPAREY
C’est intéressant. N’auriez-vous pas une quatrième phrase?

DYDRAME DADUVE
Il m’a dit: «Le désoeuvrement explique bien des choses.»

LONTIL-DÉPAREY
Bon. Je crois que ça suffira. Nous pourrons inclure ces phrases-là dans la
conversation. Je suis sûr que Mixeudeim va sursauter.

DYDRAME DADUVE
Et maintenant?

LONTIL-DÉPAREY
Je vais vous mettre au courant des scènes que nous allons faire voir à
Mixeudeim.

BECKET-BOBO
As-tu besoin de la poupée?

LONTIL-DÉPAREY
Va donc la chercher, ce sera plus simple.

Becket-Bobo sort.
LONTIL-DÉPAREY
Le regard de Mycroft appréciera quatre scènes. Certaines se passeront
derrière un écran qui ne lui laissera percevoir que des silhouettes. L’écran
sera placé devant la porte A, et cette porte sera ouverte afin que les
participants puissent s’éloigner ou s’approcher de l’écran quand il le faudra.

Becket-Bobo rentre avec la poupée.

LONTIL-DÉPAREY
(Tendant la poupée à Laura Pa.)J’ai ceci à commettre à ton habileté, Laura
Pa. Voici une silhouette parfaitement féminine. Serais-tu capable de
l’étreindre debout? Je suis sûr que Mycroft va te prendre pour un homme.

LAURA PA
Il va falloir que j’imite un homme?

LONTIL-DÉPAREY
J’ai simplement dit que, dans son imagination extravagante, Mycroft va
penser que vous êtes un couple, la poupée et toi.

LAURA PA
Ça se passera derrière l’écran?

LONTIL-DÉPAREY
Oui.

LAURA PA
J’avais justement l’intention d’essayer un pantalon.

LONTIL-DÉPAREY
Tu en mettras un si tu veux. Ce détail n’a pas beaucoup d’importance.
LAURA PA
La poupée et moi serons debout... Il n’y aurait pas de mal à ce que, nous
étreignant en camarades, nous accomplissions une sorte de mouvement
oscillatoire?

LONTIL-DÉPAREY
Spectacle innocent, en vérité.

LAURA PA
J’essaie?

LONTIL-DÉPAREY
Fais donc.

Laura Pa va se mettre devant la porte A avec la poupée. Elle étreint la


poupée, et commence à faire mouvoir ses hanches et son ventre; elle donne
vaguement l’idée d’un homme qui fait l’amour à une femme, debout.

BECKET-BOBO
Derrière l’écran, ce sera parfait.

LONTIL-DÉPAREY
Et toi, Becket-Bobo, tu pourras entrer dans l’image un peu plus tard... Tu
pourras te mouvoir, avec une égale bénignité, dans le pauvre dos inhumain
de cette inoffensive poupée.

Becket-Bobo se rend jusqu’à la poupée dont il encercle la taille par derrière,


et s’agite de telle sorte qu ‘on a vaguement l’impression qu’il la sodomise.

BECKET-BOBO
Ainsi?
LONTIL-DÉPAREY
Je crois que c’est à point.

DYDRAME DADUVE
Je me demande ce que tout ceci va donner...

LONTIL-DÉPAREY
Votre curiosité sera satisfaite. Soyez patiente.

BECKET-BOBO
Je peux arrêter maintenant?

LONTIL-DÉPAREY
Oui.

Becket-Bobo et Laura Pa interrompent l’exercice.

LONTIL-DÉPAREY
Pour les détails, Laura Pa et toi vous arrangerez.

LAURA PA
Parfait.

LONTIL-DÉPAREY
Ne faites pas durer ça trop longtemps, toutefois.

LAURA PA
Tu te méfies?
LONTIL-DÉPAREY
Avec toi, j’ai des doutes.

M.J. COMMODE
Qu’y aura-t-il ensuite?

LONTIL-DÉPAREY
Quand Becket-Bobo en aura assez de la poupée, il se joindra à nous, en
avant de l’écran. C’est alors que lui et moi nous manifesterons cordialement
de l’affection fraternelle; je suis sûr que le pauvre Mycroft pensera que nous
sommes des homosexuels.

LAURA PA
Est-ce que ce sera tout pour moi?

LONTIL-DÉPAREY
Non. Tu as l’objet, Becket-Bobo?

Becket-Bobo sort de sa poche un objet cylindrique, vraisemblablement en


caoutchouc assez dur, qui mesure environ sept pouces.

BECKET-BOBO
Le voici.

LONTIL-DÉPAREY
Laura, tu iras te mettre de profil derrière l’écran. Avec ta main gauche tu
tiendras cet objet appliqué contre ta cuisse gauche, de telle sorte qu’on en
voie la majeure partie dépasser de ta silhouette. Tu feras glisser, sans
brusquerie, ta main droite sur l’objet... vers l’avant, vers l’arrière, vers
l’avant, vers l’arrière.
LAURA PA
Je me demande ce que l’orignal pourra bien imaginer cette fois-ci...

LONTIL-DÉPAREY
Tu veux essayer?

LAURA PA
Avec plaisir.

Laura Pa va se mettre devant la porte A; elle applique l’objet contre sa


cuisse gauche et le caresse avec sa main droite.

BECKET-BOBO
C’est une activité insolite.

LONTIL-DÉPAREY
Et parfaitement innocente.

M.J. COMMODE
Je me demande de quoi tu auras l’air, Laura, quand on ne verra plus que la
silhouette.

Laura Pa cesse.

LAURA PA
Et pour finir?

LONTIL-DÉPAREY
Pour finir, une femme sera assise à la gauche de Mycroft. Cette femme aura
la jambe droite croisée par dessus la jambe gauche; elle fera glisser, très
innocemment, l’index de sa main gauche sur la partie extérieure de sa cuisse
gauche, à plusieurs pouces de distance de sa cuisse droite. Mycroft, lui, ne
pourra voir que le poignet bouger; de haut en bas, de bas en haut. Vous
verrez qu’il s’imaginera des choses effrayantes.

LAURA PA
Il la pensera saisie de quelque malignité «solitaire»!

LONTIL-DÉPAREY
Et pourtant, nous pourrons tous voir clairement, nous, qu’elle ne fait rien que
de parfaitement indifférent!...

BECKET-BOBO
Quelle femme se chargera de cette tâche importante pour connaître vraiment
le caractère de Mycroft?

LONTIL-DÉPAREY
Je pense, moi, que cette tâche revient de droit â notre charmante visiteuse.

DYDRAME DADUVE
A moi? Non. J’aurais l’impression de trahir la confiance de Mycroft
Mixeudeim. Je veux assister en spectatrice à cette expérience fort ténébreuse,
je veux même y participer de façon légère, mais ce que vous me demandez
dépasse toutes les limites de ce que je saurais me permettre. Je tiens à ce que
Mycroft Mixeudeim ne me haïsse pas à tout jamais!

LONTIL-DÉPAREY
Vous voulez vous régaler du spectacle, mais vous ne voulez encourir aucun
des risques.
BECKET-BOBO
(Raisonnable.) Lontil-Déparey, tu fais erreur. Il ne faut pas sombrer dans les
procès d’intentions. Chère Dydrame Daduve, ce que nous vous proposons
est parfaitement innocent.

DYDRAME DADUVE
Innocent ou pas, ma réponse est non. La hagarde méfiance de Mycroft me
serait comme une brûlure. C’est non. Inexpugnablement non.

BECKET-BOBO
Soit.

LONTIL-DÉPAREY
Alors, la femme qu’il nous faut, c’est toi, Marie-Jeanne Commode.

M.J. COMMODE
Moi? Pour qui me prenez-vous? Vous me demandez d’exposer ma modestie
à trop rude épreuve. Je suis timide moi. J’ai de la pudeur.

LAURA PA
Laisse-moi le faire, Lontil-Déparey. Ça m’amusera.

LONTIL-DÉPAREY
Non, pas toi, Laura. Tu auras assez à faire. Et puis, avec toi, on ne saurait
jamais où finit la fiction...

M.J. COMMODE
En tout cas, moi, je n’accepte pas. On dirait que vous me prenez pour une
dévergondée. Ne m’associez pas à ce qui est pour moi l’impensable. La
seule intuition de ce que Mycroft pourrait croire suffit à me couvrir de honte.
BECKET-BOBO
Ne dirait-on pas que nous te proposons quelque chose d’inconvenant?

LONTIL-DÉPAREY
Qui s’imagine le pire? Mycroft ou toi, Marie-Jeanne?

M.J. COMMODE
J’ai mes principes.

LONTIL-DÉPAREY
Garde-les, tes principes. Nous te demandons de poser l’acte le plus innocent
du monde. C’est justement parce que ton acte sera parfaitement innocent que
les réactions troubles de l’orignal épormyable auront du sens.

BECKET-BOBO
Allons, ne nous fais pas passer pour des conspirateurs malsains.

M.J. COMMODE
Puisque vous le prenez sur ce ton, j’accepte. Où faudra-t-il que je me mette?

LONTIL-DÉPAREY
Assieds-toi là. (Il lui désigne un siège placé à l’avant- scène, à droite.
Marie-Jeanne Commode s assied.)

M.J. COMMODE
Et après?

LONTIL-DÉPAREY
Croise ta jambe droite par-dessus ta jambe gauche. Et fais glisser doucement
l’index de ta main gauche sur le haut de ta cuisse gauche, à l’extérieur.
Marie-Jeanne Commode croise sa jambe droite par dessus sa jambe gauche,
et fait glisser de haut en bas et de bas en haut l’index de sa main gauche sur
l’extérieur de sa cuisse gauche.

LONTIL-DÉPAREY
Becket-Bobo, va te placer où nous ferons asseoir Mycroft.

Becket-Bobo s’assoit à droite de Marie-Jeanne Commode.

LONTIL-DÉPAREY
Eh bien? Qu’en dis-tu?

BECKET-BOBO
Toutes les suppositions sont possibles. Il n’y a pas moyen de savoir
exactement ce qu’elle fait.

LONTIL-DÉPAREY
Excellent!

Marie-Jeanne Commode cesse; alors que Mycroft Mixeudeim entre à droite,


portant deux seaux d’eau; il traverse la scène, et sort à gauche.

BECKET-BOBO
Mycroft aura fini son boulot très bientôt.

LAURA PA
Dépêchons-nous.

LONTIL-DÉPAREY
(À Dydrame Daduve.) Quand les scènes seront jouées devant Mixeudeim, il
s’y ajoutera peut-être d’autres détails... Rappelez-vous que vous ne devez
pas vous affoler, si vous nous voyez faire ou dire des choses qui vous
apparaîtront bizarres.

DYDRAME DADUVE
C’est un risque.

LONTIL-DÉPAREY
Vous ne regretterez pas qu’il ait été couru, ce risque.

M.J. COMMODE
Il faut aller chercher l’écran.

LAURA PA
Et ouvrir la porte A.

LONTIL-DÉPAREY
(À Dydrame Daduve.) Vous nous promettez de collaborer jusqu’au bout?

DYDRAME DADUVE
Oui, je le promets.

LONTIL-DÉPAREY
Becket-Bobo, ouvre la porte A. Je vais aller chercher l’écran, avec Laura Pa
et Marie-Jeanne Commode.

Lontil-Déparey sort, avec L aura Pa et Marie-Jeanne Commode.

DYDRAME DADUVE
Vous n’avez pas peur que ces agacements n’énervent terriblement Mycroft
Mixeudeim?
BECKET-BOBO
Franchement, non.

Becket-Bobo va ouvrir la porte A. Il appuie la poupée dans son encoignure.

DYDRAME DADUVE
Je ne voudrais pas qu’il se mît à défoncer les portes éperdument, par fureur
contenue. Becket-Bobo, je n’ai qu’une chose à vous demander...

BECKET-BOBO
Et c’est?

DYIRAME DADUVE
Supprimez tous les obstacles à Mycroft. N’ouvrez pas seulement la porte A.
Ouvrez les trois autres aussi.

BECKET-BOBO
Comme vous voudrez.

Becket-Bobo ouvre les portes B, C, D.


Lontil-Déparey, Marie-Jeanne Commode, Laura Pa entrent, avec un écran
d’assez grande dimension.

LONTIL-DÉPAREY
Les quatre portes sont Ouvertes?

BECKET-BOBO
Dydrame Daduve l’a voulu.
LONTIL-DÉPAREY
Bon.

On dispose l’écran devant la porte A.

DYDRAME DADUVE
Mycroft ne sera pas étonné de voir cet écran?

LONTIL-DÉPAREY
Non. Il commence à être habitué aux improbables.

M.J. COMMODE
Il ne reste qu’à faire venir Mycroft.

LONTIL-DÉPAREY
Au fait, chère Dydrame Daduve, ne voulez-vous pas voir comment Mycroft
Mixeudeim fait sa charge d’orignal épormyable? Une seule et dernière fois.

DYDRAME DADUVE
C’est bien cruel.

LONTIL-DÉPAREY
Ça ne se répétera plus. Il a l’air d’un véritable orignal. C’est un spectacle à
voir, ne serait-ce qu’une seule fois.

DYDRAME DADUVE
Toutes les portes sont ouvertes...
LONTIL-DÉPAREY
La grosse porte est restée close. Mais celle-là je pense bien que même
l’orignal épormyable ne serait pas capable de la faire céder. Pour ce qui est
des portes ouvertes, il y aura toujours moyen de les refermer. Je ne voulais
pas dire que la charge de notre ami serait provoquée tout de suite. Mais, vers
la fin de l’expérience prévue, Becket-Bobo pourrait refermer les quatre
portes; et Laura Pa pourrait se rendre derrière la porte D, disons. Laura
n’aurait qu’à jeter un cri d’appel, et vous verriez Mixeudeim exécuter sa
charge. Qu’en dites- vous?

DYDRAME DADUVE
Pour une fois unique, je le veux bien. La curiosité l’emporte. Mais que cette
fois soit la dernière!

LONTIL-DÉPAREY
Et maintenant, nous avons besoin de Mycroft. Alors criez, chère Dydrame;
puisque toutes les portes sont ouvertes. Vous le verrez surgir promptement.

DYDRAME DADUVE
Faut-il que je fasse cela aussi?

LONTIL-DÉPAREY
Il le faut. Ce sera une excellente préparation à l’expérience de tout à l’heure.

DYDRAME DADUVE
Puisqu’il ne se fera pas de mal, je veux bien l’appeler d’un cri.

Dydrame Daduve pousse un cri qui n’est pas absolument convaincant.


Mycroft Mixeudeim arrive sur la scène en courant.

LONTIL-DÉPAREY
Tu as fini ton travail, Mycroft?
MYCROFT MIXEUDEIM
Oui.

LONTIL-DÉPAREY
Tout est tranquille, ici. Viens te reposer. Dydrame Daduve aimerait que tu
t’assois avec nous.

On dirige Mycroft Mixeudeim vers le siège qui est à la droite de Marie-


Jeanne Commode; il s y assoit.

LAURA PA
Moi, je vais m’étendre sur mon lit. Un petit moment.

BECKET-BOBO
J’ai envie de me coucher, moi aussi.

LAURA PA
Alors, viens.

Laura Pa et Becket-Bobo sortent.

LONTIL-DÉPAREY
(Comme s’il s’adressait à Marie-Jeanne Commode.) Ce matin, je me suis
pris à réfléchir sur la pitié... Je me demande ce que beaucoup d’individus, à
travers le monde, feraient, si on n’avait pas pitié d’eux... Il y a ces enracinés,
ces pauvres enracinés. Je me demande ce qu’ils deviendraient, si on leur
rendait la liberté, cette liberté à laquelle tant de gens aspirent... Pensons à
quelque pauvre amochi... il n’est plus capable de s’acquitter que de petits
travaux très rudimentaires, il ne pense plus que lentement, tout imprévisible
en est venu à l’épouvanter, il est un fardeau pour tout le monde... Que
deviendrait-il, si ceux qui le protègent le rendaient au torrent de la vie?
M.J. COMMODE
Celui-là, il ne faudrait pas qu’il devînt méchant.

LONTIL-DÉPAREY
Non, car sa méchanceté tuerait la pitié de ceux qui le gardent et le couvrent.

M.J. COMMODE
La méchanceté des ingrats... quelle chose horrible!

LONTIL-DÉPAREY
(Sur le ton le plus anodin.) «Le désoeuvrement explique bien des choses.»

Mycroft Mixeudeim sursaute légèrement.

LONTIL-DÉPAREY
(Comme s’il se parlait tout haut à lui-même.) Pourquoi ne se suicide-t-il pas?

M.J. COMMODE
(Avec un soupir.) Pourquoi ne se suicide-t-il pas?

LONTIL-DÉPAREY
Un grand rénovateur de mes amis... il s’appelait, je pense, Wueix Rioved...
disait un jour que, le meilleur moyen d’assassiner un frère gênant, c’était de
le forcer à se suicider.

M. J. COMMODE
Le suicide rendu peu à peu inéluctable. Oui, oui.

Laura Pa, en pantalon, et la poupée sont entrées par la porte A. À mesure


qu’elles se rapprochent de l’écran, on les voit de plus en plus nettement:
l’écran ne permet de percevoir aucun trait, on ne voit que les silhouettes. On
a l’impression de voir un homme et une femme faire l’amour debout.

LONTIL-DÉPAREY
Planter un poignard dans son coeur, c’est se compromettre. C’est s’exposer à
la réprobation, aux représailles. Il ne faut pas planter un poignard dans son
coeur. Il faut le dépouiller, petit à petit, de tout ce dont il a besoin. Il faut
l’isoler de ceux qui pourraient vouloir l’aider, réduire ses fréquentations à
celles des aigris et des voraces. Il faut pourrir subtilement tous ses espoirs, le
décourager patiemment de toute entreprise positive. Et quand il n’a plus rien,
s’occuper de lui comme distraitement, lui affirmer sans en avoir l’air qu’il
est responsable de sa déchéance, l’en convaincre doucement. Et puis, le
livrer à lui-même. Le laisser aller dans l’espace. Il mourra. Tout seul. Il n’y
aura pas de responsable de sa mort. Personne d’autre que lui-même. Et l’on
pourra dire de lui n’importe quoi, il n’aura plus jamais de défenseur.

L’écran fait maintenant voir, en plus, Becket-Bobo qui s ‘agite dans le dos
de la poupée: on a l’impression que la poupée est pénétrée par en avant et
par en arrière. Puis, Laura Pa va laisser la poupée et disparaître de
l’image...

M.J. COMMODE
Il y a pourtant des suicides nécessaires.

LONTIL-DÉPAREY
Oui, c’est vrai. Ainsi, pourquoi ne se suicide-t-il pas?

M.J. COMMODE
Tu ne dis rien, Mycroft?

DYDRAME DADUVE
Mycroft a l’air absorbé. J’ai l’impression qu’il y a quelque chose qui le
préoccupe.
MYCROFT MIXEUDEIM
(Mal à l’aise.) Non, rien. Je ne sais pas.

M.J. COMMODE
Vois-tu quelque chose d’intrigant?

MYCROFT MIXEUDEIM
Je ne suis pas sûr de mes sens. Je préfère attendre avant de me prononcer.

LONTIL-DÉPAREY
(Sur un ton très léger.) Prudence providentielle...

DYDRAME DADUVE
Si tu vois quelque chose d’inhabituel, Mycroft, tu peux nous le dire.

MYCROFT MIXEUDEIM
Ce n’est pas que ce soit inhabituel... Il y a peut- être que...

M.J. COMMODE
«Il y a des armes psychologiques qui paralysent...», c’est ce que je disais ce
matin.

Mycroft Mixeudeim sursaute. Il se tait.

LONTIL-DÉPAREY
Beaucoup d’hommes ont de curieux esprits. Ainsi, il y avait celui-là qui
voyait une fougère quand on lui montrait un arbre et, si on lui montrait un
faux toupet, qui voyait une négresse. Il voyait tout ce qui n’était pas là, il ne
voyait rien de ce qui était là. On avait l’habitude de dire que c’était triste...
M.J. COMMODE
(Soupirant.) Pourquoi ne se suicide-t-il pas?

Becket-Bobo et la poupée se sont éloignés de l’écran, on ne les voit plus.

LONTIL-DÉPAREY
Sincèrement, Mycroft, as-tu vu quelque chose d’anormal?

DYDRAME DADUVE
N’as-tu pas vu des ombres?

MYCROFT MIXEUDEIM
Je ne sais pas... Il m’a semblé apercevoir des contours... mais je ne vois pas
bien à qui ces contours pourraient appartenir...

LONTIL-DÉPAREY
Que faisaient-ils, ces contours? Est-ce qu’ils se prélassaient dans une chaise
berçante?

MYCROFT MIXEUDEIM
Pourquoi me poses-tu cette question? As-tu vu toi-même quelque chose?

LONTIL-DÉPAREY
Tu as l’air d’avoir aperçu des spectres... Tout simplement,je voulais
m’enquérir de tes sentiments.

MYCROFT MIXEUDEIM
J’ai vu trois contours. Trois corps. Et c’était comme s’il y avait quelque
chose d’érotique...
LONTIL-DÉPAREY
Ah?

MYCROFT MIXEUDEIM
Je ne sais pas... Tout cela n’était sans doute qu’illusion!

LONTIL-DÉPAREY
(Quelque peu sentencieux.) Pour prendre sur un objet quelque chose qui n’y
est pas, il faut l’extraire de soi- même.

Becket-Bobo entre.

LONTIL-DÉPAREY
(À Becket-Bobo.) Tu ne dors pas?

BECKET-BOBO
Non. J’ai changé d’idée. J’ai laissé Laura seule. Elle était si fatiguée...
LONTIL-DÉPAREY
C’est si bon de parler, d’ailleurs.

BECKET-BOBO
Il vient un moment de la journée où l’on se sent appelé au folichonnage...

LONTIL-DÉPAREY
Conversation légère, petite extériorisation de désirs intimes...

BECKET-BOBO
Giclage fainéant de symboles superficiels...
M. J. COMMODE
Moi, je trouve étrange que Becket-Bobo préfère la compagnie de Lontil-
Déparey à celle de Laura Pa.

LONTIL-DÉPAREY
On se prend à penser au martyre...

BECKET-BOBO
Oui-da.

LONTIL-DÉPAREY
Le martyre, cet étirement las d’un sentiment prohibé...

BECKIET-BOBO
Cette mélancolique profession de clouer des chairs qui ne savent plus si elles
veulent l’être ou non...

Lontil-Déparey passe la main dans les cheveux de Becket -Bobo.

LONTIL-DÉPAREY
Un petit oiseau gris fait sa visite de Pâques, et le martyre sourit...

BECKET-BOBO
On lui a cloué le phallus sur le sol avec des braguettes bénies...
Lontil-Déparey donne une tape sur la cuisse de Becket Bobo.

LONTIL-DÉPAREY
Le béni désinfecte contre les microbes lucifériens...
BECKET-BOBO
Le martyre est une vocation d’hépatique exalté...

Becket-Bobo passe la main dans le dos de Lontil Déparey.

LONTIL-DÉPAREY
On épile avec application les aisselles du martyr... et c’est pour le guérir, dit-
on.

BECKET-BOBO
On lui arrache une dent, et le trou noir est le diplôme de sa vocation
accomplie...

Lontil-Déparey caresse du doigt le menton de Becket Bobo.

LONTIL-DÉPAREY
Et s’il poussait dans le nombril du martyr un chou fleur rose? Y verrait-on
un miracle?...

BECKET-BOBO
Le martyre est une saucisse, le martyre est une machine à rondelles...

Becket-Bobo tire sur la cravate de Lontil-Déparey.

LONTIL-DÉPAREY
Il y a cette volupté de choisir des martyrs jeunes et beaux, et de les rendre
hideux.., hideux comme des corneilles...
BECKET-BOBO
Le sang n’a pas été inventé pour les stèles... Le sang est fait pour circuler,
pour se répandre, pour devenir blanc, pour consommer des taches... Le sang
est une lyre.

Becket-Bobo passe la main dans les cheveux de Lontil Déparey. Mycroft


Mixeudeim ne donne aucun signe d’émoi.

LONTIL-DÉPAREY
Refoulement.

MYCROFT MIXEUDEIM
Dydrame, est-ce que tu te sens bien à ton aise en ce moment?

DYDRAME DADUVE
Je n’éprouve pas de malaise particulier, Mycroft.

MYCROFT MIXEUDEIM
Je ne pourrais rien te proposer qui te fasse plaisir?

DYDRAME DADUVE
Plus tard, Mycroft, plus tard.

Laura Fa, toujours en pantalon, est revenue par la porte A et s’est


approchée de l’écran. De profil elle manie l’objet cylindrique en caoutchouc;
la silhouette peut donner l’illusion d’un homme qui se masturbe.

BECKET-BOBO
Pourquoi ne se suicide-t-il pas?
LONTIL-DÉPAREY
Qui donc?

BECKET-BOBO
L’homme dans la lune.

Le regard de Mycrofi Mixeudeim est attiré et fixé par l’image stupéfiante de


l’écran.

LONTIL-DÉPAREY
Il y aurait beaucoup à dire sur les sentiments de culpabilité.

BECKET-BOBO
Un savant, dont j’ai oublié le nom, disait que la notion de péché est un
apport vivifiant.

LONTIL-DÉPAREY
Il y a ceux qui se battent la poitrine à deux poings et qui déplorent leur
indignité, et il y a ceux qui disent que c’est la faute des autres.

BECKET-BOBO
Certes. «J’ai l’impression très nette que tout ce qui m’arrive est provoqué
volontairement.»

Mycroft Mixeudeim sursaute.

LONTIL-DÉPAREY
Moi, je préfère ceux qui ont le courage de faire face à leurs responsabilités.
BECKET-BOBO
Et moi, je préfère ceux qui ne se laissent pas entamer par l’indignité que
l’extérieur voudrait leur octroyer.

M.J. COMMODE
Il y a aussi ceux qui disent que nous sommes tous coupables.

DYDRAME DADUVE
Il y a aussi ceux qui disent que nous sommes tous coupables, donc tous
innocents.

LONTIL-DÉPAREY
Mycroft, ne dis pas le contraire... le trouble t’habite.

MYCROFT MIXEUDEIM
Je suis un foyer de stupéfaction... je ne songe pas à le nier.

M.J. COMMODE
Tu as la physionomie cramoisie de quelqu’un qui voit quelque chose
d’obscène.

MYCROFT MIXEUDEIM
Je ne sais pas si on peut dire que c’est obscène... il se passe quelque chose de
sexuel.

Laura Pa s’est éloignée de l’écran, est sortie par la porte A, on ne la voit


plus.

LONTIL-DÉPAREY
Où ça?
MYCROFT MIXEUDEIM
Là, sur cet écran.

LONTIL-DÉPAREY
Je ne vois rien.

BECKET-BOBO
(À Mycroft Mixeudeim.) Et toi?

MYCROFT MIXEUDEIM
Moi non plus.

LONTIL-DÉPAREY
Toi non plus?

MYCROFT MIXEUDEIM
C’est parti.

M.J. COMMODE
Ouais.

MYCROFT MIXEUDEIM
Y a-t-il un quatrième homme dans la région?

BECKET-BOBO
Aucun.

MYCROFT MIXEUDEIM
Aucun, si ce n’est l’inconnu que Lontil-Déparey a vu.
BECKET-BOBO
Peut-être.

Marie-Jeanne Commode, assise à droite de Mycroft Mixeudeim, a croisé sa


jambe droite par-dessus sa jambe gauche; elle fait glisser l’index de sa main
gauche sur sa cuisse gauche...

LONTIL-DÉPAREY
J’ai des pensées de chaleur qui m’entrent dans la tête... Température lourde
et envahissante...

BECKET-BOBO
Paroles d’invasion... Des atomes d’ambigu envahissent... Des gratouillades
impersonnelles dansent à la corde, des molécules de peau bâillent et
soupirent, c’est presque une averse de tiraillements, d’embryons-
gonflements, de chatouillements, de muscades picotements, de cascatelles de
piments-râteaux...

DYRAME DADUVE
L’heure de la réflexion morose est peut-être arrivée...

LONTIL-DÉPAREY
La toile des sensations se lève sur un paysage de brunâtres filaments...

BECKET-BOBO
Le moelleux des temps suspendus ressemble à une buée de cuisse...

LONTIL-DÉPAREY
C’est l’instant des méchants, des retors, des pervers, des clandestins, des
dents-serrées...
BECKET-BOBO
Asticoteurs, picoreurs, dévoreurs, mâchouilleurs, piquebois rapaces, c’est
l’heure de la grande invitation au frisson... N’est-ce pas, Marie-Jeanne
Commode?

M. J. COMMODE
Hnnnhnn.

Tandis que Mycrofi Mixeudeim regarde avec beaucoup de perplexité les


agissements de Marie-Jeanne Commode, Becket-Bobo ferme à clé les portes
A, B, C, D.

LONTIL-DÉPAREY
Un beau duvet est affleurant au tiède des impondérables délassements...

BECKET-BOBO
Encerclés, enserrés, entourés, étaués, fracassés, les béats intervalles.

LONTIL-DÉPAREY
Méchants, dents-serrées, clandestins...

BECKET-BOBO
Assasins, loupes folles, égorgeurs...

DYDRAME DADUVE
«Il y a des miniaturistes qui ne peuvent que tout voir petit, minuscule.» C’est
bien vrai. Qu’en pensez-vous, Marie-Jeanne Commode?

Mycroft Mixeudeim demeure interdit.


M.J. COMMODE
Hnnnhnn.

LONTIL-DÉPAREY
Corrélation du féroce et du juteux...

BECKET-BOBO
Emphase du grinçant...

LONTIL-DÉPAREY
Illusion, illusion, astigmatisme de l’esprit...

BECKET-BOBO
Tentacules écarlates des ventouses sardoniennes...

Laura Pa pousse un cri aigu, derrière la porte D.


Instinctivement Mycroft Mixeudeim se dresse. Il adopte l’allure de l’orignal
épormyable, et ouvre la porte D d’un seul et vigoureux coup de tête; il
disparaît par la porte D.

BECKET-BOBO
Vous avez vu ça? Ce n’est pas banal!

DYDRAME DADUVE
C’est passionnant!

Becket-Bobo referme la porte D derrière Mycroft Mixeudeim.

LONTIL-DÉPAREY
Allons-nous-en. Allons faire autre chose. Tout ça
est concluant.

Marie-Jeanne Commode, Becket-Bobo et Lontil-Déparey sortent.


Dydrame Daduve va pour les suivre, mais elle se ravise. Regardant la porte
D, et comme obéissant à une impulsion soudaine, elle jette un cri aigu; puis
se sauve rapidement.
Fonçant de l’extérieur, Mycroft Mixeudeim ouvre d’un coup de tête inouï la
porte D. Il surgit sur la scène vide.

MYCROFT MIXEUDEIM
(À mi-voix.) Le vide…

Mycroft Mixeudeim se dirige vers la tenture, l’écarte, se regarde dans le


miroir.

MYCROFT MIXEUDEIM
(Se regardant dans le miroir.) Me voici encore. Hélas! Il était dit, miroir,
que tu ne reverrais qu’une face trahie. La femme blonde s’estjouée de moi.
Je n’ai plus d’alliée, l’affection est morte. Maintenant, il faut que je meure.

Mycroft Mixeudeim remet la tenture en place. Il se dirige vers la table,


ouvre un tiroir, en retire une corde.
Il prépare un noeud coulant; au moyen d ‘un siège, il grimpe tout en haut de
l’écran, il fixe une extrémité de la corde au plafond, dispose le noeud
coulant autour de son cou.

MYCROFT MIXEUDEIM
Adieu, visions fugitives.., impossibilités souples...

Mycroft Mixeudeim se laisse tomber dans le vide pour se pendre.


Laura Pa entre par la porte D.
LAURA PA
Un pendu?

La corde se casse. Mycroft Mixeudeim tombe lourdement sur le plancher.

LAURA PA
Qu’est-ce que c’est que ce gros tas de merde qui n’est même pas capable de
se pendre convenablement?

Laura Pa sort de scène. Elle revient bientôt, avec Lontil-Déparey, Marie-


Jeanne Commode et Becket Bobo.

BECKET-BOBO
C’est Mycroft?

M.J. COMMODE
Il n’a pas de courage.

LONTIL-DÉPAREY
C’est un lâche.

LAURA PA
C’est un gros dégonflé.

LONTIL-DÉPAREY
Peuh!

Laura Pa, Lontil-Déparey, Marie-Jeanne Commode et Becket-Bobo sortent.


Mycroft Mixeudeim se remet sur ses pieds. Tranquillement, il retire la corde
de son cou, il défait le noeud coulant, puis il va replacer la corde dans le
tiroir.
Dydrame Daduve entre, assez grave.

DYDRAME DADUVE
Mycroft! C’est toi que je veux voir!

MYCROFT MIXEUDEIM
Moi? Vaut-il la peine de se parler?.., vaut-il la peine?...

DYDRAME DADUVE
Mycroft! on dirait que tu es tout renfrogné! Est-ce que tu as des griefs contre
moi?

MYCROFT MIXEUDEIM
Pourquoi m’as-tu trahi? Pourquoi toi aussi?

DYDRAME DADUVE
C’est un jeu, Mycroft. C’est un jeu!

MYCROFT MIXEUDEIM
Personne ne joue avec moi. On joue en se servant de moi.

DYDRAME DADUVE
Mycroft, tu es merveilleux! Ta candeur m’enchante!

MYCROFT MIXEUDEIM
Pourquoi? Pourquoi?
DYDRAME DADUVE
Je t’expliquerai tout. J’ai voulu voir de mes propres yeux. J’ai vu. Je
t’expliquerai tout. Je te trouve extraordinaire et attachant!

MYCROFT MIXEUDEIM
Ah non! Me faut-il encore croire quelqu’un?

DYDRAME DADUVE
Peut-être, par astuce, a-t-on essayé, tout en nous poussant l’un vers l’autre,
de nous tenir éloignés l’un de l’autre... Peut-être a-t-on voulu nous inciter à
un rapprochement impossible, afin que la rupture inévitable nous déchire...
Le jeu n’a pas eu l’effet recherché. Je me sens très attirée par toi, Mycroft.
Mycroft, je t’aime.

Dydrame Daduve et Mycrofi Mixeudeim s’embrassent.


Un bras anonyme, venu de l’extérieur, referme la porte D.

Rideau
QUATRIÈME ACTE

Même lieu. L’écran n ‘a pas changé de place. Letasse Cromagnon est en


scène. Il inspecte négligemment la pièce, avec une certaine goguenarderie.
Mycroft Mixeudeim entre, portant deux seaux d’eau. Il aperçoit Letasse-
Cromagnon, ce qui l’interloque quelque peu, continue son chemin et sort.
Marie-Jeanne Commode entre, perchée sur des échasses. Elle n’aperçoit
pas Letasse-Cromagnon; il s’approche d ‘elle par en arrière,
subrepticement la fait tomber en bas de ses échasses et se cache; elle ne
comprend pas comment elle a pu tomber, elle se relève, remonte sur ses
échasses et sort.
Letasse-Cromagnon revient de sa cachette, s’attarde encore quelques
secondes; puis il sort de la pièce.
Laura Pa et Lontil-Déparey entrent; Lontil-Déparey porte à la main un broc
d’eau-de-vie et il en boit quelques gorgées de temps en temps.

LONTIL-DÉPAREY
Oui, oui, je l’ai fait. Il fallait le faire,je l’ai fait.

LAURA PA
Où est-il?

LONTIL-DÉPAREY
Il ne doit pas être loin d’ici. Je ne sais pas exacte ment. Becket-Bobo et moi
sommes allés le chercher.

LAURA PA
Ainsi, tu penses maintenant que Mycroft Mixeudeim est un masochiste?

LONTIL-DÉPAREY
C’est la chose la plus évidente! Ça crève les yeux! J’aurais dû m’en
apercevoir il y a longtemps.
LAURAPA
Et tu comptes sur ce Letasse-Cromagnon pour faire éclater la vérité?

LONTIL-DÉPAREY
Letasse-Cromagnon est un sadique. C’est un sadique qui ne se cache pas de
l’être. Il sue le sadisme, il respire le sadisme, il vit pour le sadisme.mJe l’ai
connu autrefois. Je ne l’ai jamais oublié. Lorsqu’il s’est agi de démontrer le
masochisme de Mycroft,j’ai pensé à lui. Je savais le trouver en quelqu’un de
trois ou quatre endroits. Becket Bobo est venu avec moi, car,je ne me
souvenais plus du trajet. Je ne me suis pas trompé; j’ai fini par rejoindre
Letasse-Cromagnon. Il est loin d’être satisfait de sa vie présente, il ne jouit
plus toujours de sa liberté. Il est surveillé constamment, et ça le courrouce.
Nous l’avons aidé à fuir; il est très heureux de l’évasion que nous lui avons
permise. Nous le libérons de ses entraves, nous lui rendons la pleine
possibilité de s’épanouir.

LAURA PA
Tu sembles extraordinairement nerveux. Est-ce pour cela que tu bois?

LONTIL-DÉPAREY
La présence de Letasse-Cromagnon m’émeut, il n’y a pas à le cacher. On ne
sait jamais à quoi s’attendre exactement avec lui. Avec lui, c’est le trouble,
c’est l’incertitude, c’est la tension insupportable qui entre ici...

LAURA PA
Nous était-il bien indispensable?

LONTIL-DÉPAREY
Mycroft est masochiste. Le sadique le prouvera vite.

LAURA PA
C’est excitant, bien sûr.
LONTIL-DÉPAREY
Il n’est pas de tout repos, ce Letasse-Cromagnon. Mais nous allons vivre des
instants inoubliables.

LAURA PA
Mixeudeim pourra ainsi rencontrer l’inconnu mythique.

LONTIL-DÉPAREY
L’orignal épormyable sera traité sans pitié, cette ‘ois. 111e faut, il le faut.

LAURA PA
Dydrame Daduve et lui s’entendent à merveille. C’est inattendu, mais c’est
un fait.

LONTIL-DÉPAREY
Oui. Je ne m’attendais pas à ça, vraiment. Letasse-Cromagnon contribuera à
libérer la pauvre fille.

LAURA PA
J’ai hâte de le rencontrer!

LONTIL-DÉPAREY
Letasse-Cromagnon? Allons à sa recherche.

Lontil-Déparey et Laura Pa sortent.


Dydrame Daduve et Mycroft Mixeudeim entrent.

MYCROFT MIXEUDEIM
Je ne pourrai plus jamais être malheureux, Dydrame.
DYDRAME DADUVE
C’est vrai que tu te sens heureux?

MYCROFT MIXEUDEIM
Je nage dans la joie. On avait fini par me persuader que la plénitude de la
tendresse n’était plus pour moi. La paix, l’amour, le plaisir: ces bienfaits
interdits, je les ai, je les tiens.

DYDRAME DADUVE
La joie n’est jamais si lointaine que les autres le disent.

MYCROFT MIXEUDEIM
J’éclate d’allégresse, de satisfaction, de félicité!

DYDRAME DADUVE
Que tes paroles me font plaisir!

MYCROFT MIXEUDEIM
La torpeur, l’absurde résignation sortent de moi! Ta chair, ton esprit bon
m’ont rendu la pureté de vivre.

DYDRAME DADUVE
Je me sens tranquille et contente, moi aussi, Mycroft.

MYCROFT MIXEUDEIM
Tu es une fontaine de satin, un ange ardent. Tu es ma nourriture, ma
quiétude, ma bienfaisance. J’ai vu un inconnu, et son énigme ne m’impose
pas de compassion. Je ne pourrai plus jamais être malheureux.

Dydrame Daduve et Mycroft Mixeudeim sortent.


Marie-Jeanne Commode, Laura Pa, Becket-Bobo et
Lontil-Deparey sans le broc entrent; avec eux est
Letasse-Cromagnon qui porte une petite valise.

BECKET-BOBO
Dydrame Daduve et Mycroft Mixeudeim s’en vont ensemble. Nous ne les
reverrons pas avant quelque temps. Nous pourrons parler tranquillement.

LETASSE-CROMAGNON
Dydrame Daduve, c’est la fille blonde qu’il ne faut pas mettre au courant?

LONTIL-DÉPAREY
Oui. Je pense qu’elle a eu la tentation de collaborer avec nous. Mais ses
préférences inclinent trop du côté de Mycroft maintenant; il faut user de
quelque prudence à son endroit.

LETASSE-CROMAGNON
S’il est impossible d’agir avec elle, je me servirai d’elle.

M.J. COMMODE
Vous ne semblez pas manquer de confiance.

LETASSE-CROMAGNON
(À Marie-Jeanne Commode.) Comment t’appelles-tu, toi?

LONTIL-DÉPAREY
C’est Marie-Jeanne Commode.

LETASSE-CROMAGNON
C’en est une qui pourléchera mon savoir-faire?
M.J. COMMODE
Permettez...

LETASSE-CROMAGNON
(À Laura Pa.) Et toi, tu t’appelles?

LAURA PA
Laura Pa.

LETASSE-CROMAGNON
Vous deux, c’est Becket-Bobo et Lontil-Déparey. Bien.

LAURA PA
Et toi, tu es nul autre que Letasse-Gomagnon. Naturellement.

LETASSE-CROMAGNON
Elle me tutoie, la garce... Je veux bien la laisser faire.

BECKET-BOBO
Quelles sont vos intentions?

LETASSE-CROMAGNON
Les masochistes, ça ne me fait pas peur à moi. Les gros, les petits, je les
torture. Mycroft Mixeudeim est un masochiste? Je vais le couper lanière
après lanière; en prenant bien mon temps. Je suis ici pour le faire souffrir.

M.J. COMMODE
Oh!
LETASSE-CROMAGNON
Je suis un sadique, moi. Et je n’ai pas peur de me regarder dans une glace.
Aux avortons la précaution de se draper dans de beaux principes pour faire
souffrir les autres! Quand je tourmente et que je tracasse,je ne laisse pas
croire que c’est pour aider et faire du bien. Je m’occupe des autres, je les
observe,je les soigne, pour les faire souffrir. Je ne suis pas de la pâte de
petits déprimés!

Letasse-Cromagnon donne un coup de pied à Lontil Déparey qui le fait


choir sur le plancher.

BECKET-BOBO
Voulez-vous dire que nous ne sommes que des hypocrites?

LETASSE-CROMAGNON
Vous êtes des sadiquets, des avortons de sadiques. Vous faites souffrir sans
franchise, vous vous enveloppez de prétextes soi-disant ennoblissants; vous
êtes des sadiques honteux. Votre sadisme vous fait peur à vous mêmes, vous
le reniez et vous le dissimulez et vous l’amputez de ses meilleurs organes.
Vous êtes des ignorants, et vous vous servez de quelques mots savants pour
inquiéter et déchiqueter petitement.

BECKET-BOBO
Vous êtes un ignorant, vous aussi.

LETASSE-CROMAGNON
Sans doute. Mais je ne me cache pas à moi-même ce que je suis. Je n’enlève
pas à mon sadisme un seul pouce de sa vraie grandeur. Vous, vous êtes de
minables petits déprimés, des râleurs maniganceurs... la jalousie, l’envie, la
rapacité ont encore de l’emprise sur vous. Moi, c’est le plaisir de faire mal
qui me fait agir.
LONTIL-DÉPAREY
(Se remettant sur ses pieds.) C’est par sadisme qu’il nous dit toutes ces
choses. Il veut nous incommoder, nous faire souffrir.

LETASSE-CROMAGNON
Tais-toi, ganache hideuse. Boude ton bec de têtard rachitique, pendant que je
fais connaissance avec la beauté.

Il tord le nez de Laura Fa entre ses doigts.

LAURA PA
Aïe!

LETASSE-CROMAGNON
Mon ami Orzon Meurfeldt, qui depuis fut asphyxié sans retour, avait
coutume de dire: «J’ai été assassiné, mais j’existe plus que ceux qui ne sont
jamais nés». Qui d’entre vous peut en dire autant?

LONTIL-DÉPAREY
Il cherche à nous pulvériser...

LETASSE-CROMAGNON
Vous définissez les autres selon votre bon plaisir. Et puis, vous vous
acharnez opiniâtrement à les rendre conformes à l’image que vous vous êtes
offerte d’eux. C’est du sadisme, du sadisme sans courage.

LONTIL-DÉPAREY
C’est un ignorant, un ignorant, il ne sait pas la grammaire, il ne sait pas la
syntaxe...
LETASSE-CROMAGNON
Et toi non plus, négativité ambulante. Ce Mycroft Mixeudeim, vous me dites
que c’est un masochiste. En est-il seulement un? Qu’est-ce que j’en sais? Et
pourtant, je vais le dépecer moralement et physiquement. Avec votre
complicité de morpions.

M. J. COMMODE
De quel droit? De quel droit?

LETASSE-CROMAGNON
Triste manoeuvre. Tu penses me troubler moi? M’empêcher de l’anéantir?
Ou plutôt, me donner des remords en l’anéantissant? Pouah! Mycroft
Mixeudeim n’a pas de droits, il est inconscient: voilà ce que je réponds à ta
petite cervelle.

M.J. COMMODE
Je refuse de collaborer avec cette brute, si la méchanceté et la férocité sont
ses seuls mobiles. Moi, c’est l’appétit de connaissances qui me pousse à
explorer la vie intérieure de Mycroft.

LETASSE-CROMAGNON
Oh! La jolie virginité mentale que voilà!

LONTIL-DÉPAREY
À vrai dire, Marie-Jeanne, le coup de la pudeur, tu peux garder ça pour
Mycroft...

M.J. COMMODE
C’est trop fort!

LETASSE-CROMAGNON
Elle est un ange des célestes horizons, bien entendu.
LAURA PA
Et la voix de la poupée?... À qui appartenait-elle, Marie-Jeanne Commode?...
Peux-tu nous dire ça?

Marie-Jeanne Commode se tait. Letasse-Cromagnon la gifle.

LETASSE-CROMAGNON
J’ai entendu dire que Mycroft Mixeudeim est un poète...

LONTIL-DÉPAREY
(Inquiet.) Et alors?

LETASSE-CROMAGNON
Pouvez-vous m’expliquer pourquoi il n’a jamais publié? Vous auriez pu
l’aider, non?

LONTIL-DÉPAREY
La question ne se pose plus maintenant. Avez-vous pensé à ce qu’il
arriverait si Mixeudeim devenait connu à l’extérieur?... Des curieux
pourraient avoir l’envie de l’interroger. Et s’il se mettait à raconter sur nous
des histoires ennuyeuses?

LETASSE-CROMAGNON
Pour éviter cela, il existe une solution facile: narrez. lui des faussetés
évidentes ou des invraisemblances, et 11 discréditera tous ses racontars
possibles en les répétant. N’est-ce pas là une excellente précaution?

LONTIL-DÉPAREY
L’idée n’est pas mauvaise...
LETASSE-CROMAGNON
Hypocritards invertébrés! Rongeurs dégueulasses!

Letasse-Cromagnon gifle Marie-Jeanne Commode. Elle se met à pleurer.

LETASSE-CROMAGNON
Ne pleure pas, gracieuse ingénue. J’ai ici quelque chose pour toi.
Letasse-Cromagnon sort une fiole de sa valise, et la tend à Marie-Jeanne
Commode.

LETASSE-CROMAGNON
Si quelqu’un t’embête trop, tu lui lanceras ce liquide dans les yeux.

M.J. COMMODE
Et il sera aveugle?

LETASSE-CROMAGNON
Temporairement. Si tu te montres bien sage, je te passerai un liquide qui
rend aveugle en permanence.

Marie-Jeanne Commode met la fiole dans sa poche.

LONTIL-DÉPAREY
À Mycroft Mixeudeim, on pourra vous présenter comme l’inconnu dont on
lui a parlé?

LETASSE-CROMAGNON
Oui. Tu souhaiterais bien ainsi attiser la haine de Mycroft contre moi... mais
tu vas être désappointé, dégoûtant parasite. Je sais comment manoeuvrer ce
type d’homme, moi. Tu vas voir. Le risque te ferait peur à toi, morpion, mais
il n’en est pas un pour moi.
LAURA PA
Dis donc, Marie-Jeanne, n’as-tu pas l’impression que c’est Letasse-
Cromagnon que Lontil-Déparey essaie d’imiter depuis des années?

LETASSE-CROMAGNON
Vous allez m’obéir. Tous. Sans discussion.

LONTIL-DÉPAREY
Bon, bon.

LETASSE-CROMAGNON
Becket-Bobo, donne-moi la clé. C’est moi qui m’occupe du département des
portes à partir de maintenant.

Becket-Bobo donne la clé à Letasse-Cromagnon.

LETASSE-CROMAGNON
Quand Mycroft Mixeudeim s’approchera, j’ embrasserai Laura Pa.

M.J. COMMODE
Nous avons déjà fait ça...

LETASSE-CROMAGNON
Ça ne m’étonne pas. Mais, cette fois, nous le ferons sans pudeur fielleuse.
Dans le but avoué de le faire souffrir. Dans le seul but de le faire souffrir.

BECKET-BOBO
Vous croyez que ça le troublera? Il a Dydrame Daduve maintenant...
LETASSE-CROMAGNON
Ce qui suivra le troublera peut-être. En tout cas, ce n’est qu’une entrée en
matière. Lontil-Déparey, va séparer Mycroft de la blonde fille. Et fais-le
venir ici.

BECKET-BOBO
(À Lontil-Déparey.) Tu peux?

LONTIL-DÉPAREY
Mais si, mais si.

Lontil-Déparey sort.

M.J. COMMODE
Ainsi, depuis que nous le connaissons, Lontil Déparey a toujours été votre
imitateur?

LETASSE-CROMAGNON
C’est probable. Un disciple qui ne m’honore pas. Un tergiversateur.

LAURA PA
Et il va falloir que je me laisse embrasser par vous?

LETASSE-CROMAGNON
Oui. Et ensuite, Marie-Jeanne Commode prendra ma place.

LAURA PA
Elle va m’embrasser?
M.J. COMMODE
Tout de même...

Letasse-Cromagnon lève le bras dans la direction de Marie-Jeanne


Commode.

M. J. COMMODE
Bien, bien, je vais le faire.

LETASSE-CROMAGNON
Comme si c’était une corvée... Tu l’embrasseras sur la bouche, sainte-
nitouche.

Letasse-Cromagnon embrasse Laura Fa. Mycroft Mixeudeim entre, portant


deux seaux d’eau; il traverse la pièce, serein, et sort sans s’être occupé des
autres.

LETASSE-CROMAGNON
(À Marie-Jeanne Commode.) Prends ma place.

Letasse-Cromagnon donne un petit coup de pied dans les fesses de Marie-


Jeanne Commode. Elle embrasse Laura Pa sur la bouche. Mycroft
Mixeudeim rentre sans les seaux; Letasse-Cromagnon se met sur son chemin.

LETASSE-CROMAGNON
Jeune homme, vois comme tes petites amies passent le temps.

MYCROFT MIXEUDEIM
Leurs distractions les regardent. J’ai les miennes, et ne veux rien savoir des
leurs.
LETASSE-CROMAGNON
(À Marie-Jeanne Commode et Laura Pa.) Séparez-vous.

Marie-Jeanne Commode et Laura Pa se séparent.

MYCROFT MIXEUDEIM
Elles vous obéissent?

LETASSE-CROMAGNON
(Ouvertement sarcastique.)Je le leur ai fait faire pour les libérer de leurs
frustrations. Tu veux savoir mon nom? Je suis Letasse-Cromagnon. Je suis
«le docteur».

BECKET-BOBO
C’est l’inconnu que Lontil-Déparey avait vu rôder près d’ici.

LETASSE-CROMAGNON
J’ai été chargé d’une enquête sur des épidémies. Je suis venu tous vous
vacciner.

Letasse-Cromagnon sort de sa valise une seringue.

LETASSE-CROMAGNON
Regarde.

Sans avertissement, Letasse-Cromagnon enfonce la seringue dans l’avant-


bras de Mycroft Mixeudeim et lui fait une piqûre.

MYCROFT MIXEUDEIM
Qu’est-ce que...?
LETASSE-CROMAGNON
Te voilà vacciné. J’ai fait ce que je désirais. Il faut maintenant que tu te
reposes... Ici.

Letasse-Cromagnon se sert de la clé pour ouvrir la grosse porte massive. Il


incite Mycroft Mixeudeim à y entrer.

MYCROFT MIXEUDEIM
Je ne peux pas entrer là... J’ai autre chose à faire. J’ai quelqu’un à voir. Je
n’ai pas le temps.

LETASSE-CROMAGNON
Il est trop tard maintenant. Ce ne sera pas long. Ce ne sera pas long.

Gentiment mais fermement, Letasse-Cromagnon fait franchir le seuil à


Mycrofi Mixeudeim. Puis il referme à clé la grosse porte.

LETASSE-CROMAGNON
Comme essaierait de dire Lontil-Déparey: «Abuscon; Cuscabon; Buscabou;
Scubulon. Lobodridge; Strupaldridge; Algézdridge; Ekébige.» L’affaire est
dans le sac.

LAURA PA
Qu’est-ce qui va arriver maintenant?

LETASSE-CROMAGNON
Mixeudeim va nous procurer un bel exemple de forte tête. Je vais lui faire
ouvrir la grosse porte. Et ce sera son dernier exploit du genre, je pense.

LAURA PA
Mycroft ne serajamais capable de faire céder cette porte-là!...
LETASSE-CROMAGNON
Pour venir à ton secours, beauté, il n’en aurait pas l’énergie, c’est sûr. Mais
il y a plus attrayant que toi, heureusement.

LAURA PA
Quelle que soit l’urgence de surgir ici, il ne sera pas capable. C’est au-dessus
de toutes les forces humaines.

LETASSE-CROMAGNON
Tu sous-estimes les pouvoirs de l’amour. Tu le croirais possible, si c’était
flatteur pour toi de le croire. Moi, je le crois; je suis réaliste. Etje me sers du
réel.

BECKET-BOBO
Vous allez utiliser Dydrame Daduve?

LETASSE-CROMAGNON
C’est le seul appât valable.

M.J. COMMODE
Elle ne voudra jamais se prêter à ce rôle-là. Elle est trop près de Mycroft
maintenant.

LETASSE-CROMAGNON
Verdâtre gourde, qui te parle de son consentement? Je vais me servir d’elle,
comme aucun d’entre vous n’en serait capable.

LAURA PA
Lontil-Déparey, pourtant...
LETASSE-CROMAGNON
Tais-toi!

Letasse-Cromagnon fait entendre un sifflement aigu.

LETASSE-CROMAGNON
Vous allez revoir la blonde fille dont j’ai besoin.

Lontil-Déparey, tenant à la main le broc d’eau-de-vie, entre avec Dydrame


Daduve.

DYDRAME DADUVE
Où est Mycroft?

LETASSE-CROMAGNON
Il va bien. Vous serez avec lui bientôt. Un peu de patience, Mademoiselie.
J’ai à vous parler.

DYDRAME DADUVE
(À Letasse-Cromagnon.) Qui êtes-vous?

LONTIL-DÉPAREY
Un ami.

LETASSE-CROMAGNON
Je suis «le docteur». Et je sais que vous avez magnifiquement collaboré à
une fin que je poursuis; sans peut-être le savoir. Je vous dois des précisions
et je vous demande la permission de causer avec vous quelques instants.
DYDRAME DADUVE
Devant eux?

LETASSE-CROMAGNON
Ils vont s’en aller.

LAURA PA
Tu bois encore, Lontil-Déparey?

LONTIL-DÉPAREY
Oui. Tu n’as pas soif, toi?

LAURA PA
Oh si, j’ai soif maintenant.

BECKET-BOBO
Et moi aussi.

M.J. COMMODE
Je ne sais pas de quoi ça dépend, mais j’ai envie de boire.

LONTIL-DÉPAREY
J’avais prévu vos besoins. Je vous ai préparé un broc chacun.

LAURA PA
Allons vers le liquide, dans ce cas.

LETASSE-CROMAGNON
Vous partez?
BECKET-BOBO
Nous allons boire. Vous n’avez pas soif?

LETASSE-CROMAGNON
Je te remercie, non.

LONTIL-DÉPAREY
Et vous, Dydrame?

DYDRAME DADUVE
Moi, je veux revoir Mycroft.

LONTIL-DÉPAREY
À tout à l’heure.

Lontil-Déparey, Marie-Jeanne Commode, Laura Pa et Becket-Bobo sortent


de la pièce.

DYDRAME DADUVE
Nous sommes seuls. Que voulez-vous me dire?

LETASSE-CROMAGNON
Je veux vous dire à quel point j’apprécie le réconfort que vous apportez à
Mycroft Mixeudeim. Déjà, grâce à vous, son attitude est beaucoup plus saine.

DYDRAME DADUVE
C’est vrai. Mais en quoi cela peut-il vous toucher personnellement?
LETASSE-CROMAGNON
Je m’intéresse au sort de Mycroft Mixeudeim depuis assez longtemps. Pour
avoir été discrète, mon intervention n’en a pas été moins attentive.

DYDRAME DADUVE
Est-ce que vous traitez Mycroft de quelque façon?

LETASSE-CROMAGNON
Les problèmes de Mycroft Mixeudeim concernent ma diligence depuis
plusieurs lunes. Mon expérience m’avait indiqué que je devais observer
notre ami sans me faire connaître de lui. J’ai suivi pas à pas les progrès de sa
morbidité. Puis j’ai vu avec plaisir que vous le rameniez sur la voie de la
quiétude et de la félicité.

DYDRAME DADUVE
Vous êtes resté dans ces parages sans le dire à Mixeudeim?

LETASSE-CROMAGNON
Mais oui. Secrètement.

DYDRAME DADUVE
Et c’était pour tâcher de l’aider?

LETASSE-CROMAGNON
Naturellement. Et je puis vous dire maintenant, avec une rassérénante
allégresse, que nous touchons à peu près au terme assidûment voulu. Il n’y a
qu’une petite étape à franchir, et notre cher ami sera délivré à tout jamais.

DYDRAME DADUVE
Il va vraiment mieux, n’est-ce pas?
LETASSE-CROMAGNON
Votre intervention, en plus d’apaiser, a été le choc positif qui a permis une
orientation nouvelle de sa conduite. Vous l’avez sauvé, vous lui avez donné
l’espoir et la volonté de vivre pleinement. Grâce à un ultime petit choc, la
victoire sera définitivement remportée.

DYDRAME DADUVE
Il faut encore essayer quelque chose? Je peux servir à faire réussir cette
dernière entreprise?

LETASSE-CROMAGNON
Votre concours nous est indispensable. Mycroft Mixeudeim a confiance en
vous, n’a vraiment confiance qu’en vous. Vous seule détenez la lumière,
vous seule pouvez lui faire voir dans la clarté un point sur lequel il est
encore aveugle.

DYDRAME DADUVE
Lequel?

LETASSE-CROMAGNON
Mycroft s’est délivré peu à peu de toutes les choses mauvaises qui étaient en
lui. Une seule pourriture y demeure; un seul refoulement extravagant, une
seule obsession. Vous pouvez faire éclater cette dernière entrave, vous
pouvez libérer enfin pour lui la route large.

DYDRAME DADUVE
Parlez, parlez.

LETASSE-CROMAGNON
Il s’agit de cette singulière envie de répondre stupidement à des appels,
parfois réels, le plus souvent imaginaires.
DYDRAME DADUVE
Ce problème est réglé. Ceux qui poussaient des cris, afin de susciter les
déplacements de Mycroft, ne le feront plus. J’ai assisté à la dernière épreuve
de ce genre qu’a subie Mycroft. Il ne sera plus appelé, ils ont promis de ne
plus le faire.

LETASSE-CROMAGNON
Je vous crois, je vous crois. Mais il ne s’agit pas seulement des cris réels. Il
s’agit du besoin obsessionnel, chez notre ami, de défoncer des portes à coups
de tête. Ce besoin existe, en dehors des faits et gestes de son entourage.
Mycroft Mixeudeim inventera les cris, imaginera les occasions de foncer
dans les portes, si nous ne lui rendons pas le service que je vais vous
demander.

DYDRAME DADUVE
Mycroft sait que les appels n’étaient qu’un jeu. Puisque ce divertissement a
cessé, le problème est éliminé pour lui.

LETASSE-CROMAGNON
Permettez-moi de vous contredire, Mademoiselle. J’ai observé
scrupuleusement notre ami, il y a quelques minutes. L’obsession existe
encore en lui, il n’est pas permis d’en douter; l’envie insolente frémit à fleur
de peau, le besoin survit à sa cause première; il est là, ce désir, et il
continuera d’être si nous ne le faisons pas exploser suivant une méthode
infaillible que je souhaite vous divulguer.

DYDRAME DADUVE
Je vous écoute. Je n’ai rien à perdre à vous écouter.

LETASSE-CROMAGNON
Mycroft y a tout à gagner. Le conscient de notre ami sait que les cris d’appel
n’étaient qu’un leurre, son émotivité n’en est pas encore convaincue. Il faut
le brûler un peu, pour lui faire savoir bien matériellement que le feu brûle.
Une fois brûlé, et après qu’on lui aura dit sans restriction mentale que c’était
bien du feu et qu’on lui aura expliqué bien nettement comment il s’est brûlé,
il n’aura plus envie de s’approcher du feu. Il sera délivré du feu, grâce à
vous qu’il peut croire, qu’il ne peut pas ne pas croire. Il va suffire d’un peu
de collaboration de votre part, il va suffire d’un peu de brève souffrance de
sa part, et notre ami Mixeudeim sera délivré de son plus tenace blocage.

DYDRAME DADUVE
D’après vous, que faut-il faire?

LETASSE-CROMAGNON
Il faut pousser un cri perçant, un dernier cri. Notre ami Mixeudeim devra
faire céder une porte extrême ment lourde, il se fera mal. Alors, vous devrez
lui expliquer tout de suite que votre appel n’était pas conséquent et lui faire
comprendre aussitôt qu’il ne doit plus se préoccuper de semblables appels.
Vous, il vous croira.

DYD RAME DADUVE


Et vous pensez qu’il sera pour de bon dégagé de son obsession?

LETASSE-CROMAGNON
Il ne sera plus le jouet des cris des plaisantins.

DYDRAME DADUVE
Il n’y a pas de possibilité qu’il en vienne plutôt à se méfier de moi?

LETASSE-CROMAGNON
Si vous êtes éloquente, il vous remerciera. Je sais qu’il a désormais pris son
parti d’avoir confiance en vous.

DYD RAME DADUVE


J’ai peur de le faire souffrir inutilement.
LETASSE-CROMAGNON
Il faut tout de suite qu’il s’aperçoive que ce n’est pas grave. Il faut que sa
première sensation soit de s’en rendre compte. Si vous avez les yeux bandés,
il verra, tout de suite que c’est un jeu.

DYDRAME DADUVE
Vous allez me bander les yeux?

LETASSE-CROMAGNON
C’est pour son bien, c’est pour son bien.

DYDRAME DADUVE
Et Mycroft parviendra à une liberté inconnue de lut jusqu’à ce jour?

LETASSE-CROMAGNON
L’étape finale de sa délivrance aura été franchie,je vous le jure.

DYD RAME DADUVE


Tout pour le bonheur de Mycroft. Je vais essayer. Bandez-moi les yeux.

LETASSE-CROMAGNON
Vous êtes une vraie amie pour lui.

Letasse-Cromagnon sort un bandeau de sa petite valise, et bande les yeux de


Dydrame Daduve.

LETASSE-CROMAGNON
Vous ne crierez pas avant mon signal.
Letasse-Cromagnon sort de la pièce sur la pointe des pieds. Il revient
bientôt avec Becket-Bobo et Lontil-Déparey qui l’aident à transporter un
épais panneau de métal; Becket-Bobo et Lontil-Déparey tiennent chacun à
la main un broc d ‘eau-de-vie. Laura Pa et Marie-Jeanne Commode les
suivent; elles ont chacune leur broc à la main, elles aussi. Le panneau de
métal est déposé face à la grosse porte, à peu de pieds de distance.

LETASSE-CROMAGNON
(À Dydrame Daduve.) Encore un peu de patience, Mademoiselle. Tout va
être prêt.

Letasse-Cromagnon se rend jusqu’à la tenture, l’écarte, s’empare du miroir


et le transporte jusqu’au panneau de métal. Il appuie le miroir sur le
panneau de métal, face à la grosse porte.

LETASSE-CROMAGNON
(À mi-voix.) Avant de se casser la gueule, il aura le temps de se voir une
fraction de seconde.

Letasse-Cromagnon, Lontil-Déparey, Becket-Bobo, Laura Pa, Marie-Jeanne


Commode s ‘éloignent de la porte massive et se tiennent prêts à partir en
vitesse.

LETASSE-CROMAGNON
Criez.

Dydrame Daduve pousse un puissant cri de terreur.


Avec une incroyable violence, Mycroft Mixeudeim défonce la porte massive
et arrive tête baissée dans le panneau de métal; le miroir est fracassé du
coup. Letasse-Cromagnon, Lontil-Déparey, Becket-Bobo, Laura Pa, Marie-
Jeanne Commode, après avoir entrevu le spectacle de l’orignal épormyable,
sortent de la pièce.
DYDRAME DADUVE
Mycroft, je suis ici. Viens m’enlever toi-même mon bandeau. N’aie pas peur.
Je vais te dire ce qu’il faut penser.

Mycroft Mixeudeim, le visage ensanglanté, se remet debout. Il est


terriblement ébranlé, il tient à peine sur ses jambes. Il s’approche de
Dydrame Daduve et lui enlève son bandeau.

DYD RAME DADUVE


Mycroft, cher Mycroft... Mais tu saignes!

MYCROFT MIXEUDEIM
C’est bien toi qui as crié? Pourquoi as-tu crié? Qui te veut du mal?

DYDRAME DADUVE
Il n’y a aucun mal, Mycroft. J’ai crié pour te faire venir inutilement.

MYCROFT MIXEUDEIM
Toi? Tu as fait ça, toi?

DYDRAME DADUVE
Oui, cher Mycroft, et je ne savais pas qu’on jugerait nécessaire de te faire
saigner. J’ai crié volontairement, alors que je n’avais rien à craindre; j’ai crié
pour que tu saches que ces appels au secours n’ont pas de signification, que
tu ne dois plus jamais te déranger si on t’appelle.

MYCROFT MIXEUDEIM
C’était un jeu! Un amusement abominable… et tu as voulu jouer ce jeu, toi
aussi?
DYDRAME DADUVE
J’ai voulu le jouer; par curiosité d’abord. Oui, Mycroft. Et puis, je l’ai joué
pour que tu saches clairement la vérité. Mycroft, ne sois plus la dupe des
objurgations impertinentes. Quels que soient les cris, quels que soient les
appels, quelles que soient les incitations, ne bouge pas. Je t’ai mis à
l’épreuve, je vois que tu n’étais pas guéri. Mycroft, ne te laisse pas
manoeuvrer; si on t’appelle, reste calme.

MYCROFT MIXEUDEIM
Le danger pouvait être réel...

DYDRAME DADUVE
C’est une pensée craintive que tu dois chasser de ton esprit. Tout n’a été
qu’un jeu, il n’y a jamais eu de péril, Mycroft, il faut me croire. Maintenant,
es-tu dégagé de ton obsession?

MYCROFT MIXEUDEIM
Mon sang a coulé, Dydrame. Mon sang est un bon enseignant. Je te crois,
Dydrame. Il faut que je te croie. Mes forces s’écroulent. Je ne demande qu’à
ne plus m’imposer ces tâches effrayantes.

Dydrame Daduve lui éponge le front avec un mouchoir.

DYDRAME DADUVE
Repose-toi, mon ami. Ce dernier effort t’a rudement secoué. Ne pense plus à
rien. Repose-toi, et que rien ne te fasse bouger.

Dydrame Daduve conduit Mycroft Mixeudeim à un des divans; il s étend et


se tourne vers le mur.
Letasse-Cromagnon est entré dans la pièce, sans être vu. Il s’approchera
tranquillement de Dydrame, à son insu.
DYDRAME DADUVE
(Tendrement, sur un ton berceur.) Garçon fou fou, cale ta blessure dans sa
cicatrice d’étain durable. Laisse le langoureux se déployer sur tes fibres. Une
brise de repos s’en vient voguer sur l’angoissé halètement. On te permet le
souffle tiède, on te permet l’accordant respir. Des palmes duveteuses
effleurent d’une neige câline le bon vouloir de ton ossature. Candide
méditant, ta peau ourle une paix...

Letasse-Cromagnon bondit souplement sur Dydrame


Daduve en lui appliquant une main sur la bouche.
Elle se débat, il la retient et l’empêche de crier; puis il
lui libère délibérément la bouche.

DYDRAME DADUVE
(Criant.) Mycroft! Mycroft!

Mycrofi Mixeudeim ne bouge pas. Letasse-Cromagnon empêche de nouveau


Dydrame Daduve de crier; puis il lui libère la bouche.

DYD RAME DADUVE


(Criant.) Au secours! Au secours!

Mycrofi Mixeudeim ne bouge pas. Letasse-Cromagnon empêche de nouveau


Dydrame Daduve de crier; puis il lui libère la bouche.

DYDRAME DADUVE
(Criant.) Je suis attaquée, Mycroft! Il est plus fort que moi! Au secours!

Mycroft Mixeudeim ne bouge pas. Letasse-Cromagnon se met à étrangler


Dydrame Daduve qui se débat de toutes ses forces; Letasse-Cromagnon,
tout en étranglant Dydrame, ne quitte pas des yeux Mycrofi; il le regarde
avec une goguenarderie à la fois douce et fiévreuse.
DYDRAME DADUVE
(Etranglée.) Mycroft, ce n’est pas un jeu. Cette fois, c’est vrai. Il m’étrangle.
Au secours, au secours...

Mycroft Mixeudeim ne bouge pas. Dydrame Daduve devient inerte entre les
doigts de Letasse-Cromagnon. Il ne cesse pas de regarder Mycroft
Mixeudeim; il reste fixé dans son attitude, les yeux immobiles.
Lontil-Déparey et Becket-Bobo, passablement ivres, entrent. Tous deux ont à
la main un broc d’eau-de vie. Becket-Bobo tient aussi, sous son bras gauche,
la poupée. Letasse-Cromagnon ne modifie en rien son attitude; Mycroft
Mixeudeim ne bouge pas.
Lontil-Déparey et Becket-Bobo échangent un regard où perce l’in quiéutude.
Rapidement, avec une certaine fébrilité mais en silence, les deux hommes
soustraient le cou de Dydrame Daduve aux doigts de Letasse-Cromagnon
qui demeure fixé dans sa position d’étrangleur. Becket-Bobo remplace
Dydrame Daduve par la poupée entre les doigts de Letasse-Croma gnon qui
reste immobile; il étrangle maintenant la poupée. Lontil-Déparey et Becket-
Bobo emportent le corps inerte de Dydrame Daduve et sortent.

LETASSE-CROMAGNON
(Au bout d’un long moment; sans modifier son attitude.) Eh bien, mon
garçon? Le repos est bienfaisant? On récupère ses forces?

Mycroft Mixeudeim sursaute en entendant la voix de Letasse-Cromagnon. Il


se retourne vers lui.

MYCROFT MIXEUDEIM
Vous êtes là? Depuis combien de temps?

Voyant que Letasse-Cromagnon étrangle quelqu’un, il bondit sur ses jambes.


Mais il reconnaît la poupée.
MYCROFT MIXEUDEIM
Ah!... C’est la poupée?

LETASSE-CROMAGNON
Je vérifiais ton degré de tranquillité. (Il jette la poupée au loin.)

MYCROFT MIXEUDEIM
Où est Dydrame Daduve?

LETASSE-CROMAGNON
Elle t’a rendu service. À présent, elle te remet entre mes mains.

MYCROFT MIXEUDEIM
Qu’est-ce qu’il y a? On me veut quelque chose?

LETASSE-CROMAGNON
Une jolie femme blonde nous a dit qu’elle t’aime beaucoup. C’est pourquoi
elle compte sur moi pour t’endurcir, pour développer tes aptitudes. J’ai à te
proposer une épreuve de courage.

MYCROFT MIXEUDEIM
Pour quoi faire? Qu’est-ce que c’est encore?

LETASSE-CROMAGNON
Mon cher ami, il faut que tu deviennes viril, il faut que tu te rendes vraiment
digne d’elle.

MYCROFT MIXEUDEIM
Dydrame veut qu’on me change?
LETASSE-CROMAGNON
Elle t’aime beaucoup, mais elle a conscience que tu as besoin de quelques
améliorations. Elle n’aime que les stoïciens.

MYCROFT MIXEUDEIM
Les stoïciens...

LETASSE-CROMAGNON
Obéis-moi, et tu ne rougiras jamais en étant auprès d’elle. Et elle n’aura
jamais à rougir de toi.

MYCROFT MIXEUDEIM
Où est Dydrame?

LETASSE-CROMAGNON
Elle te verra quand tu auras prouvé ta valeur.

MYCROFT MIXEUDEIM
Il va falloir que je fasse des choses difficiles?

LETASSE-CROMAGNON
Des choses inhabituelles pour toi. C’est Dydrame qui le désire.

MYCROFT MIXEUDEIM
Je ne comprends pas...

LETASSE-CROMAGNON
Obéis-moi. C’est pour ton bien, c’est pour ton bien.
MYCROFT MIXEUDEIM
Je suis fatigué.

LETASSE-CROMAGNON
Tu n’as pas le dévouement de ceux qui aiment? Tu ne sais donc pas ce que
c’est d’aimer? Les calomniateurs avaient donc raison? Tu n’es qu’un
mesquin et méprisable solitaire?

MYCROFT MIXEUDEIM
Quelles sont vos propositions? N’ai-je pas le droit de savoir ce qu’on me
veut?

LETASSE-CROMAGNON
Il y a ici des accessoires qui te conviennent. (Il extrait de la petite valise une
paire de patins à roulettes.)

MYCROFT MIXEUDEIM
Qu’est-ce que c’est que ça?

LETASSE-CROMAGNON
Des patins à roulettes.

MYCROFT MIXEUDEIM
Des patins à roulettes? Je ne me suis jamais servi de ça. Je ne sais pas m’en
servir. Je ne peux pas m’en servir.

LETASSE-CROMAGNON
Sers-t’en. Mets-les. I11e faut. C’est Dydrame Daduve qui le veut. Nous
n’exigeons de toi rien moins que de l’héroïsme.
MYCROFT MIXEUDEIM
C’est impossible.

LETASSE-CROMAGNON
Ne veux-tu pas t’appuyer au creux d’une épaule accueillante en étant fier de
toi? Un peu de témérité, un peu de gratuite hardiesse est nécessaire à la
formation d’un vrai homme.

MYCROFT MIXEUDEIM
Ce que vous me proposez n’a pas d’utilité. Il n’y a aucun rapport entre
Dydrame et le fait de mettre des patins à roulettes.

LETASSE-CROMAGNON
Il y a le pouvoir d’affronter un obstacle inattendu. Il y a la volonté de
vaincre, la capacité de renaître à une activité persévérante et vivifiante.

MYCROFT MIXEUDEIM
J’ai l’impression que vous ne manquez pas d’impertinence.

LETASSE-CROMAGNON
Veux-tu la perdre? Veux-tu la dégoûter? Il faut être sportif pour retenir une
femme.

MYCROFT MIXEUDEIM
Je vais me blesser, sans profit pour personne.

LETASSE-CROMAGNON
Je suis «le docteur», Mycroft. Je ne m’immisce pas dans une question qui
normalement devrait m’être fermée. J’accomplis ce que je dois. Je sais que
le patin à roulettes est bon pour toi, est indispensable à ton affranchissement.
Chausse, Mycroft, chausse. Fais-le, et nous t’admirerons tous.
MYCROFT MIXEUDEIM
Où est Dydrame?

LETASSE-CROMAGNON
Elle se tient à l’écart, et son comportement à venir dépendra du rapport que
je lui ferai de ta conduite. J’ai été chargé d’améliorer tes dispositions, ne
l’oublie pas.

MYCROFT MIXEUDEIM
Vous ne m’avez pas entièrement convaincu, mais je vais faire ce que vous
me demandez; ne serait-ce que pour vous prouver que j’ai de la
complaisance à revendre.

LETASSE-CROMAGNON
Fort bien, fort bien.

Mycroft Mixeudeim chausse les patins à roulettes.

LETASSE-CROMAGNON
Maintenant, debout!

Mycroft Mixeudeim se lève, victime d’un équilibre précaire.

LETASSE-CROMAGNON
Il faut bouger, il faut bouger. Avance.

Mycroft Mixeudeim se déplace en patins, se heurte sur des meubles.

MYCROFT MIXEUDEIM
C’est inutile.
LETASSE-CROMAGNON
Au contraire.

Mycroft Mixeudeim continue ses évolutions laborieuses. Letasse-Cromagnon


prend un fouet dans sa petite valise.

LETASSE-CROMAGN0N
De la cadence, mon ami, de la cadence.

Letasse-Cromagnon donne un coup de fouet à Mycroft Mixeudeim qui


continue à se déplacer sur ses patins.

MYCROFT MIXEUDEIM
Vous me faites mal. Pourquoi?

LETASSE
C’est pour ton bien, c’est pour ton bien.

Mycroft Mixeudeim évolue, suivant un style très original, à travers les


meubles.

LETASSE-CROMAGNON
Le rythme est primordial en tout équilibre artificiel.

MYCROFT MIXEUDEIM
Fich! Ouch! Critch!

LETASSE-CROMAGNON
Sois gracieux. La grâce est l’excuse de toute audace qui est une façon de
narguer les immobiles.
MYCROFT MIXEUDEIM
Ahaha! Ahaha!

LETASSE-CROMAGNON
De la solidité, du rythme, de l’élégance. C’est pour faire plaisir à Dydrame.
Sois un papier léger qui virevolte dans le lisse.

MYCROFT MIXEUDEIM
Est-ce qu’on se tue ainsi?

LETASSE-CROMAGNON
De la cadence, de la dignité, de la souplesse. Il faut donner l’illusion de
l’évanescence.

Mycrofi Mixeudeim se heurte légèrement à l’écran, s’agrippe. Letasse-


Gromagnon le fouette. Mycroft Mixeudeim tombe sur le plancher.

LETASSE-CROMAGNON
Debout! Debout! Seuls les lâches restent assis dans l’épreuve!

Letasse-Cromagnon fouette Mycrofi avec ardeur.

MYCROFT MIXEUDEIM
Hou! Hou!

Mycroft Mixeudeim se relève.

LETASSE-CROMAGNON
Le courage éclôt. L’honneur se dresse.
MYCROFT MIXEUDEIM
C’est dur.

LETASSE-CROMAGNON
C’est pour ton bien. C’est pour ton bien.

Mycroft Mixeudeim évolue au centre de la scène, d’une façon cocasse. De


temps en temps, Letasse-Cromagnon lui donne un coup de fouet.

LETASSE-CROMAGNON
De la précision dans les mouvements. Itchk! Rougs! Louboutt! Rimn! Tlîll!
La vie spacieuse s’apprend dans la difficulté.

MYCROFT MIXEUDEIM
Hou! Hou!

LETASSE-CROMAGNON
Pierre qui roule n’amasse pas mousse. Honni soit qui mal y pense. Bonum
vivum laetificat cor hominis. La vertu est dans l’obéissance. Les chênes
frigides recherchent la chaleur des aubes. Le financier flotte sur la finance
des autres. Doriam digghidam dagghidoum.

MYCROFT MIXEUDEIM
Hou! Hou!

LETASSE-CROMAGNON
Le feu de l’enthousiasme est la circulation de la vie. De la cadence! De la
cadence! De la cadence! Tu conquiers le sublime.

MYCROFT MIXEUDEIM
Hou! Hou!
LETASSE-CROMAGNON
À présent, il faut faire autre chose.

Mycroft Mixeudeim se tient à la table pour ne pas tomber.

LETASSE-CROMAGNON
La clé a été laissée derrière la porte B, personne n’est capable d’aller la
chercher. Dydrame te demande de retrouver la clé. Vas-y.

MYCROFT MIXEUDEIM
C’est absurde.

LETASSE-CROMAGNON
Ne discute pas.

Letasse-Cromagnon lui donne un coup de fouet. Mycrofi Mixeudeim ouvre


la porte B d ‘un coup de tête et disparaît en patins dans la pièce voisine.
Sans précipitation Letasse-Cromagnon jette la clé par la porte ouverte.
La curiosité agit sur Marie-Jeanne Commode, Becket-Bobo, Laura Pa,
Lontil-Déparey, qui pénètrent dans la pièce et regardent le spectacle assez
discrètement; chacun des quatre tient à la main son broc d’eau-de-vie.

LETASSE-CROMAGNON
Mycroft!

MYCROFT MIXEUDEIM
(Invisible.) Oui?

LETASSE-CROMAGNON
Tu as trouvé la clé?
MYCROFT MIXEUDEIM
Oui.

LETASSE-CROMAGNON
Reviens.

Mycrofi Mixeudeim revient dans la pièce, toujours sur patins à roulettes.

LETASSE-CROMAGNON
Referme la porte.

Mycroft Mixeudeim referme la porte B avec la clé.

LETASSE-CROMAGNON
Donne-moi la clé. C’est la volonté de Dydrame. Je la lui remettrai.

Mycrofi Mixeudeim remet la clé à Letasse-Cromagnon.


Marie-Jeanne Commode, Laura Pa, Lontil-Déparey, Becket-Bobo boivent,
fréquemment.

LETASSE-CROMAGNON
La danse est une réalité si belle! Il faut danser, Mycroft. Montre-nous ton
charme. Va cueillir les distinctions des atmosphères.

MYCROFT MIXEUDEIM
Danser? En patins à roulettes?

LETASSE-CROMAGNON
Danse, pleutre, danse!
MYCROFT MIXEUDEIM
Vous dites?

LETASSE-CROMAGNON
Danse, homme qui se libère. Danse, homme qui enchaîne à lui l’amour
pantelant. Danse, danse. La virilité tenace le veut.

Mycroft Mixeudeim exécute en patins une danse bouffonne au milieu de la


pièce.

LETASSE-CROMAGNON
O mièvrerie qui se métamorphose en vigueur... O chants des bras et des
jambes baignés dans la musique du mécanique ronronnant... O noces de la
matière obtuse avec le pimpantjaillissant... O beauté, ô clarté, ô pure té.., O
Mycroft conquérant de la Femme...

MYCROFT MIXEUDEIM
Ouf! Ouf!

LETASSE-CROMAGNON
C’est assez. Assieds-toi et enlève tes patins.

MYCROFT MIXEUDEIM
Enfin!

Mycroft Mixeudeim s’assoit et enlève les patins à roulettes.


Letasse-Cromagnon range son fouet dans la petite valise.
Il en sort un rasoir à longue lame.
MYCROFT MIXEUDEIM
Je me suis bien acquitté de ma peine? Mon examinateur est satisfait? Je vais
revoir Dydrame?

LETASSE-CROMAGNON
Bien entendu. A la suite d’une petite formalité supplémentaire. Moins que
rien.

MYCROFT MIXEUDEIM
Qu’y a-t-il?

LETASSE-CROMAGNON
Je connais un sorcier qui est très riche, dispose de considérables biens
matériels, de considérables biens spirituels. Je peux agir en son nom, il me
l’a permis. Un homme, que j’ai la liberté de choisir, pourra faire pleuvoir ces
biens sur la femme qu’il aime; il suffira à cet homme d’une minute de
dévouement. Biens matériels, biens spirituels.

MYCROFT MIXEUDEIM
De quel dévouement parlez-vous?

LETASSE-CROMAGNON
Il me faut apporter au riche sorcier, dans un petit sac, un morceau de la peau
du ventre mâle. Ce morceau de peau doit être prélevé à froid.

MYCROFT MIXEUDEIM
À froid?

LETASSE-CROMAGNON
Aucune tricherie n’est possible. Le sorcier dispose de pouvoirs psychiques
illimités, il est impensable de lui mentir.
MYCROFT MIXEUDEIM
On fait intervenir maintenant des motifs superstitieux...

LETASSE-CROMAGNON
Si tu veux être cet homme, Mycroft, je peux faire déferler sur la femme que
tu aimes d’importantes richesses. La femme que tu aimes, je ne tiens pas à la
connaître. Tu peux la désigner secrètement.

MYCROFT MIXEUDEIM
Je suis fatigué.

LETASSE-CROMAGNON
Si tu es fatigué, tu sentiras moins la douleur. Accepte.

MYCROFT MIXEUDEIM
Qu’est-ce qui me prouve que ce n’est pas une plaisanterie?

LETASSE-CROMAGNON
Le sorcier m’a bien recommandé de ne pas fournir d’inutiles assurances.
L’homme doit livrer son agrément dans la foi. Le risque est bien petit à
courir, quand il s’agit de l’opulence d’une femme aimée.

MYCROFT MIXEUDEIM
Qui est ce sorcier?

LETASSE-CROMAGNON
Acceptes-tu, oui ou non?

MYCROFT MIXEUDEIM
Je suis exténué. Mes idées se sont embrouillées de nouveau. J’accepte.
LETASSE-CROMAGNON
Comme tu l’aimes, cette femme inconnue! C’est beau.

Letasse-Cromagnon met à découvert une partie du ventre de Mycroft


Mixeudeim en écartant sa chemise; au moyen du rasoir, il lui arrache un
morceau de sa peau.

LETASSE-CROMAGNON
Il est recommandé de laisser saigner un petit moment.

Mycrofi Mixeudeim remet sa chemise en place. Letasse Cromagnon tire de


la valise un petit sac, il y fait pénétrer soigneusement le morceau de peau
saignant; il range dans la valise les patins à roulettes, le rasoir et le petit
sac.

LETASSE-CROMAGNON
Tu es bien brave, Mycroft Mixeudeim.

Laura Pa, Marie-Jeanne Commode, Lontil-Déparey, Becket-Bobo sont très


ivres.

LETASSE-CROMAGNON
Je pense sincèrement que tu mérites une récompense.

Mycroft Mixeudeim est somnolent. Letasse-Cromagnon tire de sa poche un


paquet de feuilles où de l’écriture est visible.

LONTIL-DÉPAREY
Oh!
LETASSE-CROMAGNON
Oui, je me suis permis de farfouiller dans les chambres. La curiosité
professionnelle m’y autorisait. Dans l’une d’elles,j’ai trouvé ces
remarquables poèmes. Ils sont de toi, Mycroft, je ne me trompe pas?

MYCROFT MIXEUDEIM
Ils sont de moi, oui.

LETASSE-CROMAGNON
Je les ai lus attentivement. Quelle originalité! Quelle irrépressible invention!
C’est un crime de ne les avoir jamais fait éditer. Il faut les publier, je vais
m’y employer très bientôt.

Letasse-Cromagnon jette un coup d ‘oeil goguenard du côté de Lontil-


Déparey, puis il se tourne vers Mycroft Mixeudeim.

LETASSE-CROMAGNON
Tu consens à ce qu’on les révèle au public qui a besoin d’eux, Mycroft,
n’est-ce pas?

MYCROFT MIXEUDEIM
Certainement.

LETASSE-CROMAGNON
Le monde fera connaissance avec un de ses grands artistes créateurs. Et ta
femme sera fière de toi.

Lontil-Déparey ne peut contenir sa rage. Il sort de la pièce rapidement.


LETASSE-CROMAGNON
J’ai admiré la variété inouïe de ton style qui demeure pourtant personnel.
Chaque poème a son climat propre, son unité. Il n’y a pas de redites, et c’est
quand même toujours toi. Les quelques rares éléments empruntés à autrui, tu
les as parfaitement assimilés; ils sont à toi, tu les as soumis à ta langue et à ta
sensibilité. Cher Mycroft, tu as mis au monde l’une des oeuvres les plus
singulières et les plus bouillonnantes que la plastique verbale ait conçues. Ta
gauche spontanéité est continuellement émouvante.

Lontil-Déparey revient dans la pièce; il traîne le cadavre de Dydrame


Daduve.

LONTIL-DÉPAREY
Regarde, Mycroft Mixeudeim! Elle est morte. C’est lui qui l’a tuée, c’est
Letasse-Cromagnon.

MYCROFT MIXEUDEIM
(Se dressant.) Dydrame!

LONTIL-DÉPAREY
Elle est morte! Elle est morte! Nous n’osions pas te le dire. Il l’a tuée! Il l’a
tuée! Il a exploité tout ce qu’il pouvait y avoir de loyauté et de générosité en
toi!

LETASSE-CROMAGNON
C’est un menteur, un lamentable menteur. Il se moque de toi depuis des
années. C’est lui qui a poussé la blonde fille dans la gueule du lion.

Letasse-Cromagnon empoigne Lontil-Déparey au collet. Lontil-Déparey est


comme un pantin de guenille entre ses mains.
Avec une agilité et une vivacité qu’on ne lui aurait pas soupçonnées,
Mycroft Mixeudeim bondit sur Letasse-Cromagnon, le soulève dans les airs
et lui broie le dos en le heurtant violemment à son genou recourbé; Letasse-
Cromagnon s’écroule sur le plancher, mort.

LONTIL-DÉPAREY
Tu l’as tué, Mycroft. Il est mort. Nous retrouvons notre ami épormyable. Tu
nous as débarrassés de ce méchant, de ce comploteur putride. Tu as bien fait.
Merci.

LAURA PA
Attention!

Mycroft Mixeudeim fonce sur Lontil-Déparey: d’une main, il le soulève du


sol et le projette sur un divan. Lontil-Déparey ne lâche pas son broc.
Mycroft Mixeudeim charge furieusement Laura Pa: elle l’esquive de justesse,
et il se heurte fortement à l’écran.
Mycroft Mixeudeim, menaçant, se dirige vers Marie-Jeanne Commode; elle
prend dans sa main la fiole que lui avait donnée Letasse-Cromagnon, et, au
moment où Mycroft Mixeudeim enragé va l’atteindre, elle lui jette son
contenu liquide au visage.
Aveuglé, Mycroft Mixeudeim est arrêté dans sa marche. Dans un beau
mouvement d’ensemble, Becket-Bobo, Laura Pa, Marie-Jeanne Commode,
Lontil Déparey, sans lâcher les brocs, saisissent quatre sièges et les
rabattent simultanément sur le crâne de Mycroft Mixeudeim. Celui-ci tombe
à genoux.

M.J. COMMODE
La corde!

Vivement, Becket-Bobo va chercher la corde dans le tiroir de la table; et


Mycrofi Mixeudeim est rapidement et solidement attaché à un siège.
M.J. COMMODE
Le voici donc terrassé, l’horrible masochiste! Il a ce qu’il désirait depuis
qu’il est au monde!

LAURA PA
Sale passif! Ordure geignante!

Laura Pa et Marie-Jeanne Commode crachent sur Mycroft Mixeudeim.

LONTIL-DÉPAREY
Masochiste de pus! Masochiste de crottin!

BECKET-BOBO
Masochiste! Masochiste! Masochiste! Masochiste! Masochiste!

Becket-Bobo, Laura Pa, Marie-Jeanne Commode, Lontil-Déparey boivent


presque sans arrêt.

M.J. COMMODE
Savoure-le, ton ciel de souffrance!

LONTIL-DÉPAREY
Repais-toi de ton ignominie.

BECKET-BOBO
Purulence!

LAURA PA
Lourdeur exécrable!
M.J. COMMODE
Excrétion de gale fétide!

LAURA PA
Hébétude rongée par les coquerelles!

BECKET-BOBO
Abruti sans grandeur!

LAURA PA
Il faut en finir avec ce lard puant!

Laura Pa, titubante, fouille dans la petite valise de Letasse-Cromagnon.

LAURA PA
Masochiste, je vais te trouver ce qu’il te faut dans l’attirail du sadique.

Elle sort de la valise une vieille épée.

M.J. COMMODE
Sois heureux, jubile, éjacule dans tes culottes, nous brandissons le fer pointu
qui perforera ta viande tremblotante.
LAURA PA
Nous allons débarrasser la terre de ton odeur rance!

LONTIL-DÉPAREY
Nous allons te tuer, cuistre!
BECKET-BOBO
Tu ne dis rien?

Mycroft Mixeudeim se tait.

LONTIL-DÉPAREY
Finissons-en!

M.J. COMMODE
À l’égout, la vidange enfantine!

Tenant chacun leur broc d’une main et empoignant tous les quatre le
manche de l’épée avec leur autre main, Laura Pa, Marie-Jeanne Commode,
Becket-Bobo et Lontil-Déparey enfoncent l’épée dans le corps de Mycroft
Mixeudeim. Ils retirent l’épée du corps immobile.

LAURA PA
Libération! Nous en avons fini du poids lourd à traîner!

M.J. COMMODE
L’étron de la préhistoire est passé à la légende.

LAURA PA
Honte au masochiste!

BECKET-BOBO, M.J. COMMODE, LONTIL-DÉPAREY


(Ensemble.) Honte au masochiste!

Marie-Jeanne Commode et Laura Pa crachent sur Mycroft Mixeudeim.


LONTIL-DÉPAREY
(Improvisant un poème.) «Zoisillon. Cupuplasta afkotrèrk des almiviavs
cronch de klub abusthéna. L’homme longe le rivage de la bénédiction
bétrédithe. Uc-kiuf! Kiafidar! Apustraf des ongles magnétiques. Le rasoir
funéraire jongle avec les calendriers assoupis. Il y a la décence par-dessus le
marché. L’empereur ronfle assis sur sa tinette. Gonglon. Glaglitha. Ipiss-
timac. Louf.»

LAURA PA
Son style... Ah! ah!

MYCROFT MIXEUDEIM
(Les yeux hagards; comme si quelqu’un d’autre parlait en lui.) Il faut poser
des actes d’une si complète audace, que même ceux qui les réprimeront
devront admettre qu’un pouce de délivrance a été conquis pour tous.

M.J. COMMODE
Il n’est pas mort.

LAURA PA
Il faut le suicider.

Laura Pa, Marie-Jeanne Commode, Becket-Bobo et Lontil-Déparey


enfoncent une deuxième fois dans le corps de Mycroft Mixeudeim l’épée
dont ils tiennent ensemble le manche. Ils retirent l’épée du corps.

MYCROFT MIXEUDEIM
(Mourant.) L’ormelladbelsan croise victorieusement le fer avec des fleurs
aux pustules jaunes. Des sourires de bravade entrouvrent le guichet des
biftecks aux rainures mordorées. Il n’y a pas de fraternel, il n’y a pas d’ému
réchauffant. Le glauque et la pénombre annoncent le triomphe de ce qui est
tramé dans l’acier. Les coudes sont serrés, les coudes des mordicités.
L’horrible plane et déverse sa lumière, il n’y a pas d’entrailles
d’arborescences de verre, je n’en vois pas. Tout a été occis de ce qui
réverbérait du clair. L’espoir est tranché et ses tranches ont la minceur de
l’invisible. Ceci a la similitude de la mort dans le vil. Et pourtant... réscacor
dibitief théosmune. A travers des boréalités de névés-dentelures, un charme
plus jeune que moi semble rallier des poignées d’idéal. Un nombril de brume,
dans le très loin d’un prophétique fumet, fait penser à des coeurs hachés
regroupés. Il y a le surlendemain inespéré après le demain du triomphe du
glapir. Semblent foisonner, dans l’immémorial du futur, sur la pente de la
revanche, les uniformes des orange justiciers. Phinncouxlix, l’abreuvoir
miroitant d’une beauté impensée. Le possible est tué, mais une goutte de
sang, échappée sur la terre, a la discrète racine d’un germe phosphorescent.
La liberté naîtra, corps adulte accouché par l’infiniment petit piétiné. Le
grossier a des membres, le grotesque a des bras; réel sans lourdeur
appréciable, réel inaperçu que l’on néglige. Ce qui n’a pas été vu, ce qui ne
sera pas vu facilement grossira sous forme de soleil. Les armées du désir
purifiant, panorama intangible d’une précursion intuitive. Fédralbor
turiptulif, corne de muse agrippée au cosmos. Libualdivane, drétlôdô
cammuef; l’élixir des archanges toisonne au fond des crêtes. Liberté-rides
aqueuses...

Mycroft Mixeudeim meurt.

LAURA PA
Cette fois, il est mort.

BECKET-BOBO
Surplus exécré, dépêche-toi de pourrir et de disparaître!

Laura Pa prend la clé dans la poche de Letasse-Cromagnon. Elle se met à


ouvrir toutes les portes. A, B, C, D, et aussi la porte massive qui est dejà
ouverte.

M.J. COMMODE
Nous pouvons lui enlever sa corde, nous pouvons lui laisser cogner le nez
sur le sol. Il n’est plus dangereux.
Becket-Bobo détache Mycroft Mixeudeim et jette la corde au loin. Le corps
mort tombe sur le plancher Le cadavre de Dydrame Daduve est à gauche de
la scène; celui de Letasse-Cromagnon, à droite. Le corps de Mycroft
Mixeudeim est au centre.

LAURA PA
Délivrance! Délivrance! Délivrance! Délivrance! Délivrance!

Laura Pa jette la clé au plafond, et celle-ci ne retombe pas.

M.J. COMMODE
À bas la faiblesse. À bas la misère!

Tout en buvant, les quatre se mettent à piétiner frénétiquement le cadavre de


Mycroft Mixeudeim.

BECKET-BOBO
Bois à notre santé, fiente géante!

Becket-Bobo verse de l’eau-de-vie sur la bouche de Mycroft Mixeudeim.

LONTIL-DÉPAREY
Nous ne pouvons pas laisser ici ce monstre affaissé.

LAURA PA
Il ne faut plus qu’il empeste notre air, tu as raison.

M.J. COMMODE
Place à la joie! Place à la dévotion des intelligents!
BECKET-BOBO
Il faut jeter ce boueux cadavre à l’égout.

LONTIL-DÉPAREY
Où y a-t-il un égout?

M.J. COMMODE
Cherchons-en un!

Marie-Jeanne Commode, Lontil-Déparey et Becket Bobo se mettent à


traîner le cadavre le Mycroft Mixeudeim; ils le traîneront et le
transporteront dans la salle, en lui donnant parfois des coups de pieds ou de
poings... Laura Pa reste sur la scène.

LONTIL-DÉPAREY
Égout! Égout! Égout! À nous!

M.J. COMMODE
Égout! Égout!

BECKET-BOBO
Cimetière des matières grasses! où es-tu?

M.J. COMMODE
Il faut lui trouver une retraite bien accueillante et digne de lui, le reposoir de
l’abjection.

LAURA PA
Pionniers de la pulvérisation, cherchez comme des intrépides!
LONTIL-DÉPAREY
Ah! le gueux corrompu!

BECKET-BOBO
Il faut plus qu’un pertuis d’ursuline pour l’enfouir, celui-là.

M.J. COMMODE
Pour lui, pour ce faix démesuré, il faut chercher le sépulcre de moisissure
des mendiants.

LAURA PA
Le trouvez-vous, l’égout?

BECKET-BOBO
Il n’y a pas de trou-caillement assez pourri pour lui.

LAURA PA
Courage, colonisateurs de la virgination du vomir!

M.J. COMMODE
Il prend toute la place, il est une planète morte à traîner.

BECKET-BOBO
Encombrement odieux! où lâcher ton humanité dilapidée?

M.J. COMMODE
Lèpre massive en tas!
BECKET-BOBO
À mort, le mort pesant!

LONTIL-DÉPAREY
Il n’y a pas de fissure assez grande... pas de chevelures de terre assez
flétries...

LAURA PA
Trouvez-lui un trou, un coin anfractueux où cuver sa veulerie!

BECKET-BOBO
Moi, si je trouve un marais, je suis bien prêt à m’en remettre à la
délitescence.

LAURA PA
Le trouvez-vous, l’égout? Que voyez-vous?

LONTIL-DÉPAREY
Il y a de minuscules crevasses, il y a des toiles d’araignées, il y a
d’encombrants déchets aussi, il n’y a pas d’égout.

M.J. COMMODE
Dépotoirs, dépotages, dépôts... Trop petits, trop petits.

BECKET-BOBO
Il n’y a pas de réceptacle-dépuratoir, pas de mystère exaltant qui puisse
enrober et digérer la charogne.
LAURA PA
Persévérance! Adhésion! Il faut vaincre la crise! Tranchez le cordon
étouffant!

LONTIL-DÉPAREY
À la rigueur, le four crématoire. Rien.

M.J. COMMODE
Fournaise! Chaleur! Charnier-compréhension! Rien.

LAURA PA
Fouillez l’horizon! Criblez de regards les murs d’ombres et de couleurs qui
vous confrontent! Enfoncez dans l’être molli le non-être écoeurant!

BECKET-BOBO
Labourage de l’entour!

LONTIL-DÉPAREY
Hardi! Hue! Ouf! Unanimité!

M.J. COMMODE
Ensemble! Regards! Cherchez! Cherchons! Ensemble!

LONTIL-DÉPAREY
Égout! Égout! Égout!

M.J. COMMODE
Ouvre tes bras, égout! Ouvre tes cuisses, égout! Ouvre ta peau, égout! Ouvre
tes tripes!
BECKET-BOBO
Égout! Égout! Accepte le cadeau! Le gros cadeau tout gros!

LONTIL-DÉPAREY
Où es-tu?

M.J. COMMODE
Qui veut de notre inertie? Qui veut de notre prostration coupable?

LONTIL-DÉPAREY
Qui veut de Mycroft Mixeudeim?

BECKET-BOBO
Il n’y a pas d’égout!

M.J. COMMODE
Il n’y a pas d’égout!

LONTIL-DÉPAREY
Il n’y a pas d’égout.

M.J. COMMODE
Hélas.

BECKET-BOBO
Hélas.

LONTIL-DÉPAREY
Hélas.
Marie-Jeanne Commode, Lontil-Déparey et Becket-Bobo ont ramené le
cadavre de Mycrofi Mixeudteim ur la scène, au centre de la pièce.

LAURA PA
Il faudra donc le laisser pourrir au milieu de nous?

BECKET-BOBO
Si nous ne trouvons pas de solution, nous en ferons de l’engrais.

LONTIL-DÉPAREY
Au cas où nous nous remettrions à travailler.

BECKET-BOBO
N’est-ce pas que tu ferais une gentille cultivatrice, Laura?

LAURA PA
Gredin! Tu as hérité de la niaiserie de Mixeudeim!

LONTIL-DÉPAREY
Mycroft Mixeudeim! Le salaud!

M.J. COMMODE
L’ânon suralimenté.

BECKET-BOBO
Le chameau hydropique!

LONTIL-DÉPAREY
L’amateur béat des lampes aux cous cassés!
M.J. COMMODE
La vermine ventrue!

LAURA PA
Le premier communiant castré!

M. J. COMMODE
L’eunuque abominable!

BECKET-BOBO
Le rat faisandé!

LONTIL-DÉPAREY
La taupe ahurie!

M.J. COMMODE
La buse!

BECKET-BOBO
L’obnubilé pathétique!

LAURA PA
Le veau repoussant!

BECKET-BOBO
La démangeaison énorme!

M.J. COMMODE
L’horreur!
LAURA PA
L’innocent véreux!

Le broc à la main, les quatre se vautrent sur le


cadavre de Mycroft Mixeudeim.

LONTIL-DÉPAREY
(Riant éperdument.) Ha! Ha! Ha! Ha! Ha! Ha! Ha! Ce n’était pas un
masochiste! Ha! Ha! Ha! Ha! Ha! Ha! Ha! C’était un imbécile! Ha! Ha! Ha!
Ha! Ha! Ha! Ha!

Rideau