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Comment s’attaquer au chômage des jeunes en Afrique

18 juillet 2017, par Pambazuka , NIYIRAGIRA Yves

Le 14 septembre 2016 au soir, j’étais à l’aéroport International de Bole, en Éthiopie, de retour au


Kenya après avoir participé à une conférence sur les migrations co-organisée par le Centre pour la
participation des citoyens à l’Union africaine (CCP-AU pour ses sigles en anglais) et le bureau de la
coopération Friedrich-Ebert-Stiftung (FES) au sein de l’Union africaine (UA), à Addis Abeba, en
Éthiopie.

Cette conférence, qui a réuni des officiels de l’Union africaine (UA), de l’Union européenne (UE), des
représentants d’organisations internationales et de la société civile africaine et européenne, était
l’occasion de réfléchir, entre autres, aux avancées réalisées dans la mise en place des différents
engagements pris pendant le Sommet sur la migration de la Valette qui s’était tenu à la Valette
(Malte) en novembre 2015.
Pour rappel, l’UE avait demandé la tenue du Sommet de la Valette suite aux nombreux drames
survenus au cours de la traversée de la mer Méditerranée par des migrants et, notamment, la mort
de plus de 800 réfugiés dans le chavirage de leur bateau en une seule et même journée d’avril 2015.
Le Sommet de la Valette était sensé encourager une coopération politique entre l’Europe et l’Afrique
en s’attaquant aux causes de la migration à risque et en combattant le trafic et la traite d’humains.

A la conférence CCPAU-FES, les participants ont réfléchi à ce qui a été fait au cours de l’année qui
s’est écoulée depuis le Sommet. Plusieurs participants ont déploré le fait que beaucoup de
législateurs, spécialement en Europe, évitent de s’attaquer aux causes profondes de la migration,
parmi lesquelles le chômage des jeunes, l’instabilité politique et les régimes dictatoriaux (qui
pourraient recevoir le soutien de pays européens) dans nombre de pays en développement.
Nombreux sont les migrants à ne pas quitter leur pays uniquement dans le but de s’installer en
Europe ou en Amérique du Nord. Ils le font parce qu’ils sont obligés de partir ou parce qu’ils ne
voient aucun futur pour eux et leurs familles dans leurs pays d’origine. Cette absence de futur
prometteur est due à différentes causes et, notamment, celles mentionnées ci-dessus.

Ce que l’on oublie, la plupart du temps, c’est de reconnaître que certaines des causes profondes de la
migration vers l’Ouest pourraient être la conséquence de politiques socio-économiques structurelles
et de mesures politiques mises en avant et renforcées par certains de ces mêmes pays européens,
qui analysent la migration africaine uniquement sous l’aspect « problématique » menaçant le « bien-
être et la sécurité » de l’Europe. C’est évidemment une manière très superficielle de considérer le
complexe problème migratoire. Tout comme il serait naïf d’affirmer que les problèmes qui poussent
les Africains à quitter leurs pays pour l’Ouest sont uniquement dus à l’ingérence étrangère. Les
Africains et leurs dirigeants participent largement au départ de leurs compatriotes vers le chemin de
l’exil.

De retour à l’aéroport international de Bole, c’était comme si je participais à une session pratique de
la Conférence sur la migration à laquelle je venais de participer quelques heures plus tôt. J’ai fait
l’expérience, personnellement, de l’une des principales causes de la migration des Africains vers
d’autres continents – le chômage des jeunes.Je faisais la queue avec des centaines de jeunes femmes
éthiopiennes, âgées d’à peine 20 ans, qui semblaient toutes plus ou moins perdues et nécessitant de
l’aide. Presque toutes étaient munies de passeports vierges prêts à être utilisés pour la première fois.
J’ai regardé autour de moi et tenté de mieux comprendre où ces innocentes jeunes femmes
partaient. J’ai demandé à l’une d’entre elles « où allez-vous ? ». Elle m’a répondu « à Beyrouth ».
« Oh, au Liban ! » ai-je ajouté. Elle m’a demandé si j’allais également à Beyrouth. A quoi j’ai répondu
que j’allais à Nairobi, au Kenya. Quand j’ai voulu savoir si toutes les jeunes filles se rendaient à
Beyrouth, elle n’était pas sûre que ce soit le cas mais j’ai appris par la suite que tout le groupe s’y
rendait bien.

J’ai immédiatement repensé à la réunion à laquelle je venais de participer et plus particulièrement à


plusieurs propositions qui avaient été faites – et pas seulement au cours de cette conférence là mais
aussi au cours de nombreuses autres conférences – pour faire face à la crise des jeunes africains qui
risquent leurs vies pour rejoindre l’Europe ou d’autres continents, à la recherche de meilleures
opportunités. Fournir du travail à ces jeunes est une solution que proposent de nombreux
commentateurs et analystes pour lutter contre la migration illégale.

Cependant, quand on dit « créer des emplois pour les jeunes » ou « lutter contre le chômage des
jeunes en Afrique », il n’est pas évident que tous ceux qui avancent cette idée sachent réellement ce
que cela signifie ou comment cela peut être fait. J’imagine que ce n’est pas chose aisée de créer des
emplois pour tous les jeunes africains étant donné les modèles économiques actuels en Afrique.

Ce n’était pas la première fois que je voyais des centaines de jeunes femmes éthiopiennes dans la
zone d’embarquement de l’aéroport international de Bole, quelques minutes avant de s’envoler pour
la première fois vers des pays comme l’Arabie saoudite, Oman, les Émirats arabes unis ou le Liban à
la recherche d’un emploi. Toutes ces jeunes femmes éthiopiennes quittent leur pays avec l’immense
espoir d’obtenir de meilleures conditions de vie et un futur brillant pour elles et leurs familles. Pour
un pays comme l’Éthiopie, qui est le deuxième pays le plus peuplé d’Afrique, cela peut être une
entreprise difficile de fournir un emploi à sa population que certains estiment à plus de 100 millions
de personnes ; la majorité d’entre elles sont jeunes, comme cela est le cas partout ailleurs en
Afrique. Pour autant, je me demande si cela serait si difficile d’employer toute la population africaine
si l’ensemble des pays africains considérait le problème du chômage des jeunes comme la première
des priorités.

L’une des raisons pour lesquelles les pays africains ne sont pas en mesure de donner un emploi à
tous leurs jeunes est qu’ils utilisent des modèles économiques qu’ils ne comprennent et ne
contrôlent pas. L’Afrique a besoin d’avoir ses propres modèles économiques pour lutter contre ses
problèmes économiques et, notamment, la nécessité de créer des emplois pour sa population,
spécialement les jeunes. Certaines activités économiques africaines sont développées pour satisfaire
les besoins d’autres continents et elles ne participent pas au bien-être des populations.

Par ailleurs, les jeunes qui sont tentés de quitter l’Afrique pour d’autres continents ne quittent pas
leur continent uniquement en quête d’un emploi. En Asie, en Europe, en Amérique du Nord ou au
Moyen-Orient, ils espèrent aussi obtenir un accès plus facile aux besoins essentiels tels que
l’alimentation, l’éducation, et un logement décent. Les pays africains devraient concevoir leurs
modèles économiques de telle manière que les services économiques soient capables de répondre à
ces besoins essentiels afin que « personne ne soit laissé pour compte » dans la recherche de la
prospérité.

Il est bon d’insister, toutefois, sur le fait que l’Asie, l’Amérique du Nord, l’Europe et le Moyen-Orient
ne sont pas les premières destinations des Africains qui quittent leurs pays d’origine. La plupart, en
particulier les jeunes, quittent leurs pays vers d’autres pays africains comme l’Afrique du Sud, le
Kenya, le Sénégal et le Ghana qui sont perçus comme offrant plus d’opportunités en comparaison
avec leurs pays voisins. Ces jeunes femmes et jeunes hommes, qui passent d’un pays africain à
l’autre, le font pour fuir une persécution subie chez eux, pour échapper à des environnements
politiques qui n’offrent aucun espoir pour l’avenir ou simplement pour rechercher de meilleures
opportunités.

Une autre raison importante qui les force à quitter leurs pays est que, dans beaucoup de pays
africains, les dirigeants politiques sont plus préoccupés par « la mise en place d’environnements
propices aux investisseurs » que par des environnements répondant aux besoins essentiels de leurs
populations. Ainsi, les populations africaines lambda n’ont pas le sentiment de faire partie de cet
« environnement propice aux investisseurs » et n’ont pas d’autre choix que de partir. Pour que
l’Afrique soit compétitive sur le marché mondial, elle doit employer ses ressources dans des activités
économiques capables de fournir alimentation, abri, protection santé et éducation à tous les
Africains. Les autres modèles économiques servent les intérêts d’autres populations, pas ceux des
populations du continent.

Pour revenir à la situation de ces jeunes femmes éthiopiennes, pouvons-nous dire que l’Éthiopie est
réellement incapable de leur fournir du travail ? Ou bien le pays donne-t-il la priorité à d’autres
secteurs comme l’armée et les renseignements plutôt qu’au financement de secteurs comme
l’agriculture, la santé, l’éducation et le logement ? L’Éthiopie n’est pas la seule à devoir faire face à ce
défi. Beaucoup de pays africains investissent une grande partie de leurs ressources dans des secteurs
qui ne participent pas au bien-être de leurs citoyens. Si un gouvernement veut réprimer une partie
de sa population, il va investir dans l’armée, la police et les renseignements plutôt que de lui donner
accès aux services sociaux qu’elle réclame. Dans de nombreux cas, ces demandes concernent la
possibilité d’accéder aux besoins essentiels mentionnés plus haut.

De ce fait, on pourrait affirmer qu’en plus d’utiliser des modèles économiques inadéquats, de
nombreux dirigeants africains gaspillent aussi les ressources de leurs pays en réprimant leurs propres
citoyens par le renforcement de leur armée et de leur police. En subtilisant les ressources du
continent pour développer l’Europe, ils sont également de connivence avec les pays occidentaux.
C’est pourquoi des jeunes africains pensent que la solution est de suivre les ressources africaines là
où elles partent, à l’Ouest.

Même si cet article reconnaît qu’il n’y a pas une solution unique pour résoudre le problème du
chômage des jeunes en Afrique, il affirme que les dirigeants africains doivent prendre le problème
par un bout. Ils doivent abandonner les modèles économiques occidentaux qui ne servent pas leurs
populations. Ils doivent arrêter de gâcher leurs ressources dans de pseudos activités de
« renforcement de la défense » pour les dépenser dans des secteurs vitaux comme la santé,
l’éducation, l’agriculture et le logement. Les dirigeants du continent doivent également stopper leur
connivence avec les pays occidentaux qui favorise le pillage des richesses de l’Afrique. Enfin, les pays
occidentaux ne doivent plus soutenir les dictateurs africains qui sont au pouvoir uniquement dans le
but de servir leurs intérêts personnels et ceux de leurs partenaires financiers occidentaux.

En d’autres termes, les jeunes africains devraient être ceux qui créent leurs propres emplois en
disant « non » aux dirigeants de leurs pays qui sont incompétents et ne veulent pas investir les
ressources africaines dans les secteurs vitaux mentionnés ci-dessus. C’est également là que la
solidarité internationale joue un rôle. Les citoyens lambda en Europe, en Afrique, en Amérique du
Nord et dans le reste du monde devraient dire « non » à nos dirigeants et à leurs entreprises
partenaires afin que le 21ème siècle soit un siècle pour l’humanité et non pour les multinationales.
Un modèle économique qui fait de l’humanité sa priorité est le seul qui puisse survivre à l’épreuve du
temps. Ce modèle économique est ce dont l’Afrique a besoin pour être en mesure d’employer sa
jeunesse. C’est ce dont l’humanité a besoin.
Lien de cet article: https://www.ritimo.org/Comment-s-attaquer-au-chomage-des-jeunes-en-Afrique

Cet article d’Yves Niyiragira a été traduit de l’anglais au français par Manuela Nicolo
Geneix, traductrice bénévole pour Ritimo. Retrouvez le texte original, publié le 31 mai
2017 sur le site de Pambazuka : How to tackle youth unemployment in Africa.

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