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Vie sociale : cahiers du

CEDIAS

Source gallica.bnf.fr / CEDIAS - Musée social


Centre d'études, de documentation, d'information et d'action
sociales (Paris). Auteur du texte. Vie sociale : cahiers du CEDIAS.
1996-07.

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I
V E
SOCIALE

A L'AUBE DES SAVOIRS


EN SERVICE SOCIAL
(1920-1940)

Informations
Notes bibliographiques

No 4/1996
MUSEE SOCIAL
Centre d'Études, de Documentation, d'Information
et d'Actions Sociales

.;
C. E D I A S
MUSÉE SOCIAL O.C.O.B.
Fondateur: Fondateur:
COMTE DE CHAMBRUN LÉON LEFÉBURE
1894 1890

5, RUE LAS-CASES, 75007 PARIS TÉL. 45.51.66.10 47.05.92.46


- -

COMITÉ DE RÉDACTION
Françoise BLUM
Jacques BONNEAU
Brigitte BOUQUET
Colette CHAMBELLAND
Pierre CHARBONNEAU
Simone CRAPUCHET
Françoise DONCK
Christine GARCETTE-RATER
Henri PEQUIGNOT
Antoine SAVOYE
Édouard SECRETAN
Directeur de Publication
Marc de MONTALEMBERT

«W
V
IE SOCIALE », la revue bimestrielle du
CEDIAS, traite des problèmes sociaux, aussi
bien sous l'angle de la réflexion et de la recherche
que sur le plan de l'aide à la décision et de l'action
sociale de terrain.
Les buts du CEDIAS sont :
Réfléchir aux problèmes sociaux d'actualité
-
- Documenter
Informer
- Être un lieu de rencontres.
-
SOMMAIRE

:
ÉTUDE

PRÉAMBULE.
À L'AUBE DES SAVOIRS
EN SERVICE SOCIAL (1920-1940)

INTRODUCTION.
P.
3
5

PREMIÈRE PARTIE:

« » vingt.
Les savoirs de référence du service social des cas individuels
ou le Social Case- Work des années
Savoirs du passé. savoirs dépassés
9
11
Personnalité et idéologie de Mary E. Richmond 12
1
-
1.1 Qui est Mary Richmond ?
1.2 Idéologie de Mary Richmond à travers son discours
12

sur le service social des cas individuels 14


2 - Les savoirs de la méthode diagnostique ou psycho-sociale 17
2.1 Élaboration de la méthode psycho-sociale. 18
2.2 Description de la méthode opérationnelle 20
2.3 Description de la méthode diagnostique. 24
2.4 Prise de distance avec l'action 28
3
-
Réflexion théorique sur la méthode psycho-sociale. 30
3.1 Le développement de la personnalité 31
3.2 L'interdépendance humaine et le processus d'adap-
tation 34
3.3 Le principe de participation 36
3.4 La dynamique des rapports sociaux 37
DEUXIÈME PARTIE :

VIE SOCIALE a pour but de faire connaître, sur les grands pro-
blèmes sociaux d'actualité, les points de vue les plus divers. Les
opinions exprimées dans les articles signés n'engagent que la res-
ponsabilité de leurs auteurs.

« Le
Pensez à votre abonnement 1996 a 6 numéros :
photocopillage, c'est l'usage abusif et collectif de la photocopie sans autori-
275 F
DANGER
sation des auteurs et des éditeurs.
Largement répandu dans les établissements d'enseignement, le photocopillage
menace l'avenir du livre, car il met en danger son équilibre économique. Il prive
les auteurs d'une juste rémunération.
En dehors de l'usage privé du copiste, toute reproduction totale ou partielle de
cet ouvrage est interdite. » LE
PHOTOCOPILLAGE
ISSN : 0042-5605 TUELEUVRE
Préambule

Fruit d'un travail de groupe, ce numéro spécial a été patiem-


ment construit pour faire connaître des savoirs oubliés et une
réflexion sur le processus de professionnalisation du métier d'assis-
tante) de service social.
L'idée a germé par la conjugaison de deux éléments. Tout
d'abord la réalisation du mémoire de maîtrise de sciences sociales
appliquées au travail social de Geneviève Perrot qui traite de l'ori-
gine des savoirs spécifiques du service social, et d'autre part de la
mise en place du Réseau Histoire du Travail Social qui a permis
la rencontre des membres de ce groupe.
Les quatre auteurs sont bien évidemment concernés par l'ensei-
gnement de la «théorie et pratique de l'intervention en service
»
social dans les écoles. Ils ont décidé de cesser de s'interroger sur

se mettre à l'ouvrage ; »
l'existence ou non de « savoirs spécifiques au service social et de
c'est-à-dire de lire les principaux livres sur
le sujet parus en librairie (des années vingt aux années quarante)
à partir d'une même grille de lecture, de rechercher dans les mémoi-
res encore disponibles du diplôme d'État de 1932, les savoirs qui
pouvaient s'en dégager et enfin de puiser dans les travaux de la
première Conférence internationale du service social de 1928, riches
en débats sur les méthodes. Les échanges ont mûri la réflexion du
groupe et ont abouti au souhait de transmettre cette partie du patri-
moine culturel de la profession peu explorée jusqu'à présent. Son
travail est donc publié dans le cadre des travaux du Réseau His-
toire du travail social, commission d'étude du CEDIAS-Musée social.
Chacun a pris sa plume :
a Georges Michel Salomon s'est assuré de l'équilibre de l'ensem-
ble des textes et a élaboré l'introduction et la conclusion.
e Geneviève Perrot reprenant son travail de mémoire a pré-
senté les travaux de Mary E. Richmond et de Paul Armand-Delille.
e Odile Fournier a analysé les débats de la Conférence inter-
nationale de 1928 et le livre de l'Abbé Jean Viollet.
e Marie-Agnès Hache a rédigé la synthèse des autres ouvrages
préalablement analysés par les différents membres du groupe.
Il ne s'agit pas là d'un travail de recherche à proprement par-
ler mais d'un document destiné à éclairer les conditions de la nais-
sance, en France, de la profession d'assistant(e) social(e) et de ses
fondements originels.
Introduction

Lors d'une séance plénière du Réseau d'histoire du travail social,


qui s'est tenue en avril 1993, en vue de se poser a posteriori la ques-
tion même de l'objet de ses réflexions et recherches, il a été claire-
ment affirmé que cet objet consistait à étudier « les champs cons-
»
titutifs des professions sociales et « d'analyser les étapes de leur
processus de professionnalisation ».
C'est dans cette perspective que nous avons recherché, au tra-
vers d'un certain nombre d'écrits caractéristiques de l'entre-deux-
guerres, quels types de savoirs allaient fonder le service social fran-
çais, en tant que profession spécifique. Comme l'écrivait, en effet,
Cristina de Robertis, il y a quelques années « Une profession se
définit — entre autres — par un corps de connaissances et des tech-
niques transmissibles, un savoir qui est suffisamment élaboré pour
pouvoir constituer une matière d'enseignement et d'apprentissage
pour les nouvelles générations (1). ».
Il s'agissait donc de comprendre comment on allait passer de
pratiques empiriques, faiblement conceptualisées, reposant essentiel-
»
lement sur « l'ardeur de dévouement au bien général à la cons-
truction d'une identité, fondée sur des savoirs pratiques reconnus.
En fait, la lecture des documents en question faisait apparaître, sans
aucune équivoque, que le fondement généralement évoqué de ce qui
de nature idéologique ;
allait devenir la profession d'assistant de service social était en France
l'abondance des termes de « vocation »,
« dévouement », «mission », voire «sacerdoce » est tout à fait
caractéristique à cet égard. Celles qu'un auteur étudié dénomme « les
»
auxiliaires sociales sont des femmes au grand coeur, exécutant des
tâches polymorphes au service et sous la direction des notables, en
particulier ceux du corps médical, et ceci dans un monde de l'action
sociale largement dominé par les œuvres de charité et les premiers
balbutiements d'un institutionnalisation qui ne s'effectuera vraiment
qu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Or, des écoles de service social avaient été ouvertes dès les pre-
mières décennies du siècle, de statut privé, souvent confessionnel.
Elles ne formaient pas forcément des « professionnelles », mais les
animatrices de ces centres de formation, réunies bientôt en un
Comité d'Entente, souhaitaient vivement la reconnaissance d'une pro-
fession dont elles évoquaient déjà les exigences techniques et métho-
dologiques. C'est donc avec beaucoup de déception qu'elles avaient
appris en 1924 que le Conseil Supérieur de l'Assistance Publique,
consulté sur l'opportunité de cette reconnaissance, affirmait sans hési-
tation qu'il ne pouvait être question de « réglementer une profes-
sion qui ne se définit pas, qui, en France tout au moins, existe à
peine et qui, par sa nature même, échappe à la réglementation »
et concluait sereinement que « le service social ne constitue pas, à
proprement parler, l'exercice d'une profession ».
Fort heureusement, Paris fut choisi, quatre ans après, comme
siège de la première Conférence internationale du service social, ce
qui conduisit au premier « Brevet de capacité » de 1932, ancêtre
de notre actuel diplôme d'État, et la construction progressive d'une
identité, autorisant un statut social reconnu, comme dans bien
d'autres pays, dont les délégués avaient pris la parole lors de la
Conférence de 1928.
Mais une telle identité allait-elle reposer sur le seul charisme
des praticiennes, agrémenté de quelques bribes des savoirs médicaux
de l'époque, la connaissance des œuvres et les premiers rudiments
?
du droit social La question se posait donc de savoir comment,
à l'aube de son histoire et dans les années qui vont suivre, le ser-
vice social s'est constitué en une discipline autonome, science appli-
quée au même titre que la pédagogie ou la médecine, qui ne se rédui-
sent pas à l'exécution de tâches, l'accomplissement de gestes, fon-
»
dés uniquement sur des « habiletés ou des « savoir-faire ».
On a là affaire à une discipline « praxéologique », qui, devant
faire l'objet d'enseignements transmissibles, est nécessairement systé-
matisée et conceptualisée, élaborée dans un champ social complexe,
pluri-dimensionnel et mouvant, dont la connaissance est le fait de
la recherche en sciences humaines et sociales, aussi bien biologiques
que psychologiques, sociologiques que juridiques, économiques
qu'anthropologiques.
Lorsqu'il s'agit de savoirs, il est bien nécessaire de s'interro-
ger sur la nature de ce qu'on peut qualifier de « référentiels épisté-
mologiques ». Or, à cet égard, on doit se souvenir que le dévelop-
pement des sciences humaines en France ne s'est accompli qu'assez
tardivement, puisqu'il a fallu attendre la fin de la Seconde Guerre
;
mondiale pour que l'Université renonce à considérer ces disciplines
comme des rameaux de la philosophie ce n'est qu'en 1947, sous
l'influence de Daniel Lagache, qu'on vit apparaître la Licence de
psychologie et il a fallu attendre 1958 pour que voit le jour la
Licence de sociologie.
La prégnance de la pensée philosophique apparaissait d'ailleurs
clairement dans les premiers écrits des chercheurs en sciences humai-
nes, qu'il s'agisse de l'influence du positivisme contenu dans les labo-
ratoires de psychologie expérimentale ou la nécessité pour l'école
de Durkheim de fonder une morale laïque au moment où se sépa-
raient l'Église et l'État.
Si, dans la période « proto-historique » qui nous intéresse, les
savoirs théoriques étaient à ce point embryonnaires, on comprend
qu'à fortiori la construction des savoirs pratiques se heurtaient à
bien des réticences, à bien des obstacles, malgré un discours con-
venu, empreint de « scientificité ».
Ce sont les écrits de la pionnière d'Outre-Atlantique, Mary Rich-
mond, qui mettent clairement en lumière les décalages voire les
»
déformations, entre le « discours tenu en France (et même dans
la plupart des pays d'Europe) et la solidité étonnante des « réfé-
»
rentiels élaborés, au début du siècle par la «social worker »
américaine.
Toutes les composantes du processus méthodologique,
aujourd'hui familières aux praticiens français du service social, sont
formulées dès ses premiers écrits, du diagnostic au traitement social.
La France ne devait connaître la traduction d'un de ses ouvrages
qu'en 1926 et il y sera fait largement référence — référence ou révé-
rence ? — dans tous les écrits de l'époque (y compris les mémoires
des premiers diplômés de 1934), sans que pour autant soient appli-
qués les « savoirs procéduraux » que l'auteur avaient analysés et
développés dès son premier ouvrage de 1917 !
On verra que, selon toutes apparences, les « grands sachems »
du moment
René Sand
-- en particulier le Pr. P.F. Armand-Delille et le Dr.
n'ont retenu de la pensée de Mary Richmond que
ce qu'ils jugeaient adapté au service social français, tel qu'ils le con-
cevaient. Il est vrai, d'ailleurs, que même à la Conférence de 1928,
la pensée de Mary Richmond n'était que rarement prise en compte.
En fait, ce qui nous est apparu clairement dans les écrits du
:
temps en ce qui concerne la rigueur des savoirs se rapporte aux tech-
niques d'investigation c'est l'enquête sociale qui va constituer la
référence pratique de base pour les assistantes sociales.
Il s'agit là d'une référence qui en France, était tout à fait domi-
nante grâce aux travaux de Frédéric Le Play et de son école. On
va retrouver la pensée Le playsienne à la fois dans les écrits du
Pr. Armand-Delille, plus orienté vers tout ce qui relève du domaine
sanitaire, et dans ceux de l'Abbé Viollet, dont la pensée est plus
nettement caritative, puisque pour lui le travailleur social est avant
tout l'enquêteur des œuvres de « relèvement des indigents».
Antoine Savoye, qui connaît bien l'œuvre de Le Play, souli-
gnait, lors du Colloque de la Villette en octobre 1989, que « L'adop-
tion de l'enquête budgétaire par les groupements catholiques d'action
sociale a des prolongements au sein des professionnels du travail
social. (.) L'enquête sur les budgets familiaux pénètre le travail
social dont elle devient, sous une forme généralement simplifiée,
un outil de la pratique quotidienne. Quoi de plus efficace, en effet,
pour évaluer le niveau de pauvreté d'une famille et l'aider à gérer
au mieux ses ressources, que la connaissance de son budget C'est
peut-être dans ce secteur d'activités, le travail social, que cette con-
?
naissance a pris son caractère technique le plus poussé (2). Mais,
rappelait déjà le même Antoine Savoye, « la pensée sociale de Le
»
Play est réactionnaire au sens propre du terme ». Pour lui, « la cons-
»
:
titution essentielle qui assure la prospérité des sociétés, comporte
;
nécessairement sept éléments « deux fondements invariables, le res-
pect du décalogue et le règne de l'autorité paternelle deux ciments
variables et toujoursassociés, la religion et la souveraineté (c'est-
à-dire rÉtat) ; trois matériaux, les "tenures" du sol, réunies ou sépa-
rées sous les trois régimes de la communauté, de la propriété indi-
viduelle et de patronage »
(3).
On retrouve bien là, sous l'apparence de la scientificité, le fon-
dement idéologique qui va perdurer assez longtemps au delà du
moment où la profession sera enfin reconnue par le décret du
12 janvier 1932, instituant un brevet de capacité.

Ce qui, tout au plus, peut faire illusion est le fait que, tout
au long des études, le programme officiel va stipuler que les élèves
sont initiées à ce que l'on qualifiera longtemps de « méthodes de
travail », et qui concerne le maniement de procédures rigoureuses,
telles que la constitution de dossiers et de fiches documentaires, l'uti-
lisation d'imprimés, le courrier, les rapports, ainsi que l'organisa-
tion des permanences, des visites à domicile et.
du secrétariat !
Ces savoirs pratiques ne sont, bien entendu, aucunement spé-
cifiques au service social — ce qui compte c'est, pour la plupart
des auteurs, «la technique du cœur humain », alors qu'Outre-
Atlantique la conceptualisation de cette discipline avait été, comme
la première partie de ce document l'analyse, remarquablement éla-
borée.

NOTES

(1) C. de ROBERTIS, Méthodologie de l'intervention en travail social, Paris, Édi-


tion du Centurion, 1981.
(2) Les chantiers de la Paix Sociale (1900-1940), ENS Éditions, Fontenay-St-Cloud,
1995.
(3) In Encyclopedia Universalis, Édition 1984, p. 1130
PREMIÈRE PARTIE

Les savoirs de référence


du service social des cas individuels
ou
Le « Social Case-Work »
des années vingt
Savoirs du passé. savoirs dépassés ?

peut surprendre!
Réveiller des savoirs qui ont près de quatre vingts ans d'existence,
Comment une profession née avec le siècle, encore
balbutiante dans sa manière d'intervenir dans le champ de l'entraide
?
sociale pourrait-elle disposer de savoirs Et s'il en était ainsi, quel
?
intérêt aurions-nous aujourd'hui de les extraire du passé Celui de
s'assurer qu'ils sont à tout jamais obsolètes, ou peut-être de décou-
vrir qu'ils ont une fonction culturelle importante, celle de consti-
tuer les savoirs de référence du service social.
Afin de fonder votre propre opinion, nous soumettons à votre
oeil critique la lecture rapide de deux livres qui sont apparus comme

ges est internationnalement connu :


essentiels à notre petit groupe d'études (1). L'auteur des deux ouvra-
Mary E. Richmond (1861-1928).
Son premier livre, paru en 1917, n'a été accessible en Europe
qu'aux travailleurs sociaux pratiquant la langue anglaise ou néer-
landaise, car Social diagnosis n'a jamais été traduit en français. Seul
le second ouvrage What is the social case-work, édité quelques

:
années plus tard aux USA (1922) l'a été. Il est connu en France
en 1926 sous le titre Les méthodes nouvelles d'assistance. Pour
accéder pleinement aux savoirs plus théoriques exposés dans le
second ouvrage, il était nécessaire de bien connaître les savoirs plus
pratiques décrits dans le premier. Mais rares étaient et sont encore
les professionnels français du travail social qui ont pu effectuer cette
démarche.
La présentation qui va en être faite est obligatoirement très résu-
mée, mais elle se propose de mettre en évidence les principaux
»
« savoirs qui se dégagent des deux ouvrages, et de rendre compte
de la rigueur méthodologique de l'auteur. Il est en effet utile de
souligner l'esprit scientifique de Mary E. Richmond (2) et sa volonté
d'objectivité dans tous les travaux qu'elle entreprend, qu'il s'agisse
»
des « savoirs du service social individuel ou des « réformes col-
lectives » à mettre en oeuvre. Si la méthode statistique sert de réfé-
rence à l'étude qui a précédé la rédaction de Social Diagnosis
(2 800 cas ont été analysés), la méthode clinique semble prévaloir
dans le second ouvrage puisque la démonstration de l'auteur prend
appui sur six monographies familiales. Cette forme d'esprit est certes
importante, mais elle ne prend à aucun moment le pas sur l'approche
philosophique. Pour Mary E. Richmond, toutes les branches du
Social Work — qu'elles traitent du service social des cas individuels,

sociales — constituent un ensemble ;


du service social collectif, des réformes sociales ou des recherches
car toutes servent la person-
nalité, mais de manière différente et avec des moyens différents.
Il se dégage de chez cet auteur une recherche constante de cohé-
rence entre l'action professionnelle elle-même, qui doit s'appuyer
par exemple sur la participation du client, et les valeurs qui fon-
dent cette action, celles de la démocratie.
Avant de découvrir les savoirs pratiques et théoriques propo-
sés par Mary E. Richmond, nous vous invitons à faire connaissance
avec sa personnalité à travers quelques éléments de son histoire per-
sonnelle et à connaître les valeurs philosophiques qu'elle affirme
tout au long de ses propos.

1 PERSONNALITÉ ET IDÉOLOGIE DE MARY E. RICHMOND


-

1.1 Qui est Mary E. Richmond


histoire personnelle (3)
? Quelques éléments sur son

Mary E. Richmond est née le 5 août 1861 pendant la guerre de


Sécession. Au décès de ses parents, qui moururent tous les deux
très jeunes de tuberculose, l'enfant est recueillie par sa grand-mère
et sa tante, originaires de Baltimore (Virginie). L'une et l'autre
appartiennent à un milieu social très ouvert mais peu aisé. Petite
fille, Mary E. Richmond entend des discussions très animées sur le
suffrage des femmes, les problèmes raciaux, l'antivivisection. et
sur toutes autres causes nouvelles qui agitent la société américaine
à cette époque. Son intérêt pour la valeur de chaque être humain,
son penchant pour les idées libérales et sa capacité à examiner avec
minutie toute idée émise, sont probablement en lien avec les influen-
ces qu'elle a reçues à cette époque.
Sa famille n'étant pas très favorable à la manière dont l'ensei-
gnement est dispensé, l'enfant n'entrera à l'école qu'à l'âge de
II ans. Néanmoins, Mary E. Richmond apprend à lire très jeune
et lit passionnément. Mais pour obtenir un nouveau livre, il lui faut
préalablement faire le résumé du précédent. De manière générale,
elle n'a pas bénéficié d'une instruction et d'une éducation très pla-
nifiées mais comme elle l'indiquera elle-même « son éducation était
continue. ». Ainsi, sa grand-mère ne lui disait pas ce qu'elle devait
faire (excepté de lire), l'encourageant à penser par elle-même et à
élaborer ses propres arguments. Elle ne cherchait pas à connaître
ses amis mais lui demandait comment elle les percevait et ce qu'elle
pensait d'eux.
Habituée à vivre dans un monde d'adultes, l'adolescente ren-
contre quelques difficultés à s'adapter à la vie de groupe après son
entrée tardive à l'école, ce qui ne l'empêchera pas d'avoir des posi-
»
tions de « leader dans les jeux et les activités. Au lycée, elle créa
un club de littérature classique avec l'appui d'un professeur qui était
très apprécié des élèves. Celles-ci y présentaient des articles d'étude
parfois difficiles mais qu'elles s'imposaient librement.
A l'âge de 17 ans, elle quitte l'école, munie de son diplôme,
et part rejoindre sa tante à New York, laquelle travaille dans une
maison d'édition. Elle y est engagée comme clerc mais fait un peu
de tout. Le soir, après des journées de 12 à 14 heures, il lui arrive
de se remettre au travail pour apprendre la sténographie. Toutes
deux vivent chichement dans une chambre meublée, lorsque sa tante
tombe malade. Son état ne lui permettra jamais de reprendre un
emploi et elle restera jusqu'à la fin de sa vie dépendante de sa nièce.
Mary E. Richmond, pendant sa jeunesse, a vécu dans l'idée
qu'elle mourrait de la même maladie que ses parents. Sous-alimentée
et craignant d'être atteinte, elle décide un jour de consulter un des
plus imminents spécialistes de New York tout en lui indiquant qu'elle
ne peut lui régler ses honoraires. Le médecin va lui enjoindre de
mieux s'alimenter, de se reposer et d'arrêter de travailler sur le
champ. C'est alors que Mary E. Richmond lui répond que si elle
;
s'arrête de travailler, elle ne pourra plus se nourrir du tout mais
elle suivra ses conseils en faisant davantage d'exercices et part s'ins-
taller à Brooklyn. Malheureusement, quelque temps plus tard, elle
contracte la malaria et est cette fois contrainte de quitter New York
pour retourner vivre à Baltimore. Après cette grave épreuve de santé,
Mary E. Richmond prend un emploi de comptable qu'elle occupera
avec différentes responsabilités jusqu'à l'âge de 28 ans.
Une autre influence semble avoir marqué Mary E. Richmond
c'est la fréquentation d'amis appartenant à l'Église Unitaire.
;
Jusqu'alors son éducation religieuse avait été comme toute son édu-
cation, faite un peu au gré des événements. Toutefois, elle se refu-
sait d'accepter quelque dogme que ce soit, et tout ce qui ne satis-
faisait pas son intelligence ou son sens de l'esthétique. Outre le fait
d'avoir pu créer de profonds liens d'amitiés, Mary E. Richmond
s'ouvre à cette période à d'autres arts, comme la musique, et élar-
git sa pensée à d'autres philosophies. Elle enseigne à « l'école du
dimanche », instruisant d'autres jeunes de son âge, montant des piè-
ces de théâtre.
C'est vers l'âge de 29 ans que débutera son activité à carac-
tère social, puisqu'elle sera nommée secrétaire générale de la Cha-
rity Organisation Society de Baltimore. Préoccupée par la forma-
tion des volontaires, Mary E. Richmond contribue activement au
processus de leur professionnalisation. C'est ainsi qu'apparaîtront
successivement les termes de « social worker », puis de « social case
worker ». Ses responsabilités la conduiront de Baltimore à Phila-
delphie puis à New York en 1909.
Mary E. Richmond a contribué à la création en 1899 de la pre-
mière École de service social à New York, conduit d'importantes
études sur la famille et a régulièrement écrit articles, conférences
et livres dont les plus connus :
— Friendly Visiting among the Poor (1899).
— The Good Neighbor in the Moderne City (1907).


Social Diagnosis (1917).
What is the Social Case Work ?
(1922).
Mary E. Richmond est décédée en Septembre 1928, l'année de
la première Conférence internationale du service social à laquelle
elle ne participera pas.

1.2 L'idéologie de Mary E. Richmond à travers son discours


sur le service social des cas individuels
Le terme-clé sur lequel se fonde toute l'idéologie de Mary
E. Richmond est le concept de « démocratie ». C'est pour elle une
valeur spirituelle et sociale indispensable, que doit posséder toute
assistante sociale qui pratique le service social des cas individuels.
Ainsi, explique-t-elle, « la démocratie, toutefois, n'estpas une forme

les travailleurs sociaux parlent le langage de la démocratie ;


d'organisation, c'est une habitude quotidienne. Il ne suffitpas que
avant
qu'ils puissent être aptes à une forme quelconque de service social,
ilfaut qu'ils portent dans leur cœur la conviction spirituelle de la
valeur infinie que représente notre caractère commun d'êtres
humains. La vie elle-même acquiert sa signification et sa portée,
non point par la possession de biens ésotériques, apanage de quel-
:
ques privilégiés, mais par les grandes expériences communes à toute
la race la naissance et la mort, l'affection satisfaite et l'affection
contrariée, les risques et les hasards que l'existence quotidienne
réserve à tous les être humains. A moins que cette condition com-
mune à toute l'humanité n'ait pour nous un attrait supérieur, et
aussi longtemps que nous n'éprouvons pas cet attrait, nous ne som-
mes pas préparés à faire du service social des cas individuels le pivot
»
de notre existence (4).
Pour mieux appréhender les valeurs affirmées par Mary E. Rich-
mond, il est intéressant de montrer quelle est la représentation qu'elle
se fait de la famille. C'est pour elle, «une institution sociale à
laquelle le travailleur social doit s'intéresser pour le bien de l'indi-
vidu et de la société ». Si, autrefois, son pouvoir a pu dominer celui
de l'État, si certains la considère comme une institution « vieillie
et usée », elle reste une réalité sans laquelle les enfants ne pour-
raient se développer car, dit-elle, « en général, ils n'arriventpoint
à prospérer lorsqu'ils ne possèdent pas un père et une mère qui les

sociale doit se référer


;;
aiment et qui s'aiment l'un l'autre ». Dans le cas contraire, « ils
souffrent cruellement» c'est donc à ce critère que l'assistante
peu importe «si l'institution du mariage
retarde sur la vie moderne ». Toutefois, le mariage doit être consi-
déré comme un « idéal sain ». La famille est le lieu privilégié où
chaque membre apprend à se modifier et à s'adapter, mais cela reste
possible s'il n'y règne pas des attitudes autocratiques ou surprotec-
trices qui nuisent au développement des capacités des enfants.
« Se modifier », « s'adapter » sont, pour Mary E. Richmond,
des valeurs à privilégier dans les relations humaines, donc dans la
famille et dans la société. C'est principalement le rôle éducatif de
la famille qui est pris en considération par Mary E. Richmond. Les
enfants sont au centre de ses préoccupations pour qu'ils deviennent
eux-mêmes de « bons chefs defamille ». Dans cette optique, il existe
»
des «familles réelles et des «familles factices », ces dernières étant
celles où les liens sont absents et malgré les efforts du travailleur
social, ne peuvent être ni créés ni restaurés. Dans ce cas, cette famille
«
est considérée comme foyer de contagion et de désagrégation
sociale », et pour l'auteur, « on doit faire disparaître ce foyer.
quand cela est possible légalement ». Mary E. Richmond trouve
injuste le fait que les droits des parents soient toujours plus forts
que ceux des enfants quand ces derniers souffrent. Ainsi, pour elle,
la famille peut être condamnable mais, tout aussitôt, elle reconnaît
qu'on n'a pas trouvé de lieu plus satisfaisant pour apporter « pro-
»
tection » et « bienveillance aux enfants même si, dans certains
quartiers surpeuplés, l'attention portée aux enfants est «peu
experte ». De même, si certaines familles étrangères ont tendance
»
à être « autocratiques par tradition, l'assistante sociale essaiera
« de jeter un pont qui conduira parents et enfants vers des métho-
des démocratiques, sans nuire à leur solidarité familiale ». Il y aura
donc lieu pour l'assistante sociale, dans son action auprès des famil-
les, de rechercher les « sources latentes deforces et les sources pro-
bables de faiblesses », d'évaluer « si chaque membre peut dévelop-
per ses facultés d'initiative ou s'il est sous la domination du plus
fort ». De même, elle se demandera « si le foyer est le produit de
mauvaises conditions sociales auxquelles on devra remédier par des
actions collectives ou s'il est notoirement anti-social et source de
contagion ».
Dans l'ensemble, le regard de Mary E. Richmond sur la famille
est assez « compréhensif» dans la mesure où le foyer peut déve-
lopper des aptitudes « démocratiques », mais sa position est sans
nuance lorsqu'il s'agit des malades mentaux. Ainsi, affirme-t-elle,
« nous devons nous souvenir que la démocratie est impossible si
le mari ou la femme est manifestement anormal. Le mariage des
inaptes continuera à perpétuer dans la famille, soit l'anarchie soit
l'autocratiejusqu'à ce qu'on ait découvert le moyen d'empêcher de
pareilles unions ». Cette conception, que nous avons déjà évoquée
précédemment, paraît être la seule qui contredise l'ensemble de ses
propos plutôt humanistes sur l'être humain et sur la société. On
peut supposer toutefois que cette conception est partagée par dif-
férents membres de la société américaine de l'époque puisque l'auteur
cite, à ce propos le Dr A. Meyer et se réfère à une enquête réalisée
par la Russel Sage Foundation.
Mary E. Richmond affirme d'ailleurs, que l'ensemble des obser-
vations et idées sur la famille ont été dégagées à partir d'études
; ;
et de recherches comme celles sur l'organisation interne de la

; l'aban-
;
famille les lois relatives au mariage et leur application
don conjugal et le refus d'entretien de la famille la tenue du
ménage les enfants illégitimes. Souvent le service social des cas
individuels, par «sa position exceptionnelle pour l'observation »,
dégage des causes générales qui peuvent entraîner des modifications
fondamentales et favoriser « la prévention de certaines adaptations
défectueuses ». On peut cependant supposer que les connaissances
apportées par ces enquêtes à plus large échelle s'inscrivent dans un
courant idéologique dominant qui se veut plus conservateur que
démocratique et qu'elles doivent respecter un certain nombre de
valeurs liées à ce courant.
Les valeurs retenues par Mary E. Richmond et que le service
social des cas individuels peut favoriser, sont pour l'essentiel « de
créer pour les familles désavantagées et pour les enfants dépendants,
une méthode de traitement tenant mieux compte que jadis des pos-
».
sibilités personnelles et sociales C'est de cette façon participer
à la «justice» qui est celle de la « démocratie de l'avenir ». Le
»
« respect de la personnalité est aussi une valeur démocratique
»
comme celle « d'améliorer les relations sociales pour « faire pro-
gresser l'espèce humaine ». L'autocratie est donc à combattre dans
la société comme dans la famille. C'est pourquoi dans une société
libre, le droit de s'associer volontairement apparaît comme une pro-
tection contre tout risque d'autocratie. Il semble d'ailleurs impor-
tant à l'auteur que le service social ne dépende pas d'un service
unique et n'ait pas à être dirigé par des personnes ayant l'esprit
autocratique. Le service social des cas individuels permet une « con-
naissance approfondie des relations de l'homme avec la société »,
c'est pourquoi Mary E. Richmond considère que « les meilleurs pra-
»
ticiens de cet art peuvent, par les découvertes présentes et à venir,
servir l'humanité pour «stimuler le progrès social ». Elle insiste
d'ailleurs sur l'étroite coopération qui doit exister entre les diffé-
rentes branches du service social qui, ensemble, peuvent améliorer
les conditions de vie, les logements, la santé, les conditions de tra-
vail, l'utilisation des loisirs, etc.

;
Mais le plus important pour Mary E. Richmond, est le déve-
loppement de chaque individu ainsi le travailleur social par son
action doit pouvoir l'aider à libérer son « énergie », ses « initiati-
ves », à acquérir « des besoins plus élevés et meilleurs », des « rela-
»
tions sociales plus saines et, conclut l'auteur, si le travailleur social
y parvient par son « vif intérêt pour les hommes., c'est que sa
propre personnalité s'en sera accrue d'autant. Le service aura donc
»
été réciproque (13). Il apparaît donc, à travers le discours de Mary
E. Richmond, que tout le sens de l'action de l'assistante sociale est
de contribuer au développement d'une société démocratique où cha-
que individu doit avoir un rôle social utile qu'il soit le client ou
le professionnel, où chacun, en se modifiant et en s'adaptant, amé-
liorera la qualité des relations sociales et en bénéficiera pour son
propre développement. Pour l'auteur, l'être humain est essentielle-
ment un être social, et le travailleur social qui agit avec un vérita-
ble sens démocratique est en quelque sorte un révolutionnaire.

2 - LES SAVOIRS DE LA MÉTHODE DIAGNOSTIQUE OU


PSYCHO-SOCIALE

Qu'est-ce que le service social des cas individuels, comment le


définir, quelle pratique doit-il développer pour atteindre une cer-
?
taine efficacité Telles sont les questions auxquelles Mary E. Rich-
mond va s'efforcer de répondre dans les deux ouvrages étudiés.
L'ensemble des connaissances énoncées par l'auteur américain cons-

:
titue un courant professionnel plus connu sous la dénomination sui-
vante « la méthode diagnostique ou psycho-sociale ». Après avoir
montré comment elle a progressivement élaboré cette méthode, elle
nous en donne une définition qu'elle estime provisoire jusqu'à ce
:
que d'autres découvertes viennent la supplanter. Les savoirs pra-
tiques sont décrits à travers deux méthodes la méthode opération-
nelle et la méthode diagnostique, toutes deux interférant constam-
ment entre elles. Enfin, la recherche d'une certaine efficacité entraîne
le « social case-worker » à prendre conscience de situations qui le

:
déconcertent, c'est pourquoi Mary E. Richmond propose quelques
moyens pour faire face à ce type de difficultés consulter des ques-
tionnaires et faire appel à la supervision.
2.1 Élaboration de la méthode psycho-sociale
Approche générale de la méthode
Cette méthode intervient lorsque des problèmes de relations
sociales entrent en jeu de manière permanente pour une personne
et mettent en cause le développement de sa personnalité. Ce qui
caractérise prioritairement la méthode du service social des cas indi-
viduels c'est « d'atteindre l'individu par l'intermédiaire de son entou-
rage, toutes les fois que l'adaptation doit être entreprise individu
par individu et non en masse ». Cette méthode peut s'appliquer à
tous les êtres humains. Elle n'est pas réservée à des catégories de
personnes ou à des domaines particuliers comme la santé, la res-
tauration de l'indépendance économique, etc. Elle ne consiste pas
non plus à distribuer les aides d'institutions diverses lesquelles ne
:
sont en fait que l'outillage du service social. La définition est la
suivante « Le service social des cas individuels est l'ensemble des
méthodes qui développent la personnalité en rajustant consciemment
et individuellement entre eux, l'homme et son milieu social. »
La pratique du service social est donc un ensemble de métho-
des. Pour les découvrir et comprendre comment elles s'articulent
entre elles, Mary E. Richmond nous propose la démarche suivante :
— Décrire la pratique professionnelle par l'exposé de six situa-
tions familiales.

— Démontrer que cette pratique s'appuie au plan méthodolo-


gique sur la combinaison de quatre opérations et sur la méthode
de diagnostic social.

— Argumenter ces
différentes opérations par l'apport de savoirs
théoriques empruntés aux sciences humaines et justifier ainsi sa défi-
nition du service social des cas individuels.
Il ne nous est pas possible, ici, d'exposer les six monographies
familiales, mais nous détaillerons néanmoins la démarche de cons-
truction des savoirs que Mary E. Richmond a mis en œuvre pour
élaborer la méthode opérationnelle qui est au cœur de la pratique
du clinicien social.
Construction des savoirs pratiques

:
Les conditions permettant de faire apparaître cette méthode

;
d'intervention sociale ont nécessité divers choix« Premièrement
être pratiquées par des personnes compétentes deuxièmement, porter

;
sur des cas difficiles nécessitant une intervention prolongée et inten-
sive troisièmement, être accomplies dans une indépendance rela-
tive et sans restriction arbitraire. »
Mary E. Richmond a sélectionné six situations. Ce nombre est
faible mais il a été l'objet de contraintes assez rigoureuses en ce
qui concerne les praticiennes. Cherchant à éviter certains paramè-
tres liés au lieu et à l'institution, les six professionnelles sont choi-
sies dans des villes très éloignées les unes des autres et appartien-
nent à des institutions très diverses. Ce sont par ailleurs des pro-
fessionnelles, non seulement expérimentées, mais qui aussi obser-
vent une méthode de travail rigoureuse en notant au jour le jour
leurs dossiers avec « une solide documentation chronologique qui
rend compte de leurs observations, imitant en cela la pratique de
certains médecins », précise Mary E. Richmond.
Les situations sociales retenues ont été l'objet d'une action inten-
sive et prolongée allant de deux ans minimum à six ans, et mise
en œuvre par des assistantes sociales exerçant leur profession avec
une certaine indépendance. C'est-à-dire qu'elles n'ont pas été obli-
gées d'orienter leur travail selon des « règles arbitraires, des volon-
tés d'outre-tombe, la fantaisie des donateurs vivants. ». Mary
E. Richmond a également exclu les assistantes sociales travaillant
en étroite collaboration avec d'autres professionnels — médecin,
juge, etc. — afin que la méthode de cet autre professionnel ne vienne
pas trop interférer sur leur propre méthode, ce qui aurait pour effet
de ne pas faire apparaître suffisamment la spécificité de l'interven-
tion de l'assistante sociale « case-worker ».
La durée suffisamment longue de l'intervention vise à mettre
en évidence l'efficacité de cette méthode qui ne pourrait apparaître
sans cette notion de permanence. En effet, une action temporaire
peut présenter des résultats immédiats, mais cela ne permet pas
d'engager un travail suffisamment élaboré et d'agir auprès des per-
sonnes rencontrant de réels problèmes d'adaptation sociale, alors
qu'un « traitement prolongé des mêmes personnes ou des mêmes
familles mesure avec plus de certitude, les succès et les échecs ».

limiter le nombre de ses exemples :


Différentes raisons ont donc contraint Mary E. Richmond à
beaucoup de services sociaux
sont assez récents et n'ont pas assez de recul pour proposer des
situations sociales ayant bénéficié d'une longue durée de traitement.
L'habitude d'établir « des dossiers sociaux individuels détaillés n'est
pas encore générale ». Ainsi l'auteur s'est principalement orientée
vers des services familiaux établis depuis longtemps.

:
Le choix de situations typiques s'est ensuite fait de manière arbi-
traire sur la base suivante
«— Une jeune fille de caractère difficile, mal adaptée à son
milieu, mais non anormale.
— Un petit garçon sans véritable foyer.
— Un ménage vivant en mauvaise intelligence.
— Une famille dont les enfants, privés de leur père, sont
négligés.
— Une veuve inhabile à tenir son ménage et à élever ses
enfants.
— Une femme âgée en proie à des difficultés que ses proches
ne comprennent pas. »
Elle a tout d'abord étudié chaque dossier en détail puis dis-
cuté de manière approfondie avec l'assistante qui l'avait établi. C'est
seulement ensuite que Mary E. Richmond a écrit sa version « en
supprimant un grand nombre de détails et mettant en valeur les plans
et le système suivi par l'assistante sociale ». Puis, de nouveau, elle
a rencontré l'assistante sociale pour lui soumettre la nouvelle rédac-
tion en lui demandant de revoir et de corriger son travail avant
d'arriver à la rédaction finale de chaque monographie.

:
Cette partie du travail étant réalisée, elle a procédé à une
analyse de contenu « J'ai dressé un tableau énumérant les inter-
ventions de chaque assistante sociale, en relatant sa ligne de con-
duite dans le traitement. J'ai obtenu de la sorte, six longues lis-
tes, contenant de nombreuses répétitions. » Après avoir éliminé les
répétitions, elle a classé les termes restants. C'est alors que Mary

ques générales:
E. Richmond a constaté qu'ils pouvaient se ranger sous deux rubri-
« les compréhensions» ».
et les « actions Repre-
:
nant ces deux grandes rubriques, elle a réalisé que celles-ci se sub-
divisaient elles-mêmes en sous-catégories « compréhension de l'indi-
vidualité et compréhension du milieu. Action directe sur la menta-
lité et action indirecte sur la mentalité ». De cette manière, l'auteur
:
a construit ses quatre opérations en les précisant de la manière
suivante

« — Compréhension de l'individualité et des caractéristiques


personnelles.
— Compréhension des ressources, des dangers et des influen-
ces du milieu social.
— Action directe de la mentalité de l'assistante sociale sur celle
'de son client.
— Action indirecte exercée par le milieu social. »

2.2 Description de la méthode opérationnelle


La méthode opérationnelle est la combinaison de quatre opé-
rations qui, toutes, seront utilisées au cours de l'intervention pro-
fessionnelle. Les deux premières concernent la compréhension de
l'individualité et du milieu social et doivent être considérées simul-
tanément. Il s'agit dans cette première série d'opérations de « décou-
vrir ce qu'est la personnalité au moment présent, ainsi que la façon
dont elle est devenue ce qu'elle est », et cela ne peut apparaître que
par la combinaison de ces deux types de compréhension. Toutefois,
chaque opération apporte des éléments particuliers.

Compréhension
La compréhension de l'individualité et de ses caractéristiques
personnelles met l'accent sur le « caractère unique d'un être vivant »,

:
sur son aspect immuable, ce qui relève de ses qualités innées mais
également ce qui relève de ses capacités acquises « les dons natu-
rels de son client, ses capacités, ses défauts, ses idiosyncrasies, les
façons d'être par lesquelles il diffère de ses semblables, toutes ces
circonstances influencent à leur tour sur le milieu social, par lequel
ce client sera lui-même ultérieurement influencé ». Mais on ne peut,
dans la pratique, faire une démarcation précise entre ce dont une
personne a hérité et les caractéristiques, dues à l'influence du milieu,
précise Mary Richmond.
La compréhension des ressources, des dangers et des influen-
ces sociales, permet à l'assistante sociale d'apprécier les possibilités
et les dangers des différents milieux dans lesquels vit un client, de
découvrir les dispositions de divers membres de la famille les uns
à l'égard des autres, de connaître les ressources de l'environnement
social.
Cette approche compréhensive de la situation est révélée par
les méthodes du « diagnostic social ». Mary E. Richmond ne les

:
décrit pas dans cet ouvrage mais renvoie les lecteurs à sa précé-
dente publication Social Diagnosis, et précise « l'habileté en matière
de diagnostic social est longue à acquérir. Une fois acquise, elle
fait gagner du temps ». Il convient de n'avancer aucun diagnostic
social trop prématurément. L'assistante sociale peut, de plus, solli-
citer l'avis d'autres professionnels tels que médecin, instituteur,
psychiatre, etc. Ce sera essentiellement par une bonne connaissance
sociale de la situation, et de l'analyse qui en sera faite, que des
décisions pourront être prises à bon escient. Mais le diagnostic social
ne s'arrête pas aux opérations liées à la compréhension, il se ter-
mine « rarement avant la fin du traitement ». D'ailleurs, la com-
préhension et l'action sont elles aussi intimement liées. Le traite-
ment social apparaît à travers les rubriques « action directe » et
« action indirecte ».

Action
L'action directe de la mentalité de l'assistante sociale sur celle
de son client commence généralement par de petites actions sou-
vent modestes mais qui permettent « d'affermir les relations per-
sonnelles de l'assistante et de son client ». Puis souvent, au cours
d'événements partagés en commun, pendant l'intervention, Mary
E. Richmond constate que « quelque chose se communique d'une
mentalité à l'autre qui devient la base de relations durables et d'une
influence permanente ». Certaines manières d'être se dégagent parmi
les assistantes sociales qui engagent efficacement cette forme de trai-
tement. Au-delà de « l'ardeur d'être utile », ces assistantes mani-
festent « une franchise mutuelle des rapports, une absence de for-
malisme, une habitude de tenir parole loyalement, une patience née
de la sympathie, de la compréhension expérimentée, de la clair-
voyance ». Ces aptitudes fortifient les relations entre le client et
l'assistante sociale et permettent, en concordance avec l'action sur
le milieu, d'améliorer les possibilités d'adaptation du client. L'action
directe « d'une mentalité sur l'autre », contribue, explique Mary
méthodes de rééducation, la «politique d'encouragement »
E. Richmond, à la rééducation des habitudes. Parmi les différentes
importante, la persévérance est parfois le seul moyen qui aboutit
est
à des résultats chez les personnes possédant « un cerveau lent et »
pour lesquelles il faut répéter les mêmes choses indéfiniment. De
même, à certains moments, dans une situation donnée, « l'établis-
»
sement d'une réelle discipline s'avère nécessaire, mais de tous les
systèmes, « le plus efficace pour développer la mentalité et les rela-
tions sociales d'un client est, sans contredit, celui qui lui fait pren-
dre une part active aux plans conçus pour son bien ». Pourtant,
ajoute Mary E. Richmond, « l'occasion de se servir de cette res-
source est souvent manquée par l'assistante sociale qui, dans son
ardeur, est tentée d'assumer elle-même tout le travail et toutes les
responsabilités ».
L'action indirecte exercée par le milieu social est une opéra-
tion largement développée par l'auteur. Elle est, en effet, centrale
par rapport à la notion d'adaptation qui est au cœur de la con-
ception de Mary E. Richmond et qui apparaît bien lorsqu'elle dit :
« La méthode spéciale à l'assistante sociale, consiste à atteindre
l'individu par l'intermédiaire de son entourage ». L'action de l'assis-
tante sociale vise, tout d'abord, à enclencher une action concertée,
en mobilisant l'entourage du client pour que celui-ci l'influence dans
le même sens qu'elle. Elle pense que la praticienne ne doit pas rem-
placer l'entourage et se substituer à lui pour ne lui proposer qu'une
seule forme de relations sociales. Ainsi, d'autres professionnels peu-
vent intervenir favorablement en élargissant le champ de ses rela-
: »
tions sociales, en apportant des « conseils sur divers plans de leur
santé, instruction, etc., et favoriser ainsi l'adaptation sociale
vie
du client. Cette « coopération » est souvent nécessaire entre plu-
sieurs professionnels ou plusieurs œuvres. De même, l'assistante
sociale essaiera « d'utiliser avec intelligence, les ressources sociales
organisées du quartier et de la collectivité ». Ce rôle ne doit
pas être confondu avec celui «d'une téléphoniste sociale dont
la seule occupation serait, si nous continuons à parler au figuré,
de rester assise devant son multiple, retirant une fiche pour en insérer
uneautre».
La mobilisation de l'entourage peut se comprendre d'une autre
manière. Ainsi, explique Mary E. Richmond, il arrive fréquemment
aux USA que l'on attende des personnes immigrées qu'elles s'adap-
tent à leur nouveau pays en faisant les efforts nécessaires «pour
apprendre notre langue, étudier nos institutions, accepter nos mœurs
sans que nous modifions en rien notre programme ou nos desseins».
Cette attitude ne doit pas correspondre à celle de l'assistante sociale
qui, au contraire, reconnaît la « nécessité d'ajustements mutuels »
et sait que l'adaptation ne pourra être possible sans une « compré-
»
hension symbolique du pays d'où provient le client. Mary E. Rich-
mond insiste sur l'importance qu'il y a, pour l'être humain, de se
« sentir appartenir à un groupe, de posséder un passé, un présent
et un avenir ayant quelque lien entre eux ». Dans ce même état
d'esprit, il est important de s'appuyer dans l'action, sur les liens
qui existent au sein même de la famille et ceux qui peuvent être
développés avec tel ou tel membre de la famille élargie. Mais la
mobilisation de l'entourage n'est pas toujours la meilleure façon
d'orienter l'action sociale. Celui-ci peut ne pas être favorable au
développement de la personnalité du client et dans ce cas, un « chan-
»
gement de milieu temporaire ou permanent peut s'avérer néces-
saire. La séparation agit favorablement dans la mesure où elle néces-
site, de la part de l'individu, de « contacter de nouvelles habitu-
des », mais ces nouvelles habitudes ne seront solides que s'il n'y
a pas de rupture avec le milieu d'origine. La séparation ne doit donc
pouvoir être envisagée que dans la mesure où un retour y est pos-
sible. Et si elle doit être longue, il est généralement souhaitable
qu'elle soit suivie d'une réadaptation continue. Mais, précise Mary
E. Richmond, si le milieu d'origine est « activement anti-social »,
la séparation peut être définitive.
L'action indirecte de l'assistante sociale peut également deve-
nir fructueuse en cherchant à faire coopérer les patrons, pour faci-
liter l'adaptation d'une personne « au travail qui semble lui conve-
nir », pour assurer le meilleur apprentissage d'un jeune, etc. Enfin
cette action d'adaptation peut être effectuée par l'amélioration des
conditions de logement, car l'habitation joue un rôle important. Mais
la professionnelle peut se trouver confrontée à la crise du logement,
c'est pourquoi ce moyen ne peut pas toujours être utilisé. Elle expli-
que d'ailleurs que c'est la raison pour laquelle ce moyen n'a pas
été développé dans les six situations sociales qui illustrent son pro-
pos car à l'époque où leur traitement social a été réalisé, une crise
du logement sévissait aux USA. En revanche, souligne-t-elle, les
revenus des familles bénéficiaient d'une période de prospérité indus-
trielle inaccoutumée. Les conditions de vie générale jouent un rôle
important dans la pratique de l'assistante sociale, car, affirme Mary
E. Richmond, « quiconque connaît le service social des cas indivi-
duels, sait aussi que son action la meilleure et la plus constructive
est rendue possible par cette amélioration de la situation générale ».
Ainsi, précise-t-elle, « en période de chômage, faute de temps, cer-
tains problèmes d'adaptation que rencontrent des familles ne sont
pas engagés ou sont abandonnés, l'assistante sociale passant le plus
clair de son temps à faire bénéficier de secours les sans-travail, alors
qu'un véritable emploi rapportant un vrai salaire leur serait essen-
tiel. Et, lorsqu'elle se livre à cette occupation, elle délaisse tout ce
travail d'adaptation dont certaines familles auraient besoin ».
Lorsque Mary E. Richmond analyse ces quatre opérations (com-
:
préhension de l'individualité et du milieu, action directe et indirecte),
elle précise, en évoquant la dernière « Bien que n'étantpas le seul
recours de l'assistante sociale, celle-ci lui est cependant propre dans
une plus large mesure que les autres méthodes précédemment décri-
»
tes (c'est-à-dire les trois autres opérations). Enfin, affirme-t-elle,
il convient de souligner l'importance pour la professionnelle, de com-
biner ces quatre opérations au cours de son intervention. Intuitive-
ment, une personne non formée peut utiliser telle ou telle d'entre
elles, mais ce n'est que par une formation spécialisée qu'une prati-
cienne sera capable de faire « la combinaison des diverses actions
énumérées ».
2.3 Description de la méthode diagnostique
Mary E. Richmond explique qu'elle s'est inspirée, pour cons-
:
truire les processus du diagnostic social, des méthodes en vigueur
dans diverses disciplines droit, médecine, histoire, logique et psycho-
logie. Elle précise de plus, que le terme de diagnostic n'est pas stric-
tement réservé à l'usage de la médecine puisqu'il est également uti-
lisé en zoologie et en botanique par exemple.

Qu'est-ce que le diagnostic social?


« C'est, pour Mary E. Richmond, la tentative d'arriver à la
définition la plus exacte possible, d'une situation sociale et de la
personnalité d'un client donné. L'investigation ou le recueil des don-
nées débute le processus, l'examen critique et la comparaison des
données suivent et en dernier vient la définition des difficultés socia-
les (7) ».
Pour définir l'ensemble du processus, Mary E. Richmond a
choisi le terme de « diagnosis » plutôt qui celui d'investigation (ou
enquête) fréquemment utilisé, car cette phase néglige l'examen cri-
tique et l'interprétation. Dans la pratique professionnelle, le dia-
gnostic social doit être établi rapidement et, de ce fait, il doit être
régulièrement révisé et contrôlé tout au long de l'action qui, elle,
ne doit jamais être perdue de vue. Les opérations qui mènent au
diagnostic social et ensuite à l'élaboration d'un plan de traitement,
se font à travers les premières relations que le travailleur social va
tout d'abord établir avec le client, puis avec la famille de celui-ci
et également à travers les éclairages apportés par l'environnement
de ce groupe familial. Tout ceci va conduire à l'interprétation de
l'ensemble des données rassemblées. La définition la plus exacte pos-
sible des difficultés sociales du client sera formulée par le diagnos-
tic social. Chaque étape va être étudiée avec soin :
1. Collecter du matériel (client, famille,
environnement) —> L'investigation
2. Comparer les données entre elles —> L'examen critique
3. Les interpréter, c'est-à-dire établir le
diagnostic —> L'interprétation

L'investigation
La notion de «fait significatif»
La connaissance des faits va susciter une réflexion qui, par un
système de raisonnement va entraîner une déduction. Au cours de
l'investigation, le travailleur social procédera par étapes successives
avant de se fier à telle ou telle interprétation. Il va émettre des hypo-
thèses et les vérifier, comme cela se pratique en logique.
Plusieurs risques peuvent se présenter :
— généraliser de manière erronée,
— ne pas prendre en compte des cas particuliers qui peuvent
ne pas correspondre à une règle générale,
— faire des analogies erronées,
— faire une mauvaise relation entre le fait et la cause.
Retenir un fait significatif, s'assurer de sa validité représentent un
travail complexe, car un fait, qu'il soit un constat, une affirma-
tion directe ou indirecte, n'est pas une vérité. Ce serait une faute
pour le professionnel de le considérer comme tel. C'est pourquoi
le travailleur social devra recueillir avec circonspection tous les faits,
qu'ils soient ou non en faveur du client. Il aura, de plus, besoin
de toutes ces données pour engager un plan d'action constructif dans
l'intérêt du client.
Mary E. Richmond précise qu'elle s'est beaucoup inspirée, pour
:
cette séquence, des méthodes juridiques. Ainsi, la notion de « fait»
;
peut se présenter sous différentes formes les faits réels ou cons-
tats que l'on fait soi-même les faits apportés sous la forme de
les êtres humains;
témoignages, c'est-à-dire les affirmations directement exprimées par
les faits provenant de l'environnement apportés
de manière indirecte, par des intermédiaires. Elle explique, à tra-
vers divers exemples, que les affirmations apportées doivent être fon-
dées sur des observations et être relativisées en fonction de la sub-
jectivité des personnes qui les émettent. La validité d'une affirma-
tion exprimée par une personne dépend de ses capacités d'attention,
de sa mémoire, de sa subjectivité, de la manière dont ont été posées
les questions. La personne peut, en effet, interpréter des événements
du fait de ses origines (race, nationalité), de son milieu de vie, de
ses préjugés.
La notion de fait n'est pas limitée à ce qui est tangible. Cela
englobe les événements et ce que les personnes pensent. La question
est de s'assurer de la certitude d'un fait et de ne pas faire de confu-
sion entre le fait lui-même et les déductions qu'il peut susciter. La
validité d'un fait peut être apportée par une convergence de données.

Le recueil de données

les circonstances qui ont suscité cette rencontre :


Le premier entretien avec le client va prendre en considération
la nature de la
tâche du travailleur social (est-il envoyé par l'école, l'hôpital, un
service de protection de l'enfance. ?), l'origine de la demande (est-
?
ce le client qui vient de sa propre initiative Lui a-t-on recommandé
de venir, est-ce une personne qui s'intéresse à lui, ou encore une
demande formulée par courrier ou téléphone ?), la position du pro-
fessionnel selon qu'il rencontre le client au bureau ou au domicile
de celui-ci, enfin les informations que le travailleur social possède
sur lui avant de le rencontrer. Tous ces éléments vont intervenir
dans la relation avec le client, créer des tensions et peuvent entraî-
ner des barrages dans l'établissement de celle-ci.
Le chapitre sur le premier entretien est longuement développé
par Mary E. Richmond (30 pages). Il met en évidence l'importance
d'une écoute patiente et impartiale de la part du travailleur social
qui devra être vigilant dans sa manière de s'exprimer et de formu-
ler ses questions. Au cours de l'entretien, la praticienne aura le souci
d'une compréhension mutuelle, de sécuriser le client, son objectif
étant la meilleure coopération de celui-ci, de lui permettre de retrou-
ver confiance en lui et d'agir par lui-même. Les espoirs, les pro-
jets, les attitudes du client sont plus importants que toute autre
source d'information. Il est nécessaire, à la fin du premier entre-
tien, d'échanger avec lui, sur son désir d'être aidé, et de préparer
les futurs échanges.
Un autre très long chapitre est consacré à la connaissance de
la famille, considérée comme un groupe dont les liens entre les
membres peuvent indiquer divers degrés de stabilité ou d'instabi-
lité. Les principaux membres de la famille se situant avec des rôles
différents (mari et père — épouse et mère), Mary E. Richmond
insiste sur le fait que l'homme doit être consulté et que le travail-
leur social ne doit pas entreprendre son plan d'action en se limi-
tant uniquement au point de vue de la femme, plus fréquemment
rencontrée par le « clinicien social ».
Plusieurs chapitres abordent les diverses sources d'informations
:
qui pourront éclairer le professionnel et compléter sa connaissance
du client les parents, les services de santé, l'école pour l'essentiel,
mais également d'autres comme celles apportées par l'employeur ou
par des documents administratifs ou encore par des services sociaux
qui ont connu la famille. Pour chacune de ces sources d'informa-
tions, l'auteur explique la méthode qu'il convient de mettre en œuvre
pour les utiliser à bon escient.
L'examen critique et la comparaison des données
La comparaison des données implique, dit Mary E. Richmond,
de revoir chaque indication que nous avons retenue, avec les autres,
et parfois même avec celles que nous avons écartées délibérément.
:
Plusieurs dangers peuvent se présenter au travailleur social survo-
ler ce travail, surtout s'il a été difficile à réaliser, dissimuler les con-
tradictions qui pourraient apparaître entre, les faits observés, ou
encore rester impressionné par le premier ou le dernier entretien et
les hypothèses. Il est donc important de revoir les différentes déduc-
tions qui ont été sous-tendues au cours de la phase d'enquête. Le
contrôle de toute cette étape de travail est nécessaire et le profes-
sionnel peut utilement bénéficier de l'aide d'un « superviseur ». En
l'absence d'un superviseur compétent, le professionnel peut effec-
tuer lui-même ce contrôle en s'appuyant sur le schéma conçu à cet
effet, qui est proposé dans la troisième partie de l'ouvrage.

L'interprétation ou le diagnostic proprement dit


Si l'interprétation est faite trop rapidement, trop d'éléments ris-
quent de rester flous ou imprécis. Si elle s'étale sur un temps trop
long, la mise en œuvre du traitement peut en pâtir. C'est une sorte
de dilemme dans lequel le travailleur social se trouve impliqué, expli-
que Mary E. Richmond. De ce fait, la formulation du diagnostic
doit être reprise jusqu'à ce que l'on arrive à une définition exacte
de la situation et des personnes éprouvant des insatisfactions sur
le plan social. Le travail sur le diagnostic ne peut se contenter d'une
réflexion limitée. Ainsi, une approche trop superficielle de la situa-
tion peut entraîner une interprétation erronée. Une simple classifi-
cation faisant entrer les gens dans des catégories n'a pas vraiment
de signification diagnostique si les personnes ne sont pas situées dans
leur contexte particulier. Un diagnostic trop détaillé peut omettre
de faire ressortir l'essentiel. On peut être clair mais trop partiel.
L'expérience permet progressivement au travailleur social
d'acquérir cette capacité à savoir établir un diagnostic clair et com-
plet possédant les indications du traitement à suivre. En général,
le résumé du diagnostic doit aborder au moins trois points :
— une définition des difficultés,
— une liste des facteurs qui ont pu engendrer ces difficultés,
en essayant de faire remonter ces causes aussi loin que possible,
— l'énumération des possibilités et des risques à prendre en
compte pour le traitement.
»
Mary E. Richmond précise que le facteur « temps joue un
grand rôle. De plus, il est important de considérer qu'un diagnos-
tic social correct n'est pas toujours possible. Enfin, elle insiste par-
ticulièrement sur le fait qu'un diagnostic n'est jamais définitif.
L'ensemble des opérations conduisant au diagnostic social et
étudiées dans l'ouvrage, implique pour le travailleur social de
s'appuyer sur deux notions philosophiques essentielles. La première
prend en considération les différences individuelles qui existent parmi
les hommes. Cela implique qu'ils ne peuvent tous être traités de
la même manière par rapport à leur besoin d'adaptation. La seconde
s'appuie sur les conceptions psychologiques et pédagogiques trai-
»
tant du « moi élargi abordées par James Mark Baldwin et Edward
L. Thorndike et que Mary E. Richmond a plus largement dévelop-
pées dans Les méthodes nouvelles d'assistance.

2.4 Prise de distance avec l'action

Les questionnaires
Dès 1917 dans la troisième et dernière partie du livre Social
Diagnosis, Mary E. Richmond propose plusieurs questionnaires ou
plus exactement des schémas permettant au travailleur social de pren-
dre du recul à l'égard de situations présentant certains types d'inca-
pacités sociales qui peuvent le déconcerter au cours d'une interven-
tion. Ces questionnaires construits à partir d'une longue observa-
tion de la pratique et de l'expérience de nombreux social case-
workers vont contribuer à soutenir la réflexion du praticien. En con-
sultant ces schémas, il pourra s'interroger et orienter son action
différemment.
Chaque questionnaire traite d'un thème particulier :
— les problèmes d'adaptation pour les familles d'immigrants,
— les séparations et veuvages,
— les enfants délaissés,
— les mères célibataires,
— les hommes sans domicile fixe,
— les malades mentaux.
Les questions posées amènent le professionnel à réfléchir à la
situation qui le préoccupe, l'invitent à affiner son investigation et
à rechercher diverses manières pour aborder et traiter les problè-
mes de la famille. Mary E. Richmond est consciente du danger qu'il
y a à proposer des questionnaires types, mais il ne s'agit pas,
explique-t-elle, de s'en servir pour poser directement des questions
aux personnes rencontrées. Ils ne doivent pas servir de support à
un interrogatoire. Leur usage est en réalité bien différent. Ils
devraient être consultés par le travailleur social après quelques entre-
tiens afin de l'aider à avoir une perception à la fois plus large et
plus précise d'une situation ou d'une personnalité donnée.
A titre indicatif, nous présentons un de ces questionnaires. Il
ne traduit pas une incapacité particulière mais permet une réflexion
générale sur la famille.

QUESTIONNAIRE CONCERNANT UNE FAMILLE

1 Éléments d'état civil



Nom
Date et lieu de naissance des membres de la famille
Événement de l'histoire familiale
Relation des membres entre eux, vis-à-vis de l'extérieur, degré de cohésion
2 — Conditions physiques et mentales
Capacités et incapacités physiques et mentales remarquées
Risques pour les enfants
Conditions d'hygiène et de santé
Soins donnés aux bébés et jeunes enfants
Traitements engagés, avec quels résultats
3 — Histoire professionnelle
Activités occupées, avec quels employeurs
Age de mise au travail
Nature des emplois
Satisfaction ou non dans l'emploi
Appartenance à un syndicat
4 — Situation financière (sans tenir compte des aides sociales)
Ressources
Dépenses
5-Éducation
Scolarité des parents et des enfants
6 — Affiliations religieuses
Influence reçue
Éducation religieuse des enfants
7 — Distractions
Activités, appartenance à des associations
8 — Environnement
Cadre de vie
Caractéristiques du logement
Voisinage
9 — Relations
Avec le Service social (si c'est le cas)
Existence de relations avec le mari, la femme
10 — Base de traitement
Projet de la famille
Aptitudes, capacités des membres

L'auteur suggère que les questionnaires peuvent également ser-


vir de support à la formation des futurs case workers.

La supervision
Le dernier chapitre traite de la supervision. Mary E. Richmond
»
;
conseille au « clinicien social de faire appel au superviseur lors-
que celui-ci se trouve confronté à une situation qui le déconcerte
à défaut il peut se référer aux questionnaires. La supervision per-
met de réfléchir à la relation du social case-worker avec le client
:
et avec les différents membres du groupe familial. Elle stimule la
recherche des différentes sources de connaissances du client autres
services sociaux, médecins, enseignants, employeurs. et permet
d'approfondir l'analyse de la situation. La supervision doit contri-
buer à développer une vision globale de cette situation.
En annexe de l'ouvrage, le lecteur peut trouver de nombreuses
applications aux apports de connaissances développées par l'auteur
analyses d'entretien, illustrations à travers des cas concrets.
:
3 - RÉFLEXION THÉORIQUE SUR LA MÉTHODE
PSYCHO-SOCIALE

L'assistante sociale a son habileté professionnelle, mais, expli-


que Mary E. Richmond, celle-ci doit être doublée d'une philoso-
phie, c'est-à-dire, d'une théorie. « Si nous voulons comprendre ce
qu'est le travail social des cas individuels, nous devons envisager
pour quelles raisons il existe. »

; :
Les savoirs n'apparaissent pas à travers une théorie clairement
définie, ni à partir de concepts possédant des énoncés précis c'est
pourquoi nous avons organisé ses propos de la manière suivante
;
dégager les idées-clé, les concepts-clé, en repérant les savoirs, les
théories qui cherchent à les préciser trouver leur articulation avec
la pratique, et montrer comment ils favorisent, d'une part la com-
préhension et d'autre part, l'action.
:
Quatre concepts-clé se dégagent de sa réflexion le développe-
ment de la personnalité, l'interdépendance humaine et le processus
d'adaptation, le principe de participation, la dynamique des rap-
ports sociaux.

3.1. Le développement de la personnalité


La première idée que nous avons retenue concerne le concept
de « développement de la personnalité » qui revient en permanence
dans le discours de Mary E. Richmond. S'il intervient dans toutes
les branches du service social, on ne peut pas dire qu'il appartienne
de manière exclusive au champ du service social. Il concerne égale-
ment, la pédagogie, la psychologie appliquée, la biologie, la science
sociale, la théologie. L'approche du service social ne peut qu'être
additionnelle, précise Mary E. Richmond.
Par les thèmes qu'elle développe et les auteurs qu'elle cite, Mary
E. Richmond montre qu'elle a été influencée par les idées de son
époque, puisque ses références théoriques sont au cœur des débats
de la société philosophique et scientifique américaine. Si cette
influence est évidente, il nous semble nécessaire d'analyser comment
l'auteur utilise ces différents savoirs pour constituer un projet de
théorie pour le service social.
Un premier constat nous amène à considérer que son cadre
théorique de référence s'appuie sur plusieurs disciplines (philosophie,
psychologie, biologie, sociologie) pour disserter sur un même con-
cept : le développement de la personnalité. On peut aussi penser
qu'elle choisit les concepts qui, par essence, sont pluridisciplinaires
(personnalité, adaptation.). Nous avons remarqué également qu'elle
ne retient des savoirs que ce qui alimente ses propres conceptions.
Ainsi, elle retiendra:
— De la biologie, que l'héritage
physique et l'héritage social
sont deux facteurs à prendre en considération dans la notion d'héré-
dité. A ce double héritage doivent s'ajouter « tous les effets qu'exer-
cent l'éducation, la religion, le gouvernement et les rapports sociaux
sur l'existence de l'individu libre de ses mouvements et participant
à la vie sociale».

— De l'eugénisme, « qu'il est des différences individuelles indé-


racinables parmi les hommes », et que chaque être humain est uni-
que de par son héritage physique. Elle ajoutera que chaque être
humain réagit différemment aux mêmes impressions et qu'il est
nécessaire de prendre en compte les « dissimilitudes provenant de
la diversité de nos impressions au cours de notre vie sociale ».
Si
les êtres humains sont différents les uns des autres, considère Mary
E. Richmond, n'y a-t-il pas lieu de les traiter différemment sur le
plan social?

expérience nouvelle modifie notre personnalité. » :


— De la psychologie béhavioriste, que la personnalité est cons-
tituée par l'inné, mais aussi par ses expériences vécues « Toute
Cette phrase
extraite de l'ouvrage de Howard C. Warren, Human Psychology,
même de l'assistante sociale :«
est importante pour Mary E. Richmond puisqu'elle justifie le rôle
Heureusement pour l'assistante
sociale, la mentalité humaine n'est ni fixe ni inaltérable. A
n'importe quel moment, la constitution mentale de l'homme est for-
mée par la somme de ses dons naturels et des expériences et des
relations sociales. » Mary E. Richmond retiendra également de ce
courant psychologique, les capacités que possède l'être humain pour
former des habitudes et raisonner, ce qui le différencie de l'animal
qui n'agit le plus souvent que d'une manière instinctive. Cette capa-
cité peut avoir un effet éducatif « lorsqu'ilfaut (au travailleur social)
souvent répéter ses conseils avec patience et persistance, dans des
situations comme celle où se trouvait Winifred Jones, au moment
où l'on n'avait pas encore pu découvrir dans quelle mesure elle serait
capable de participer à son propre traitement. ».

— De la psychologie et de la sociologie (celles dont les auteurs


seront considérés comme les précurseurs de la « psychologie sociale»
selon Jean Stoetzel), les éléments constitutifs du moi dans la for-
mation et le développement de la personnalité, en particulier par
l'influence de l'entourage et des relations établies avec ses sembla-
:
bles (7). Citant successivement J. Baldwin, J. Royce et G. Mead,
Mary E. Richmond insiste sur cette idée « On a parfois désigné
sous le nom de théorie du moi élargie, cette explication de la vie
et du développement mental de l'homme. Elles est une des pierres
angulaires du service social des cas individuels. » Notons d'ailleurs
»
que cette théorie du « Widerself était déjà mentionnée dans son
précédent ouvrage Social diagnosis.

— De la science sociale, à travers le sociologue Mac Iver, affir-


mant que la personnalité est une valeur en soi. Dans son chapitre
sur « la définition du service social des cas individuels », Mary
E. Richmond cite différentes définitions du concept de « personna-

» :
lité» et précise qu'elle a abordé ce sujet d'étude par la « voie de
la science sociale à partir de la définition suivante « La socia-
lité et l'individualité sont les deux aspects de la réalité unique, qui
est la personnalité. La personnalité est la valeur finale, la seule chose
au monde qui vaille la peine d'être possédée pour elle-même. Nous
ne voulons pas dire naturellement que toute espèce de personnalité
soit bonne par elle-même, mais plutôt que nulle autre chose que
la personnalité ne peut être bonne par elle-même. La société la mieux

:
ordonnée est celle qui développe le mieux la personnalité de ses mem-
bres (8). » Ce à quoi Mary E. Richmond ajoute « La réciproque
;
est vraie également. On acquiert de la personnalité en ayant avec
la société les relations nécessaires on ne peut l'acquérir autrement. »
Bien que Mac Iver soit peu mentionné par Mary E. Richmond, la

:
phrase qu'elle a citée, traduit deux idées fondamentales de Mary
E. Richmond

— La personnalité est unique.


— La personnalité est la valeur finale.
En dehors des auteurs porteurs des grands courants bio-psycho-
sociologiques, d'autres auteurs, également connus aux États-Unis à
l'époque de Mary E. Richmond, ont influencé la société américaine
dans le domaine de la philanthropie et de l'éducation. Nous men-
tionnerons en particulier Félix Adler (9), philosophe et éducateur
qui est fréquemment cité par cette dernière. Professeur de « Social
ethics » à l'Université de Columbia, il fondera une société d'éthi-
:
que qui sera essentiellement soutenue par les intellectuels américains.
Félix Adler s'intéresse à des causes sociales soins médicaux aux
pauvres, problèmes de l'emploi, bien-être de la mère et de l'enfant.
C'est en se référant à cet auteur que Mary E. Richmond argumen-
»
:
tera l'idée de « participation active du client mettant en relief des
phrases aussi significatives que celle-ci « Agir de façon à faire jaillir
»
ce qu'il y a d'unique dans la personnalité des autres extraite de
An Ethical Philosophy of life. C'est également à travers la littéra-
ture que Mary E. Richmond manifestera son intérêt pour les qua-
lités éducatives de certains personnages et plus particulièrement à
travers la relation d'histoires de vie, telle celle d'Hellen Keller « The
story of my life » qui fera l'objet de l'introduction des « Métho-
des nouvelles d'assistance ». Si Mary E. Richmond s'intéresse vive-
ment aux principales théories de son époque, nous notons toute-
fois qu'elle ne fait à aucun moment référence à la psychanalyse.
Du concept de personnalité, peuvent se dégager des données
:
observables pour la pratique de l'assistante sociale. Celles-ci sont
formulées par Mary E. Richmond de la manière suivante « On ne
peut tracer une ligne droite et placer d'une manière définie, d'un
côté de cette ligne les traits dont une personne a hérité, et de l'autre
celles de ses caractéristiques qui sont dues à l'influence du milieu. »
Néanmoins, le travailleur social doit s'intéresser « aux dons natu-
rels de son client, ses capacités, ses défauts, ses idiosyncrasies, les
façons d'être par lesquelles il diffère de ses semblables, toutes ces
circonstances influencent à leur tour le milieu social, par lequel ce
»
client sera lui-même ultérieurement influencé et, « l'assistante
sociale connaîtra une partie importante de la vie de son client, elle
comprendra beaucoup mieux les difficultés dans lesquelles il se débat
et les possibilités qu'il a en lui lorsqu'elle aura réussi à se faire une
idée assez claire de ses relations sociales, lorsqu'elle aura décou-
vert, par exemple, l'attitude prise envers lui par sa famille, ses cama-
rades, ses compagnons de travail, ses amis politiques, ses coreli-
gionnaires, ainsi que son attitude vis-à-vis d'eux, lorsqu'elle aura
étudié enfin sa façon d'être à l'égard de son travail, de ses délas-
sements, des institutions du quartier ou de la collectivité dans laquelle
il vit, ses sentiments à l'égard de son pays ». Cette manière de
découvrir le client enrichit les deux opérations de la méthode, défi-
nies par Mary E. Richmond comme « compréhension de l'indivi-
»
dualité et des caractéristiques personnelles et « compréhension des
ressources, des dangers et des influences du milieu social».

3.2 L'interdépendance humaine et le processus d'adaptation

:
La deuxième idée s'appuie sur le principe que les êtres humains
sont interdépendants au sein de la société « Aussi longtemps que
les êtres humains seront humains et que leur milieu sera le monde,
on ne pourra imaginer un état de choses dans lequel eux-mêmes
et le milieu où ils vivent, cesseront d'avoir besoin d'adaptation et
de ré-adaptation particulières. » Ce besoin d'adaptation ou de ré-
adaptation est développé par Mary E. Richmond dans différents cha-
pitres et suit de manière automatique ses propos sur le concept de
«développement de la personnalité».

cas individuels, elle explique:


Ainsi, dans son chapitre sur la définition du service social des
« La perte de la situation sociale et
de la santé d'un homme peut, si du même coup elle révèle en lui
et dans son milieu des ressources inemployées, développer sa per-
sonnalité, mais cet événement ne saurait la laisser inchangée. En
réalité, de telles épreuves atrophient la personnalité d'un être plus
souvent qu'elles ne la raffermissent », et plus loin elle ajoute, « si
elle (la personnalité) n'arrive pas à se développer et à croître de
jour en jour, par le plein usage de ses fonctions, elle se contracte
et même s'atrophie ». Ainsi, lorsqu'un psychiatre et une assistante
sociale sont amenés, tous deux, à intervenir auprès d'une « person-
nalité malade », leur point de départ est identique, mais leur champ
d'action diffère. Lorsque le mal est surtout individuel et mental,
on a recours au psychiatre qui intervient sur la personnalité en
« s'évertuant à y pénétrer de plus en plus profondément ». Lorsqu'il
relève du milieu et « qu'ilprend un caractère social », on fait appel
à l'assistante sociale qui « rayonne vers le dehors, en suivant le fil
des relations sociales de son client ». Lorsqu'il s'agit, enfin d'une
personnalité déséquilibrée qui, explique Mary E. Richmond, serait
aux prises avec une situation sociale défavorable et compliquée, « il
est, en général, indispensable d'avoir recours, et au psychiatre et
à l'assistante sociale ». Mais en dehors de ces champs d'action spé-
cialisés qui exigent des connaissances particulières, le service social
des cas individuels intervient pour favoriser « le développement de
la personnalité par l'adaptation consciente et compréhensive des rela-
tions sociales». « Toutes lesfois que l'adaptation doit être entre-

s'imposer. lt t;,r
prise, individu par individu et non en masse, une forme quelcon-
que de service social des cas individuels s'impose et continuera à
» ------
Cette forme d'intervention qui consiste « à aborder un indi-
w}
vidu par ses relations sociales », s'explique par le fait que le « carac-
tère de l'évolution humaine va du physique et de l'individuel vers
le social ». Puisque le « self made man » n'existe pas, chaque être
humain, donc nous-mêmes, pouvons nous trouver désadaptés «
d'avec notre entourage, par suite d'une incapacité de nous élever
à la hauteur des circonstances, par suite d'une épreuve temporaire
ou d'une perte irréparable », et ajoute Mary E. Richmond, «plus
le mécanisme de la société est compliqué et plus l'individu est orga-
nisé, plus la ré-adaptation devient, dans chacune de ces circonstan-
ces, une tâche délicate ». Ainsi l'auteur montre, mais cette fois sans
se référer aux théories, aux conceptions d'autres disciplines, que l'être

f"oit.,
humain, quel qu'il soit, peut être confronté à un besoin d'adapta-
tion et de ré-adaptation, lorsqu'il se trouve « désadapté d'avec son
entourage»..
La conséquence de cette idée-clé pour la pratique profession-
nelle est expliquée par Mary E. Richmond de la manière suivante
« La sensation d'être frustré de quelque chose ne cède pas à des
:
conseils généraux vagues et optimistes. Pour pouvoir aborder le trai-
tement social des cas individuels, l'assistante sociale doit appren-
dre l'art de découvrir ce qui intéresse principalement son client et
savoir se servir des penchants de celui-ci pour renouer les liens bri-
:
sés, ou pour lui donner ce qui lui manque, un but dans l'existence. »
Généralisant cette démarche, elle précise « En d'autres termes, tout
intérêt sincère porté à une chose sérieuse ou saine porte en soi un
pouvoir latent d'irradiation. Il s'établit un lien avec d'autres inté-
rêts de même valeur ou de valeur supérieure, à condition que nous
soyons assez habiles pour frayer le sentier dans lequel les uns et
les autres peuvent se rencontrer et s'unir. » Pour expliquer son pro-
pos, Mary E. Richmond recommande aux professionnelles de « ten-
ter de rapprocher autant que possible, le client des conditions nor-
males de sa vie antérieure, ou en s'efforçant de découvrir ce qui
l'intéresse véritablement et quelles ont été dans le passé, les expé-
riences qui ont influé sur lui en bien ou en mal».

3.3 Le principe de participation

:
La troisième idée-clé peut se résumer ainsi « C'est là une vérité
indéniable, ce que nous faisons pour nous-mêmes contribue beau-
coup plus à notre bien permanent que ce que l'on fait pour nous. »
Cette conception peut s'expliquer par la manière dont fonctionne
l'intelligence de l'homme. L'auteur s'appuyant sur les travaux de
Watson (10) et d'Arthur Heath (11) montre que le nourrisson a un
développement mental lent et progressif. Ses réactions sont plus len-
tes que celles de l'animal parce qu'il doit acquérir les bases du rai-
sonnement et qu'il n'agit pas seulement de manière instinctive. Ainsi,
en grandissant, il va découvrir un premier concept, le comparer à
un autre pour en déduire un troisième, il va « raisonner ». Cette
»
progression « en spirale va élargir son horizon et lui donner « la
faculté de communiquer à la fois avec le visible et avec l'invisi-
ble ». Des réactions instinctives, il va « former des habitudes », car
cette capacité à former des habitudes est plus importante chez
l'homme que chez l'animal. De plus, l'être humain a la faculté, selon
A.G. Heath, de « n'avoirpas seulement un moi, mais la conscience
développée du moi — se figurer d'une manière définie l'existence
de notre monde extérieur sur lequel la mémoire guide la volonté
que contrôle la critique rationnelle».
Pour évoquer « des besoins progressifs », l'être humain ne doit
pas vivre dans des conditions défavorables telles une mauvaise santé,
l'injustice, le manque d'opportunités,. dans ce cas, affirme Mary
E. Richmond, il est important d'écarter les obstacles qui l'étouf-
fent mais aussi de stimuler ses besoins, « des besoins que ses pro-
pres efforts peuvent satisfaire ». Car l'être humain ne peut se créer
ces besoins d'une «façon automatique » mais seulement d'une
« manière réfléchie ». S'interposer entre un homme et le stimulant
qui le pousse à entreprendre une action réfléchie, c'est lui faire un
tort beaucoup plus grave que celui que nous craignions lorsque nous
parlions du danger de le «paupériser », si ajoute Mary E. Rich-
mond, « les modes d'assistance ne respectent pas les facultés pro-
pres de l'intéressé et ses possibilités latentes ».
L'auteur expose sa conception, à partir d'une autre approche
»
qu'elle nomme « le pouvoir éducatif des relations qui, dit-elle, peut
s'exercer dans deux directions opposées « il peut développer la per-
sonnalité ou il peut l'amputer ». Mary E. Richmond prend en exem-
»
ple différents rapports de «pouvoir éducatif : celui des parents
avec leurs enfants, des professeurs avec leurs élèves, des médecins
avec leurs malades, des amis entre eux. Elle montre qu'il peut être
difficile d'acquérir « le respect dû à la personnalité d'un enfant en
;
voie de développement ». Un excès d'affection peut « dominer »
personnalité d'un enfant de même une affection « anxieuse et tatil-
la

lonne », l'étouffer. Le professeur peut vouloir faire de ses élèves


»
des « disciples au lieu d'en faire des « observateurs ». Les meil-

à se guérir eux-mêmes» ?
leurs médecins ne sont-ils pas ceux qui « enseignent aux malades
Ne s'agit-il pas dans l'éducation
« d'encourager la mentalité qui s'éveille, à trouver sa voie en sur-
montant ses propres difficultés ?»
Toutes ces considérations doivent engager l'assistante sociale,
devant le « caractère intolérable des épreuves dont souffrent trop
souvent nos semblables », à ne pas augmenter cette souffrance en
y ajoutant « les maux que cause une pitié débilitante ». Elle doit,
au contraire, après la secousse et le découragement produits par des
épreuves récentes, élaborer un « plan de collaboration — un pro-
gramme de participation serait une meilleure expression — qui per-
met de partager avec le client la responsabilité des décisions suc-
faisantes ». Ainsi, Mary E. Richmond affirme avec conviction
« Les êtres humains sont mal adaptés à un rôle passif
:
cessives à prendre, en vue de rétablir la situation sur des bases bien-

; quel que
soit leur genre d'existence, ils dégénèrent par un pareil régime ».
C'est pourquoi il lui apparaît que le «succès de tout traitement
social a, comme pierre de touche, la part active par chacun des inté-
ressés, dans la mesure de ses capacités, à l'accomplissement du résul-
tat désiré ». Elle ajoute que cette manière de faire est « démocrati-
que ». En effet, « la méthode par laquelle on arrive à la compré-
hension d'un client et à l'élaboration avec lui, d'un programme
auquel il participe est, par essence, une méthode démocratique ».
Il serait probablement plus facile aux travailleurs sociaux d'assu-
»
mer un rôle de « Providence », de se mettre « à l'avant-plan par
des « actions qui, désintéressées en apparence, forcent leurs clients
à se cantonner dans le rôle d'obligés ».
Pour l'auteur, tous ceux qui engagent un traitement social,
quelle que soit la forme de cette intervention, devraient compren-
dre clairement ces principes et les appliquer dans leur travail quo-
tidien.

3.4 La dynamique des rapports sociaux


La dernière idée-clé concerne le fait que « les rapports sociaux
sont dynamiques ». Cette idée s'appuie sur l'observation de la réa-
lité sociale. Ainsi, Mary E. Richmond remarque : « chacun de nous
est entouré d'un réseau de relations dont les unes n'exercent plus
d'influences actives, dont d'autres, encore agissantes, peuvent être
dérangées ou détruites par une immixtion maladroite, dont d'autres
enfin seront toujours opérantes. ». Ce constat est valable pour tout
»
être humain, « du fait même qu'il existe même dans une situa-
tion extrême comme celle « d'un enfant trouvé sur notre seuil ».
Lui aussi, explique Mary E. Richmond, témoigne de relations humai-
nes que les membres responsables de la société ne peuvent ignorer.
Le fait de « voir à I'oeuvre ces relations », d'agir sur elles, favo-
rise le développement des personnes. Ainsi, lorsque les praticiennes
interviennent « en s'appuyant sur les relations sociales d'un groupe
entier (une famille par exemple), le travail social possède une per-
manence et une signification sociales ».
L'auteur considère que la psychologie sociale devrait apporter
des éclairages à ce type de travail, et regrette que cette discipline
ne s'intéresse qu'aux « réactions en masse » ou ne se réfugie que
dans des « discussions d'abstraction ». Cette discipline devrait com-
mencer par l'étude « du plus petit groupement social que les hom-
» »
mes aient jamais constitué au lieu d'étudier la « psychologie des
foules ou de « classifier les instincts. ». Mary E. Richmond laisse
entrevoir une collaboration fructueuse entre le service social des cas
individuels et la psychologie sociale. Elle suggère « qu'en étendant
la méthode actuelle du service social des cas individuels, méthode
qui est loin d'être parfaite, il est vrai, mais dont la technique pro-
gresse régulièrement, l'on pourrait fournir au psychologue social qui
attaquerait son sujet par l'étude des petits groupes, une arme nou-
velle, toute prête à être utilisée », puisque, remarque-t-elle, les
« méthodes de laboratoire
vice social.
» ne peuvent être employées par le ser-

Entre les observations que peut faire le personnel d'une rési-


dence sociale sur les conditions d'existence et l'ambiance d'un quar-
tier, et « l'analyse scrupuleuse des situations individuelles faite par
les méthodes du service social », il existe, insiste Mary E. Richmond,
un champ encore inexploré auquel « le psychologue social aurait
avantage à accorder une attention plus grande ». Il pourrait étu-
dier les « réactions normales de deux, de trois ou de plusieurs per-
sonnes dans les conditions qui se prêtent à l'observation scientifi-
que ».
Le fait de prendre en compte « la dynamique des relations
sociales », explique Mary E. Richmond, est une évolution relative-
ment récente du service social. Autrefois, dit-elle, les travailleurs
sociaux appliquaient, ce qu'elle appelle « la théorie de l'île déserte»
et agissaient comme si le client n'avait pas de relations sociales :
« On ne trouvait en présence l'un de l'autre que l'assistante sociale
et son client ». Plus tard, celle-ci a commencé à regarder autour
d'elle et s'est « efforcée d'accomplir un programme fixe de visites
aux proches de son client, à ses instituteurs, à ses patrons et aux
autres personnes ayant des relations avec lui afin d'apprendre ce
qu'ils savent à son sujet et, dans certains cas, de s'assurer leur con-
cours ». La tendance actuelle va plus loin encore et tend à donner
au service social des cas individuels des résultats significatifs puis-
que ce dernier va « consister à mettre en présence le client et les
personnes avec lesquelles il a des relations sociales ou à lui faire
prendre contact avec quelques-unes au moins de ces personnes ».
Cette action directe sur les relations sociales va contribuer à « l'éla-
boration d'un plan d'action » en présence et avec la participation
des personnes présentes. Pour illustrer ce type de pratique, l'auteur

:
s'appuie sur la monographie de la famille Allegri qu'il nous paraît
intéressant d'exposer maintenant

« La réunion de famille des Allegri, décrite dans la chapitre III, en


est un exemple. Les entrevues de l'assistante sociale avec chacun des parents
et amis avaient préparé la voie, mais ce fut seulement quand toutes ces
personnes eurent été rassemblées et qu'elles eurent participé à l'élabora-
tion d'un plan d'action que la réunion de famille assuma ses véritables
proportions et acquit une réelle cohésion.

Lucia Allegri et ses proches


Madame Lucia Allegri, une Sicilienne, est connue depuis un an seu-
lement de l'assistante sociale chargée de s'occuper d'elle. Je me propose
donc de ne conter de son histoire que les éléments nécessaires à en expli-
quer le seul épisode qui illustre le caractère collectif de certaines formes
de traitement social, par contraste avec la forme individuelle employée dans
d'autres cas.
Le mari de Madame Allegri avait gagné un salaire élevé jusqu'à sa
mort survenue neuf ans auparavant, alors qu'il habitait une grande cité
américaine située sur le bord d'un des Grands Lacs. Une amie de la famille
crut caractériser l'aisance et le confort dont jouissait Madame Allegri du
vivant de son mari, en disant qu'elle avait son coiffeur. Madame Allegri
vivait dans un logement sombre et humide. Elle n'avait rien à manger et
guère de feu. La seule de ses enfants qui était restée avec elle servit d'inter-
prète, car Madame Allegri ne parlait pas l'anglais.
Au cours des visites qu'elle fit chez son fils, marié, chez les beaux-
parents de celui-ci et chez d'autres personnes encore, l'assistante sociale
finit par obtenir deux versions absolument contradictoires de l'histoire de
sa cliente.

:
Voici la première version. Tous les enfants de Madame Allegri sont
morts en bas âge à l'exception de trois un fils, Paolo qui avait aidé sa
mère dans la mesure du possible mais qui, à présent, devait assurer l'exis-
tence de sa femme et de ses trois enfants. Une fille, Antonina, qui s'était
fort mal comportée envers sa mère et avait brusquement abandonné, quel-
ques mois auparavant, une excellente situation de contremaîtresse dans une
fabrique de dentelles, pour se marier et fonder à son tour un foyer, dans

:
une ville voisine. Et une fille Térésa, âgée de onze ans. On disait qu'Anto-
nina ne témoignait aucun intérêt pour sa mère et sa jeune sœur les mem-
bres de la famille ignoraient son adresse.
La seconde version, obtenue un peu plus tard, de sources étrangères
à la famille, attribuait à Madame Allegri quatre grands enfants au lieu
de deux. On assurait que Paolo, quelles qu'aient été ses ressources et ses
charges, n'avait jamais contribué à l'entretien des siens, qu'Antonina, loin
d'oublier ses devoirs, avait, depuis sa treizième année jusqu'à une date
récente, supporté tout le fardeau du ménage. Et, si au moment de son
mariage, elle avait cessé de fournir à sa mère une pension régulière, c'était
uniquement pour obliger ses deux frères et une sœur, mariés tous les trois,
à assumer leur part dans l'entretien de leur mère à qui elle continuait de
rendre visite chaque mois. On affirmait que la fille aînée, mariée, habi-
tait une ville voisine.
De nombreuses recherches, faites sur les indications des différents
membres de la famille, dans les localités situées le long du lac, ne parvin-
rent pas à se mettre sur la trace d'Antonina. En attendant, il était évi-
dent que Madame Allegri avait besoin d'une aide permanente et que son
ignorance des coutumes américaines et de la vie des grandes villes était
une source constante de tentations pour sa cadette, Térésa, fillette éveil-
lée, aimant les plaisirs et les flâneries. On apprit que l'enfant s'absentait
de l'école la moitié du temps et qu'elle fréquentait de mauvais compagnons.
La question de savoir quels membres de la famille il fallait mettre à con-
tribution était moins urgente que la nécessité de modifier un milieu aussi
nuisible aux rhumatismes de la mère qu'à la moralité de la fille. On s'en
tint donc, pour l'aide matérielle, à des secours temporaires en attendant
de pouvoir régler les affaires de la famille.
Lorsqu'on découvrit la fille aînée, Carmela, résidant avec son mari
dans une ville voisine, la seconde version commença à se confirmer. Le
mari de Carmela n'était pas dans une situation prospère, mais il fut vive-
ment impressionné par la description que lui fit l'assistante sociale de l'état
:
de dénuement dans lequel se trouvait sa belle-mère et il s'offrit à exécuter
le plan qu'elle proposait convoquer chez lui une réunion de famille qui
aurait lieu au premier jour de congé. On y éluciderait tous les points con-
testés, pour tenter d'arriver à une décision concernant Madame Allegri et
Térésa.
Le côté concret de ce projet plut au clan Allegri, car au jour dit, toute
la famille se trouva rassemblée, à l'exception du fils aîné, que l'assistante
sociale n'avait jamais pu rencontrer et que ses proches avaient dépeint
comme un vagabond. Antonina et son mari étaient présents ainsi qu'un
ou deux membres des belles-familles, mais l'assistante sociale était la seule
étrangère conviée à cette réunion. Pour souligner l'importance de l'événe-
ment, on avait soumis le logement au nettoyage qui précède les fêtes et
on avait servi un souper.
Madame Allegri arriva la première. La seule part qu'elle prit à la dis-
cussion fut d'occuper le meilleur fauteuil, de soulever des objections à
chaque nouveau plan mis en avant par la famille et de se balancer vigou-
reusement pendant toute la soirée. On fut d'accord pour reconnaître
qu'Antonina avait toujours fait son devoir et au-delà. Elle se déclara prête
à supporter la moitié des frais qu'entraînerait le projet adopté, quel qu'il
fût. Après un certain temps, chacun ayant abondamment exprimé son avis,
il apparut nettement que les deux filles, Carmela et Antonina et leurs maris,
étaient les seules personnes capables d'assumer une responsabilité dans cette
affaire. On s'aperçut aussi que Madame Allegri ne pouvait continuer à
vivre seule avec sa fillette. Devenant de plus en plus infirme, elle avait
besoin de soins affectueux d'un membre adulte de sa famille. D'autre part,
il fallait confier la surveillance de Térésa au plus complètement américa-
nisé de ses proches, à celui qui pourrait le mieux prendre un intérêt judi-
cieux aux études, aux pratiques religieuses et aux récréations de la jeune
fille. On dut considérer les objections soulevées par Madame Allegri et
les réfuter, bien que les obstacles qui lui semblaient insurmontables fus-
sent généralement des bagatelles. Finalement, on se mit d'accord pour déci-
der qu'elle vivrait chez Carmela, la seule de ses enfants qui sympathisait
avec elle et que Térésa habiterait le foyer très américanisé d'Antonina dont
l'installation était moderne et où les façons étaient plus raffinées.
Cet arrangement, malheureusement, avait pour résultat de libérer com-
plètement les deux fils de toute charge, mais l'aîné, qui n'avait pas assisté
à la conférence, avait toujours échoué dans la vie et Paolo avait quitté
la réunion, furieux de voir sa fausseté révélée. C'était d'ailleurs la sœur
de sa femme qui avait, la première, signalé le dénuement de Madame Alle-
gri à l'œuvre de protection familiale et avait sollicité cette institution d'assu-
mer toute la charge de son entretien.
C'était également cette branche de la famille qui avait tu l'existence
des deux autres enfants mariés, caché l'adresse d'Antonina et poussé
Madame Allegri à corroborer leurs dires mensongers.
L'assistante sociale, pendant cette réunion, se contenta, la plupart du
temps, d'écouter et d'observer en silence. Vers la fin, cependant, elle essaya
de faire aboutir la discussion en résumant les nombreux points sur les-
quels tous étaient d'accord. L'histoire ne se termine pas ici. La famille
a eu depuis des hauts et des bas, mais le jour où les Allegri-ont com-
mencé à penser en groupe à leur situation, ils ont accompli un progrès
considérable.

NOTES
(1) Commission du Réseau histoire du travail social. CEDIAS-Musée social.
(2) Cf. texte de C. de ROBERTIS.
(3) Notes extraites de The Long View, livre réalisé en 1930 après la mort de l'auteur,
par la Russel Sage Foundation. Il regroupe pour l'essentiel les textes des conférences
et les articles produits par ce personnage marquant du «social work Américain ».
(4) Mary E. RICHMOND, Les méthodes nouvelles d'assitance. L'essentiel des cita-
tions proviennent de cet ouvrage.
(5) M. du RANQUET, Les approches en service social, socio guides, EDISEM, 1983,
p.63.
(6) Mary E. RICHMOND, Social Diagnosis, p. 51.
-
(7) Jean STOETZEL, La psychologie sociale, nouvelle bibliothèque scientitique, Flam-
marion,1963.
(8) R.M. MAC YVER, The Elements ofSocial Science, p. 153, cité par M. RICH-
MOND.
(9) Felix ADLER (1851-1953), Encyclopedia Judaica, vol. II, p. 176.
(10) WATSON, Psychology from the Standpoint of a Behaviourist, Lippincon Com-
pany, 1919, cité par M. Richmond.
(11) A.G. HEATH, The Moral and Social Signifiance of the Conception of Per-
sonnality, Oxford, Clarendon Press, 1921, cité par M. Richmond.
DEUXIÈME PARTIE

Pourquoi les savoirs de


?
Mary E. Richmond ont-ils été oubliés
UN MESSAGE DU NOUVEAU MONDE MAL ENREGISTRÉ
1 -
PAR LES PORTE-PAROLE FRANÇAIS

L'exposé des principaux savoirs pratiques et théoriques extraits


des ouvrages de Mary E. Richmond, apporte, nous semble-t-il, des
éléments de réflexions utiles aux praticiennes d'aujourd'hui. Pour-
tant ces savoirs passés ne sont jamais évoqués de nos jours. Sont-
ils considérés comme obsolètes parce que peu fiables selon les cri-
tères de la recherche scientifique? Ont-ils été difficilement trans-
missibles parce qu'insuffisamment définis et précis?
C'est ce que laisse supposer le Dr P.F. Armand-Delille à pro-
pos du livre de Mary E. Richmond lorsqu'il écrit dans sa préface
« Le livre de Miss Richmond ne nous mène pas en ligne droite d'un
:
point à un autre. Il nous promène dans la forêt touffue du service
social. A ceux qui seraient tentés de reprocher à l'auteur des cita-
tions et des discussions qui nous paraissent des hors-d'œuvre, rap-
pelons que Miss Richmond n'est pas française et n'écrit pas pour
des Français, avec l'esprit synthétique et didactique que nous appré-
cions au plus haut point (1). » Et pourtant, la réflexion théorique
de Mary E. Richmond surprend par sa modernité. Est-ce la raison
pour laquelle ses idées force n'ont pas eu d'impact sur ses contem-
porains, français en particulier?
Les médecins Paul Armand-Delille et René Sand qui ont tous
deux contribué à faire connaître les savoirs de Mary E. Richmond
en France, n'ont semble-t-il retenu de ses apports méthodologiques
et théoriques que ce qu'ils étaient à même de comprendre dans le
contexte social et médico-social de l'époque. Mais en sélectionnant
des contenus qui peuvent aujourd'hui nous paraître secondaires, ils
ont contribué à enfouir pendant des décennies des savoirs qui appa-
raissent comme les savoirs fondateurs du service social.
Paul Armand-Delille a largement participé à l'établissement du
service social en France (plusieurs communications remarquées à
l'Institut des sciences morales et politiques sur la notion d'assistance
sociale — parution de trois ouvrages sur le service social entre 1922
et 1943 — membre du Conseil supérieur de l'Assistance publique
président des premiers diplômes d'État d'assistant de service

social). René Sand, membre actif de l'organisation de la première
conférence du service social a écrit un ouvrage conséquent sur Le
service social dans le monde.
L'un et l'autre s'efforcent de développer cette profession nais-
sante. Le Docteur Armand-Delille valorise les « méthodes scientifi-
ques » de cette nouvelle praticienne, le Docteur Sand évoque l'idée
qu'avec le service social largo sensu, une nouvelle science va peut-
être naître. Mais en dehors des connaissances en législation et en
hygiène, seule la méthode d'enquête caractérise la pratique de cette
nouvelle professionnelle.
Lorsque le livre de Mary E. Richmond est paru en France en
1926, ceux et celles qui l'ont lu n'ont apparemment pas mis en
valeur, n'ont pas prôné les idées force de cet auteur américain. Les
formateurs dans les écoles, le comité d'entente des écoles n'ont pas
cherché à mieux connaître ce qu'était cette méthode de diagnostic
(jamais traduite de l'américain), n'ont pas su, n'ont pas pu pro-
mouvoir les idées de développement de la personnalité, de proces-
sus d'adaptation, de principe de participation, de relations sociales
dynamiques.
L'approche de Mary E. Richmond ne semble pas convenir aux
chefs de file du service social français. Ses idées, ses références sont
très différentes, voire divergentes. En effet, Mary E. Richmond ne
s'appuie pas sur l'amour du prochain pour fonder sa philosophie,
mais sur la démocratie. Elle vient du Nouveau Monde, or les fon-
dations américaines inondent la France de leurs techniques nouvel-
les dans la période qui suit la première guerre mondiale et cela n'est
pas sans agacer certains autochtones. Le travailleur social améri-
cain est plus social que médico-social et surtout il n'est pas l'auxi-
liaire des médecins, des juges ou de tout autre professionnel, car
il a une conception plus autonome de sa fonction. Enfin, les réfé-
rences citées par Mary E. Richmond émanent d'auteurs américains
quasi inconnus en France.
Le service social français, quant à lui, revendique ses influen-
ces scientifiques chez les Leplaysiens et peut se prévaloir de faire
remonter l'histoire de l'entraide sociale à Saint Vincent de Paul.
Des directrices d'école, comme Appoline de Gourlet, auteur de Cin-
quante ans de Service social en France, prônent l'enquête sociale
et l'enquête de milieu pour la technique et s'appuient sur les valeurs
de la religion catholique comme seule référence pour guider la pra-
tique. Quelles théories nouvelles pourraient venir supplanter cette
vision absolue du monde ?
«
2 - LES » DE LA PREMIÈRE CONFÉRENCE
MURMURES
INTERNATIONALE DE SERVICE SOCIAL DE 1928

Si les savoirs produits par Mary Richmond nous semblent être


?
une référence pour le service social, qu'en est-il à l'époque Dans
cette période de l'entre-deux-guerres où la profession se développe,
se manifeste le besoin de réflexion, d'échanges et les rencontres
les congrès sont les vitrines des intérêts en présence. Ils font la
;
démonstration d'une recherche de légitimité qui se construit en ordre
dispersé. Ainsi la première Conférence internationale de service
social, qui a eu lieu à Paris en 1928, vient témoigner des débats
de l'époque. Elle rassemble des praticiennes, des politiques, des orga-
nisateurs(trices) sociaux(les) du monde entier et il est intéressant de
voir comment ces débats s'intéressent aux méthodes et aux savoirs.
Les travaux de Mary Richmond apportent-ils une réponse aux ques-
?
tions des participants Comment est développée la question de la
méthode dans cette conférence ?
Conçue à Washington, organisée à Prague, la première Con-
férence de service social se tient à Paris, du 8 au 13 juillet 1928.
la Conférence puis sa réalisation :
René Sand anime le comité qui va concevoir la programmation de
ce secrétaire général du minis-
tère de la Santé publique de Belgique est aussi influent dans de nom-
breux organismes internationaux comme la Ligue des sociétés de
Croix-Rouge et va réussir avec d'autres à imposer un souci techni-
cien d'élaboration de méthodes d'intervention et de travail. La
Conférence se déroule dans le cadre d'une Quinzaine sociale inter-
nationale présidée par le sénateur Paul Strauss, mais dont le véri-
table homme-orchestre sera Henri Sellier, regroupant également les
Congrès de Protection de l'Enfance, de l'Habitation, et d'Assistance
publique et privée. Ce regroupement manifeste bien le souci qu'ont
ces hommes de coordonner les actions, voire d'unifier la réflexion
qui puisse guider la conception de l'action sociale. Le socialiste Henri
Sellier, fondateur de l'Office d'Hygiène sociale de la Seine, est maire

;
de Suresnes où il a créé une cité jardin et initié un corps de visi-
teuses sociales polyvalentes Paul Strauss est sénateur, ancien minis-
tre, membre de l'académie de médecine.

2.1 Une volonté technicienne

La Conférence se donne pour but « defaciliter l'établissement


de relations personnelles, de contribuer à la diffusion des rensei-
gnements, de permettre les échanges de vues entre les travailleurs
»
sociaux et les organisations de service social du monde entier (2),
selon Patrick Zylberman qui attire l'attention sur la singularité de
cette rencontre, dont les caractéristiques montrent qu'elle se démar-
que d'autres congrès internationaux dominés par des intérêts diplo-
matiques et politiques. Ainsi les statuts stipulent que « La Confé-
rence internationale de service social n'a aucun caractère gouverne-
»
mental, politique ou religieux et le caractère non gouvernemental
:
est encore accentué par la composition que René Sand préconise
pour les délégations nationales tous ceux, « professeurs, publicis-
tes, fonctionnaires, hommes et femmes d'œuvres, prêtres, médecins,
magistrats, éducateurs, infirmières, assistantes sociales qui faisaient
preuve d'activité sur le terrain social ».
La Conférence veut d'abord réunir des experts, qui élaborent
des bases de coopération pour ensuite répercuter dans leurs pays
respectifs « des plans favorables à l'intérêt général ». Cette volonté
de rationalisation et d'organisation, ainsi que l'idéologie pacifiste
qui la promeut, vont profondément influencer les débats de la Con-
férence. « Dans un temps, où semblait-il, la règle du conflit avait
enfin cédé la place à celle de l'organisation, c'était comme si la
Société des nations, collectivité de puissances, se rêvait aux sources
d'une communauté sociale et technicienne. » La Quinzaine toute
entière symbolisait bien la volonté « d'un travail en commun de tous
les services de la bienfaisance et de la prophylaxie fondé sur la coor-
dination opérationnelle de leurs interventions. Encore fallait-il que
cette volonté se matérialisât en un concept susceptible de mettre de
l'ordre dans le chaos des œuvres, ligues, et autres associations pri-
vées et publiques de la bienfaisance. Ce sera précisément l'enjeu
de la Conférence que d'aboutir à un tel concept par la définition
du service social ». La préoccupation des méthodes à élaborer est
donc bien un enjeu central, non seulement de la Conférence, mais
de la Quinzaine elle-même, et la définition du service social y occupe
une position déterminante.
Il n'est donc pas étonnant, comme le note Colette Chambel-
land, que l'ordre du jour de cette Conférence soit considérable. « On
a l'impression que les organisateurs ont voulu tout mettre, tout
englober
:
(.) Les débats s'organisent autour des thèmes de cinq gran-
des sections organisation générale du service social, enseignement
du service social, méthode du service social des cas individuels, ser-
vice social et industrie, service social et hygiène sociale. Cette appa-
rente cohérence cache en fait une extraordinaire diversité (3). » Le
souci de faire passer son message, d'expliquer, de décrire ce qu'il
y a de spécifique, voire d'exemplaire dans son propre pays, fait
qu'« on a souvent l'impression de discours parallèles, de profon-
des divergences. Le langage le plus actuel coexiste avec le traditionnel
discours des philanthropes et des gens de bien et d'œuvres. Quand
on trouve ainsi toutes les idées les plus contradictoires sur l'ensem-
ble des problèmes sociaux, on a autant le sentiment de la richesse
que celui de la confusion ».
2.2 A défaut d'un concept fédérateur, la recherche d'un modèle

La richesse se manifeste en effet par la profusion des exposés,


des descriptions, et le panorama que le compte rendu nous livre.
La confusion apparaît, grossie avec le recul du temps, dans la jux-
taposition de démonstrations qui ne parviennent pas au débat. C'est
dans ce sens-là que P. Zylberman parle d'échec conceptuel à défi-
nir ce service social, pour des participants encore dominés par l'idéo-
logie d'un progrès social et hygiéniste. La définition manifeste bien
que nous sommes dans une sorte d'intermède entre la bonne volonté
progressiste, et l'élaboration, quelques années après, d'un concept
global, celui du «fait social d'hygiène » à l'instigation de
MM. Sand, Sellier et Hazemann. Si le besoin de coordination
domine, si le caractère global du service social est affirmé, pour-
tant la définition reste « un assemblage plus ou moins structuré
»
d'institutions et de techniques sociales (5).

:
La définition adoptée est connue « L'expression service social
embrasse tout effort visant à soulager les souffrances provenant de
la misère, à replacer les individus et les familles dans des condi-
tions normales d'existence, à prévenir les fléaux sociaux, à amélio-
rer les conditions sociales et le niveau d'existence, soit par le ser-
vice social des cas individuels, soit par les services sociaux collec-
tifs, soit par l'action législative et administrative de la collectivité,
soit par les recherches et les enquêtes sociales. » Si son défaut est
de se contenter de juxtaposer des moyens d'actions, néanmoins cette
définition fixe des éléments de repère dans une période de cons-
truction professionnelle, et cela de façon large, en laissant ouverts
d'hypothétiques débats ultérieurs. Car elle s'impose aussi par rap-
port à des définitions plus restrictives, comme celle du Dr Joan-
non, selon lequel « le service social est une utilisation judicieuse et
dévouée de moyens préventifs et curatifs de lutte contre un grand
nombre de maux sociaux, ces moyens de lutte constituant l'arme-
ment social ». Et puis la définition ne peut résoudre à elle seule
les questions complexes soulevées par les pratiques. Au nom de quels
principes orienter l'action, l'organiser, et pour élaborer quelles
méthodes ?
Quel modèle peut servir de principe unificateur ?Cette ques-
tion essentielle n'a pas été posée comme telle à la Conférence, mais
la lecture montre qu'elle est présente au travers des intérêts multi-
ples, que révèlent les différences de choix entre pays et entre idéo-
logies. Le souci des organisateurs est de rassembler, de consolider

:
et de parvenir à poser des fondements fédérateurs. Deux idées prin-
cipales semblent se dégager un modèle, le modèle médical, et une
philosophie sociale, celle de l'ordre social.
Les exposés, ainsi que la présence massive des personnels médi-
caux et para-médicaux, font apparaître « la prépondérance des ques-
»
tions d'hygiène dans les préoccupations des congressistes (3). Le
:
modèle médical est le seul à proposer une légitimité scientifique pour
lutter contre les maladies du corps social c'est bien le terme de
maladie qui définit à l'époque la misère et les fléaux sociaux. Si
certains pays, comme les États-Unis et l'Angleterre distinguent net-
tement la fonction sociale de la fonction sanitaire dans les prati-
ques des travailleurs sociaux, pour autant ce débat n'a pas lieu, et
le statu quo médico-social maintient un flou à dominante hygié-
niste. Par ailleurs une idée rallie la majorité des congressistes, celle
d'oeuvrer pour maintenir la paix sociale, et d'affermir toute méthode

sociaux, comme l'exprime par exemple Mlle Butillard :«


élaborée qui puisse garantir ordre et harmonie entre les groupes
Cette
grande notion d'ordre social qui en somme, relève de données mora-
les, et qui est la base solide d'un service social fécond et effica-
ces (5). »
Nous sommes loin d'une élaboration conceptuelle telle que celle
de Mary Richmond. Les exposés des différentes sections montrent
pourtant combien les congressistes sont préoccupés par les questions
méthodologiques. Ils nous donnent à voir, en une vaste fresque inter-
nationale, l'organisation du service social, et de son enseignement.
Ils choisissent de mettre en valeur comme modalité d'intervention
le service social des cas individuels. La Conférence multiplie les des-
criptions, mais là aussi évite les débats de fond. Il semble qu'il faille
surtout montrer la généralisation de ce service social, autour d'un
;
consensus minimal, pour consolider son existence. L'enjeu consiste
à affirmer une profession naissante il faut se rappeler qu'en 1928
en France, le service social n'est pas encore officiellement reconnu.
Tous ces éléments vont donc éclairer les discussions sur les métho-
des, leurs références et leurs applications.

2.3 Élaborer une science du social?


La question apparaît en effet. Faut-il se référer à des discipli-
nes scientifiques, ou créer une science du social, spécifique, qui légi-

est souvent exprimée :?


time le service social L'ambition de créer cette science nouvelle
« Cette science englobera, selon leur ordre
d'importance pour la reconstruction physique, mentale, économi-
que et sociale des individus tels qu'ils existent, tous les résultats
importants acquis par les autres sciences sociales, combinés avec les
résultats de l'expérience pratique acquise dans le domaine du ser-
vice social (6). »
Mais les conditions d'une construction théorique ne sont pas
réunies. Le souhait de cette science reste une injonction, elle est
»
présentée comme une « armure scientifique comme si elle devait
conférer une protection théorique à cette activité qui cherche à assu-
rer son existence. Toutefois, les congressistes mettent en garde les
praticiennes contre une survalorisation des références théoriques
il peut être dangereux de surestimer certains facteurs (psychologi-
:
ques par exemple), de systématiser les analyses.
Par ailleurs, la question de l'enseignement professionnel occupe
toute une section de la Conférence, et c'est la première fois qu'un
congrès met autant l'accent sur ce point. Il s'agit ici aussi de dis-
cuter l'importance de la place de l'enseignement de la théorie par
rapport à l'apprentissage pratique. En arrière-fond de ce débat, il
le
ya souci de former des travailleuses sociales en leur donnant
des compétences pratiques, un cadre de travail, en veillant à ce
»
qu'elles ne perdent pas leur idéal qui est de « servir : cela leur
confère une place, celle d'auxiliaire, qui est sans cesse rappelée et
leur tâche doit être éclairée par une morale professionnelle qui guide
leurs actes. Le fait que « savoir et compétence distinguent les auxi-
liaires sociales des profanes », est nettement reconnu et pourtant
le savoir reste dépendant de la pratique. Cette subordination rela-
tivise fortement la place des références théoriques, autant que la
subordination des praticiennes à leurs maîtres à penser relativise leurs
marges d'initiatives. Il faut aussi rappeler qu'à cette époque, la for-
mation est en grande partie conçue comme une éducation de la per-
sonnalité et des attitudes.
Ce tableau général doit bien sûr être nuancé par des prises de
position divergentes qui sont affirmées par certains participants, mais
restent minoritaires. En premier lieu, si la philosophie du service
social reste dominée par la morale chrétienne, certains souhaitent
une plus grande neutralité ou, comme l'abbé Viollet, veulent démar-
quer le travail social de l'évangélisation (comme par ailleurs des for-
ces de désordre que sont pour lui les idées socialistes). Il faut dif-
férencier œuvre charitable et œuvre sociale. Par ailleurs, si certai-
nes praticiennes défendent des orientations s'inspirant de la volonté
promotionnelle de l'éducation populaire, d'autres, majoritaires,
»
appellent au « relèvement des familles, et approuvent la fonction
d'auxiliaire des médecins. Et puis cette activité de service social,
de plus en plus souvent salariée, est devenue pour les femmes qui
l'exercent un moyen d'affirmation sociale, leur conférant un rôle
reconnu et estimé.
Mais précisément, tous ces facteurs, modèle médical, idéologie
chrétienne prosélyte, enjeux d'une professionnalisation, subordina-
:
tion aux maîtres à penser, représentent autant d'obstacles à la cons-
truction scientifique de savoirs professionnels les enjeux sont ail-
leurs et empêchent l'élaboration de cette « science du social », ou
même d'une théorisation rigoureuse comme celle de Mary Richmond.
L'exigence de compétence oblige néanmoins à un travail de systé-
matisation de l'expérience qui permette d'énoncer une méthode
d'intervention, mais tout cela tient plutôt de la technique que de
la science.

2.4 Méthode et technique : la primauté de l'enquête

nécessité d'une méthode et l'importance des savoirs techniques


j'établis un budget familial, je fais de la théorie pure. Mais si
:
L'abbé Viollet, par exemple, allie dans ses démonstrations la
« Si
j'envoie l'élève dans une famille pour vérifier si le budget que j'ai
établi théoriquement s'applique à son cas, je fais de la pratique.
J'oblige l'élève à vérifier si la théorie peut s'adapter à la pratique. »
Il s'agit bien pour lui d'un travail d'investigation qui systématise
l'enquête pour élaborer un diagnostic rigoureux de la situation de
la famille, et «provoquer le maximum d'efforts pour le minimum
de secours».
L'ensemble des exposés de la section traitant du service social
des cas individuels va ainsi prôner l'enquête ou l'investigation comme
base de cette méthode de traitement et de relèvement social. Pour-
tant l'énoncé des objectifs de cette méthode, en introduction de cette
:
section, pouvait faire croire à une prise en compte de la définition
que Mary Richmond donne du service social « On doit admettre
que le but démocratiquepoursuivi dans tous les cas est de favori-
ser la vie sociale de la collectivité en donnant à l'individu, comme
membre d'une famille, l'occasion de développersapersonnalitépar
des adaptations consciemment effectuées entre lui-même, ses sem-
blables et leur milieu social commun. » Mais peu d'orateurs se réfè-
rent à elle, et quand ils le font, sa pensée est tronquée ou faussée.
Ainsi M. Willems de Bruxelles reprend la définition de Mary Rich-
mond, mais précise plus loin qu'il faut laisser à l'individu « autant
que possible l'illusion de devoir son relèvement à ses propres
efforts ». Ces exemples illustrent le fait que, si on a progressé dans
la compréhension de la personne et dans l'étude des causes de l'indi-
gence, pour autant on a laissé de côté les concepts élaborés par Mary
Richmond, et les principes qui les sous-tendent et qui les fondent
(développement de la personne, participation.).
Il est probable que l'ignorance ou la résistance à la théorisa-
tion qu'elle propose aient les mêmes fondements que ceux qui expli-
:
quent la difficulté à élaborer la science du social, mais à cela s'ajoute
un facteur culturel de rejet du modèle américain lorsque M. Kel-
log cite Mary Richmond comme exemple de travail d'évaluation
d'une pratique qui se perfectionne, et prône la méthode des « sur-
:
veys », M. Martin Saint Léon rejette la spécificité américaine au
nom de la patrie de Descartes « L'Europe se différencie trop de
l'Amérique, notre tempérament national se prête mal aux enquêtes
faites par équipes. » Son modèle est celui de Le Play.
Si la méthode des cas individuels est préconisée, c'est pour l'effi-
cacité de l'individualisation et la systématisation de l'investigation
comme base de toute intervention sociale. Nombreux sont les
Mlle Bacourt de Genève :
congressistes qui viennent développer ces idées, et parmi eux
« Le propre de cette méthode est juste-
ment l'étude minutieuse de tous les éléments d'un problème et l'éva-
luation de tous les facteurs économiques, psychologiques, moraux,
en vue d'une aide plus efficace, d'une assistance réellement éduca-
»
tive suivant M. l'abbé Viollet (10). Ainsi cette méthode va con-
tribuer à construire un service social unifié et coordonné, et per-
mettre de généraliser outils et techniques. Il s'agit de rationaliser
ce service social qui s'affirme comme une profession.
Cette Conférence est parvenue à rassembler 2 500 congressis-
tes, venus de 42 pays, pour construire, selon l'expression de Guer-
rand et Rupp « une véritable encyclopédie du travail social mon-
dial ». Si cette entreprise a confirmé l'existence et l'importance du
service social, pour autant elle donne l'image de discours qui res-
tent parallèles. Les participants sont repartis avec les données qu'ils
avaient exposées. Mais ils ont posé un principe méthodologique que
l'on va retrouver sans cesse repris en France dans les années qui
suivent. L'investigation rigoureuse préalable concernant les person-
nes et leur situation est indispensable pour éclairer le diagnostic des
médecins, la décision des juges ou toute action, secours qui doit
concourir au relèvement des individus atteints d'une maladie sociale.
L'affirmation technicienne a tranché le débat sur les principes et
masqué l'incapacité de l'élaboration conceptuelle.

3 -L'ENQUÊTE SOCIALE
SERVICE SOCIAL
: UN SAVOIR AMBIGU POUR LE

3.1 Les origines méthodologiques de l'enquête sociale en


France dans cette période de référence de F. Le Play

Dans cette période de l'entre-deux-guerres, la méthode d'enquête


sociale semble être le principal savoir du nouveau professionnel qui
se profile au sein de l'entraide sociale. Cette méthode s'est progres-
sivement construite au cours de l'histoire et se présente comme un
schéma type composé de questions ou de thèmes à explorer systé-
matiquement lors de l'entrevue du praticien avec la personne qui
demande aide ou assistance.
Quelles influences ont pu favoriser la construction de ce schéma
d'enquête ?
En général, les œuvres de bienfaisance, les bureaux d'assistance
pratiquaient des enquêtes de type individuel, effectuées au cours de
visites à domicile pour attribuer des secours à partir de certains cri-
tères. Les éléments d'appréciation étaient révélés par un question-
naire d'enquête qui mettait en évidence les données économiques
»
tout en s'assurant qu'il s'agissait bien de « vrais indigents et que

; : ;
ceux-ci étaient dignes d'intérêt. Dès le XIXe siècle, certaines socié-
tés philanthropiques font usage de méthodes scientifiques « La cha-
rité exige une discipline sociale elle opère par la comparaison elle
»
se fonde sur la science (7), dira un secrétaire de la COS. Préci-
sons que les œuvres de la Charity Organisation Society, fondées
en 1887, sont considérées comme étant à l'origine du social case
work, aux USA.
Mais le caractère méthodique de ces enquêtes est également pré-
sent en France, dans le premier quart du XIXe siècle. Les travaux
du Baron de Gerando, membre de l'Académie des Sciences mora-
:
les et politiques, philosophe, lui valurent un prix de l'Académie de
Lyon en 1816, sur le sujet suivant « Indiquer les moyens de recon-
naître la véritable indigence et de rendre l'aumône utile à ceux qui
la donnent comme à ceux qui la reçoivent. » Ce mémoire sera publié
sous le titre Visiteur du Pauvre en 1820. Gerando y met en évi-
dence l'intérêt de procéder avec méthode et élabore un modèle de
questionnaire que chaque visiteur pourra utiliser lors de ses visites.
Ce modèle de livret appelé « endéiamètre », c'est-à-dire mesure du
manque, du besoin, comporte quatre parties qui concernent l'état
civil, la composition de la famille, la santé, les conditions de vie
et l'activité, la moralité et la conduite. Il tend à établir ce qui peut
manquer au pauvre à travers seize rubriques différentes et à met-
tre en évidence les variations de la situation dans le temps, mon-
trant ainsi qu'une action continue pourrait être engagée auprès des
familles.
L'influence de la «Science sociale» selon Frédéric Le Play
Dans son article, Antoine Savoye (8) présente F. Le Play comme
le créateur de la sociologie de terrain. «Ses principes d'observa-
tion directe de la réalité et de recherche comparative, sa méthode
monographique, ses techniques de quantification par le budget qu'il
a appliquées à l'étude systématique des familles ouvrières font pour-
tant de lui le premier théoricien de la sociologie de terrain. »
La méthode développée par F. Le Play dans sa recherche sur
Les ouvriers européens consiste en une enquête minutieuse qui
comporte la description de l'environnement physique et social de
la famille, étude du pays qu'il appelle « la constitution sociale du
pays ». Rappelons que ses trente six monographies concernent diver-
ses régions de France et plusieurs pays d'Europe. Elles étudient les
travaux, la vie domestique et la condition morale des populations
ouvrières que F. Le Play a classées en sept types et quatre systè-
mes sociaux. Chaque monographie est présentée selon le schéma sui-
vant : Une introduction consiste en des considérations générales, sur
les caractéristiques de ce type d'ouvrier dans la région choisie, à
partir de renseignements recueillis sur les lieux pendant plusieurs
années. Ensuite apparaissent les observations préliminaires définis-
sant la condition de l'ouvrier et de sa famille. Ces observations sont
classées en quatre grandes rubriques elles-mêmes décomposées en
différents points, soit treize au total. Suivent les comptes détaillés
de la famille. Cette méthode, précise F. Le Play, «permet de
contrôler les faits, car il doit y avoir concordance entre recettes et
dépenses ». Elle présente « une garantie d'exactitude comme dans
la comptabilité ». Après le détail des comptes, un dernier chapitre
»
est réservé aux « notes diverses ou commentaires émis par l'auteur
sur la situation observée, avec les interprétations que cela lui sug-
:
gère. F. Le Play met en évidence la valeur scientifique de son
enquête « Tous les détails essentiels, dit-il, sont présentés métho-
diquement dans un cadre uniforme, à l'aide duquel, par conséquent,
on peut comparer immédiatement les types les plus analogues et les
plus opposés. » Sa grille d'analyse est en revanche plus discutable
puisqu'il classe les différentes catégories d'ouvriers en fonction de
leur fidélité ou non au décalogue.
L'influence de la science sociale et de la méthode de F. Le Play
ont marqué les débuts de la pratique professionnelle. La première
initiative qui manifeste une référence à la science sociale remonte
au début du siècle et revient à l'abbé J. Viollet. Les visiteurs et
visiteuses discutaient à partir de dossiers « longuement préparés, soi-
»
gneusement établis (9), de l'opportunité d'accorder ou non des
secours aux familles de leur secteur. Chaque dossier est conçu selon
«la doctrine de la science sociale » et prend en compte «la
composition d'une famille, le cadre dans lequel elle vit, ses domi-
ciles successifs, le travail de chacun des membres du foyer, les élé-
ments du budget avec leurs variations relevées trimestre par trimestre,
puis l'histoire de lafamille, les causes de la crise qu'elle traverse
actuellement ainsi que le plan prévu pour résoudre les difficultés
qui ont amené cette crise, l'objectif étant de demander aux intéres-
sés de déployer au maximum les efforts dont ils sont capables et
d'accorder le minimum de secours matériels ».
De même, précise A. de Gourlet, les maisons sociales, avant

luer les besoins du quartier:


de s'implanter, procédaient à une enquête systématique pour éva-
«La maison sociale avant de s'éta-
blir dans un voisinage, en étudiait les besoins et cherchait la liai-
son avec les œuvres qui y existaient déjà. » Un questionnaire pré-
établi servait de modèle pour entreprendre cette exploration. Comme
on peut le constater, le souci de méthode était déjà présent chez
les travailleurs sociaux de la première heure.
La forme de l'enquête s'est progressivement structurée et affi-
née au fil des années, mais son rôle essentiel se limite à l'investiga-
tion. La dimension du diagnostic n'est pas traitée, bien que le Doc-
teur P.F. Armand-Delille introduise l'idée d'un diagnostic social dans
son ouvrage L'assistance sociale et ses moyens d'action. Mais
l'auteur ne se réfère pas à F. Le Play. P. Armand-Delille est allé
aux États-Unis et c'est à Mary E. Richmond qu'il emprunte le terme.
Quant à Mary E. Richmond, si l'on compare son questionnaire
sur la famille avec le schéma d'enquête élaborée par F. Le Play,
on ne peut qu'être frappé par leurs similitudes. Il reste toutefois
difficile d'affirmer que Mary E. Richmond s'est directement inspi-
rée de la méthode d'observation de F. Le Play, nous savons seule-
ment qu'elle connaissait ses travaux puisqu'elle le cite à deux reprises
dans son livre Social Diagnosis, d'une part pour mettre en évidence
sa manière d'engager l'enquête auprès des familles afin d'obtenir
leur collaboration et d'autre part pour expliquer comment le groupe
familial fonctionne comme un ensemble possédant divers degrés de
cohésion.
Réelle référence en France, la méthode de F. Le Play sera direc-
tement enseignée dans certaines écoles de service social pour la rédac-
tion de monographies familiales. Cette pratique rigoureuse permet
en effet de mettre en relief l'enquête sociale et ses résultats et de
présenter l'intervention de l'assistante sociale aux décideurs
employeurs, responsables d'œuvres. et aux membres du jury du
:
tout nouveau diplôme d'État. La description théorique d'une mono-
graphie familiale est exposée par A. de Gourlet dans le livre Traité
de service social de P. Armand-Delille en 1939.

Quels modèles sont proposés aux praticiennes du nouveau service


social?
Après la conférence de 1928, le terme service social a supplanté
celui d'assistance sociale utilisé jusqu'alors et qui marquait déjà une
différence avec la notion d'assistance publique. Si cette dernière doit
pourvoir aux nécessités de l'existence, l'assistance sociale, au con-
traire, doit tendre « à substituer à la passivité de l'assisté, l'acti-
vité nécessaire pour l'affranchir de l'assistance». L'assistante sociale
remplace la dame de charité bénévole. Elle apparaît comme un per-
sonnel spécialisé qui consacre tout son temps à son action et prati-
»
que des « méthodes scientifiques apprises dans des écoles spécia-
les. Elle apparaît aussi comme une fonction nouvelle au sein de la
société. L'assistante sociale, c'est également un acteur utile et néces-
saire, pour réaliser la coordination des œuvres tant espérée.
Deux personnages sont régulièrement cités par les profession-

:
nels de l'entre-deux-guerres pour faire valoir ce nouveau service
social le médecin Paul Armand-Delille, et l'abbé Jean Viollet. L'un
et l'autre prônent dans leurs ouvrages l'enquête sociale comme tech-
nique de base de tout praticien (professionnel ou non) qui s'efforce
de rendre indépendant l'individu devenu dépendant. Quelle est cette
technique de base, comment doit-elle être utilisée avec ceux qui sont
?
dans le besoin Comment cette fonction d'assistante sociale s'exerce-
?
t-elle entre l'individu devenu dépendant et la société C'est au tra-
vers de ces questions que nous présenterons les travaux de chacun
de ces deux personnages, après avoir « sondé » le XIXe siècle et
dégagé quelques repères sur les origines méthodologiques de l'enquête
sociale.

3.2 Le Docteur P.F. Armand-Delille


de l'assistante sociale
: une certaine conception

Éléments biographiques
Médecin des Hôpitaux de Paris, le Docteur Paul F. Armand-
Delille (1874-1963) s'est particulièrement intéressé à l'action médico-
sociale antituberculeuse menée par le Docteur Calmette à Lille et
le Professeur Cabot à Boston (Massachusetts). C'est à la suite d'une
mission qu'il effectuera aux USA en 1918 que P.F. Armand-Delille
écrira L'assistante sociale et ses moyens d'action en 1922, premier
ouvrage en France sur le service social. S'inspirant des expériences
du social work américain et des questionnaires élaborés par Mary
E. Richmond quelques années auparavant, P.F. Armand-Dellile pré-
sente cette nouvelle profession sociale dont la pratique doit s'appuyer
sur des « méthodes scientifiques ».
La réflexion qu'il a engagé sur l'Assistance sociale dès 1920 a
fait l'objet d'une communication remarquée à l'Académie des Scien-
ces morales et politiques (10). Son premier ouvrage a été préfacé par
M. Hebrard de Villeneuve, membre de l'Institut. Ce premier livre
semble être le point de départ de l'influence que pourra exercer P.F.
Armand-Delille sur le service social jusqu'à la Seconde Guerre mon-
:
diale. Sa présence dans de nombreuses instances professionnelles est
à ce titre, significative enseignant dans plusieurs écoles de service
social, président de l'Association des Surintendantes, participant à
la première Conférence internationale du service social en 1928, mem-
bre du Conseil supérieur d'hygiène sociale, président des premières
sessions du diplôme d'État d'assistantes sociales institué en 1932. Il
publiera au cours de cette période, plusieurs autres ouvrages :
* Le service social dans les collectivités contemporaines, en 1929.
* Traité de service social (tome 1 en 1939 — tome II en 1942).
• Guide de l'assistante sociale, en 1943.
Dans ses différents écrits, le Dr P.F. Armand-Delille n'appor-
tera aucune notion nouvelle sur la théorie de l'intervention de l'assis-
tante sociale. Il y reproduira d'ailleurs systématiquement les mêmes
schémas d'enquêtes présentés, dès 1922, dans L'assistante sociale
et ses moyens d'action.

Place du service social dans la société (position idéologique de


l'auteur)
Pour P.F. Armand-Delille, et M. Hebrard de Villeneuve, l'assis-
tance sociale a une fonction sociale importante en agissant pour amé-
liorer le bien-être matériel et moral des individus. Elle peut ainsi
lutter contre la misère, favoriser la paix sociale et le bonheur social.
Si la société industrielle est la traduction d'un progrès certain, pour
P.F. Armand-Delille elle a eu pour conséquence de dévitaliser les
campagnes et de provoquer la création d'un prolétariat dans les
agglomérations urbaines où risquent de se développer des conflits
« qui ne peuvent engendrer que le désordre et l'anarchie », précisera-
t-il dans son livre Le service social dans les collectivités contempo-
raines.
La peur du désordre et de l'anarchie est donc un premier thème

un rôle de régulation dans la société médiévale ;


qui préoccupe P.F. Armand-Delille. Il considère que l'Église a joué
elle ne peut pas
aujourd'hui le tenir. De nouveaux groupements sociaux doivent avoir
un rôle de régulateur. C'est la place que va prendre le service
social.
Les conditions de vie dans les centres urbains, où la popula-
tion est concentrée dans des logements insalubres, favorisent les épi-
démies et le développement des grands fléaux sociaux que sont la
tuberculose, la syphilis et surtout l'alcoolisme qui « constitue un des
plus grands dangers pour l'avenir de la race ». La mission du ser-
vice social sera donc de lutter contre ces fléaux sociaux et de pro-
téger les enfants qui se trouvent en danger auprès d'individus
« tarés », ceux « qu'on est en droit d'appeler le déchet humain ».
Ce sont, pour P.F. Armand-Delille, les êtres asociaux et antisociaux,
les dégénérés moraux, les délinquants, les enfants arriérés. Pour
combattre ces conditions de vie désastreuses, l'assistance sociale doit
»
être favorable à l'édification de « cités ouvrières modèles où les
règles d'hygiène sont respectées. Les travailleuses sociales pourront
éduquer les populations pour qu'elles ne reproduisent pas les « situa-
tions antérieures ». Il s'agira également, pour elles, d'offrir des dis-
tractions saines aux adultes et aux enfants, où ils pourront en même
temps, «perfectionner leur instruction ».
La civilisation moderne a, de plus, pour effet de provoquer
»
une « crise de la famille : «La Révolution française a sapé les
assises millénaires sur lesquelles reposait l'organisation des vieilles
sociétés. » Le patriarcat, l'autorité paternelle ont décliné, la cohé-
sion familiale s'est réduite. La Révolution due aux abus de l'Ancien
Régime et la révolution industrielle ont favorisé la désintégration
de la famille. Le déracinement a réveillé chez certains, explique P.F.
Armand-Delille « de mauvais instincts ancestraux chez les individus
mal adaptés ou inadaptables aux conditions de la vie moderne ».
Ainsi, la vie à la campagne est idéalisée parce qu'elle maintient les
valeurs traditionnelles de la famille. Au contraire, la vie urbaine
est source de tous les maux parce qu'elle isole l'individu et l'entraîne
« au vice ». Les liens de camaraderie y sont superficiels et souvent
malsains, les distractions que sont le café, le théâtre et le cinéma
« sont loin d'avoir un rôle éducateur ». De plus, si la femme tra-
vaille de son côté et n'a pas « le goût pour son intérieur », la vie
familiale se dégrade. La ville offre enfin le spectacle de l'opulence
et du luxe qui peuvent susciter « l'envie, la jalousie ou la révolte ».
Tous ces facteurs de déchéance engendrés par la vie urbaine
comparativement aux avantages qu'offre la vie à la campagne, vont
donner une ligne de conduite idéale à l'assistante sociale qui favo-
risera, toutes les fois que l'occasion se présentera (décès du chef
de famille, maladie.), le retour à la campagne. Ainsi, explique
il
P.F. Armand-Delille, « il est vrai qu'à l'heure actuelle, faudrait
réorganiser systématiquement cette transplantation rurale ». Le repeu-
plement des campagnes devient en quelque sorte un objectif de
l'assistance sociale puisque l'on manque de bras pour l'agriculture.
Il propose de créer des « comités de repeuplement » en collabora-
tion avec les préfets et les maires des régions. Ceux-ci assureraient
le logement avec jardin et, de leur côté, les assistantes sociales, après
enquêtes sur les familles, se chargeraient du recrutement. A défaut
d'avoir pu « convaincre » la mère de famille, « il faut employer
»
l'assistance sous forme de placement familial qui, bien évidem-
ment, s'organisera à la campagne.
Comme nous l'avons déjà souligné, les conceptions de l'auteur
sont imprégnées d'idées conservatrices qui s'appuient pour une bonne
part sur certaines analyses de F. Le Play. Le Dr P.F. Armand-Delille
ne se contente pas de vouloir développer, à l'image du Dr Cabot
aux États-Unis, une médecine sociale, il a une perspective plus vaste
sur la vie en société qui dépasse largement les problèmes d'hygiène
et de lutte contre les fléaux sociaux. A ses yeux, l'assistance sociale
doit jouer un rôle régulateur comme a pu le faire l'Église aupara-
vant. Cette fonction est essentiellement morale et se fonde sur les
valeurs traditionnelles de la famille que seul le monde rural est capable
de raisons médicales:
de maintenir. Mais ses arguments se font toujours sous le couvert
« Si elle (rassistante sociale) peut faire savoir
à la mère les résultats déplorables qu'ont, pour lespetits, lefait d'habi-
ter dans les logements trop étroits et confinés, de manquer d'air et
d'espacepours'épanouir, si ellepeut, grâce à la collaboration d'une
infirmière-visiteuse, montrer combien la tuberculose est à redouter,
peut-être pourra-t-elle arriver à la retransplantation rurale de la
famille. » Mais si la mère refuse, les arguments deviennent plus sévè-
res. On ne s'adresse plus à une mère protectrice de ses tout-petits,
mais à une femme qui risque de se mettre sur « la voie de la tenta-
tion et de la déchéance », si on lui place tous ses enfants à la cam-
pagne. car il faudra bien arriver, d'une manière ou d'une autre à
repeupler les campagnes. Alors, à cette mère qui refuse cette « for-
mule idéale », on placera, de préférence les plus jeunes toute l'année
si possible ou, à défaut, au moins durant l'été, et on lui laissera les
aînés. Désencombrer les grandes villes de «parasites inutiles»,
repeupler les campagnes, « assurer l'avenir et la santé physique et
»
morale de la race constituent l'idéologie de P.F. Armand-Delille.
Un autre grand projet d'action sociale consiste pour l'auteur
à regrouper les œuvres d'assistance, par souci d'économie et d'effi-
cacité. Cela nécessite le développement d'une bonne documentation,
telle celle que propose l'Office central des œuvres de bienfaisance
(OCOB) qui publie un annuaire Paris charitable, bienfaisant et
social, recensant les œuvres. Au-delà de ce type de document, doit
se constituer un fichier qui indiquerait par qui et de quelle manière
sont assistées les familles, une façon d'améliorer le Fichier central,
créé grâce à l'initiative américaine. Il y a lieu enfin, explique
P.F. Armand-Delille de faire collaborer entre elles ces différentes
œuvres, qu'elles soient publiques ou privées. C'est au ministère d'agir
dans ce sens, mais sur le terrain, l'assistante sociale peut favoriser
cette collaboration. Ce thème sera une préoccupation dominante des
chefs de file de l'action sociale au cours des années trente.
L'assistante sociale est une « nécessité de l'organisation de la
société contemporaine etjusqu'au jour lointain où il n'y aura plus
il
d'individus dépendants., faut qu'elle devienne dejour en jour,
une partie intégrante de la société. On pourrait même imaginer
une société idéale dans laquelle chaque citoyen accepterait d'être,
pendant une partie de son travail, un collaborateur actif de l'orga-
nisation d'assistance sociale ».

L'activité de l'assistante sociale


D'après P.F. Armand-Delille, l'assistante sociale peut interve-
nir lorsque l'équilibre physiologique et, secondairement, l'équilibre
économique et moral de la famille et de l'individu sont compro-
mis. Toutefois, il pense que la praticienne doit « savoir limiter son
activité à l'étude et à la thérapeutique des questions actuelles les
plus urgentes et les plus importantes ». Pour l'auteur, qui est méde-
:
cin, les questions de santé et d'hygiène sont au cœur de ces priori-
tés « C'est-à-dire que l'assistante sociale devra s'appliquer, en pre-
mière ligne, aux conditions de la santé générale de la famille ».
L'amélioration de l'hygiène de vie est fonction des conditions
de logement et de la tenue du ménage, de l'hygiène alimentaire,
des soins aux enfants, en vue de renforcer toutes les résistances à

:
la maladie. A l'hygiène physique doit être associée une hygiène
morale de la famille « veiller à son hygiène morale en lui procu-
rant des distractions saines et bienfaisantes pour l'esprit et le cœur ».
L'auteur espère, de cette façon, éviter chez l'adolescent et l'adulte,
l'atteinte des maladies vénériennes. Cette action à caractère préventif
est importante mais priorité sera donnée aux actions thérapeutiques
:
chaque fois que la maladie viendra rompre l'équilibre de la famille.
Plusieurs fléaux sociaux dominent les sociétés civilisées la tuber-
culose, les maladies vénériennes et l'alcoolisme. P.H. Armand-Delille
précise que si la lutte contre les maladies vénériennes (la syphilis
en particulier), relève surtout de la « police sanitaire », les actions
pour combattre les autres fléaux sociaux nécessitent la collabora-
tion des assistantes sociales. Globalement, pour le Dr P.F. Armand-
Delille, l'objectif de l'intervention de l'assistante sociale est, à la
fois, préventif et thérapeutique et concerne le plus souvent un pro-
blème médico-social.
Néanmoins, au cours de son activité, l'assistante sociale doit
privilégier certaines catégories de personnes. Tout d'abord, l'indi-
vidu « dépendant », c'est-à-dire « celui qui est asservi à la néces-
sité d'un travailjournalierpour assurer les besoins essentiels de son
existence, le pain quotidien pour lui-même et les siens. Mais aussi
l'individu incapable d'accomplir personnellement un travail rému-
nérateur et qui n'a aucun membre de l'organisme social qui ne le
lui assure spontanément ». C'est le cas de l'enfant orphelin, de
l'adulte dépourvu de capital et d'économies, qui tombe malade ou
devient infirme, précise-t-il. Si l'assistante sociale intervient auprès
d'individus isolés, son centre d'intérêt prioritaire est la famille et
l'enfant. Mais pour lui, la famille est considérée à travers certains
rôles, en particulier celui d'élever l'enfant dans de bonnes condi-
tions d'hygiène physique et morale. Ainsi, son intérêt est porté sur
la femme enceinte, la «fille-mère », sur les familles nombreuses,
les veuves avec enfants, et les femmes abandonnées et surtout sur
l'enfant (son hygiène, ses loisirs mais aussi lorsqu'il est malade,
moralement abandonné, anormal ou s'il est placé). Enfin, la der-
nière catégorie d'individus concerne les malades avec une place
importante accordée aux tuberculeux.
Pour comprendre comment le Dr P.F. Armand-Delille perçoit
le rôle concret de l'assistante sociale, regardons de quelle manière

:
il décrit son action dans la famille nombreuse. Ce type de famille
est caractérisé de la façon suivante on constate tout d'abord, que
le père est peu présent. La mère, au contraire, a un rôle prépondé-
rant. Celle-ci devrait posséder un certain nombre de qualités domes-
tiques, tout d'abord, et surtout morales en donnant aux enfants
« l'esprit de discipline» et « l'esprit de sacrifice mutuel qui leur
permet d'accepter les privations et de se rendre service les uns aux
». Mais, dit l'auteur, ces mères de famille sont exception-
autres
nelles. Ce sont plus couramment d' « habiles quémandeuses » sol-
licitant les diverses œuvres charitables, à qui il faut apprendre l'ordre
et la tenue du logement (ne pas mélanger linge de toilette et tor-
chon, ne pas laisser accumuler la vaisselle sale.), à qui il faut don-
ner des principes d'économie domestique pour équilibrer leur modeste
budget en les guidant dans leurs achats et faire en sorte qu'elles
ne dépensent pas tout une partie de la paye, le samedi, comme c'est
la tendance dans les ménages ouvriers.

;
L'enquête de l'assistante doit se préoccuper de savoir si la mère
porte une réelle tendresse à ses enfants mais si elle est violente,
instable, injuste et impatiente, son caractère est certainement en par-
tie responsable du désordre matériel et moral de la famille, expli-
que P.F. Armand-Delille. Il conseille par exemple, d'ouvrir l'armoire
à linge, cela permet de « juger des capacités de la ménagère ». On
pourrait finalement considérer dans la logique du Dr P.F. Armand-
Delille, qu'une armoire en désordre traduit un manque de tendresse
de la mère à l'égard de ses enfants. Il modère, cependant, cette
appréciation en précisant qu'il ne faut pas confondre désordre et
»
propreté. L'assistante sociale doit « gagner la confiance de la mère
de famille, en évitant certaines questions directes mais en abordant
le sujet par voies détournées. On peut aussi connaître la composi-
tion des menus par une visite improvisée au moment des repas.
Mieux voir réagir les membres de la famille en s'asseyant dans un
coin « avec un livre ou un carnet à mettre au net ». Mais le plus
souvent, l'assistante sociale apparaît directement comme une prati-
cienne qui doit convaincre si la diplomatie, sous couvert de la con-
fiance, n'a pas abouti.
Quant au père de famille, c'est un ouvrier manuel qui fait vivre
sa famille par son salaire. Or, l'ouvrier n'est pas prévoyant et en
cas de maladie, la situation matérielle de la famille sera dégradée
mais, ajoute P.F. Armand-Delille, « les conditions actuelles de vie
;
ne lui permettent guère les économies. Toutefois, en cas de mala-
die, on peut compter avec cette belle solidarité et ce beau senti-
ment de l'entraide qui existe dans le peuple ». En ce qui concerne
les causes de décès, en dehors de la guerre, l'ouvrier meurt « à la
tâche, hélas, trop souvent usé par l'alcoolisme ou même fauché par
»
la tuberculose, sans l'aide d'aucune préservation (1). Sa veuve ris-
»
que de devenir « une dépendante définitive en tombant dans la
« mendicité professionnelle ». C'est alors que l'assistante sociale,
après avoir gagné la confiance de la veuve, pourra organiser le
départ à la campagne. L'avenir de cette nouvelle famille privée de
son chef, sera pour la mère de devenir « vachère ou basse-courière »,
et pour les enfants « bergers ou aides de culture ». Pour atteindre
son objectif, l'assistante sociale aura « à lutter contre des préju-
gés, des partis pris, des habitudes contractées et plus ou moins invé-
térées » de la femme qui aurait pris « malheureusement le goût de
la grande ville, de la liberté qu'elle a pu y trouver».
Pour le Dr P.F. Armand-Delille, ces généralités sur la famille
nombreuse sont présentées comme des vérités, des certitudes tandis
que les «préjugés » appartiennent à la classe des dépendants.

Le profil de la praticienne
a) Des qualités de dévouement, de bon sens et d'humilité.

:
L'intervention de l'assistante sociale va s'organiser autour de trois
moyens d'aide l'aide matérielle (assurer la lutte pour l'existence) ;
l'aide intellectuelle (expliquer comment faire les démarches) ; l'aide
morale (gagner la confiance, permettre de retrouver l'énergie).
Pour mettre en œuvre ces moyens, certaines qualités sont néces-
saires :

— Des qualités d'ordre et de méthode pour assurer un bon clas-


sement de ses fiches et permettre, si elle doit être remplacée, qu'une
autre personne puisse poursuivre facilement son action auprès des
familles et des oeuvres ;
Être active et enthousiaste sans être utopiste ou une illumi-

;
née, sans semer des idées subversives mais croire au progrès pour
sortir les déshérités de leur passivité et de leur résignation
— Avoir l'esprit de dévouement pour aider efficacement l'indi-
vidu et ne pas considérer ses fonctions comme un simple métier.

:
Au-delà de ces qualités personnelles, d'autres sont également
nécessaires pour l'exercice de sa profession
Être intelligente, ce qui est indispensable, à toute carrière

et toute profession intellectuelle. Mais il faut surtout du bon sens
;
et du discernement pour étudier la cause ou l'origine des problè-
mes et savoir proposer la solution adaptée aux besoins
— Avoir toujours confiance dans les
possibilités de la nature
humaine, « on peut donc dire qu'ilfaut une certaine grâce d'état
pour être un bon travailleur social ;»
— Posséder une certaine dose d'humilité. Ne pas se montrer
exclusive ou orgueilleuse en voulant tout résoudre à elle seule. Elle
ne sera efficacement utile que si elle collabore utilement avec les
autres, et en particulier avec le médecin.
Le profil de la future professionnelle est bien typé par
P.F. Armand-Delille. En fait, cette praticienne moderne de l'entraide
interindividuelle doit, sans en porter l'habit, posséder les mêmes qua-
lités que l'on attribue aux religieuses. Ainsi, précise-t-il «jusqu'à
un certain point, une bonne assistante sociale doit, comme si elle
appartenait à un ordre religieux, posséder une certaine dose d'humi-
lité ». Ces diverses qualités mettent toutefois l'accent sur le fait qu'il
»
s'agit d'un « apostolat moderne. La praticienne doit croire au pro-
grès et inscrire son action dans le cadre d'une profession et, à ce
titre, doit être intelligente mais, précise-t-il aussitôt, il s'agit sur-
tout de « bon sens ». En fait le point de vue de P.F. Armand-Delille
semble osciller entre le désir de voir cette future professionnelle deve-
nir compétente pour mettre en œuvre cette assistance sociale à
laquelle il tient, et la crainte de favoriser son indépendance en lui
confiant trop de responsabilités.
b) Un savoir faire : l'enquête sociale
Il s'agit, en premier lieu, de « rechercher méthodiquement les fac-
teurs de déchéance et de misère et bien les étudier ». Pour cela,
il «faut partir de la condition actuelle et présente du sujet qui a
besoin d'assistance sociale». Ensuite entreprendre une enquête
approfondie et complète dans chaque cas afin « de connaître les
conditions particulières, de lever les difficultés matérielles et mora-
les et d'obtenir la collaboration de l'entourage au lieu de se heur-
ter à son inertie ou sa mauvaise volonté ». Puis établir, en quel-
que sorte, un « diagnostic social des cas». Si cette expression est
employée dans l'introduction à deux reprises, elle n'est pas réutili-
sée au cours du chapitre qui commente l'enquête sociale. En réa-
lité, P.F. Armand-Delille ne semble pas souhaiter que ce terme entre
dans le vocabulaire de la travailleuse sociale française. Mais ayant
emprunté le cadre de l'enquête à l'ouvrage de Mary E. Richmond
Social Diagnosis, peut-être ne pouvait-il pas totalement éliminer le
terme. De fait, dans son chapitre sur l'enquête sociale, il parle de
diagnostic mais uniquement du diagnostic médical. Ainsi, dit-il « un
diagnostic médical est presque toujours nécessaire ». Et, plus loin,

:
« l'observation médicale doit être prise chaque fois, concomitam-
ment à l'enquête sociale ». Ou encore « Les renseignements d'ordre
général obtenus par l'enquête sociale peuvent souvent et très utile-
ment éclairer le médecin ». Comment l'assistante sociale pourrait-
enseignement ?
elle élaborer ce diagnostic social pour lequel elle ne reçoit aucun
Cette étape dans la démarche n'est donc que fic-
tive, puisqu'elle n'apparaît jamais dans le processus de l'enquête.
Après avoir entrepris l'étude approfondie de la situation, la prati-
»
cienne essaiera de « diminuer puis de « supprimer autant qu'il est
»
possible les facteurs de déchéance en « mettant en oeuvre
ressources sociales et en employant des « méthodes systématiques ».
» les

Enfin, en fonction des causes à traiter et des résultats recherchés,


il lui faut organiser ce qui peut être entrepris « immédiatement ou
à distance». Mais, au-delà de la portée immédiate et directe de
l'enquête pour aider les individus et les familles, les enquêtes sociales
peuvent avoir une portée plus générale et être utilisées « pour éta-
blir des principes généraux d'assistance et même des lois permet-
tant l'amélioration des conditions sociales et l'extension des mesu-
res de prévoyance sociale ». Toutefois, cette perspective n'est accom-
pagnée d'aucune proposition laissant entrevoir comment cette idée
pourrait se réaliser.
La lecture que fait le Dr P.F. Armand-Delille du livre de Mary
E. Richmond est particulièrement réductrice. Il résume la méthode
d'élaboration du diagnostic social à l'investigation ou enquête sociale
et utilise les questionnaires comme schéma d'enquête déformant tota-
lement la démarche méthodologique de l'auteur américain. Au len-
demain de la Première Guerre mondiale et pendant des décennies,
seul le livre de P.F. Armand-Dellile fait référence aux savoirs métho-
dologiques contenus dans Social Diagnosis. Il a de cette façon laissé
croire que la méthode de diagnostic était bien connue en France et
a surtout développé une confusion entre diagnostic social et enquête
sociale, confusion encore persistante aujourd'hui. On peut s'inter-
roger sur les raisons de cette désinformation. Notre hypothèse est
que le Dr P.F. Armand-Delille ne souhaite pas donner à ces nou-
velles professionnelles trop de compétences pour qu'elles ne puis-
sent exercer leur profession au même niveau qu'un médecin, un juge
ou un avocat. comme l'envisage Mary E. Richmond. Pour réali-
ser le diagnostic social, l'infirmière visiteuse comme l'assistante sociale
doivent dépendre du médecin, être son auxiliaire et non sa collègue.
On peut supposer que pour P.F. Armand-Delille le terme de « dia-
gnostic » appartient à la médecine comme le terme de « traitement».
En effet, ces deux mots employés par Mary E. Richmond disparais-
sent dans les propos de P.F. Armand-Delille lorsqu'il étudie les prin-
cipes généraux de l'enquête sociale, qu'il présente pourtant comme
fondements de la méthode d'intervention de l'assistante sociale.
Personnage marquant dans l'institutionnalisation du service
social en France, le Dr P.F. Armand-Delille a largement participé
à l'instauration et la reconnaissance de la profession d'assistante
sociale. Mais sa conception idéologique et la lecture déformée des
savoirs de Mary E. Richmond qu'il a importés ont fortement con-
tribué à imprimer, et pour longtemps, une image ambiguë de cette
jeune profession au sein de la société. Est-elle au service des per-
sonnes, des médecins ou des institutions ?.
3.3 Le modèle de l'abbé Viollet

L'abbé Viollet fait partie des personnalités qui, au tournant du


siècle, ont fait du quartier Plaisance un « microcosme social », selon
les termes de Christine Garcette (1), un creuset qui essaime idées
et expériences en matière d'œuvres sociales.

Né en 1875, fils d'un membre de l'Institut, il décide tôt de ren-


trer au séminaire. « Doué d'une vitalité débordante, parfois jugée
excessive, il dut attendre 1901 pour être ordonné prêtre à N.-D.
du Rosaire où ilfut affecté comme vicaire. (.) Il se démarque vite,
par ses prises de position très tranchées, par ses positions dreyfu-
sardes, à l'opposé des autres, par son refus de l'autorité hiérarchi-
que, son mépris pour le fonctionnement des cercles d'études où on
l'avait affecté, et auxquels il préféra rapidement des associations
familiales neutres au grand scandale des autres membres du clergé. »
Comme pour Léonie Chaptal, l'important pour lui est « d'aller au
peuple», et de contribuer à la « réconciliation des classes socia-
les». Or après 1910, il se verra comme d'autres (les Résidences
sociales, le Sillon, l'Action populaire), « intimer l'ordre de repen-
»
ser sa légitimité par la hiérarchie catholique soucieuse de rester
seule garante des principes d'action sociale, et de maintenir une
stricte confessionnalisation. Pour lui, « il s'agit de faire du social,
mais pas n'importe lequel. Il faut se démarquer de ceux qui font
du social par tradition charitable et paternaliste, de ceux qui légiti-
ment par le social leur mandat politique, de ceux qui ne font du
social que pour évangéliser, ou encore ceux qui utilisent la lutte con-
tre la pauvreté pour diffuser des idées jugées dangereuses parce que
remettant en cause l'ordre social établi ».

:
L'abbé Viollet est un maître d'oeuvre, au double sens de direc-
teur et de promoteur il a, entre autres, créé en 1902 l'Association
familiale du Moulin Vert, puis en 1908 l'École libre d'assistance
privée. Il publie, à partir de 1906 avec Appolline de Gourlet, une
revue mensuelle intitulée Assistance Éducative, destinée à apporter
aux travailleurs sociaux une aide technique (modèles d'enquête par
exemple) et à nourrir leurs réflexions sur le « relèvement» des pau-
vres et l'action des œuvres. En 1919, il cherche à fédérer différen-
tes œuvres familiales dans la Confédération générale des Familles.
En effet il est aussi soucieux de susciter ces œuvres, que de former
les travailleurs sociaux chargés du « relèvement » des individus et
des familles. Il fait paraître, en 1931, sous l'égide de la Confédé-
ration générale des familles, Le petit guide du travailleur social,
ouvrage dans lequel il expose sa conception de l'action sociale pri-
vée en la distinguant de l'action sociale publique, et précise quel
doit être le rôle et la méthode du travailleur social. L'abbé Viollet,
comme beaucoup d'autres, reste préoccupé par la nécessité de coor-
donner les œuvres, rendre l'aide efficace, et ses analyses et réalisa-
tions sont fortement marquées par sa philosophie sociale.

Le rôle des œuvres sociales privées et des associations familiales


Lors de la Conférence de 1928, l'abbé Viollet, chargé de
l'exposé « La famille et le service social des cas individuels », déve-
loppe l'idée selon laquelle le nombre des indigents serait moindre
si la famille était solidement organisée. Le but du travail social est
de fortifier la famille et de créer et de soutenir les œuvres desti-
nées à garantir son développement. C'est autour de ce principe direc-
teur qu'il organise l'analyse qu'il fait de la société et de ses pro-
blèmes, et qu'il prône les solutions à construire. Il reprend la même
analyse dans son ouvrage Le petit guide du travailleur social, en
la développant.
Pour lui, la vie moderne menace la cohésion familiale. La
misère est provoquée par les crises industrielles et par « l'antago-
nisme industriel du capital et du travail », et les nouvelles données
de la vie économique et de la vie quotidienne se traduisent par « la
monotonie du travail moderne, la promiscuité avec des camarades
sans idéal moral, des liaisons de hasard et des mariages mal assor-
tis», etc. L'individu peut sombrer dans « l'indifférence morale,
l'apathie et la paresse, le désordre et l'imprévoyance, l'alcoolisme
et la débauche ». Le danger est le relâchement des moeurs, par con-
séquent « la question sociale est d'abord une question morale ». Face
à cette situation, « la famille est le premier et meilleur soutien des
individus et de la société ». L'abbé Viollet entend renforcer ses inté-
rêts, lui obtenir un statut reconnu, et faire reculer tant les idées
socialistes que les idées néomalthusiennes, qui engendrent conflit
social et appauvrissement des ressources d'une société. Il faut rap-
peler que l'abbé Viollet est membre du Conseil supérieur de la nata-
lité.
Il pense que les organisations et institutions sociales défectueuses
entretiennent également la misère et que les œuvres d'assistance peu-
vent mettre les gens en situation de dépendance humiliante et affai-
blir le sens de l'effort. L'État, depuis la Révolution, a peu à peu
diminué l'influence des corps intermédiaires que sont les corpora-
tions ou la famille, et a par contre élargi les droits de l'individu.
Ce déséquilibre a comme conséquence que des lois comme celle auto-
risant le divorce ou celle augmentant les droits de l'enfant naturel
réduisent le sens des responsabilités, comme peuvent le faire des
institutions telles que les organismes de prévoyance.
Un certain nombre de principes doivent alors être posés pour
construire des réponses à ces dérives. Prenant acte de la séparation
de l'Église et de l'État, l'abbé Viollet tient à ne pas confondre action
:
sociale et action religieuse si les deux ont leur rôle à jouer, c'est
;
de façon distincte. De plus, il convient aussi de distinguer les œu-
vres charitables des œuvres sociales les premières s'en tiennent à
l'assistance et risquent d'encourager paternalisme et clientélisme, les
secondes peuvent promouvoir prévoyance et solidarité en encoura-
geant la participation de leurs membres, mais sont souvent idéologi-
:
quement orientées dans le cadre d'organisations ouvrières. Il faut donc
développer des œuvres intermédiaires les associations familiales.
C'est dans ce cadre-là qu'il préconise le développement de la
bienfaisance privée. Il est nécessaire d'éviter le gaspillage financier
en éduquant bienfaiteurs et obligés, et de lutter contre la disper-
sion des forces par la collaboration des œuvres. La grande idée de

:
l'abbé Viollet est de promouvoir à nouveau les corps intermédiai-
res que sont les groupements et leurs unions associations familia-
les, caisses de loyer, amélioration du logement, mutualité familiale,
etc. Ces échelons intermédiaires entre la population et l'État sont
nécessaires au rapprochement des classes et à l'efficacité de l'action.
De plus, ces forces privées de type collectif sont là pour pallier les
insuffisances de la gestion publique et équilibrer les pouvoirs, en
évitant les risques d'une collectivisation systématique, préjudiciable
à l'ordre social.
Il découle de tout cela que seule une union des œuvres sera
apte à jouer le rôle de « centre de renseignements sur les familles
par le contrôle des enquêtes des œuvres les unes par les autres, et
en multipliant les informations charitables destinées à éclairer les
démarches des visiteurs ». La connaissance des familles et de leur
:
milieu est donc prépondérante. Il devient alors logique que l'enquête
sociale soit le fondement de tout le processus d'aide « L'enquête
sociale doit être placée à la base de tout travail social sérieux et
efficace. » Et celui-ci doit viser avant tout à « provoquer le maxi-
mum d'efforts pour le minimum de secours (3). »
L'intervention du travail social
L'abbé Viollet insiste longuement sur les caractéristiques des
indigents, et y revient à plusieurs reprises dans son ouvrage de 1931.
Il les classe selon le degré de responsabilité qu'il y a lieu de discer-
ner dans leur situation. A côté de cela il cible les familles dans leur

la vie moderne:
ensemble comme dignes d'attention, surtout mais non exclusivement
les familles nombreuses, car elles sont de toute façon fragilisées par
désordre ménager dû à l'absence d'éducation des
jeunes filles, découragement des pères qui sombrent dans toutes les
formes de dispersion et de débauche, par exemple. Il précise que
»
l'action de « relèvement ne concerne pas les catégories sociales
auxquelles s'adressent déjà les lois d'assistance, à savoir les enfants,
les malades et les vieillards.
Les individus sont des victimes involontaires des catastrophes
naturelles et des mutations économiques, ou bien ont une part de
»
responsabilité personnelle dans « les vices qu'ils développent, par
hérédité, mauvaise éducation et influence du milieu. « Le vaincu (est)
le client habituel des œuvres d'assistance », et se caractérise par « une
faiblesse congénitale de la volonté ». Il convient donc de distinguer
parmi cette catégorie les victimes des profiteurs. Car il faut démas-
quer « les professionnels de l'assistance » qui savent abuser des œu-
vres. Le visiteur a sa part de responsabilité, quand il ne veille pas
à rassembler toutes les données permettant d'analyser une situation.
L'indigent méritant se cache, lui, car il a honte de son état. Il y
»
a encore « les déclassés ouvriers au chômage ou adolescents dévoyés
par exemple, qui se caractérisent la plupart du temps par une absence
de « volonté organisatrice ou discipline morale ». C'est le manque
de sens moral, ou d'indépendance morale, c'est la faiblesse de la
volonté, l'absence d'énergie et d'initiative qui rend ces individus
« sans défense face aux complexités et injustices de la vie».
A cela il faut répondre par une action organisée de relèvement
pour « corriger un défaut individuel, soutenir les courages défail-
lants, assurer l'avenir d'une famille ». La finalité est de parvenir
à « libérer les pauvres des œuvres d'assistance en leur fournissant
le moyen d'organiser leur vie sans elles». Il convient de « déve-
lopper dans la classe ouvrière l'esprit de prévoyance et de multi-
plier les œuvres de solidarité sociale les plus capables d'aider à l'édu-
cation de la classe ouvrière ». Pour cela il faut obtenir « la colla-
boration des volontés », et ce sont bien les nouveaux groupements
intermédiaires que sont les associations familiales qui vont le per-
mettre ainsi que toutes les œuvres fondées sur une forme de ser-
vice mutualisé.
Dès lors, la fonction du travailleur social consiste avant tout
à être l'enquêteur des œuvres. Il doit apporter son concours aux
différents groupements qui se sont constitués en vue d'obtenir les
;
réformes nécessaires. « Professionnel de l'assistance », il est rému-
néré mais doit œuvrer par vocation il n'est pas un «fonctionnaire
de la charité ». Il remplit le rôle d'« éducateur de la démocratie »,
ce qui signifie pour l'abbé Viollet promouvoir la reconnaissance des
intérêts collectifs des familles, dans un esprit de rapprochement des
classes sociales. Il est « un excitateur d'énergie ». « Par un contact
affectueux et persévérant », il influera « par son ascendant » sur
les individus et les familles. Il doit donc allier qualités intellectuel-
les et morales. Faisant preuve d'amour, d'abnégation, d'humilité,
il est exigeant avec les autres car il l'est avec lui-même, et doit se
garder des jugements moraux et des préjugés de classe. Pourtant,
dans le travail de discernement à opérer, son sens moral est à l'œu-
vre. Il créera la confiance en garantissant le secret professionnel,
à l'instar du prêtre et du médecin.
Le service social est subordonné à l'œuvre familiale, qui le con-
trôle et l'évalue, comme elle contrôle et évalue les familles qui la
:
sollicitent. Le travailleur social doit collaborer mais aussi savoir
s'effacer ce sont les œuvres elles-mêmes qui renforcent la famille.
On retrouve ici le travailleur social en position d'auxiliaire, dont
on exige compétence, pratique d'investigation et d'encouragement
moral, à qui l'on confie une mission éducative pour le bien être
d'une société ordonnée. C'est sur lui que repose l'enquête sociale.
Il est sans cesse rappelé que, si les profiteurs mettent en péril les
œuvres, les enquêteurs incompétents sont eux aussi responsables de
l'inefficacité de l'action.

repose sur trois composantes :


L'abbé Viollet a ainsi construit un système d'intervention qui
l'œuvre, le travailleur social, les famil-
les. Appolline de Gourlet nous dit qu'il a « rénové la méthode de
service familial et d'enquêtes ». Elle lui consacre un chapitre de son
ouvrage sur le service social écrit en 1947, d'où il ressort que l'abbé
Viollet organise toute une méthode d'investigation, préconisant de
»
« véritables visites pendant lesquelles il convient de prendre le
temps d'« une causerie prolongée, menée à bâtons rompus, au cours
de laquelle un détail, une nuance du souvenir et de la pensée font
pénétrer dans une intimité qui demeureraitfermée à l'enquête (clas-
sique) ». Les visiteurs et visiteuses se retrouvent avec l'abbé Viollet
pour étudier les cas, tenir les dossiers. Ceux-ci sont élaborés à par-
tir des enquêtes sociales, « conçus selon les doctrines de la science
sociale» précise encore Appolline de Gourlet, c'est-à-dire proba-
blement selon le modèle monographique de Le Play.
Ce système d'intervention poursuit plusieurs objectifs :une
action morale de responsabilisation des familles ouvrières, la cons-
titution d'associations familiales avec de multiples services (aide au
loyer, achats groupés.) afin d'améliorer leur niveau de vie. Les
monographies familiales vont permettre d'ajuster l'aide au mieux,
mais aussi d'élaborer des statistiques sur l'état des classes pauvres,
de créer les services ou œuvres nécessaires. Les monographies d'œu-
vres, elles, sont utiles au travailleur social afin qu'il améliore sa
connaissance des réponses existantes. Ainsi il semble bien, d'après
Appolline de Gourlet, que l'abbé Viollet soit influencé par le modèle
monographique comme outil privilégié d'investigation, et s'en soit
inspiré pour élaborer le prototype d'enquête sociale qu'il préconise
en 1931 dans son ouvrage.

La définition et le rôle de l'enquête sociale


La construction-même de l'ouvrage Le petit guide du travail-
leur social, révèle cette place centrale de cet outil qu'est l'enquête
sociale. Le chapitre qui la décrit, en une dizaine de pages sur les
160 que compte le livre, est situé au milieu du livre. Auparavant,
:
l'abbé Viollet précise le cadre de son système d'action « les qua-
lités du travailleur social », les distinctions entre œuvre religieuse
et œuvre sociale, et entre œuvre charitable et œuvre sociale, puis
la nécessité de la coordination des œuvres. Ce n'est qu'après la des-
cription de l'outil enquête sociale que l'auteur va développer « les
causes de la misère », « les conditions de relèvement des indigents »,
les apports de la « psychologie sociale », et finir par l'importance
de « l'organisation sociale de la famille ».
L'enquête est la méthode d'intervention qui fonde l'action de
:
bienfaisance et garantit les œuvres sociales. Elle doit éviter deux
risques celui de dissimulation par les indigents de leur situation,
et celui d'incompétence pour les enquêteurs. La connaissance des
individus et des familles permettra de mesurer les conditions de leur
»
relèvement possible, car il s'agit de « tester leur moralité et de
prendre une mesure exacte du besoin. L'intérêt d'une bonne ges-
tion de l'œuvre se confond avec l'objectif d'éducation des familles
ouvrières. Il est donc important que la technique d'investigation soit
un outil rigoureux, complet, précis. Par ailleurs l'abbé Viollet insiste
:
sur l'engagement du travailleur social, en lui demandant de signer
l'enquête il répond des éléments qu'il a rassemblés. Une situation

:
sociale se caractérise par un certain nombre d'indicateurs, et il s'agit
d'en faire l'inventaire systématique histoire, itinéraire dans le temps
et l'espace, stabilité, éléments économiques, sens éducatif, valeur
professionnelle. Il ne doit rester aucun risque de tromperie. Au relevé
des renseignements, l'abbé Viollet ajoute des prescriptions de démar-
ches : interroger toutes les personnes extérieures concernées, se ren-
seigner par avance avant même la visite d'enquête, observer tous
les détails, analyser les discours. Il y a ici une totalisation de
l'investigation. L'objet de l'enquête est tellement essentiel à l'action,
que tout doit devenir transparent, tout doit être vu, mesuré.
Le canevas d'enquête est construit de la manière suivante.
L'abbé Viollet prévoit une série de huit questionnaires qui s'inspi-
rent d'autres schémas d'investigation, et nous voyons là qu'en plus
de la probable influence de Le Play, apparaît celle du Dr Armand-
Delille, dont l'ouvrage Assistance sociale et ses moyens d'action est

de thèmes qui sont :


cité en bibliographie. Les huit questionnaires sont organisés autour
«description et histoire de la famille »,
« conditions du travail », «habitation et hygiène », «budget »,
« enfants et éducation », « vie sociale, religieuse et intellectuelle de
«
la famille », «causes réelles de la misère et remèdes », moyens
pratiques mis en œuvre pour opérer le relèvement de la famille ».
Il s'agit en fait d'une monographie établissant le bilan matériel et
moral de la famille.
L'abbé Viollet a le souci de tempérer l'exigence que l'interro-
gatoire et l'observation font peser sur les enquêtes par de nombreux
conseils de respect des personnes : secret professionnel, conscience
des risques de la subjectivité des enquêteurs, relativisation des faits
par rapport à un contexte et une évolution. Ces précautions, le sens
moral et la générosité demandée au travailleur social, ne suffisent
cet ouvrage;
pas à alléger l'impression de soupçon qui pèse sur les indigents dans
la crainte du risque de tromperie est permanente. Le
processus d'enquête reste dominé par la coercition. Ainsi si la
confiance est essentielle, elle ne consiste pas en la confiance que
les individus peuvent retrouver en leur possibilités et leur avenir,
mais elle signifie que le lien entre l'enquête et l'enquêteur doit per-
mettre de ne rien cacher et de garantir la transparence des révéla-
tions faites. Tout doit devenir visible.
L'ouvrage du Dr Armand-Delille est la seule référence métho-
dologique de cet auteur, qui ne fait aucune mention de Mary Rich-
mond. A côté de cela, la bibliographie met en valeur les publica-
tions de la Confédération générale des familles, et mentionne des
ouvrages sur les lois sociales, les familles nombreuses, les œuvres
et les institutions de progrès social. Le petit guide du travailleur
social permet à l'abbé Viollet d'affirmer sa philosophie et de la systé-
matiser en une application pratique, pour rationaliser et encadrer
le mode d'intervention déterminant qu'est l'enquête sociale. L'auteur
ne s'appuie d'ailleurs sur aucune discipline scientifique. L'un des
chapitres s'intitule « Un peu de psychologie sociale », et l'on pourrait
s'attendre à trouver sous ce titre inhabituel pour l'époque quelques
conseils de rigueur et d'objectivation dans l'analyse des comporte-
ments des individus et des groupes. Mais pour l'abbé Viollet, le
terme psychologie est associé au terme morale et introduit des recom-
mandations d'une observation des mentalités qui soit fidèle à sa pro-
moral:
pre philosophie sociale. L'action qui en découle est bien d'ordre
«Dans le relèvement des déclassés, les secours en argent
sont le plus souvent dangereux. La thérapeutique relève de la psycho-
thérapie et doit consister à redresser les déviations morales. »
Le petit guide du travailleur social est donc un ouvrage d'injonc-
tion méthodique, fortement connoté idéologiquement. S'il faut dis-
tinguer œuvre sociale et œuvre religieuse, afin de respecter les opi-
nions de chacun et garantir les familles contre toute œuvre prosélyte,
pour autant l'action préconisée par l'abbé Viollet est une œuvre
d'éducation à un ordre moral où la famille devient l'acteur de tout
un travail social de conservation des valeurs traditionnelles, pour faire
reculer les périls que sont le socialisme et le malthusianisme. De plus
la famille, principale intéressée, est singulièrement passive lors de
l'investigation, alors qu'il lui est intimé de participer à son « relè-
vement » : L'enquête va ordonner ses besoins selon une hiérarchie
qui lui est étrangère, et va suggérer des réponses qui concourent à
faire de la famille l'élément central de l'ordre social, qui devrait abou-
tir à la reconnaissance institutionnelle du fait familial par l'État.
4 - AUTOUR DE LA RECONNAISSANCEDE LA PROFESSION.
ANALYSE DU DISCOURS D'AUTRES AUTEURS DE RÉFÉ-
«
RENCE SUR LES SAVOIRS SPÉCIFIQUES
SOCIAL
DU SERVICE »
Nombreux sont les acteurs qui, dans la première moitié de ce
:
siècle, ont pu contribuer à la professionnalisation des assistantes
sociales enseignants, chercheurs, les professionnels eux-mêmes,
cadres hiérarchiques, personnels ministériels traçant les orientations
des politiques sociales, membres de jurys de diplôme d'État à par-
tir de 1932, auteurs. Avaient-ils pour perspective de promouvoir
de nouvelles professionnelles capables d'autonomie et d'initiatives,
d'identifier des besoins et de créer de nouvelles structures, ou des
auxiliaires, voire de susciter des vocations ?
:
Nous nous sommes posés un certain nombre de questions quel-
les références, quelles connaissances étaient requises en France pour
?
l'exercice de cette profession S'agissait-il de savoirs fondés scien-
tifiquement et partageables avec d'autres professionnels à l'étran-
?
ger, et/ou reconnus socialement, localement Est-ce que le processus
de construction de savoirs et d'outils s'est poursuivi au-delà des
auteurs qui viennent d'être analysés ?? Quant aux valeurs en pré-
sence, façonnent-elles des pratiques Des logiques sociales les
orientent-elles (7) ? Autant de questions que la lecture d'ouvrages
de cette époque a suscitées.

4.1 Présentation des ouvrages retenus et de leurs auteurs


Avant la brève présentation de ces six ouvrages et de leurs
auteurs, voici quelques observations. Parus entre 1928 à 1945, trois
de ces livres sont édités sous la même République, trois pendant
la Seconde Guerre mondiale. Ils ne sont pas de même niveau, trois
d'entre eux sont à caractère scientifique, et leurs visées sont très
différentes, ainsi que leur système de valeurs. A ce titre, ils témoi-
gnent des influences qui, à la même époque, peuvent se confron-
ter. Ils ont été écrits par deux hommes, l'un médecin, l'autre ensei-
gnant en Droit, et quatre femmes dont l'une fonctionnaire en orien-
tation au ministère de l'Instruction publique, et trois professionnelles.
Les trois premiers peuvent être considérés comme acteurs de politi-
ques sociales à des titres divers, les trois autres sont praticiennes
dont deux d'entre elles assument des responsabilités hiérarchiques
et d'organisation de services. Enfin, il convient de souligner que
les deux premiers sont parus avant l'instauration du premier diplôme
d'assistant de service social de 1932, et le troisième après, alors que
les trois derniers, écrits par des professionnelles, sont postérieurs
au diplôme de 1938 résultant de la fusion des professions et des
formations d'infirmières-visiteuses et d'assistantes sociales. A ces
rôles, s'ajoute bien sûr celui qui leur est commun — être auteur —
et à ce titre aussi ils participent tous de la diffusion des idées et
des pratiques dans le champ de l'intervention sociale de leur époque.
Nous voudrions attirer l'attention sur l'importance donnée par
les auteurs à certaines préfaces. Il paraît possible d'y déceler l'exis-
tence d'enjeux importants pour circonscrire l'objet et les champs
de cette nouvelle profession, clamp d'intervention, mais aussi champ
scientifique dans lequel elle s'inscrit. Tous parlent de la Science
sociale, certains de l'intérêt de participer à son développement. Mais
? :
au fait, de quelle discipline s'agit-il Voici donc par ordre d'édition
Pierre Levy-Falco fait paraître aux Presses Universitaires en 1928
Les Auxiliaires Sociales. La participation du Service social au fonc-
tionnement des Institutions protectrices de la maternité et de la pre-
mière enfance, 98 pages dont 8 de bibliographie. L'auteur est doc-
:
teur en Droit, enseignant dans des écoles de service social. Deux
événements sont concomitants à la parution de ce livre la première
Conférence internationale de service social et les premières lois sur
les assurances sociales. D'ailleurs la préface est d'Edouard Fuster,
professeur de prévoyance et d'assistance sociales au Collège de
France, et spécialiste de ces dispositifs en Allemagne, ce qui lui
confère de l'autorité. Ce dernier est également enseignant dans plu-
:
sieurs écoles de service social. Il donnera du service social une défi-
nition souvent citée «Le service social au sens propre est celui
»
qui est assuré par des assistantes sociales (cf. la première Confé-
rence internationale de service social en 1928). La préoccupation de
P. Levy-Falco porte essentiellement sur l'amélioration du « rende-
ment des institutions d'hygiène et d'aide (ou assistance) sociale»
publiques et privées, entreprises ou œuvres, dont il fait un recense-
ment assez complet.
Le Docteur René Sand fait paraître aux éditions Armand Colin
en 1931 Le Service social à travers le monde. Assistance. Prévoyance.
Hygiène, 250 pages. L'auteur est médecin en santé publique, belge,
mais de portée internationale. Organisateur de la Conférence inter-
nationale en 1928, son impact est considérable dans la profession.
La définition qu'il donnera du service social sera constamment
reprise dans les écoles de service social, encore bien après la Seconde
Guerre mondiale. C'est à ce titre que nous l'avons sélectionné. En
1926, il est le traducteur de deux ouvrages qui feront références
Les méthodes nouvelles d'assistance. Le service social des cas indi-
:
viduels, de Mary Richmond, paru aux éditions Alcan et qu'il avait
fait alors préfacer par le Dr P. Armand-Delille et L'infirmière-
visiteuse de Mary Sewall-Gardner paru aux Presses Universitaires.
Ce livre paraît la même année que Le petit guide du travailleur social
de l'abbé Viollet, année qui précède le premier diplôme d'État. Il
est préfacé par Paul Strauss, membre de l'Académie de Médecine,
sénateur, ancien ministre de l'Hygiène, de l'Assistance et de la Pré-
voyance sociales et auteur en 1901 du célèbre Assistance sociale,
Pauvres et Mendiants. «Nul n'est mieux qualifié que le Dr René
Sand pour exposer dans son origine et son évolution, le service
social. dans le cadre de la civilisation mondiale. » Il lui reconnaît
« une autorité particulière pour être propagandiste international d'une
idée neuve et d'une institution en perpétuel devenir ». Hygiéniste,
R. Sand voit dans l'avènement du service social, préventif et métho-
dique, une réponse moderne qui s'appuie sur le progrès des scien-
ces et des techniques, capable d'apporter la souplesse à la rigidité
de programmes de masse, et de préserver ainsi l'unité de l'ensem-

:
ble ; programmes de prévention systématique à grande échelle, natio-
nale et internationale, développement de l'hygiène sociale dans toutes
ses composantes matérielle, psychologique, économique, éducative,
par rapport aux nouveaux modes de vie et d'alimentation.
Renée Jeanty fait paraître aux éditions A. Pedone, Librairie de
la Cour d'Appel et de l'ordre des Avocats, en 1934, L'Assistante
Sociale, 240 pages. L'auteur est licenciée en philosophie et diplô-
mée de l'École libre des Sciences Politiques et a déjà écrit l'année
précédente Les carrières sociales. Orientation Professionnelle.
L'ouvrage est le contenu de sa thèse de doctorat, soutenue le 31 mars
1934 à la faculté de Droit de Paris. Le jury est composé des
Pr. Irou, Donnedieu de Vabres et Lescure. Mais elle remercie vive-
ment dans son introduction le Dr René Sand, M. et Mme Fuster,
qui lui ont permis de mener cette « étude sociale ». Comment va-
?
t-il leurs oppositions
?
t-elle mettre en présence ces deux adversaires Son livre traduira-
Le Dr R. Sand a été présenté. Le Pr. Fus-
ter également. Il est intéressant toutefois de mentionner la particu-
larité de ce couple influent dans la période d'élaboration de cette
nouvelle profession. L'un est protestant, l'autre catholique. M. Fuster
est l'un des membres fondateurs de l'École pratique de service social
en 1913. Il participe à titre principal à la conception d'une «péda-
»
gogie de l'alternance dans cette école, tout comme il collabore
plus tard au programme pédagogique de l'école d'action sociale fami-
liale, dirigée par Mme Fuster à partir de 1930, après qu'elle ait cessé
d'être directrice d'école normale. Le livre paraît deux ans après la
seconde Conférence internationale de Francfort en Allemagne, deux
ans aussi après la création du premier diplôme d'État d'assistante
sociale, soit l'année même de la remise des premiers brevets de capa-
cité, brevets probatoires ouvrant droit à exercer la profession pen-
dant deux ans pour obtenir le diplôme définitif. Le but de l'étude
est de montrer que cette profession peut offrir des débouchés aussi
intéressants que les autres, en donnant « une vue d'ensemble qui
n'existepas encore» (définition de l'assistante sociale, problèmes
relatifs à sa formation, méthodes de travail et aptitudes qui, avec
ses connaissances techniques, forment son capital professionnel,
débouchés et spécialisations) car « depuis longtemps la profession
d'infirmière, et même d'infirmière-visiteuse, est entrée dans les
mœurs, mais celle d'assistante sociale ne l'estpas encore. et il n'y
a aucune raison de tenir en marge du cadre institutionnel du pays,
service social et carrières sociales ».
Ève Baudouin fait paraître aux éditions Bloud & Gay en 1942,
Service social ou Assistance ?, 123 pages, dans la collection « Réa-
»
lités du service social dirigée par Céline Lhotte. Nous ignorons
sa fonction exacte, mais nous nous sommes demandés si elle était
surintendante et si elle s'était particulièrement formée en sociolo-
gie. Son livre a pour but de différencier la philosophie de l'action
du service social de celle de l'assistance à laquelle elle l'oppose parce
que cette dernière « soulage, par intérêt ou par charité, mais sans
portée durable ». Pour l'auteur, le XIXe siècle voit d'abord se déve-
lopper charité et assistance. La première est une vertu théologale
issue d'une doctrine religieuse, alors que l'autre est une vertu
humaine, la fraternité, issue d'une doctrine laïque et humanitaire.
Cette dernière donnera lieu à la bienfaisance d'une part et d'autre
part à des lois sociales, telle que l'assistance. Le rôle de cette légis-
lation est premier dans le soutien de l'homme et l'équilibre de la
société, dans la lutte contre la mendicité, véritable fléau social. La
charge en revient à l'État. Mais une lacune subsiste dans l'organi-
sation de la défense contre l'affaiblissement social, car l'assistance
aux citoyens « respecte la liberté de penser de ceux qu'elle aide»
sentiments de l'homme ;
mais « en s'en désintéressant », et risque « d'étouffer les meilleurs
elle démoralise plus qu'elle ne relève et
finalement ne guérit pas la société de la plaie misère ». La société
se modifiant a produit alors le service social qui « est né de l'iso-
lement de l'individu et de la famille dans une société où chaque
être humain a sa propre responsabilité ». A la différence des œu-
vres charitables, il a plus le souci de prévenir que de soulager et
d'introduire de réelles améliorations dans la société.
Yvonne Bougé fait paraître aux PUF en 1942 L'assistante
»
sociale, dans la collection « Bibliothèque du Peuple (fascicule de
vulgarisation de 64 pages). Assistante sociale, cet auteur a écrit plu-
sieurs ouvrages. Elle deviendra chroniqueuse dans La Vie Catholi-
que. C'est une amie proche de Céline Lhotte, infirmière-visiteuse
de formation, romancière influente dans le milieu professionnel, et
»
directrice de la collection « Réalités du Service social chez l'édi-
teur catholique Bloud & Gay, visant la promotion d'une « littéra-
ture d'expérience sociale ».
Suzanne Termat fait paraître à la Librairie Générale du Droit
et de la Jurisprudence en 1945, Service social. L'Assistant sociale,
sa mission, 140 pages. L'auteur est surintendante, assistante sociale
principale à la SNCF.
4.2 Présentation de différentes conceptions du service social
Certains attendent de cette jeune profession de faire face à des
problèmes nouveaux, complexes qui peuvent concerner toute per-
sonne, et doit pour cela assurer des fonctions importantes, en par-
ticulier préventives, responsabilités et organisation de services, inno-
vation et conception de nouvelles modalités d'action ou de structu-
res. Ceux-là distinguent nettement la profession d'assistante sociale
de celle d'infirmière-visiteuse, la fonction sociale de la fonction médi-
cale. A l'inverse pour d'autres, être assistante sociale consiste à exé-
cuter une série de tâches, et c'est la multitude et la variété de ces
tâches qui leur fait estimer complexe ce métier d'auxiliaire sanitaire
ou de personne « dévouée » auprès de catégories de publics.

Publics et missions du service social


Pour R. Sand, l'activité sociale est encore loin de cultiver inté-
gralement les forces humaines et de les protéger en assurant dans
toutes les circonstances à chacun, valide ou invalide, jeune ou vieux,
travailleur ou chômeur, ce niveau d'existence matérielle, de santé,
d'instruction, de moralité, de relations amicales, au-dessous duquel
la déchéance est inévitable. Mais il a pu mesurer les limites de la
portée des programmes de masse auprès des personnes ne bénéfi-
ciant pas des progrès sociaux « là où les problèmes s'enchevêtrent ; »
par exemple, les familles de classe moyenne frappées par un coup
du sort, personnes atteintes d'infirmités, travailleurs occasionnels,
nomades ou étrangers, vagabonds, condamnés libérés, mais aussi
toute personne pouvant profiter de conseils, d'informations, de
leçons d'hygiène, d'économie domestique. A la complexité des causes
de la misère — qui trahit une impuissance, un défaut d'adaptation
entre l'homme et son milieu — à la complexité des réponses à leur
opposer, il faut bâtir une organisation sociale rationnelle, scientifi-
que et méthodique dont la définition restée célèbre est la suivante
Le service social est l'ensemble des efforts visant à soulager les souf-
:
frances provenant de la misère (c'est l'assistance palliative), à replacer
les individus et les familles dans des conditions normales d'existence
(c'est l'assistance curative), à prévenir les fléaux sociaux (c'est l'assis-
tance préventive), à améliorer les conditions sociales et à élever le
niveau de l'existence (c'est l'assistance constructive). Cette grada-
tion des formes d'assistance caractérise, selon lui, à la fois les paliers
de l'action du service social et les phases successives de son déve-
loppement.
La complexité de la tâche du service social a déterminé sa divi-
:
sion en quatre formes (ou domaines) légèrement différents des bran-
ches énoncées par M. Richmond
— Le service social des cas individuels qui s'applique à aider
une à une chaque famille, chaque personne, dont les besoins maté-
riels et spirituels ne sont pas satisfaits, à tendre à son relèvement ;
— Les services sociaux collectifs qui munissent à ceux qui en
;
sont dépourvus, les soins, l'instruction, les distractions qui proté-
geront ou enrichiront leur existence
— Le service social dans les institutions fermées qui a pour
but de développer et pour règle de respecter la personnalité des
enfants, des débiles mentaux, des dévoyés, des invalides et des
;
vieillards

— Les services d'études, d'organisation et de propagande socia-


les qui consolident et perfectionnent l'assistance en lui apportant
des études faites à partir des matériaux fournis par l'expérience et
par l'observation, qui favorisent la création d'œuvres nouvelles, qui
assurent la coordination du travail par la création des Unions d'œu-
vres, des fichiers centraux, qui éclairent l'opinion publique, et qui
préparent les réformes et facilitent leur application.

:
Quant aux termes service social et assistance constructive, ils
désignent un tout ministères, fédérations de services sociaux qui
associent des institutions variées, écoles, professionnelles. et il
s'élève contre les définitions plus restrictives, particulièrement en
France, telles que celles du Pr. Fuster et de M. Levy-Falco, en leur
préférant celles de Howard T. Falk de Montréal ou de Alice
S. Cheyney de Philadelphie.
A son humanisme chrétien, R. Sand ajoute ses convictions d'un
développement du libéralisme économique par la démocratie, grâce
au concours des progrès scientifique et technique, notamment ceux
apportés par la jeune science médicale préventive et l'hygiénisme.
Ses références sont essentiellement les siennes et, bien entendu, cel-
les de M. Richmond.
Pour R. Jeanty, l'assistante sociale a pour objectif d'établir ou
de rétablir dans la jouissance du droit à l'indépendance économi-
que et sociale ceux qui l'ont perdu ou qui, par suite de circonstan-
ces diverses, n'ont pu encore s'y établir. Le service social s'adresse
aux individus et aux «foyers normaux », familles menacées de catas-
trophes, de pertes d'équilibre mais aussi atteints de «faiblesse con-
génitale ». Son rôle est de redonner ou de donner à l'individu ou
la famille l'équilibre qu'ils ont perdu ou qu'ils n'ont jamais eu, et
pour ce faire, de les réajuster économiquement, moralement et socia-
lement à leur milieu quel qu'il soit. Le service social est l'ensemble
des efforts entrepris d'un point de vue économique, par les pou-
voirs publics et par l'initiative privée, pour réduire les pertes de for-
ces et de vie humaines, pour réduire le coût de la maladie. Il est
l'aboutissement majeur de cette chaîne ininterrompue de la charité
vers plus d'organisation pour plus d'efficacité. Il est alors le caractère
nouveau de « l'altruisme organisé ». Il participe des efforts entre-
pris pour résoudre la question sociale. Ses valeurs sont à la fois
spirituelles, idéalistes, et fondées sur l'économie libérale et la démo-
cratie. L'homme a une valeur spirituelle et, à ce titre, le sauvegar-
der et le développer sont un devoir moral, un devoir de justice ;
;
l'homme a une valeur matérielle (force de travail ?) et il va de l'inté-
rêt de tous de le protéger et d'accroître ses potentialités il a droit
à l'indépendance économique et sociale. Pour le service social, « cha-
rité organisée », elle se réfère fortemment à R. Sand et à travers
lui à Mary Richmond par rapport au développement de la personne.
Mais elle cite également les oeuvres du Moulin Vert, Jean Viollet,
A. de Gourlet, et M. Hardouin à propos de l'altruisme.
Pour Ève Baudouin, le service social « prête un concours actif
à l'isolé — individu ou petit groupe familial — pour que les ris-
ques et les maux d'une société trop compliquée n'arrivent pas à
étouffer ses forces vives », aux personnes et familles «saines »,
« relevables », présentant des déficiences accidentelles, traversant un
état de crise dû à une épreuve tels que le chômage, la maladie, la
mobilisation en temps de guerre ou la séparation du couple. Par
conséquent, il ne s'adresse ni « aux inadaptables (clochards, pros-
»
tituées), ni aux déchus terrassés par leurs propres vices qui relè-
vent de l'assistance. « La société qui veut s'enrichir d'une popula-
tion forte tendra à réduire au maximum l'aide directe de l'État,
en y substituant le plus possible le concours de la profession»
(d'assistante sociale). Son souci est celui d'un plus grand rendement
des efforts de la société (État, institutions, œuvres) par l'organisa-
tion du service social. E. Baudouin propose alors une nouvelle défi-
nition du service social comme «forme d'action sociale méthodi-
que et coordonnée qui réalise une tâche immédiate d'aide et
d'entraide et, tendant à l'amélioration sociale, concourt comme but
final à l'établissement d'un ordre social satisfaisant ». Ce service
travaille pour l'individu, la famille et la société, à réintroduire, à
maintenir et mieux, à épanouir, dans l'équilibre social, les familles
et les individus en butte aux difficultés de la vie, et promouvoir
des cadres sociaux « nécessaires ou utiles aux hommes, pour autant
que les individus soient incapables d'y pourvoir par leurs propres
moyens », à apporter de réelles améliorations dans la société, par
exemple instituer des organismes nouveaux, perfectionner ceux qui
existent, obtenir des réformes, pénétrer la société par des idées pro-
prement reconstituantes. Les trois grands objectifs du programme
»
:
du service social sont « remédier, prévenir, construire plutôt que
»
soulager, mais aussi « encadrer les individus et les familles plu-
tôt que de les secourir. Un risque néanmoins « Attention à ce que
l'assistance [et l'urgence] ne le ronge et le détruise, car lui doit cons-
truire, assurer son caractère et son rendement ». Cette action
d'entraide organisée doit être basée sur des principes et l'esprit de
cette philosophie, « esprit de justice et de fraternité sincère, esprit
d'entr'aide et de progrès », doit commander les moyens d'action.
Le principe essentiel est « le respect de la personne humaine, outre
l'observance de la loi [elle fait référence aux Droits de l'Homme],
l'apport de la civilisation chrétienne ». Mais elle mentionne aussi
le respect des droits de la famille, de sa hiérarchie et de son auto-
nomie (vis-à-vis de l'État ?) ainsi que ceux du groupe. Elle se réfère
à A. de Mun et A. de Villenewe-Bargemon et également à M. Rich-
mond.
Très différent, P. Levy-Falco, soucieux de prophylaxie, estime
que les services sociaux s'adressent essentiellement aux femmes
enceintes et aux jeunes enfants et visent la protection de la mater-
nité, de l'avortement volontaire, l'abandon de l'enfant, de l'infan-
ticide et de la mortalité infantile, par une action préventive sur le
plan sanitaire et sur le plan moral. Ce sont « des services auxiliai-
res des institutions d'hygiène et d'aide sociales, dont, au sein des
administrationspubliques, des entreprises et des œuvres privées, ils
améliorent le rendement, en vue de pourvoir, par l'aide préventive,
aux besoins d'origine sociale de l'homme ». « C'est par son idéa-
lisme que se définit l'esprit social, qu'il soit pétri d'amour de Dieu
ou d'amour de l'humanité. » Ses auteurs de références sont F. Le
Play, P.F Armand-Delille.
Pour Y. Bougé, le service social vise la prévention de la mater-
nité, de la mortalité infantile, des fléaux sociaux et s'adresse aux
pères et mères malades ou accidentés du travail, aux déshérités, aux
femmes abandonnées, à l'enfance en danger moral ainsi qu'aux anor-
maux, aux foyers tarés. Le service social « c'est la charité sauce
mode» selon l'expression de C. Lhotte, sa principale référence. Elle
ajoute aussi la définition du Pr. Fuster, ainsi que celle de R. Sand
avec quelques citations de M. Richmond. S. Termat ajoute qu'il
s'adresse aux milieux les plus divers, dont les salariés d'entrepri-
ses. Le service social est une action directe, résolution de cas indi-
viduels par une professionnelle spécialisée à cet effet, au sein de
l'action sociale, ensemble de réalisations de tous ordres qui tendent
à apporter sur le plan collectif de meilleures conditions de vie maté-
rielle. Elle ne s'en réfère qu'à sa foi, semble-t-il. Pour Y. Bougé
et S. Termat, cette action n'est pas un exercice professionnel mais
une vocation, strictement réservée à des femmes qui se consacrent
au bonheur des autres et à leur éducation. Elle consiste à veiller
;
à la famille et à son intégrité, lutter contre la souffrance et les
fléaux fléaux sanitaires telle la mortalité infantile, fléaux sociaux
tel le danger moral. Surveillance sanitaire, surveillance morale,
l'action éducative est sanitaire, ménagère, pédagogique, d'orienta-
tion et de loisirs, morale.
Nous voyons à travers ces six auteurs qu'à chacune des épo-
ques, 1928-1932 (date du premier diplôme) ou 1942-1945, partisans
de professionnelles formées et partisans de personnes ayant la voca-
tion de s'occuper des autres s'opposent. Ecoutons-les à nouveau
« C'est un art de formation récente. qui dérive de la Science Sociale
:
qui ne l'a pourtant pas engendré, à l'image des arts industriels issus
des sciences physico-chimiques », dit R. Jeanty. « Nos initiatives doi-
vent sefonder sur une base plus solide que l'empirisme », nous dit
R. Sand, «l'industrie, l'agriculture, le commerce, la finance, ont
appris la valeur de la recherche scientifique et des relevés statisti-
ques. Le service social a les mêmes besoins ». Bien différents sont
les propos de P. Levy-Dalco : « A lafois morale hygiénique et assis-
tance éducative, le service social n'est ni une hygiène, ni une morale,
ni un enseignement ni une assistance. Il a son histoire, sa techni-
que et ses méthodes propres. » S'assurent-ils seulement qu'ils par-
?
lent bien les uns et les autres des mêmes activités En fait, nous
avons été amenés à constater qu'il y avait absence d'une définition
claire et partagée, et peut-être même de la représentation de cette
nouvelle fonction sociale.

Profil professionnel et activités


R. Sand voit, pour arriver à une organisation sociale à la fois
rationnelle, humanitaire, systématique et souple, la nécessité d'auxi-
liaires sociales ayant reçu une formation spéciale, une préparation
méthodique, technique, plus solide que l'empirisme, capables d'établir
et d'appliquer un plan bien étudié de relèvement social individuel
et familial. Il s'agit de soutenir, de fortifier, d'élargir la personna-
lité humaine en face de toutes les influences qui tendent à l'abais-
ser, à la mutiler, à l'écraser. Pour ce faire, le service de l'assis-
tance adoptera la méthode de l'individualisation, basée sur une
enquête détaillée, servant de base au diagnostic social et sur un trai-
tement judicieux et persévérant poussé jusqu'au relèvement défini-
tif de l'individu et de la famille. R. Sand estime que le nombre des
personnes aidées doit être limité et diminuera en proportion du déve-
loppement des dépistages systématiques et précoces et dans la mesure
où le niveau de l'instruction, de l'hygiène et la législation sociale
progressent et se généralisent. Ainsi l'action d'autres agents se rat-
tache à celle de l'assistante sociale, telle celle des infirmières-visiteuses
avec lesquelles elle ne peut être confondue.
Il se refuse à nous faire un inventaire de ces activités, nous
»
les laissant découvrir à travers le récit de « cas pratiques servant
d'exemples, empruntés à M. Richmond et autres professionnels. Par
contre, partisan d'une profession généraliste, il pose la question
« Faut-il spécialiser ces agents ou leur confier une mission géné-
?
rale » Il y répond sur deux plans distincts :
— Une prise de position en faveur de ce qu'on qualifie
aujourd'hui de polyvalence de secteur. Chaque auxiliaire sociale doit
se voir confier toutes les tâches relevant des diverses branches de
la protection sociale, sur une circonscription qui lui est propre. Cela
lui permet de connaître et d'être connue de la population du quar-
tier, contrairement à la spécialisation des actes, qui est un système
onéreux qui engendre confusion, contradiction, doubles emplois. Cela
lui permet par ailleurs d'être le pivot de la politique sociale notam-
ment locale, entre administrations publiques et institutions privées,
différents secteurs nécessairement séparés et spécialisés, entre le poli-
tique national et le local, entre le politique et le scientifique. Tous
ces aspects requièrent une grande polyvalence de compétences.

— Une prise de position en faveur de la contribution à la


recherche. L'art d'aider autrui se double d'une investigation sociale
et aucun travailleur social ne se spécialise complètement. En aidant
les familles, on réunit en même temps des matériaux pour les ser-
vices de recherches, on fournit des éléments aux services de propa-
gande, on perfectionne les méthodes qui sont utilisées par les pra-
ticiens.

« Des femmes », nous dit P. Levy-Falco, «car la vocation


d'auxiliaire sociale est à notre avis une vocation féminine par excel-
lence, et les aptitudes de la femme à l'exercice des carrières socia-
les sont particulièrement caractéristiques ». Elles ont deux rôles, le
dépistage des besoins individuels et familiaux, notamment dans le
domaine de l'hygiène (en particulier dans la lutte contre la tuber-
culose) et le traitement social « qui est par excellence un traitement
éducatif » : éducation hygiénique, éducation économique, éducation
ménagère, éducation mentale, éducation morale. Action préventive
et action éducative (dans le cadre administratif et le cadre écono-
mique), leurs activités — nous pourrions dire leurs tâches — se limi-
tent à des liaisons et des renseignements obtenus lors des enquêtes.
Professionnelles spécifiquement formées à l'application de techni-
ques et de méthodes de dépistage — « la technique du cœur est
la technique sociale par excellence» -, les auxiliaires sociales sont
infirmières-visiteuses, assistantes sociales, surintendantes d'usines,
assistantes d'hygiène sociale.
Les deux hommes, R. Sand et P. Levy-Falco, se sont affron-
tés lors de la première Conférence internationale de service social
(rappelons-nous que l'un est professeur de Droit, l'autre médecin,
promoteur de l'hygiénisme social). A travers leurs écrits apparais-
sent des conceptions qui s'opposent radicalement quant aux carac-
téristiques de la professionnelle, mais également pour ce qui con-
cerne l'objet de son acte d'intervention, l'ampleur de son champ,
et la nature des articulations avec d'autres professions. Nous allons,
par commodité de lecture, les considérer comme représentants de
deux manières de concevoir la jeune profession — même si des dif-
férences significatives existent au sein de chacun de ces deux ensem-
bles — et commencer par les auteurs les plus proches de R. Sand.
Suivre R. Jeanty, au fil des chapitres d'un livre très construit,
déconcerte. La plus laïque de tous les auteurs dans le premier cha-
pitre, s'exprime suivant des valeurs plus confessionnelles par la suite.

:
Elle donnerait à penser que chaque chapitre a été écrit avec l'aide
d'un référent différent le Dr R. Sand pour l'historique et les défi-
nitions du service social, M. Fuster pour les écoles nationales et
internationales, la méthode reprise entièrement au Dr Armand-
Delille, aptitudes et qualités avec Mme Fuster et à travers elle l'abbé
Viollet. Tous se référent, on le sait, à M. Richmond mais de maniè-
res bien différentes. Aussi si cette thèse est remarquablement docu-
mentée, on peut considérer qu'elle est insuffisamment problémati-
sée, et rend difficile l'adéquation entre finalités, méthodes, techni-
ques du service social, et attitudes de l'assistante sociale. Pour que
le service social soit « charité organisée rationnellement », il fau-
drait un savoir énorme en plus d'une expérience pratique. Mais « au
reste, ce n'est pas surtout l'enseignement reçu, ou l'expérience
acquise, ou même les deux réunis qui font un bon travailleur social.
C'est avant tout la personnalité de l'aspirant aux carrières socia-
les, son intelligence, ses qualités et aptitudes propres. Les carrières
sociales sont de celles qui exigent (.) à côté de la vocation, indis-
pensable, du caractère. (.) Le service social ne saurait se réduire
à un art, à une technique. » Le moyen fondamental mis en œuvre
est « le contact des âmes ». Elle est la seule à envisager clairement
cette profession ouverte aux hommes, en posant les conditions de
formation (tout en s'exprimant souvent au féminin). L'assistante
sociale a un rôle de déléguée, de représentation. Elle est agent de
liaison, interprète, pont entre le juridique et le social. La base de
son travail est la protection ou la reconstitution de la famille. Elle
intervient à la demande des médecins, des juges, des instituteurs.
et sur leur signalement, auprès de cas dont ils se sont occupés. Elle
complète leur action forcément restreinte par une œuvre plus durable
de préservation, de rajustement ou de relèvement, mais en donne
peu de détails. Elle insiste par ailleurs sur l'activité de l'assistante
sociale qui consiste à aider un nombre de cas limité afin de ne pas

les causes des besoins:


les assister et de savoir faire œuvre qui dure par un travail sur
« Les secours apportent aides et réconfort
pour un moment seulement et laissent subsister le besoin et sur-
tout les causes de ce besoin ». L'assistante sociale n'est pas
infirmière-visiteuse (soins à domicile) ; elle n'est pas non plus agent
d'assistance. Elle ne distribue pas de secours. Pour cela, elle orga-
nise le travail, réalise des plans d'action en choisissant parmi les

;
facteurs à adopter la meilleure combinaison et mène le traitement
engagé jusqu'au bout elle organise l'emploi du temps, la docu-
mentation de son service. Par contre, « les services d'études, d'orga-
nisation et de propagande (.) s'éloignent du véritable travail de
l'assistante ».
Une lecture attentive du texte d'E. Baudouin soulève bien des
:
questions, tant il semble être constitué de positions éloignées, systé-
?
matiquement juxtaposées amalgames improbables vu la rigueur du
texte. Est-ce volonté de créer un consensus Cela est-il dû à l'épo-
que de la guerre ? S'agit-il d'être recevable vis-à-vis de son direc-
?
teur de collection C. Lhotte L'assistante sociale est une femme
car « il est chez la femme de si grandes qualités prédisposant à cette
carrière », mais elle est aussi une professionnelle dont la valeur tech-
nique nécessite absolument une bonne formation théorique (pluri-
disciplinaire) et morale. Plus qu'un métier, cette profession est une

!
vocation. Aussi ne doit-elle pas travailler pour l'argent. Toutefois
elle doit être bien rétribuée Qualités innées, vocation, profession-
nalisme, E. Baudouin ne se positionne pas sur ce point. L'assistante
sociale a un rôle d'intermédiaire, de liaison, de baliseuse sociale entre
ouvriers et patrons, d'éducation sociale, morale, familiale. En tant
:
qu'éducatrice sociale, elle renseigne, oriente, encourage à se grou-
per et à s'entraider « Chaque fois que l'individu pourra partici-
per à la création d'organismes ou de services propres à assumer sa
sécurité et celle de ses frères de travail, résistance par groupement
en sociétés de secours mutuels. Un cran sera gagné dans l'éléva-
tion de la mentalité ouvrière. » Partisane de l'éducation par l'effort,
elle préconise l'éducation mutuelle client/assistante sociale. Cepen-
dant elle se doit d'encadrer individus et familles plutôt que de secou-
rir, pour prévenir ou remédier, dans le but de conserver ou four-
nir des éléments sains à la société plutôt que la protéger. Dans cet
esprit, l'assistance peut être envisagée si elle ne se substitue pas à
la famille et est conçue dans un but constructif tel que adapter le
milieu à l'homme, lui reconstituer un cadre de vie, lutter contre
les fléaux sociaux. Pour organiser l'aide avec méthode, elle effec-
tue des enquêtes qu'elle désigne comme étant « le taylorisme du ser-
»
vice social (au sens d'organisation rationnelle du travail social ?).
L'écriture d'études sociologiques ou sociales fait aussi partie de ces
activités afin d'influencer la société et obtenir des réformes. En effet
pour elle, le service social par ses observations et ses suggestions
est aussi un champ d'expérience, révélateur des lacunes sociales. Elle
souligne l'importance de la « littérature d'expérience sociale
citant C. Lhotte, E. Dupeyrat et Y. Bouée. Par ces moyens, le ser-
» en
vice social vise à influencer la société pour l'améliorer, à instituer
des organismes nouveaux et à perfectionner ceux qui existent, à
apporter à la législation des éléments constructifs et obtenir des réfor-
mes.
Convaincues comme P. Levy-Falco que la femme possède intrin-
sèquement les qualités nécessaires à l'exercice de cette profession,
Y. Bougé et S. Termat adjoignent celles de célibataire consacrée.
« Seule cette vocation, cet appel vers une vie consacrée au bonheur
des autres, peut donner ce qui ne saurait s'acquérir, le don joyeux
du meilleur de soi-même, l'égalité d'humeur, l'art d'éclairer et de
consoler» dit S. Termat. « On doit pour le service social s'adres-
ser aux femmes qui possèdent à un degré plus éminent ce qu'on
peut appeler le génie de la charité. (.) Venue au service social
comme à un sacerdoce, répondant à un appel, fidèle à une voca-
tion », pense Y. Bouge. Avec toutes deux, nous passons de la notion
d'un certain type d'organisation sociale, le service social aux
conceptions variées comme nous avons pu le voir, à celle de ser-
»
vice apostolique. A l'inverse des « militantes sociales qui les ont
précédées, elles vont jusqu'à la négation même d'un exercice pro-
fessionnel, incompatible avec ce service. « Ce n'estpas une merce-
naire, car elle n'a pas choisi un métier, elle est venue au service
social comme à un sacerdoce, répondant à un appel, fidèle à une
vocation. Une Française, leplus souvent célibataire, désireuse de
se rendre utile, de savoir, d'avoir une belle vie, pleine, magnifique »,
affirme Y. Bougé. L'action du service social est une « action stric-
tementféminine (.) une action directe. Par essence, des mains et
des cœurs de femmes qui peuvent au maximum tenter cette lutte
contre la souffrance, cette veille sur l'intégritéfamiliale, cettepatiente
éducation et pénétration des esprits dans les milieux les plus divers»
écrit S. Termat. Elle consiste en une surveillance sanitaire et une
surveillance morale à travers quatre domaines d'action éducative,
un peu différents de ceux préconisés par P. Levy-Falco : action édu-
:
cative sanitaire, ménagère, pédagogique (orientation et loisirs des
enfants) et morale. Ses activités sont de deux natures conseils,
information, orientation d'une part, éducation, appui et réconfort
moral de l'autre.
Réconfort moral, surveillance morale, nous constatons la proxi-
;
mité de langage et ses possibles confusions entre soutien psycholo-
gique et surveillance du comportement et de déviances deux objec-
tifs distincts qui réclament des méthodes et des techniques pour-
tant bien différentes. Malgré de fortes divergences, un langage appa-

:
remment commun se retrouve chez les six auteurs autour des ter-
mes tels que enquêtes et actions éducatives, vocation ou morale.
Et si trois d'entre eux ne se préoccupent que de connaissances direc-
tement utilisables, trois autres par contre manifestent un souci de
grande technicité. Qu'en est-il donc de leurs intentions de profes-
sionnalité dans l'enseignement, qu'en est-il des savoirs théoriques,
des savoirs professionnels, relationnels et organisationnels enseignés
aux étudiants, pour leur servir de base de références et leur per-
mettre de se construire un mode de pensée propre, de s'approprier
des capacités spécifiques et de se constituer une identité profession-
nelle ?
4.3 Identifier les savoirs choisis pour des compétences à trans-
mettre ?
Y a-t-il lieu de se poser la question des savoirs construits en
vue d'une professionnalisation, pour qui pense que les qualités pro-
fessionnelles innées « être femme », personnelles « seule la techni-

sacerdoce, suffisent. Ceux-là d'ailleurs ont une


»
que du cœur est la technique sociale par excellence ou reçues par
visée d'intervention
restreinte au secteur sanitaire et au groupe familial, nous l'avons
vu. Ils abandonnent la fonction d'aide aux changements psycholo-
giques, économiques et sociaux, ainsi que sa dimension dynamique
tant auprès des personnes qu'auprès des institutions. Par contre,
le choix d'une solide formation technique de type généraliste est
préférée à une formation d'efficacité à court terme par trois des
auteurs.

Savoirs scientifiques
a) Disciplines particulières et savoirs théoriques auxquels il est fait
appel complémentairement
Pour R. Sand, biologie, psychologie, sociologie permettent de
connaître l'homme et la société, la cause profonde des maux et de
concevoir des moyens de résolutions. Par ailleurs, les sciences sociales
et économiques, le droit et la pédagogie, la médecine et l'hygiène,
l'organisation rationnelle et l'économie domestique sont des
connaissances à acquérir. R. Sand est le seul à différencier les savoirs
nécessaires à la compréhension de la personne et de son milieu, des
connaissances nécessaires à l'action de traitement, d'information ou
d'éducation. Il est également le seul à penser que formation ini-
tiale et formation continue doivent être dispensées dans les mêmes
établissements et que certains enseignements doivent être donnés en
commun aux assistantes sociales, aux médecins, aux personnels des
administrations chargés des politiques sociales pour assurer une cohé-
rence de l'ensemble. Il s'appuie sur les concepts de misère et sur-
tout d'assistance sans citer d'auteurs. Il développe ce dernier qu'il
fait sien. Il tente de l'affranchir, de manière assez subtile, de son
statut de pratique sociale « assistantielle » en faveur d'un sens plus
moderne, celui d'une pratique assistant les politiques de réformes
sociales et de prévention. E. Baudouin souligne la nécessité d'une
sérieuse formation à la psychologie (quoi que ce soit un don !) à
la sociologie, à la technique d'enquêtes et aux statistiques ainsi qu'à
l'économie familiale. Ni l'un ni l'autre ne citent d'auteurs à l'excep-
tion des enquêtes sociologiques, et ne relient jamais ces savoirs à
:
la pratique, à l'exception du concept d'« étayage ». E. Baudouin
l'emprunte au major Cabot qui voulut que l'isolé soit suivi « Étayer
l'individu et utiliser tout ce qui autour de lui semblerait utilisable
pour le replacer ou le placer en bonne posture dans la vie en
société. » R. Jeanty ne fait pas mention de connaissances théori-
ques ! Une culture générale sérieuse et étendue, qui a donné l'habi-
tude de la synthèse aussi bien que de l'analyse, est préconisée à
l'admission en formation, une solide formation morale sera dispensée
ensuite. Pour P. Levy-Falco comme pour Y. Bougé et S. Termat,
les connaissances à acquérir sont l'hygiène, les lois et les œuvres
d'action sociale, à des fins strictement informatives. Les deux der-
niers auteurs préfèrent proposer au lecteur de se référer au pro-
gramme des études de 1932 modifié en 1938, que S. Termat resti-
tue in extenso, soit trente-six pages. Toutes deux soulignent l'impor-
tance de la première année commune avec les infirmières, la pré-
dominance des références médicales, et notamment la puériculture,
les références juridiques, l'essentiel étant la « morale professionnelle»
pour la première, « développer au maximum les qualités morales
indispensables à l'exercice du métier », pour la seconde qui précise
par ailleurs que quelques heures de science sociale suffisent.
L'action éducative citée par tous ne se réfère à aucun grand
pédagogue de l'époque, qu'elle vise l'élévation du niveau de besoin,
l'éducation sanitaire, hygiénique, aux nouveaux modes de vie, l'édu-
cation économique, familiale ou sociale, ménagère, mentale, morale
ou pédagogique, en orientation, les loisirs ou la promotion sociale.
R. Sand parle cependant d'éducation populaire, E. Baudouin, d'édu-
cation mutuelle. Personne ne parle d'éducation parentale, ce qui est
pourtant au cœur de la visée professionnelle selon plusieurs auteurs.
Sans doute est-ce prématuré et faut-il se tourner vers l'éducation
morale et la formation morale des professionnelles, ou peut-être vers
une psychologie avec laquelle elle semble être confondue parfois.
b) Méthodes d'enquêtes sociologiques
Elles sont à des fins d'études, d'organisation et de propagande
sociales. Les trois auteurs qui les mentionnent ne partagent pas le
même point de vue sur ce point.
Pour R. Sand « la pratique n'est pas seule à contribuer aux
progrès du service social. L'art d'aider autrui se double d'une inves-
tigation sociale. Le service social provoque certaines expériences
sociales. crée sa propre documentation, tantôt lorsqu'il accumule
des observations individuelles et collectives, tantôt par les recher-
ches auxquelles il se livre sur son champ de travail, sur sa techni-
que, sur la mesure de la misère et de l'assistance. (.)Aucun tra-
vailleur social ne se spécialise complètement. Tout service social est
à la fois exploration, éducation et action. (.) En aidant lesfamil-
les, on réunit en même temps des matériaux pour les services de
recherches, on fournit des éléments aux services de propagande, on
perfectionne les méthodes qui seront utilisées par le service des ins-
titutions fermées et les services collectifs. Réciproquement. » Il se
référe (dans cet ordre) à Chadwick en Angleterre, à Villermé en
France et Ducpetiaux en Belgique, et les diverses enquêtes anglai-
ses des Commissions royales, puis à Le Play, Engel, et aux contri-
butions de la Fondation Russel Sage (dont celles de M. Richmond).
Dans sa fonction de révélateur social, le service social a selon
E. Baudouin à « tirer parti [des enquêtes individualisées] et four-
nir les indications les plus précises sur le décalage entre un salaire
moyen et le coût de la vie », à faire des statistiques pour servir
de base à des études sociales et sociologiques. Dans cette perspec-
tive, la formation doit comprendre un enseignement sur les métho-
des de recherches sociologiques.
Par contre « les méthodes de service social deviennent scienti-
fiques avec les services d'études, d'organisation et de propagande,
[mais] on s'éloigne de plus en plus du véritable travail de l'assis-
tante sociale, et il lui faut faire appel a des méthodes administrati-
ves » pour R. Jeanty qui cite Chadwick, Villerné, Ducpetiaux et
les Commissions royales anglaises.
Est-ce à partir de ce préjugé que, même pratiquées par des pro-
fessionnels différents, l'interaction service social/science sociale (au
sens sociologie) ne se produira pas pendant cette période ? Ou plu-
tôt à l'influence de F. Le Play qui serait plus reçue dans sa dimen-
?
sion morale et idéologique que dans sa dimension scientifique Par
ailleurs il est à noter que ni l'une ni l'autre ne citent ce dernier,
à notre étonnement.
Discipline autonome, propre au service social ou discipline de
?
référence Ces trois derniers auteurs expriment leur désir que la
nouvelle profession participe au développement de la science sociale,
coopère avec elle. S'agit-il pour eux d'une discipline à promouvoir,
?
spécifique au service social A la différence de la médecine ou de

»
vice social ni « isolement » :
la pédagogie, le service social français ne s'est doté d'aucun savoir
théorique ou conceptuel propre, créé, repris ou enrichi ni « ser-
n'ont été conceptualisés, aucun des
quatre concepts dégagés par Mary Richmond « Développement de
la personnalité », «processus d'adaptation » et « interdépendance
humaine », « dynamique les rapports sociaux », «principe de par-
ticipation », n'a été utilisé de manière opérationnelle. Dans le meil-
leur des cas, ils ne sont cités que comme valeurs philosophiques,
orientant l'intention professionnelle, mais plus comme outils con-
ceptuels dans l'acte lui-même. Ils sont aussi parfois utilisés comme
justificatifs. Le service social n'a en définitive pas voulu ou su
opter pour se constituer en discipline autonome, contrairement à
plusieurs de nos homologues étrangers. Que recherchent alors ces
?
trois auteurs dans la science sociale Une discipline scientifique exis-
?
tante dans laquelle le service social pourrait s'inscrire Mais au fait,
:
qu'entendent-ils par science sociale est-elle la science économique
comme semble l'entendre R. Jeanty ? Ou la physique sociale, selon
l'expression qu'elle emprunte à A. Comte qui n'est autre que la
sociologie mais dotée d'une représentation plus technique, plus pro-
? ?
che de l'ingénieur Serait-ce donc la sociologie qui paraît être la
référence de E. Baudouin
sienne ou de la sociologie durkheimienne ?
Mais s'agit-il de la sociologie leplay-
Le plus cohérent des
auteurs, celui qui démontre le mieux en quoi l'assistante sociale est
une fonction sociale et non médicale semble l'accueillir implicite-
ment en médecine sociale, à moins qu'il ne choisisse la science poli-
tique, deux cadres entre lesquels le Dr R. Sand oscille. Enfin il pour-
rait s'agir aussi de la pédagogie puisqu'elle fait consensus entre les
six auteurs
cative. »
? « Le traitement social ne peut être qu'une action édu-

Savoirs praxéologiques ?

:
a) Savoirs méthodologiques des cas individuels, et leur principal
outil l'enquête
Nous ne trouverons ni nouveauté ni enrichissemont des deux
méthodes proposées par M. Richmond. Toujours citées, on assiste
plutôt à une réduction, parfois spectaculaire, de leurs apports.
Le Dr R. Sand va être le seul à nous présenter, très succincte-
ment il est vrai, les savoirs méthodologiques élaborés par Mary Rich-
mond. Or, bien qu'il en soit le traducteur (il indique l'ouvrage de
manière fort discrète), il va opérer un glissement portant à consé-
quence. Il ne restitue pas l'enchaînement des micro-opérations men-
tales décrites en un processus méthodologique (observer, puis col-
lecter, examiner, comparer, élaborer soi-même.) pour ne rélever
»
que l'esprit, la « philosophie de Mary Richmond selon son expres-
sion et en imprégner l'ensemble de son livre. Il devient par le fait,
peut-être à son insu, mais compte tenu de son impact, celui qui
videra pour longtemps, peut-être définitivement, la « méthode opé-
rationnelle » de son opérationnalité. R. Jeanty n'évoque plus que
deux des étapes, le diagnostic et le traitement. Elle consacre un cha-
pitre entier à la méthode qu'elle dit être de M. Richmond, et qui
est en réalité la reproduction fidèle de la méthode présentée par le
R. Sand, peut-on croire vraiment à une confusion ?
Dr Armand-Delille, sans le nommer. Ayant travaillé avec le Dr
E. Baudouin
se réfère aussi à la méthode de M. Richmond qu'elle inscrit sim-
»
plement dans la ligne du « service social des cas individuels des
Drs Cabot, Calmette et Grancher !
Tout nous porte à croire qu'il ne s'agit que de mots repris à
son auteur, mal assimilés, vidés de leurs significations, ou pire,
déformés. Que l'on en juge par la confusion autour du terme
enquête dont nous avons relevé six utilisations :
— L'enquête pour obtenir des renseignements médicaux ou de
moralité chez P. Levy-Falco. Elle peut être alors assimilée à un ques-
tionnaire limité à une pratique orale, ou confondue avec la visite
à domicile.

— L'enquête pour obtenir une aide (un des moyens de traite-


ment, en réalité, faisant appel aux ressources extérieures) est ce à
quoi Y. Bouge et S. Termat semblent réduire la méthode en ser-
vice social.

— L'enquête de recueil de données permettant d'établir le « dia-


»
gnostic social (par qui ?) telle que la proposent le Dr Armand-
Dellile et l'abbé Viollet et présentée par Jeanty.

— L'enquête de la phase d'investigation dans la méthode dia-


gnostique de M. Richmond destinée à concevoir l'action, présentée
par R. Sand.

— Les modèles de questionnaires, schémas d'auto-évaluation,


proposés par M. Richmond pour permettre une prise de distance
analytique, après-coup critique tant vis-à-vis de la phase de com-
préhension que de l'action pensée puis engagée, auquel s'ajoute le
regard de la professionnelle sur elle-même et sur son implication,
ses attitudes et ses actes tout au long de l'action.

— Et enfin, les enquêtes sociologiques dont nous avons parlé.


A propos de l'évaluation finale, R. Sand n'évoque pas les modè-
les de questionnaires qu'il a pourtant traduits. Il ne parle pas de
cette « prise de distance ». Il réduit l'évaluation à la mesure du déve-
loppement de la personnalité réalisée chez le client. Qu'un médecin
hygiéniste ne prenne pas en compte les modifications du milieu
étonne vraiment. R. Sand chercherait-il tout à la fois à se démar-
quer du modèle du Dr Armand-Delille, mais avec discrétion, s'effor-
çant d'éviter toute polémique entre confrères ? R. Jeanty ne fait
aucune allusion à une démarche d'évaluation par le professionnel
et E. Baudouin s'exprime trop peu pour pouvoir la situer. Or, une
autre finalité de l'évaluation est de transformer une expérience en
savoirs expérientiels.

Il ne sera pas surprenant de constater que S. Termat, profes-


sionnelle qui n'estime pas très utile une formation technique, dési-
gne comme méthodes, des activités ou des tâches telles que la per-
manence, l'enquête, le courrier, la documentation, et comme exemple
de technique un placement en sanatorium, ou comme évaluation des
compte rendus d'activités. Concernant Y. Bougé les rapports d'en-
quêtes sont considérés comme des savoirs méthodologiques, et les
statistiques, telles que la chute de la mortalité infantile ou la réduc-
tion du nombre de fugues dans un foyer d'observation, comme
mesures de résultats, confondant ainsi évaluation de la pratique et
celle de l'activité d'un service. Et pour P. Levy-Falco «A la fois
morale hygiénique et assistance éducative, le service social n'est ni
une hygiène, ni une morale, ni un enseignement, ni une assistance.
Il a son histoire, sa technique et ses méthodes propres. Pour l'appli-
cation de cette technique comme pour l'emploi de ces méthodes,
seules sont qualifiées des spécialistes professionnellement formées
à leur connaissance et à leur pratique. » Nous sommes en droit de
nous demander lesquelles, même si «pour déterminer les origines
des besoins qu'elle a dépistés », il fait référence aux Drs Cabot,
Armand-Delille et à Le Play ainsi que M. Richmond. Enfin, R. Sand
et R. Jeanty estiment que le service social est plutôt individuel, aban-
donnant l'idée d'interrelations et de complémentarité entre les dif-
férentes branches du service social.
b) Méthodes des services sociaux collectifs et des institutions fermés
Cependant avec E. Baudouin ils se réfèrent tous trois aux rési-
dences sociales de l'Amérique ou l'Angleterre de la fin du XIXe siè-
cle et indiquent différents types de réalisations françaises. Ils ne citent
pas de références théoriques ou méthodologiques. Il est vrai que
les premiers enseignements du service social de groupe ne commen-
cent qu'en 1930 aux États-Unis et les premiers écrits formalisés sont
postérieurs à 1945. Seul R. Sand nous transmet quelques études de
pratiques collectives.
Savoirs organisationnels
Il s'agit de travailler vite sans précipitation, organiser son tra-
vail, son emploi du temps pour un meilleur rendement pour R.
Jeanty ; tenir un fichier, organiser un placement pour Y. Bougé et
selon S. Termat, faire des enquêtes, obtenir des secours, savoir faire
des démarches. Puis d'un niveau de capacités déjà plus important
« Le service social crée sa propre documentation à l'aide surtout
:
»
des enquêtes faites par les assistantes nous dit R. Jeanty qui limite
considérablement, en le citant, le point de vue de R. Sand comme
nous avons pu le voir. Sur ce point E. Baudouin est en accord avec
lui. Il faut aussi savoir organiser, encadrer, coordonner, « tisser un
»
réseau complet d'aide organisée ; savoir déléguer quand on assume
des responsabilités pour R. Jeanty. Coordonner est sans doute la
fonction de l'assistante sociale la plus attendue et la plus spécifi-
que selon R. Sand. Coordonner les actions entre professionnels
de domaines différents (instituteurs, médecins, juges, industriels).
Coordonner les initiatives privées (œuvres), les services publics. Coor-
donner, entre les dispositifs nationaux et le cas par cas local, entre
le politique et le scientifique. Voici donc un ensemble de fonctions
ou d'exhortations pour des attitudes attendues. Mais des savoirs pour
devenir capables, point !
Savoirs pratiques
En réalité, l'ensemble des savoirs semble d'ordre pratique. Nous
entendons par savoirs pratiques des savoirs issus de l'expérience pra-
tique, rarement formalisés. Savoir respecter et cultiver les caracté-
ristiques de chacun, savoir faire appel à ses forces latentes, provo-
quer l'initiative individuelle « self-help » suppose pour R. Sand de
savoir organiser les étapes de l'aide en tenant compte de la person-
nalité et des besoins de l'intéressé, individualiser selon son rythme,
ses aptitudes, ses inclinations, en faisant jouer les facteurs favora-
bles. Savoir soulager, stimuler, provoquer l'initiative, encourager à
se regrouper en sociétés de secours mutuels, exige pour E. Baudouin
que l'assistante sociale organise l'aide avec méthode, tout en sachant
respecter l'autonomie des personnes. C'est savoir dépister les besoins,
analyser leur nature et déterminer les origines de ces besoins pour
P. Levy-Falco ; savoir orienter, informer, surveiller médicalement
:
et moralement selon Y. Bougé. Par exemple, un placement en sana-
torium doit « concilier des points de vue différents santé, possi-
bilités pécuniaires, aménagements de la vie familiale, possibilité ulté-
»
rieure de réadaptation (S. Termat) ou bien pour la visite à domi-
cile dans une famille, l'assistante sociale doit savoir se faire admettre

:
(P. Levy-Falco). E. Baudouin se réfère à deux modèles de visites
à domicile celui des USA avec le major Cabot qui la considère
comme un moyen indispensable, et celui de Mary Sewall-Gardner.
Ces savoir-faire sont énumérés sous forme de récits de jour-
nées par S. Termat qui nous fait participer à la vie pratique de

:
quatre assistantes sociales appartenant à des champs d'activités dif-
férents en milieu rural, médico-social, en entreprises, usine et
SNCF, ce qui constitue l'un des chapitres de son livre. Elle n'est
pas seule à laisser au lecteur non seulement le loisir de se représen-
ter concrètement le travail mais aussi le soin de l'analyser. Ce sera
:
également le cas de R. Jeanty qui consacre un chapitre pour pré-
senter sept spécialités à l'hôpital, en psychiatrie, auprès des tri-
bunaux pour enfants, dans l'industrie, en milieu rural, dans un ser-
vice social de migrants, et en établissement scolaire. Seul R. Sand
présente d'authentiques études de cas, reprises à M. Richmond ou
à d'autres auteurs.
Qualités requises et formation morale
Par contre, les savoirs relationnels semblent essentiellement se
réduire dans la formule de P. Levy-Falco à « la technique du cœur
humain ». « Par essence des mains et des coeurs de femmes »
suit S. Termat avec «son autorité morale, sa douceur, sa clair-
pour-
voyance. son dynamisme, son affection ». R. Jeanty n'a que très
!
peu évoqué connaissances et compétences techniques au profit de
qualités personnelles Ce fut pour nous une surprise chez cet auteur
qui situe, avec insistance, la nouvelle profession dans un courant
moderne et technologique. Elle leur consacre un chapitre. Travail-
lant avec R. Sand, traducteur de Mary Richmond et de Mary Sewall-
Gardner, qu'est-ce qui a pu l'amener à privilégier les aptitudes énu-
mérées par cette dernière lorsqu'elle s'adresse aux infirmières visi-
teuses en y ajoutant quelques citations de L.C. Odencrantz dans The
Social Work puis de l'abbé Viollet, plutôt que les attitudes métho-
dologiques si précises du service social des cas individuels ?
Voici donc des exemples de ces qualités :
;
— Vue rapide et précise des situations, de leurs causes premières
et secondes

;
— Aptitudes à distinguer ce qui est important, savoir prendre
rapidement des décisions

;
— Avoir foi dans les individus, ce qui consiste à avoir con-
fiance dans leurs possibilités de développement personnel
— Aptitude à se placer au point de vue d'autrui, à sentir ce
;
qu'il sent
— Capacité de faire abstraction des préjugés ou de les mettre
au second plan, ce que L.C. Odencrantz appelle « l'objectivité ; »
— Qualités de chef pour faire naître la confiance, stimuler
l'énergie et les possibilités d'autrui.

Équilibre et stabilité émotionnelle ;
— Ponctualité, initiative, persévérance, patience, résistance au
découragement, résistance physique.
Lorsqu'elle présente la formation d'assistant de service social,
R. Jeanty souligne l'importance à accorder à cette formation morale.
Mais, plus encore que chez les autres auteurs, nous avons trouvé
dans ce passage un sens très polysémique. Elle y imbrique et con-
»
fond d'ailleurs les termes « morale et « moral ». Qu'il s'agisse
du client ou du professionnel lui-même, ils ont le sens de soutien
psychologique et celui de comportements, à modifier, des valeurs
sociales à transmettre et un cadre de pensée professionnelle de réfé-
rence permettant de définir des qualités, et même le sens de méthodes
ou de techniques, « employer (les ressources morales) avec discer-
nement, avec compréhension, ce qui leur permettra d'adapter exac-
tement leur action à chaque cas ».
4.4 Pour conclure, de quelle professionnelle parle-t-on ?
Que penser de la présentation de l'assistante sociale faite par
les différents auteurs? Si nous prenons le terme professionnel au
sens contemporain d'une personne capable de « choisir, dans des
contextes par définition singuliers, des réponses justes en mobili-
sant des savoirs théoriques, techniques et expérientiels » (12), nous
:
voyons se creuser davantage encore le clivage entre les deux modè-
les constamment en présence

— Elle est soit une auxiliaire sanitaire ou un agent d'assistance


dont les activités spécifiques et fragmentées sont au service d'insti-
tutions ou d'autres professions. Dans ce cas, ce profil correspond
peu à notre définition. L'analyse des problèmes et la conception
;
des réponses à apporter ne lui étant pas demandée, une formation
technique n'est pas indispensable bonne volonté et apprentissage
par imitation/reproduction garantissent son efficacité professionnelle.
La formation professionnelle se limite donc à l'acquisition de con-
naissances éclectiques destinées à transmettre des informations, et
»
surtout au développement de cette « bonne volonté par une édu-
cation morale.

— Soit elle est professionnelle de la relation et de l'organisa-


tion, nécessitant un niveau de compétences élevé, puisque du micro-
social (situations individuelles) au macro-social (propositions d'amé-
liorations législatives et institutionnelles, mises en projets de nouveaux
types d'actions ou de services), elle doit faire preuve d'autonomie,
d'adaptation pour organiser, coordonner, négocier, concevoir. Une
telle polyvalence suppose non seulement autonomie et capacité de
transférer ses compétences d'une situation à l'autre mais également
celle d'innover. Pour ce type de profil professionnel, outre une bonne
culture générale pour accéder aux études professionnelles, la forma-
tion doit être théorique et technique, et permettre de structurer le
raisonnement, les stages en alternance étant les temps et les lieux
d'application des connaissances apprises à l'école et d'acquisition de
l'expérience. Cette dernière conception pédagogique de la formation
professionnelle initiale nous laissait augurer un système de référen-
ces théoriques, méthodologiques et pratiques consistant.
Comment expliquer un tel écart entre ces intentions — plus tech-
niciennes que cliniques — affirmées dans ces ouvrages de 1928 à
1945 et l'absence totale de savoirs constitués, entre cette volonté
réfléchie et certains savoirs de référence, constamment cités et pour-
?
tant restés semblent-ils inconnus et inusités Et pourtant nous savons
que la méthode des cas individualisés de Mary Richmond a été intro-
duite pendant de longues années dans au moins trois des cinq pre-
mières écoles de service social, dès 1922 par Marie-Thérèse Vieillot
le pratique de service social à Paris (13) puis à partir de 1935 à
l'école de service social de Strasbourg, ainsi que par Madame Fuster
à l'école d'action sociale familiale (14) à partir de 1930. Savoirs
enfouis, savoirs masqués ?
Les pionnières créatrices de services sociaux
étaient des femmes d'envergure, organisatrices dotées d'une forte cul-
ture générale et d'un réseau de relations personnelles important.
Autrement dit, devant le vide constaté de nouveaux savoirs spé-
cifiques, il ne nous reste plus qu'à poser une ultime hypothèse
la méthode des cas individuels n'a-t-elle finalement jamais été uti-
:
lisée dans la vie professionnelle ou bien la formation conçue inte-
ractive théorie/pratique, et alternée école/terrain de stages, se serait-
elle clivée en un temps d'études qui, éloignées d'emblée de la con-
ception pédagogique de l'université et progressivement de celle de
l'enseignement technique, aurait délaissé la formation théorique et
technique au profit d'une éducation aux valeurs de la société, en
abandonnant entièrement la formation pratique aux services
employeurs. En effet, ne correspondant pas au système de référence
des infirmières-visiteuses qui devenaient progressivement majoritai-
res parmi les postulantes à ces études, modifiant par leur nombre
l'identité professionnelle et son instrumentation, cette méthode ne
serait-elle pas devenue savoir expérientiel, peu formalisé, mais dif-
fusé et plus ou moins transmis dans certains services sociaux par
des cadres hiérarchiques assurant la formation continue de leur per-
sonnel ? Si tel fut le cas, on voit combien les conditions permet-
tant d'entreprendre des recherches sur une profession qui s'est voulue
généraliste et adaptable aux différents contextes professionnels, se
trouveront compromises par la dispersion de ces services et la variété
de leur objet particulier d'intervention.

NOTES
(1) P.F. ARMAND-DELILLE, préface de Nouvelles méthodes d'assitance, p. XIV.
(2) P. ZYLBERMANN, « La dernière scène de la raison »,Vie sociale, n° 5-6, 1988.
(3) C. CHAMBELLAND, in Vie sociale, n° 5-6, 1988.
(4) P. ZYLBERMAN, op. cit., p. 169.
(5) Première Conférence internationale de service social, tome 2, p. 308.
(6) M. RAJNIS, in Première Conférence internationale de service social, tome 2,
D.472.

1920.
(7) G. LECLERC, L'observation de l'Homme. Une histoire des enquêtes sociales,
Éd. du Seuil, 1979, p. 65.
(8) A. SAVOYE, « Le Play et les Leplaysiens », pp. 1129-1131.
(9) A. de GOURLET, Cinquante ans de service social, Éd. Sociale Française, 1947.
(10) P.F. ARMAND-DELILLE, « L'assistance sociale et son rôle dans les œuvres
de bienfaisance publique et privée », Bulletin de l'académie des sciences sociales et poli-
tiques, séance du 20 mars
(11) C. GARCETTE,
- « Les œuvres sociales de Plaisance», Vie sociale, n° 5-6, 1989,
article dont sont extraites les citations qui suivent.
(12) « La professionnalité des sciences de l'éducation », bulletin de l'association des
enseignants chercheurs en sciences de l'éducation, n° 19, janvier 1996.
(13) D. LENAIN, G.-M. SALOMON, « Une pionnière de service social Marie-
»
Thérèse Vieillot in Vie Sociale, n° 10-11/1988.
:
(14) B. BOUQUET, « École d'action sociale familiale » in Histoire des premières
écoles de service social (1908-1938), Vie Sociale, n° 1-2, 1995 (pp. 29-30).
Conclusion
Dans les pages qui précèdent, on a pu constater à quel point
les idées de M. E. Richmond, clairement conceptualisées dans les
toutes premières décennies de notre siècle, ont été si peu exploitées
:
par le service social français à ses débuts, même s'il y était fait
fréquemment référence dans les textes étudiés référence ou seule-
??
ment révérence Avons-nous caractérisé le phénomène en introdui-
sant nos travaux
Ce n'est pas le lieu de s'interroger ici de façon exhaustive sur
la pluralité des facteurs d'une telle antinomie, si ce n'est qu'il s'agis-
sait là d'un « message du Nouveau Monde », peu accepté, et sans
doute peu compris par les maîtres à penser du service social fran-
çais. L'isolement d'une Marie-Thérèse Vieillot au sein de « l'esta-
blishment » en constitue un signe non équivoque. Première assis-
tante sociale française à faire des études aux USA, elle ne parlait
plus à son retour en France, en raison du langage convenu et ses
relations étaient loin d'être harmonieuses avec ses collègues et les
divers acteurs institutionnels.
Toujours est-il que les années de guerre et d'occupation ne vont
rien arranger dans le domaine qui nous occupe. D'une part, il va
être rapidement nécessaire de parer à l'urgence des besoins primai-
res d'une population affaiblie et désemparée souvent errante, voire
bientôt clandestine. D'autre part, pour beaucoup, le discours de la
« Révolution nationale » rejoignait tout à fait le fondement idéo-
logique des années précédentes.
En tout état de cause, on n'avait guère le temps de réfléchir
aux références épistémologiques et praxéologiques, à fortiori
lorsqu'elles émanaient du monde anglo-saxon dont on était
complètement séparé, y compris du côté des chercheurs en sciences
humaines qui, ou bien étaient exilés, ou bien se trouvaient contraints
de garder le silence.
Les années d'immédiat après-guerre furent encore très diffici-
les sur le plan de la vie quotidienne des Français, autant sur le plan
de la subsistance que sur celui de la santé, et même si le 8 avril
1946 un texte important confortait le statut professionnel des assis-
tants de service social, il n'était pas question d'y voir formulée la
nature de ses compétences. Le programme des études restait celui
avec celui des infirmières-visiteuses;
de 1932, ou plutôt celui de 1938, bien plus médicalisé par la fusion
il restera d'ailleurs inchangé
jusqu'en 1962, — et même alors il sera encore question de ce pro-
»
gramme, des « méthodes de travail auxquelles il a été déjà fait
allusion.
La première Conférence internationale de service social de
l'après-guerre se tint à Paris en juillet 1950, et l'on reconnut à la
tribune du grand amphithéâtre de la Sorbonne quelques-uns des
« grands sachems » dont il a été question, notamment le Dr René
Sand, mais aussi le Pr. Jacques Parisot, doyen de la Faculté de
Médecine à Nancy, le Dr R.H. Hazemann alors directeur départe-
mental de la Santé de la Seine, Charles Reverdy, directeur à la Pré-
fecture de la Seine, Robert Garody, président-fondateur des Équi-
pes sociales. Les Américains sont là, nombreux, mais il n'est pas
certain que, derrière les mots, les Européens perçoivent du service
social une même représentation.
Par ailleurs, en France, l'action sociale, dans ces années-là, s'est
fortement institutionnalisée, à la suite du foisonnement législatif des
années qui suivent la Libération. Ce qui était l'apanage des œu-
vres privées caritatives est peu à peu géré par des administrations
ad hoc, telles que la Sécurité sociale, la Protection maternelle et
infantile, les Offices publics d'hygiène sociale, les Comités d'entre-
prise, l'Éducation surveillée, etc.
De ce fait, les savoirs de base des assistantes sociales, tout en
restant largement médicalisés (rappelons que ce n'est qu'en 1968 que
seront définitivement scindées les formations d'assistantes sociales
et d'infirmières !), vont avoir une coloration assez juridico-
administrative, dans la mesure où, dans bien des cas, leur fonction
»
va consister à jouer le rôle « d'intermédiaire obligé entre les ins-
titutions récemment mises en place et les usagers, considérés comme
des « ayants droit ».
D'où, là encore, l'importance de l'enquête sociale, laquelle fait
l'objet d'un des premiers Congrès de l'ANAS, celui de 1952, où
il est dit que « l'enquête, instrument de travail de l'assistant social,
absorbe une part accrue de leur activité, ce qui pose à la profes-
sion de graves problèmes de technique et de morale professionnelle».
De plus, on voit apparaître de nouveaux personnages à voca-
tion sociale, souvent des hommes comme les éducateurs spécialisés,
les animateurs, issus les uns et les autres des mouvements d'éduca-
tion populaire. D'ailleurs, les organisations ouvrières et les asso-
ciations créées dans leur mouvance, vont prendre du poids dans le
champ de l'action sociale, ce qui ne sera pas sans effet sur la fonc-
tion traditionnelle du service social.
En tout état de cause, la société française des « Trente Glo-
»
rieuses s'engage dans un processus de mutations accélérées, qui
amèneront inévitablement le service social à s'interroger sur son
essence et, très curieusement, c'est enfin à ce moment qu'il va se
mettre à découvrir véritablement, sans forcément l'accepter, tout ce
qu'avait conçu et élaboré Mary E. Richmond, plus de trente ans
auparavant.
Une nouvelle phase, quelque peu tumultueuse, de l'histoire du
service social français, allait alors s'ouvrir, celle de l'introduction,

progressive conceptualisation du service social. (Nota :


venant d'Outre-Atlantique, du case-work, amorce d'une réelle, mais
Ceci est
actuellement à l'étude par un groupe de travail du Réseau histoire
du travail social.)
Informations

PERSONNES AGÉES

:
25-26 septembre 1996. — Séminaire organisé à Paris, Hôtel Cali-

âgées».
Renseignements :
fornia sur le thème « Habitat et hébergement des personnes
Rencontres d'Affaires, 18, bd de Reuilly —

Thèmes abordés :
75012 Paris (tél. : 40.01.02.02).
différents types d'hébergement, limites du
maintien à domicile, adaptation des structures aux nouveaux
besoins des personnes âgées.
4-5 octobre 1996. — XXIVe Congrès du Centre de Formation à
l'Écoute du Malade organisé avec le concours de la Société

:
Congrès de Bruxelles sur le thème
Renseignements
:
de Thanatologie et l'Association Vivre son Deuil au Palais des
«
Mort et grand âge ».
CEFEM, avenue Pénélope, 52 — 1190
Bruxelles.
Cette manifestation s'adresse aux soignants professionnels,
bénévoles, travailleurs sociaux, familles et toutes personnes con-
cernées par l'accompagnement du malade et du mourant.

24-25 octobre 1996. — Ille rencontres nationales de l'Action sociale

mie de demain
Renseignements
Géraud (tél. :
:
à Rennes sur le thème « Dépendance d'aujourd'hui, autono-
».
Conseil Général d'Ille-et-Vilaine, Pascale
99.02.94.33).

TRAVAIL SOCIAL
9-10-11 octobre 1996. — Ve Congrès européen organisé par Euro-

Renseignements :
pean Network Occupational Social Work à La Rochelle sur
le thème « Le lien social dans l'entreprise ».
ENOS France, 22, bd Kellermann — 75013
Paris (tél. : 45.65.97.29).
16-17 octobre 1996. — L'Agence pour le développement des rela-

:
tions interculturelles organise au Palais des Congrès de Stras-
bourg « Les ateliers de l'intégration locale ».
Renseignements ADRI, 4, rue René-Villermé — 75011 Paris
(tél. :

Objectifs :
43.48.49.19).
approfondir le partenariat entre les acteurs natio-
naux et les acteurs locaux, présenter des expériences menées
localement dans d'autres pays européens (parrainage du Conseil
de l'Europe). Parallèlement un espace forum accueillera les
associations et collectivités désireuses de présenter leur structure.

20-21 novembre 1996. — Colloque co-organisé par l'ARF, la CDC,

thème : :
le CELAVAR, le CNIDFF, l'UNAADMR à Nîmes sur le
«Les services au cœur du développement rural ».
Renseignements CNIDFF, 7, rue du Jura — 75013 Paris
(tél. : 43.31.77.00).
Ce colloque propose d'analyser de manière transversale, le rôle,
la place, les problèmes d'implantation des services en milieu
rural afin de permettre aux divers acteurs de mieux appréhen-
der la complexité du problème et les conditions d'intervention.

sur le thème :
20-21-22 novembre 1996. — Journées d'études de la FN3S à Paris
«Les écrits des Travailleurs Sociaux dans le
::
cadre de la Protection Judiciaire des Mineurs, et du conten-
tieux familial Questions et Enjeux
Renseignements
».
D. Laurency SSE, 28, rue Salvator-Allende
— 92000 Nanterre (tél. : 47.25.90.73).
Thème au centre de la pratique professionnelle de tous les tra-
vailleurs sociaux chargés d'établir un dossier à intégrer dans
une procédure. Alliant éthique, déontologie et responsabilité,
l'écrit est aujourd'hui au coeur d'un travail social et éducatif
de plus en plus spécialisé.

FORMATION
Du 3 au 6 octobre 1996. — Troisième université d'été organisée
à Toulouse par le Réseau Européen de Formation pour le Tiers

:
Secteur sur « La formation des formateurs. La formation des
responsables et gestionnaires de formation
Renseignements
Bruxelles.
».
REFTS, 83, rue du Prince-Royal — 1050

:
Du 30 septembre au 2 octobre 1996. — Stage proposé par Prati-
ques Sociales à l'INJEP — 78160 Marly-le-Roi sur « La for-
mation, les formations nature, enjeux, leurres ».
:
:
Renseignements Pratiques Sociales, 23, rue Albert-Legrand
— 94110 Arcueil.
;
Les formations jouent aujourd'hui des rôles stratégiques de

:
multiples dimensions y sont à l'oeuvre. Trois domaines emblé-
matiques ont partie liée avec la formation gouverner, psycha-
nalyser, éduquer, trois tâches impossibles selon S. Freud.

NOUVELLES TECHNOLOGIES
13-15 novembre 1996. — Ille Conférence internationale en langue
anglaise organisée à Bruxelles par NVVA-ANPAT sur « Infor-
mation Technologies in Occupational Safety and Health Infor-
mation, Training and Education ».
Les effets possibles des nouvelles technologies sur la produc-
tion et l'utilisation de l'information dans le domaine de la
santé, l'éducation, la formation.
Du 8 au 11 octobre 1996. — Manifestation européenne dédiée au

Renseignements
Cedex 19.
:
« Réseaux,Internet et télécommunications », Porte de Versail-
les à Paris.
Networld+Interop B.P. 9 — 75921 Paris

Exposition, conférences et séminaires consacrés aux derniers


développements en matière de technologie Internet.

COMMUNIQUÉS

* Les 11 et 12 mai s'est tenu à Caen le festival pour la paix, « A


Caen la Paix », deux jours de festivités populaires avec spec-
tacles de rue, parades, musiciens, danseurs accrobates, aux-
quelles se sont associés le Secours Populaire, Handicap Inter-
national, Artisans du Monde et Mouvement pour le Paix.
• L'association nationale pour le développement du travail social
avec les groupes lance son concours 1996. Deux prix de 1 000 F
seront attribués pour des mémoires ou projets de recherche
réalisés par des étudiants ou des travailleurs sociaux en activité.
Candidatures à adresser en 4 exemplaires avant le 31 décembre
1996 à : ANTSG, rue du 11-Novembre — 92120 Montrouge.

:
* Santé et Communication vient de sortir un document pédagogique
« Réussir ensemble, Santé et réussite des enfants le rôle des
:
parents ». Ce document constitué d'un livret pédagogique de
82 pages et d'une série de 32 diapositives peut être commandé
à Santé et Communication, 153, rue de Charonne — 75011 Paris.
Notes de lecture
Henri Péquignot

Louis MOREAU de BELLAING, Jacques GUILLOU, Les sans-domicile


fixe. Un phénomène d'errance, L'Harmattan (5-7, rue de l'École-
Polytechnique, 75005 Paris), 1995, 270 p.
Une bonne mise au point actuelle du problème, toujours irrésolu, et
pourtant ancien. On regrette que les auteurs n'aient pas fait référence à
Vexliard, récemment disparu et oubliédont la thèse avait eu le mérite de
poser le problème, lors de sa réapparition en 1944, à la fin de l'occupation.

Gilles LAMARQUE, L'exclusion, PUF (108, bd Saint-Germain, 75006


Paris), 1995, 127 p. (Que sais-je ?,
n° 3077).
?
Un bon « Que sais-je » sur un sujet inépuisable, ici traité de façon
comparative, sur le monde entier, ce qui est courageux et finalement réussi,
sans prétention à l'exhaustivité.

Roger BERTAUX, Pauvres et marginaux dans la sociétéfrançaise, L'Har-


mattan (5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris), 1996, 382 p.
— (Forum de l'IFRAS).
Ce livre très documenté est plus peut-être une analyse des études et
théories des sociologues (et réformateurs sociaux) sur les pauvres et mar-
ginaux, qu'une étude de ces catégories sociales à la fois toujours présen-
tes et toujours mouvantes, évolutives avec le reste de la société. Cela
n'enlève rien à son intérêt, il est à la fois étude des marginaux et histori-
que des études sur les marginaux.

Jean-Claude CHESNAIS, Le crépuscule de rOccident. Démographie et poli-


tique. Hachette/Pluriel (43, quai de Grenelle, 75905 Paris Cedex 15),
1996, 366p.

Un remarquable travail, tel que l'Institut National d'Études Démo-


graphiques en diffuse sur les bases humaines de l'avenir européen de
demain. L'analyse est sévère, le pronostic pessimiste, l'avenir jugera. Mais
il est improbable que ces perspectives à long terme puissent agir sur les
politiques, et encore moins sur l'opinion.
Bernard ENJOLRAS, Le marché providence. Aide à domicile, politique
sociale et création d'emploi, Desclée de Brouwer (76 bis, rue des
Saints-Pères, 75007 Paris), 1995, 251 p. — (Sociologie économique).

La médiation, technique sociale en développement, est surtout béné-


vole, mais elle constitue pourtant une réserve d'emplois et il faudra bien
un jour qu'on se pose clairement le problème — à une époque de chô-
mage massif — de la place du bénévole et du métier.

Didier CASTEL, Équité et Santé, Éd. École nationale de la Santé publi-


que (avenue Pr. Léon-Bernard, 35043 Rennes Cedex), 1995, 108 p.
La thèse économique classique de l'administration sanitaire (ou plu-
tôt des administrations sanitaires). Elle doit être prise en compte. Tient-
elle un compte suffisant des évolutions techniques (et des discours pro-
metteurs des politiques) ? Tout est là.

Jean-François SIX, Dynamique de la médiation, Desclée de Brouwer


(76 bis, rue des Saints-Pères, 75007 Paris), 1995, 281 p. — (Culture
de Paix).

Le Président du Centre national de la Médiation nous renseigne sur


les différents aspects, les méthodes, les difficultés et les limites de l'action
des médiateurs dans tous les domaines où ils essayent de faciliter la vie
des gens. Un sujet peu connu et bien illustré.

La famille en Europe, sous la direction de Marianne GULLESTAD et Mar-


tine SEGALEN, La Découverte (9 bis, rue Abel-Hovelacque, 75013
Paris), 1995, 247 p.

d'avenir en Europe :
Une étude comparée du présent, du passé proche et des perspectives
Sud (Espagne, Portugal, Italie), Nord (Norvège,
Suède, Grande-Bretagne), France et Suisse. L'ensemble s'appuie sur une
bibliographie originale et constitue une excellente revue du problème.

Martin MONESTIER, Suicides. Histoire, techniques et bizarreries de la


mort volontaire des origines à nos jours, Le Cherche midi (23, rue
du Cherche-Midi, 75006 Paris), 1995, 342 p. — (Documents).
Un reportage en style de journaliste sur un sujet éternel. Il se tient
loin de toute psychologie ou sociologie théorique. Une illustration (maca-
»
bre) « enjolive le livre. Il a les limites et l'intérêt d'un très bon repor-
tage, se voulant objectif, impavide et bien renseigné.

Georges MINOIS, Histoire du suicide. La société occidentale face à la mort


volontaire, Fayard (75, rue des Saints-Pères, 75006 Paris), 1995,
421 p.
Ce livre est un peu un reportage historique s'intéressant d'abord au
passé et surtout aux réactions et au jugement qu'a inspiré le suicide dans
les différentes époques et sociétés. La lecture successive de ce livre et du
précédent forme un ensemble assez curieux.

Catherine ANTHONY, La prostitution clandestine, Le Cherche Midi édi-


teur (23, rue du Cherche-Midi, 75006 Paris), 1996, 240 p. —
(Documents)
Une enquête sur les prostitué(e)s et leur clientèle. Elle nous a paru
»
s'adresser au « haut du pavé et la description nous en paraît assez opti-
miste. L'auteur nous donne un portrait de la couche « la plus favorisée ».
Le lecteur ne doit pas oublier que des couches plus obscures existent et
sont peut-être les plus « fournies ».

Bertrand DEVEAUD, Patrick LELONG, Les assistés de la République,


Albin Michel (22, rue Huyghens, 75014 Paris), 1996, 234 p.
Une étude critique et même polémique sur les prestations familiales,
les aides à l'agriculture, les fonctionnaires (en fait au sens très large, vul-
gaire du terme puisqu'il comprend l'EDF, la SNCF, les PTT, le CNRS,
la Banque de France, les militaires, les conservateurs des hypothèques),
les chômeurs, les entreprises, etc. Ratisser large n'est pas le meilleur moyen
d'être convaincant.

Sous la direction de Sylvie MANSOUR, L'enfant réfugié. Quelle protec-


?
tion ? Quelle assistance Syros (9 bis, rue Abel-Hovelacque, 75013
Paris), 1995, 318 p. — (Enfance et sociétés).
Une quinzaine d'auteurs rapportent, nous l'égide du Centre interna-
tional de l'enfance, les expériences des enfants réfugiés dans le monde,
de ce que l'on fait pour eux, des limites de ce que l'on peut faire. Une
documentation douloureuse.

Sous la direction de Stéphane TESSIER, L'enfant des rues et son univers.


Ville, socialisation et marginalité, Syros (9 bis, rue Abel-Hovelacque,
75013 Paris), 1995, 227 p. — (Enfance et sociétés).

Une analyse, faite par des acteurs du monde entier, du problème de


l'enfant des rues, de ce qu'il est, de ce qu'on essaye de faire ou fait pour
lui. Le point actuel.

Daniel OPPENHEIM, L'enfant et le cancer. La traversée d'un exil, Bayard


Éditions (3, rue de Bayard, 75008 Paris), 1996, 304 p.

La vie quotidienne du service d'enfants cancéreux à l'Institut du can-


cer de Villejuif. L'auteur, psychanalyste, suit les enfants, leurs familles, le
personnel soignant. Une expérience médicale et humaine exceptionnelle qu'il
faut avoir le courage de lire jusqu'au bout, comme les enfants qu'il décrit
et le personnel soignant, et les familles la vivent.

Francis BAILLEAU, Les jeunes face à la justice pénale. Analyse critique


de l'application de l'ordonnance de 1945, Syros (9 bis, rue Abel-
Hovelacque, 75013 Paris), 1996, 237 p. — (Alternative sociales).
Un bilan qui paraît solide, sérieux, étayé sur les faits. Il n'est pas

;
très optimiste, il montre bien que la Justice ne peut à elle seule résoudre
correctement un problème beaucoup plus complexe et plus vaste il met
bien en évidence que c'est en amont que devrait être résolu le problème.
Mais qui le peut ?
Christian BACHMANN, Nicole LEGUENNEC, Violences urbaines. Ascen-
sion et chute des classes moyennes à travers cinquante ans de poli-
tique de la ville, Albin Michel (22, rue Huyghens, 75014 Paris), 1995,
557p.

Un demi-siècle de problèmes urbains de logement des moins favori-


sés. La politique d'urbanisme et de construction (ou reconstruction) essen-
tiellement à Paris et autour de Paris depuis la fin du conflit mondial. La
solution n'est toujours pas en vue.

Jean-François LAE, L'instance de laplainte. Une histoirepolitique etjuri-


dique de la souffrance, Descartes et Cie (52, rue Madame,
75006 Paris), 1996, 253 p.

Le dialogue — subtil — à travers l'histoire pour définir ce que le droit

prise en charge «équitable » » »


doit retenir des plaintes des « victimes pour que celles-ci bénéficient d'une
satisfaisant dans toute la limite possible
« l'ayant-droit », le « responsable et l'opinion. En fait pour trouver une
certaine logique dans cette longue évolution.

François EWALD, Histoire de l'État providence. Les origines de la soli-


darité, Le Livre de poche (43, qui de Grenelle, 75905 Paris Cedex
15), 1996, 317 p. — (Biblio).

Réédition refondue d'un excellent livre de 1986.

Marthe COPPEL, Annick Camille DUMARET, Que sont-ils devenus Les


enfantsplacés à l'œuvre Grancher. Analyse d'un placementfamilial
?
spécialisés, Érès (11, rue des Alouettes, 31520 Ramonville-Saint-
Agne), 1995, 192p.
C'est un travail original et exceptionnel quant à son sujet. On le com-
prend. Connaître les résultats à longue distance d'une mesure individuelle
n'est pas commode. Certes l'échantillon reste petit (63 enfants), la période
couverte n'est plus celle de la contagion tuberculeuse, mais plutôt des pro-
blèmes sociaux. Retenons-en que les résultats sont encourageants et que
le travail a pu être mené à bonne fin.

Paul DURNING, Éducation familiale. Acteurs, processus et enjeux, PUF


(108, bd Saint-Germain, 75006 Paris), 1995, 294 p. — (L'éducateur).

L'intérêt de cette étude est peut-être de poser le problème dans sa nou-


veauté. A une période d'éducation publique, obligatoire et réglementée,
jamais peut-être le rôle des familles n'a été plus présent et de fait n'a posé
plus de problèmes. C'est sûrement une piste à suivre.

Jean-Pierre DAVANT, Santé, le moment de vérité, Éd. du Seuil (27, rue


Jacob, 75006 Paris), 1996, 225 p.
Le président de la Mutualité française décrit le vécu de son organisa-
tion dans le développement et les litiges dont l'Assurance maladie est le
centre. Le livre est plein d'indications fort intéressantes, d'anecdotes vivan-
tes. Il est sincère, passionné et renseigné. C'est un point de vue qui ne
doit pas être négligé dans le débat.

Jean-Marie MARCONOT et alii, Le langage des murs, du graffe au graf-


fiti, Les Presses du Languedoc/Riresc (17, rue Rigaud,
34000 Montpellier), 1994, 127p.

Un livre collectif, illustré, qui cherche à comprendre et à faire com-


prendre le graffiti qui envahit nos villes et campagnes. Sans doute date-t-
il du paléolitique, et constitue-t-il un phénomène sociologique et psycho-
logique intéressant. Il peut d'ailleurs avoir une certaine esthétique. Il mérite
qu'on le comprenne, même si on ne l'approuve pas !
ASSEMBLÉE NATIONALE, Commission d'enquête, rapport n° 2468, Les
sectes en France, 1995, 127 p.
Le rapport de la commission d'enquête, présidée par Alain Gest et
dont le rapporteur fut Jacques Guyard. C'est probablement la meilleure
documentation à jour sur ce phénomène ancien et périodiquement inquié-
tant.

Françoise GERMAIN-ROBIN, Femmes rebelles d'Algérie, Éd. de l'Ate-


lier/Le Temps des Cerises (12, avenue Sœur-Rosalie, 75013 Paris),
1996, 127p.

Un livre inquiétant et qui mérite d'être lu, par les femmes bien sûr,
mais aussi les hommes. Quand les femmes sont en danger, ce sont les hom-
mes qui sont responsables et c'est la protestation des hommes du reste du
monde qui peut être la plus influente !
Dominique DESJEUX et alii, Anthropologie de l'électricité, L'Harmattan
(5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris), 1996, 220 p. —
(Logiques sociales).

Cette étude d'un groupe de sociologues témoigne de la façon dont


les utilisateurs de l'électricité (nous tous) l'imaginent, la vivent, l'intègrent,
la charge d'un sens. On tend à chacun de nous un miroir.

Anthony VIDLER, L'Espace des lumières, Architecture etphilosophie de


Ledoux à Fourier, Picard (82, rue Bonaparte, 75006 Paris), 1995,
327 p. — (Villes et sociétés).

Ce livre, traduit de l'anglais, est paru d'abord aux USA. Remarqua-


blement illustré, il cherche derrière les architectures et la littérature de
»
l'architecture (et en général les arts) du « Siècle des Lumières à montrer
l'idéologie ou les tendances idéologiques multiples qui sous-tendent ces
architectures de ce qui fut certainement pour la France aussi un Grand
Siècle.

La correspondance de Victor Schoelcher, présentée par Nelly SCHMIDT,


Maisonneuve et Larose (15, rue Victor-Cousin, 75005 Paris), 1995,
379p.

Un personnage attachant. Il a traversé le siècle, de la Restauration


à la Troisième République. Il a été le défenseur et le libérateur des escla-
ves noirs sous domination française. Des lettres « choisies », notamment
avec Legouvé, qui laissent un peu le lecteur sur sa faim. Mais peut-être
l'homme était-il plus grand que l'écrivain.

René GIRAULT, Gilbert ZIEBURA et alii, Léon Blum, socialiste euro-


péen, Complexe (24, rue de Bosnie, 1060 Bruxelles), 1995,
222 p. — (Interventions).

Treize auteurs, car il s'agit de la publication d'un colloque. Un essai


de mise au point et de revanche posthume contre un des hommes les plus
maltraités par ses contemporains.

Annie SIZAIRE, Louise Michel, l'absolu de la générosité, Desclée de Brou-


wer (76 bis, rue des Saints-Pères, 75007 Paris), 1995, 120 p. —
(Témoins d'humanité).
Une hagiographie, si l'héroïne du livre et son auteur me pardonnent
cette expression. Mais la femme était sympathique et justifie la « passion»
de ses biographes.

Pierre GOUBERT, Un parcours d'historien. Souvenirs 1915-1995, Fayard


(75, rue des Saints-Pères, 75006 Paris), 1996, 315 p.
Le récit d'une vie personnelle, puis d'une carrière historique, depuis
l'école communale de Saumur, en passant par Saint-Cloud — jusqu'à la
»
Sorbonne. C'est aussi les « choses vues durant ce parcours, plus encore
les rencontres humaines et la construction d'une œuvre historique impor-
tante. Ce livre se lit avec beaucoup d'agrément et fait l'un en face de
l'autre le portrait de l'auteur et de son époque.

Dominique LECOURT, Lyssenko. Histoire réelle d'une « science proléta-


rienne », PUF (108, boulevard Saint-Germain, 75006 Paris), 1995,
287 p. — (Quadrige).

Il est heureux que ce livre ait été écrit, car n'a-t-on pas trop oublié
cette histoire? Qui croira l'auteur du livre, s'il n'a vécu cette époque.
J'étonnerai sans doute les lecteurs d'aujourd'hui en disant qu'il m'a paru
parfois plus indulgent qu'il eut fallu. Mais cela ne donne que plus de force
au livre. Il faut dire aussi qu'en 1940 le lamarckisme n'était pas mort,
même en France.

Alain DROUARD, Alexis-Carrel (1873-1944). De la mémoire à l'histoire,


L'Harmattan (5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris), 1995,
262p.

L'auteur de cet excellent petit livre complète ainsi son livre de 1992
sur la «Fondation Alexis Carrel 1941-1945 » dont nous avons rendu
compte en son temps. Elle en est inséparable, car après tout, c'est l'œuvre
scientifique de Carrel avant 1941 qui justifia la création de la Fondation
et l'explique. Cette œuvre médico-chirurgicale et physiologique est loin
d'être négligeable et ceci devait être rappelé. Car elle explique le retentis-
»
sement d'une œuvre « philosophique comme L'homme, cet inconnu et
la fondation elle-même. En fait, ce nouveau livre est une bonne préface
à la thèse elle-même.

Toril MOI, Simone de Beauvoir. Conflits d'une intellectuelle, préf. de


Pierre Bourdieu, traduit de l'anglais par Guillemette Belleteste, Dide-
rot Éditeur (20, Notre-Dame-de-Nazareth, 75003 Paris), 1996, 469 p.
J'avoue mon admiration devant ce livre d'une norvégienne, certes pro-
;
fesseur en Amérique, mais dont la connaissance de la France contempo-
raine me paraît stupéfiante je dis connaissance, je devrais dire compré-
hension. Sans doute cela est-il plus facile pour le milieu intellectuel d'avant-
garde parisien que pour la France rurale profonde, puisque celui-ci — par-
ticulièrement lorsqu'il s'agit de Sartre ou de Simone de Beauvoir — est
largement mondialisé, je veux dire américanisé. Mais la qualité des analy-
»
ses de la période vécue par les « existentialistes entre 1930 et leur dispa-
rition il y a quelques années, témoigne d'une érudition et d'une sympa-
thie exceptionnelle. Un très beau livre !

Nation, la Guerre :
Jean-Jacques BECKER, Stéphane AUDOUIN-ROUZEAU, La France, la
1850-1920, Sedes (88, bd Saint-Germain,
75005 Paris), 1995, 387 p.
Le livre, bien fait, est agréable à lire et instructif. L'ensemble forme
un tout comme pour nous la guerre de Cent Ans. Mais précisément n'eut-il
?
pas été meilleur d'aller jusqu'à 1950 On se prend à le regretter.

Claude PICHOIS, Auguste Poulet-Malassis. L'éditeur de Bauelaire, Fayard


(75, rue des Saints-Pères, 75278 Paris Cedex 06), 1995, 284 p.
Éditeur de Baudelaire, certes, mais aussi de beaucoup d'autres, per-
sonnage pittoresque à Alençon et à Paris, marginal et aimant les écrivains
des marges, politiquement suspect toute sa vie, il mérite qu'on écrive le
roman de sa vie. L'auteur évoque ce courant à peine souterrain de la Res-
tauration et de l'Empire, dont tous les acteurs n'ont pas bien sûr le génie
de Baudelaire, mais ont joué un rôle dans l'évolution de leur siècle.

Jean CARRIÈRE, Jean Giono, qui êtes-vous


Vendôme, 69006 Lyon), 1996, 221 p.
? La Manufacture (93-95, rue
Une présentation, à la fois biographique et vivante, faite de dialo-
gues avec celui dont on fait revivre la figure. Un livre enthousiaste et qui
défend bien son héros.

Alain et Odette VIRMAUX, Antonin Artaud, qui êtes-vous La Manu-


facture (93-95, rue Vendôme, 69006 Lyon), 1996, 278 p.
?
Une présentation, à travers les témoignages variés de ceux qui l'on
connu, le rappel de la biographie et de l'œuvre. Elle permet à ceux qui
»
ne l'ont pas connu de se « diriger dans l'œuvre, quand elle est accessible.

Sous la dir. de Marc LAZAR, La Gauche en Europe, depuis 1945, Inva-


riants et mutations du socialisme européen, PUF (108, bd Saint-
Germain, 75006 Paris), 1996, 704 p. — (Politique d'aujourd'hui).
Vingt-trois auteurs (sauf erreur de compte) spécialisés dans l'étude de
situations nationales. Un demi-siècle d'histoire des partis de gauche, socia-
listes en France, un bilan de leurs heures de gloire et de leurs échecs. Sans
doute les auteurs sont-ils des « sympathisants ». Ils n'ont que plus de mérite
?
dans leur sévérité. Mais qui juger Les peuples, les chefs politiques, leurs
adversaires, ou l'incapacité générale des groupes à évoluer aussi vite que
les situations, ou l'incapacité des électeurs à suivre les variations de poli-
tiques face à la nouveauté imprévue permanente des événements. Un livre
passionnant à lire, qu'on soit ou ne soit pas de « gauche ».

Gérard CHAUVY, Édouard Herriot, LUGD (93-95, rue Vendôme,


69006 Lyon), 1996, 95 p. — (Hommes et régions).

Le sujet méritait mieux et l'époque traversée aussi. L'hagiographie laï-


que ne vaut pas mieux que la dévote.
Hannah ARENDT, Mary MCCARTHY, Correspondance 1949-1975, pré-
sentée et annotée par Carol BRIGHTMAN, Stock (23, rue du Som-
merard, 75005 Paris), 1996, 549 p.
Trente ans d'amitié et d'échanges de vue entre une romancière amé-
ricaine et une philosophe allemande, juive, et finalement à moitié améri-
caine elle aussi. Ce dialogue fait revivre une époque avec ses craintes, ses
drames, mais aussi ses bavardages et sa chronique de tous les jours. Un
document qui sonne juste sur notre époque sans aucune révélation sensa-
tionnelle.

Claude LÉVI-STRAUSS, Didier ÉRIBON, De près et de loin. Suivi de


« Deux ans après », Odile Jacob (15, rue Soufflot, 75005 Paris),
1996, 269 p. — (Opus).

Réédition d'un livre de 1990, du portrait (dialogué) de Claude Lévi-


Strauss par lui-même.

Dolf OEHLER, Le spleen contre l'oubli. Juin 1848. Baudelaire, Flaubert,


Heine, Herzen, traduit de l'allemand par Guy Petitdemange avec le
concours de Sabine Cornille, Payot (106, boulevard Saint-Germain,
75006 Paris), 1996, 465 p. — (Critique de la politique).

Ce livre allemand, paru en 1988, méritait de paraître en français. On


reste admiratif devant une telle connaissance de la France et des Français
de 1848 chez un auteur étranger, même spécialiste des Allemands « Pari-
»
siens comme Heine. Dolf Oehler nous explique le « spleen »
chez les alle-
mands devenus Parisiens, comme chez les Parisiens par l'immense
déception-désastre que furent les journées de juin, la découverte par des
hommes de bonne foi, dans les deux pays, de la sauvagerie avec laquelle
des « républicains » »
avaient fait tirer sur le prolétariat, la rupture entre
le bourgeois « de gauche (M. Homais après tout) et le prolétariat. Un
livre à lire.

Louis Massignon et le dialogue des cultures. Actes du colloque organisé


par l'UNESCO en décembre 1992 pour le trentième anniversaire de
la mort de Louis Massignon (1883-1962), textes réunis par Daniel
MASSIGNON, Le Cerf (29, bd Latour-Maubourg, 75340 Paris Cedex
07), 1996, 371 p.

Un hommage à Louis Massignon qui essaye de faire le bilan de son


œuvre historique, politique et religieuse à travers ceux qui l'on connu, ont
collaboré avec lui, ont été ses disciples directs ou indirects. Une consécra-
tion mondiale et une présentation de l'homme et de ses œuvres.

Pierre GUILLAUME, Le rôle social du médecin depuis deux siècles (1800-1945),


Paris, Association pour l'étude de l'histoire de la Sécurité sociale (8, ave-
nue de Ségur, 75007 Paris), 1996. 319 P.
Ce livre s'attache surtout à la place sociale qu'a occupée et conquise le
médecin (et en fait le corps médical, car cette période connaît aussi des offi-
ciers de santé et des sages-femmes, et verra naître les dentistes, les infirmières,
les kinésithérapeutes). Il passe plus vite sur ce qui est le rôle des sciences médi-
cales dans cette évolution. C'est l'historien pas le sociologue, presque pas l'his-
torien des sciences. Ce qui n'est pas une critique, mais un signalement, car
cette histoire sociale est intéressante et utile.

Alain BERGOUNIOUS, Gérard GRUNBERG, L'utopie à l'épreuve. Le socia-


lisme européen au XXe siècle, Éditions de Fallois (22, rue de La Boétie,
75008 Paris), 1995, 406 p.

Un livre tout à fait remarquable par sa concision, son sang-froid, son


objectivité. Il nous fait vivre l'histoire des Partis socialistes dans toute l'Europe
au cours du siècle qui est en train de disparaître. Il montre qu'on peut dans
une histoire très récente garder une belle objectivité, suivre avec sympathie des
expériences sans perdre de vue les échecs et les limites. Un excellent livre.

Horst GUNTHER, Le temps de l'histoire. Expérience du monde et catégories


temporelles en philosophie de l'histoire de saint Augustin à Pétrarque,
de Dante à Rousseau, Éd. de la Maison des Sciences de l'Homme (54,
boulevard Raspail, 75006 Paris), 1996, 256 p.
On suit dans ce livre comment ceux qui nous ont précédé se sont projetés
dans l'histoire universelle dont ils faisaient la théorie. Nous sommes devenus
plus prudents et seuls quelques politiques sans culture profonde et sûrs d'eux-
mêmes s'imaginent encore qu'ils inaugurent une nouvelle histoire. Un livre qui
impose sévèrement une réflexion autocritique.

Michel COOL, André Malraux. L'aventure de lafraternité, Desclée de Brou-


wer (76 bis, rue des Saints-Pères, 75007 Paris), 1996, 120 p.
Une évocation poétique et engagée de celui qui en littérature et malgré
tout dans la politique française a laissé une trace. Il donnera peut-être à ses
lecteurs l'idée de se reporter à l'œuvre et ce sera son succès.

Pierre PÉAN, Le mystérieux Docteur Martin (1895-1969), Le Livre de poche


(43, quai de Grenelle, 75015 Paris), 1995, 535 p.

La mise entre toutes les mains de cette étonnante aventure à travers qua-
certaine droite qui date maintenant de deux siècles !
»
tre ou cinq régimes. Une excellente description des « illusions politiques d'une

Sous la direction de Jean-Marie MAYEUR et Alain CORBIN avec le concours


d'Arlette SCHWEITZ, Les Immortels du Sénat (1875-1918). Les cent
seize inamovibles de la Troisième République, Publications de la Sor-
bonne (1, rue Victor-Cousin, 75231 Paris Cedex 05), 1995, 512p.
Ce gros volume se lit avec plaisir, il rappelle une vieille histoire, pour
laquelle on pourrait reprendre le titre fameux « une précaution inutile », car
finalement cette institution n'eut aucune influence et s'éteignit dans l'oubli. Mais
il était intéressant de la disséquer, de la faire revivre, et d'en analyser la fai-
ble portée. Pourtant il suffit de citer le nom de Scheurer-Kestner pour remar-
quer que certains d'entre ces hommes ont marqué dans l'histoire et celui de
Littré pour sentir qu'au moins certains d'entre eux étaient des choix de qualité.

Jean-Richard BLOCH, Destin du siècle, présentation de Michel TREBITSCH,


PUF (108, bd Saint-Germain, 75006 Paris), 1996, 320 p. — (Quadrige).
Un choix d'articles entre 1924 et 1938 bien choisis, témoignant de beau-
coup de bon sens, mais aussi de l'impossibilité dans laquelle ses contempo-
rains, de gauche ou de droite, ont été de comprendre le présent et l'avenir
proche.

Jacques DUPÂQUIER, L'invention de la table de mortalité, PUF (108, bd


Saint-Germain, 75006 Paris), 1996, 177 p. — (Sociologies).
Ce très bon livre nous raconte l'histoire de cet instrument capital de la
démographie. Il est aussi clair que possible, mais nécessite pour être compris
parfaitement une assez solide connaissance des mathématiques.

Lilly MARCOU, Staline. Vie privée, Calmann-Lévy (3, rue Auber, 75009 Paris),
1996, 342p.

C'est l'homme qui est ainsi décrit, à travers sa trajectoire. Peut-être


apparaît-il un peu plus humain, et à la fin pitoyable, car sa mort fut finale-
ment atroce, à cause, semble-t-il, de la terreur de l'entourage qui avait peur
de le « déranger ». Il ne fait pas double emploi avec les biographies plus poli-
tiques ou historiques.

Gérard de SENNEVILLE, Maxime du Camp. Un spectateur engagé du


xixesiècle, Stock (23, rue de Sommerard, 75005 Paris), 1996, 638p.

Un homme injustement méconnu, ce fidèle de Flaubert (entre autres) n'était


peut-être pas un aussi grand écrivain. Ses opinions politiques tranchées l'ont
voué à une condamnation sommaire des hommes de gauche. Sans doute a-t-il
peu aimé la Commune, mais son opinion et ses actions étaient plus nuancées.
Il reste une source considérable sur son siècle et sans doute le plus méconnu
des sociologues d'enquête et de terrain (sur Paris et les œuvres de bienfaisance
en particulier), en avance d'un siècle dans cette attitude, par ailleurs excellente.

François DELPLA, Montoire. Les premiers jours de la collaboration, Albin


Michel (22, rue Huyghens, 75014 Paris), 1996, 504 p.

Le livre est intéressant et a l'immense mérite de faire connaître les rap-


ports allemands et simultanément de donner les détails sur l'affaire Rougier.
C'est une bonne histoire de la période initiale de Vichy, le temps des illusions.
Mais au fond, rien de tout cela n'a marqué dans l'histoire.
Images de Robespierre, textes réunis par Jean Ehrard, Vivarium (Via Monte
di Dio, le, 80132 Napoli), 1996, 486 p. — (Biblioteca europea).

Les actes d'un colloque international tenu à Naples en 1993 sont une
magnifique leçon de critique historique pour mettre à l'épreuve un futur his-
torien. Quelques vingt-cinq auteurs de tous pays, deux siècles après les événe-
ments, essayent de comprendre l'homme et son époque, et en même temps les
images historiques formées sur lui dans ces pays durant deux siècles. Un exer-
cice passionnant de culture et de critique historique.

Sous la direction de Giovanni LEVI et Jean-Claude SCHMITT, Histoire des


jeunes en Occident. T. 1 : De l'Antiquité à l'époque moderne. T. 2 :
L'époque contemporaine, Éd. du Seuil (27, rue Jacob, 75261 Paris Cedex
06), 1996, 377 et 408 p. — (L'Univers historique).

Dix-neuf auteurs de langue française, allemande, anglaise, italienne (tra-


duits), une iconographie de qualité, se sont attaqués au problème sans cesse
renouvelé de la jeunesse par rapport à la société. La qualité de l'information,
l'absence de dogmatisme et de théories rigides, la variété des époques, des
auteurs et des jeunes en font deux volumes attrayants, instructifs et font
réfléchir.

Émile TÉMIME, La guerre d'Espagne, Éd. Complexe (24, rue de Bosnie, 1060
Bruxelles, Belgique), 1996, 223 p. — (Questions au xxe siècle).

Une synthèse, brève mais dense, aussi objective qu'on peut l'être, où rien
d'important ne manque. Sans doute la meilleure synthèse que j'ai lue sur ce
sujet (que comme tous les Français de ma génération, j'ai suivi dans les quo-
tidiens sans rien comprendre). Une bonne base.

Marie-France PIGUET, Classe. Histoire du mot et genèse du concept des


Physiocrates aux historiens de la Restauration, Presses Universitaires de
Lyon (86, rue Pasteur, 69365 Lyon Cedex 07), 1996, 193 p.

Ce livre retrace l'évolution d'un mot à travers les sciences, la biologie et


la sociologie ou leurs ancêtres. Une remarquable étude critique capable de for-
mer l'esprit d'un étudiant et de lui apprendre à se méfier d'autres « mots ».
Un bon exercice de rigueur.

Rémi ADAM, Histoire des soldats russes en France (1915-1920). Les damnés
de la guerre, L'Harmattan (5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005
Paris), 1996, 383 p. — (Chemins de la mémoire).

La révolution russe dans le corps expéditionnaire russe sur le front fran-


çais en 1914-1918. Bien sûr elle échoua, mais compliqua pas mal la tâche des
gouvernements alliés et essentiellement français. L'auteur est pour lui très sévère.
J'avoue que dans la situation de 1917, il ne pouvait raisonnablement faire autre-
ment. Une victoire allemande à ce moment sur le front français n'aurait pas
répondu non plus au souhait des Français.
Sous la direction de Jean-Jacques JORDI et Émile TÉMIME, Marseille et le
choc des décolonisations. Les rapatriements (1954-1964), Edisud (La
Calabe, route nationale 7, 13090 Aix-en-Provence), 1996, 222 p.
Le titre est modeste, la réalisation — remarquable — fait honneur aux
universités du midi méditerranéen qui ont organisé et publié ce colloque en
1995. C'est le premier livre d'ensemble que je lise sur cet exode massif, qui
surprit ceux qui n'avaient pas voulu le prévoir, c'est-à-dire les responsables
gouvernementaux, et dont le littoral et les provinces juxta-méditerranéennes reçu-
rent tout le choc et finalement s'en tirèrent sans trop de catastrophes. La séré-
nité des intervenants ne donne que plus d'impact à la description de cette triste
aventure sur laquelle le silence est vite retombé. Sans doute parce qu'il y a
trop de coupables !
:
Oleg KHLEVNIOUK, Le cercle du Kremlin. Staline et le Bureau politique dans
les années trente les jeux du pouvoir, Éd. du Seuil (27, rue Jacob, 75261
Paris Cedex 06), 1996, 332 p.
C'est l'histoire de la prise totale du pouvoir par Staline, la mort de Kirov,
le suicide d'Ordjonikidzé. En fait, si les événements sont bien précisés, on ne
peut dire que les faits soient réellement expliqués, ni même qu'ils permettent
réellement de prévoir la décennie suivante qu'en fait personne n'a réellement
prévue. Il y a encore beaucoup à faire pour les historiens.

COMPTES RENDUS
Emmanuel TODD, L'invention de l'Europe, Éd. du Seuil (27, rue Jacob, 75261
Paris Cedex 06), 1996, 678 p. — (Points).
Historien, anthropologue, démographe, Emmanuel Todd occupe une posi-
tion originale au sein de la recherche française. Dans son premier ouvrage
La chute finale, paru en 1976, il annonçait, à partir d'éléments statistiques
:
tels que l'évolution du taux de mortalité infantile, la chute de l'URSS. Après
avoir consacré un ouvrage à l'invention de la France (Pluriel Hachette, 1981),
il analyse la diversité européenne à partir d'un découpage géographique de dix-

ropologiques, religieux, économiques ou idéologiques.


:
:
sept pays d'Europe qui permet un traitement des données de quatre cent quatre-
vingt-trois unités de base. Cette cartographie statistique a permis de présenter
une image détaillée d'un certain nombre de phénomènes fondamentaux anth-
L'auteur part du socle anthropologique de l'histoire européenne les systè-
mes familiaux et les systèmes agraires. Quatre systèmes familiaux se partagent
l'Europe. Les valeurs organisant les rapports entre parents et enfants peuvent
être de type libéral ou de type autoritaire, et les valeurs organisant les rela-
tions entre frères peuvent être de type égalitaire ou non égalitaire. L'auteur
rapproche les systèmes familiaux des systèmes agraires, et établit des corréla-
tions entre les divers types de familles et les diverses structures agraires (pro-
priété, fermage, métayage).
Il aborde ensuite la religion pour se livrer à une analyse des rôles relatifs
du catholicisme et du protestantisme puis de la déchristianisation contempo-
raine, dont l'origine remonte, dans certaines régions, aux années 1730-1800.
Suit une étude du décollage culturel qui donne lieu à des développements et
à une carte fort instructifs, puis à des développements substantiels sur les thè-
mes liberté et égalité, autorité et inégalité, enfin à une longue analyse de la
naissance, puis de la mort des idéologies. Mais « la disparition des idéologies
n'implique pas l'extinction des valeurs fondamentales de liberté ou d'autorité,
d'égalité ou d'inégalité. Portées à l'origine par les systèmes familiaux, ces cou-
ples de valeurs antagonistes continuent de structurer de multiples attitudes socia-
les, d'organiser le fonctionnement concret des sociétés et non seulement leurs
rêves ».
Un livre stimulant, qui met en évidence l'extrême variété des structures,
traditions, des cultures, variété qui fait tout le charme de l'Europe, mais aussi
toute la difficulté de son unification.
Francis Pavart

Sous la direction de Pierre ARNAUD, Les origines du sport ouvrier en Europe,


L'Harmattan (5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris), 1994,
310 p. — (Espaces et temps du sport).

Le principal intérêt de cet ouvrage réside dans son approche réellement


européenne de la question, qui pour l'instant n'avait pas donné lieu à publi-
cation en dehors des cercles universitaires ou des STAPS. Ainsi on retiendra
essentiellement les très utiles (bien que forcément partiels) bibliographies et
inventaires des sources qui sont proposés en annexe et qui sont classés par pays.
Quant aux communications qui composent ce recueil, elles forment une satis-
faisante entrée en la matière mais qui démontre aussi les vides que laissent
encore subsister la jeunesse de la recherche sur ce domaine au confluent de
l'histoire du sport et de celle du mouvement ouvrier.
Nicolas Kssis

Jean-Jacques MARIE, Staline, PUF (108, bd Saint-Germain, 75006 Paris), 1996,


126 p. — (Que sais-je ?,
n° 3030).
C'était assurément une gageure que de faire tenir en 120 pages l'itinéraire
d'un personnage aussi important et controversé que le dictateur soviétique.
D'autant que, comme le précise fort justement l'auteur en introduction, avec
l'ouverture des archives, il faut prendre la précaution de démêler « le sensa-
tionnel de la révélation authentique ». Et l'ouvrage, tout en restituant la dimen-
sion psychologique — et somme toute fort peu sympathique — de Koba (le
diminutif de Staline), garde toujours comme ambition de la replacer dans son
temps et le mouvement du siècle. Ainsi, les trois premiers chapitres démon-
trent parfaitement combien, loin d'être une aberration ou un être machiavéli-
que, Staline fut un enfant légitime du parti bolchevik, un disciple longtemps
fidèle de Lénine. Au point que ce dernier le protégea fréquemment malgré son
»
incurie et ses méthodes brutales au cours de la « révolution puis de la guerre
civile.
Ce petit fascicule constitue donc une première lecture instructive pour mieux
connaître « le petit père des peuples », mais qui, comme tous les Que sais-
je ?, doit être complété. Sa bibliographie est ici un guide pertinent.
Nicolas Kssis
Achevé d'imprimer par <.r-> Corlet, Imprimeur, S.A.
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14110 Condé-sur-Noireau (France)
18441 Dépôt légal août 1996
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Pour la France
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(entrée libre).
ENQUÊTES-ÉTUDES
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Ses Services - Ses Activités

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Elles portent sur un problème social d'actualité

Assurées par les services techniques du CEDIAS avec


d'autres organismes ou des chercheurs extérieurs à la Fondation, ces enquêtes sont
oubliées, soit dans VIE SOCIALE, soit en brochures spéciales.

• BIBLIOTHÈQUE : Une bibliothèque de 100 000 volumes, dont certains unique


et des périodiques, français et étrangers, permet de travailler sur l'ensemble du

< SALLES DE
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domaine social, d'hier et d'aujourd'hui. La consultation des ouvrages est libre. Elle a
lieu sur place, tous les jours, de 9 heures à 12 h 30 et de 13 h 30 à 17 h 30.
RÉUNION Le CEDIAS - Musée Social dispose de deux salles de
réunion, qu'il loue aux associations ayant un caractère social, culturel ou scientifique.
- Salle Paul-Delombre, 220 places.
- Salle du 3e étage, 90 places (36 avec tables).
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- une revue bimestrielle: VIE SOCIALE (6 numéros par an) ;
personness
le pratique pour le placement des enfants, des malades des
- âgées, répertoriant les œuvres et institutions sanitaires et sociales (une dizaine o
manuel et
brochures) ;
-la Table de classification des questions sociales;
-les Numéros Spéciaux sur l'initiation à la documentation sociale.

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