Vous êtes sur la page 1sur 7

Leçon 60.

    L’identité personnelle


    Très tôt l’enfant se pose des questions d’identité et il s’en pose d’autant plus qu’il vit dans
un milieu où les repères sont brouillés. Considérer, comme on le fait parfois, que les
problèmes d'identité sont des problèmes d’adolescent, en croyant qu’ils ne se posent plus
pour l’adulte est assez naïf.
    Suffit-il que nous ayons une position sociale, un travail, une famille, une religion, un parti
politique pour que nous sachions qui nous sommes ? La question « qui suis-je ? » n’est pas
facile à éluder. Il y a ce que nous croyons mettre dans notre identité personnelle, et il y a ce
que nous sommes. Ce n’est pas parce que nous croyons être A ou B que nous sommes
effectivement A ou B. Il n’est pas sûr que nous ayons une conscience exacte de ce que nous
sommes. Qu’est-ce qui compose l’identité de la personne ?
*  *
*

A. Tempérament et caractère

    La plupart d’entre nous sommes friands de ces tests psychologiques qui ont pour mission
de permettre de cerner l’identité. Dans nos rapports à autrui, nous avons tendance à définir
une personne à partir de certains traits de personnalité saillants : ce sont les caractéristiques
du tempérament et les traits de caractère. Commençons par là.
    1) Le tempérament désigne l’ensemble des dispositions organiques innées de l’individu.
Le tempérament désigne la constitution physique. On lit la constitution physique de
quelqu’un à travers les signes typiques du corps : le volume, les proportions, les traits de
visages, les comportements élémentaires etc. Nous disons des traits de personnalité de A ou
de B qu’ils sont « bien dans sa nature ». Ou encore : « celui là, on ne le changera pas, il est
comme cela ». « C’est dans sa personnalité ».
    Prenons un exemple précis pour discuter ce point de vue qui part de l’individualité
physique et l’assimile à la personnalité : la théorie complexe des constitutions physiques
dans l’Ayur veda. Dans la plus ancienne des médecines de l’humanité, il est expliqué que le
médecin doit d’abord savoir à quel type particulier d’individu il a affaire. Une classification
est élaborée en 7 types principaux de constitutions physique. Au point de départ, est situé
l’action des principes métabolique fondamentaux dans le corps appelés les trois dosha. C’est
grosso-modo ce que la médecine d’Hippocrate appelait les humeurs. Kapha régit le
processus de croissance, de reproduction, les os, la charpente du corps. Pitta est le dosha
qui concerne les processus métabolique, la chaleur dans le corps, la digestion, le feu
digestif.Vata est concerné par ce qui relève du mouvement et de l’air. Il y a des individus qui
ont une forte structure physique, qui ont tendance à grossir facilement. Ils sont décrit
comme ayant un type kapha¸ parce que chez eux le dosha kapha est particulièrement actif.
Certains individus, sont bien proportionné, très actifs, plutôt impulsifs, ce sont ceux chez qui
pitta est très prédominant. Enfin, certains auront du mal à prendre du poids, seront élancés,
avec des articulations fines, ce sont ceux chez qui vata est le dosha prédominant. Dans la
diversité humaine, la plupart des gens possèdent deux doshas plus actifs, ce qui donne les
types vata-pita¸vata-kapha,kapha-pita. Enfin très rarement, il arrive que les dosha soient
équilibré chez quelques personnes, d’où le type vata-pita-kapha.
    Cette typologie des constitutions est développée de manière systématique et très précise.
Elle joue un rôle très important dans la manière dont le vedya, le médecin ayur-védique
traditionnel, effectue son diagnostic. Son intérêt principal est de montrer qu’il y a une
incidence de la constitution physique sur les habitudes de la vie, la manière de se comporter,
d’aborder une situation etc. Chacun suit d’abord la pente de sa nature. De plus la
constitution physique est innée. Elle est héréditaire. Elle ne peut pas fondamentalement être
changé, même si elle peut-être altérée. L’Ayur veda tend à montrer que chacun doit d’abord
apprendre à vivre en accord avec sa propre nature, la respecter et faire en sorte de la porter
vers l’équilibre. La routine qui sera donné à un type de constitution n’est pas celle qui sera
donné à un autre type. Une personne qui a une constitution de type kapha ne devrait pas du
tout avoir le même régime alimentaire qu'une personne de constitution vata ou pitta. La
connaissance de la constitution physique a aussi son intérêt dans les rapports à autrui. Il est
dans la nature des constitutions dominée par pitta de réagir promptement et d’avoir une
propension à l’irritabilité. Il est dans la nature des constitutions dominées par kapha d’être
tranquilles au point d’avoir au contraire besoin de stimulants. Les constitutions dominées par
vata sont instables, portées vers l’exaltation, comme sur l’anxiété. Une fois que l’on
commence à comprendre la théorie des doshas on s’aperçoit qu’elle ouvre des perspectives
insoupçonnées dans la compréhension de soi et de la compréhension d ‘autrui. La
constitution physique oriente en effet le profil psychologique de chacun. Selon l’Ayur-veda,
On ne peut pas considérer la structure de la personnalité sans prendre en compte la
constitution physique qui y entre comme une composante.
    2)Par traits de caractère maintenant, on entend la structure
des dispositions psychologiques individuelles. La caractérologie
en occident, c’est l’étude des types psychologiques
fondamentaux. On dit que B a un caractère passionné, que A est
plutôt un apathique, que C est dans son caractère plutôt un
nerveux., D est un sentimental. Il y a des tests qui cherchent à
repérer le profil psychologique de l’individu. Ce n’est pas la
même chose qu’avoir du caractère. Avoir du caractère est une
expression qui dénote une qualité morale qui exprime une force.
On dit que celui qui a du caractère a de la force et de la volonté,
que celui qui manque de caractère n’a pas de volonté,
d’énergie, de conviction stable. Par contre avoir tel ou tel
caractère, n’implique pas de jugement moral, mais la
reconnaissance de fait d’une style de comportement identifiable.
On dit que le caractère est l’ensemble des traits qui singularise
la personnalité et distingue une personne d’une autre. C’est dire
que chacun possède au fond un naturel qui lui est propre. On dit de A qu’il a un naturel franc
et direct, que B se calme facilement. On dit de D « qu’il a bon cœur ». Les essais de
caractérologie se fondent sur l’étude des facteurs constants et de leur variations chez
chacun.
    Le caractère ne change pas facilement. Il a une stabilité. Mais d’un autre côté, il n’est pas
facile de savoir si le caractère d’un homme appartient à sa nature ou à son histoire. Si bien
des traits de caractères sont stables, d’un autre côté, les méandres de l’histoire personnelle
peuvent modifier la personnalité. Le passé pèse de tout son poids sur le présent. Qu’est-ce
qui joue le rôle le plus important : est-ce notre naturel ou bien le reliquat de l’expérience
vécue ? Le naturel d’un homme ne peut-il pas être oblitéré par des expérience dramatiques ?
    Et surtout, qu’apprenons-nous de l’analyse du tempérament et du caractère sur notre
identité ? Suis-je un caractère ? Suis-je un tempérament ? Nous pouvons y repérer des
déterminations de notre individualité qui ont une utilité pratique. Mais cela suffit-il à donner
une réponse satisfaisante à la question qui suis-je ? Nous disons à juste titre « j’ai tel
tempérament » ou bien « j’ai tel caractère ». Si le tempérament sont de l’ordre de l’avoir,
c’est qu’il renvoient à quelqu’un. Si j’ai un caractère, c’est que je ne suis pas le caractère.
C’est dire que la question « qui suis-je ? » se repose encore.

B. La personnalité

    La recherche de l’identité trouve une réalisation plus exacte sur un plan purement
psychologique, celui de l’investigation de la personnalité. La personnalité n’est pas
seulement l’influence exercée par un individu qui fait dire « il a une forte personnalité ».
S’introduit ici un jugement de valeur. La personnalité c’est l’édification complexe, unique, du
sujet dans ses différentes composantes. La personnalité n’est pas non plus un idéal que
l’individu se donnerait de lui-même, cette image qui veut que l’on cherche à « cultiver sa
personnalité ». La personnalité est cette totalité singulière qui fait que je suis semblable à
nul autre et que nul autre n’est semblable à moi. La personnalité enfin n’est pas non plus la
personne morale supposé par l’éthique ou le droit. La personne que l’on admet est une unité
supposée de droit, tandis que l’enquête sur la personnalité est à la recherche d’une unité de
fait.
    La personnalité est une structure complexe. Pour simplifier, on peut dire qu’elle elle
comme un oignon qui comporterait plusieurs peaux successives. Et encore, cette métaphore
est loin d’être suffisante.
    a) La première pelure est celle du moi social. Le moi se forme dans le rapport à autrui. Pris
dans le monde des autres, il n’est d’abord pas lui-même, mais le reflet des autres. Il tend à
se doter d’une identité en structurant une image de lui-même sous la forme du personnage.
La quête de l’identité fait que dès l’enfance l’homme se projette sur un modèle social et se
donne dans l’imaginaire l’identité d'un personnage: être un ceci ou un cela, animateur de
télévision, un footballeur, un médecin de la croix rouge etc. Le moi idéal figure ce que nous
voudrions être et le personnage est ce vers quoi nous tentons une identification. Être
reconnu comme un musicien, un étudiant en médecine, un peintre nous dote d’un identité
devant les autres. Que répondons-nous en effet à la question qui êtes-vous ? Notre nom et
tout de suite un intitulé de personnage ayant une fonction sociale précise : David C, étudiant
en droit. Hélène P, caissière de supermarché.
    Mais le personnage est une forme d’identification de la conscience. Il n’est pas ce que je
suis, mais le rôle que j’assume un moment, où que je joue. Un rôle est une forme que la
conscience prend, ce n’est pas l’identité véritable du sujet. Le sujet conscient peut librement
passer d’un personnage à un autre et c’est ce que nous faisons tout au long de la journée. Le
même homme se comportera en mari avec sa femme en père devant ses enfants, en client
devant le guichet de banque, ne joueur de rugby sur le terrain, il sera l’amant devant sa
maîtresse, l’employé modèle devant son directeur, le chef autoritaire devant ses
subordonnés etc. Dans chaque situation de la vie, nous pouvons convoquer un personnage
et nous prendre pour le personnage. Chaque personnage a normalement pour fonction de
convoquer une réponse dans une situation donnée, mais en même temps, chaque rôle est
une identification différente, une posture qui effectue le passage du paraître à l’être. Chacun
a ainsi autant de moi différents qu’il y a de personnage à faire valoir. En latin personna était
un masque que portait les acteur de la tragédie et de la comédie antique. Le personnage
n’est pas la personne .Sous le regard de l’autre, nous ne sommes le plus souvent qu’un
personnage. Mais vis à vis de soi, chacun a un personnage, mais n’est pas le personnage. Le
personnage c’est seulement le moi en représentation, sur la scène sociale. Il a un rôle, mais
pas d’identité réelle. Quand le personnage est accentué, quand on se prend à se prendre
pour un personnage, en réalité on ne s’est pas encore trouvé. Se donner des airs et un
accoutrement, c’est poser dans un personnage, et celui qui pose n’a jamais la spontanéité
qui lui permettrai d’être lui-même. Il fait des effort pour paraître quelqu’un en se donnant un
personnage, ce qui ne fait en réalité qu’accentuer le divorce en l’être et le paraître. A chaque
fois que je prend une pose, celle de l'arriviste, du supérieur, du riche etc. je me mens à moi-
même, parce que je me prends pour un personnage.
    b) L’identité du moi se structure aussi dans le rapport au corps propre. A la question « qui
suis-je ? » nous sommes d’abord tenté de donner une réponse qui nous ramène vers le
corps. Nous disons « moi ?» en désignant notre corps. La première identification de la
conscience se rapporte en fait au corps. Ce n’est pas parce que nous sommes le corps loin
de là. Mais le corps est ce qui peut-être exhibé, ce qui est vu par les autres, ce qui peut
sereprésenter. Se montrer, se faire-voir, c’est aussi vouloir être reconnu. Implicitement, sans
même nous en rendre compte, nous avons tendance à remplacer la question : « qui suis-
je ? » par une autre : « de quoi j’ai l’air ? ». Nous sommes tout d’abord à ce point perdu dans
les autres que nous avons besoin du détour par le regard des autres sur notre corps pour
savoir ce que nous sommes ! Ce qui nous importe, ce n’est pas tellement la question de
savoir qui nous sommes essentiellement, mais ce par quoi nous trouvons une
reconnaissance d’autrui, ce qui nous donne une identité. Le rapport au corps est un nœud de
problèmes d’identité pour l’adolescent. Il est le lieu du rejet de soi qui résulte des
complexes, du sentiment d’infériorité, le motif de la recherche d’une compensation. Si on ne
s’identifiait pas tant au corps, on n’éprouverait nullement de complexes et il n’y aurait pas
autant de besoin de compensation. Mais comme l’identification a lieu, comme cette
identification porte surtout sur l’image du corps, parce qu’elle est pensée comme image de
soi il en résulte que l’acceptation du corps et son rejet ont un rôle important dans le
sentiment d’identité de chacun.
    Le corps a une importance fondamentale, parce qu’il est à la fois le sujet incarné de
l’action et en même temps, il est pour la conscience un objet. Nous sentons les parties de
notre corps comme nôtres, si bien que le moi peut tendre à la confusion avec le
corps.Narcisse se penche dans l’eau et admire son image
et se prend à croire que son image corporelle est son moi
le plus précieux .De même qu’il y a une relation entre la
conscience et le personnage, il y a aussi une relation qui
doit trouver son équilibre entre la conscience et le corps. Il
est important que nous cessions d’être dépendant d’une
image négative de nous-mêmes qui nous vient d’un rejet
du corps. C’est ce qui fait que l’adolescent se sent « mal
dans sa peau ». La personnalité ne peut-être intégrée que
si chacune de ses composantes est à sa juste place. Que
la conscience humaine soit incarnée, ne signifie pas pour
autant que l’identité de la conscience soit dans le corps .
    c) Enfin, la question qui suis-je ? renvoie à une réponse
apparemment toute simple qui est « moi », le moi
psychologique. Le moi est le sujet en tant qu’il est pouvoir
d’appropriation singulier, sujet qui rapporte out à lui-
même. C’est le moi qui revendique le personnage, c’est le
moi qui s’identifie au corps. C’est le moi qui est pétri de
complexe, qui se nie ou s’enfle démesurément .Le moi est
centré sur le sentiment du mien. Cette structure
psychologique individuelle est nommée aussi l’ego. Dans
la littérature, il y a un genre qui se consacre à l’investigation du moi, c’est l’autobiographie
et ses différentes formes : les Essais, tels les Essais de Montaigne, le Journal intime, comme
celui d’Amiel ou de Gide, les mémoires, comme ceux de Chateaubriand. L’investigation du
moi est nommée introspection.
    Que trouve-t-on quand on se penche sur soi pour se retrouver ? Écrire un journal intime,
c’est se décrire, c’est tenter de clarifier ce que l’on est de soi à soi, c’est mettre à jour ses
doutes, ses faiblesses, c’est tenter d’exprimer ce que le moi a de plus intime, c’est tenter de
pointer vers l’identité. L’introspection descend dans les replis de l’âme, elle met au jour les
tourments du moi. Mais elle est aussi une manière pour le moi de se payer une revanche
contre un monde hostile en se construisant une sorte de jardin secret de nos pensées.
L’introspection est un exercice difficile, car il peut osciller entre l’auto-flatterie, l’egomanie
de celui qui se met au centre de l’univers et s’exalte, se contemple avec complaisance
narcissique. D’un autre côté, l’introspection peut aussi virer à l’auto-condamnation, au
tribunal qui met chaque jour le moi au pilori, qui le soumet au jugement. La lucidité se situe
dans le point neutre entre l’identification et la condamnation, le point neutre de la
compréhension de ce qu’est le moi et son fonctionnement ordinaire.
    L’ego est en fait ego cogito, il est produit pas la pensée. Il est l’identité que la pensée se
donne en rassemblant en elle-même des traits de ce qu’elle dit être « moi ». Sur le fond, il
n’y a que la pensée et son cours. C’est la pensée qui s’imagine le défilé de ses propres
productions comme enroulé autour d’un noyau et ce noyau c’est « moi ». Qu’est-ce que le
moi, indépendamment de toute pensée ? Rien. Le moi est une identité d’objet posé par la
pensée en souci de s’auto-définir, de se poser par rapport à d’autres « moi ». On ne dit
« moi » que par rapport à d’autres « moi », on ne dit moi que dans le souci de se valoriser
par rapport à l’autre. Le moi n’existe pas tout seul. Comprendre qui je suis m’oblige à
comprendre ce qu’est l’ego et comment la pensée fonctionne par rapport à cette entité
qu’est l’ego. La question qui suis-je ? ramène vers une autre question qui n’est pas « qui
suis-je moi ? », mais « qu’est-ce que le moi ?».
    Si la pensée laissée à elle-même est seulement conscience, cette conscience jaillit d’un
sentiment central qui est le Je. Le tourbillon des pensées tourne autour d’un axe central qui
est le Je. Le je est la première Personne, le siège de l’identité spirituelle. Comprendre ce
qu’est le moi vous ramène vers le soi. C’est tout le travail des disciplines spirituelle de
ramener au centre et d’y demeurer.

C. La personnalisation

    L’identité personnelle n’est pas donnée comme un fait, comme une étiquette qu’il s’agirait
seulement de lire. Elle est prise dans une dynamique. Elle participe d’une prise de
conscience personnelle. C’est une chose assez étrange, mais on peut ne pas être pleinement
« soi », tant que la conscience est encore trop « autre ». Le soi indique le sujet de l’identité,
c’est-à-dire ce qui est le même, quelque soit le changement : en sanskrit âtman, en grec
auto, comme dans autoréférent. Être soi s’oppose à ne pas être soi, comme la possession de
soi (de sa conscience, de ses moyens, de son intégrité, de sa volonté etc.) s’oppose à la
dépossession de soi (idem de sa conscience, de ses moyens, de son intégrité, de sa volonté
etc.). La distinction peut s’entendre aussi comme être soi ou bien devenir autre, ou encore
rester soi-même et devenir différent, devenir autre au point que celui qui me connaissait
autrefois ne me reconnaît plus, ou que celui qui croyait en moi considère que j’ai tellement
changé dans mes conviction que je ne suis plus le même.
    Le moi s’identifie avec la désignation sociale du nom donné à un individu,. Quelle que
soient les situations, chacun nous appelle par un nom, qui une fois connu, est toujours le
même. Quand nous sommes appelé par notre nom et qu’il y a hésitation, nous disons : « qui
vous demandez ? moi ? » C’est là un point de vue qui nous sert de référence ordinaire : qui
je suis ? Je suis « moi » ! et c’est tout. Quant à développer ce que cela veut dire, le sens
commun y rajoute une énumération du genre Pierre Durand, pharmacien, français,
catholique, habitant à Ciboulette les bains, marié, père de 3 enfants etc. La liste pourrait être
longue. Le soi est identifié à une série d’appartenances que je peux exhiber comme je peux
étaler ma carte d’identité, mes cartes de club et mes cartes de crédit. Il est dans la nature
du moi de chercher, dans une foule d’activités égocentriques à accroître son empire, à
vouloir posséder et dominer. Le moi ne saurait être sans une certaine volonté de puissance.
Quand il ne parvient pas à ses fin, cette volonté de puissance devient volonté d’impuissance,
de dénégation de soi, de mépris de soi : ce qui veut dire en réalité une image négative (au
fond je me déteste... ) fabriquée par la pensée, comme la suffisance de l’ego correspond à
une image pompeuse (moi, beau fort, intelligent... et modeste ! ! !).
    Cette volonté de l'ego ne veut pas dire que le moi exprime l’intériorité la plus radicale. Le
moi, c’est l’idée que l’on se fait de soi quand on fait tourner toutes ses activités autour de sa
petite personne. Mais ce que je connais de moi, est-ce réellement ce que je suis? De toute
manière, le moi peut très bien ne pas connaître lui-même, tout en exerçant en permanence
sa tyrannie : il est egomaniaque. Pire, il n’est même pas évident que cette possession qui
fait que le moi veut s’enfler d’importance et se faire-voir de son importance, puisse
seulement maîtriser l’esprit dont est sorti le moi lui-même. Le moi se possède-t-il lui-même ?
N’est il pas dupe de son propre pouvoir ? Cette volonté qui croit tout dominer, est-elle
capable de se dominer elle-même ? On peut très bien croire être soi-même tout en étant
soumis à autre choses que soi. Par exemple, dans l’émotionnel, il y a une perte de contrôle
qui me met hors de moi. Un coup de folie et ensuite je dis « je n’étais plus moi-même, je ne
sais pas ce qui m’a pris ». La puissance de l’ego peut-être entamée, mais jusqu’où peut aller
la dépossession de soi. Peut-on être perturbé au point d’être possédé, au point d’avoir un
moment d’absence dans lequel on vit complètement sous l’empire d’une suggestion
inconsciente ? Jusqu’où peut-on tomber « hors de soi »  pour devenir « autre » ?
    La croissance de la conscience est la conquête de soi et la découverte du sens de la
Personne et non pas l’affirmation du moi sous telle ou telle forme. Tel est le processus de
personnalisation.
    On reste soi-même tant que l’on est en possession de sa conscience, tant que la
conscience est libre vis-à-vis des altérations extérieures, tant que n’est pas compromise
l’identité personnelle, tant que la personne conserve une intégrité qui lui permet de
répondre de ses pensées et de ses actes en toute conscience.
    Une altération du corps peut suffire pour que soit altérés les moyens d’application de la
volonté (cf une grave infirmité due à un accident) pour que nous vivions déjà dans le
sentiment de ne lus être nous-mêmes. Être comme un légume sur un lit, est vécu comme ne
plus être tout à fait soi. L’altération de l’esprit, un choc psychique, un traumatisme grave
peut priver une personne de sa mémoire, la jeter dans une errance dans laquelle elle semble
ne plus être elle-même. Il y a dans la névrose un malaise dans lequel la personne sent
confusément qu’elle ne s’appartient pas entièrement.La
folie est une aliénation et un aliéné, c’est quelqu’un qui
n’est plus soi, qui est devenu autre. 3) Une altération
morale peut faire de celui que l’on a vu longtemps
intègre, droit, fidèle, un escroc, un profiteur sans
scrupule, un salaud ou un criminel. Les proches diront :
« je l’ai connu différent autrefois ; Aujourd’hui, je ne le
reconnais plus, il n’est plus lui-même. Il a été corrompu
par le milieu. Il peut en effet être difficile de rester soi-
même dans un monde qui vous sollicite de toute part au
petit profit et au vice ! L’authenticité n’est pas une
facilité : elle demande de vivre au sommet de soi-même
et de vivre sans compromis.
    Cependant, le moi ne peut pas être une « chose » qui
reste stable. Le moi est changeant. Fort heureusement
on ne reste pas toujours le même : la petite fille à papa
ou le petit garçon de maman ! La Vie est une évolution
spirituelle constante qui impose une maturation. La
conscience de soi peut grandir et s’étendre, non
seulement cela, il est aussi nécessaire qu’elle grandisse
et s’étendre. Il faut laisser en arrière l’ancien « moi »,
l’adolescent attardé, la gamine capricieuse, l’étudiant
naïf, le travailleur modèle, etc. Le temps engendre un
constant changement. Pourtant, le sentiment de rester
au fond le même demeure. En un sens, il est possible de
se retrouver soi-même, quand on s’est moralement trop longtemps égaré. Sortir d’une
période noire de sa vie, c’est comme sortir d’une tunnel pour retrouver la lumière, avoir à
nouveau le sentiment d’être soi-même, mais est-ce là un nouveau « moi » ou une nouvelle
conscience ?
    Plus profondément, explique Michel Henry, le soi, garde sa constance comme épreuve
pathétique de soi il est cette l’impossibilité où il est de sortir de Soi. Même la volonté de se
fuir vous rejette encore sur vous même de manière très pathétique. On ne sort pas de soi, on
peut juste s’étourdir pour s’oublier. La Vie est coïncidence avec Soi. Quand cette coïncidence
est vécue sans fuite, sans dérobade, la Vie se révèle pour ce qu’elle a toujours été : Passion
de Soi, affirmation de la véritable Personne telle que nous devrions l’honorer et non la
bafouer en nous.
    Pour pointer le centre qui désigne la personne, Stephen Jourdain choisit de montrer
comment "je" s'engendre lui-même. "Il est sa propre cause. Sur ce point, je voudrais faire
une remarque d'une importance extrême... Cette chose est cause d'elle-même, sans jamais
devenir l'effet d'elle-même. (... s'engendre, sans jamais être engendrée... se crée, sans
jamais être créée.) s'il est important de dire que je est cause pure de soi, il est bien plus
important, bien plus urgent encore d'en parler comme du pur non-effet de soi". Et
qu'advient-il quand, perdant conscience de la pure efflorescence du je dans la conscience,
nous cessons de la vivre comme pure cause de soi? "Je" devient un simple effet, "je" devient
une chose, "je" devient un objet. Il a perdu sa royauté de sujet qui, consciemment à chaque
instant naît en lui-même. La conséquence ne se fait pas attendre :  "Si un homme se prend
pour son personnage social, c'est à cause de cette erreur originelle. Si un homme se prend
pour son métier, c'est encore à cause de cette erreur. Si un homme se prend pour son état
civil ou sa carte de visite, c'est encore à cause de cette erreur. S les circonstance de notre
vie actuelle nous collent à l'âme, c'est encore à cause de cette  erreur. Si nous collons à
l'affaire à laquelle nous vaquons, c'est encore à cause de cette erreur. Si nous collons à la
situation intérieure où nous sommes présentement engagés, et si nous collons à ce moi
auquel elle se rapporte, c'est encore à cause de cette erreur. Si nous collons à nos croyance,
à nos opinions et à celui qui en nous, croit et prend position, c'est encore à cause de cette
erreur". Se prendre soi-même pour un effet est ignorance fondamentale, l'identification
première, mère de toutes les autres identifications. Que voudrait dire pointer radicalement
ce qui fait de moi une personne? Se tenir dans l'Eveil. L'Eveil est l'accession à "je",
l'immersion en "je". En cette première personne qui veille est la Personne.    
*  *
*
    L’unité de la personne, considéré comme un objet composite est complexe et en devenir.
Elle st complexe parce que les identifications qui structure l’identité d’objet sont
nombreuses. Elle est en devenir, car la loi du temps nous empêche de vouloir rester le
même. Il faut distinguer la petite personne qui est le moi et ses prérogatives, le moi qui est
d’abord un idée que je me fais de moi et la Personne qui est le sujet spirituel où s’incarne la
Présence de l’âme.
    En un sens, je ne suis pas ce que je crois être et ce que je suis reste à découvrir par delà
toute le identification dans la nature même du sujet conscient. La personnalité est unique,
elle est notre nature dans son mouvement d’intégration sa personnalisation, ou de
désintégration, sa dépersonnalisation. L’unité de la personnalité lui vient d’un pouvoir
d’organisation de la conscience, comme son équilibre.
*  *
*
dialogue : questions et réponses

  © Philosophie et spiritualité, 2002, Serge Carfantan.


Accueil. Télécharger, Index analytique. Notion. Leçon suivante.
 

Le site Philosophie et spiritualité autorise les emprunts de courtes citations des textes
qu'il publie, mais vous devez mentionner vos sources en donnant le nom du site et le titre de
la leçon ou de l'article. Rappel : la version HTML est une ébauche. Demander la version
définitive par mail ou la version papier.