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ARISTOTE
DE LA GÉNÉRATION
ET LA CORRUPTION

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ARISTOTE
DE LA GÉNÉRATION
ET LA CORRUPTION

MARWAN RASHED
Chargé de recherche au C.N.R.S.

2004

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AVANT-PROPOS

Un mot sur la présente édition du De generatione et corrup-


tione. En ne négligeant aucun détail de la tradition manuscrite,
j’ai moins espéré retrouver le texte définitif d’Aristote que voulu
réunir et ordonner la somme définitive de ce qu’on en pouvait
Conformément aux statuts de l’Association Guillaume Budé, savoir. Je m’explique sur ce point dans la section de l’Intro-
ce volume a été soumis à l’approbation de la commission tech- duction consacrée à la transmission. À des dizaines d’endroits,
nique qui a chargé MM. Philippe Hoffmann et Pierre Pellegrin la lettre proposée est plus rugueuse, voire moins correcte, que
d’en faire la révision et d’en surveiller la correction en collabo- celle qui était communément reçue, sans que le sens soit pour
ration avec M. Marwan Rashed. autant très affecté. Il m’est apparu que ce laisser-aller faisait
partie intégrante du style philosophique d’Aristote. Mon tra-
vail a ainsi bien souvent consisté à défaire celui des mes aînés
d’Alexandrie et de leurs émules byzantins et modernes. De ma-
nière plus déterminante, je crois que la présente édition restitue
leur sens philosophique à vingt-quatre lieux, disséminés sur les
vingt-quatre pages Bekker, qui l’avaient perdu (15b 14-15, 16a
24, 16b 2, 17a 11, 17a 28, 17b 24, 18a 5-6, 20b 1, 20b 19-20,
20b 22-25, 22a 8-13, 22a 28-33, 22b 12, 25a 17, 25a 25-29,
26a 3, 26a 13-14, 26a 18-20, 27a 20-21, 28b 13, 30b 31-32,
31a 21, 34a 8-9, 38a 6-10). Il n’est pas indifférent que les ré-
futations de Démocrite et d’Empédocle soient particulièrement
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation affectées par ces changements, Aristote n’étant jamais aussi al-
reservés pour tous les pays. lusif que lorsqu’il critique un prédécesseur.
Quelle importance philosophique revêt ce gain de préci-
© 2001. Société d’édition Les Belles Lettres, sion dans notre appréciation de la critique de l’atomisme ?
95 bd Raspail, 75006 Paris. Celle de mieux saisir en retour les réquisits de la philosophie
http://www.lesbelleslettres.com
naturelle aristotélicienne. L’Introduction doctrinale vise à éta-
ISBN : 2-251-00***-* blir ce point. Je l’ai divisée en trois sections. La première est
ISSN : 0184-7155 consacrée à reconstituer le cadre intellectuel du débat, grâce

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viii AVANT-PROPOS AVANT-PROPOS ix

à l’identification, pour la première fois à ma connaissance, Je voudrais enfin exprimer ma gratitude à trois maîtres
d’un courant néo-empédocléen abondamment critiqué dans le qui m’on guidé avec une exigence et une bienveillance sans
De generatione et corruptione ; la deuxième, au dépassement pareilles, Madame Joëlle Bertrand, Professeur de khâgne
aristotélicien, par la biologie, de l’analytique syntaxique du au Lycée Louis-le-Grand, Prof. Dr. Athanasios Kambylis, de
devenir caractéristique de nombreux présocratiques ; la troi- l’Académie d’Athènes et Professeur à l’Université de Hambourg
sième, aux déclarations explicites d’Aristote, dans l’ensemble et Philippe Hoffmann, mon caïman à l’École normale supé-
de son corpus, sur la subordination de la biologie à la phy- rieure. À celui-ci, je voudrais adresser un remerciement tout
sique, profondément marquées par la théorie eudoxéenne de spécial pour les heures innombrables qu’il a consacrées à relire
l’articulation des différentes sciences mathématiques. Aussi le avec moi une traduction qui, je l’avoue avec un peu de honte
De generatione et corruptione paraît-il devoir intéresser un et beaucoup de plaisir, n’était pas celle que je peux grâce à lui
philosophe des sciences d’aujourd’hui, tant par sa construction rendre publique.
de la biologie comme norme et comme problème de la phy-
sique, que par l’origine mathématique, qui hante tout le corpus M. R., novembre 2003.
naturel d’Aristote, de la distinction entre unité générique et
analogique.
Il n’est peut-être pas inutile de préciser qu’à mesure que je
progressais dans l’étude du De generatione et corruptione,
j’appréciais davantage la qualité théorique et formelle de l’édi-
tion commentée de H.H. Joachim (1922). C’est la raison pour
laquelle j’ai évité, autant que possible, de répéter dans mes
notes ce qui avait déjà été excellemment dit par ce grand scho-
lar, auquel je me permets dès le seuil de renvoyer mes éventuels
lecteurs.
Ce m’est un plaisir de remercier ici les amis, collègues et ins-
titutions qui ont rendu ce travail possible. L’Aristoteles Archiv
de Berlin, dirigé par Prof. Dr. Dieter Harlfinger, m’a apporté
une aide inestimable en me fournissant la copie de tous les ma-
nuscrits grecs du De generatione et corruptione. Le Centre
de recherches sur la pensée antique du CNRS, où Monsieur
Gilbert Romeyer Dherbey m’a fait l’honneur de m’accueillir,
et dirigé actuellement par Monsieur Jonathan Barnes, a été un
lieu idéal pour travailler. Mes amis et maîtres Jacques Brunsch-
wig, Riccardo Chiaradonna, Mylène Dufour, David Lefebvre,
Pierre Pellegrin, Jean-Claude Picot, Alain-Philippe Segonds et
Gudrun Vuillemin-Diem ont relu tout ou partie du présent livre.
Je me suis efforcé de tenir le plus grand compte des suggestions
qu’ils ont bien voulu me faire.

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INTRODUCTION

Des écrits d’Aristote, le traité De la génération et la cor-


ruption (GC) semble aujourd’hui l’un des plus dépassés 1. On
y trouve comme en condensé, de la vertu échauffante du feu
aux arguties les plus ténues sur les différents changements,
tout ce qui a conduit à remiser l’aristotélisme au grenier des
sciences périmées. Autant la Rhétorique ou l’Éthique posent
et résolvent à leur manière des questions que le spécialiste
trouve encore sur son chemin, autant la Métaphysique ou
De l’âme nous fascinent par la grandeur de leur projet et
l’aura qui les nimbe, autant on discernera dans les Ana-
lytiques les premiers balbutiements de la logique formelle,
autant la physique qualitative du GC représente un cul-de-sac
doctrinal que, dès l’Antiquité et le Moyen Âge, les atomistes
et même certains aristotéliciens se félicitaient de contour-
ner 2. On aurait mauvaise grâce à invoquer les noms — rares

1. J’emploierai par la suite les abréviations suivantes : —


A.Po. : Analytiques seconds ; — A.Pr. : Analytiques premiers ; —
Cat. : Catégories ; — DA : De l’âme ; DC : Du ciel ; — EE : Éthique
à Eudème ; — GA : Génération des animaux ; — GC : Génération et
corruption ; — HA : Histoire des animaux ; — Long. : Longueur et
brièveté de la vie ; — MA : Mouvement des animaux ; — Metaph. :
Métaphysique ; — Meteor. : Météorologiques ; — PA : Parties des ani-
maux ; — Phys. : Physique ; — Pol. : Politiques ; — Ref. Soph. :
Réfutations sophistique ; — Sens. : Du sens ; — Somn. : Sommeil et
veille ; — Top. : Topiques ; — Vit. : Vie et mort. Les commentaires
antiques à Aristote seront cités dans l’édition de l’Académie de
Berlin.
2. La tradition atomiste post-aristotélicienne, qui semble
avoir pris acte de la critique d’Aristote du discontinuisme de Dé-

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xii INTRODUCTION INTRODUCTION xiii

au demeurant — de ceux qui ont cru qu’il y avait encore, tité, prédication, substance 1. L’idée sous-jacente à une telle
dans ce minerai idéologique, quelque pépite scientifique à entreprise est que si la science qualitative aristotélicienne
redécouvrir 1. La condamnation historique est sans appel : est morte, l’investigation analytique du γενŒσθαι a encore
ce n’est pas au nom de cette histoire des sciences qu’on réha- quelque chose à nous apprendre. C’est la thèse du dernier
bilitera le GC. Même si, par les traditions de recherches qu’il traducteur en anglais, C. J. F. Williams 2, et c’est le parti pris
a suscitées, ce texte est bel et bien « à la source » de l’alchi- des organisateurs du Symposium Aristotelicum 1999, consa-
mie, ou a fourni à l’astrologie le fondement naturaliste qui cré significativement au seul premier livre du GC 3.
a longtemps été le sien, ce n’est pour ainsi dire qu’acciden- Face à cette option exégétique, une position plus — ou
tellement qu’il faut y voir l’ancêtre de la chimie ou de la différemment — traditionnelle, qui affleure ici et là mais
climatologie modernes. dont le traducteur italien Maurizio Migliori est pour le GC
Cela étant dit — et compliment de rigueur une fois dé- l’unique représentant systématique. Fort de la manière dont
cerné à l’un des marbres du Musée de la culture antique les thématiques métaphysiques parcourent et orientent le
— on se demandera peut-être quel intérêt actuel le GC traité en profondeur, Migliori a insisté sur son rôle décisif
présente encore. Deux types de réponses se détachent. Un dans la constitution de la physique aristotélicienne comme
premier courant de recherches, éminemment majoritaire, ontologie du sensible. À la croisée d’une métaphysique sub-
s’est essentiellement intéressé au premier livre du traité et tile et d’une physique mécaniste sachant rester discrète, le
à l’analytique du devenir (γενŒσθαι) qu’Aristote y développe. GC vaudrait ainsi surtout comme exemple fascinant d’« ar-
Cette ligne, privilégiée dans le monde anglo-saxon, a rejoint chitectonique intellectuelle » 4.
mais aussi suscité des réflexions sur les notions d’unité, iden-
1. Pour la dernière mise à jour du « néo-aristotélisme »
de David Wiggins, voir Sameness and Substance Renewed, Cam-
bridge, 2001.
mocrite (cf. D. J. Furley, « Indivisible Magnitudes », dans Two 2. Cf. Williams, p. xv : « His (sc. Aristotle’s) doctrine of ge-
Studies in the Greek Atomists, Princeton, 1967, p. 111-130 en part., neration and corruption as substantial change and his doctrine
D. Konstan, « Ancient Atomism and Its Heritage : Minimal of prime matter are thus two sides of a single coin : Aristotle’s
Parts », Ancient Philosophy 2, 1982, p. 60-75 et A. Laks, « Épicure attempt to deal with the problem of tensed existence. This is a
et la doctrine aristotélicienne du continu », dans F. De Gandt live problem today, and it is its concern with this problem which
et P. Souffrin (éd.), La physique d’Aristote et les conditions d’une more than anything else makes the De Generatione et Corruptione
science de la nature, Paris, 1991, p. 181-194), ne paraît pas en a book which present-day philosophers will find it worth their
revanche avoir été influencée par son qualitativisme, lui aussi while to read ». On ne saurait être plus clair ...
structurellement anti-démocritéen. La première réfutation sys- 3. J’ai eu le privilège d’assister à ce Symposium, organisé
tématique du GC est celle, perdue, du théologien mutazilite à Deurne (Pays-Bas) par le Prof. Jaap Mansfeld. J’ai pu ainsi
Abū Hāsim al-Gubbā€ı̄ (m. en 933). Rappelons que l’orthodoxie bénéficier de la version écrite des conférences avant leur paru-
faite homme, Averroès, n’a pas hésité à se déclarer en faveur de tion (prévue sous peu aux presses d’Oxford) et des discussions
minima naturalia. orales entre les participants.
1. Pour une prise de position unitariste et continuiste 4. Cf. Migliori, p. 45 : « Quindi uno schema metafisico, ma
(thèse du développement harmonieux d’Aristote à la chimie mo- meno ingenuo di quello tradizionale, un meccanismo fisico, ma
derne), voir J. Althoff, Warm, Kalt, Flüssig, Fest bei Aristoteles [= meno schematico e “materialistico” di quello tradizionale. È in
Hermes Einzelschriften 57], 1992, p. 11-12 et les quelques sources questo gioco sottile di sistematizzazione, che richiede e gius-
par lui rassemblées. tifica un continuo confronto con il passato, che va ricercata,

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xiv INTRODUCTION INTRODUCTION xv

Ces deux voies sont philosophiquement fructueuses et Il est certes important d’étudier pourquoi la physique d’Aris-
exégétiquement justifiées. Aussi bien l’analytique du devenir tote n’a rien à voir avec la discipline moderne du même nom,
d’Aristote (Livre I, chap. 2-10 en part.) que son ontologie du et dans quelle mesure sa cosmologie générale se rapproche
sensible (Livre II, chap. 9-11 en part.) atteignent dans le GC d’une métaphysique. Reste que la génération et la corrup-
à leur expression la plus épurée. Ces deux lignes interpré- tion posent des problèmes scientifiques et philosophiques
tatives pâtissent cependant de faiblesses, certaines propres, particuliers, qu’un appel à l’« ontologie du sensible » ne suf-
certaines communes, qui en limitent la portée. La première, fira pas à résoudre. La détermination du rapport exact entre
centrée sur l’analytique du γενŒσθαι, outre qu’elle néglige les analyses du GC et leurs objets spécifiques demeure à l’état
une partie de l’œuvre et son contexte historique (influences d’ébauche.
présocratiques, polémiques du temps d’Aristote etc.) — mais C’est qu’il faut revenir, pour comprendre le GC, au projet
on pourrait ne voir là qu’une loi du genre, pardonnable du scientifique qui anime cette œuvre. Nous devons, autrement
moment qu’elle permet de faire de la bonne philosophie dit, replacer au centre de notre lecture la question de la
— paraît trop éloignée du projet scientifique d’Aristote. Le génération sous son double aspect, celui de la transmuta-
γενŒσθαι, notion « logique » jusqu’à un certain point chez le tion des éléments d’une part et celui des transformations
Stagirite, ne tire sa signification véritable que de sa fonc- biologiques, au premier rang desquelles la genèse, d’autre
tion épistémique, physique et en particulier biologique. Que part. Cet angle d’attaque signifie tout autre chose que de
le GC, en d’autres termes, soit un bon prétexte pour faire se demander si, et dans quelle mesure, Aristote est l’aïeul
de la philosophie analytique, on le concèdera sans peine ; de la chimie moderne. Ce qui importe, c’est de saisir les
mais penser qu’on épuiserait ainsi la portée épistémique de conditions épistémiques et idéologiques qui ont présidé à
l’œuvre d’Aristote, c’est une erreur, dévastatrice si elle se la constitution de la théorie aristotélicienne des éléments —
mue en principe exégétique. L’analytique du devenir est bien et qui selon nous en expliquent les traits principaux. Ce sera
présente dans le GC, mais y demeure ancillaire. l’objet de la première section de l’introduction. On montrera
La lecture la plus appropriée passerait-elle dès lors, que cet aspect de la doctrine aristotélicienne n’est pas une
comme chez Migliori, par la considération du traitement pièce surgie on ne sait comment dans le Corpus physique,
aristotélicien des choses mêmes ? Encore faut-il s’entendre mais qu’il s’insère dans un débat scientifique et méthodolo-
sur la nature des « choses » en question. Que les principes gé- gique mettant aux prises Aristote et les médecins-physiciens
néraux de l’ousiologie aristotélicienne ne soient jamais bien contemporains. Cette reconstitution du cadre du GC nous
loin dans le GC, il n’y a là, à la limite, qu’une position de bon permettra de réenvisager les apories liées à l’analytique du
sens. Il serait pour le moins incongru qu’un type particulier γενŒσθαι sous leur véritable lumière : c’est la biologie, on le
de substances s’écarte des prémisses métaphysiques géné- verra, qui en oriente le surgissement et la résolution. Cette
rales. Il y a donc une dilution de la teneur propre au GC si constatation nous conduira à formuler quelques hypothèses
on tire trop brutalement ce traité du côté de l’ontologie pure. sur la nature du rapport entre physique et biologie chez Aris-
tote. On suggérera que la physique aristotélicienne est moins
une « ontologie du sensible » autosuffisante, qu’une science
a nostro parere, la grandezza storica di Aristotele ; è questo des fondements de la biologie, en tant que telle happée par le
complesso edificio di pensiero che costituisce, anche per noi questionnement de cette dernière. Il faut donc prendre à la
moderni, un modello di “architettonica intellettuale” di indub- lettre la description d’un corpus physico-biologique unitaire
bio fascino ».

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xvi INTRODUCTION INTRODUCTION xvii

présentée par Aristote dans le prologue des Météorologiques. 1. La notion d’hypothèse avant Aristote

La question méthodologique qui, explicitement ou im-


I. La théorie aristotélicienne des éléments : plicitement, parcourt toute la physique du GC, est celle
contexte et enjeux de l’hypothèse (Îπ¾θεσιv). Face à des théories affirmant le
caractère par définition inconnaissable de tout principe élé-
La complexité des analyses « chimiques » aristotéliciennes mentaire 1, Aristote tient pour une régulation des procédures
tient pour une bonne part à la superposition d’un débat mé- hypothétiques permettant d’assurer stabilité définitionnelle
thodologique, voire idéologique, à la question proprement aux éléments corporels. Le débat lui-même n’est pas une in-
physique 1. Aristote ne s’attaque pas seulement à la théo- novation du Stagirite. La notion d’hypothèse a une histoire
rie des triangles élémentaires du Timée, mais également au déjà longue au moment où il compose le GC, et passablement
maniement selon lui aberrant que fait Platon de l’hypothèse confuse du fait de variations terminologiques. Si l’on fait abs-
physique, quelle qu’elle soit. La difficulté provient de ce que traction des sens profanes 2, qu’on trouve dès les poèmes
les tenants de la bonne méthode qu’Aristote oppose à Platon homériques, il semble qu’on peut postuler l’existence de
ne se confondent pas avec ceux de la doctrine matériellement deux significations du terme au départ assez distinctes. La
la plus voisine de la sienne. Pour le dire d’emblée : alors que première n’apparaît jamais positivement, mais ne nous est
c’est Démocrite qui fournit à Aristote le repoussoir méthodo- connue qu’au travers de la critique que lui oppose le traité
logique face au Timée, ce sont les théories médico-physiques anonyme de l’Ancienne médecine. La seconde est platoni-
des néo-empédocléens qui marquent de leur empreinte toute cienne.
sa théorie des corps élémentaires. D’où un certain nombre Les doctrines évoquées par l’auteur de l’Ancienne Mé-
de déplacements et de brouillages. decine peuvent être résumées ainsi : est hypothèse tout
présupposé physico-matériel visant à établir une fois pour
toutes la cause de toute maladie ; l’hypothèse, en ce sens, est
1. On parle ici d’idéologie scientifique au sens fort et non du davantage l’élément, dans sa matérialité (le chaud, le froid,
résidu de croyances populaires à l’œuvre chez les philosophes le sec, ...), postulé pour rendre compte de la maladie que
de la Grèce cher à G. E. R. Lloyd, Polarity and Analogy, Cam-
la démarche qui le pose 3. L’hypothèse médicale, en outre,
bridge, 1966. Cf. G. Canguilhem, « Qu’est-ce qu’une idéologie
scientifique ? », Organon 7, Paris, 1970, p. 3-13 : une idéologie
scientifique « n’est pas [...] une fausse science. Le propre d’une 1. La thèse était certainement très répandue dans les gé-
fausse science c’est de ne rencontrer jamais le faux, de n’avoir nérations antérieures à Aristote. Cf. Anaxagore, fr. 5 et 6 ou
à renoncer à rien, de n’avoir jamais à changer de langage. Pour Alcméon, fr. 4 (voir l’interprétation donnée par Aristote, Me-
une fausse science, il n’y a pas d’état pré-scientifique. Le dis- taph. A 5, 986a 27-34).
cours de la fausse science ne peut pas recevoir de démenti. Bref 2. Cf. A.-J. Festugière, Hippocrate, L’ancienne médecine, Pa-
la fausse science n’a pas d’histoire. Une idéologie scientifique a ris, 1948, p. 25. Sauf indication contraire, nous n’emploierons
une histoire, par exemple l’atomisme ... ». L’objet de notre étude par la suite le mot français « hypothèse » que comme un calque
du GC est de montrer que le projet d’Aristote, s’il n’est pas plus du grec Îπ¾θεσιv. Il ne sera donc pas question du sens moderne
scientifique que celui de Démocrite, ne l’est pas moins. Il est du terme, mais du réseau complexe des significations véhicu-
donc aussi naïf d’y voir, à la manière de certains thuriféraires, lées par le terme grec.
une physiologie proprement scientifique que la simple expres- 3. Cf. Ancienne Médecine 1, 36,1-9 H (traduction Festugière
sion d’une idéologie socio-culturelle. légèrement modifiée) : « Tous ceux qui ont entrepris de traiter

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xviii INTRODUCTION INTRODUCTION xix

première dans l’ordre de l’être, constitue la fin dernière de un principe premier anhypothétique (République) soit vers
la pratique du médecin (il ne sera d’ailleurs plus nécessaire un principe intermédiaire jugé seulement « suffisant » — à
de tester par la suite la validité de ce postulat qui fournit sa l’image des axiomes mathématiques, qui restent condition-
règle opérationnelle au praticien). L’hypothèse de ses col- nels du point de vue du dialecticien philosophe. Le texte du
lègues n’est donc, pour l’auteur anonyme, ni suffisante ni Phédon est explicite à ce dernier égard : la première hypo-
nécessaire. Elle n’est pas suffisante parce que bien des mala- thèse que nous formulons est appelée à être confirmée par
dies échappent à ses simplifications — comme une pratique d’autres hypothèses dont logiquement elle dépend, le pro-
médicale élémentaire l’enseigne. Pas nécessaire, parce que cessus ne s’arrêtant qu’à « quelque chose de suffisant » (Žπ¬
rien dans la pratique médicale ne l’a fondée. Surgie tout τι ¯καν¾ν). Que l’on en reste à une hypothèse supérieure,
armée du cerveau de médecins en mal de généralisations dans le cas où l’on choisit de s’arrêter à une vraisemblance
philosophiques, l’hypothèse ne tire pas sa pertinence d’un (Phédon), ou qu’on remonte au Bien suprême (République),
contact véritable avec l’objet étudié. Si l’on admet — et tous on ne saurait cependant, sous peine de tomber dans l’éris-
les éléments paraissent converger pour qu’on l’admette 1 — tique et de voir s’évanouir l’objet de la recherche, confondre
une datation « moyenne » (dernier quart du v e siècle) pour la discussion de ce qui conditionne notre hypothèse initiale
l’Ancienne Médecine, il faut croire que cette question était avec celle de ce qui découle de ce principe 1. Il ne s’agit sans
débattue avant que Platon ait rédigé ses premiers dialogues. doute pas d’une question de pure méthode 2, mais d’une dis-
Malgré toutes les difficultés posées par les évolutions, les tinction entre l’hypothèse au sens ancien (= postulat), qu’on
énigmes et peut-être aussi les hésitations platoniciennes, retrouve chez l’auteur de l’Ancienne Médecine ainsi que dans
on peut raisonnablement affirmer la théorisation, dans le la tradition mathématique 3 et le sens platonicien, renvoyant
Ménon, le Phédon et la République, d’une série ascen- aux intermédiaires entre le fait dont il faut rendre compte
dante d’hypothèses remontant progressivement soit vers et ce principe. On ne saurait, selon Platon, s’en prendre à
des hypothèses au second sens du terme comme à des prin-
de la médecine oralement ou par écrit après s’être donné comme cipes, ni croire que l’on pourrait reprocher au principe de
hypothèse (Îπ¾θεσιν αÍτο­ αÎτοEv Îπο茵ενοι) le chaud, le froid, l’hu- n’être fondé sur rien d’antérieur in ordine essendi. L’hypo-
mide, le sec ou quoi que ce soit d’autre qu’ils préfèrent, simplifiant thèse platonicienne, essentiellement intermédiaire, en tire
la cause originelle des maladies et de la mort chez les hommes
son orientation. Elle nous invite à remonter vers un prin-
et attribuant à tous les cas la même cause parce qu’ils n’ont
posé comme hypothèse (Îπο茵ενοι) qu’un ou deux facteurs, se cipe toujours plus sûr, plus proche de l’anhypothétique pur.
révèlent des esprits faux rien que par ce qu’ils énoncent là ; Au-dessous d’elle, seule une contradiction logique pourrait
mais ils sont surtout à blâmer en ceci que leur erreur porte sur l’affecter, jamais une donnée de l’empirie. Ce qui, du point
un art qui existe bien réellement, puisque tous les hommes en de vue méthodologique, et sans qu’il soit encore question de
font emploi dans les occasions les plus importantes et qu’ils
l’honorent singulièrement dans la personne des bons praticiens
et professionnels ». Festugière traduisait correctement Îπ¾θεσιv 1. Phédon 101e.
par « postulat ». Nous ne l’avons pas suivi pour laisser percep- 2. Thèse, entre autres, de R. Robinson, Plato’s Earlier Dia-
tible l’ambiguïté caractéristique de toute la tradition grecque lectic 2, Oxford, 1953, p. 141.
ultérieure, où l’hypothèse n’est plus forcément un postulat. 3. Cf. Á. Szabó, « Anfänge des euklidischen Axiomensys-
1. Sur la question de la datation, voir la mise au point de tems », dans O. Becker (éd.), Zur Geschichte der Griechischen
J. Jouanna, Hippocrate : De l’Ancienne Médecine, Paris, 1990, pp. Mathematik, Darmstadt, 1965, pp. 356-461, pp. 363-364 en par-
81-85. ticulier (Die Îπ¾εσιv als « Grundlage »).

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xx INTRODUCTION INTRODUCTION xxi

physique, implique qu’on néglige, à toutes les étapes du pro- médiaire de Timée est non satisfaisante, et ne doit pas être
cessus, l’immédiateté sensible ou, plus exactement, qu’on prise comme un aboutissement, mais comme une invitation
l’intègre dans une analogie qui l’oriente. implicite à aller plus loin en direction de l’absolu. Comme
Un texte essentiel du Timée fait appel à cette notion d’hy- les êtres mathématiques dont elle reflète et sans doute même
pothèse. Il s’agit de la déduction des principes corporels partage le statut, l’hypothèse platonicienne renvoie princi-
(53c-54a) : palement à tout ce qu’il y a au-dessus d’elle, connu du dieu
Tout d’abord, que le Feu, la Terre, l’Eau et l’Air soient et de celui qui lui est cher. Sa force est plus négative que
des corps, voilà qui est sans doute évident pour tout positive. Ce moyen terme « indique, par sa double relation
le monde ; or toute forme de corps possède aussi la avec un terme donné et un grand terme inconnu, une mé-
profondeur ; or il est tout à fait nécessaire que la pro-
thode qui permet, lorsque la relation est irréductiblement
fondeur englobe la nature du plan ; or toute surface
plane rectiligne est composée de triangles ... Nous irrationnelle, comme c’est le cas pour la section d’or, d’affir-
supposons donc (Îποτι茵εθα), en procédant suivant mer l’existence de ce terme inconnu, d’ailleurs transcendant
ce logos vraisemblable accompagné de nécessité, que et réfractaire à toute détermination conceptuelle positive » 1.
nous avons là le principe du Feu et des autres corps ; et
quant aux principes (ρχv) encore plus haut que ceux-
là, c’est le Dieu qui les connaît et celui des hommes 2. La critique aristotélicienne de l’hypothèse du Timée
qui lui sera cher.
Aussi faut-il dire quels peuvent bien être les quatre Cette conception du Timée n’a pas laissé Aristote indif-
corps les plus beaux, dissemblables les uns des autres férent 2. Il lui suggère même une des réflexions méthodolo-
mais doués de la capacité, pour certains d’entre eux,
giques les plus intéressantes du De caelo (III, 7, 306a 1-20) :
de naître les uns des autres par dissociation. Si nous
y parvenons, nous détiendrons la vérité concernant la Si les éléments naissent à la faveur d’une disloca-
génération de la Terre, du Feu et des éléments qui, tion en surfaces, il est [...] absurde de refuser que
dans l’intervalle, obéissent à une proportion (τFν τε tous soient engendrés les uns des autres — or c’est
ν λ¾γον Žν µŒσ}). Car nous n’accorderons à personne pourtant ce que eux sont obligés de dire, et ce qu’ils
qu’il existe quelque part des corps visibles plus beaux disent. Il n’est en effet guère rationnel qu’un seul élé-
que ceux-là, qui chacun représentent une espèce. Il ment reste à l’écart de cette transmutation et cela,
faut donc tenter d’accorder ensemble (συναρµ¾σασθαι) d’ailleurs, est clairement infirmé par la sensation :
ces quatre espèces surpassant par leur beauté les tous les éléments sans distinction se transforment
autres corps et dire que nous avons saisi leur nature les uns dans les autres. Il arrive donc (συµàα¬νει) à
de manière satisfaisante (¯κανFv). ces gens qui traitent des phénomènes d’énoncer des
choses contraires aux phénomènes (µ— Áµολογο˵ενα
L’hypothèse des triangles élémentaires est bien intermé-
diaire entre quelque chose de supérieur et le donné des sens.
Référence explicite est faite à des archai au-dessus de cette dans J. Wippern (éd.), Das Problem der ungeschriebenen Lehre Pla-
hypothèse (il faut sans doute voir ici une allusion à la ligne et tons, Darmstadt 1972, pp. 329-393], p. 268, n. 48 : « Annahme
von Elementardreiecken zwischen ‘höheren Prinzipien’ (Linie,
au nombre, dont la discussion dépasse le niveau d’un simple Zahl) und körperlichen Erscheinungen ».
« discours vraisemblable » sur la nature) 1. L’hypothèse inter- 1. J. Vuillemin, Mathématiques pythagoriciennes et platoni-
ciennes, Paris, 2001, p. 104.
1. Cf. K. Gaiser, « Platons Menon und die Akademie », Ar- 2. Cf. H. Cherniss, Aristotle’s Criticism of Plato and the Aca-
chiv für Geschichte der Philosophie 46 (1964), pp. 241-292 [repris demy, Baltimore, 1944, p. 146-154.

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xxii INTRODUCTION INTRODUCTION xxiii

λŒγειν τοEv φαιν﵌νοιv). Cela provient de la faute qu’ils recours massif d’Aristote à la terminologie des dialecticiens,
commettent en posant leurs principes premiers (τv c’est-à-dire à la démarche consistant à développer vers le bas
πρÞταv ρχv), et aussi de leur désir de faire remonter les prémisses de l’adversaires pour en faire surgir l’absurde
tout à certaines opinions arrêtées. En effet, il faut,
sans doute, que les principes des choses sensibles
(« il arrive », συµàα¬νει ; « n’importe quelle conséquence »,
soient sensibles, que ceux des choses éternelles soient παν τ¿ συµàαEνον ; « aux conséquences qui en découlent »
éternels et que ceux des choses corruptibles soient su- Žκ τFν ποàαιν¾ντων ; « la conclusion », συµàα¬νει δL αÍτοEv)
jets à la corruption. D’une manière générale, il faut n’est pas fortuit 1. Il ne s’agit plus de remonter, à l’aide de
qu’il y ait communauté de genre entre les principes l’analogie, vers un grand terme essentiellement inconnu,
et les choses qui en dépendent. D’un autre côté, par mais de poser des principes (= ρχα¬ = ÎποθŒσειv) qui ren-
attachement à leurs opinions, ces gens ont l’air de se
comporter comme ceux qui, dans leurs discours, dé-
dront au mieux compte des phénomènes. C’est en ce sens
fendent leurs hypothèses envers et contre tout (τοEv que « ce qui se révèle de manière constante et décisive à la
τv θŒσειv Žν τοEv λ¾γοιv διαφυλττουσιν). Ils supportent connaissance sensible » peut être caractérisé comme une fin
sans fléchir n’importe quelle conséquence (παν τ¿ (τŒλοv) par Aristote. C’est la fin que se pose l’activité du
συµàαEνον), convaincus qu’ils sont de détenir des prin- physicien. Ce qui se passe « au-dessus » n’a en soi que peu
cipes vrais. Comme si certains principes ne devaient d’importance et ne tire sa vérité que dans la mesure où le
pas être jugés aux conséquences qui en découlent (Žκ
τFν ποàαιν¾ντων), et surtout à leur fin ! Cette fin, c’est sensible, en s’y accordant, le légitime 2.
pour la science poétique l’œuvre produite, et pour la Les exégètes ont rapproché l’acception aristotélicienne de
physique, ce qui se révèle de manière constante et l’hypothèse du plus ancien sens du terme chez les mathé-
décisive à la connaissance sensible. Or leur système maticiens 3. Le modèle en jeu dans le débat médical paraît
conduit à la conclusion (συµàα¬νει δL αÍτοEv) que la terre plus déterminant. Le point le plus remarquable, c’est que
est l’élément par excellence ... la question de savoir si l’hypothèse choisie dépend ou non
La critique est exclusivement méthodologique, et se d’une hypothèse plus haute cesse de se poser. Platon n’a
concentre sur le maniement platonicien de l’hypothèse 1. pas tort ou raison de postuler des lignes et des points au-
Platon refuse de respecter l’ordre légitime en ne confron- dessus des surfaces, mais se fourvoie en posant cette question
tant pas son principe initial (les triangles élémentaires) aux dans le cadre de sa physique. L’hypothèse n’a de comptes
conséquences, absurdes selon Aristote, qui en découlent. Le à rendre qu’aux phénomènes. Or c’est bien là que réside
le nœud du débat médical. Certains auteurs, critiqués dans
l’Ancienne Médecine, refusaient de voir que leurs hypothèses,
1. Selon A.Po. 72a 14 sqq., la thèse (θŒσιv) englobe d’un restreintes et arbitraires, ne rendaient pas compte des phéno-
côté l’affirmation de l’existence et de la non-existence (il s’agit mènes nosologiques. Aristote reproche ainsi à une réalité qui
alors d’une hypothèse) et de l’autre la seule définition (« la
monade est l’indivisible selon la quantité »). La thèse dont il
s’agit en DC est donc un cas typique d’hypothèse : les gran- 1. Il s’agit en effet là du terme classique des dialecticiens
deurs principielles sont des triangles et, en tant que grandeurs pour exprimer la conséquence.
principielles, existent. Ceci est à opposer à un arithméticien qui 2. Voir aussi la discussion de ce texte dans J. J. Cleary,
pose des monades — l’exemple d’Aristote est parfaitement bien Aristotle and Mathematics. Aporetic Method in Cosmology and Me-
choisi, puisque savoir si elles existent (sous forme d’atomes élé- taphysics, Leiden / New York / Köln, 1995, p. 111 sqq.
mentaires) relèvera justement de la science du physicien. Cf. par 3. Cf. K. Gaiser, « Platons Menon und die Akademie », p.
exemple DA I 5, 409b 7-11. 265, n. 45.

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xxiv INTRODUCTION INTRODUCTION xxv

s’apparente à celle de l’Ancienne Médecine — que le chaud de maladie. Il est ainsi probable que le médecin visé par
soit le principe de toutes les maladies ou que les surfaces l’Ancienne Médecine liait ses conceptions de la maladie à des
élémentaires soient les principes de tous les corps, le type théories physiologiques symétriques. Deux traités de la Col-
d’hypothèse est, du point de vue aristotélicien, identique 1 lection hippocratique se signalent pour cela à l’attention, la
— de ne pas se conformer à une procédure auto-régulatrice Nature de l’homme et le Régime. Ils ont en effet l’un et l’autre
stricte, utilisée dans les milieux éléates et pressentie par l’au- conservé une réduction élémentaire, qui avait tout pour
teur de l’Ancienne Médecine 2. Aristote reconstruit le fond déplaire à l’auteur de l’Ancienne Médecine et qui annonce
d’une ancienne critique (celle de l’auteur de l’Ancienne Mé- indéniablement la théorie aristotélicienne des éléments 1. Le
decine) autour d’une armature logico-démonstrative plus Feu, selon Aristote, est chaud et sec, la Terre froide et sèche,
lourde, élaborée durant les décennies précédentes 3. l’Eau froide et humide et l’Air chaud et humide 2. Or on
retrouve dans la Nature de l’homme ces quatre couples, à
l’identique, associés respectivement à la Bile jaune, à la Bile
3. Le débat médical et la réappropriation aristotélicienne
noire, au Phlegme et au Sang 3. Ce texte, qu’Aristote connais-
sait sans doute, n’associe cependant pas les quatre couples
Le retour d’Aristote au modèle empirique des médecins
aux quatre éléments. C’est dans le Régime qu’on trouve cette
lui impose une réévaluation de la sensation. Les débats des
historiens de la médecine montrent assez qu’il serait vain de
vouloir assigner un auteur précis aux théories critiquées par
1. Aussi étrange que cela puisse paraître, le nom d’Hip-
l’Ancienne Médecine 4. Remarquons seulement la connexion pocrate n’apparaît chez aucun citateur, annotateur ou com-
entre la question de l’élément de maladie et celle de la consti- mentateur du GC. La question du rapport entre le corpus
tution du corps humain. Si la chaleur est l’élément unique du hippocratique et la théorie aristotélicienne des éléments n’a
corps humain, son contraire, le froid, sera l’élément unique fait l’objet que de très rares allusions, jamais semble-t-il d’un
traitement exhaustif. Cf. J. Althoff, Warm, Kalt, Flüssig, Fest
bei Aristoteles, p. 12-13, n. 8 et 9. J. Althoff, lui-même, dans
1. On remarque de ce point de vue l’écho entre le DC (πντα un article intitulé « Aristoteles als Medizindoxograph », dans
βοËλεσθαι πρ¾v τιναv δ¾ξαv äρισµŒναv νγειν) et le passage de P. Van Der Eijk, Ancient Histories of Medicine. Essays in Medical
l’Ancienne Médecine c. 15 déjà cité (γοντεv [...] Žπ­ Îπ¾θεσιν τ—ν Doxography and Historiography in Classical Antiquity [= Studies in
τŒχνην). Ancient Medicine 20], Leyde, 1999 n’évoque pas la question. Pour
2. Il est probable que l’armature technique formelle du quelques discussions du rapport entre Aristote et les traités hip-
procédé lui est inconnue. Il ne parle ainsi à aucun moment de pocratiques, voir F. Poschenrieder, Die naturwissenschaftlichen
συµàα¬νοντα. Schriften des Aristoteles in ihrem Verhältnis zu den Büchern der hip-
3. Il vaudrait la peine de rechercher dans ce type de discus- pokratischen Sammlung (Programm der k. Studienanstalt Bamberg),
sions, auxquelles participaient aussi bien des philosophes que Bamberg, 1887, M. Manquat, Aristote naturaliste, Paris, 1932, S.
des mathématiciens, des médecins et des dialecticiens, les pré- Byl, Recherches sur les grands traités biologiques d’Aristote : sources,
mices des débats ultérieurs sur le critère de vérité. G. Striker, écrits et préjugés, (= Académie Royale de Belgique, Mémoires de la
« Κριτ–ριον τCv ληθε¬αv », dans Essays on Hellenistic Epistemology Classe des Lettres LXIV 3], Bruxelles, 1980. Mais là non plus, la
and Ethics, Cambridge, 1996, dans son étude sur ce classique question du rapport des chap. II, 1-5 au corpus hippocratique
de l’épistémologie hellénistique, ne remonte malheureusement n’est pas abordée, ni même évoquée — preuve éclatante du suc-
pas au-delà de Platon et d’Aristote. cès de la récupération aristotélicienne.
4. Cf. J. Jouanna, Hippocrate : De l’ancienne médecine, p. 22- 2. GC II 3.
34 (« la critique d’une médecine philosophique »). 3. Nature de l’homme, c. III-IV.

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xxvi INTRODUCTION INTRODUCTION xxvii

association explicitement faite. Elle ne l’est pourtant que Nature de l’homme montre qu’il serait aussi absurde de ne
partiellement : l’auteur se borne à caractériser le Feu comme pas distinguer le phlegme du sang, par exemple, que le feu
chaud et sec et l’Eau comme froide et humide 1. Parce que de l’eau 1 :
selon lui seuls ces deux éléments constituent les créatures, il J’avais dit que ce dont je dirais l’homme constitué, je
n’éprouve visiblement pas le besoin d’énoncer la formule de révélerais qu’il s’agirait là d’éléments toujours iden-
la Terre et de l’Air. Il va de soi qu’à partir de telles théories tiques aussi bien selon la convention que selon la
— et à supposer même que la doctrine complète n’ait pas nature. Eh bien je dis qu’il s’agit du sang, du phlegme
et de la bile jaune ou noire. Et je dis premièrement
été développée dans un traité que nous ne possédons plus — que la convention distingue leurs quatre noms —
nul besoin d’avoir le génie d’Aristote pour aboutir à la doc- nul d’entre eux n’ayant le même nom que tel ou
trine des quatre couples de qualités primordiales telle qu’on tel autre —, deuxièmement que selon la nature, leur
la trouve développée en GC II 1-4 (feu = chaud + sec, terre forme est bien distincte, puisque le phlegme ne res-
= sec + froid, eau = froid + humide, air = humide + chaud) 2. semble pas davantage au sang que le sang à la bile
L’auteur de l’Ancienne Médecine, on l’a vu, reprochait à ou que la bile au phlegme. Comment en effet se res-
sembleraient des choses qui n’offrent à la vue les
certains confrères de choisir arbitrairement leur hypothèse : mêmes couleurs ni ne paraissent identiques à la main
rien ne prédispose tel état qualitativo-physique à être davan- qui les touche ? Ces choses ne sont ni semblablement
tage « élément » que tel autre. Cette critique, d’où qu’elle chaudes, ni semblablement froides, ni semblablement
émane à l’origine, n’est pas tombée dans l’oreille d’un sourd. sèches, ni semblablement humides ; il est par consé-
L’auteur de la Nature de l’homme souligne ostensiblement quent nécessaire, puisque leur forme et leur puissance
l’apodicticité de sa démarche 3 : diffèrent à ce point les unes des autres, qu’elles ne
soient pas une, si du moins le feu et l’eau ne sont pas
Car quant à moi, ce que je dirai constituer l’homme, je une seule et même chose.
démontrerai (ποδε¬ξω) que cela est toujours identique,
aussi bien selon la convention que selon la nature, que C’est donc en se fondant sur l’évidence sensible que l’au-
l’on soit jeune ou vieux ou que la saison soit froide teur de la Nature de l’homme assigne un couple de qualités
ou chaude ; je fournirai des preuves (τεκµ–ρια παρŒξω) et élémentaires à chaque élément du corps humain.
je révélerai les causes nécessaires (νγκαv ποφανF) en Ces brèves remarques permettent d’éclairer l’un des pas-
raison desquelles chaque élément de notre corps croît sages les plus étranges du GC, la déduction des éléments des
et décroît.
chapitres II 1-4. Aristote tente d’y fonder en raison les quatre
En quoi consiste une telle « démonstration » ? En un ap- qualités tactiles primitives, c’est-à-dire celles « auxquelles se
pel raisonné à deux des cinq sens, la vue et le toucher. La ramènent toutes les autres » 2.
Mais même ainsi, il n’en faut pas moins énoncer quels
1. Régime, c. IV. et combien sont les principes du corps. Car tout le
2. On sait qu’Aristote disposait très probablement du traité monde [Aristote a cité le Timée une vingtaine de lignes
De la nature de l’homme, qu’il attribuait à un certain Polybe (cf.
HA III 3, 512b 12-513a 7), en qui on a longtemps vu le gendre
d’Hippocrate (pour le problème prosopographique et la vrai-
semblance qu’il s’agisse de la construction hellénistique d’une 1. Nature de l’homme, c. V.
« tradition familiale », voir J. Althoff, « Aristoteles als Medizin- 2. Cf. GC II 2, 30a 24-26 : δCλον το¬νυν Åτι πAσαι α¯ λλαι
doxograph », p. 75). διαφορα­ νγονται ε®v τv πρÞταv τŒτταραv, αØται δ οÍκŒτι ε®v
3. Nature de l’homme, c. II. Žλττουv.

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xxviii INTRODUCTION INTRODUCTION xxix

plus haut] se contente de les supposer et de s’en ser- On comprend dès lors le sens de la longue déduction des
vir (ο¯ µν γρ λλοι ÎποŒµενοι χρFνται) sans dire pour éléments à laquelle on assiste dans le GC 1. Aristote va démon-
quelle raison ce sont ceux-ci ni pour quelle raison ils trer physiquement que les contrariétés se réduisent aux deux
sont en tel nombre 1.
couples chaud-froid et humide-sec. La fameuse physique qua-
Au moment de lancer une démonstration si proche des litative d’Aristote n’est que la réponse à cette apparence de
théories médicales qu’il connaît, Aristote en appelle exacte- contradiction dans les termes. La critique de l’Ancienne Mé-
ment aux présupposés méthologiques sur lesquels certaines decine enseigne à Aristote que s’il veut privilégier telle ou
d’entre elles se fondent. On a vu plus haut que le De caelo telle contrariété, il ne peut le faire a priori, c’est-à-dire en
(III 7) s’attaquait au recours à l’hypothèse-postulat dans le défendant dialectiquement une hypothèse fixée sans appel à
domaine de la physique. Cela est réaffirmé. Aristote est ce- l’expérience. Ce ne sont pas des considérations sur les so-
pendant loin de suivre en tout point l’auteur de l’Ancienne lides réguliers qui dictent la forme des éléments, mais une
Médecine. Comme l’auteur de la Nature de l’homme et contre analyse de notre perception qui conduit à poser telle et telle
le projet le plus essentiel de l’Ancienne Médecine, il sou- contrariété comme élémentaire.
tient la nécessité d’un nombre réduit de principes : on En transposant la critique médicale sur le plan physique,
peut réduire les innombrables contrariétés sensibles à des Aristote donne à sa science de la nature sa physionomie
contrariétés élémentaires desquelles elles découlent 2. Enfin, propre 2. Celle-ci cherche à concilier une exigence maintes
en accord avec ses deux prédécesseurs, Aristote reconnaît fois réaffirmée d’apodicticité (la physique est théorétique)
que les contrariétés sensibles ne se laissent appréhender et une révolution dans le traitement scientifique de l’hy-
qu’empiriquement, dans leur singularité et leur autonomie pothèse 3. C’est ce tiraillement qui explique à son tour les
propres 3 :
Puis donc que nous recherchons les principes du corps
1. GC II, 1-5.
perceptible, c’est-à-dire tangible, et que le tangible est
2. Il n’est bien sûr pas encore question, à ce stade, de la
ce dont la perception est le toucher, il est évident que
transformation probable du statut ontologique de ces qualités.
toutes les contrariétés ne produisent pas des formes
Sur ce point, voir infra, p. cxxv-cxxvi et la remarque de M. Frede,
et des principes du corps, mais uniquement celles qui
« Substance in Aristotle’s Metaphysics », dans A. Gotthelf (ed.),
relèvent du toucher.
Aristotle on Nature and Living Things. Philosophical and Historical
Studies Presented to David. M. Balme on his Seventieth Birthday,
Pittsburgh / Bristol, 1984, p. 17 : « ... it would be important to
1. GC II 1, 329b 3-6. discuss the question whether it was not Aristotle who first took
2. Ce point ne doit d’ailleurs pas nous conduire à rejeter la the notion of an object sufficiently seriously and who, as a result
proximité de l’Ancienne Médecine et de la Nature de l’homme. Les of this, was able to make the clear distinction between objects
exégètes se bornent cependant trop souvent à constater que les and properties which now seems so trivial to us that we have dif-
deux auteurs refusent l’idée d’un élément unique. Mais il faut ficulty understanding how some of the Presocratics and some
ajouter que la Nature de l’homme accepte l’idée d’une réduction of the Hippocratic doctors, as well as many Hellenistic philoso-
à quatre contrariétés élémentaires — et se rapproche de la sorte phers and physicians, could try to reconstruct the world from
d’un schème naturaliste empédocléen — alors que l’Ancienne properties like, e. g., warmth and cold, dryness and wetness ».
Médecine reste indéterministe. 3. Voir aussi la discussion, chez W. Jaeger, Diokles von Ka-
3. Ironie de l’histoire : les oppositions polaires, qu’Aristote rystos. Die griechische Medizin und die Schule des Aristoteles, Berlin,
reprend aux médecins, seront pour les médecins du Moyen Âge 1938, pp. 45-51, du rapport entre l’éthique aristotélicienne et
des acquis spécifiques de la physica des philosophes. l’Ancienne Médecine.

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xxx INTRODUCTION INTRODUCTION xxxi

reconstructions historiques auxquelles se livre Aristote dans au niveau des causes, comme le montrera le chapitre II,9
tout son traité. du GC, que les platoniciens d’un côté, des physiciens maté-
rialistes de l’autre, sont renvoyés plus ou moins dos à dos
(les Platoniciens, à la suite de Socrate, n’ayant entrevu que
4. La reconstruction aristotélicienne : le plan du GC
la cause formelle, et les physiciens la cause matérielle, Aris-
tote pensant pour sa part avoir révélé la cause efficiente).
a. Platon, Démocrite et Empédocle
Ici, dans le problème de la méthode, Aristote est du côté des
Un passage fait écho, dans le GC, au texte méthodologique physiciens : on ne parle pas λογικFv de physique 1.
du De caelo 1 : Démocrite a-t-il systématisé le bon usage de l’hypothèse
La raison de cette relative incapacité [sc. des platoni- que semble lui prêter le satisfecit d’Aristote ? C’est peu
ciens] à embrasser les faits reconnus d’un seul regard, probable. Remarquons en tout cas que le terme n’apparaît
c’est l’absence de pratique ; c’est la raison pour la- pour ainsi dire pas dans les fragments des présocratiques
quelle tous ceux qui sont davantage chez eux dans conservés, a fortiori dans ceux des Atomistes. L’opposition
les questions physiques parviennent mieux à poser
(Îποτ¬θεσθαι) des principes pouvant relier entre eux
Démocrite-Platon, sur ce sujet, est sans doute une recons-
un grand nombre de faits ; quant aux autres, demeu- truction d’Aristote 2.
rant, au terme de leurs discours (λ¾γων) pléthoriques,
insoucieux de l’observation des réalités concrètes —
et n’ayant jeté les yeux que sur une minorité d’entre 1. C’est un peu par dérapage (platonicien !) de cette pro-
elles — ils ont trop beau jeu dans leurs déclarations. blématique sur l’autre qu’Aristote se laisse aller à suggérer que
On constate ici encore tout ce qui sépare l’examen la cause matérielle est « plus physique » que les autres en ce
physique de l’examen logique (λογικFv). Quant à qu’elle est plus liée au mouvement ; il se reprend d’ailleurs
l’existence de grandeurs atomiques, les uns disent que aussitôt pour distinguer le moteur et l’être mû, duquel seul par-
le Triangle en Soi sera multitude, tandis que Démo- ticipe véritablement la matière.
crite paraît s’en remettre à des arguments appropriés, 2. Le traitement des atomistes Leucippe et Démocrite dans
physiques en l’occurrence. le GC demanderait une véritable monographie, qui pourrait
Peu importe que le tenant historique de la thèse pla- contribuer à éclairer la redoutable question de la théorie démo-
critéenne de la connaissance. On sait que les exégètes récents
tonicienne mentionnée ici par Aristote soit Platon ou
se sont opposés sur sa nature. Les textes sont si contradictoires
Xénocrate 2, puisque ce passage s’inscrit immédiatement à qu’on a pu y voir un scepticisme à peine voilé (J. Barnes, The Pre-
la suite d’un développement où Aristote comparait le bon socratic Philosophers, vol. 2, Empedocles to Democritus, Londres,
atomisme de Démocrite aux théories insatisfaisantes du Ti- 1979, p. 257-262) aussi bien qu’un empirisme radical, postu-
mée 3. S’il faut en croire Aristote, Démocrite ou ses partisans lant la thèse atomique comme une présupposition nécessaire.
usent eux aussi de la méthode « hypothétique » — ils en usent Entre les deux voies se trouve celle attribuant à Démocrite un
empirisme modéré, selon lequel l’inférence à partir des phéno-
même mieux que les platoniciens. Or, malgré un parallélisme mènes est la seule voie possible pour se rapprocher de la vérité
évident, l’opposition ne revient pas à celle des causes. C’est cachée (les atomes), bien que cette voie reste problématique
et invérifiable parce que non sensible. L’énigme historique est
en fait double : il faut concilier de la moins mauvaise façon la
1. GC I 2, 16a 6-14. déclaration d’Aristote (cf. Metaph. Γ 5, 1009b 11-12) semblant
2. Pour notre interprétation littérale, voir infra, p. 7, n. 8. rapprocher la thèse de Démocrite du relativisme protagoréen et
3. GC I 2, 15b 28-16a 4. celles où le Stagirite semble plutôt voir en Démocrite un empi-

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xxxii INTRODUCTION INTRODUCTION xxxiii

L’entreprise idéologique est donc complexe : alors que et Démocrite. Il serait vain de vouloir cerner ici toutes les
nulle allusion n’est apparemment faite à la tradition physico- motivations d’Aristote. On remarquera plutôt que cette op-
médicale du débat, les positions que cette tradition avait position Platon-Démocrite structure le GC en profondeur.
contribué à isoler sont attribuées sans mot dire à Platon C’est en effet en la développant, au début de I 2, qu’Aristote
donne le plan de presque tout son traité. Je cite le passage en
notant à chaque fois le chapitre du GC mentionné comme en
riste (restant à déterminer si c’est radical ou modéré) ; il faut creux :
en outre comprendre ce à quoi Démocrite renvoyait en parlant
de connaissance authentique (γνÞµη γνησ¬η) et qu’il opposait à la Pour ce qui concerne Platon, son examen ne porta
connaissance ténébreuse (γνÞµη σκοτ¬η). Il peut a priori s’agir soit que sur la façon dont la génération et la corruption
de notre appréhension des phénomènes, soit de notre inférence se produisent dans les choses [I 2-3] ; encore n’a-t-il
vers le caché, en tant qu’application de règles « logiques ». Cette pas examiné la génération tout entière mais seule-
question est indissociable de celle du statut des mathématiques ment celle des éléments [II 1-5] : sur la manière dont
chez Démocrite et pose une énigme supplémentaire, celle du naissent les chairs, les os et les corps semblables, pas
rapport Démocrite-Platon. Si en effet la connaissance authen- un mot [II 7-8] ; rien non plus, ni sur l’altération [I
tique est celle du géomètre œuvrant sur le continu (en un sens 4] ni sur l’augmentation [I 5] se rapportant à la façon
pré-aristotélico-euclidien), tandis que la connaissance ténébreuse dont elles se produisent dans les choses. Mais d’une
désigne celle du physicien aux prises avec un monde nécessaire- manière générale personne n’a consacré à ce sujet
ment atomique, ce sont tous les aspects du travail de ce dernier autre chose qu’une étude superficielle, hormis Démo-
qui passent du côté de la connaissance obscure. On aboutit dès crite qui, lui, paraît bien avoir médité sur la totalité
lors à une position rappelant fortement celle du Timée de Pla- des problèmes, et dont les solutions se distinguaient
ton, où la réalité physique est interprétable en termes de pure dès l’époque. Car nul, comme nous le disons, ne s’est
approximation d’un modèle intelligible. La question se complexi- risqué à la moindre définition de l’augmentation [I 5],
fie cependant encore du fait que la justification du volume du si ce n’est par ce qu’en pourrait dire le premier venu,
cône par Démocrite consistait sans doute dans un technique ar- que les choses croissent par le semblable à la faveur
chaïque d’encadrements. C’est donc que notre appréhension du d’une agrégation : sur la manière selon laquelle ce pro-
continu mathématique ne serait pas entièrement indépendante cessus s’accomplit, on ne trouve plus rien ; rien non
de la connaissance obscure. Sans rentrer dans le détail de tous les plus sur la mixtion [I 10], ni pour ainsi dire sur aucun
arguments, on peut d’ores et déjà remarquer que la reconsti- des autres thèmes qui nous importent ; par exemple,
tution du texte fondamental de GC I 8 (cf. infra, p. 38, n. 4 et concernant l’agir et l’être-affecté [I 7-9], selon quel
n. 5) corrobore la filiation historique entre les Éléates et Leu- mode telle chose agit et telle autre subit les actions
cippe. On peut ainsi postuler que les atomistes reconnaissaient naturelles.
l’entière validité de raisonnements effectués sur l’Être-Un, la
nécessité de les « démultiplier » pour les rendre explicatifs des
Quatre passages du GC semblent échapper à ce plan : I
apparences, mais aussi l’impossibilité radicale de rattacher chaque 1 ; I 6 ; II 6-8 ; II 9-10 et II 11. I 6 ne pose en réalité aucun
aspect précis de ces apparences à une situation atomique précise. Au- problème : chapitre consacré au contact, Aristote le conçoit
tant donc, en Metaph. Γ 5, Aristote insiste sur le lien impossible comme un préliminaire nécessaire à l’étude de l’action et de
entre les deux niveaux mis en jeu par toute explication physique la passion, qui elle-même mènera à celle de la mixtion. II
— et l’obligation de s’en remettre aux seuls phénomènes qui
9-10 orchestre le véritable dépassement de Démocrite, dont
en découle —, autant il serait sensible dans le GC à la force du
modèle explicatif général. L’hypothèse atomiste, à un niveau des- on avait jusque là suivi le programme : ce dernier n’a entrevu
criptif général, semble bien rendre compte du mouvement et du ni la nécessité ni a fortiori la nature de la cause efficiente. II
multiple. 11 est une discussion des caractéristiques modales propres à

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xxxiv INTRODUCTION INTRODUCTION xxxv

la nécessité de la génération — il s’agit sans doute pour Aris- place essentielle de l’altération dans les processus de trans-
tote d’un aspect formel du phénomène — et constitue une formation. La génération doit passer par un changement des
véritable unité thématique, distincte de ce qui la précède. qualités constitutives. Les corps ne sont pas composés d’élé-
Un schéma exposera plus clairement cet équilibre architec- ments différents comme les murs le sont de pierres et de
tonique du GC : briques. Aristote reviendra en II 6, 33a 16-19 sur cette idée :
I,1
« on est vraiment fondé à se demander, dès lors qu’on af-
I,2 exclusion du  firme, à la manière d’Empédocle, la pluralité des éléments
discontinu


 et l’absence de changement des uns aux autres, comment on
I,3 génération peut considérer ces éléments comme comparables ».
 



I,4 altération

 

 
b. Le frère-ennemi du GC : le néo-empédocléisme
 
I,5 changements  augmentation 

 

 
« simples »


Empédocle était le seul philosophe mentionné explicite-


I,6 contact
 

 
ment et critiqué dans l’Ancienne Médecine 1. De fait, c’était
 
I,7-9 agir-pâtir (cause matérielle)




I,10 mixtion lui qui pouvait avoir influencé tout le courant médical « élé-
 


II,1-5 génération des mentariste » aboutissant entre autres à la Nature de l’homme




éléments

et au Régime 2. Le premier chapitre du GC est donc bien bien



II,6


plus actuel que ne le laisseraient croire ses allures d’introduc-


II,7


tion dialectique.


II,8 génération des



On ne semble pas l’avoir encore remarqué : c’est moins

homéomères
II,9-10 étude du mou- (causes finale et Empédocle que des Empédocléens qu’Aristote critique tout
vement solaire efficiente) au long du GC. Cette constatation ressort de la façon même
II,11 logique du de- (cause formelle ?) dont Aristote discute les théories matérielles faisant l’objet
venir
du débat. Il fait ainsi toujours la différence entre le bien de
Qui hante donc ces passages antérieurs à II 9 et étran- certains Empédocléens, présentés anonymement au pluriel,
gers à l’opposition Platon-Démocrite ? La réponse, dans un et une série d’éléments doctrinaux, qui se rattachent géné-
premier temps du moins, semble aisée : c’est Empédocle. Le ralement aux propriétés du cycle cosmique d’Empédocle et
premier chapitre est de ce point de vue de loin le plus impor- qu’Aristote lui attribue en propre. Tout se passe comme si les
tant, car il défend préventivement ce qui sera le fondement Empédocléens anonymes connus d’Aristote avaient négligé
de la théorie « médicale » d’Aristote. Alors qu’on pouvait la cosmologie de leur maître pour ne retenir de son ensei-
croire qu’Aristote associerait altération et élément unique gnement qu’une théorie des éléments matériels — amendée
d’un côté, pluralité des éléments et génération de l’autre 1,
l’argumentation se fait plus complexe : contre Empédocle,
Aristote fausse la symétrie et oppose, au couple altération-
unicité, une triade génération-altération-pluralité 2. Il ne faut 1. Ancienne Médecine, c. XX.
en aucun cas que la pluralité des éléments conduise à nier la 2. Sur l’école médicale sicilienne, voir M. Wellmann, Frag-
mentsammlung der Griechischen Ärtze, Bd I : Die Fragmente der
Sikelischen Ärtze Akron, Philistion und des Diokles von Karystos, Ber-
1. Cf. GC I 1, 14a 6-13. lin, 1901.
2. GC I 1, 14b 17-26.

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xxxvi INTRODUCTION INTRODUCTION xxxvii

dans un sens qualitativiste — et certains corollaires, au pre- ‘b’ (I 8, 24b 25-34)


mier chef, du moins dans le GC, la doctrine des conduits 1. πFv δ ŽνδŒχεται τοÖτο Mais expliquons encore une
Étant donné les conséquences d’une telle constatation sur συµàα¬νειν, πλιν λŒγωµεν. το´v fois comment il se peut
notre compréhension du GC, voire de la physiologie aristo- µν ο×ν δοκεE πσχειν ‘καστον qu’un tel processus se pro-
télicienne, il convient de présenter brièvement la liste des δι τινων π¾ρων ε®σι¾ντοv duise : aux uns, chaque
passages où Aristote renvoie en toutes lettres à des Empédo- τοÖ ποιοÖντοv Žσχτου κα­ chose paraît affectée en rai-
cléens — au pluriel. On repère sept unités textuelles :
κυριωττου, κα­ τοÖτον τ¿ν son de certains conduits, où
τρ¾πον ÁρAν κα­ κοËειν ™µAv s’introduirait l’ultime agent
φασι κα­ τv λλαv α®σθ–σειv et au sens le plus propre ;
‘a’ (I 1, 14b 6-12) α®σθνεσθαι πσαv· “τι δ c’est d’après eux de cette fa-
ÁρAσθαι δι τε Œροv κα­ Ïδατοv çon que nous voyons, que
δι¿ λŒγει τοÖτον τ¿ν τρ¾πον C’est la raison pour laquelle κα­ τFν διαφανFν, δι τ¿ nous entendons, bref, que
κα­ LΕµπεδοκλCv, Åτι φËσιv Empédocle s’exprime ainsi : π¾ρουv “χειν ορτουv µν δι nous sommes le siège de
οÍδεν¾v Žστιν λλ µ¾νον µ¬ξιv « il ne saurait y avoir nais- µικρ¾τητα, πυκνοÌv δ κα­ toutes les perceptions ; ils
τε διλλαξ¬v τε µιγŒντων. Åτι sance ... mais seulement κατ στοEχον, κα­ µAλλον “χειν professent également que
µν ο×ν ο®κεEοv Á λ¾γοv αÍτéν mélange, et dislocation de τ διαφανC µAλλον. ο¯ µν les objets sont vus à tra-
τD ÎποθŒσει, οÏτω φναι, ce qui fut mélangé ». Que ο×ν Žπ¬ τινων οÏτω διÞρισαν, vers l’air, l’eau et les corps
δCλον, κα­ Åτι λŒγουσι τ¿ν leur discours soit appro- èσπερ κα­ LΕµπεδοκλžv, οÍ diaphanes parce que ceux-
τρ¾πον τοÖτον· ναγκαEον δ prié à leur hypothèse, si µ¾νον Žπ­ τFν ποιοËντων κα­ ci renferment des conduits,
κα­ τοËτοιv τ—ν λλο¬ωσιν εµναι l’on peut ainsi parler, c’est πασχ¾ντων, λλ κα­ µ¬γνυσθα¬ invisibles du fait de leur
µŒν τι φναι παρ τ—ν γŒνεσιν, clair, et il est clair qu’ils φασιν Åσων ο¯ π¾ροι σ˵µετροι petitesse, mais serrés et ali-
δËνατον µŒντοι κατ τ ÎπL discourent ainsi ; mais eux πρ¿v λλ–λουv ε®σ¬ν. gnés, et ils affirment que ces
Žκε¬νων λεγ¾µενα. aussi, cependant, sont dans conduits sont d’autant plus
l’obligation d’affirmer que nombreux que le corps est
l’altération a quelque exis- plus diaphane. Et ces gens,
tence à côté de la généra- comme Empédocle, se sont
tion, tout impossible que rangés à ce type d’analyse,
cela soit si l’on suit leurs af- en l’appliquant à l’étude
firmations. de certains processus, et
non seulement à celle des
choses qui agissent et sont
affectées : ils disent aussi
que le mélange s’effectue
entre tous les êtres dont les
1. J’emploie le mot « conduits » et non « pores » pour conduits sont proportion-
rendre le grec π¾ροι, parce que cette doctrine ancienne a charge nés les uns aux autres.
d’expliquer la plupart des phénomènes « chimiques » et non
‘c’ (I 8, 25a 34-b 16)
seulement la respiration cutanée (bien que nous parlions de ma-
tière « poreuse », le terme « pores », employé absolument, prête Žκ δ τοÖ κατL λ–θειαν ν¿v οÍκ Mais à partir de l’un au
à ambiguïté, d’autant plus que la question des pores de la peau ν γενŒσθαι πλCθοv οÍδL Žκ τFν sens véritable, la multipli-
était précisément, comme on va le voir, objet de discussion). ληθFv πολλFν ‘ν, λλL εµναι cité ne naîtrait pas, ni à
J’emploie en revanche « pores », dans mon commentaire, quand τοÖτL δËνατον· λλL, èσπερ partir de la multiplicité au
j’entend parler du phénomène physiologique au sens étroit.

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xxxviii INTRODUCTION INTRODUCTION xxxix

LΕµπεδοκλžv κα­ τéν λλων sens vrai l’un — Leucippe ( οÍ γρ ν Ÿν λλο¬ωσιv ), α¯ δL que prétendent Empédocle et
τινŒv φασι πσχειν δι π¾ρων tient cela pour impossible. ŽναντιÞσειv οÍ µεταàλλουσιν. d’autres personnes (sinon, il
οÏτω πAσαν λλο¬ωσιν κα­ πAν En revanche, à la façon n’y aurait pas d’altération),
τ¿ πσχειν τοÖτον γ¬νεσθαι dont Empédocle et certains tandis que les contrariétés,
τ¿ν τρ¾πον [...]. σχεδ¿ν δ autres affirment que le pro- elles, ne se transforment
κα­ LΕµπεδοκλεE ναγκαEον cessus d’affection met en pas.
λŒγειν èσπερ κα­ ΛεËκιππ¾v jeu des conduits, chez Leu-
φησιν· [...] νγκη ρα τ µν cippe, c’est toute altéra- ‘f ’ (II 6, 33a 16-20)
πτ¾µενα εµναι δια¬ρετα, τ δ tion et tout processus d’af- θαυµσειε δL ν τιv τéν Mais on pourrait peut-
µεταξÌ αÍτFν κεν, ο×v ŽκεEνοv fection qui ont lieu ainsi λεγ¾ντων πλε¬ω ν¿v τ être s’étonner des gens qui
λŒγει π¾ρουv. [...] κα­ περ­ [...]. Mais Empédocle est στοιχεEα τFν σωµτων èστε disent, à la manière d’Em-
µν τοËτων, κα­ πFv λŒγουσι, presque forcé d’en arriver µ— µεταàλλειν ε®v λληλα, pédocle, que les éléments
δCλον, κα­ πρ¿v τv αÍτFν aux même affirmations que καπερ LΕµπεδοκλžv φησι, des corps sont multiples
θŒσειv α¶v χρFνται σχεδ¿ν Leucippe. [...] il est donc né- πFv ŽνδŒχεται λŒγειν αÍτο´v sans se transformer les uns
ÁµολογουµŒνωv φα¬νεται συµàαEνον·cessaire que les corps qui εµναι συµàλητ τ στοιχεEα dans les autres : comment
το´v δL λλοιv  ττον, ο¶ον sont en contact soient indi- κα¬τοι λŒγει οÏτω, ταÖτα γρ leur est-il alors possible
LΕµπεδοκλε´ ... visibles, et vides les inter- µσ τε πντα. de dire que les éléments
valles entre eux — ce que lui sont comparables — Empé-
dit être des « conduits ». [...] docle dit pourtant bien que
On peut dire des uns que « ceux-ci, de fait, tous, sont
leur mode d’argumentation égaux » — ?
est clair et qu’il se produit
manifestement à peu près ‘g’ (II 7, 34a 26-28)
en accord avec leurs hypo-
thèses de départ ; mais c’est Žκε¬νοιv τε γρ το´v λŒγουσιν äv Et pour ceux qui parlent
moins vrai pour les autres, LΕµπεδοκλžv τ¬v “σται τρ¾ποv ; comme Empédocle, quel sera
comme Empédocle ... νγκη γρ σËνθεσιν εµναι le processus ? Une com-
καθπερ Žκ πλ¬νθων κα­ λ¬θων position, nécessairement, à
‘d’ (I 8, 26b 10-26) τοEχοv. la façon dont un mur est
composé de briques et de
“τι δ πFv ŽνδŒχεται περ­ En outre, comment est-il pierres.
τοÖ διορAν συµàα¬νειν äv possible que la vision au
λŒγουσιν ; [...] Åτι µν ο×ν travers des corps se fasse
οÏτωv λŒγειν τοÌv π¾ρουv èv comme ils le prétendent ? [...] On pourrait peut-être, dans un cas ou deux (texte ‘g’
τινεv Îπολαµàνουσιν, › ψεÖδοv Il ressort donc clairement en particulier), supposer qu’Aristote dramatise sa critique
› µταιον, φανερ¿ν Žκ τοËτων de ce qu’on a dit qu’affir- en étendant son adversaire aux dimensions d’un groupe ou
Žστ¬ν. mer des conduits à la façon d’une école ; mais le nombre et la structure des passages
dont certains les conçoivent, mentionnés interdisent cette interprétation. Il ne faudrait
cela est faux ou inutile.
pas croire non plus qu’il s’agisse de pluriels abstraits, au
‘e’ (II 1, 29a 35-b 3) sens où nous dirions : « s’il prenait l’envie à quelqu’un de
ταÖτα µν γρ µεταàλλει Car ces derniers se trans- se ranger à l’explication d’Empédocle, ... ». Les choses sont
ε®v λληλα, κα­ οÍχ äv forment les uns dans les toujours présentées de telle sorte par Aristote que l’on dis-
LΕµπεδοκλžv κα­ ‘τεροι λŒγουσιν autres, à la différence de ce cerne la charge indicative de l’allusion : il y a des gens en

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xl INTRODUCTION INTRODUCTION xl i

chair et en os qui ont adopté la doctrine d’Empédocle sur GC s’insère donc dans un débat vivant, à l’époque d’Aristote,
un certain nombre de points. Le mouvement des citations sur le sens et la portée du qualitativisme physique.
aristotéliciennes exclut d’autre part une simple coïncidence Mais ne parle-t-on pas trop vite d’école d’Empédocle ?
doctrinale entre ces penseurs et Empédocle. L’insistance des S’agit-il vraiment d’autre chose que de la reprise de quelques
comparatifs (‘b’ : èσπερ κα­ LΕ. ; ‘c’ : èσπερ LΕ., ο¶ον LΕ. ; idées générales par des physiciens éclectiques de l’époque
‘e’ : äv LΕ. ; ‘f ’ : καθπερ LΕ. ; ‘g’ : äv LΕ.) prouve une d’Aristote ? Pour tenter de répondre à cette question
choix doctrinal conscient. Le passage ‘a’ est peut-être encore difficile, il faut commencer par recenser les thèses empé-
plus révélateur, dans la mesure où il glisse presque subrep- docléennes qu’Aristote attribue à plusieurs auteurs. Il y en a
ticement de la citation d’Empédocle, qui fonctionne dans trois, la troisième se particularisant à son tour en trois sub-
l’argumentation d’Aristote comme le dogme du maître, à la divisions :
confusion théorique de nos anonymes, acceptant la lettre — (1) pluralisme élémentaire strict 1 : ‘a’, ‘e’, ‘f ’ ;
dudit dogme mais incapables de s’y tenir dans les déve- — (2) admission de l’altération : ‘a’, ‘c’ ;
loppements effectifs de leur thèse. Dernière confirmation : — (3) postulat des conduits (π¾ροι) ...
quand Aristote, dans le GC, évoque d’autres auteurs, il ne
les flanque jamais de ce type d’anonymes. Tout au plus lui ... (3a) pour expliquer la sensation : ‘b’, ‘d’ ;
arrive-t-il de parler de ο¯ περ­ ... (comme en 14a 24-25 : ... (3b) pour expliquer l’action et l’affection : ‘b’, ‘c’ ;
Žναντ¬ωv γρ φα¬νονται λŒγοντεv ο¯ περ­ LΑναξαγ¾ραν τοEv ... (3c) pour expliquer le mélange : ‘b’.
περ­ LΕµπεδοκλŒα) mais cela n’a bien sûr rien à voir 1. Le vo- Chacun de ces trois éléments nous paraît assez bien as-
cabulaire employé par Aristote est d’ailleurs d’une précision suré. C’est en effet de la conjonction des deux premiers
impeccable : les vers du poème Sur la Nature sont toujours qu’Aristote tire sa critique fondamentale contre les Empédo-
attribués à l’individu singulier Empédocle, même s’il est par- cléens, qu’il accuse de professer à la fois l’incommunicabilité
fois dit que la thèse qu’ils expriment est endossée aussi par totale des quatre corps premiers (pluralisme élémentaire
d’autres que lui 2. Plus significatif encore, toutes les allusions strict) et l’altération. Le nerf de la critique aristotélicienne
au cycle cosmologique, ainsi qu’à la succession chronolo- consiste à montrer qu’admettre la première thèse implique
gique de l’Amour et de la Discorde, ne font jamais l’objet qu’on refuse la seconde (si pluralisme strict, alors pas d’al-
d’une référence plurielle 3. On comprend d’autant mieux, s’il tération ; mais altération ; donc pas de pluralisme strict).
s’agit de points de doctrine délaissés par l’école d’Empédocle Malgré son apparence anodine, la seconde thèse nous paraît
elle-même, pourquoi Aristote se permet d’être aussi ironique recéler un précieux indice sur l’identité, au moins profes-
à l’égard de la cosmologie générale de son prédécesseur. Le sionnelle, des auteurs visés par Aristote. Car dans le passage
‘a’, Aristote ne dit pas seulement que les anonymes admet-
1. Contre L.S.J., s. v., sens C 1, qui n’atteste le sens faible taient de facto l’altération, mais prend la peine de préciser
qu’à partir de Plutarque, on se rangera au verdict de Bonitz, In- qu’ils étaient contraints de reconnaître son existence à côté
dex Aristotelicus, s. v. : formula ο¯ περ¬ τινα ... interdum ita usurpatur, de la génération : ναγκα´ον δ κα­ τοËτοιv τ—ν λλο¬ωσιν
ut ab ipso personae nomine non multum differat.
2. Voir 14b 7-8 ; 14b 20-23 ; 33a 19-20 ; 33a 35-b 3 ; 33b
14-15 ; 33b 35-34a 5. 1. J’appelle « pluralisme élémentaire strict » le fait d’ad-
3. Le chapitre II 6, à partir de 33b 3, est ainsi clairement mettre que les éléments sont (1) multiples et (2) non suscep-
dirigé contre Empédocle lui-même. tibles de changement les uns vers les autres.

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xl ii INTRODUCTION INTRODUCTION xl iii

εµναι µŒν τι φναι παρ τ—ν γŒνεσιν. On pourrait tout d’abord Même si la troisième thèse, l’existence des conduits,
supposer qu’il s’agit là d’une évidence du sens commun : semble très répandue dans l’Antiquité 1, son association
tout être doué de raison est forcé de reconnaître que les aux deux premières confirme nos premiers soupçons. On
choses s’altèrent autour de lui. Mais qu’est-ce qui suggé- peut tout d’abord noter que le terme de « conduit » (π¾ροv)
rait à Aristote d’opposer son dilemme aux Empédocléens en n’apparaît pas dans son sens physique dans les fragments
général plutôt qu’à Empédocle qu’il venait de citer ? La ré- conservés d’Empédocle. Il s’agit d’une doctrine que nous
ponse à cette question passe par l’analyse de ‘c’. Empédocle n’associons à l’Agrigentin que sur la foi de nombreux témoi-
et ses partisans, selon ce texte, expliquent toute altération gnages antiques, le GC au premier chef 2. Il serait donc aussi
(πAσαν λλο¬ωσιν) à l’aide des conduits. Ils pouvaient donc naïf de la refuser en bloc que de l’admettre sans autre forme
se contenter d’objecter que ce qu’Aristote appelle « change- de procès. On pourrait en particulier supposer, puisque cette
ment d’affections » n’est qu’un changement au niveau des théorie apparaît toujours dans un contexte pluriel dans le
constituants corpusculaires du mélange. Rien ne devient GC, que le recours massif au terme π¾ροι a été le fait de nos
« plus chaud » ou « plus humide », mais des particules de feu Empédocléens anonymes, à la suite d’indications de leur ins-
ou d’eau s’introduisent dans les interstices d’un agglomérat pirateur. Or nous pouvons bel et bien mettre en relation la
matériel déjà existant. Il n’y a d’altération que pour notre doctrine des π¾ροι avec deux « Empédocléens » susceptibles
sensation (la différence avec l’atomisme d’un Démocrite te- d’avoir été la cible d’Aristote : Philistion de Locres et Héra-
nant seulement à ce que les « éléments » existent en tant que clide du Pont.
tels et sont effectivement dotés de qualités primaires). L’inté- Commençons par le second 3. De nombreuses sources font
rêt stratégique du détour par les Empédocléens proviendrait d’Héraclide un élève de Platon. Il est même probable qu’il
ainsi de ce que, pour eux, l’altération en un sens grosso modo
aristotélicien (changement d’affections d’un substrat stable)
devait relever, dans les faits, c’est-à-dire une fois passées les 1. Aëtius IV 9 6 (= D.-K. 28. 47 [I, 226, 23]) : « Par-
déclarations de principe sur l’existence des conduits, d’une ménide, Empédocle, Anaxagore, Démocrite, Épicure, Héra-
quasi nécessité. clide disent que les sensations partielles se produisent en
Mais dans quels faits ? Sans doute, bien sûr, dans les faits fonction de la commensurabilité des conduits, chaque élé-
ment propre aux sentis s’adaptant à chacune » (Παρµεν¬δηv,
thérapeutiques. Ce sont avant tout des médecins soucieux de
LΕµπεδοκλCv, LΑναξαγ¾ραv, ∆ηµ¾κριτοv, LΕπ¬κουροv, HΗρακλε¬δηv
tempérer les éléments constitutifs du corps humains les uns παρ τv συµµετρ¬αv τFν π¾ρων τv κατ µŒροv α®σθ–σειv γ¬νεσθαι
par les autres, qui pouvaient être contraints de reconnaître τοÖ ο®κε¬ου τFν α®σθητFν κστου κστ| Žναρµ¾ττοντοv ).
l’existence d’une altération par changement des affections. 2. On ne dénie bien sûr pas que le terme ait été employé en
L’unité du vivant rend en effet particulièrement difficile de son sens physique dans une partie perdue du poème (on peut
concevoir la maladie comme une simple perte ou adjonction d’ailleurs noter qu’en D.-K. 3. 12, Empédocle semble jouer sur
le mot en relation avec les sensations). Mais il n’y a là rien de
de particules chaudes, froides, humides, etc. et la thérapie lourdement scolastique, à la différence des mentions qu’en font
comme une simple adjonction, dans des intervalles vacants, Plutarque (sous B 77), Alexandre (sous B 84 et A 89) et surtout
de corpuscules dotés de la qualité défectueuse. Il faut tôt ou Théophraste (sous A 86 : 7, 12, 13, 15). Les π¾ροι n’étaient cer-
tard admettre que c’est le tissu organique lui-même, tel qu’il tainement pas chez Empédocle ce factotum de la physique qu’ils
est, qui pâtit et qu’on soigne. sont devenus dans les philosophies naturelles hellénistiques.
3. Voir la monographie de H. B. Gottschalk, Heraclides of
Pontus, Oxford, 1980.

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xl iv INTRODUCTION INTRODUCTION xl v

est demeuré à l’Académie sous le scholarquat de Speusippe, changement de chaud à froid ou de froid à chaud, de l’ab-
à l’époque où Aristote, Xénocrate et d’autres l’avaient quit- sorption d’éléments inassimilables ou corrompus. La bonne
tée. Il faillit succéder à Speusippe. Il était donc tout désigné constitution du corps est en grande partie conditionnée par
pour s’attirer les foudres d’Aristote, dont il était le contem- la bonne circulation du pneuma. Nous ne respirons pas seule-
porain. Il est dès lors notable qu’Héraclide, partisan avéré ment par le nez et la bouche, mais par tout le corps.
des conduits 1, a composé un dialogue Περ­ τCv πνου, Sur Wellmann avait déjà remarqué que certaines théories de
la femme en état d’apnée, traitant de la résurrection par Em- Philistion, celle en particulier de la respiration par les pores,
pédocle d’une femme décédée depuis plusieurs jours. Ce étaient reprises par Platon dans le Timée 1. Cette remarque
dialogue est par bien des aspects une apothéose du sage était passée relativement inaperçue, peut-être sous l’effet
d’Agrigente, qui seul, ou tout au moins le premier, aurait d’une mauvaise compréhension de la théorie de la respira-
compris la nécessité d’une prise en compte du macrocosme tion d’Empédocle telle qu’elle apparaissait dans la longue
dans un traitement du microcosme 2. citation du De respiratione d’Aristote 2. Cornford, à la suite
Philistion est un candidat encore plus sérieux. Physicien de Wellmann (lui-même s’inspirant de Zeller), avait ainsi in-
contemporain de Platon — les deux hommes ont pu se terprété à tort l’image de la clepsydre comme une illustration
rencontrer en Sicile et une tradition fait de Philistion le de la respiration directe et cutanée 3. L’interprétation cor-
maître en médecine d’Eudoxe —, il est le représentant prin- recte proposée par O’Brien montre au contraire que pour
cipal de l’école médicale sud-italique. De même que son Empédocle, la respiration a lieu par la bouche et les narines
quasi compatriote Akron d’Agrigente, contemporain d’Em- à l’exclusion des pores 4. Il faut donc plus que jamais s’en
pédocle et antérieur à Hippocrate 3, il semble avoir accordé tenir au parallèle déjà relevé par Wellmann entre la théo-
à la diététique une place prépondérante dans le traitement rie du Timée et les thèses de Philistion. Platon ne fait pas
des maladies. Les maladies se produisent quand le chaud naïvement de l’Empédocle mais, comme le conclut O’Brien,
et l’humide deviennent excessifs, ou quand la chaleur in- propose une « version mise à jour d’Empédocle » 5.
terne s’exténue. Le médecin doit conserver la bonne santé L’exemple de Platon a pour nous valeur de précédent.
en veillant, par la nutrition, au bon équilibre des qualités Philistion était sans doute connu des philosophes de l’Aca-
élémentaires 4. Les maladies surgissent de l’extérieur sous démie. Il touchait des milieux non exclusivement médicaux.
l’effet de blessures, de chaleur ou de froid excessifs, d’un

1. Ibid., p. 81-84. À vrai dire, Wellmann rapproche Platon


de Dioclès et ce dernier de Philistion. Qui plus est, il attribue
1. Ibid., p. 52-53. à Empédocle la thèse de la respiration par les pores de la peau,
2. Ibid., p. 13-36. que celui-ci n’a pas soutenu. Cf. infra, n. 5.
3. L’une des rares choses que nous savons d’Akron est sa 2. Chap. 7, 473a 15-474a 24.
tentative pour concilier la théorie du pneuma, caractéristique 3. Cf. F. M. Cornford, Plato’s Cosmology, Londres, 1937, p.
de l’École sicilienne, à la théorie empédocléenne des quatre élé- 306-307.
ments. Il aurait également conseillé de combattre la peste, à 4. Cf. D. O’Brien, « The Effect of a Simile : Empedocles’
Athènes, en allumant un gigantesque feu. Voir aussi Diogène Theories of Seeing and Breathing », Journal of Hellenic Studies
Laërce, Vies, VIII 65. 90, 1970, p. 140-179.
4. Cf. M. Wellmann, Fragmentsammlung der Griechischen 5. D. O’Brien, « Plato and Empedocles on Evil », dans J.
Ärtze, p. 109-116. J. Cleary (ed.), Traditions of Platonism. Essays in Honour of John
Dillon, Ashgate et alibi, 1999, p. 7.

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Solmsen ne s’y était d’ailleurs pas trompé : c’est Philis- de la constitution — et de la variabilité — qualitative des
tion qu’il suppose avoir informé l’Académie sur la pensée êtres et maintenir l’intangibilité des quatre corps premiers 1.
d’Empédocle 1. Il y a donc tout lieu de supposer que ces Ces constatations pourraient enfin permettre d’élucider
« gens » qu’Aristote associe systématiquement à Empédocle l’identité des auteurs matérialistes visés par Aristote en GC
dans certains contextes physiques incluent le médecin sici- II 9. Ceux-ci, nous dit-il, n’admettant de causalité que maté-
lien. La comparaison entre les quelques thèses rapportées rielle mais ne pouvant dénier la complexité constitutive des
par l’Anonyme de Londres et celles réfutées par Aristote êtres (biologiques), sont contraints d’outrepasser, dans leur
dans le GC est alors éloquente : sans même évoquer à nou- interprétation de cette cause, ce qui relève de son véritable
veau la doctrine des conduits, qui faisait l’originalité de domaine d’influence, pour finalement prêter à de simples
sa théorie de la respiration, Philistion a maintenu l’exis- corps un comportement d’outils, voire d’artisans 2. Si leur
tence des corps élémentaires et le qualitativisme était à la couple de qualités agentes fondamentales est le chaud et le
base de ses principes thérapeutiques. C’est lui, en outre, froid, ils admettent que les autres qualités agissent ou sont
qui semble avoir le premier chez les Empédocléens atta- affectées selon des modalités qui leur sont propres. On ne
ché une qualité primordiale à chacun des éléments 2. Ce peut s’empêcher de rapprocher cet accent mis par Aristote
rapport de filiation indépendante à l’égard des théories sur le rôle du chaud et du froid de la conception que se faisait
physico-médicales d’Empédocle présentait tous les ingré- Philistion de la maladie. L’idée d’un matérialisme qualita-
dients pour qu’Aristote s’estimât autorisé à lancer son assaut tiviste oublieux de la causalité formelle s’adapterait bien à
dialectique. En substance : on ne peut être aussi soucieux notre néo-empédocléen.
Tout se passe donc comme si Empédocle avait joui d’une
seconde vie chez les médecins physiciens du quatrième
1. Cf. F. Solmsen, Aristotle’s System of the Physical World,
siècle. Un Empédocle amendé, privé sans doute des grandes
Ithaca/New York, 1960, p. 346. N’oublions pas qu’Empédocle eaux de sa cosmologie, infléchi dans un sens plus direc-
était considéré comme un médecin par les sources anciennes tement biologique et médical, mais un Empédocle quand
(cf. Diogène Laërce, Vies, VIII 58, 60-61, 69-70 et 77, où Dio-
gène mentionne le Discours médical d’Empédocle en 600 vers).
Il n’y a donc rien d’absurde, bien au contraire, à remarquer son
rôle déterminant dans la constitution d’une certaine tradition 1. Un léger indice supplémentaire du contexte philis-
médicale. tionien du GC est fourni par l’histoire de la transmission
2. Cf. H. Diels, Anonymi Londinensis ex Aristotelis Iatricis de l’Anonyme de Londres. Ce papyrus du I er siècle contient
Menoniis et Aliis Medicis Eclogae, [= C.A.G., Supplementum Aris- des notes doxographiques qui dérivent en dernière instance
totelicum III.1] Berlin, 1893, p. 36, § XX, ll. 25 sqq. : « Philistion de matériaux doxographiques du Péripatos (cf. D. Manetti,
est d’avis que nous sommes composés de quatre formes, c’est- « ‘Aristotle’ and the Role of Doxography in the Anonymus Lon-
à-dire de quatre éléments : de feu, d’air, d’eau, de terre. Des diniensis (PBrLibr Inv. 137) », dans Ancient Histories of Medicine,
puissances appartiennent à chacun, le chaud au feu, le froid à cit. supra, p. xxv, n. 1, p. 95-141). C’est donc que les aristotéli-
l’air, l’humide à l’eau, le sec à la terre » (Φιλιστ¬ων δL ο°εται Žκ ciens étaient au fait de l’intérêt que présentaient les doctrines
δ´ ®δεFν συνεστναι ™µAv, τοÖτL “στιν Žκ δ´ στοιχε¬ων· πυρ¾v, Œροv, physico-médicales de Philistion. On ne peut exclure que la
Ïδατοv, γCv. εµναι δ κα­ κστου δυνµειv, τοÖ µν πυρ¿v τ¿ θερµ¾ν, recherche doxographique en ce domaine ait été initiée par Aris-
τοÖ δ Œροv τ¿ ψυχρ¾ν, τοÖ δ Ïδατοv τ¿ Îγρ¾ν, τCv δ γCv τ¿ ξηρ¾ν). Il tote lui-même.
est impossible de fixer une chronologie relative entre Philistion 2. GC II 9, 36a 2. Pour les problèmes posés par ce chap.,
et la Nature de l’homme. voir infra, p. 75, n. 7.

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même, et probablement autant revendiqué par certains phy- Un rapport de maître à élève entre Démocrite et Hippo-
siciens qu’il était critiqué par l’auteur de l’Ancienne Médecine crate, à travers la médiation de Métrodore de Chio, n’est
... et par Aristote. Il y a des contemporains réels derrière attesté que par une seule source, la notice de la Souda
la discussion, toujours comprise comme historique ou gé- consacrée à l’Abdéritain 1. Le reste des témoignages — la cor-
nérale, du GC. L’aporie fondamentale de notre texte, celle respondance pseudépigraphe au premier chef — se borne à
d’une génération (γŒνεσιv) qui ne peut pas ne pas être aussi rapporter des anecdotes plus improbables les unes que les
une altération (λλο¬ωσιv) — et ce contre la lettre d’une doc- autres 2. Le caractère extrêmement ancien de la correspon-
trine des catégories scolastiquement comprise — n’est pas dance étant par ailleurs hors de doute, la notice de la Souda
sortie d’une réflexion en vase clos, mais s’est imposée dans doit faire l’objet des plus grandes réserves. Il était par trop
le cadre d’un débat serré avec la tradition empédocléenne. aisé de tirer de textes où l’on voit le médecin, parti soigner
Nicomaque, le père d’Aristote, qui lui aussi était un médecin Démocrite d’une prétendue folie, devenir son plus fervent
physicien, mais dans la tradition doctrinale hippocratique admirateur, l’idée d’une filiation simplement scolaire. Cela
(au sens large) 1, avait-il critiqué, oralement ou par écrit, ne résout cependant pas l’énigme de l’origine de cette mise
la théorie physique de ses rivaux d’Italie du Sud ? Aristote en rapport.
aurait-il bénéficié, avant même son arrivée chez Platon, du Quels éléments objectifs pourraient nous inciter à accor-
fruit de telles réflexions médico-physiques ? Nous l’ignorons der foi aux dires des biographes ? Il est possible que la théorie
malheureusement. Mais le GC demeure la meilleure trace, à du progrès humain de l’Ancienne Médecine se fasse l’écho de
ce jour, d’un Aristote moins anti- que non-platonicien. thèses démocritéennes. La question, toutefois, est difficile et
a fait l’objet de bien des discussions 3. Notons qu’à ce compte,
c. Démocrite et Hippocrate : une filiation idéologique
on trouverait dans le corpus hippocratique une filiation avec
Revenons à la structure globale du GC et aux trois toute une série de penseurs présocratiques, Anaxagore en
grands interlocuteurs, Platon, les Empédocléens et Démo- particulier 4.
crite. Platon n’a pas su comprendre ce que devait être une Les éléments négatifs sont beaucoup plus forts. Remar-
hypothèse physique et sa théorie des triangles élémentaires quer la quasi absence de toute référence, évidente ou
était absurde. Sa doctrine pèche à la fois matériellement et implicite, à Démocrite, ne se réduit pas à un argument e
formellement. Les Empédocléens s’approchaient de la bonne silentio. Le qualitativisme de traités aussi importants que la
hypothèse matérielle mais sans bien en saisir les réquisits et Nature de l’homme ou le Régime est opposé à l’indifférencia-
la portée. Démocrite, enfin, avait compris et respecté dans tion atomique affirmée par Démocrite et Leucippe.
ses œuvres les critères formels de l’hypothèse physique. L’hy-
pothèse des atomes n’est que matériellement fausse. Une
1. Cf. D.-K. II, p. 84, ll. 36 sqq. (voir aussi p. 85, ll. 36
question historique surgit alors : quels sont les rapports des
sqq.). Cf. S. Luria, Democritea, Leningrad, 1970 fr. LXXIX, p.
milieux médicaux à la pensée démocritéenne ? 24 : µαθητ—v δ αÍτοÖ διαφαν—v ŽγŒνετο... HΙπποκρτηv Á ®ατρ¾v.
2. Cf. D.-K. II, p. 225-228. Cf. Luria, Democritea, fr. XXIX,
XXXVI, LXIII, LXV.
1. Cf. P. Pellegrin, « Aristote, Hippocrate, Œdipe », dans 3. Cf. J. Jouanna, Hippocrate : De l’Ancienne Médecine, p. 46-
R. Wittern et P. Pellegrin (eds.) Hippokratische Medizin und antike 48.
Philosophie, Hildesheim, 1996, pp. 183-198, p. 198 en particu- 4. Voir R. Joly, Recherches sur le traité pseudo-hippocratique
lier. Du régime, Paris, 1960.

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l INTRODUCTION INTRODUCTION li

Ce n’est pas la matière des théories démocritéennes que traité De l’art dit en particulier que la raison supplée à la
le mythe biographique a pour vocation de fonder, mais leur sensation dès que celle-ci ne peut plus s’exercer 1 :
forme. S’il n’est pas question pour les qualitativistes du Sans doute personne qui ne peut voir qu’avec ses yeux
continu de reprendre ses atomes à Démocrite, les médecins peut tout savoir de ce qui vient d’être décrit. C’est pour
physiciens devaient être sensibles à sa façon de mettre en cette raison que j’ai appelé ces choses obscures ...
rapport — ne fût-ce même que pour signaler le caractère Il est intéressant que l’auteur fasse explicitement réfé-
aporétique de ce rapport — le connu et l’inconnu. Deux pas- rence, dans ce contexte, à des choses « obscures » (δηλα). Ce
sages, l’un tiré de l’Ancienne Médecine, et l’autre du traité De n’est plus ici au démocritisme sceptique que nous avons af-
l’art, nous paraissent exemplaires à cet égard. Commençons faire, mais à l’empirisme modéré que de nombreuses sources
par l’Ancienne Médecine 1 : prêtent à Démocrite-2. Notre texte médical rappelle ainsi
C’est la raison pour laquelle je n’ai quant à moi pas l’extrait célèbre des Canons rapporté par Sextus Empiricus 2.
jugé qu’elle eût besoin d’une hypothèse d’invention L’auteur de l’Art et Démocrite-2 admettraient l’un et l’autre
nouvelle comme ce qui est hors de la vue et pro- deux types de connaissance, l’une passant par les sens et
blématique, sur quoi on est bien forcé, dès là qu’on l’autre par une construction qui en serait plus ou moins
entreprend d’en traiter, de se servir d’une hypothèse,
par exemple sur les choses qui sont au ciel ou sous abstraite. Les deux auteurs seraient en outre d’avis que la se-
la terre. Ces choses-là, quand même on les définirait conde catégorie rentre en action lorsque la première se voit
comme elles sont, ni celui qui parle ni ceux qui l’en- contrainte, par ses limites internes, d’abandonner la partie.
tendent ne verraient clairement si c’est vrai ou faux, Conscients de la part d’obscurité irréductible à laquelle nous
car il n’y a pas de critère auquel on doive s’en rappor- sommes automatiquement confrontés lors de ce « passage à
ter pour savoir exactement ce qu’il en est.
l’obscur », ils ne voient cependant pas là, à la différence de
Les « choses hors de la vue et problématiques » (τ φανŒα l’auteur de l’Ancienne Médecine, une objection qui ruinerait
τε κα­ πορε¾µενα), cousines des δηλα démocritéens, sont cette démarche de fond en comble.
identifiées non pas à une quelconque réalité atomique, mais Une différence capitale distingue donc l’Ancienne Méde-
à ce qui est au ciel et sous la terre. À cette différence près, cine des deux autres textes : le recours à la connaissance
le scepticisme de l’auteur quant à la possibilité de toute obscure n’est pour Démocrite-2, et sans doute aussi pour
connaissance non directement sensible ressemble étrange- l’auteur du traité De l’art, qu’une solution de facilité — ou,
ment à la ligne d’interprétation sceptique de Démocrite-1. dans certains cas, l’unique chemin pratiquable — mais ja-
Seuls les phénomènes, à nous du moins (le ™µEν γε de Me- mais un contact direct avec la vérité des choses, qui n’est
taph. Γ 5, 1009b 12), sont accessibles. À supposer même accessible qu’à la connaissance légitime. C’est le contraire
qu’au niveau verbal, nous formulions la bonne explication pour Démocrite-1 et l’Ancienne Médecine, qui insistent sur
physique de telle ou telle apparence, nous n’avons pas les
moyens expérimentaux de vérifier nos dires.
1. [Hippocrate], De l’art, § 11, l. 2-3.
On trouve cependant une autre approche du rapport 2. Adversus Mathematicos VII, 138-139. Cf. P.-M. Morel, Dé-
connu-inconnu dans le corpus hippocratique. Un passage du mocrite et la recherche des causes, Paris, 1997, pp. 448-458 (« ...
Quand la connaissance bâtarde ne peut plus, ni voir ce qui est
devenu trop petit, ni entendre, ni goûter, ni toucher, mais <que
la recherche exige> plus de subtilité, <un instrument plus subtil
1. Ancienne Médecine 1, 36,15-21 H. doit être adopté »).

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l ii INTRODUCTION INTRODUCTION l iii

le caractère arbitraire de la connaissance non directement Le démocritisme d’Aristote et celui de la tradition mé-
empirique. On peut supposer que les auteurs critiqués dans dicale tient avant tout dans cette option méthodologique :
ce dernier traité tentaient, eux, à la manière de Démocrite-2, une hypothétisation, plus ou moins triomphante selon les
d’inférer légitimement sur les causes (obscures) de la maladie. cas mais présente au moins comme tentation, de l’inconnu
Quelles que soient les solutions particulières des uns et qui rende compte du connu. C’est pour tempérer cet en-
des autres, quelles que soient même les différentes solu- thousiasme, qu’il jugeait sans doute naïf, des physiciens de
tions qu’un auteur unique a pu apporter à ce problème à l’époque de Socrate que Platon a révolutionné la question de
différentes époques ou dans différents contextes, cet aperçu l’hypothèse et montré sa dépendance essentielle d’une vérité
suffit à montrer que la question elle-même du rapport plus haute. En ce sens, la stratégie du Timée revient à repro-
connu/inconnu était discutée au même moment, à peu près cher tacitement à Démocrite-2 de ne pas se contenter d’être
dans les mêmes termes, par Démocrite et par les médecins- un Démocrite-1 : les atomes eux-mêmes (surfaces élémen-
physiciens. taires chez Platon) dépendent d’une hypothèse supérieure.
Or c’est précisément sur le thème optique de la vision des Erich Frank avait jadis bien vu comment Platon, en s’atta-
δηλα, en filigrane chez Démocrite 1, que brode l’auteur de la quant à Démocrite, était conscient de s’élever contre l’état
correspondance entre le philosophe et le médecin. Les Abdé- le plus achevé de l’Aufklärung ionienne 1. Avant que les vicis-
ritains, trompés par les dehors de Démocrite, l’ont cru fou. Il situdes historiques en décident autrement, jusqu’à Cicéron
a fallu qu’Hippocrate, encouragé par le philosophe, saisisse au moins, c’est Platon qui fait figure de trouble-fête 2.
les causes profondes de cette apparence pour comprendre Il est temps de résumer les conclusions auxquelles nous
que ses concitoyens avaient été victimes d’une illusion. Dé- pensons avoir abouti. Avec les médecins-physiciens hip-
mocrite est tellement éloigné de la folie qu’Hippocrate le pocratiques, Aristote partage l’essentiel de sa doctrine
trouve en train de rédiger un traité médical sur ce thème. Le
philosophe tire la morale de la fable : « le médecin ne doit pas Mademoiselle — bonjour Madame » transmise par Athénodore,
juger les affections seulement d’après l’apparence extérieure auteur de date inconnue mais antérieure à Diogène Laërce qui le
(plutôt que “la vue” ; cf. Ãψιv τFν δ–λων τ φαιν¾µενα) mais cite, va dans le même sens. Sur l’inauthenticité de tout ce fatras
aussi en fonction de ce qu’elles sont en réalité » 2. comico-biographique, voir D. O’Brien, « Démocrite d’Abdère »,
dans R. Goulet (ed.), DPhA II, Paris, 1994, p. 677-678.
1. Voir E. Frank, Platon und die sogenannten Pythagoreer, p.
1. Cf. E. Frank, Platon und die sogenannten Pythagoreer, 118-124.
Halle, 1923, p. 23 : « Man kann zum mindesten die Philo- 2. Les perfidies de l’aristotélicien Aristoxène de Tarente
sophie Demokrits geradezu eine Philosophie der Perspektive (cf. Diogène Laërce, Vies, IX, 40) sont bien connues. On re-
nennen, nicht nur weil er den stereometrischen ‘Körper’ (τ¿ marque moins que la thématique Platon vs. Démocrite n’est pas
σFµα) für das Absolute überhaupt erklärt, — die Ausbildung der « péripatéticienne » sans davantage de précisions, mais condi-
Lehre von der Subjektivität der sekundären Sinnesqualitäten tionne déjà la construction et la lettre du GC. Le parti pris
ist durch das Vorbild der perspektivischen Täuschung sichtlich hippocratique du même GC nous paraissant maintenant établi,
stark beeinflußt. ‘Die optische Wahrnehmung ist die Erschei- il est tentant de voir dans le rapport mythique Démocrite-
nung des Unsichtbaren’ ». Voir aussi A. Rouveret, Histoire et Hippocrate une invention de l’historiographie du premier
imaginaire de la peinture ancienne, Rome, 1989, pp. 65-127 en Péripatos, avant que la filiation sceptique ne finisse, pour
part. des raisons historiques évidentes, par s’imposer chez les bio-
2. Lettre 18 (IX, 382,15 Littré) : χρ— ο×ν τ¿ν ®ητρ¿ν µ— µοÖνον graphes. Cela ne peut cependant rester, en l’état actuel des
Ãψει τ πθεα κρ¬νειν, λλ κα­ πρ–γµατι. L’anecdote du « bonjour connaissances, qu’une hypothèse invérifiable.

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l iv INTRODUCTION INTRODUCTION lv

« matérielle » des éléments et de sa théorie de l’hypothèse les atomes de Démocrite. La théorie à supplanter, Aristote
physique. La première est la sœur ennemie de celle des Em- le reconnaît, est efficace 1. Elle est même intrinsèquement
pédocléens — Philistion au premier chef — d’autant qu’elle non-contradictoire. Tout au plus peut-on montrer — c’est à
dérive d’une manière ou d’une autre de l’enseignement cela que s’emploiera Aristote — qu’elle est physiquement,
d’Empédocle. La seconde relève d’un débat interne à la phy- c’est-à-dire en fait biologiquement, fort peu vraisemblable.
sique et à la médecine grecques des v e-iv e siècles, qui tourne Le mouvement d’Aristote, qu’il s’agisse de la génération
autour de la possibilité de notre connaissance des causes « ca- (γŒνεσιv), de l’altération (λλο¬ωσιv), de l’augmentation
chées ». Le foisonnement probable des réponses proposées, (αÑξησιv) ou de la mixtion (µ¬ξιv) est à chaque fois le même :
leurs nuances dictées par l’insistance plus ou moins grande partant d’une analyse neutre parce que physique (faite d’ap-
sur l’aspect théorique ou pratique des choses, n’ont pas em- pel aux endoxa, d’expérience courante et de spéculations
pêché les contemporains de voir que la question était au logico-linguistiques), Aristote dépasse l’explication atomiste
centre de la théorie démocritéenne de la connaissance. Dans en glissant vers une ontologie biologisante des substances
un cas comme dans l’autre, Aristote est resté le fils de son sensibles. L’atomisme n’est donc pas à proprement parler
médecin hippocratique de père. En combattant les Empédo- réfuté. Il est juste convaincu d’incapacité dans un monde
cléens, c’était aux membres de l’école de médecine rivale obéissant aux catégories biologiques aristotéliciennes. La
qu’il s’en prenait 1 ; en se rangeant à l’hypothèse démocri- force d’Aristote tient évidemment à ce que la science des
téenne contre Platon, il donnait des acteurs philosophiques animaux et des plantes est naturellement plus substantia-
prestigieux à une pièce somme toute connue du répertoire liste — d’où d’ailleurs l’intérêt encore actuel pour la théorie
médical. aristotélicienne de l’identité 2 — que ce qu’une simple « phy-
sique » exige. Autant rien n’empêche d’être démocritéen en
physique (c’est-à-dire abstraitement), autant Aristote a mis le
II. L’analytique du devenir doigt, en s’intéressant presque exclusivement aux substances
animées, sur les apories suscitées par un monde biologique
Nous sommes maintenant mieux armés pour comprendre discret.
les enjeux de l’analytique du devenir de GC I. Il s’agit
de faire valoir, au nom des mêmes exigences méthodolo-
1. γŒνεσιv entre « genèse » et « devenir »
giques que son adversaire, l’hypothèse du continu contre
L’élaboration philosophique du concept de γŒνεσιv ne date
1. Un passage célèbre de l’introduction de la Méthode de
pas d’Aristote. Cependant, dans toute la tradition antérieure
Galien (T. X, p. 5-6 Kühn) atteste la rivalité de bon aloi qu’entre- à ce dernier, jusqu’à Platon inclusivement, l’emploi du terme
tenait les deux branches des hippocratiques entre elles et avec
la tradition sud-italique. Certes, les distinctions tranchées entre
« écoles » sont dans une certaine mesure inadéquates et la tenta- 1. Cf. GC I 2, 15a 26-b 15 et I 8, 24b 35 sqq.
tive galénique pour exposer l’histoire ancienne de sa discipline 2. Cet intérêt n’est pas toujours dépourvu de malentendus
selon une typologie idéalisée est évidente. Il n’empêche que tous quant au projet même des œuvres biologiques d’Aristote. Il reste
les témoignages doctrinaux à notre disposition pointent vers que la façon dont Aristote a mis la question du vivant au centre
une spécificité « physicaliste » de la médecine italique, qui a in- de sa réflexion physique et métaphysique, même oblitérée, n’a
téressé pour cette raison le Platon du Timée et l’Aristote du GC. jamais été complètement oubliée.

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l vi INTRODUCTION INTRODUCTION l vii

se fonde sur la seule fonction déverbative des suffixes indo- La réflexion la plus développée sur cette γŒνεσιv ancienne se
européen en *-tei 1. Le terme γŒνεσιv, ainsi, appartient à la trouve dans le passage du Phédon où Platon met en scène le
langue des philosophes. On ira même jusqu’à dire qu’il n’ap- retour d’un Socrate mourant à une manière de cosmologie
partient qu’au lexique philosophique. (Tout surprenant que présocratique 1. Il y a, entre les deux termes de tout couple
cela paraisse, on ne décèle qu’un seul sens profane, celui de contraires, une double γŒνεσιv. Mais ce terme, que Léon
de « source » ou de « naissance », propre à la langue homé- Robin traduit par « génération », renvoie également au sens
rique.) Le mot est alors pris au plus près de son sens, et du verbe sur lequel il calque son paradigme 2. Il s’agit tou-
indique le « fait de naître », synonyme, dans cet emploi, de jours en arrière-plan — et même si c’est bien d’une naissance
φËσιv 2. qu’on est en train de parler — du fait de devenir, d’une deve-
Ainsi, le nom γŒνεσιv est immédiatement perçu comme nance. Cette donnée linguistique explique au moins en partie
nom d’action du verbe γενŒσθαι, devenir. Il se trouve opposé
à οÍσ¬α, compris comme nom d’action du verbe εµναι, être 3.

tinction between οÍσ¬α and Ãν in Plato. They seem used quite


1. Cf. A. Meillet & J. Vendryes, Traité de grammaire comparée synonymously. [...] In the Timaeus and the Philebus, οÍσ¬α de-
des langues classiques, Paris, 1968, p. 395-396, § 592. notes the term of the process of generation, and takes on notion
2. Ibid., p. 396. On a sans doute une trace de cette synony- of a completely developed Being. [...] As limit in the process of
mie dans la première définition de la φËσιv du « dictionnaire » generation and the determination of a composite in Being, this
d’Aristote, Metaph. ∆ 4, 1014b 16-17) : « φËσιv λŒγεται ‘να µν late usage of Plato’s corresponds in outline to that of Aristotle.
τρ¾πον ™ τFν φυ﵌νων γŒνεσιv, ο¶ον ε° τιv Žπεκτε¬ναv λŒγοι τ¿ υ » ; In both instances it is the means of bringing Being into the
la traduction traditionnelle de cette définition — qui est tou- sensible world. In this way grades of Being are set up even in
jours une tentative maladroite de décalque —, « la nature se dit Plato ».
en un sens comme la génération de ce qui croît, si par exemple 1. Phédon, 71a-b : « Il suffit donc, dit-il : nous tenons ce
le upsilon se prononçait comme une longue » n’a guère de sens. principe général de toute génération, que de choses contraires
La note de Tricot, La Métaphysique, t. I, p. 254, sur le recours naissent (γ¬γνεται) celles qui leur sont contraires. — Hé ! abso-
à la longueur de l’upsilon (« comme elle [la voyelle upsilon] lument. — Et maintenant, dis-moi, dans ces choses en outre n’y
l’est [longue] dans la plupart des formes de φËεσθαι, qui signi- a-t-il pas à peu près ce que voici ? Entre l’un et l’autre contraire,
fient croître ») ne nous paraît pas tout à fait exacte : dans la dans tous les cas, n’y a-t-il pas, puisqu’ils sont deux, une double
plupart des formes « longues » de φËεσθαι, on est plutôt en pré- génération (δËο γενŒσειv) : l’une qui va de l’un de ces contraires
sence d’une idée d’engendrement. Aristote dit ainsi en substance à son opposé, tandis que l’autre, inversement, va du second au
à ses lecteurs contemporains : « le mot phusis signifie en un premier ? Voici en effet une chose plus grande et une plus pe-
sens la génération, celle précisément des choses phu-ées ... mais tite : entre les deux n’y a-t-il pas accroissement et décroissement,
comprenez cela au sens de la naissance et non d’une simple crois- ce qui fait dire de l’une qu’elle croît et de l’autre qu’elle décroît ?
sance ». Pourquoi dès lors Aristote ne s’est-il pas borné à écrire — oui, dit-il. — Et la décomposition ou la composition, le refroi-
qu’« en un sens, la physis se dit comme la genesis » ? Sans aucun dissement ou l’échauffement, et toute opposition pareille qui,
doute pour garder l’idée éminemment naturelle sous-jacente à sans avoir toujours de nom dans notre langue, n’en comporte-
la première. En tant que nom d’action de γενŒσθαι, la γŒνεσιv peut rait pas moins en fait dans tous les cas cette même nécessité, et
s’appliquer à des objets non naturels, voire à de simples événe- de s’engendrer mutuellement (γ¬γνεσθα¬ τε αÍτ Žξ λλ–λων), et
ments ; cela n’aurait aucun sens dans le cas de la φËσιv. d’admettre pour chaque terme une génération (γŒνεσιν) dirigée
3. La terminologie d’Aristote est celle du dernier Platon. vers l’autre ? — Hé ! absolument, fit-il » (traduction L. Robin).
Cf. J. Owens, The Doctrine of Being in the Aristotelian Metaphysics, 2. M. Dixsaut, dans sa traduction du Phédon, Paris, 1991,
Toronto, 1978, p. 151, n. 62 : « it is difficult to draw any dis- p. 225, le rend par « devenir ».

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l viii INTRODUCTION INTRODUCTION l ix

la facilité des Grecs à reconduire les deux procès opposés à Cette tentative pour préciser les choses est nécessitée,
une même réalité naturelle. chez Aristote, par l’absence de tout critère platonicien suffi-
Mais le texte de Platon fait surgir deux questions supplé- sant à disqualifier la physique démocritéenne. Il n’y a rien,
mentaires, auxquelles Aristote — qui cite le Phédon un peu dans l’analytique platonicienne du devenir telle qu’elle ap-
plus loin dans le GC 1 — semble avoir été plus sensible que paraît dans le Phédon — pour ne rien dire des surfaces
les modernes. La première est celle de la difficulté qu’il y a élémentaires du Timée —, qui s’oppose à l’hypothèse des
à parler de deux contraires dans les cas de naissance et de atomes et du discontinu. Tout au contraire même puisque,
dépérissement. Autant l’on saisit sans peine en quel sens il on l’a vu, Platon évoque la composition et la décomposition
y a procès du blanc vers le noir et retour ou du chaud vers en lieu et place de la génération et de la corruption.
le froid, autant l’on perçoit mal d’où part la naissance et où Le chapitre I 3 est consacré à dégager de l’intérieur ces
aboutit le dépérissement. trois questions rectrices, ainsi qu’à apporter des éléments
La seconde question, qui pour Aristote est liée à la pre- de réponse à la première et, partiellement, à la seconde. La
mière, est celle de la catégorisation aveugle du réel à laquelle troisième fait l’objet des chapitres subséquents (I 4-10). No-
se livre Platon, qui anticipe le cadastre catégorial. Car So- tons cependant dès maintenant que la réponse à la première
crate évoque d’une part la génération en général, celle qui question, qui passe par la mise en lumière d’une polarité
va de l’un des contraires à l’autre et, d’autre part, les trois op- principielle du sensible, si elle peut être apportée à un niveau
positions suivantes : accroissement/décroissement (αÑξησιv formel dès le chap. I 3, ne sera véritablement justifiée qu’une
κα­ φθ¬σιv), composition/décomposition (διακρ¬νεσθαι κα­ fois démontré dans les faits — c’est-à-dire dans les faits bio-
συγκρ¬νεσθαι), échauffement/refroidissement (ψËχεσθαι κα­ logiques 1 — qu’on peut et doit accorder un « plus d’être » à
θερµα¬νεσθαι). Pour peu qu’on précise qu’Aristote considère, certaines réalités. Cette nécessaire polarisation étant com-
dans le GC, le couple composition-décomposition comme la mune à tous les changements, ce sera par conséquent sur
façon commune dont, avant lui, les Atomistes ont compris la l’ensemble de la discussion du GC que se fera sentir l’orien-
génération et la corruption 2, on s’aperçoit immédiatement tation biologique de cette physique générale.
que les trois exemples de Platon correspondent aux trois ca-
tégories aristotéliciennes de la quantité, de la substance et
1. La « génération » proprement dite : GC I 3
de la qualité. Aussi le premier livre du GC se donne-t-il pour
tâche principale de résoudre les trois questions laissées pen-
Le rôle sous-jacent du Phédon dans la constitution du GC
dantes dans le Phédon. Il faudra :
permet de saisir l’unité du chapitre I 3, au premier abord
— (1) dépasser l’indifférentiation linguistique de la « deve- assez disparate : celui-ci, comme on vient de le suggérer, se
nance » ; propose de résoudre de manière connexe les trois problèmes
— (2) distinguer naissance et dépérissement d’entre tous les pro- que le texte de Platon fait surgir. Soit, dans l’ordre :
cessus ;
— (3) étudier chaque changement selon ses modalités propres.

1. C’est ce qui distingue la polarisation aristotélicienne de


la liste des contraires des Pythagoriciens, où la polarisation
1. Cf. II 9, 35b 10. est moins biologique qu’idéologique (au sens, cette fois-ci, de
2. Cf. GC I 2, 15b 6-9. Lloyd, voir supra, p. xvi, n. 1), voire esthétique.

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lx INTRODUCTION INTRODUCTION l xi

— (1) Mise au jour de la réduction syntaxique du deve- du changement, le substrat, la forme et la privation 1, de
nir conditionnant les physiques présocratiques. même il montre, en GC I 3, que la langue, suffisamment
Aristote, de manière plus moderne que le Platon analysée, présuppose la polarisation de toute γŒνεσιv.
présocratisant du Phédon, mais en dernière ins-
tance similaire, explique comment la « naissance » a. La réduction syntaxique
(resp. le « dépérissement »), part de (resp. aboutit
à) quelque chose (aporie archaïque : 17a 32-b 18 ; En faisant jouer entre elles les trois oppositions nom/ad-
aporie moderne : 17b 18-35 ; solution, elle-même jectif, γ¬γνεσθαι/φθε¬ρεσθαι et γ¬γνεσθαι-X/γ¬γνεσθαι-∅ 2, on
présentée aporétiquement : 18a 1-27). obtiendrait sept expressions verbales bien formées (N mar-
— (2) Mise au jour de la réduction sémantique du devenir au quant les noms, A les adjectifs) :
fondement de la physique aristotélicienne : Aristote
explique pour quelle raison ontologique (reflétée — (1) N γ¬νεται (le feu advient) ;
partiellement dans la langue) deux « devenirs » pré- — (2) N φθε¬ρεται (le feu est détruit) ;
socratiques A→B et B→A sont moins indifférenciés — (3) N a γ¬νεται N b (le feu devient terre) ;
qu’il n’y paraît (énoncé de la question fondamen- — (4) N γ¬νεται A (le feu devient rouge) ;
tale : 18a 27-35 ; réduction sémantique proprement — (5) Aa γ¬νεται Ab (le jaune devient rouge) ;
dite : 18b 35-19a 3).
— (6) A γ¬νεται (le jaune advient) ;
— (3) Conclusion (avec retour à l’énoncé de la ques-
— (7) A φθε¬ρεται (le jaune est détruit).
tion fondamentale) et aboutissement de la réduction
sémantique, soit : explication de la raison pour Qu’entendons-nous exactement dans chaque cas ? On
laquelle deux « devenirs » dans deux catégories peut commencer par (1) et (2), dont la discussion réduit une
différentes A→B et a→b sont eux aussi moins in-
différenciés qu’il n’y paraît (19a 3-22). aporie qu’Aristote a toujours considérée comme archaïque 3.
Selon les présocratiques et le Phédon, quand nous disons
En prenant le texte de Platon au pied de la lettre, le seul qu’un objet désignable par un substantif — sans qu’il s’agisse
problème — encore n’en est-ce pas vraiment un pour l’au- nécessairement d’une substance au sens aristotélicien — (1)
teur — est celui (1) des « deux générations » de sens opposé 1. « advient » ou (2) « est détruit », il faut comprendre qu’il ne
Car à propos de ce qui constitue pour Aristote les inter- s’agit là que d’expressions inadéquates pour (3). Même si,
rogations (2) et (3), Platon n’établit ici aucune différence au niveau physique, le processus peut être plus complexe
entre les multiples changements. Mais cette simplicité pla- — plusieurs objets se corrompant pour en produire un seul,
tonicienne intéresse d’autant plus le GC ; car le chapitre I ou un seul objet se corrompant en plusieurs autres — nous
3, qui se veut une analyse de comment la génération se dit, avons bien au moins un objet au début et à la fin du processus
prendra justement comme point de départ le langage proto- (rien ne naît de rien).
catégorial de Platon : le texte du Phédon pose un problème Les propositions (4) (5) (6) (7) sont elles aussi des
sémantique à partir duquel Aristote bâtit sa propre ontologie variantes verbales d’un même processus physique. L’éva-
du changement. De même qu’en Physique I 7, Aristote s’était cuation de la catégorie grammaticale du nom ne saurait
appuyé sur le langage ordinaire pour isoler les trois éléments
1. Cf. M. L. Gill, Aristotle on Substance. The Paradox of Unity,
Princeton, 1989, p. 98 sqq. et les références citées p. 98 n. 25.
2. Sur cette notation, voir infra, p. lxv.
1. Voir supra, p. lvii. 3. Cf. GC I 3, 317b 29-31.

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l xii INTRODUCTION INTRODUCTION l xiii

entraîner celle de la catégorie physique de l’objet. La né- La différence avec le GC est patente, puisque dans ce traité,
cessité, dans ce cas, de substantiver l’adjectif — entendu comme on le verra, cette absoluité de la génération tient
comme une désignation de l’individu concret substrat de la pour l’essentiel à la présence d’οÍσ¬αι au début et surtout à
propriété concernée et non comme cette propriété elle-même la fin du processus. On trouve tout au contraire énumérés,
— indique assez le réquisit physique sous-jacent. dans le texte cité de la Physique, aussi bien des modèles ato-
On aboutit donc par réduction à deux schèmes linguis- mistes réfutés dans le GC (juxtaposition) que des exemples
tiques — insistons encore une fois sur le fait qu’il ne s’agit de changements selon des catégories autres que la sub-
pas encore d’analyse physique 1 mais du rapport du langage stance (quantité, qualité) 1. C’est donc que la catégorie de
au monde : la substance ne saurait être première dans l’analyse aris-
— (1) (2) (3) → (I) N a γ¬νεται N b ; totélicienne de la γŒνεσιv, pas davantage qu’elle ne l’était
— (4) (5) (6) (7) → (II) N γ¬νεται A.
pour les philosophes antérieurs, pour lesquels la γŒνεσιv,
c’est le devenir. En proposant sa γŒνεσιv catégoriale, Aristote
La première réduction est celle des théoriciens présocra- technicise un terme déjà technique. La position à combattre
tiques du devenir 2. Qu’Aristote n’ait pas méconnu le sens est donc bien celle, qu’on retrouve chez les physiciens pré-
non substantiel d’une telle γŒνεσιv-devenir, il suffit de lire le socratiques et dans le Phédon, d’un devenir indéterminé,
texte suivant de Physique I 7 pour s’en convaincre 3 : englobant tous les procès pouvant être décrits à l’aide du
Mais en général les choses adviennent absolument verbe γενŒσθαι.
(γ¬γνεται δ τ γιγν¾µενα πλFv), les unes par chan-
gement de forme (µετασχηµατ¬σει), par exemple une b. Sémantique aristotélicienne contre syntaxe présocratique
statue, d’autres par addition (προσθŒσει), par exemple du devenir
les choses qui croissent (τ αÍξαν¾µενα), d’autres par
soustraction (φαιρŒσει), par exemple l’Hermès à par- Si Aristote n’admet pas les voies syntaxiques prises par
tir de la pierre, d’autres par composition (συνθŒσει), la technicisation présocratique du problème du devenir,
par exemple une maison, d’autres par altération c’est qu’elles négligent une polarisation du sensible à la-
(λλοιÞσει), par exemple les choses qui changent du quelle la sémantique naturelle, suivie par certains rares
point de vue de la matière. prédécesseurs 2, est parfaitement sensible. Aristote va donc
Parce qu’il était surtout occupé, dans ce chapitre, à isoler
les trois éléments du changement (matière, forme, priva- 1. Un indice particulièrement clair de la différence des
tion), Aristote a aligné tous les « devenirs » sur le même points de vue nous est fourni par la notion de changement de
modèle, allant jusqu’à les qualifier d’« absolus » (cf. πλFv). forme (µετασχηµτισιv). Alors qu’il s’agit d’une γŒνεσιv forte dans
la Physique, GC II 9, 35b 26 semble identifier le facteur de l’al-
tération et celui du changement de forme (τ¿... λλοιοÖν κα­ τ¿
1. Si ce n’est peut-être dans l’élimination du problème spé- µετασχηµατ¬ζον) à l’une des causes les plus importantes de l’en-
cifique du φθε¬ρεσθαι. gendrement (α®τιÞτερ¾ν τε τοÖ γεννAν). Alors donc que dans la
2. Par souci de clarté, on ne rentrera pas ici dans la dis- Physique, nous avons affaire à une γŒνεσιv-devenir, le GC, sans
cussion complexe dont les différents présocratiques envisagent revenir sur cet acquis, insiste sur la distance séparant de tels
le rapport de (I) et (II). Les réponses apportées engagent leurs changements d’une γŒνεσιv-genèse. La genèse peut présupposer
conceptions du rapport entre l’objet physique et ses détermina- une série de devenirs locaux (altération, changement de forme,
tions. etc.) mais elle ne s’y réduit pas.
3. Phys. I 7, 190b 5-9. 2. Comme le Parménide de la doxa. Cf. infra, p. 16, n. 4.

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l xiv INTRODUCTION INTRODUCTION l xv

s’employer à reconduire la syntaxe présocratique à la syntaxe problème et de ne conférer de primauté ontologique qu’aux
naturelle, pour mieux observer comment l’être se dit (sé- états exprimables simplement. Le test linguistique n’a de
mantiquement) en cette dernière. À rebours donc du schème vérité que partielle, la langue naturelle n’allant pas aussi
[N a γ¬νεται N b ], il remarque que le principe de distinction loin qu’une ontologie conséquente l’exigerait. S’il est vrai
véritable entre (I) et (II) — le test, pour parler anachronique- qu’un devenir-X non reconductible à un devenir-∅ ne peut
ment — tient au fait que (I) peut toujours s’exprimer à l’aide être considéré comme une génération au sens le plus par-
du verbe γ¬γνεσθαι construit absolument, tandis que (II) ne fait, un devenir-∅ (en français, « advenir ») peut cependant
le peut pas. Il faut donc abandonner la position physique ne pas constituer non plus cette sorte de génération totale
conquise par les présocratiques et prêter davantage atten- recherchée. Nous, locuteurs naturels, pouvons dire « de la
tion au langage. L’opposition (I0 )/(II) qui le structure est la terre est advenue », voire « du jaune est advenu », sans saisir
suivante : que nous nous exprimons ainsi à l’encontre de la polarité du
(I0 ) N γ¬νεται sensible 1.
vs. Il faut donc dépasser une analyse purement linguistique
(II) N γ¬νεται A de l’opposition πλFv/τιv. Si en effet l’analyse se bornait à
tirer les conséquences d’un fait de langue, le système des
C’est là, après la caractérisation d’un non-être aussi absolu
catégories suffirait à tout expliquer : la substance se verrait
qu’archaïque 1, le deuxième sens de l’opposition πλFv/τιv.
conférer une génération pure et simple (le feu devient, la
La structure verbale (II) présuppose dans tous les cas un at-
terre devient) et les catégories qu’on lui attribue une gé-
tribut du verbe γ¬γνεσθαι. Elle s’oppose donc à l’ensemble
nération relative (l’homme devient blanc). Or Aristote va
des cas (I) — qui, à défaut de le supporter toujours dans
proposer trois exemples où l’on peut penser que la géné-
l’usage, admettent l’emploi absolu de devenir au niveau de
ration d’une substance n’est qu’une génération relative. La
la constructibilité linguistique (I0 ). πλFv signifie que l’on
question, signalée par les premiers commentateurs 2, est de
n’ajoute rien au verbe qu’il accompagne, τιv sa construction
attributive 2. On ne s’intéresse pas pour l’instant à une quel-
conque primauté ontologique, mais seulement aux modalités 1. Cf. Philopon, In GC, 54,14-16 : « Il atteste maintenant
de l’expression verbale : il s’agit de « devenir-∅ » (tout court, que l’usage ne distingue pas le devenir pur et simple du devenir
πλFv), ou de « devenir-X » (quelque chose, τι ). L’erreur se- relatif en se bornant seulement à dire attributivement que telles
rait cependant, aux yeux d’Aristote, d’inverser les termes du choses déterminées deviennent quelque chose : il y a des cas
où l’on n’emploie pas d’attribut <et où la génération n’en est
pas moins relative>. C’est la raison bien compréhensible pour
1. Cf. GC I 3, 17b 5 sqq. laquelle il faut poursuivre la recherche ».
2. Cf. Philopon, In GC, 45,27-31 : « Car nous ne parlons 2. L’histoire de l’exégèse au GC n’est pas encore faite.
pas du devenir des accidents [sc. de toutes les catégories autres Notons seulement qu’au moins sur le point précis qui nous oc-
que la substance] sans employer d’attribut. S’il se trouve en ef- cupe, Philopon fait allusion à des commentateurs indéterminés
fet qu’un homme change selon la couleur, nous ne disons pas (τινŒv, 52,20 ; 54,19) pour qui l’opposition aristotélicienne ne
que cet homme est devenu, pour la raison que le “être devenu” renvoie qu’à celle séparant tous les types de substance. Cette
purement et simplement, c’est-à-dire sans attribut [πλFv κα­ thèse simpliste n’étant évidemment pas, comme on le verra un
νευ προσθ–κηv], signifie le changement selon la substance, mais peu plus loin, celle d’Alexandre, deux solutions nous paraissent
nous disons qu’il est devenu quelque chose, blanc par exemple ou envisageables : ou Philopon présente, par l’intermédiaire du
noir ». commentaire de l’Exégète, les tentatives encore incertaines des

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l xvi INTRODUCTION INTRODUCTION l xvii

savoir dans quelle mesure il reprend à son compte les cas en- Le point délicat consiste dans le statut exact de l’exemple.
visagés. Considérons brièvement les trois grands moments Déroutés par la référence parménidienne et l’apparente en-
de ce texte capital 1. Dans le premier, Aristote oppose deux torse à une absoluité passant par la seule substantialité des
substances A et B, le feu et la terre par exemple 2, et postule deux termes du procès, Alexandre et nombre de commenta-
que le devenir de A en B est absolu (γŒνεσιv πλC) tandis que teurs à sa suite insistent sur le fait qu’Aristote ne reprend
celui de B en A n’est que relatif (γŒνεσ¬v τιv) 3 : pas à son compte le modèle qu’il propose 1 :
Nous faisons souvent la différence entre ce qui signifie ... la première différence, qui passe par l’être et le
une individualité propre et ce qui ne la signifie pas — non-être, n’a pas l’accord d’Aristote, mais au cas où
or c’est là que se noue la recherche présente : diffère en quelqu’un supposerait l’existence de l’être et du non-
effet ce vers quoi change ce qui change ; ainsi, la voie être — à la façon dont Parménide disait que le feu
menant au feu serait une génération pure et simple et était être et la terre non-être —, il s’ensuivra de cette
une corruption de quelque chose — de la terre, par hypothèse que le chemin vers le non-être est une cor-
exemple — tandis que la génération de la terre se- ruption pure et simple et une génération relative,
rait sans doute une génération relative, mais non pas tandis que pour le chemin à partir du non-être ce sera
une génération absolument : absolument, c’est une le contraire, à savoir une corruption relative et une
corruption, par exemple du feu — pour reprendre le génération pure et simple.
couple de Parménide lorsqu’il affirme que l’être et le
L’Exégète — s’il s’est vraiment exprimé de la sorte 2 — a
non-être sont le feu et la terre. Et il n’y a évidemment
aucune différence à supposer ces deux-là ou tels ou ici tort et raison. Raison, en ce qu’Aristote n’endosse bien
tels autres : notre investigation porte sur la manière, sûr pas la thèse parménidienne de l’Être et du non-Être dans
non sur le substrat. Aussi la voie menant au non-être toutes ses implications physiques : toute la première par-
absolu est-elle une corruption absolue, et celle me- tie de la Physique avait pour tâche de montrer qu’une telle
nant à l’être absolu est-elle une génération absolue. Du opposition était archaïque et simpliste. Tort, car Aristote ré-
couple sous-jacent à la distinction, que ce soit le feu et
la terre ou d’autres choses,on tiendra donc un terme
introduit ici un principe de hiérarchie « parménidien » dans
pour l’être et l’autre pour le non-être. D’une certaine la catégorie de la substance. On comprend cependant le point
manière donc, c’est ainsi que le fait d’être absolument qui gêne Alexandre : la thèse présentée par Aristote paraît
engendré ou corrompu différera du fait de celui de ne admettre qu’une substance provienne d’une non-substance,
pas l’être absolument.

1. Cf. Philopon, In GC, 55,21-27. Voir aussi Joachim, p. 99,


Tricot, p. 29-31, Migliori, p. 164, n. 43. Williams, p. 91 nous
premiers commentateurs du GC ; ou il critique un courant exé- paraît bien plus sensible à la ligne générale de l’argumentation.
gétique de l’Alexandrie tardive. On sait par la tradition arabe 2. Son commentaire à la répartition des opposés de Me-
que Thémistius et Olympiodore ont commenté notre traité. La taph. ∆ 10, 1018a 20-22, et en particulier ses remarques sur les
thèse envisagée serait d’ailleurs assez conforme à l’importance « extrêmes, d’où partent et où arrivent les générations et les cor-
dévolue dans ces écoles au traité des Catégories. ruptions », paraissent confirmer les réticences dont témoigne
1. GC, 18a 35-19a 3. Philopon : Alexandre émet tout d’abord l’hypothèse que ces ex-
2. Il faut comprendre que le « feu » et la « terre » dont il va trêmes puissent être « l’être et le non-être » (τ¿ Ãν τε κα­ τ¿ µ—
être question sont déjà informés. Sur cette question, voir infra, Ãν), avant d’affirmer qu’il est plus probable qu’Aristote entende
p. cxxvi sqq. par là « la matière et la forme, et la puissance et l’acte ». Cf. In
3. GC I 3, 18a 35-b 14. Metaph. 380.14-23.

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l xviii INTRODUCTION INTRODUCTION l xix

contre nombre de déclarations explicites du Philosophe 1. thèse 1 est conforme au système aristotélicien, à savoir le
Alexandre juge pour cette raison que seule la deuxième passage de ce qui est « moins substance » à ce qui l’est « da-
vantage ».
Mais cela fait surgir deux difficultés au moins. La pre-
1. Aristote fait allusion au problème un peu plus haut (GC mière est qu’Aristote suggère lui-même, ici et là, que le
I 3, 17b 13-14 : περ­ µν ο×ν τοËτων [le problème de la généra- feu se comporte comme la forme et la terre comme la ma-
tion à partir du néant] Žν λλοιv τε διηπ¾ρηται κα­ διÞρισται τοEv tière 2. L’isonomie substantialiste est ainsi pour le moins
λ¾γοιv). Philopon, In GC, 47,29 sqq., repris par les commenta- relative, et ce dès les premiers niveaux de l’information. La
teurs modernes, Joachim, p. 91, Tricot, p. 25, propose la glose seconde est qu’Aristote ne révoque pas en doute l’analyse
explicative suivante : « il parle de l’origine de la génération de la
substance et de la façon dont à partir du non-être pur et simple
parménidienne ; ou plus exactement, il ne révoque pas en
a lieu la génération pure et simple. Il affirme donc qu’il a ex- doute la polarisation qu’elle implique. Bien sûr, il n’a que
posé ailleurs qu’ici la résolution de cette aporie — on trouve faire d’une assimilation de l’être au feu et du non-être à la
cela dans le premier livre de la Physique ». Cependant, comme terre. Comme il le dit lui-même, supposer ces deux-là ou
le dit bien Williams, p. 83-84, « the reference here to other ac- deux autres contraires n’importe guère. En revanche, Aris-
counts or arguments is usually taken to be Physics, I. 6-9, or
tote rejoint le Parménide de la doxa dans le projet d’une
some part of it. But the summary which Aristotle proceeds to
give makes the distinction between actuality and potentiality do polarisation de toute génération. Tout couple de contraires,
the whole work of resolving the difficulty about what it is that a selon le Stagirite, est constitué d’un pôle « positif » et d’un
thing comes to be from simpliciter. The notions of actuality and pôle « négatif ». Dans le cas du feu et de la terre, celui-là
potentiality, however, play an exiguous role in these chapters est positif, celle-ci négatif. Parménide a radicalisé les choses
of the Physics ». Aristote (17b 14-18) poursuit cependant en don- en allant jusqu’à assimiler ce couple (parmi bien d’autres) à
nant lui-même quelques informations supplémentaires : « mais,
pour résumer, on dira que d’une certaine manière, il y a géné-
l’Être et au non-Être. Son choix archaïque avait au moins le
ration à partir de non-être pur et simple, et d’une autre, que mérite de montrer, face à des physiciens qui n’auraient vu là
ce qui est engendré l’est toujours à partir de l’être. Car l’être que du devenir indéterminé, que la génération, même dans
en puissance et non-être en entéléchie, il faut bel et bien qu’il les cas en apparence indifférenciés, est en fait polarisée.
préexiste [προϋπρχειν], puisqu’on le dit être et ne pas être ». La suite du texte confirme cette lecture 3 :
Cette phrase se donne donc explicitement pour un résumé d’un
développement sur la question. Or il nous semble que ce dé-
Une autre manière consiste à s’interroger sur la
veloppement n’est pas celui de Physique I 6-9, mais qu’Aristote détermination de la matière : celle dont les diffé-
fait plutôt référence au livre III de DC et à la théorie de la gé- rences signifient davantage une individualité propre
nération mutuelle qu’il met alors en place : il y prouve en effet est davantage substance et celle dont les différences
la nécessité, pour tout système physique cohérent, d’accepter signifient davantage une privation est plus non-être
la génération mutuelle des éléments, pour que la génération, — ainsi, s’il est vrai que le chaud est une prédication
tout en étant totale, n’ait pas lieu à partir de rien. Les paral- à titre de forme, tandis que le froid n’est qu’une priva-
lèles sont frappants — ainsi, en DC III 2, 302a 3-9 : « un corps tion, la terre et le feu se distinguent précisément par
peut naître d’un autre ; par exemple, le feu peut naître de l’air. ces différences.
Mais naître absolument, sans qu’une autre grandeur prééxiste
[προϋπρχοντοv], c’est là chose impossible. Bien sûr, c’est de ce
qui est en puissance un certain corps que peut naître un corps en 1. Cf. infra, p. 16, n. 6.
acte ; mais si ce qui est un corps en puissance n’est pas au préa- 2. Cf. par exemple GC II 8, 35a 14-20.
lable un autre corps en acte, il existera du vide à l’état séparé ». 3. GC I 3, 18b 14-18.

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l xx INTRODUCTION INTRODUCTION l xxi

On aurait là, selon l’exégèse traditionnelle, la « thèse « ça se corrompt », absolument, tandis qu’ils tiennent
propre d’Aristote » 1. Aristote se contente cependant de pous- pour une génération le changement qui a lieu vers le
ser plus avant sa conception de la polarité. Celle-ci, nous tangible ou la terre), mais selon la vérité, ils sont plus
individualité propre et forme que la terre.
dit-il, apparaissait déjà dans l’opposition entre une substance
« formelle » comme le feu et une substance « matérielle » L’intuition attribuée au vulgaire (τοEv πολλοEv), est en dé-
comme la terre. On peut cependant sonder les êtres à un finitive la seule thèse qu’Aristote paraisse à première vue
autre niveau, celui des affections (ici, constitutives). On ne critiquer : les hommes sans éducation, en se fiant à leurs
s’intéressera plus alors de but en blanc aux substances réa- sens, voient un être plus déterminé dans ce qu’ils perçoivent
lisées, mais à leur structure entitative (feu = chaud + sec, mieux. Ils assimilent indûment, par conséquent, science et
terre = froid + sec). Le chaud étant davantage une « positivité sensation. Mais l’intérêt du passage réside moins dans cette
et une forme » (κατηγορ¬α τιv κα­ εµδοv) que le froid, cette critique — au demeurant assez banale dans la tradition pla-
différence rejaillira sur notre représentation du devenir : la tonicienne 1 — que dans l’accord partiel qui unit malgré tout
polarisation n’apparaît pas seulement au niveau épiphanique le Stagirite aux tenants d’une telle théorie. De fait, Aristote
des substances achevées, mais étend sa loi jusqu’aux profon- écrit que ceux-ci « sont sur les traces de la vérité mais ce
deurs des affections constitutives. qu’ils disent n’est pas en tant que tel vrai ». C’est que le vul-
Le troisième moment est peut-être, de ce point de vue, le gaire a raison de vouloir orienter le devenir mais, en s’en
plus intéressant 2 : remettant exclusivement à la sensation, il le fait à contre-
Mais l’opinion courante est plutôt d’avis que la diffé- sens 2.
rence tient à la possibilité et à l’impossibilité d’être
objet de perception : quand en effet il y a changement
vers une matière perceptible, les gens disent qu’il y 1. On notera la récurrence, dans les contextes où affleurent
a un processus de génération, mais quand c’est vers les thèses de Protagoras, de la référence au « vulgaire », chez
une matière inapparente, de corruption. Ils jugent Platon (cf. Théétète 152c) comme chez Aristote. Les deux phi-
en effet de l’être et du non-être à l’aune de ce qu’ils losophes ne dissocient guère la critique épistémologique du
perçoivent et ne perçoivent pas (le connaissable est critère de vérité de Protagoras de la critique éthico-axiologique
être et l’inconnaissable non-être, dès lors que la per- de sa théorie démocratique de la vérité — cf. F. Wolff, « Dé-
ception a force de connaissance). Il en irait ainsi des mocratie et vérité », Centro de lógica, epistemologia e história da
choses comme d’eux-mêmes, qui pensent vivre et exis- ciência, 1987, p. 151-171. Il ne faut donc pas prendre la réfé-
ter du fait qu’ils perçoivent ou peuvent percevoir ; en rence au vulgaire pour une simple mention de l’homme de la
un sens, ils sont sur les traces de la vérité, mais ce rue, mais y voir une disqualification commode de ce que Platon
qu’ils disent n’est pas en tant que tel vrai. Car juste- et Aristote percevaient comme une position théorique à plu-
ment, la vérité du processus de génération-corruption sieurs titres embarrassante.
absolue diffère de ce qui nous en apparaît : le souffle 2. Philopon, In GC, 57,27-58,2 exprime la même idée un
en effet et l’air sont moins selon la perception (c’est peu différemment : « le fait de penser que ce qui est davan-
pourquoi, de ce qui se corrompt, les gens disent, parce tage connu est davantage être et que ce qui est moins connu
que le changement se produit vers ces matières, que est moins être ou, tout simplement, définir l’être et le non-être
par la science et l’ignorance, cela est vrai (ce qui, de par sa na-
ture propre, est inconnaissable, est en effet non-être) ; mais il
1. Cf. Joachim, p. 99 : « the second alone is endorsed by est faux de réduire la sensation à la même chose que la science ».
him as sound ». Implicitement, Philopon pose donc la possibilité d’une polari-
2. GC I 3, 18b 18-33. sation de l’être, qui calque son degré de cognoscibilité. C’est

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l xxii INTRODUCTION INTRODUCTION l xxiii

Aristote récapitule alors son développement 1 : Aristote n’a pas ici l’ombre d’un rejet pour cette théorie
Ainsi donc, du fait qu’on a d’un côté la génération dualiste parménidienne que par ailleurs il refuse. C’est au
absolue qui est corruption de quelque chose, et d’un terme d’une pétition de principe que les commentateurs af-
autre côté la corruption absolue qui est génération de firment qu’Aristote n’admet que la deuxième des trois thèses.
quelque chose, on a dit la cause ; c’est en effet parce Ce qu’Aristote cherche plutôt à illustrer, c’est en quel sens
que la matière diffère, ou par le fait d’être ou de ne
pas être substance (τG οÍσ¬αν εµναι), ou par le fait d’être il accepte les trois. La première, parce qu’il reconnaît le pas-
plus ou moins substance, ou par le fait que la matière à sage de l’indéterminé au déterminé ; la deuxième, parce qu’il
partir de laquelle ou vers laquelle a lieu le changement reconnaît celui du moins déterminé au plus déterminé ; la
est plus ou moins perceptible. troisième, parce qu’il reconnaît le bien-fondé de l’idée de
Les commentateurs sont en général silencieux sur ces passage à du plus déterminé. Nul hasard, dès lors, si dans
quelques lignes. On comprend pourquoi : elles contredisent l’exposé de la deuxième thèse, Aristote parle de catégorie,
l’auto-implication apparente de la génération et de la sub- κατηγορ¬α, dans un sens manifestement différent de celui
stance (au sens catégorial). Aristote ne pouvant dire qu’une des Catégories. Il y a, pour chaque couple de contraires, une
substance provient d’une non-substance, il ne reste plus qu’à « catégorie » et une « forme ». Restera bien sûr à exhiber les
voir dans ce résumé un rappel, non endossé, de l’opinion de critères permettant de les caractériser en tant que telles.
Parménide. La solution est sans doute que le terme οÍσ¬α Il ne faudrait pas davantage interpréter le rappel de la
n’a pas ici son sens scolastique et que c’est cette différence troisième thèse comme une simple citation du vulgaire. Aris-
qui explique qu’Aristote puisse autant se rapprocher de Par- tote reste vague, c’est-à-dire se contente de croiser deux
ménide dans l’exposé de la première thèse. L’objet de GC à deux les couples « à partir de »/« vers » et « plus percep-
I 3 étant d’échapper au devenir indifférencié, soit de réin- tible »/« moins perceptible », sans dire quel produit il associe
troduire une polarisation dans la γŒνεσιv, l’οÍσ¬α fonctionne à la γŒνεσιv πλC et quel autre à la γŒνεσ¬v τιv. On est donc
moins comme substance au sens catégorial du terme que fondé à supposer qu’il a maintenant en tête non pas la thèse
comme positivité ontique. Il ne s’agit plus seulement de ce erronée du vulgaire, mais la position correcte qu’elle lui a
sujet dernier des Catégories duquel tout s’affirme et qui n’est permis de dégager (soit : les objets physiquement les plus
affirmé de rien, mais de la forme en tant que forme, c’est- subtils sont ontologiquement les plus denses).
à-dire de l’idée de réalisation en tant que telle : l’οÍσ¬α, Nous devons donc renoncer à l’idée, diffusée par Joa-
« individu pris dans son essence », peut viser la réalisation chim 1, d’une confrontation des théories aristotéliciennes
de la forme dans cet individu 2. Est-il à ce stade nécessaire de avec les « singularités (peculiarities) de l’usage linguistique ».
souligner comme nous nous rapprochons de la terminologie La langue la moins artificielle est sur ce point beaucoup plus
platonicienne classique, où οÍσ¬α n’est perçu que comme aristotélicienne qu’on ne le suppose généralement : selon
la substantivation de εµναι 3 ? C’est la raison pour laquelle Joachim, « si la théorie aristotélicienne de la γŒνεσιv sub-
stantielle est vraie, nous ne devrions jamais parler de πλC
γŒνεσιv ou de πλC φθορ, mais toujours et uniformément
l’exigence de polarisation, au contraire de son fondement épis- d’un processus à double face qui est à la fois la γŒνεσιv
témique concret, qu’Aristote partage avec les sensualistes. de quelque chose et ipso facto la φθορ de quelque chose
1. GC I 3, 18b 33-19a 3.
2. Cf. Metaph. ∆ 8, 1017b 23-26.
3. Cf. supra, p. lvi, n. 3. 1. Joachim, p. 98 sqq.

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l xxiv INTRODUCTION INTRODUCTION l xxv

d’autre. Mais l’usage linguistique apparaît contredire une légèrement le tir sur la question du rapport entre les deux
telle théorie » 1. La théorie attribuée à Aristote par Joachim termes du processus : Aristote ne ferait que développer, dans
reviendrait donc à la seule formalisation, grâce au système le GC, l’opposition forme/privation de la Physique. Cette ob-
des catégories, de l’argument des contraires sous sa forme jection est forte, car elle pointe une véritable difficulté de
phédonienne : la génération d’un contraire est la corruption la subordination de la biologie à la physique. Avant de re-
de l’autre contraire. Aristote noterait que la langue parlée venir plus longuement sur ce point en dernière partie 1, on
ne respecterait pas cette symétrie mais, d’elle-même, orien- se contentera pour l’instant de signaler que l’exemple de la
terait l’opposition. Il nous semble cependant que son but est terre et du feu est moins abstrait qu’il n’y paraît. La terre et le
diamétralement opposé. Aristote n’oppose pas trois usages feu, sous un point de vue important, ne sont pas des choses,
linguistiques à sa théorie de la génération, mais montre com- des objets, comme la statue ou le mur, mais des individus du
ment celle-ci est confirmée par trois intuitions — reflétées cosmos qui se comportent comme des substances achevées
dans le langage — du devenir. (les animaux et les plantes) : ils sont en particulier dotés d’un
Ce parti pris, qui rompt avec l’indifférenciation du devenir lieu, d’une forme et d’un mouvement naturels. Plus donc
présocratico-phédonien et infléchit jusque la thèse de Phy- qu’une remise en cause du schème biologique, la mention
sique I 7, engage notre lecture du GC dans son unité et son de la terre et du feu pose la question du rapport entre cos-
rapport au corpus biologique. Car si le facteur essentiel de mologie et biologie. Un renvoi de la Physique au GC affirme
toute génération devient la polarisation de ses deux termes, d’ailleurs explicitement l’existence de ce sens non simple-
il faudra tôt ou tard s’expliquer sur les critères permettant de ment objectal (objet comme agglomérat de matière dans un
définir une positivité supérieure (une κατηγορ¬α au second lieu donné), mais cosmologico-métaphysique 2 :
sens du terme). Cette explication n’étant jamais fournie, C’est là le rapport de l’air à l’eau : car comme pour
mais toujours latente, dans le GC, il y a des présomptions une matière, il est forme, tandis que l’eau est matière
fortes pour en assigner la réalisation aux traités biologiques. de l’air — lui est comme un acte de celle-ci : l’eau est
L’idée d’Aristote serait alors justement que la positivité ne se en effet air en puissance, tandis que l’air est eau en
puissance d’une autre manière. On doit traiter de ces
démontre pas, mais s’exhibe dans la recherche biologique. À points par la suite.
rebours, cet aboutissement confère sa signification à la théo-
Aristote admet par là, en contexte cosmologique, un se-
rie du devenir du GC : il s’agit d’une formalisation encore
cond type, hautement polarisé, du rapport entre deux
abstraite, mais déjà travaillée par les catégories — biolo-
éléments, qui tient à deux acceptions différentes du couple
giques — des fonctions du vivant, dont il faudra plus tard
acte/puissance. Alors que la terre est feu en puissance et
rendre compte.
réciproquement si l’on se place du point de vue physique
Va-t-on trop vite en besogne ? Même à admettre que le
et de la possibilité du changement, il y a un sens, cosmo-
devenir biologique soit incompréhensible sans polarisation,
logique cette fois, où la terre est puissance du feu mais où
les exemples d’Aristote (le feu et la terre) n’ont rien de
celui-ci n’est que forme de la terre ; en cosmologie, l’acte ou-
particulièrement biologique. On pourrait donc tout à fait ré-
blie d’être acte d’une puissance et se contente de renvoyer à
introduire cette sorte de théorie a priori de la génération
chère aux lectures analytiques, en se contentant de rectifier
1. Cf. infra, p. cxl sqq.
2. Phys. IV 5, 213a 1-5. Voir les précisions intéressantes en
1. Id., p. 98. Suivi par Tricot, p. 30-31. DC IV 3, 310b 11-15.

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l xxvi INTRODUCTION INTRODUCTION l xxvii

une densité ontologique supérieure. Il ne serait pas naturel correcte, d’être sémantiquement intenable. En d’autres
d’affirmer que le feu, absolument parlant, est terre en puis- termes, il fait fond sur le caractère non signifiant de (1) resp.
sance ; il est seulement davantage en acte. Et c’est la seule (20 ) — c’est-à-dire sémantiquement non immédiatement ré-
relative isonomie entre les quatre éléments d’ici-bas qui per- ductible à (3) resp. (30 ) 1 — et s’en sert comme d’un indice
met d’employer à leur sujet les deux sens de l’opposition. pointant vers sa propre théorie des substances individuelles 2.
Revenons pour le moment au cas simple du vivant. Parce La préférence accordée par tout locuteur à (2) et (10 ) sur (1)
que le langage est rationnel, il rend la polarisation du monde et (20 ) reflète l’ancrage sensible de la positivité formelle. Au
biologique, c’est-à-dire n’exprime pas de la même manière terme de ce passage, Aristote n’a donc dit qu’une chose : il
des processus identiques au niveau d’une description abs- y a, dans dans tout couple définissant le devenir, une borne
traite. (I0 ) recouvre ainsi deux processus indiscernables au positive et une borne négative.
niveau de la structure linguistique qui les exprime, mais de
c. Devenir et catégories
nature biologico-métaphysique distincte selon Aristote, soit
(avec S+ substance de densité ontologique supérieure à S- ) : Tout le passage centré sur l’asymétrie de la génération ré-
— S+ γ¬νεται S- ; ciproque est suivi d’un paragraphe où, selon l’interprétation
— S- γ¬νεται S+ . classique, Aristote distingue la génération selon la substance
de la génération selon les autres catégories 3. Mais qu’est-ce à
C’est parce que tout locuteur sent bien qu’il s’agit là de dire ? Parce que les commentateurs, à l’exception peut-être
deux orientations distinctes et opposées qu’il polarise na- d’Averroès 4, ne saisissent pas bien le rapport de ce dévelop-
turellement son discours en fonction de ce qu’il juge — pement avec ce qui le précède, ils ne comprennent pas non
parfois à tort — ontologiquement le plus dense. Prenons plus la position argumentative du « passage aux catégories ».
le cas le plus évident, habituel chez Aristote, de l’embryon, Les considérant comme des faits acquis — quoi de plus aristo-
de l’homme et du cadavre et envisageons le changement du télicien que les catégories ? — ils ne peuvent plus expliquer
premier au deuxième ([− → +]) et du deuxième au troi- que cet apparent fondement de la théorie de la génération
sième ([+ → −]) : apparaisse comme une conclusion de tout l’argument de I 3
• homme → cadavre ([+ → −]) ; ni, surtout, qu’Aristote en appelle à chaque fois à la notion
— (1) le cadavre est engendré (γ¬νεται) ; de τ¾δε τι. Il faut dire que la thèse scolastique de la γŒνεσιv
— (2) l’homme est corrompu (φθε¬ρεται) ; comme mouvement-dans-la-catégorie-de-l’οÍσ¬α a tôt fait de
— (3) l’homme devient (γ¬νεται) cadavre.
• embryon → homme ([− → +]) ;
— (10 ) l’homme est engendré (γ¬νεται) ; 1. (1) et (20 ) ont bien un sens immédiat, mais celui-ci n’est
pas le même que celui de (3) et (30 ). (1) reviendrait à la produc-
— (20 ) l’embryon est corrompu (φθε¬ρεται) ;
tion d’un cadavre à partir d’éléments encore plus simples — de
— (30 ) l’embryon devient (γ¬νεται) homme. la terre et de l’eau, par exemple — tandis que (20 ) suggère l’anni-
La syntaxe présocratique du devenir consistait à ramener hilement de l’embryon, dans les quatre corps élémentaires par
exemple.
(1) et (2) à (3) et (10 ) et (20 ) à (30 ) en attaquant à chaque fois 2. Aristote affirme explicitement qu’un homme n’est pas
les deux premières expressions, linguistiquement bien for- un cadavre en puissance en Metaph. H 5, 1044b 34-1045a 2.
mées, comme physiquement inadéquates. Aristote procède 3. GC, 319a 8 sqq.
à l’inverse. Il reproche à une telle réduction, physiquement 4. Et, en un sens, de Williams qui le suit.

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l xxviii INTRODUCTION INTRODUCTION l xxix

refluer sur la lecture des occurrences du verbe γ¬γνεσθαι chez Il faut dire que la formulation du GC prête à confusion.
Aristote. On interprétera alors les schèmes linguistiques na- Après sa récapitulation des trois « intuitions de polarisa-
turels, qui ne constituent que le point de départ d’Aristote, tion », Aristote revient sur le dernier exemple verbal du
comme le reflet de l’ontologie des catégories dans cette passage qui avait donné lieu à cet exposé en le distinguant ex-
langue technico-naturelle propre au Stagirite. Cette erreur pressément de ceux qui le précédaient. C’était des tournures
d’orientation ferait de l’effort aristotélicien pour penser la comme « voilà que ça se corrompt », « il y a génération »,
γŒνεσιv une quasi tautologie, de la forme suivante : il y a des « il y a corruption », dont l’intuition de polarisation rendait
substances (οÍσ¬αι) ; le mouvement dans la catégorie des sub- compte. « Mais, dit Aristote, la dernière chose dite (τ¿ δL
stances s’appelle (par définition quasi arbitraire) : γŒνεσιv ; Ïστερον ε®ρ経νον) ne s’enquérait pas de ce point, mais de
une phrase du type : « du feu se produit », πÖρ γ¬γνεται, pro- savoir pourquoi ce qui apprend n’est pas dit, absolument,
noncée sans y penser par le vulgaire, reflète, à un certain devenir, mais devenir savant, tandis que ce qui surgit de terre
niveau d’analyse, le cadastre ontologique du sensible. Tout est dit devenir » 1. La question du rapport entre les deux déve-
le travail d’Aristote aurait donc consisté dans l’identification loppements pose un problème qu’escamotent la plupart des
d’une substance-substrat. commentateurs modernes — qui se contentent de prendre
Il faut en réalité comprendre que la définition de la sub- Aristote au mot et d’y voir deux discussions séparées de deux
stance, en ce qu’elle met en jeu l’unité-identité de l’objet, structures syntaxiques distinctes. Ainsi, Joachim, suivi par
n’est pas si antérieure au problème de la génération, ni si in- Tricot, considère les deux séries d’exemples comme des ins-
dépendante de lui, qu’elle puisse tenir lieu de donnée connue tances, essentiellement linguistiques, paraissant contredire
à partir duquel le résoudre. Or la génération entretient avec la réduction syntaxique (présocratique) du devenir mais ne
le devenir un rapport dont la complexité est reflétée, en reflétant en réalité qu’une différence de potentiel entre deux
grec, par l’identité du vocable γŒνεσιv. On ne peut donc pôles. Pour Migliori, la seconde opposition déborde le cadre
parler de « substances » sans être au clair sur leur identité linguistique 2, ce qui implique sans doute que la première en
(génération/perdurance), ainsi que sur leur comportement relève. Williams, qui déclare suivre les « Médiévaux » 3, tend
chimique (altération) et spatial (augmentation). Supposons d’un côté à unifier les deux séries (il reproche à Joachim de
en effet le traitement naïf du problème, qui présupposerait les trop les distinguer) ; mais, d’un autre côté, bien qu’ayant
catégories. L’adversaire physicien refusera que X quel qu’il considéré les trois intuitions polarisantes comme « trois rai-
soit demeure identique à soi entre t1 et t2 , ou révoquera en sons pour distinguer génération et corruption simpliciter
doute la distinction entre une altération et une génération et génération et corruption secundum quid », il revient en-
au profit d’un « devenir » générique indéterminé. C’est donc suite à la vieille idée d’une « confusion » (il faut sans doute
presque davantage la considération du changement qui dicte comprendre : linguistique) entre ce qui devient et ce qui
celle de l’être, que l’inverse. Dilemme dont Aristote n’est devient-savant. 4. Le mot « raisons » (reasons), en outre, est
peut-être jamais tout à fait sorti, mais qu’on ne peut lui re- ambigu : la vérité que celles-ci dévoilent se referme-t-elle
procher de ne pas avoir aperçu ni tenté de résoudre 1.

1. GC I 3, 19a 8-11.
2. Cf. Migliori, p. 167.
1. Pour notre interprétation de la résolution biologique de 3. Williams, p. 91.
l’aporie aristotélicienne de l’identité, cf. infra, p. cxxx sqq. 4. Ibid., p. 94.

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l xxx INTRODUCTION INTRODUCTION l xxxi

analytiquement sur ces trois cas ou, comme nous le croyons, d’intention (maqs.ūd bi-dātihi = quod intenditur per se) et de
est-elle indicative d’un autre niveau, plus profond, de réa- substantialité (al-gawhariyya = substantialitas) 1. Cette rédu-
lité, qu’on s’apprête à retrouver dans l’opposition entre le plication du τ¾δε τι dans une terminologie sans équivalent
devenir selon la substance et celui selon les catégories ad- aristotélicien suggère qu’Averroès a perçu qu’il fallait sor-
jectivales ? Dans ce dernier cas, il est exclu de parler de tir de la substance catégoriale pour être en mesure d’asseoir
« confusion » entre les deux types de devenir, puisque leur la suprématie ontique de cette dernière. Le Commentateur,
opposition relève de la même structure que celle que poin- qui travaille sur les seules versions arabes d’Aristote, est au
taient les trois « raisons ». Il reste que Williams fait plus que bord de retrouver, à partir d’une analyse philosophique, la
s’approcher de la solution en voyant, dans tous les exemples connexion étymologique entre οÍσ¬α et Ãν/εµναι, et de fon-
d’Aristote, la distinction fondamentale entre le plus d’être et der clairement la substance sur la détermination. Pourquoi
le moins d’être 1. s’arrête-t-il au seuil du renversement explicite ? Première-
Le commentateur qui a posé explicitement la question du ment, sans doute, par respect du texte commenté. Aristote
rapport entre les deux oppositions (interne aux substances, lui-même hésite à dire clairement les choses et maintient
entre les substances et les accidents), pour conclure à une l’antériorité systémique du τ¾δε τι sur l’οÍσ¬α au niveau de
certaine identité, est le « médiéval » Averroès 2 : l’indice. C’est aussi qu’en dernière instance, le τ¾δε τι est
La raison de ces deux usages, je veux dire celui dans l’οÍσ¬α. D’une manière plus fondamentale, Averroès est un
le cadre des substances et celui dans le cadre des acci- héritier de la séparation, entérinée par Alexandre d’Aphro-
dents et des substances, est, en un certain sens, une dise, entre les corpus physique et biologique 2. Il lit donc la
raison unique, à savoir : il se trouve là deux classes, <et
il se trouve dans ces deux classes deux classes>, l’une
parfaite et l’autre imparfaite ; on dit donc, pour le 1. Ibn Rusd, Talhı̄s., p. 34, l. 2-7 : « Il semble qu’il en aille de
changement à partir du parfait et vers le parfait, dans même pour les substances les unes avec les autres, puisque les
les deux classes, « génération absolue » et « corruption substances qui changent sont différentes en ce que certaines
absolue » et, pour le changement vers le déficient et à signifient l’individu déterminé selon l’antériorité et la réali-
partir du déficient, « génération relative » et « corrup- sation, je veux dire ce qui est substance première et visé par
tion relative ». soi, tandis que d’autres ne signifient pas un semblable indi-
Où Averroès situe-t-il la perfection et la déficience ? Il vidu déterminé, mais ne signifient qu’un individu déterminé
postérieur quant à la substantialité ». Cf. Averrois Cordubensis
l’a dit plus haut, en discutant les trois polarisations : dans Commentarium Medium in Aristotelis De Generatione et Corruptione,
les notions de détermination (al-musār ilayhi = τ¿ τ¾δε τι), rec. F. H. Fobes, Cambridge (Ma.), 1956 [= Corpus Commentario-
rum Averrois in Aristotelem, Versionum Latinarum IV, 1], 158ra, ll.
62-67 (p. 28).
1. Cf. p. 91 : « Just as accidental being is allowed to be said 2. Cf. infra, p. clxxxv, n. 1. On pourra d’ailleurs se deman-
to ‘be’ only because of its relation to substantial being, so within der la part qui revient au commentaire perdu d’Alexandre à GC
the category of substantial being some things are more, some I 3 dans la lecture d’Averroès. Philopon polémique contre des
less, entitled to the description ousia (the verbal noun from the auteurs anonymes (In GC 52, 20 et 54,19 : τινεv) selon lesquels
Greek verb ‘to be’) according as they are more or less identifiable Aristote n’aurait pas parlé de « génération relative » à propos de
with eidos (form) ». substances, mais seulement au sujet d’accidents. S’agit-il seule-
2. Ibn Rusd, Talhı̄s., p. 37, l. 8-12. Averroès parler égale- ment de l’exégèse de 18a 27-b 2 ou de tout le passage 18a 27-19a
ment d’une « similitude/ressemblance » (33,15 : sabı̄h ; 37,22 : 3 ? Philopon n’est pas clair sur ce point. Le passage était à tout
alā gihatin sabı̄hatin) entre les deux oppositions. le moins disputé.

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l xxxii INTRODUCTION INTRODUCTION l xxxiii

« physique » comme un tout suffisant, à soi seul, à fonder exprimées : même dans son rôle le plus catégorial, la « sub-
la substance. Aristote, qui s’apprête à suivre le déploiement stance » vaut avant tout comme principe d’individualité
du τ¾δε τι dans le corpus zoologique et botanique, n’a pas concrète. La génération dans le domaine de la « substance »
cette contrainte et peut laisser plus ouverte la question de est plus « absolue » parce que la substance est davantage être
la nature exacte de la réalisation. Averroès, en revanche, ne que les autres catégories. Aristote tient tellement à main-
saurait renoncer à une catégorisation achevée, analytique- tenir les prérogatives d’une positivité structurante qu’il ne
ment close, de la « substance » au centre de la physique, sous peut s’empêcher, en conclusion de ce rappel de la distinction
peine de prêter le flanc aux attaques des ontologies rivales 1, catégoriale, d’y revenir 1 :
qui en appelleront précisément à des réductions syntactico- Il reste cependant que, semblablement dans toutes les
présocratiques du devenir. La positivité n’est donc plus catégories, la génération est dite selon l’un des termes
dictée par l’orientation, abstraite comme toute relation, de la polarisation binaire : par exemple, dans la sub-
quoiqu’éminemment attestée, du devenir biologique, mais stance, si c’est le feu et non si c’est la terre ; dans la
qualité, si c’est le savant et non si c’est le non-savant.
tend à se confondre avec la substance monadique dont on
prédique le devenir. Le processus [terre → feu] est réductible au schème S+
Retenons d’Averroès l’idée d’une liaison forte entre les γ¬νεται (πÖρsujet γ¬νεται) tandis que le processus [feu → terre]
deux développements d’Aristote : Aristote doit fonder la sub- ne peut être légitimement exprimé par la formule γCsujet
stance dans la positivité et non la positivité dans la substance. γ¬νεται et sa structure se rapprochera de celle des attribu-
Ce n’est pas parce que les substances sont les objets les plus tions adjectivales (πÖρsujet γ¬νεται γCattribut ). La typologie se
achevés, les plus réalisés, du sensible, qu’elles dicteraient de complexifie ici légèrement dans la mesure où Aristote sug-
manière simplement analytique ce que nous devons entendre gère que même dans le cas d’un processus qualitatif ([savant
par réalisation. Cette exigence explique qu’Aristote, dans → non-savant] ou [non-savant → savant]), il y a une façon
l’ordre de l’exposition, traite d’abord de la positivité puis de (1) d’affirmer et (2) de polariser le γ¬νεσθαι. Malgré ces pe-
l’opposition substance/catégories adjectivales et, comme on tits détours, l’idée directrice subsiste : dans tous les cas, il
va le voir, lit le cadastre catégorial lui-même (cf. 19a 11 : s’agit de déterminer ce qui fonde la génération absolue —
ταÖτα διÞρισται ταEv κατηγορ¬αιv) au travers du prisme de conçue comme déterminable en droit par le test du « deve-
la positivité. La première phrase du développement est à cet nir absolu », γ¬νεσαι-∅ — contre ses types « inférieurs » ;
égard significative 2 : dans tous les cas, Aristote fait passer sa théorie par l’idée de
Certaines choses signifient en effet une individualité réalisation — la génération est définie par le terme auquel
concrète (τ¾δε τι), d’autres une qualité, d’autre une elle aboutit et elle est d’autant plus absolue que le terme est
quantité : toutes celles donc qui ne signifient pas une plus parfait. Et dans tous les cas, Aristote s’estime justifié
substance (οÍσ¬αν) ne sont pas dites absolument « de- à dire que la génération au sens le plus plein est orientée
venir », mais « devenir quelque chose ». primordialement vers l’οÍσ¬α-εµναι.
Aristote introduit d’abord le τ¾δε τι, qu’il reprend ensuite Revenons au texte de la Physique déjà cité 2. Aristote dis-
par l’οÍσ¬α. Les priorités notionnelles sont ainsi clairement tinguait deux relations de la puissance à l’acte, une relation

1. L’occasionnalisme asarite en particulier. 1. GC I 3, 19a 14-17.


2. GC I 3, 19a 12-14. 2. Cf. supra, p. lxxv.

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l xxxiv INTRODUCTION INTRODUCTION l xxxv

symétrique et horizontale à l’intérieur de chaque catégorie Le chapitre I 3 laisse donc une question ouverte, celle
(physique) et une relation asymétrique et hiérarchique (cos- de la réalisation. Si l’on comprend bien que le devenir est
mologique). Cette dualité fonde l’aporie du GC : d’un côté, un processus orienté, Aristote ne nous dit encore nulle part
Aristote s’emploie, dans le livre II principalement, à mon- explicitement que c’est un processus que le vivant oriente
trer l’isonomie des quatre corps élémentaires ; de l’autre, le éminemment. Les allusions, il est vrai, sont déjà assez trans-
schème ordonnateur est celui d’une tension vers la forme et parentes, puisqu’on assiste au remplacement du devenir par
la réalisation. Le système aristotélicien, avec sa dichotomie la génération. Il faudra toutefois attendre la suite du traité,
entre sublunaire et supralunaire, transpose la limite consti- et surtout la suite du corpus biologique, pour les trouver
tuée par Platon entre notre monde et celui des Formes dans confirmées.
l’univers proprement dit : la réalisation n’est plus extérieure Il reste un long chemin à parcourir avant cette confir-
à l’univers mais lui est immanente. Si la forme d’Aristote mation, qui passe par la discussion de toutes les formes de
conserve quelque chose de celle de Platon, c’en est avant générations « faibles » indiquées en I 3, altération et augmen-
tout la fonction polarisante 1. tation au premier chef. L’idée, en quelque sorte purement
rationnelle, de l’unité du changement, impose qu’on en
suive les ramifications. Ce parcours, indépendamment de sa
1. Le statut de critère ainsi accordé par Aristote à la po-
larisation de l’énoncé naturel (point de vue sémantique) de nécessité interne, corrobore la lecture proposée de la « phy-
préférence à la phrase grammaticalement correcte (point de vue sique » aristotélicienne : les changements ont beau y être
syntaxique) évoque de manière frappante les développements envisagés aussi abstraitement que possible, le projet biolo-
modernes de la linguistique cognitive. S’y manifeste en effet gique n’est jamais loin.
un souci caractéristique de mettre en évidence la façon dont
l’expérience du monde perçu par les locuteurs informe l’usage
linguistique jusque dans sa dimension syntaxique : les construc- 3. Les générations « faibles » :
tions syntaxiques elles-mêmes s’y voient attribuer une valeur altération, augmentation, mixtion
symbolique, c’est-à-dire relèvent encore de la sémantique. On
pense plus précisément aux notions de natural path et de starting
point élaborées par R. Langacker, Foundations of Cognitive Gram- Dans les chapitres subséquents du premier livre du GC,
mar, Stanford, 1991. Elles visent en effet à rendre compte du rôle Aristote étudie l’altération (I, chap. 4), l’augmentation (I,
que jouent, dans la formulation nécessairement orientée des chap. 5) et la mixtion (I, chap. 10), l’étude de cette dernière
procès, les schèmes cognitifs fondés sur la perception naturelle passant par celle du contact (I, chap. 6) et du couple action-
que le sujet en a, elle-même structurée en fonction de la circu- affection (I, chap. 7-9). Les deux premiers changements
lation de l’énergie, du statut des participants dans la hiérarchie
discursive, de l’autonomie conceptuelle des éléments et du dé-
étudiés sont considérés comme des « générations relatives »,
roulement temporel. En fait de linguistique « aristotélicienne », γενŒσειv τινŒv, non seulement en raison d’un fait de langue
c’était jusqu’à présent surtout au rapport entre catégories de (A devient blanc, devient grand), mais parce que la réali-
langue et catégories de pensée que les spécialistes avaient consa- sation qu’ils qualifient, sans être jamais totale, ne touche
cré leur attention. On a maintes fois tranché, à bon droit, en qu’un degré inférieur de l’échelle du en acte. C’est parce
faveur de l’autonomie des catégories de pensée (sur ce point,
cf. infra, p. cxxxiv, n. 3). Pourtant, cette conclusion n’est se-
lon nous justifiée que dans la mesure où Aristote, au sein du ainsi dire amphibie, ni pur langage ni pur réel, ni pure subjec-
discours (« être dans/se dire de »), retrouve moins un cadastre tivité ni pure objectivité, et qu’il ne sera pas absurde d’appeler,
neutre que des hiérarchies prenant naissance dans une zone pour faute de mieux, le « cognitif ».

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l xxxvi INTRODUCTION INTRODUCTION l xxxvii

que l’opposition πλFv/τιv n’est pas seulement linguistique pur monisme de l’altération sans pour autant sombrer dans
qu’elle se retrouve au sein de chaque catégorie : la γŒνεσιv un pluralisme oublieux de l’unité transgénérique de tous les
πλC mène au blanc, la γŒνεσ¬v τιv au noir, alors que dans corps.
les deux cas, la forme linguistique de la proposition reste
Affections vs qualités
identique (A devient blanc ou devient noir). Chacun de ces
changements posant cependant un certain nombre de pro- Au début de I 4, Aristote adopte un principe de distinction
blèmes spécifiques, on les étudiera séparément. entre génération et altération au premier abord contradic-
toire avec ce qu’il vient d’opposer, en I 3, à ceux qui jugent
a. L’altération (chap. I 4)
de la génération par leur sensation des termes du processus 1 :
La théorie de l’altération est le point le plus difficile du l’altération ne se distingue de la génération qu’en raison du
GC. C’est elle qui supporte le poids de la critique de l’ato- fait que celle-là n’affecte jamais le sujet au point de le rendre
misme, du fait que Leucippe et Démocrite, selon Aristote, méconnaissable aux sens, tandis que celle-ci annihile tout
sont incapables, malgré les réussites de leur modèle alpha- substrat sensible 2. Tout d’abord, on tient là un indice supplé-
bétique, de rendre compte de l’affection des corps. Il faut mentaire de ce qu’Aristote ne s’oppose pas entièrement à ces
donc distinguer le traitement pour ainsi dire officiel de l’al- amis des sens. Certes, l’air est davantage « être » que la terre,
tération, c’est-à-dire la tentative pour la distinguer de la même s’il est moins perceptible. Il reste que la dissolution
génération (I 4), de son rôle diffus dans toute la critique, pa- d’un objet a bien quelque chose à voir avec sa corruption 3. Il
tente ou latente, de l’atomisme. Cela se double d’une autre est très rare que la corruption ne passe pas, à un niveau ou un
difficulté : Aristote envisageant à la fois, dans le GC, (1) les autre, par une altération du corps considéré. Le changement,
différents types de changements et (2) les causes du sensible 1, identique à un certain niveau logique (vide), se produit alors
la clarté du traitement de l’altération souffre du rôle central dans des proportions telles qu’il rompt l’harmonie princi-
qu’elle joue à ces deux niveaux. En tant que catégorie propre- pielle et précipite la dislocation. Aristote veut dire qu’on ne
ment biologique, l’altération tient une place essentielle non saurait opposer, à sa réduction de la génération à des proces-
seulement dans la conceptualisation humorale de la maladie sus mettant en jeu les seules affections, qu’il la confond avec
mais aussi, et même surtout, dans la théorie aristotélicienne l’altération légère. Il y a une différence de degré qui affecte
de la sensation 2. En tant que catégorie physique générale, la forme du phénomène. L’identité, apparente aux sens, de
l’altération est au fondement des composants matériels du
monde et de leurs interactions. On ne saurait donc traiter de
la cause matérielle sans l’envisager. 1. GC I 3, 18b 18-33. Cf. supra, p. lxx sq.
Le second axe (théorie de la cause matérielle) est envi- 2. GC I 4, 19b 13-21. Un peu plus haut, en I 2, 17a 23-
sagé par Aristote à travers une question plus précise, celui 27, Aristote a réduit l’identification de tout sujet (Îποκ嬵ενον)
à celle d’un aspect matériel (Ïλη) et d’un aspect définitionnel
des rapports entre altération et génération. Expliquer le mé- (λ¾γοv). Il y a génération quand la transformation est consta-
canisme exact de la causalité matérielle, c’est dépasser un table à ces deux niveaux, altération quand la transformation est
« selon les affections et l’accident ».
3. Pour exprimer l’idée aristotélicienne en termes ana-
1. Pour le plan « démocritéen » du traité, cf. supra, p. chroniques, si la température du corps humain passe de 37° à
xxxiii sqq. 38°, il y a là une simple altération ; si c’est à 50°, l’altération
2. Cf. infra, p. cxxxvi sqq. entraîne automatiquement la corruption.

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l xxxviii INTRODUCTION INTRODUCTION l xxxix

telle ou telle substance, est garante de la perdurance tempo- changement « selon l’affection et la qualité » (κατ πθοv κα­
relle du même individu. Aristote, tout à son projet physique, τ¿ ποι¾ν).
n’éprouve visiblement aucun intérêt pour la question logique
L’altération et la cause matérielle
— on songe à tous les paradoxes mégariques possibles — des
seuils en deçà et au delà desquels il y aurait soit altération soit Une telle restriction des qualités à l’affection s’explique
génération. parce qu’Aristote est déjà en train de mettre en place les
Plus profondément, on retrouve, au plan de l’λλο¬ωσιv, fondements de la théorie du changement matériel dévelop-
ce qu’on avait déjà constaté pour la γŒνεσιv : de même que pée en GC II 1-5. L’altération envisagée ne l’est pas pour
celle-ci se séparait d’un devenir indifférencié pour caracté- elle-même, mais dans la mesure où on ne saurait, sans elle,
riser la genèse d’un individu réalisé, celle-là accorde moins comprendre le mécanisme de la causalité matérielle. Les
d’intérêt au changement des qualités en général qu’à la dis- autres qualités mentionnées n’ont donc de valeur qu’analo-
cussion du statut des affections (πθη), qui ne sont, d’après gique et argumentative. La différence fondamentale avec le
les Catégories, que l’une — la troisième selon l’ordre de l’ex- traitement de la génération, sur laquelle nous aurons à re-
position — des quatre grandes classes de ποι¾τητεv 1. Le venir dans la Section III, tient au fait que GC I 3 contient
devenir en général, c’est le passage d’un état à un autre ; de manière générale et abstraite, mais directe, les cas de gé-
la qualité en général, c’est le simple fait d’être qualifié. Le nération biologique, tandis que GC I 4 décrit un processus
projet physique impose de restreindre le spectre des déter- qui, au fondement certes du changement biologique, n’en
minations à celles qui sont significatives pour l’identité et la est lui-même un qu’indirectement 1. Les critères mis en place
constitution intrinsèque des substances. On assiste ainsi, au pour cerner l’« altération » procèdent par conséquent moins
cours du chap. 4, à une réduction de la qualification (ποι¾ν) du verbalisme sourcilleux des Catégories que des impératifs
changeante à l’affection (πθοv) 2. Aristote introduit sa dis- d’une théorie de la matière qualifiée.
cussion en opposant, au changement selon la substance, le Cela explique certains aspects déroutants du chapitre I 4.
changement du rond à l’anguleux pour l’airain et du bien- Aristote y décompose l’objet changeant en deux éléments,
portant au malade pour le corps. Il s’agit respectivement, dont l’un au moins est une affection 2. Si l’affection est
dans la typologie des Catégories, de figures/formes (σχCµ une affection par soi 3 de l’autre élément, il y a altération ;
τε κα­... µορφ–) 3 et de dispositions (διαθŒσειv) 4. Quelques dans le cas contraire, génération. Or cette caractérisation
lignes plus bas, il évoque le changement de la culture à l’in- s’adapte aussi bien à la génération élémentaire (puisque
culture qui, sans être mentionné expressis verbis dans les les deux couples d’affections élémentaires, chaud-froid et
Catégories, relève néanmoins des habitus (‘ξειv) 5. Et il li- sec-humide, ne sont pas prédiqués les uns des autres)
mite finalement, dans sa récapitulation, l’altération au seul qu’aux altérations des substances informées (qui se résument
effectivement toujours au changement d’affections nécessai-
rement inhérentes à ces substances). Mais il est révélateur
1. Cf. Cat. 8, 9a 14-10a 10. qu’Aristote n’envisage pas le cas d’une altération des corps
2. Cette réduction est menée, de manière plus détaillée en- élémentaires (supposons que la température de l’air dans une
core, en Phys. VII 3.
3. Cf. Cat. 8, 10a 11-12 (quatrième genre des qualités).
1. Cf. infra, p. clxx-clxxvi.
4. Cf. Cat. 8, 8b 35-9 a 1 (premier genre des qualités).
2. 19b 21-24.
5. Cf. Cat. 8, 8b 26-35.
3. Cf. infra, p. 21, n. 1.

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xc INTRODUCTION INTRODUCTION xci

salle passe de 20° à 30° : il y a changement d’une affection GC I 4 renverse donc la préséance de la substance sur
constitutive mais pourtant pas génération) ni celui de la gé- la qualité : l’altération y dicte son régime à la génération,
nération d’une substance informée (c’est-à-dire vivante, au parce qu’elle est, des deux notions, la plus immédiatement
sens de GA) qui pose des problèmes très spécifiques. Aris- adhérente aux arcanes naturelles. L’altération est une mo-
tote se borne, quand il s’agit de génération, à évoquer les dalité essentielle du processus de génération. Le langage
corps premiers (l’eau et l’air) et, quand il s’agit d’altération, du γ¬νεσθαι s’interpose entre la γŒνεσιv et le réel. L’affec-
l’homme cultivé devenant inculte. C’est le résultat qui pour tion, dans sa brutale évidence, est garante d’un changement
l’instant lui importe : le passage de l’eau à l’air, même s’il de tout le corps. C’est elle qui rejaillit sur la génération et
n’a lieu que par le changement d’une affection, et si ces deux assure que cette dernière est elle aussi un processus im-
corps ne sont « constitués » que d’affections — deux points pliquant toute la matière en jeu. À rebours, l’altération —
qu’il appartient à la suite du traité de mettre en lumière 1 entendue cette fois comme changement « biologique » des
— ne doit pas être pris pour une altération. Nous aurons affections de la substance — nécessite un cadastre matériel
à revenir sur cette double thèse, qui comporte une double où les éléments soient clairement distincts les uns des autres,
exclusion 2. c’est-à-dire ne se résument pas à des flexions « qualitatives »
Ce rapprochement contrasté de la génération élémentaire d’un corps primordial — sous peine de confondre les mé-
et de l’altération est important. Car il s’intègre dans la stra- canismes d’interaction entre le monde et le vivant avec des
tégie anti-démocritéenne d’Aristote consistant à réduire le transformations radicales de ce dernier, assimilables alors à
changement verbalement décrit — et notre approche des des « générations absolues » 1. Ainsi, la fondation de la biolo-
phénomènes ne peut être que verbale — à une transformation gie implique le développement d’une théorie non biologique
intégrale du continu. Jamais le discours physique sur la géné- de la génération.
ration ne pourra établir, sans prendre l’altération en compte, C’est ce qu’Aristote veut dire en insistant sur le fait qu’il
que toute la matière, dans toute sa continuité géométrique, y a génération réciproque des quatre corps premiers. Cette
se transforme. Un atomiste pourrait à la rigueur admettre la thèse ne découle pas d’une admission a priori des éléments au
lettre des résultats de GC I 3. Il ne peut en revanche accep- titre d’οÍσ¬αι. En toute rigueur, Aristote considère les seuls
ter la théorie aristotélicienne de l’altération sans renoncer à
tous ses présupposés 3.
que l’airain devient statue), il ne peut en revanche accepter que
l’airain, en restant topologiquement identique à soi (sans varia-
tion de l’orientation des atomes) s’altère, ni a fortiori que cette
1. GC II, chap. 1-5. altération, poussée à l’extrême, produise un autre corps. La phé-
2. Cf. infra, p. cxxxix. noménologie aristotélicienne de la génération est transposable
3. En Phys. VII 3, 245b 1-246a 9, Aristote exprime obscu- dans un monde atomiste. Rien de sa théorie de l’altération ne
rément ce fait en se plaçant à un autre niveau du langage : non l’est.
pas l’ambiguïté du γ¬νεσθαι (génération vs. devenance), mais le 1. Cf. infra, p. clxx-clxxi. En DA III 13, 435b 7-14, Aristote
fait que dans les changements de forme par exemple, l’objet précise que la sensation (qui est « un certain type d’altération »,
n’est plus appelé « airain » mais « d’airain », « cire » mais « de cf. infra, p. cxxxvii) ne détruit le sens ou, dans le cas du toucher,
cire » etc., tandis que lors d’un changement d’affection, de 20° le vivant tout entier, qu’en cas d’excès. En tant que telle, la sen-
à 30° par exemple, on continue à appeler l’airain « airain ». Or sation n’a même pour but que de préserver la substance : cf. DA
si un atomiste peut tout à fait admettre qu’il y a « génération » III 12, 434b 9-27 ; III 13, 435b 19-25 ; Sens. I 1, 436b 12-437a
d’une statue à partir d’un bloc informe d’airain (en ce sens 17.

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xcii INTRODUCTION INTRODUCTION xciii

individus achevés comme des substances, allant jusqu’à dé- élément A se transforme en un élément B, l’une ou l’une et
nier que les femmes, les enfants ou les mules (naturellement l’autre des deux qualités constitutives de A change en son
stériles) en soient ; il refuse alors expressément qu’on consi- contraire, et c’est tout ce qu’il y a à dire du processus 1.
dère les éléments corporels comme des substances 1. Le GC, À bien y regarder, Aristote s’est prononcé contre la prima
même sans déclaration rigoriste sur ce point, porte trace materia mais, pour son malheur posthume, dans un passage
de ces réticences. Les quatre éléments sont en général dé- extrêmement difficile. En I 3, 19a 27-33, il commence par
signés comme de simples « corps ». L’insistance à voir des concéder l’existence d’un « non-être » au départ de la géné-
générations dans leurs transformations réciproques est ainsi ration et se demande « s’il est ou non l’un des contraires
davantage dictée par le refus de les considérer comme des al- (la terre et le lourd étant par exemple le non-être, le feu et
térations que par on ne sait quel traitement analytique d’un le léger l’être) ; à moins que la terre aussi soit être et que
statut substantiel donné a priori : la génération n’est pas ici le non-être soit la matière, celle de la terre tout autant que
le corrélat obligé de la substance, mais découle de la consta- celle du feu ». La seconde branche de l’alternative entraîne
tation de l’existence d’une structure clairement polarisée, une question supplémentaire : « mais ne dira-t-on pas cepen-
dont les deux termes sont ontologiquement distincts et ca- dant, que la matière de chacun des deux est différente ? Dans
ractérisables 2. ce cas en serait-il pas impossible qu’ils proviennent les uns
des autres et des contraires ? Car à ceux-là appartiennent les
Aristote sans prima materia
contraires, à savoir au feu, à la terre, à l’eau et à l’air. Ou
Cette ligne interprétative s’accommode bien d’un rejet bien la matière est-elle en un sens la même, en un autre sens
d’une prima materia aristotélicienne. À soi seule, elle ne suf- différente ? » (› “στι µν äv ™ αυτ–, “στι δLäv τŒρα ;). Suit
fit bien sûr pas à le justifier. Deux thèses s’opposent : soit l’on la phrase problématique 2 :
considère qu’Aristote a maintenu l’existence d’un substrat Ä µν γρ ποτε Âν Îπ¾κειται, τ¿ αÍτ¾, τ¿ δL εµναι οÍ τ¿ αÍτ¾.
incorporel subsistant identique à soi durant la transforma- Depuis Joachim, les traducteurs comprennent cette re-
tion d’un élément A (p. ex. la terre) à un élément B (p. ex. marque de la même manière : « For that which underlies
le feu) ; soit l’on tient pour l’explication suivante : quand un them, whatever its nature may be qua underlying them, is the
same : but its actual being is not the same » (Joachim) 3. Dans
1. Cf. Metaph. Z 16, 1040b 5-10. Sur l’argument, voir l’étude
de E. G. Katayama, Aristotle on Artefacts. A Metaphysical Puzzle,
New York, 1999. 1. La bibliographie sur ce sujet est imposante. Pour un ré-
2. On pourrait se demander ce qui empêche de concevoir le sumé de la querelle, voir en particulier W. Charlton, Aristotle
jeu des quatre corps premiers comme celui qu’entretiendraient Physics. Books I and II, Oxford, 1992 (reprise, « with additio-
une masse d’air chaud et une masse d’air froid. Mais il n’y a là nal material », de l’édition de 1970), p. 129-147, Williams, p.
qu’une équivoque. Comme « haut » / « bas », « chaud » / « froid » 211-219 et B. Besnier, notice « Aristote : De generatione et corrup-
et « sec » / « humide » indiquent pour Aristote des états absolus. tione—tradition grecque », dans R. Goulet (éd.), Dictionnaire des
Le nier reviendrait à retomber dans les erreurs du relativisme philosophes antiques, Supplément à la lettre A, 2004, p. 302.
universel stigmatisées en DC III 5, 303b 22-304a 7. Les quali- 2. GC I 3, 19b 3-4.
tés n’existant pas séparées des corps — sous peine d’en revenir 3. « En effet, ce qui est le sujet de ces contraires, quoi que
aux égarements de certains présocratiques — les corps qu’elles ce soit, c’est une même chose, mais son être n’est pas le même »
déterminent doivent être substantiellement, et non seulement (Tricot) ; « Car l’être en tant que sujet reste le même, mais le
qualitativement, distincts. mode d’existence ne le reste pas » (Mugler) ; « Infatti, quanto al

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xciv INTRODUCTION INTRODUCTION xcv

le contexte des lignes précédentes, la conclusion semble in- pour le Feu et la Terre, l’humide pour l’Eau et l’Air, le froid
évitable : le substrat est la matière commune (première) et pour la Terre et l’Eau) :
les extériorisations consistent dans les quatre éléments que chaud feu sec
nous appréhendons par nos sens. 1
Cette interprétation semble fautive. On ne peut en effet air 4 2 terre
comprendre Ä µν γρ ποτε Âν Îπ¾κειται à la fois comme une
périphrase pour désigner l’Îποκ嬵ενον et comme une moda- 3
lisation généralisante (ou affaiblissante) de ce substrat. Si en humide eau froid
effet Ä Îπ¾κειται n’est qu’une façon de dire τ¿ Îποκ嬵ενον Considérons le passage d’un élément à un autre. En t1 ,
— ce à quoi rien ne s’oppose — on ne peut alors construire nous avons du Feu, en t2 de la Terre. Ainsi, ce que (Å) la
ποτε Âν comme signifiant « quel qu’il soit ». Il faudrait pour matière (<Ïλη>) est (Ãν) en t1 et en t2 (ποτε), cependant qu’elle
cela soit réintroduire une seconde relative du type ÁτιοÖν ν sert de pivot substratique (Îπ¾κειται) au changement, c’est la
ποτL ε°η, soit renoncer à comprendre Îπ¾κειται comme « est même chose (τ¿ αÍτ¾), à savoir le sec :
substrat », pour se ranger au sens conditionnel du verbe : t1 chaud feu sec
« ce qu’on suppose être ». Même ainsi cependant, il est très
difficile de tenir Ä µν γρ ποτε Âν pour une généralisation af- terre
faiblissante. Il faudrait pour cela au moins un ν, et un verbe
à l’optatif (type : Ä µν γρ ν ποτL Âν Îποτεθε¬η ...).
froid
Une autre lecture, prenant en compte la totalité des
passages où Aristote emploie l’expression, qu’il a forgée, t2
de Å ποτε Ãν, a été proposée par Rémi Brague et je m’y
rallie 1. Celui-ci s’appuie sur deux constatations : (1) le Il ne faudrait cependant pas conclure, de cette identité
ποτε n’a aucune valeur affaiblissante mais conserve bien du pivot substratique du changement, qu’être la matière du
son sens temporalo-distributif : « à quelque moment que Feu est la même chose qu’être la matière de la Terre. Car la
ce soit » ; (2) Aristote n’a pas présenté, deux lignes plus matière n’est jamais privée de quelque autre état qualitatif,
haut, les quatre éléments dans un ordre aléatoire, ni selon forme qualitative fluante entre le chaud et le froid. Ainsi,
les sphères concentriques de l’univers, mais en fonction de condition logico-physique du changement, l’entité [X+froid]
leur σ˵àολον commun (le chaud pour le Feu et l’Air, le sec (X changeant continûment) est invariante. Mais en tant que
réalité physique pure, la matière-feu n’a rien à voir avec la
matière-terre (on fait bien la différence entre une certaine
configuration de Feu et la même configuration de Terre) :
leur εµναι diverge.
Cette reconstitution permet-elle de venir à bout de l’un
sostrato, comunque sia, essa rimane identica, quanto all’esis-
tere invece no » (Migliori) ; « For the substratum, whatever it des passages favoris des défenseurs de l’authenticité aristo-
may be, is the same, but the being is not the same » (Williams). télicienne de la prima materia, GC II 1 29a 24-35 ?
1. R. Brague, « Sur la formule aristotélicienne Å ποτε Ãν »,
dans Du temps chez Platon et Aristote, Paris, 1982, p. 97-144, p. Pour notre part, nous affirmons qu’il y a une sorte de
111-114 pour l’analyse du texte du GC. matière (τινα Ïλην) des corps perceptibles, mais que

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xcvi INTRODUCTION INTRODUCTION xcvii

celle-ci, sans être séparée, existe toujours avec une naisons des quatre contraires. Corollaire : la puissance pure
contrariété ; c’est d’elle que sont engendrés ceux que n’est pas une réalité de l’univers aristotélicien. Ou plus exac-
l’on appelle « éléments ». Même si l’on a effectué à leur tement, c’est la borne architectonique externe du sensible,
propos des distinctions plus précises dans d’autres
études, il faut, puisque c’est précisément cette voie
non l’entité présente à l’intérieur même des choses (certes
qu’emprunte la génération des corps premiers à partir jamais instanciée) postulée par l’École.
de la matière, traiter aussi de ces derniers en songeant Matière et genre
bien que ce qui est principe et premier, c’est la matière
non séparée et substrat des contraires (car le chaud Il est des disputes entre exégètes dont l’acharnement at-
n’est pas matière du froid ni celui-ci du chaud, mais teste une tension dans le texte lui-même. Il va de soi que
c’est le substrat des deux qui est matière). En sorte que
c’est en premier lieu le corps perceptible en puissance
même si les passages commentés enlèvent un argument dé-
qui est principe, en deuxième lieu les contrariétés, cisif aux champions de la prima materia, il y a bien une
comme par exemple la chaleur et le froid, en troisième hésitation, chez Aristote, quant à l’unité « générique » des
lieu, enfin, le feu, l’eau et les corps semblables. quatre corps premiers. Une indécision argumentative, au
chap. I 7, permet de localiser le lieu exact de cette hésita-
Aristote affirme que la matière, « loin d’être séparée,
tion.
n’existe jamais qu’avec une contrariété » (µετL ŽναντιÞσεωv).
Dans sa discussion de l’action-affection 1, Aristote veut
Nulle négligence dans ce singulier, mais la poursuite du dé-
établir le lien étroit entre trois relations possibles liant deux
veloppement de I 3. Non seulement la prima materia en tant
corps A et B :
que telle n’est qu’une abstraction logique, mais, surtout, ce
n’est pas l’abstraction logique que ses défenseurs croient — [I] Action/affection : A agit sur B.
nécessaire pour expliquer le changement. C’est un être essen- — [II] Contrariété : A est le contraire de B.
tiellement variable, une matière, si l’on veut, produite par — [III] Identité générique et altérité spécifique : A appar-
l’association d’un pivot et d’un flux. La véritable abstraction tient au même genre et à une espèce autre que B.
logique à l’œuvre dans la description du changement élé- Il commence donc par le raisonnement suivant :
mentaire, c’est la description comme unique d’une matière
changeante. Mais cette association fait accéder à un type de [II] ⇒ [I]
réalité dépassant la sphère simplement logique. La présence et [III] ⇒ [II]
d’une seconde qualité changeante permet une « coagula- donc [III] ⇒ [I] 2
tion », une « fixation » matérielle : y aura une « zone » froide
pointable tout au long du changement. 1. GC I 7, 23b 29-24a 8.
Aristote affirme ainsi précisément le contraire de ce qu’on 2. GC I 7, 23b 29-24a 3 : « Mais puisque n’importe quoi n’a
lui a souvent fait dire. Il ne soutient pas que quelque chose pas forcément la capacité d’agir [I] et que seules sont dans ce
demeure identique à soi derrière les quatre qualités primor- cas les choses qui possèdent une contrariété ou sont contraires
diales, mais que le substrat du changement est une matière [II], il est nécessaire que ce qui agit et ce qui est affecté soient
semblables et identiques par le genre, mais dissemblables et
« semi-qualifiée ». Il n’y a par conséquent qu’une différence
contraires par l’espèce [III] (il est dans la nature d’un corps
modale, en aucun cas réelle (même non empirique) entre la d’être affecté par un corps, d’une saveur par une saveur, d’une
matière et les éléments. La matière, c’est le rôle matériel que couleur par une couleur, bref, de l’homogène par l’homogène ;
jouent, sous un certain point de vue, les homéomères combi- la raison en est que tous les contraires [II] sont dans le même

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xcviii INTRODUCTION INTRODUCTION xcix

et poursuit ainsi : Soient les exemples d’Aristote : un corps est naturel-


[III] ⇒ [I] lement affecté par un corps, une saveur par une saveur,
et [III] ⇒ [II] une couleur par une couleur. Une couleur ou une saveur
donc [I] ⇒ [II] 1. n’existent pas sans substrat corporel. Il faut donc distinguer
deux aspects du processus, le corps en tant que substrat et le
Les commentateurs, depuis Alexandre (citation d’Aver- corps en tant que coloré. Mais qu’est ce qui, au niveau des
roès), ont remarqué la structure circulaire de l’argumen- corps premiers, correspond à la sapidité et à la « colorité » au
tation, dont d’ailleurs le second mouvement est invalide 2. niveau des saveurs et des couleurs ? C’est la corporalité. De
Cette incorrection même est un indice qu’Aristote peine à même donc que la sapidité ne peut subsumer que du sucré,
montrer ce qui chez lui fonctionne en réalité comme un de l’amer, etc., de même la corporalité ne peut subsumer que
axiome, d’origine inductive 3. C’est dans ce souci de tenir la terre, le feu, etc. La corporalité est une forme générale,
sur un même plan [I], [II] et [III] qu’il faut voir le réquisit définissable en tant que genre. La définition elle-même est
aristotélicien au fondement du traitement de l’altération. La susceptible d’être discutée, mais on peut ici se contenter de
matière première, c’est la communauté générique de A et l’assimiler au remplissage de l’espace cosmique, au plein. Ce
de B, qui explique seule que le passage de l’un à l’autre soit plein ne peut être constitué que d’un corps premier ou d’un
possible 4. composé. Il ne s’y réduit pas notionnellement.
Cette corporalité est sans doute ce qu’Aristote, dans le
genre [III], et que ce sont les contraires [II] qui agissent et sont texte de GC II 1 29a 24-35 qu’on vient de citer 1, désigne
affectés mutuellement [I]) ». sous le terme « matière », Ïλη. Il distingue la matière sub-
1. GC I 7, 24a 5-8 : « Puisque d’autre part ce qui est affecté
strat des contrariétés de ces contrariétés elles-mêmes ainsi
et ce qui agit [I] sont identiques et semblables par le genre, mais
par l’espèce dissemblables [III], et qu’une telle relation définit que des καλο˵ενα στοιχεEα qui en sont constitués. Selon
les contraires (II], il est clair que ce sont les contraires et leurs l’interprétation traditionnelle, il accorderait un statut autre
intermédiaires [II] qui sont susceptibles d’agir et d’être affectés que simplement logique à la matière. On ne le croit pas. Ce
[I] ... ». qui est désigné ici comme « matière » ne renvoie, dans le
2. Cf. Ibn Rusd, Talhı̄s., p. 65,20-66,1 : « Cette preuve, monde des objets aristotéliciens, qu’aux quatre corps pre-
même si elle ne fournit pas par elle-même une conviction ab-
miers. Ceux-ci sont cependant alors considérés sous l’angle,
solue, puisque c’est une preuve circulaire, ne nous en fournit
pas moins, comme le dit Alexandre, une certaine conviction » non pas de leur spécificité formulaire, mais de leur fonction
(wa hāda al-bayānu, wa in kāna lā yufı̄du bi-dātihi tasdı̄qan alā al-
it.lāqi, id kāna bayānan bi-al-dawri, fa-qad yufı̄dunā, kamā yaqūlu
al-Iskandaru, tasdı̄qan mā). Cf. Averrois ... Commentarium Me- 5-6, I 1058a 23-24) est particulièrement difficile et a suscité
dium (cit. supra, p. lxxxi, n. 1), 163rb 1-4 (p. 67). Alexandre, les réflexions des philosophes commentateurs dès l’Antiquité.
si Philopon (comme il est probable) s’inspire bien de lui, devait Plusieurs Quaestiones d’Alexandre d’Aphrodise tournent autour
parler de « diallèle ». Cf. Philopon, In GC, 144,13 : “στι δ ™ δεEξιv de ce problème, II 28 en particulier étant consacrée à mon-
διλληλοv. trer « Que la matière n’est pas le genre » (Åτι µ— ™ Ïλη γŒνοv).
3. Ibn Rusd, Talhı̄s., p. 65,11, citant peut-être Alexandre, Cette Quaestio a été commentée à son tour par Yah.yā ibn Adı̄
évoque nommément l’istiqrā€. Cf. Averrois ... Commentarium Me- (m. en 974) et développée par Avicenne. Édition princeps du
dium (cit. supra, p. lxxxi, n. 1), 163ra 59 (p. 67) : inductio. commentaire d’Ibn Adı̄ dans S. Khalifat, Yah.yā ibn Adı̄ : The
4. La question du rapport entre genre et matière chez Aris- Philosophical Treatises, Amman, 1988, p. 280-298.
tote (cf. Metaph. ∆ 6, 1016a 25-28, ∆ 28, 1024b 6-8, Z 12, 1038a 1. Voir supra, p. xcv.

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c INTRODUCTION INTRODUCTION ci

substratique commune. Chacun est le substrat dont les autres mère particuliers 1. Si c’est avant tout le mâle et, dans ce
sont engendrés. cadre, tel mâle particulier qui doit dicter sa forme au reje-
C’est en raison de cette structure espèce-genre qu’Aris- ton, un échec est toujours possible, qui laisse la place à des
tote peut parler de ce substrat au singulier (τινα Ïλην) et antécédents potentiels, tels la mère ou les ancêtres. Ainsi, au
le dire principe et premier (ρχ—ν µν κα­ πρÞτην) par rap- mâle et à la femelle « en général » correspondent les quatre
port aux contrariétés et aux quatre « éléments » considérés corps premiers, aux caractéristiques biologiques du mâle et
dans leur spécificité formulaire. Dans la réalité n’existe que de la femelle les qualités primordiales constitutives des corps
l’« élément » spécifique. Celui-ci contient cependant en lui premiers, et à l’espèce considérée le statut de corps pre-
la puissance de se transformer en l’« élément » spécifique mier 2. On peut ranger ces parallèles dans le tableau suivant :
contraire. Cette puissance, attestée par l’induction, est cela
même qui confère au genre sa réalité, qui le distingue d’une Génération biologique Génération élémentaire
chimère. Il faut qu’il y ait unité générique pour que le chan- Cheval prima materia
gement puisse avoir lieu. Le blanc ne se transforme pas en
mouvement mâle / Chaud / Froid / Sec /
sucré, mais en noir. Le pas consistant à postuler d’abord mouvement femelle Humide
le genre, ensuite l’espèce, est ainsi vite franchi, dès lors en
Étalon / Jument Feu / Air / Eau / Terre
particulier que l’analyse se focalise sur la question du change-
ment. La tradition ultérieure a réifié, toujours davantage, ce Bucéphale / Cocotte ce feu / cet air / cette eau /
cette terre
qui ne fonctionnait chez Aristote qu’à un niveau syntaxique.
La méprise a été favorisée par le fait que ce qui faisait office La logique de la génération est conçue en termes rigoureu-
de genre logique dans le changement corporel (la corpora- sement identiques. De même que la génération d’un cheval
lité) pouvait aisément se confondre avec le substrat (le corps) mobilise, syntaxiquement, quatre strates de généralité et
des changements secondaires. On a ainsi subrepticement in- d’extension distinctes, celle d’un corps premier est fonction
terprété le statut de genre affecté au corps-corporalité lors non seulement de son statut de corps premier, mais égale-
du changement élémentaire comme celui d’un mystérieux ment des formes spatiales des corps premiers à sa source
substrat des affections. La prima materia était née. hic et nunc. Nous n’avons donc pas davantage besoin d’une
Reconduisons donc cette dernière au royaume logique
qu’elle n’aurait jamais dû quitter. Quel est alors le substrat
physique de la génération des « éléments » ? Aristote a déjà 1. GA IV 3, 767b 16-768b 1.
suggéré la réponse en I 3 : la contrariété jouant le rôle de 2. Qu’Aristote a bien cette structure logique présente à l’es-
pivot de fixation, « concrétisée » grâce à son association per- prit semble confirmé par un passage de GC I 5 (22a 16-18)
manente à une contrariété fluante. consacré à l’augmentation : « Mais la quantité, prise univer-
sellement, n’est pas engendrée, pas plus qu’il n’y a d’animal
C’est en dernière instance le parallèle entre la génération engendré qui ne soit ni un homme ni aucun des animaux par-
animale et la génération des corps premiers qui confirmera ticuliers (l’universel correspondant ici à la quantité) ». Il n’y
cette lecture logique de la prima materia. En GA IV 3, Aris- a qu’un pas pour affirmer que le corps, pas davantage que la
tote distingue, dans le cadre d’une espèce animale donnée, quantité, n’est engendré « en soi ». Le corps « en général », la
entre le mâle et la femelle « en général » et tel père et telle quantité « en général », sont engendrés en tant qu’ils qualifient
notionnellement le corps particulier et la quantité particulière
auxquels aboutit le processus.

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cii INTRODUCTION INTRODUCTION ciii

prima materia existant réellement, indépendante du Feu et confonde les structures syntaxiques et les objets du monde 1.
de l’Eau instanciés dans ces deux parcelles que nous avons Aucune de ces considérations sur l’altération ne convain-
sous les yeux, que nous n’avons besoin d’un Cheval en soi cra un atomiste. Démocrite, tant qu’on s’en tient à la
distinct de l’Étalon et de la Jument instanciés par Bucé- physique, est moins réfuté que contredit. Aristote n’oppose
phale et Cocotte. La génération nécessite seulement que la à l’atomisme qu’une pétition de principe en faveur du conti-
victoire du mouvement mâle revienne à la défaite du mou- nuisme. Quelle que soit la finesse de son traitement de
vement femelle, et la victoire du mouvement femelle à la l’altération, il est toujours contraint de faire jouer une pré-
défaite du mouvement mâle — ce que souligne Aristote 1. misse physique cachée dans sa description du changement
On peut à la rigueur reprocher à Aristote — si on ne saisit d’une masse élémentaire a en une autre b, à savoir : que tous
pas le contexte polémique et théorique du GC exposé plus les points matériels de b résultent exclusivement de points
haut 2 — d’admettre trop candidement le damage qualitatif matériels de a. Or cette prémisse est indémontrable : même
et la contrariété des quatre éléments 3 ; l’adéquation de nos après avoir lu GC I 4, on pourrait continuer de penser que
sens au monde pose une énigme que nous ne sommes pas le passage de l’eau au feu est illusoire, ou ne revient qu’à un
près d’élucider ; on ne saurait prétendre, en revanche, qu’il remplacement imperceptible, en un lieu donné, de certains
atomes par certains autres. Mais le qualitativisme d’Aristote
vaut moins par ses principes que par sa vraisemblance médi-
cale et ses résultats biologiques. Ceux-ci, pour être appréciés,
1. GA IV 3, 768a 2-9 : « Or, comme toute chose se trans- demandent qu’on entende correctement la théorie aristoté-
forme non pas en n’importe quoi mais en son contraire, il en licienne de l’augmentation et du mélange ; celle-là tient à
est de même au cours de la genèse, où ce qui n’a pas été dominé une apparence : le médecin agit quotidiennement sur des tis-
doit nécessairement se transformer en son contraire, suivant la
puissance que l’agent générateur et moteur n’a pas dominée. Si sus sans se livrer à un travail de dentelière sur les éventuels
ce dernier est un mâle, il naît une femelle ; si c’est Coriscos ou atomes qui les composent — ce qui, admise l’impassibilité
Socrate, l’enfant ne ressemble pas au père mais à la mère. Car atomique, serait contradictoire 2.
de même que mère s’oppose à père en général, de même telle
génitrice particulière à tel géniteur particulier » (trad. P. Louis b. L’augmentation (chap. I 5)
très modifiée).
Une bonne part des difficultés concernant l’altération
2. Cf. supra, p. liii-liv.
3. Ce constat trouve une confirmation dans l’analyse tient à sa double fonction : cheville ouvrière de la physique
qu’Aristote propose de la formation des homéomères. Ceux-ci aristotélicienne, elle renvoie autant à toute transformation
résultent de mélanges des quatre corps premiers, mais jamais
d’une évolution simple de l’un à l’autre. Envisagé selon nos
catégories thermodynamiques, une telle proposition est sim- 1. Ce parallélisme entre la matière et le genre est devenu
plement inintelligible. La chaleur du feu ne peut que mitiger une véritable identification pour ceux qui ont interprété l’ap-
le froid de l’eau et sa sécheresse l’humidité de cette dernière. Il partenance à un même genre biologique en termes d’origine
n’en va cependant pas de même pour Aristote : actionné de l’ex- embryologique commune. Voir surtout A.C. Lloyd, « Genus,
térieur, un corps premier soit reste lui-même substantiellement Species and Ordered Series in Aristotle », Phronesis 7, 1962, p.
tout en variant légèrement qualitativement, soit se transforme 67-90 et R.M. Rorty, « Genus as Matter : a Reading of Meta-
dans un autre corps premier. Même si le sang est composé de physics Z-H », dans E.N. Lee, A.P.D. Mourelatos et R. M. Rorty,
terre et d’eau, le passage de la terre à l’eau ne comportera jamais Exegesis and Argument, Phronesis suppl. vol. 1, 1973, p. 393-420.
de phase sanguine. 2. Cf. p. 11, n. 7.

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civ INTRODUCTION INTRODUCTION cv

physique — c’est-à-dire impliquant la matière — qu’à l’af- pas seulement qu’un corps accroisse son volume, mais qu’il
fection au sens strict. L’altération recouvrait du même coup le fasse à l’aide d’un autre corps. Les apories, à partir de ce
une double formalité, celle de la formule et celle de la moment, se rapportent moins à l’augmentation qu’à la nu-
silhouette. Quand l’altération des corps premiers produit trition, c’est-à-dire à la façon dont un corps peut en assimiler
une génération — dans le cas en particulier des éléments un autre. La solution d’Aristote est éminemment biologique,
— le continuant du changement, à notre regard, se ré- puisqu’elle se fonde sur la transformation des affections élé-
sume à la continuité spatio-temporelle d’un parcours liant mentaires du corps assimilé 1 :
deux masses corporelles spécifiquement différentes et géné- Le tout [...] est devenu plus grand par l’ajout de
riquement semblables. Dans les autres cas, la forme semble quelque chose de contraire, qu’on appelle nourriture,
assurée d’un principe de stabilité plus ferme, parce que ga- qui a changé vers la même forme, comme si par
ranti non par une conception, somme toute contestable — exemple l’humide venait s’ajouter au sec et, ce faisant,
changeait et devenait du sec. Car en un sens, le sem-
puisque contestée par les Atomistes — de la continuité 1, blable augmente par le semblable, mais en un sens,
mais par les phénomènes biologiques et, surtout, par l’admi- par le dissemblable.
rable coïncidence de l’εµδοv et de la µορφ– qu’ils déploient.
L’augmentation biologique, soit la croissance, présup-
Le primat de la forme sur la matière, et la justifi-
pose une altération, ce qui n’aurait aucun sens selon la
cation biologique qu’il appelle, apparaît dans l’étude de
seule considération catégoriale (métrique) du phénomène
l’augmentation. Après quelques considérations formelles se
de l’augmentation. Autre trait qui la rapproche de l’altéra-
rapportant à ce phénomène dans sa neutralité métrique
tion : de même que cette dernière mettait en jeu une double
(accroissement du volume de l’objet considéré) 2, puis un
puissance, celle de l’altérant et celle de l’altéré — puisque
passage obligé par l’aporie « zénonienne » de l’augmenta-
l’altération, dans le GC, est une affection — l’augmentation
tion 3, Aristote en vient très vite à se concentrer sur la
met en jeu une double puissance, celle de l’augmentant et
croissance par nutrition 4, c’est-à-dire celle qui n’implique
celle de l’augmenté. Contrairement à ce que laisserait suppo-
ser la forme grammaticale de l’opposition, c’est l’augmenté
1. Le soin avec lequel Physique VI établit le continu n’est qui, en s’assimilant ce qui le fait augmenter, détient le rôle
pas gratuit. Tout l’édifice subséquent de la science naturelle en actif. L’augmentation biologique est par conséquent incom-
dépend. préhensible sans une étude de l’âme nutritive. L’analytique
2. GC I 5, 20a 19-27. du devenir présuppose une perdurance de la forme substan-
3. GC I 5, 20a 27-b 34 : un corps occupant toujours le même tielle 2.
espace que lui-même, comment donc peut-il croître ? Dans son
état initial il n’a pas encore crû, dans son état final il a déjà crû ; On pourrait se demander, dans ces conditions, ce qui dis-
il faut donc qu’il n’y ait naissance à partir de rien, ou à partir de tingue l’augmentation de la génération animale, puisqu’on a
vide. Cf. les notes à la traduction. Le passage est d’autant plus
condensé qu’Aristote est pressé de passer à la suite, qui seule
l’intéresse véritablement.
4. Joachim, p. 122 note bien que le terme αÑξησιv est em- Aristote souligne explicitement, dans ce passage de la Physique,
ployé de manière plus large — et non biologique — à d’autres qu’une augmentation par altération (λλοιÞσει) est une solution
endroits du corpus. Il est particulièrement significatif que le cas plus efficace que celle des Atomistes.
de l’augmentation du volume d’eau en air sous forme de vapeur 1. GC I 5, 21b 35-22a 4.
(Phys. 214a 32-b 3) soit expressément exclu ici même (21a 9-17). 2. Cf. infra, p. cxxxi-cxxxv.

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cvi INTRODUCTION INTRODUCTION cvii

dans les deux cas une conservation de la forme et un change- « altérationnel » au cœur de l’assimilation alimentaire. Cette
ment continu de la matière. Il convient de distinguer quatre première conclusion rend très probable qu’il en va de même
niveaux. lors de la période de croissance, à cette différence près que
— (1) La forme-silhouette (µορφ–) : grossière homothétie la nutrition produit alors un surcroît de tissus organiques.
pour l’augmentation, simple reconductibilité (qui Le cadastre biologique d’Aristote n’a plus alors qu’à
n’exclut pas l’invariance) pour la génération ; décrire en termes continuistes les phénomènes nutrition-
— (2) La forme-définition (λ¾γοv) : invariance pour l’aug- nels qu’il entend sauver 1. Les facteurs d’individuation, tout
mentation, transformation pour la génération ; d’abord, à savoir les formes (2) et (4), doivent être préservés,
— (3) La forme-de-la-matière (Ïληv εµδοv) : invariance pour puisque c’est à l’évidence le même individu qui s’accroît. Le
l’augmentation, transformation pour la généra- divorce entre ces deux formes dans le cas de la génération
tion ; tient aux modalités extrêmement complexes de la génération
— (4) La forme-principe (εµδοv) : invariance pour l’augmen- biologique par transmission d’une forme cinétique 2 : alors
tation, invariance pour la génération.
que la semence, l’embryon et l’enfant sont définitionnelle-
Ce réseau de formalités a pour charge d’endiguer toute ment distincts, ils accueillent tour à tour, et sous des formes
tentative mécanico-événementialiste. À un atomiste qui différentes, la même forme-principe (4) léguée par le père.
déniera la pertinence d’une distinction tranchée entre aug- La rupture définitionnelle rend toutefois oiseuse la ques-
mentation et génération — on devient « plus grand », donc tion d’une éventuelle augmentation. Celle-ci ne peut avoir
« autre », lors d’une adjonction d’atomes — Aristote répond lieu que sur le même segment définitionnel (forme-λ¾γοv).
en biologiste. L’alimentation de l’adulte pose de fait un sé- Les critères positifs, et formulés par Aristote, concernent
rieux problème à l’Atomiste. Car s’il est vrai qu’il y a un cependant davantage les formes (1) et (3). Aristote sou-
sens où un mur « augmente » quand on lui ajoute une ran- ligne explicitement le réquisit de l’homothétie — manifeste
gée de briques, il est très difficile de concevoir la croissance dans le cas des anhoméomères comme la main — et de
des plantes et des animaux sur ce modèle. En outre, il fau- l’invariance matérielle de l’augmentant 3. Cette invariance
drait soit que nous grandissions toujours, soit — à volume
constant — que nous puissions évacuer une quantité de ma-
1. Sur cette présentation « astronomique » de la recherche
tière égale à celle que nous absorbons 1. Cette proposition biologique, cf. infra, p. clxviii et n. 1.
semblant contredite par les faits, il faut postuler un travail 2. GA II 3.
3. GC I 5, 21b 16-34. Aristote a en tête, à l’évidence, la défi-
nition mathématique des figures semblables (Euclide, Éléments
1. Même s’il est possible qu’Aristote interprète la concomi- VI, déf. 1) qu’il cite explicitement en A.Po. II 17, 99a 13-14.
tance de la la fin de la croissance et du début de la production Pour qu’on puisse ne voir qu’une augmentation dans un passage
spermatique comme un indice que la matière de la nutrition d’une configuration C1 à une configuration C2 , il faut donc que
est utilisée d’abord à cette fin-là puis à cette fin-ci (cf. DA II 4, chaque parcelle, aussi petite soit elle, c2 de C2 soit reconductible
416b 14-20 et R. Bodéüs, Aristote : De l’âme, Paris, 1993, p. 158, à une parcelle c1 de C1 telle que c1 et c2 soient homothétiques.
n. 3), il n’insiste pas sur ce point pour deux raisons au moins : Il faut en outre que la formule chimique de c2 et de c1 soit
la « concomitance » en question est pour le moins approxima- la même. Il ne s’agit pas dans tout cela d’un choix arbitraire,
tive ; l’équivalence volumique est invérifiable et il est probable comme semble le penser Joachim, p. 122, mais d’une réfuta-
que des assimilations différentes produisent des volumes diffé- tion de l’atomisme sur le terrain où il ne peut se maintenir : le
rents. Il ne faut donc pas surinterpréter la coïncidence. vivant.

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cviii INTRODUCTION INTRODUCTION cix

interdit non seulement les générations déguisées, mais les « ce n’est pas l’âme dans son ensemble qui est l’origine du
solutions pseudo-mécaniques que l’on pourrait être tenté mouvement, ni toutes ses parties. La croissance tire son ori-
de substituer à l’atomisme en postulant, par exemple, des gine de la même partie que chez les plantes, l’altération
vides intersticiels qui se rempliraient ou plusieurs corps dans de l’âme perceptive, le transport d’une autre partie encore
un même lieu qui se sépareraient. Ce sont les homéomères qui n’est pas l’intellective » 1. Contre I 4, qui admettait, au
qui, en croissant quantitativement tout en conservant leur niveau élémentaire, de parler des affections des corps pre-
forme matérielle (3) et les proportions métriques de leur miers, I 5 adopte une théorie exclusivement biologique :
contour, sont au fondement de l’augmentation biologique 1. l’altération présuppose un certain type d’âme capable de
Aristote est donc justifié, dans ce contexte, à dire que la forme « récupérer » des changements externes dans le cadre de son
du même individu s’agrandit progressivement tandis que la activité propre. Non seulement les corps inanimés sont ex-
matière dissemblable, rendue semblable, s’agrège et se désa- clus de ce processus, mais même les plantes soulèvent une
grège en permanence 2. difficulté, puisqu’Aristote semble leur dénier l’âme percep-
Il est révélateur que les allusions à l’altération qui ap- tive.
paraissent au cours de la discussion de l’augmentation Ce déplacement de l’augmentation à la nutrition explique
redressent la barre, après la discussion fondationnelle et les réponses proposées par Aristote. Celles-ci sont même
partiellement « physique » de GC I 4, du côté d’une biolo- doublement obliques, du fait qu’elles se concentrent prin-
gie générale. Aristote insiste ainsi sur le fait que le facteur cipalement sur deux apories subsidiaires, celle de ce qui
de l’augmentation, comme celui de l’altération, réside dans arrive à « ce par quoi l’animal augmente » (la nourriture) 2
le corps qui augmente ou qui s’altère. Il ne fait alors nul et celle de la distinction entre l’état de croissance et l’état
doute que les changements considérés sont ceux du vivant de simple nutrition (αÑξησιv vs τροφ–). L’intérêt stratégique
et que le GC annonce ce qui sera dit explicitement en PA : de ces deux apories tient à ce qu’elles mettent en lumière la
supériorité du continu homéomérique sur les atomes.
La première réponse n’a pas été bien comprise des mo-
1. Notons qu’Aristote semble aussi peu sensible à la ques- dernes parce que le texte n’était pas correctement édité. Une
tion des variations proportionnelles des proportions lors de la fois dûment établi, il se laisse traduire comme suit :
croissance qu’il l’est à celle de l’accélération dans sa théorie du
mouvement naturel. Mais quelle est l’affection subie par le corps de la part
2. On retrouve l’ensemble de ces réquisits, de manière plu- de ce facteur d’augmentation, qui a fait qu’il a été
tôt inattendue, en Pol. V 3, 1302b 33-a 1 : « Des changements de augmenté ? Est-ce que mélangé à la façon dont on ajou-
constitutions adviennent aussi du fait de l’accroissement hors terait de l’eau à du vin et qu’on puisse ainsi (comme le
de proportion d’une de leurs parties. De même, en effet, qu’un feu qui s’est emparé du combustible) rendre vin le mé-
corps est composé de parties et doit s’accroître de manière pro- lange, de même, le principe d’augmentation interne
portionnée pour que l’équilibre de l’ensemble demeure (et si ce à la chair en entéléchie qui augmente à fait, par ad-
n’était pas le cas il serait détruit, si, par exemple, le pied d’un jonction de la chair en puissance, une en entéléchie ?
animal avait quatre coudées et le reste de son corps deux em-
pans ; il y aurait même éventuellement passage à la forme d’un
autre animal si cet accroissement hors de proportion concernait
non seulement la quantité mais aussi la qualité), de même une 1. PA I 1, 641b 5 sqq. Sur toute cette thématique, voir infra,
cité est composée de parties, dont souvent l’une s’est subrepti- p. cxxx sqq.
cement accrue ... ». 2. GC I 5, 22a 4-5 : τ¿ ö αÍξνεται.

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cx INTRODUCTION INTRODUCTION cxi

Pour exprimer sa conception de la croissance, Aristote se également quantité en puissance, croissance. Mais cela ne
sert d’une double comparaison, soit d’une comparaison-2 (le nous dit pas ce qui provoque, à l’âge adulte, l’arrêt de la
feu qui s’assimile le combustible) à l’intérieur même de la croissance. Le texte, tel qu’il est conservé dans les manus-
comparaison-1 (le vin qui s’assimile l’eau). La comparaison- crits, est le suivant 1 :
1 donne une première idée de la croissance par nutrition : K\ µν γρ Žστι τ¿ προσι¿ν δυνµει ποσ— σρξ, ταËτ| µν
de même que le vin coupé d’eau demeure du vin, la cuisse αÍξητικ¿ν σαρκ¾v, « δ µ¾νον δυνµει σρξ, τροφ–. ΤοÖτο
qui s’assimile un chou demeure une cuisse. Cette première δ τ¿ εµδοv νευ Ïληv, ο¶ον υλοv δËνᵬv τιv Žν Ïλ| Žστ¬ν.
étape, bien que favorisée par les realia œnologiques grecs, Žν δ– τιv προσ¬| Ïλη, ο×σα δυνµει υλοv, “χουσα κα­ τ¿
ποσ¿ν δυνµει, οØτοι “σονται µε¬ζουv υλοι. LΕν δ µηκŒτι
conserve cependant quelque chose d’insatisfaisant, puisque ποιεEν δËνηται, λλL ο¶ον Ïδωρ ο°ν} ε­ πλεEον µιγν˵ενον
même si le vin coupé d’eau reste du vin, ce n’est qualitati- τŒλοv ÎδαρC ποιεE κα­ Ïδωρ, τ¾τε φθ¬σιν ποι–σει τοÖ ποσοÖ·
vement pas le même vin que le vin pur. Cette distinction τ¿ δL εµδοv µŒνει.
appelle la comparaison-2 : pour Aristote, la combustion En ce que le corps qui vient s’adjoindre est en puis-
n’est pas une mixtion 1 ; son processus a cependant ceci sance « une certaine quantité / de chair », il est facteur
de remarquable qu’il donne à voir une assimilation sans d’augmentation pour la chair, mais en ce qu’il est,
transformation qualitative du corps assimilant par le corps en puissance, seulement chair, c’est une nourriture.
Cette forme sans matière est cependant comme une
assimilé. Mais l’analogie s’arrête là. On peut désormais certaine puissance immatérielle dans la matière ; si
conclure : la croissance est comme une mixtion où l’un des une certaine matière vient s’accoler, qui soit en puis-
deux corps périrait : c’est une assimilation totale de l’un des sance immatérielle et qui possède aussi la quantité en
deux corps par l’autre. L’augmentation biologique revien- puissance, ceux-ci (?) seront plus grands immatériels
drait à un vin pur qui, coupé d’eau, resterait qualitativement (?). Si cependant disparaît ce pouvoir actif et qu’on se
aussi identique à soi que du feu consumant un morceau trouve comme avec de l’eau encore et encore mélan-
gée à du vin, qui rend finalement ce dernier aqueux
de bois. puis qui en fait de l’eau, cela provoquera alors la di-
La réponse à la seconde aporie est plus difficile, car le minution de la quantité.
texte est encore plus obscur, sans doute corrompu. Aris-
On a vite soupçonné les υλοv et υλοι de la phrase
tote commence par un développement, à première vue assez
centrale. Non seulement le terme est absent des traités
scolastique, opposant verbalement croissance et nutrition 2.
d’Aristote, mais les masculins pluriels οØτοι “σονται µε¬ζουv
Quand, dit-il, ce qui est assimilé ne vaut qu’en tant qu’il est
υλοι, ne pouvant renvoyer ni à la forme (εµδοv), ni à la ma-
potentiellement l’assimilant, il y a nutrition ; quand il est
tière (Ïλη), ni à la puissance (δËναµιv), sont incohérents 2.
S’appuyant sur le commentaire de Philopon et la traduction
1. Cf. GC I 10, 27b 10-13 : « ... nous ne disons ni que le bois de Vatable, Joachim a proposé de changer l’accentuation du
s’est mélangé au feu, ni, lorsqu’il brûle, qu’il se mélange, lui- terme litigieux en αÍλ¾v, αÍλο¬, « conduit(s) ». Il a en outre
même avec ses propres parties ou avec le feu ; nous disons au
contraire qu’il y a génération du feu et corruption du bois ». Et
de poursuivre (27b 13-15) : « De la même façon, nous ne disons 1. GC I 5, 22 26-33.
pas non plus que la nourriture se mélange au corps ni que c’est 2. Des traducteurs modernes, seul Migliori, p. 73 a
en se mélangeant au bloc de cire que la figure s’imprime sur conservé sur ce point le texte des manuscrits. Sa traduction (...
lui ». « allora queste forme immateriali saranno piú grandi ») est ar-
2. GC I 5, 22a 16-26. bitraire.

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cxii INTRODUCTION INTRODUCTION cxiii

condamné le νευ Ïληv, indûment introduit, selon lui, pour certaine matière vient s’accoler, qui soit en puissance
gloser la corruption (chronologiquement antérieure) υλοv 1. hautbois et qui possède aussi la quantité en puissance,
D’où la traduction qui s’est imposée chez les traducteurs ré- il n’y aura certes pas de hautbois plus grands. <5> Si
cependant disparaît ce pouvoir actif et qu’on se trouve
cents : « Cette forme est cependant, comme un conduit, une comme avec de l’eau encore et encore mélangée à du
certaine puissance dans la matière. Si une certaine matière vin, qui rend finalement ce dernier aqueux puis qui en
vient s’accoler, qui soit en puissance conduit et qui possède fait de l’eau, cela provoquera alors la diminution de la
aussi la quantité en puissance, il y aura ainsi des conduits quantité.
plus grands ». En d’autres termes, Aristote explique ici les deux états où
Même ainsi amendé, le texte reste pour le moins difficile. la nutrition ne se solde pas par un accroissement du corps
Tricot et Mugler suivent aveuglément Joachim. Williams, de l’animal. Il envisage tout d’abord le cas de la perdurance
plus avisé, renonce à traduire et condamne tout le passage. de l’adulte dans un même volume. Celle-ci est due à une
On propose deux corrections, une transposition et une nou- forme active qui, en tant que principe psychique, est en soi
velle accentuation : il faudrait (1) considérer la dernière immatérielle mais n’existe qu’en tant qu’information de la
phrase du passage, Τ¿ δL εµδοv µŒνει, comme déplacée et matière. Cette forme est de ce point de vue exactement com-
la transposer juste avant ΤοÖτο δ τ¿ εµδοv κτλ. ; et surtout parable à celle du hautbois. Aristote veut dire ici la même
(2), à la différence des manuscrits grecs, ne pas lire οØτοι, chose qu’à propos des haches en DA II 1, 412b 11-15 et,
« ceux-ci », mais οÑτοι, « certes ne ... pas » 2. Au plan sé- surtout, des hautbois de Meteor. IV 12, 390a 1 1 : il y a certes
mantique, enfin, il convient d’interpréter αÍλ¾v non comme une forme spatiale (µορφ–) du hautbois, constituée de la sil-
un « conduit » mais bien, suivant le sens le plus commun, houette de ses parties, de leurs tailles respectives et de leur
comme un « hautbois ». Je propose donc le texte et la traduc- agencement les unes par rapport aux autres. En ce sens, cette
tion suivants : forme existe indépendamment de la matière du hautbois 2.
K\ µν γρ Žστι τ¿ προσι¿ν δυνµει ποσ— σρξ, ταËτ| µν
αÍξητικ¿ν σαρκ¾v, « δ µ¾νον δυνµει σρξ, τροφ–. Τ¿ δL
εµδοv µŒνει. ΤοÖτο δ τ¿ εµδοv νευ Ïληv, ο¶ον αÍλ¾v, δËνᵬv 1. « La main du cadavre se dit donc de manière tout
τιv Žν Ïλ| Žστ¬ν· Žν δ– τιv προσ¬| Ïλη, ο×σα δυνµει αÍλ¾v, aussi homonyme que des hautbois de pierre (καθπερ κα­ αÍλο­
“χουσα κα­ τ¿ ποσ¿ν δυνµει, οÑτοι “σονται µε¬ζουv αÍλο¬. λ¬θινοι) ». Cf. aussi PA I 1, 640b 35-641a 3.
LΕν δ µηκŒτι ποιεEν δËνηται, λλL ο¶ον Ïδωρ ο°ν} ε­ πλεEον 2. Je ne crois pas qu’il y ait lieu de condamner, avec Joa-
µιγν˵ενον τŒλοv ÎδαρC ποιεE κα­ Ïδωρ, τ¾τε φθ¬σιν ποι–σει chim, le νευ Ïληv en 22a 28. Dans une phrase qui a donné lieu
τοÖ ποσοÖ. à bien des polémiques ces dernières années, DA II 12, 424a 17-
<1> En ce que le corps qui vient s’adjoindre est en 19, Aristote définit le sens (α°σθησιv) comme : τ¿ δεκτικ¿ν τFν
puissance « une certaine quantité / de chair », il est α®σθητFν ε®δFν νευ τCv Ïληv, « le réceptacle des formes sensibles
facteur d’augmentation pour la chair, mais en ce qu’il sans la matière ». Quelle que soit la signification exacte d’une
est, en puissance, seulement chair, c’est une nour- telle indication, tous les exégètes s’accordent à dire qu’Aristote
riture. <2> Mais la forme demeure. <3> Cette forme s’oppose ici aux théories présocratiques expliquant la percep-
sans matière est cependant, comme un hautbois, une tion par des mouvements d’effluves matérielles. Même si cette
certaine puissance dans la matière : <4> si donc une forme sera accueillie par une matière — le liquide oculaire par
exemple — ce n’est pas la matière du corps perçu qui est « in-
corporée » par l’organe percevant. Mutatis mutandis, il en va de
1. Joachim, p. 135. même ici : la forme du corps qui se nourrit subsiste indépendam-
2. Cf. les occurrences dans Bonitz, Index , s.v. ment des matières transitoires qui « l’habitent », mais elle existe

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cxiv INTRODUCTION INTRODUCTION cxv

Mais que l’on essaie de faire des hautbois de pierre et l’on En d’autres termes, Aristote, après avoir distingué de ma-
s’apercevra aussitôt que la forme du vrai hautbois, qui n’est nière verbale croissance et nutrition, fait ici allusion à la
certes pas la matière, est toutefois une puissance dans la ma- cause biologique de cette distinction : il s’agit non pas d’une
tière du hautbois. C’est une positivité effective de la matière différence dans l’aliment, mais de deux comportements dif-
du hautbois que de se laisser informer en sorte de devenir un férents, à son égard, de l’âme nutritive.
vrai hautbois. Cette puissance n’existe pas dans la matière de Qu’est-ce qui, selon Aristote, provoque un beau jour l’ar-
la pierre, même si l’on y sculpte un hautbois formellement rêt de la croissance ? Il est probable que les schèmes finalistes
(µορφ–) indiscernable du hautbois réel. dissipaient quelque peu le problème : la croissance s’ar-
Supposons maintenant un morceau de bois — de celui rête quand le corps atteint son plein développement. On
dont on fait les hautbois —, d’une certaine taille, qu’on ac- comprend fort bien, dans ce contexte, que la fonction de
colerait à un hautbois déjà existant. Le hautbois initial ne reproduction soit assurée par l’âme nutritive : une fois que
devient certes pas plus grand. La cause en est-elle une défi- cette dernière a porté le corps de l’animal à un développe-
cience quelconque de notre morceau de bois ? Non, puisque ment suffisant pour qu’il se reproduise, elle cesse de le faire
et la forme du hautbois et la quantité de matière y sont pré- grandir. Elle n’a plus alors qu’à le maintenir quelque temps
sentes en puissance. C’est bien plutôt à la forme du hautbois en cet état, jusqu’à ce que, à force d’avoir servi, prenne fin sa
en tant que telle, déjà réalisée dans un hautbois, qu’il faut capacité nutritionnelle elle-même. Il y aura alors consomp-
imputer l’impossibilité de l’augmentation : puissance de réa- tion interne et diminution des tissus. Le schème mécanique
lisation musicale (perfection du hautbois achevé), elle n’est est ici exactement le même que celui de l’usure des poumons
pas puissance d’assimilation d’un éventuel hautbois en puis- qui, à terme, provoque l’échauffement interne et la mort 1.
sance. La restitution, à peu près certaine dans le premier cas,
Qu’entend Aristote, dans le contexte précis de la nutri- globalement probable dans le second, du texte de la résolu-
tion sans augmentation, par cette analogie ? Qu’il n’y a tion des deux apories finales de GC I 5, confirme l’ancrage
rien, dans l’aliment, qui explique qu’il n’y ait pas augmenta- biologique du chapitre. Aristote est passé d’une brève dis-
tion. Toutes les puissances requises de lui par le processus cussion stéréométrique à une explication, par la matière
d’augmentation y sont réunies, tout autant que lorsqu’il y et la forme, de la croissance biologique, permettant d’en
avait augmentation. C’est l’âme nutritive de l’animal qui sauver les réquisits. À son tour, celle-ci a induit quelques
est seule responsable de l’invariance volumique des tissus. remarques, allusives parce que prospectives, sur l’âme nutri-
L’âme nutritive se comporte à partir d’un certain moment tive. Au terme du chapitre, l’atomisme est biologiquement
comme la forme du hautbois dans la matière du hautbois : dépassé.
elle accomplit une fonction donnée dans et par le corps —
c. La mixtion
la reproduction — 1, mais elle ne fait plus grandir le corps,
même en présence de matières qui auraient toutes les quali- Le cas de la mixtion est un peu différent, puisqu’il ne s’agit
tés requises pour l’accroître. pas d’un changement selon l’une des catégories 2. Certes, la

1. Cf. infra, p. clxxviii-clxxix.


dans la matière. 2. Au plan catégorial (à distinguer du plan psycho-
1. Cf. infra, p. cxxx-cxxxi. physiologique : cf. infra, p. cxxx sqq.), l’étude de la génération

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cxvi INTRODUCTION INTRODUCTION cxvii

mixtion présuppose que chacun des deux corps s’altère ; elle — <2> soit au moins un corps périt et le mélange n’est
est donc, tout comme l’augmentation d’ailleurs, condition- qu’un type de génération/corruption doublé selon
née par le jeu des affections. Son trait caractéristique réside les cas d’une augmentation ;
cependant non pas dans la catégorie selon laquelle le chan- — <3> soit les deux corps subsistent « dans » le com-
posé, avec des affections différentes de celles qu’ils
gement a lieu, mais dans le degré et le mode de l’affection.
avaient à l’état séparé ; mais alors, les corps ne sont
La mixtion, en elle-même, s’apparente à un raccourci du lan- pas caractérisés de manière nécessaire et suffisante
gage, visant à décrire le comportement réciproque de deux par leurs affections (contre GC I 4).
corps qui, en agissant l’un sur l’autre, en produisent un troi-
sième dont les affections s’expliquent comme une moyenne Aristote déniant <1>, il lui faut aménager soit <2>, soit
— arithmétique, géométrique ou autre — de celles des deux <3>, soit <2> et <3>. La solution à cette aporie proposée
premiers. en GC I 10 ne peut de toute façon pas être entièrement
cohérente, ou du moins univoque, puisqu’Aristote, dans le
Analytique de la mixtion 1 corpus physique, considère alternativement les homéomères
Aristote écarte deux modèles, la juxtaposition de parties comme des mélanges des quatre éléments et comme des sub-
extrêmement petites (modèle atomiste) et la juxtaposition de stances définitionnellement individuées. La création d’une
parties infinimement petites (modèle anaxagoréen). Le pre- mixture a donc bien quelque chose à voir avec une géné-
mier n’est pas tenable pour des raisons physiques, le second ration. On se retranchera sur une aporie plus modeste, à
parce que des infiniment petits en acte sont logiquement im- savoir : même si l’on ne peut se débarrasser de <2> et que
possibles. C’est donc encore une fois l’altération qui permet le mélange, d’une certaine manière au moins doive être une
de sauver les phénomènes. Reste à savoir, et c’est toute la génération, en quel sens peut-on accorder également que les
difficulté, comment. L’atomiste aura tôt fait d’opposer aux corps subsistent tout en étant substantiellement différents de
continuistes le trilemme suivant 2 : ce qu’ils étaient (<3>) ?
La solution d’Aristote, au niveau analytique, passe par
— <1> soit les deux corps subsistent à l’état parcellaire une précision du concept de puissance (δËναµιv). Quand on
(solution atomiste) ;
dit que le feu est puissance (puissance-1) de l’eau et l’eau
puissance-1 du feu, on signifie que le feu peut se muer en
recouvrait la substance, celle de l’altération la qualité, celle eau et l’eau en feu. Mais les effets sensibles de l’un (chaud
de l’augmentation la quantité. On pourrait être ainsi tenté de
et sec) sont opposés aux effets sensibles de l’autre (froid et
mettre en relation l’étude du mélange avec la catégorie de la re-
lation. Bien sûr, Aristote dénie qu’il y ait un mouvement selon humide). Ce principe a des conséquences directes en méde-
la relation (cf. en part. Metaph. N 1, 1088a 31-34 : κατ τ¿ ποσ¾ν cine, par exemple, puisque l’on introduira tel ou tel élément
αÑξησιv κα­ φθ¬σιv, κατ τ¿ ποι¿ν λλο¬ωσιv, κατ τ¾πον φορ, κατ pour réparer un déséquilibre de l’organisme causé par un ex-
τ—ν οËσ¬αν ™ πλC γŒνεσιv κα­ φθορ, λλL οÍ κατ τ¿ πρ¾v τι). Mais il cès de l’élément contraire. Cette conception de la puissance
y a bien une relation changeante entre les deux corps qui se mé- ne peut être celle qu’Aristote a ici en tête. Son critère dis-
langent et l’on peut postuler, dans ce cas, un « changement de
Cambridge » (cf. P.T. Geach, God and the Soul, Londres, 1969,
tinctif du mélange est en effet que la mixture a la puissance
p. 71-72) : une entité change en tant que son rapport à certain de redonner ses éléments initiaux 1. Mais les éléments eux-
référent change.
1. GC I 10, 27b 31-28a 18.
2. Cf. GC I 10, 27a 32-b 31. 1. GC I 10, 27b 27-29 : φα¬νεται δ τ µιγν˵ενα πρ¾τερ¾ν τε Žκ
κεχωρισµŒνων συνι¾ντα κα­ δυνµενα χÞριζεσθαι πλιν.

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cxviii INTRODUCTION INTRODUCTION cxix

mêmes étant susceptibles de se transformer les uns dans les dant là que d’une description des effets de la puissance-2.
autres, on ne voit pas en quoi cette caractéristique suffirait Même si nous nous sommes déjà rapprochés, avec ce type
à distinguer le mélange de la génération. de discussions, d’un traitement « biologique » du problème
Une première clé nous est fournie par une glose d’Aristote — la puissance-2 étant par excellence celle des médecins-
à son introduction de la puissance comme critère distinctif : physiciens — nous demeurons encore du côté analytique de
les éléments, dit-il, garde leur efficace même une fois mélan- la frontière : au point où nous en étions, pour l’augmenta-
gés 1. La puissance typique du mélange (puissance-2) serait tion, au moment d’établir que cette dernière avait lieu selon
donc non pas la capacité — d’ordre semi-logique, à tout le la forme et non la matière. Le « tournant biologique » va
moins ontologique — à recouvrer un état initial, mais l’effi- s’opérer en des termes assez similaires.
cience conservée par les éléments initiaux alors même qu’ils
Mélange et matière
sont « cachés » dans la mixture. C’est à cette présence « in-
tensive », et à elle seule, qu’on reconnaîtra avoir affaire à Ce qui correspond au recours à l’âme nutritive en GC I
une mixtion et non à une génération. Ainsi, la mention de 5 est la distinction, en GC II 7, entre « mélange » (µ¬ξιv) et
la δËναµιv de 27b 31 viserait à couvrir trois fonctions corré- « matière » (Ïλη). Rappelons une distinction de statique aris-
lées mais distinctes : (1) prendre en charge la puissance-1, totélicienne. Il y a, pour le Stagirite, deux types de repos,
les éléments d’un mélange pouvant être redissociés par des naturel et contraint 1. Le premier cas est exemplifié par la
processus physiques ou chimiques appropriés ; (2) désigner Terre, au repos dans son lieu propre au centre géométrique
l’efficace, la puissance-2, des composants initiaux préservée de l’Univers. Le second cas englobe tous les objets mainte-
dans le mélange ; (3) en corollaire, renvoyer à un amoindris- nus en une même position spatiale par des forces d’intensité
sement de leur efficience une fois qu’ils sont intégrés dans la égale et de direction opposée, une pierre tenue à bout de
mixture. C’est en ce dernier sens que Philopon, par exemple, bras par exemple. Pour Aristote, tout sépare ces deux repos.
entend la potentialité — puissance-3 — des éléments une La raison la plus profonde de l’opposition tient à l’état de
fois mélangés. Le commentateur les compare, non pas à un simplicité ou de complexité des objets considérés. Un repos
géomètre encore enfant ou à un géomètre endormi, ni bien naturel ne peut concerner qu’une substance simple, livrée à
sûr à la pleine et saine activité démonstrative d’un géomètre elle seule, non perturbée par une autre ; un repos contraint
éveillé, mais à celle d’un géomètre ivre. Si celui-ci, à la dif- implique la réunion de plusieurs agents. Le repos naturel est
férence du géomètre endormi, sera en état de produire des un état, le repos contraint une action. Mutatis mutandis, le
théorèmes, son esprit émoussé par l’alcool ne fonctionnera problème que la notion de mélange pose à Aristote est du
pas aussi bien qu’en état de sobriété 2. Il ne s’agit cepen- même ordre. De manière grossièrement anachronique, nous
pourrions fixer le Froid élémentaire aux alentours de +4°
et le Chaud élémentaire aux alentours de +70°. Les tempé-
1. GC I 10, 27b 30-31 : σÞζεται γρ ™ δËναµιv αÍτFν.
2. Cf. In GC 188,21-23 : « De même que le géomètre ivre qui
ratures au delà et en deçà de l’intervalle [+4°, +70°] sont
entreprend de géométriser est en acte selon son habitus, mais
non de manière pure, de même l’eau et le vin dans le mélange :
chacun, dans la mixtion, est en acte de manière réduite » (λλL 1. Cf. DC I 8, 276a 22-30 et A.Po. II 11, 94b 36-95a 3, où Aris-
Äν τρ¾πον Á µεθËων γεωµŒτρηv κα­ ŽπιχειρFν γεωµετρεEν ŽνεργεE µν tote évoque le caractère « double » de la nécessité (™ δL νγκη
κατ τ—ν ‘ξιν, οÍκ ε®λικρινFv δŒ, οÏτωv κα­ τ¿ Ïδωρ κα­ Á οµνοv “χει Žν διττ–), selon qu’une pierre se dirige vers le haut quand elle est
τG κρµατι· κτεροv γρ Žν τD µ¬ξει κεκολασµŒνωv ŽνεργεE). jetée ou vers le bas quand elle suit son impulsion naturelle.

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cxx INTRODUCTION INTRODUCTION cxxi

pour Aristote des excès (Îπερàολα¬) de chaleur et de froid. seule expression du plus et moins 1. Quelque chose qui n’est
Ainsi, la glace représente un excès de Froid élémentaire et plus Froid et qui n’est pas encore Chaud n’est donc à propre-
la flamme du forgeron un excès de Chaud élémentaire 1. Le ment parler rien. C’est une déchéance d’une positivité vers
Feu élémentaire est ainsi bien moins chaud que celui que un néant. Cette positivité peut être plus ou moins achevée :
nous fabriquons, puisqu’il rentre dans la composition, sans le Chaud est davantage être, le Froid davantage non-être ; la
les consumer, des êtres vivants. Il suit que la « température » forme, dans un cas comme dans l’autre, est cependant plus
moyenne entre le Froid élémentaire et le Chaud élémentaire « lisible » que la zone indistincte et intermédiaire où les corps
n’est pas, pour Aristote, froide ou chaude au toucher, mais premiers se sont fondus sans rien devenir 2.
précisément ni froide ni chaude. Si l’on en croit la doctrine On peut se demander, si l’état thermique et hygromé-
du DA, il s’agit de la « température » du corps humain 2. trique est identique, ce qui distingue un corps porté au
Supposons maintenant que nous mélangions un corps élé- non-Froid (ou au non-Chaud) d’une mixture dans laquelle le
mentaire chaud et un corps élémentaire froid (le feu et la Chaud et le Froid des deux composants se contrebalancent.
terre) en sorte que le Chaud et le Froid élémentaires se C’est sans doute l’état de cohérence corporelle produit lors
contrebalancent. Le corps homéomère résultat du mélange du mélange qui permet à Aristote d’opposer µ¬ξιv et Ïλη. Car
ne sera ni chaud ni froid. Supposons d’autre part que nous des quatre qualités élémentaires, deux — le Sec et l’Humide
échauffions la terre, sans la mettre au contact du feu, pour — jouent un rôle dans les processus de délimitation de la
qu’elle parvienne au même état thermique que celui de cet substance et les deux autres — le Chaud et le Froid — dans
homéomère. Parvenue à ce point médian, très éloigné de son sa fixation solide 3. Il y a là un saut fonctionnel des qualités,
Froid naturel, la terre aura déjà perdu sa spécificité consti-
tutive ; mais, trop éloignée de la Chaleur élémentaire, elle
1. L’existence des « contraires gradués » est l’une des plus
ne sera pas encore transformée en feu. Quel est cet état ? grandes difficultés de l’aristotélisme physique. En tant que po-
Pour répondre à cette question, il faut lâcher la rampe ana- sitivités distinctes, les contraires, même gradués, sont séparés
chronique des températures. Le Froid et le Chaud existent par un abîme métaphysique ; en tant que moments d’une même
absolument. Même s’ils sont reliés par une série de degrés, progression scalaire, ils ne sont que des variations du même. La
ils ont une individualité propre, qui ne les réduit pas à la doctrine de l’altérité spécifique et de l’unité générique, coup
d’état ou de génie métaphysique dans la république du préso-
cratisme, est un palliatif. Cette crux induit toutes les apparentes
incongruités des grilles multiples du classement des animaux.
Cf. infra, p. cliv-clxiii.
1. Cf. GC II 3, 30b 25-30. 2. Cf. Metaph. I 5, 1056a 22-25, et le commentaire de O. Be-
2. DA II 11, 424a 2-5 : « C’est la raison pour laquelle nous cker, Eudoxos-Studien III, p. 239-240 (je traduis) : « Par rapport
ne sentons pas ce qui n’est chaud ou froid, dur ou mou, qu’à à l’inégal, l’égal se caractérise comme une sorte de Privation,
notre semblance, mais les excès : le sens est comme la moyenne parce qu’il se trouve entre (µεταξË ) les deux pôles de l’inégal (qui
de la contrariété inhérente aux sensibles ». Voir aussi Meteor. IV s’apparente à une δυv [...]). Il en va de manière semblable de ce
4, 382a 18-21 (à propos du dur et du mou) et DA III 13, 435a qui n’est ni bien ni mal, qui, sans nom (νÞνυµον) et, eu égard à
20-24. La température moyenne correspond donc à « notre » 37° sa catégorie, non déterminé, se trouve entre les deux ; et, plus
(c’est la raison pour laquelle nous avons fixé plus haut Froid et encore, de ce qui n’est ni noir ni blanc, mais entre les deux ».
Chaud élémentaires à +4° et +70° : par symétrie, leur moyenne 3. La théorie classique est articulée en GC II 2. On trouve
arithmétique doit être égale à 37° et le Froid élémentaire l’est une application, décisive pour notre propos, en DA II 11, 423a
moins que la glace, qui en constitue un « excès »). 12-15 : « Il est impossible que le corps animé soit constitué d’air

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cxxii INTRODUCTION INTRODUCTION cxxiii

qui n’est pas la moindre difficulté de la physique aristotéli- leurs puissances se fixent mutuellement et permettent ainsi
cienne. l’existence d’un composé stable. Absents comme états sub-
Si l’on en croit Meteor. IV, Aristote semble voir la « ma- stantiels, ils subsistent comme forces plastiques et cohésives.
tière » issue de la dégradation des éléments comme une Mais cette stabilité ne doit pas faire illusion : il s’agit, comme
« putréfaction » ou une « liquéfaction » (σCψιv). Plus encore pour le repos contraint, d’une situation destinée à se défaire.
que l’idée d’une fluidité, c’est celle d’une inconsistance On retrouve finalement le grief habituel du GC à l’en-
amorphe qu’il faut retenir 1. Y a-t-il une part scientifique dans contre de la chimie atomiste. Le mélange de Démocrite,
ce morceau d’idéologie ? Ou toute la pensée d’Aristote se qui consiste dans la juxtaposition de petites particules dif-
réduit-elle à une vision culturellement codée de ce qui n’a de férentes les unes aux autres, s’il peut à la rigueur rendre
nom dans aucune langue ? C’est encore une fois la biologie, compte de l’impression sensorielle macroscopique, est in-
et non la physique, qui fournira la réponse : les « composés capable d’expliquer les phénomènes de solidification et de
fins » sont des habitacles appropriés pour l’âme en ce qu’ils cohérence. Les tissus biologiques seraient proprement dés-
sont en tant que tels, par eux-mêmes, animés en puissance ; intégrés. À supposer même qu’on explique leur cohérence
les matières décomposées n’ont plus le dynamisme requis macroscopique par un nombre immense de jonctions méca-
pour se laisser habiter — elles ont perdu leur capacité d’ani- niques — chose bien invraisemblable — il est une série de
mation intrinsèque 2. dix-huit autres caractéristiques de la matière homéomère,
L’essentiel de la discussion de GC II 7 est consacré développées en Meteor. IV 8, que l’Atomiste sera bien en
à exposer, en termes généraux, les tenants — plus que peine d’expliquer 1.
les aboutissants — d’une telle théorie. Dans le langage
L’analogie de la peinture
archaïque, sur ce point, qui est le sien, Aristote tente d’expri-
mer la distinction entre une sommation de deux « mesures Une confirmation de l’importance du critère de « puis-
algébriques » de signe opposé, dont les deux « positivités » sance cohésive » peut être tirée du pont que dresse Aristote
déterminent le résultat final, et l’amoindrissement d’une entre sa critique du mélange atomiste et sa théorie de la
grandeur positive 3. Le mélange (biologique) est algébrique ; vision. Dans son étude détaillée des couleurs (Sens., chap.
la matière est le décrément maximal possible d’une valeur 3), il évoque trois façons de produire les couleurs : la jux-
absolue. On aboutit donc à une quatrième notion de puis- taposition, la superposition et le mélange intégral. Ces trois
sance : les ingrédients perdurent dans la mixture en tant que manières sont utilisées par les peintres de son temps 2. Même

ou d’eau, car il doit être quelque chose de solide. Il lui reste à


provenir du mélange de la terre et de ces derniers, ce à quoi 1. Le point a été parfaitement vu par Plutarque, Adversus
reviennent la chair et son analogue ». Les détails de la théorie Colotem, chap. 9-12.
proprement chimiques sont exposés en Meteor. IV. Cf. G. Freu- 2. Comme le montrent les études en cours sur les tombes
denthal, Aristotle’s Theory of Material Substance, Oxford, 1995. royales de Macédoine contemporaines d’Aristote. Cf. H. Bré-
1. Cf. en part. Meteor. IV 1, 379a 1 sqq. Voir aussi Metaph. coulaki, « Sur la techné de la peinture grecque ancienne d’après
H 5 et Phys. I 9, 192a 16-25. les monuments funéraires de Macédoine », Bulletin de Corres-
2. On reviendra plus bas (cf. infra, p. clxx-clxxvi) sur cette pondance Hellénique 124 (2000), p. 189-216, passim, p. 214 en
opposition et son importance pour situer la théorie de la ma- part. : « On ne saurait trop insister [...] sur l’importance de
tière exposée dans le GC. l’expérience et du savoir-faire des peintres dans la création de
3. GC II 7, 34b 2-30. nouvelles teintes destinées à élargir leur “palette” et à obtenir

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cxxiv INTRODUCTION INTRODUCTION cxxv

si Aristote ne rapporte aux peintres que le procédé par super- Sa réponse tient à la conception qu’il se fait du degré de
position (consistant à appliquer l’une sur l’autre différentes passibilité nécessaire d’un corps cohérent. C’est en effet là
couches de pigments pour produire la nuance désirée) 1, il que réside la différence fondamentale entre la couleur et le
ne peut ignorer que les deux autres types correspondent eux corps. Le peintre peut, en juxtaposant deux pigments mi-
aussi à des procédés en usage. On aboutit donc au résultat néraux, produire une nuance intermédiaire pour les yeux
paradoxal qu’au niveau de l’analyse de la vision, il n’y a rien du spectateur situé à une distance suffisante. Rien n’impose
à redire au modèle atomiste. La peinture par juxtaposition alors que les deux fragments minéraux s’accrochent l’un à
des couleurs démontre que les couleurs primaires n’ont pas l’autre, car il suffit que le peintre dispose d’un enduit assez
besoin de se fondre « chimiquement » les unes dans les autres adhérent pour que chaque pigment reste fixé au support. Dès
pour produire les nuances intermédiaires. On ne réfute pas lors cependant qu’on raisonne sur des corps, il ne suffit pas
un fait, et la peinture par juxtaposition est un fait suffisam- que les deux éléments soient dans un rapport harmonique ou
ment établi, à l’époque d’Aristote, pour que celui-ci ne se disharmonique, il faut encore que leurs matières respectives
risque pas à attaquer ce modèle en tant que tel. C’est la rai- interagissent l’une sur l’autre. Le modèle corporel impose
son pour laquelle il doit expressément recourir, en Sens., aux donc la prise en compte d’une condition supplémentaire,
résultats de GC I 10, et non l’inverse 2. L’argument atomiste à celle d’un pouvoir de fixation réciproque des deux corps.
contrer est le suivant : puisque les couleurs se mélangent par Ce modèle trouve lui aussi sa mise en pratique picturale,
simple juxtaposition et qu’il y a une liaison intime entre le lorsque le peintre mélange sur sa palette les deux pigments
mélange des couleurs et celui des corps qui les sous-tendent, humidifiés avant de les déposer sur le support 1.
il est probable que les corps se mélangent par simple juxta- Nous avons la chance, dans le cas de la mixtion, de dispo-
position. Aristote doit donc défaire cette liaison intime entre ser du passage connexe de Sens., qui nous permet de mieux
le mélange des couleurs et celui des corps. saisir la stratégie anti-atomiste d’Aristote. On peut revenir
un instant, en s’appuyant sur ce cas, au traitement de l’altéra-
tion et de l’augmentation. Le modèle atomiste, irréprochable
topologiquement — il peut y avoir « altération » du composé
des effets visuels particuliers, au moyen de mélanges de pig- par variation atomique et « augmentation » par juxtaposi-
ments sophistiqués, par des techniques de superposition de couches
tion —, ne l’est pas au niveau, organique cette fois, de la
colorées ou par mélange réel » (je souligne). Les superbes photo-
graphies microscopiques des coupes d’échantillons (pl. 5 et 6)
prises par l’auteur illustrent bien la différence entre les deux
procédés. Il ne faut pas confondre la question d’user de l’analo- 1. Il y a peut-être, bien qu’Aristote ne le dise nulle part
gie du mélange des pigments à certaines fins et celle d’expliquer explicitement, une raison physique à exclure l’humide de la défi-
toutes les couleurs par des mélanges de pigments, à laquelle nition des couleurs. Si en effet, comme le croit Aristote, toutes
P. Struycken, « Colour Mixtures According to Democritus and les couleurs résultent du mélange du noir et du blanc et que
Plato », Mnemosyne 56, 2003, p. 273-305, a dénié toute perti- le feu est le corps blanc par excellence, la terre le noir, il faut
nence antique. conclure que la couleur, en tant que telle, ne fait pas appel à
1. Sens. 3, 440a 7-9. l’humide (le feu étant chaud et sec, la terre froide et sèche). La
2. Cf. Sens. 3, 440a 30-b 25 (on notera les deux références différence avec le monde du vivant serait bien ici : le modèle du
à GC I 10 en 440b 3-4 et 13). Aristote s’appuie sur sa discussion mélange corporel ne saurait se réduire à celui de la juxtaposi-
du mélange du GC pour montrer l’inanité de toute réduction ato- tion de couleurs, parce que c’est l’humide qui, dans toutes les
miste. combinaisons biologiques, assure le rôle de liant.

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cxxvi INTRODUCTION INTRODUCTION cxxvii

cohérence des homéomères. Comment expliquer l’unité de l’univers aristotélicien, actes qualitatifs ou puissances sub-
telle ou telle partie de chair si on la conçoit comme un stantielles. Ils offrent une réalité physique, une manière
assemblage d’atomes ? Qu’est-ce qui soude entre eux deux d’extériorisation à la négativité de la puissance intégrale,
atomes distincts ? Les atomistes ne peuvent répondre à cette ainsi qu’un fondement matériel au monde des substances
question sans introduire une réalité supplémentaire, outre le achevées 1 : celui d’une matière déjà dégrossie, sur laquelle
plein et le vide, ou sans postuler des liaisons mécaniques trop pourra s’exercer l’unification substantielle, la σ˵φυσιv (on
ad hoc pour ne pas disqualifier leur hypothèse de départ. ne voit la chair que parce qu’on voit les membres, le bois
C’est le fondement de l’apparente contradiction dans le les arbres, l’airain la sphère d’airain). Les homéomères sont
traitement aristotélicien de la qualité. Celle-ci est bien sûr la première détermination de l’indéterminé pur. L’affection
avant tout quelque chose que nous appréhendons par le seule permet de donner tel ou tel logos (formule proportion)
toucher. Mais au niveau de la constitution des substances, à un homéomère, car c’est elle qui actualise la matière : la
c’est le principe de cohésion lui-même : s’il n’y avait pas seule forme de l’homéomère consiste dans le rapport quan-
de « veines de qualités » parcourant le monde sublunaire, titatif des quatre affections primordiales qui le constituent.
la constitution des objets, a fortiori des substances, serait Mais ce n’en est une qu’en une acception très spéciale. L’ho-
impensable 1 ; il y a donc nécessairement une présence la- méomère est une matière qualitative à la façon dont les astres
tente de qualités-1 assurant l’existence (la cohérence) des sont des matières locales 2. Son principe d’individuation,
substances qui nous entourent et dont nous percevons les sans être inexistant, est imparfait. On assiste à une simpli-
qualités-2. Cette analyse est confirmée par le traitement des fication du réel, qui comble les degrés reliant puissance et
homéomères. acte purs. Les homéomères d’un côté, les astres de l’autre,
font toucher le sensible aux bornes de la cosmologie aris-
d. Les homéomères
totélicienne 3. La structure encore inachevée des premiers
Les homéomères font l’objet d’une double indécision de suggère d’elle-même que l’épicentre de cette physique est
la part d’Aristote. Celui-ci hésite tout d’abord, comme nous
l’avons déjà noté, sur leur statut substantiel : s’ils sont le
résultat d’un mélange, ils ne sauraient être des substances en- 1. Ils sont ainsi au fondement des deux échelles matérielles
de la biologie, proposées respectivement en PA II 1 et en HA I 1.
gendrées à part entière ; ensuite, sur leurs composants réels :
Sur ces deux textes, voir infra, p. clxxii sqq.
s’agit-il des quatre corps premiers (Feu, Air, Eau, Terre), 2. Suivant l’hapax fameux de Metaph. H 1, 1042b 6 (Ïλην ...
ou des quatre puissances premières (Chaud, Froid, Sec, Hu- τοπικ–ν).
mide) ? 3. Une question se pose de savoir si ces bornes sont ex-
La première interrogation, si l’on ne se résout pas à des ternes ou internes à la cosmologie. La borne inférieure nous
distinguo qui en diluent la portée, paraît inextricable. Il va de paraît externe, puisque la prima materia n’est par définition ja-
mais réalisée, même si des états de putréfaction-liquéfaction
soi qu’elle se ramène à celle de la relativité de la substance l’approchent qualitativement (tout en s’en distinguant ontolo-
comme réalisation : les homéomères sont à la charnière de giquement : la prima materia est une pure abstraction — ce qui
ne veut pas dire une chimère — comme le Cheval ou l’Animal,
tandis que la pourriture, à défaut d’être informée, est objec-
1. Le modèle de la « veine » qualitative (cf. GC I 9, 26b 34- tale). La borne supérieure, le Premier Moteur, acte pur, pose
27a 1 : διατε¬νουσι τοÖ παθητικοÖ φλεàv συνεχεEv) est développé des problèmes logiques, systémiques et évolutifs qu’il serait dé-
dans tout le chap. I 9 de GC. raisonnable de vouloir aborder ici.

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cxxviii INTRODUCTION INTRODUCTION cxxix

ailleurs, au niveau des substances véritablement informées, de la causalité matérielle, sur la génération et le devenir,
c’est-à-dire des êtres vivants. il doit envisager les homéomères du point de vue non pas
La seconde question nous ramène elle aussi au fondement seulement de leur composition formulaire, mais également
de la biologie. En tant qu’on explique l’être des homéomères, de leur genèse.
on peut se passer des quatre corps premiers. Chaque ho- Ce point fait l’objet du chap. II 8. Pour démontrer que
méomère se définit plus par une proportion des qualités tous les homéomères de la région sublunaire sont composés
primitives que par celle des corps premiers. En tant cepen- des quatre corps simples, Aristote s’appuie sur la nutrition
dant qu’on explique leur devenir, on ne peut faire l’économie des être vivants 1. Tous, d’une manière ou d’une autre, se
des corps. C’est la raison d’une apparence d’indécision. En nourrissent de tous les corps simples. Le vivant se nourris-
PA, Aristote revient de manière appuyée sur la priorité, fon- sant des éléments mêmes qui constituent ses tissus, tous les
damentale pour la méthodologie scientifique, de l’être sur tissus sont composés de tous les corps simples. Si l’on ne
le devenir 1. Celui-là détermine celui-ci et non l’inverse. Les prend pas garde à la distinction entre être et devenir, ce rai-
briques sont en vue de la maison, non la maison en vue des sonnement peut paraître grossier et en désaccord avec PA
briques 2. On pourrait dire que, semblablement, les corps II 1. Mais il ne l’est qu’en apparence. La chaîne nutrition-
premiers sont « en vue » des qualités premières et non celles- nelle [omnivores → carnivores → herbivores → végétaux →
ci « en vue » de ceux-là. Les corps premiers vont véhiculer (eau+terre)] aboutit toujours aux quatre éléments, puisque
les qualités premières, qui constitueront les homéomères, l’eau et la terre ne peuvent subsister sans leurs contraires,
qui eux-mêmes constitueront les parties anhoméomères, but l’air et le feu. Même donc si aucun animal ne peut se nour-
ultime de la nature artiste. La description biologique ser- rir directement des quatre éléments et que la médiation des
rée des homéomères de PA II met en pratique les réquisits végétaux est nécessaire aussi bien à l’alimentation des herbi-
théoriques défendus dans les passages épistémologiques du vores que des carnivores, ce sont les corps premiers qui sont
même traité : c’est au niveau le plus pleinement causal, celui au fondement de la constitution du vivant. Il y a là plus qu’un
de l’être, qu’Aristote les considère. Démocrite s’est fourvoyé jeu « abstrait » des qualités, du fait qu’on ne saurait nourrir
en pensant que le devenir — matériel — suffirait à donner les végétaux d’autre chose que de ces corps 2.
la cause des phénomènes. C’est la raison pour laquelle la Si donc, sur la question des homéomères, le GC semble
balance penche clairement alors en faveur des qualités primi- aller à l’encontre de PA, ce n’est pas par déni de la
tives. La chair n’est pas composée de Terre, d’Eau, etc. mais biologie mais pour des raisons « surbiologiques ». Aristote
des puissances qualitatives primitives 3. La situation est dif- annonce bien, en GC II 8, de quelle façon les qualités primi-
férente dans le GC. Ce traité se concentrant, dans son étude tives se retrouveront dans tous les corps vivants, au niveau
principalement de leur composition sanguine : c’est par l’ali-
1. PA I 1, 639b 21-640a 9. mentation que ce phénomène se produit et l’alimentation est
2. Cf. Phys. II 9 et GC II 11.
en dernière instance fondée sur l’intégration des quatre corps
3. PA II 1, 646a 12-20. HA I 1, 486a 514, présente égale-
ment l’échelle de la réalisation, mais la fait commencer aux premiers.
homéomères. De manière allusive, ceux-ci sont cependant ca-
ractérisés, quelques lignes plus bas (487a 1-10), davantage par qui leur ont primordialement donné naissance.
leurs qualités — notons d’ailleurs qu’il ne s’agit que des qualités 1. GC II 8, 35a 9-10.
passives : Aristote ne mentionne pas le chaud et le froid, mais 2. Cela n’empêche pas les végétaux d’être essentiellement
seulement l’humide, le sec et le dur) que par les corps premiers terreux. Cf. infra, p. cxxxvi.

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cxxx INTRODUCTION INTRODUCTION cxxxi

e. Le GC et le DA sur les différents changements comme prébiologique. Il s’agit maintenant de la discussion


d’un processus dont les modalités biologiques ne sont pas
Si la biologie joue vraiment un tel rôle dans la constitution
présupposées, mais explicitées.
du GC, on s’attend à trouver, dans le corpus psycho-
On peut commencer par la nutrition, dont la discussion
physiologique d’Aristote, un écho net de la répartition des
n’avait pas été troublée, dans le GC, par l’interférence du
changements qu’on vient de rencontrer. De fait, Aristote
champ problématique de la causalité matérielle. L’étude que
y évoque expressément quatre mouvements, κιν–σειv (lo-
lui consacre Aristote occupe DA II 4. Après quelques distinc-
comotion, altération augmentation et diminution) 1 ; tout
tions se rapportant à la semblance/dissemblance de l’aliment
en demeurant un peu plus implicite quant au changement,
à l’alimenté, Aristote en vient à développer — cette fois-ci
µεταàολ–, de la génération, il l’évoque indubitablement dans
plus clairement — l’aporie finale de GC I 5, à savoir : le pro-
le contexte de l’âme nutritive. De manière décisive, il montre
blème de l’assimilation d’un corps par un autre. Cette faculté
au cours de son recensement des facultés — nutritif (qui
assimilatrice, le DA insiste sur ce point, est ce qui définit la
englobe le reproductif), sensitif, appétitif et intellectif —
vie dans sa forme la plus élémentaire et la plus fondamen-
qu’elles correspondent étroitement aux changements sus-
tale 1 :
ceptibles d’être effectués par le corps animé 2.
Mais puisque rien ne se nourrit qui n’ait point part
génération nutritif à la vie, c’est le corps animé qui s’alimente, en tant
augmentation qu’il est animé, de telle sorte que la nourriture a une
altération sensitif relation au sujet animé qui n’est pas accidentelle.
intellectif
C’est dans ce cadre explicite qu’Aristote revient sur la dif-
locomotion appétitif
férence, déjà envisagée dans le GC, entre aliment (τροφ–) et
Il serait évidemment naïf de croire qu’Aristote se borne facteur d’accroissement (αÍξητικ¾ν) 2 :
ici à retrouver des changements qu’il aurait étudiés « pour Il est, par ailleurs, une différence essentielle entre ali-
eux-mêmes » dans le corpus physique, en particulier dans ment et facteur d’accroissement. Dans la mesure, en
le GC. Il ressort de la lecture de cette œuvre que le projet effet, où l’être animé représente une quantité quel-
psycho-physiologique ordonnait au moins partiellement, de conque, il y a facteur d’accroissement. Mais dans la
mesure où cet être constitue quelque réalité singulière
manière rétrograde, la discussion menée sur un plan phy-
d’ordre substantiel, il y a aliment. Celui-ci conserve,
sique et général. De ce point de vue, il est intéressant de en effet, la substance et l’être animé subsiste tout le
comparer dans le détail les chapitres consacrés explicitement temps qu’il s’alimente.
aux facultés dans le DA à leur corrélat dans le GC. En accord Le point de vue psycho-physiologique permet d’établir
avec son projet d’ensemble, Aristote spécialise encore da- la liaison synthétique — biologique — entre génération et
vantage cette discussion, qui vient déjà de nous apparaître nutrition, qui ne pouvait surgir de l’analytique des change-
ments du GC, même dans sa part la plus biologisante 3 :

1. Même si leur évocation, en DA I 3, 406 a 12-13, n’a pour


but explicite que de les dénier à l’âme en tant que telle, il est clair 1. DA II 4, 416b 9-11 (j’emprunte la traduction de ce texte
qu’Aristote songe déjà à les rapporter aux facultés psychiques. et de ceux du DA qui le suivent à R. Bodéüs).
Cf., pour s’en convaincre, le passage cité n. suivante. 2. 416b 11-15.
2. Cf. le passage de PA I 1 cité supra, p. clix. 3. 416b 15-20.

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cxxxii INTRODUCTION INTRODUCTION cxxxiii

Et il y a aussi facteur de génération, non de l’être qui — la distinction fondatrice 1 :


s’alimente, mais d’un être qui lui ressemble, puisqu’il La « nourriture » renvoie d’un côté à ce qui nourrit,
en est déjà la substance et que rien ne s’engendre de l’autre à ce qui accroît. Ce qui nourrit est ce qui
soi-même, mais se conserve. Par conséquent, si un procure leur être au tout et à ses parties, ce qui accroît
tel principe de l’âme constitue une faculté, propre à ce qui procure un supplément de grandeur.
conserver, comme tel, l’être qui la reçoit, l’aliment,
lui, met ce principe en état de déployer ses activités. explicitent de manière détaillée les puissances physiolo-
C’est pourquoi, privé d’aliment, il ne peut être. giques concernées 2 :
Ce changement de scope explique également qu’Aristote De même que les produits de l’art sont formés au
puisse détailler, plus qu’il ne le faisait dans le GC, l’existence moyen des instruments, ce mouvement étant l’acte de
l’art, et l’art étant la forme de ce qui est produit dans
et la position intermédiaire d’un principe digestif à la fois mû un autre objet, ainsi en est-il de la puissance de l’âme
et mouvant, la chaleur vitale, auxiliaire matériel de l’âme 1 : nutritive : de même que plus tard, dans les animaux et
Et si l’on distingue trois choses, ce qui s’alimente, les végétaux individualisés, cette âme produit la crois-
ce dont on s’alimente et ce qui fait qu’on s’alimente, sance à l’aide de la nourriture, en utilisant comme
cette dernière chose représente l’âme primordiale, ce instruments le chaud et le froid (car c’est en eux que
qui s’alimente représente le corps qui en est pourvu se manifeste son mouvement, et chaque être se forme
et ce dont il s’alimente représente la nourriture. Il suivant une certaine raison), de même aussi cette
est par ailleurs une ambiguïté dans l’expression « qui âme, dès le principe, réalise la formation de l’être qui
sert à l’alimentation », comme dans l’expression « qui naît suivant la nature. La matière qui fournit l’accrois-
sert au pilotage », visant et la main et le gouvernail. sement est identique à celle qui sert à former l’être à
D’un côté, il y a une chose à la fois motrice et mise en son début, si bien que la puissance active est aussi la
mouvement, de l’autre, une chose uniquement mue. même dès le principe : mais celle qui contribue à l’ac-
Or toute nourriture doit nécessairement pouvoir être croissement est plus forte. Si donc cette puissance est
digérée, et la digestion s’opère par le chaud. C’est l’âme nutritive, c’est cette âme aussi qui engendre.
pourquoi tout être animé contient de la chaleur.
Si l’on prête attention aux points qu’Aristote écarte de
Au terme de ce passage, Aristote a donc biologiquement la théorisation générale du GC pour les réserver à la spéci-
explicité toutes les modalités d’un processus qui, malgré son fication de DA et, plus encore, de GA, on s’aperçoit qu’ils
orientation claire, était volontairement maintenu à un cer- représentent tous des aspects distinctifs du vivant. Est-ce à
tain niveau de généralité « physique » dans le GC. Il reste que dire que la discussion du GC reste assez générale pour englo-
seule la description diffère : le processus en jeu est identique. ber des êtres inanimés ? On ne saurait l’affirmer non plus,
Cette discussion du DA annonce à son tour certains déve- puisque les enjeux biologiques y sont moins absents que pas-
loppements, encore plus explicites, des traités proprement sés sous silence. Cette difficulté reflète le trait caractéristique
biologiques qui, après avoir repris — pour la troisième fois 2 des substances animées dans l’ontologie d’Aristote : en tant
que seuls substances sensibles véritables, elles imposent leurs

1. 416b 20-29.
2. Notons d’ailleurs qu’en de nombreux endroits, Aristote Somn. 3, 456b 5-6 est même rétrospective. Il y aurait donc quatre
évoque des recherches biologiques « Sur l’augmentation ». Les strates scientifiques, de généralité variables, concernées.
allusions sont en général prospectives (DA II 4, 416b 30-31 ; PA 1. GA II 6, 744b 32-36.
II 3, 650b 9-11, III 14, 674a 19-21 ; GA V 4, 784b 2-3) ; celle de 2. GA II 4, 740b 25-37 (trad. P. Louis).

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cxxxiv INTRODUCTION INTRODUCTION cxxxv

conditions à la sémantique de l’identité et du changement et que, entérinant le divorce physique/biologie imputable au


excluent qu’on accorde à des amas matériels en « augmenta- commentarisme d’époque impériale 1, on a voulu faire de la
tion » — quel que soit le mode, nécessairement mécanique, physique d’Aristote une physique au sens pré-classique (mé-
de leur liaison — le statut de perdurance. Un mur n’aug- diéval) du terme, et qu’on courait ainsi le risque de lire la
mente pas si on lui ajoute une rangée de briques. C’est un doctrine aristotélicienne à la lumière de la table kantienne
autre mur qui apparaît. Dans ce cas-là cependant, on peut se des Catégories 2, qu’il faut insister sur cette inspiration spé-
demander pourquoi Aristote a éprouvé le besoin, en GC, de cifiquement biologique, et non simplement physique, de la
proposer une théorie « physique » générale de ce qui allait répartition d’Aristote.
être adéquatement traité dans le cadre de la psychologie et Il y a donc un double mouvement constitutif de l’aristo-
de la physiologie. La structure de DA I 3, 406a 12-13 sqq., télisme d’Aristote. En un premier sens, la phénoménologie
suggère une réponse : pour être valide, l’argument prouvant biologique isole les activités fondamentales que déploient
l’immobilité principielle de l’âme suppose que le classement les substances animées (animaux et plantes). Celles-ci se
des mouvements — donné visiblement comme achevé en reproduisent, grandissent, perçoivent, pourchassent, réflé-
Phys. et GC — soit exhaustif et clos. Cette complétude pré- chissent. Ce sont là les facultés étudiées dans le DA. En sens
suppose à son tour celle de la table des Catégories, au moins inverse, un cadastre hérité de la tradition sophistique procu-
des Catégories adjectivales 1. Or le corpus physique (au sens rait à Aristote une grille d’analyse des catégories du langage
étroit, soit Phys.-GC) suit visiblement cette table. P. Mo- grec qui ne pouvaient être sans rapport avec les (seules)
raux a montré, à propos de la structure de DC, l’origine du οÍσ¬αι véritables que sont les vivants. Aristote a placé sa phy-
procédé dans la tradition sophistique du v e siècle 2. Mais il sique au point de rencontre de ces deux chemins. Elle tire
y va de bien autre chose. C’est un lieu commun des exé- sa justification formelle d’une méthode qui avait déjà fait
gètes des Catégories que de remarquer aussi bien l’ancrage preuve de son exhaustive efficacité. Le contenu réel qu’Aris-
verbal des Catégories que leur irréductibilité à une pure ana- tote investit dans sa physique ne naît cependant pas d’une
lyse grammaticale ou rhétorique de l’énoncé 3. C’est un lieu simple considération — fût-elle « philosophique » — de cette
commun presque aussi répandu de suggérer un rapport pri- table langagière. Il ne dérive pas non plus d’on ne sait quelle
vilégié entre les catégories adjectivales et le mouvement. ontologie abstraite qui ne ferait que spécifier vainement que
Mais on n’a à ce stade encore rien dit. Les subdivisions la logique est celle de l’unique monde possible. C’est en
du mouvement apparaissant dans les traités physiques sont conservant l’œil fixé — en aval — sur la table des facultés
elles-mêmes déterminées par l’aboutissement biologique de psycho-physiologiques qu’Aristote a conformé sa physique
la philosophie naturelle. Physique ou biologie, la distinction, catégoriale à la grille que lui fournissait — en amont — la
véritablement comprise, n’aurait d’ailleurs que peu d’im- table sophistique des Catégories.
portance dans le cadre de l’aristotélisme. Mais c’est parce

1. Cf. J. Vuillemin, De la logique à la théologie. Cinq études


sur Aristote, Paris, 1967, p. 105-108.
2. Cf. P. Moraux, « Recherches sur le De Caelo d’Aristote », 1. Sur ce point, voir infra, p. clxxxv, n. 1.
Revue Thomiste, 1951, p. 170-196. 2. Non pas bien sûr telle quelle, mais dans son intuition
3. Cf. le dossier rassemblé par F. Ildefonse et J. Lallot, Aris- que c’est un cadastre dérivé des différentes branches de la phy-
tote : Les Catégories, Paris, 2002, p. 331-343. sique qui dictera les Catégories du monde sensible.

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cxxxvi INTRODUCTION INTRODUCTION cxxxvii

La théorie du sens ou de la perception (α°σθησιv) 1 et celle l’essentiel de la question, que les exégètes les plus auto-
de la locomotion 2, malgré leur difficulté, confirment que l’un risés disputent aujourd’hui encore de l’existence et de la
des pans de l’étude de l’altération du GC — celui qui n’est pas nature d’une altération physiologique du medium qui serait
directement déterminé par l’étude de la causalité matérielle à la conscience de la sensation ce que la matière est à la
— est bien de tonalité biologique. À vrai dire, le cas est à la forme. Pour R. Sorabji, la substance aqueuse de l’œil, par
fois plus compliqué et plus révélateur encore des motivations exemple, s’altère au sens propre lors de la vision 1 ; pour M.
d’Aristote. Plus compliqué, parce que l’augmentation ne se Burnyeat au contraire, il ne se produit rien de plus en elle que
produit à proprement parler que dans les êtres biologiques, lorsqu’un milieu diaphane externe laisse voir à son travers la
tandis que l’altération et la locomotion prennent évidem- couleur de l’objet vu : une variation relationnelle, dans un jeu
ment place dans des substances inanimées. Une pomme verte à trois termes voyant-milieu-vu 2. Ce changement de relation
rougit, une pierre tombe. Pourquoi donc postuler une liai- ne peut être considéré comme une « altération » (λλο¬ωσιv)
son privilégiée entre l’altération et la faculté sensitive, la qu’en un sens très spécial. Le τιv qu’Aristote emploie alors
locomotion et l’appétitive ? La réponse est encore une fois (λλο¬ωσ¬v τιv) ne veut pas dire « une altération » mais : « un
conséquence directe du substantialisme biologique d’Aris- autre type d’altération » 3. Il est hors de question de rouvrir
tote. Si les seuls êtres véritables sont des êtres animés, il faut ici un dossier aussi complexe. On se contentera de noter que
étudier les changements que ces êtres subissent non en gé- dans un cas comme dans l’autre, la liaison qu’établit Aristote
néral, mais en tant qu’ils sont des êtres véritables, c’est-à-dire entre les facultés psycho-physiologiques et les catégories se
en tant qu’ils sont animés de tel ou tel type d’âme. Soit un trouve confirmée. Cela est hors de doute si l’on adopte la lec-
arbre. Ses fibres durcissent sous l’effet du gel, ses branches ture de Sorabji, mais c’est tout aussi vrai — et plus révélateur
s’agitent au vent. Nul ne déniera qu’il s’agit là d’altération encore — avec celle de Burnyeat, du fait qu’Aristote, quelle
et de locomotion. Mais la question ontologique n’est pas là. qu’ait été la réalité physique exacte sous-jacente à la percep-
C’est de savoir si c’est en tant que l’arbre est ce qu’il est — tion, a tenu à la décrire comme une altération. Il ne désigne
telle âme nutritive forme de tel corps majoritairement ter- rien d’autre, dans ce contexte, que ce que nous entendons en
reux — qu’il s’altère et se meut. Pour Aristote, la réponse parlant d’action objective de l’environnement sur l’animal.
est négative, quant à la locomotion bien sûr, mais également De manière pour nous beaucoup plus décisive, et quoi qu’il
à l’altération. Cette dernière, dans les végétaux, relève de la
part matérielle qui est en eux, et non de la faculté psychique
à laquelle se résume leur identité. Les fibres du pommier 1. Cf. R. Sorabji, « Body and Soul in Aristotle », Philoso-
durcissent parce que le gel les dessèche. Il ne s’agit pas d’un phy 49, 1974, p. 63-89 et « Intentionality and Physiological
processus dirigé par l’âme (nutritive) du pommier, qui se Processes : Aristotle Theory of Sense-Perception », dans M. C.
contente d’assimiler la terre humide captée par les racines. Nussbaum et A. Oksenberg Rorty (eds), Essays on Aristotle’s De
Anima, Oxford, 1992, p. 195-225.
Le règne du sensitif, quant à lui, semble se caractériser 2. Cf. M. F. Burnyeat, « Is an Aristotelian Philosophy of
par l’altération. Notons tout d’abord, mais ce n’est pas là Mind Still Credible ? (A draft) » et « How Much Happens When
Aristotle Sees Red and Hears Middle C ? Remarks on De Anima
2. 7-8 », dans Essays on Aristotle’s De Anima (cf. n. précédente),
resp. p. 15-26 et p. 421-434 (1992b). Reprise exhaustive des ar-
1. DA II 6-III 2. guments dans « De Anima II 5 », Phronesis 47, 2002, p. 28-90.
2. DA III 7-13. 3. Cf. DA II 5, 416b 34.

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cxxxviii INTRODUCTION INTRODUCTION cxxxix

se passe dans la zone externe des organes sensitifs, il y a bien Nous avions noté plus haut qu’Aristote opposait la gé-
altération de la zone centrale où aboutissent les sensations. nération de substances-masses à l’altération de substances
Car les données des différents sens sont transmises au cœur informées sans envisager les deux autres termes du tableau
qui les synthétise. Elles affectent donc l’individu (puisque le croisé 1. On comprend pourquoi. L’altération relève par soi
cœur est le représentant local de l’âme sensitive) 1 — et pas des animaux. Si une substance végétale naît ou grandit en
seulement sa matière, comme dans le cas d’une plante altérée tant que telle, elle ne s’altère qu’en tant qu’elle participe de
par la chaleur avoisinante — et ces affections se traduisent la matière brute et non de l’âme. La seule substance qui ac-
par l’adaptation immédiate de son comportement. cepte l’altération dans la constitution de son activité propre,
Une fois informé, le cœur fait office de point fixe où s’ap- c’est l’animal. Toute la difficulté dans l’interprétation du GC
puieront, de la manière la plus mécanique, les mouvements est de saisir qu’Aristote voit alors dans l’altération aussi bien
des différents membres (fuite, chasse, saisie, esquive, etc.) 2. le principe au fondement de sa chimie élémentaire que l’an-
Il pourra donc y avoir, chez les animaux (supérieurs) do- ticipation générale de théories biologiques plus délicates.
tés de cette faculté, une réaction-locomotion, assurée par Reste que cette association développée en DA justifie théo-
la faculté appétitive, à une action-altération relevant de riquement la constatation faite à la lecture du GC. Aristote
l’affective. Cette structure de va-et-vient, associée à l’ana- n’y propose pas une analyse a priori de la génération, mais,
logie altérationnelle qu’Aristote dresse entre la sensation et une fois posés quelques principes analytiques, d’ordre quasi
la réflexion 3, ainsi que la définition physique de la colère définitionnels, infléchit sa réflexion vers une discussion des
(« ébullition du sang et du chaud dans la région du cœur ») 4 changements des êtres véritables. En d’autres termes, il s’agit
semblent indiquer que l’altération spécifique que représente d’une étude physique des substances sensibles et non d’une
la sensation se rapproche fort, par ses modalités de saisie logique de la devenance. C’est la raison pour laquelle la
interne, d’une altération matérielle par changement des af- biologie dicte son orientation à la physique. On ne force-
fections qualitatives. Dès qu’au niveau du cœur, la sensation rait guère le trait en disant, comme première approximation
se mue en perception, elle s’accompagne d’une conscience — et avant de s’interroger plus techniquement sur le type
de plaisir et de peine 5 qui met en branle la mécanique de la d’unité scientifique que cela présuppose — que cette phy-
chaleur vitale, responsable à son tour des mouvements 6. sique des changements est une biologie générale. Aristote
discute moins du devenir que de la genèse, de l’altération
que de l’affection corporelle, de l’augmentation que de la
1. Cf. MA 9, 703a 2-3. croissance et sa mixtion est presque ostensiblement celle des
2. Cf. Somn. 2, 456a 3-10. médecins-physiciens.
3. DA II 5.
4. DA I 1, 403a 30-b 1.
5. DA II 3, 414b 1-6.
6. Voir surtout MA, chap. 9, en part. 702b 20-25 : « La fa-
culté sensitive (τ¿ α®σθητικ¾ν), d’après nous, est en effet là [au
milieu du corps], en sorte que lorsque le lieu autour du principe
est altéré par la sensation (λλοιουµŒνου δι τ—ν α°σθησιν τοÖ τ¾που
τοÖ περ­ τ—ν ρχ–ν) et qu’il transforme les choses adjacentes, il produit le mouvement des animaux ». Cf. aussi MA 10, 703a 14-
transforme du même coup, en les étirant et en les comprimant, 16.
les parties, en sorte que nécessairement, par ces dernières, se 1. Cf. supra, p. lxxxix-xc.

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cxl INTRODUCTION INTRODUCTION cxl i

III. L’articulation physique-biologie et son contexte 1. Physique et biologie : un texte de PA


et le Prologue des Météorologiques
Nous venons de décrire l’approche aristotélicienne des
différents changements et de constater qu’Aristote par- a. PA I 1, 639b 6-11
tait d’une analytique du changement pour aboutir à une
Au début de son discours de la méthode, PA I, Aristote
caractérisation biologique, au minimum biologisante, du
pose la question suivante 1 :
phénomène. Réduite à elle-même, cette observation présup-
Faut-il qu’à la manière dont les mathématiciens (ο¯
pose soit qu’on détache le GC du corpus physique pour en
µαθηµατικο­) prouvent les faits relatifs à l’astronomie
faire une œuvre purement et simplement « biologique » — ce (τ περ­ τ—ν στρολογ¬αν), le physicien (τ¿ν φυσικ¿ν)
que personne ne se résoudra sans doute à faire — soit que, considère d’abord les faits relatifs aux animaux et à
dépassant la forme programmatique des déclarations de prin- leurs parties (τ φαιν¾µενα...τ περ­ ζGα...κα­ τ µŒρη τ
cipe, on tire les conséquences d’une unité intime des deux περ­ ‘καστον), pour expliquer ensuite le pourquoi et les
corpus. En clair : il ne suffit plus de citer le Prologue des causes, ou bien faut-il procéder autrement ?
Météorologiques et de consacrer quinze lignes à l’unité de la On s’accorde à penser, à juste titre, que cette question
« philosophie naturelle » d’Aristote 1, mais il faut se deman- trouve une réponse affirmative : la méthode du physicien en
der sérieusement ce qu’une telle unité signifie pour notre biologie doit être celle du mathématicien en astronomie 2.
lecture des écrits biologiques et des écrits physiques : si la phy- Il est frappant qu’Aristote emploie ici le même terme, τ
sique et la biologie sont une seule et même science, pourquoi φαιν¾µενα, que celui qui revient, pour distinguer le plus
les distinguer ? Si ce sont deux sciences, sur quel modèle humble des deux niveaux de l’astronomie, en A.Pr. et en
concevoir leur unité ? C’est à la résolution aristotélicienne A.Po. 3. Cet écho garantit l’identité de ce qu’Aristote en-
de cette aporie, qui engage le sens du corpus scientifique, tend ici et là par astronomie : nous retrouvons la division de
que nous consacrerons la présente section. Nous avions jus- l’astronomie en deux branches, factuelle et causale et sur-
qu’à présent évité le recours aux déclarations d’intention tout — bien que cela ne soit pas exprimé dans le texte de PA
d’Aristote, au profit d’une considération du texte lui-même ; — l’idée que le factuel est lui-même déjà doublement mé-
il faut maintenant prendre en compte les déclarations expli- thodique, en tant que première phase de la recherche mais
cites d’Aristote quant à l’articulation de la physique et de la
biologie. 1. PA I 1, 639b 6-11.
2. Cf. P. Pellegrin, La classification des animaux chez Aristote,
Paris, 1982, p. 170 et n. 39.
3. En A. Po. I 13, 78b 32-79a 16, Aristote distingue
l’astronomie mathématique rangée sur le même pied que la géo-
1. Révélateur est à cet égard le livre, au demeurant remar- métrie, la stéréométrie et l’arithmétique, des phénomènes (τ
quable, d’A. Mansion, Introduction à la Physique Aristotélicienne, φαιν¾µενα ; cf. A. Pr. I 30, 46a 20), qui eux relèvent des sciences
Louvain / Paris, 1945 : tout en soulignant, pp. 22-37, dans la dérivées au même titre que l’optique, la mécanique et l’harmo-
ligne de W. Capelle, « Das Proömium der Meteorologie », Hermes nique. Notons toutefois qu’au sein même de cette répartition,
47, 1912, p. 514-535 et de W. Jaeger, « Das Pneuma im Lykeion », à peine quelques lignes plus bas, l’astronomie et l’harmonique
Hermes 48, 1913, p. 29-74, l’intérêt du Prologue pour la recons- sont subdivisées en une part « mathématique » et une part em-
titution du projet aristotélicien, il ne revient plus sur cette idée pirique, « nautique » dans le premier cas et « selon l’audition »
dans les trois cents pages suivantes de son ouvrage. dans le second.

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cxl ii INTRODUCTION INTRODUCTION cxl iii

aussi que somme organisée révélant la cause 1. Il n’y a plus comme d’autres textes d’Aristote invitent à le faire 1, on ne
qu’à suivre l’analogie et transposer ces deux moments au voit dans l’astronomie qu’une science subordonnée à la géo-
rapport entre physique et biologie : la démonstration bio- métrie, la restriction des objets d’étude n’aura lieu qu’au
logique serait une application de la physique « théorique » stade même de l’astronomie. La question est donc : y a-t-il
à une récolte systématique de faits biologiques permettant une physique qui, toute physique qu’elle soit, puisse être
d’en exhiber les causes 2. spécifiquement « pré-biologique » ? Or, cette question est
Ce passage de PA a le charme et la difficulté des textes encore obscurcie par le fait que les êtres vivants sont, pour
programmatiques. De loin, tout y paraît lisse. Les choses Aristote, les seules substances au sens plein du terme. Il y a
se compliquent dès qu’on tente de pénétrer les raisons de donc une évidente réalisation de la physique dans la biologie
l’analogie. La première difficulté reflète la complexité du qui pourrait faire croire que la physique dans son ensemble
statut mathématique « pur » de l’astronomie. Si en effet on est « pré-biologique ».
comprend cette dernière — comme Aristote le fait en A.Po. Une seconde difficulté tient à l’hétérogénéité de l’acte
I 13 — comme une science mathématique au même titre d’abstraction. On peut concevoir que la « cause » appliquée
que la géométrie et la stéréométrie, soit comme une science aux phénomènes astronomiques soit de nature mathéma-
générale appliquée à des objets tout aussi généraux mais tique parce que la formalité de l’astronomie n’est rien d’autre
conceptuellement plus déterminés, il faut semblablement que celle des mathématiques et que la causalité recherchée
poser que la physique au fondement de la biologie est une est tout entière du côté de cette formalité. Aristote joue
physique déjà orientée vers la biologie 3. Si en revanche, précisément sur l’équivocité de l’astronomie supérieure,
entre « sphérique » et théorie du mouvement des planètes.
Le « que » et le « parce que » appartiennent ici, selon deux
1. Les φαιν¾µενα (cf. n. précédente), en d’autres termes,
sont supérieurs à, et d’un autre ordre que l’« astronomie nau- points de vue différents, à une ou à deux sciences. Mais dans
tique », qui consiste sans doute dans la connaissance empirique le cas de la biologie, la biologie « supérieure » — celle déve-
du ciel que possède le marin : position des constellations, mou- loppée en PA — est tout aussi différente de Phys. et de GC
vements nocturnes apparents. que l’est HA. Les deux strates sont donc en apparence bien
2. On laisse de côté l’astronomie nautique (cf. n. pré- plus unitaires, et forment un bloc bien plus clairement déta-
cédente) qui trouverait bien sûr sa contrepartie dans la
ché de la science « physique » sur laquelle elles se fondent :
connaissance qu’un paysan peut avoir de son bétail, un chas-
seur de son gibier, etc. Ces catégories ne valent en définitive la biologie demeure la biologie et l’on ne voit finalement pas
que parce qu’elles sont intégrées, à un niveau exhaustif et mé- bien pourquoi c’est le physicien, et non un biologiste (le mot,
thodique, aux φαιν¾µενα. significativement, est absent du corpus) qui fournira les dé-
3. La géométrie à l’œuvre dans l’astronomie d’Eudoxe se monstrations.
concentre sur les propriétés des sphères en mouvement. Elle D’aucuns seront tentés de banaliser la référence au « phy-
a donc des traits caractéristiques qui l’isolent aussi bien de
la géométrie que d’une stéréométrie indifférenciée. Ou, pour
sicien », en arguant de l’équivocité du terme : il s’agit autant,
formuler autrement cette distinction : l’astronomie d’Eudoxe pour Aristote, de celui qui s’occupe de la physique au sens
est une science abstraite conçue pour s’adapter à une certaine
catégorie de phénomènes. Elle a de la géométrie la pureté for-
melle, des sciences dérivées l’anticipation d’un substrat. Mais pée indépendamment d’eux avant d’être appliquée, le mieux
elle n’est pas purement et simplement abstraite des données possible, à ces derniers.
sensibles comme peuvent l’être les φαιν¾µενα. Elle est dévelop- 1. Cf. Phys. II 2, 194a 7-8.

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cxl iv INTRODUCTION INTRODUCTION cxl v

propre (la discipline à l’œuvre dans la Physique ou le GC) que d’individus matériels (les quatre éléments, l’écliptique, le
du savant engagé dans l’étude de tel ou tel aspect de la nature soleil) et (5) de méthodes (la question de l’hypothèse, la cri-
(φËσιv) 1. L’analogie du texte de PA n’en serait donc pas une, tique des prédécesseurs). Ces grandes catégories dament le
ou faible. La mention du physicien n’y ferait pas pendant à corpus physique de manière à peu près exhaustive. Même
celle du mathématicien, mais se contenterait de redoubler sans prendre en compte le cas très particulier des discussions
l’évocation implicite du biologiste. Mais il y a un parallèle méthodologiques — Aristote ne séparant jamais vraiment,
au moins rhétorique dans le texte de PA. Le principe de cha- dans sa propre recherche, l’« épistémologie » de la science
rité exige qu’on en fasse tout d’abord un parallèle doctrinal et effective — on doit tout d’abord noter une certaine concaté-
qu’on juge sur pièces du succès de l’enquête. En second lieu, nation entre les catégories (1)-(2)-(3)-(4). Les opérations (2)
la détermination du statut du physicien biologiste n’étant ici ont un rôle recteur qui, pour s’effectuer, présuppose les no-
que l’analogue de celle du mathématicien astronome, il ne tions (1). Ainsi, si Aristote étudie des notions telles que le
faudrait pas charger davantage celui-là que celui-ci. L’astro- lieu, le temps et la continuité dans la Physique, c’est avant
nomie débordant le statut d’une simple science subordonnée tout pour élucider la question du mouvement, qu’il faut sau-
à la géométrie, il en ira exactement de même pour la biologie ver des sapes zénoniennes. En outre, ce sont les opérations
à l’égard de la physique. qui dictent, à un niveau général, le déroulement de la science
physique : la place accordée à l’étude de la translation, dans
b. Meteor. I 1, 338a 20-339a 9
la Physique, est capitale, et précède démonstrativement celle
La difficulté la plus grave suscitée par le texte de PA n’a des autres changements dans le GC. Notons qu’ici, l’ordre
pas encore été abordée : c’est l’impossibilité évidente qu’il y de l’exposition épouse celui de la nature. La translation est
a, chez Aristote, à comprendre de façon à peu près unitaire première en tant qu’elle est impliquée dans tous les autres
les quatre traités « physiques » que celui-ci, dans le Prologue changements 1.
de Meteor., place en tête de sa philosophie naturelle. Si les re- Mais les opérations présupposent également les causes (3).
cherches physiques sont aussi hétérogènes que peuvent l’être La physique demande qu’on s’interroge non seulement sur
la discussion des principes de Physique I et celle des fleuves les modalités des opérations, mais également sur leur pour-
et des montagnes de Meteor., toute entreprise visant à saisir quoi.
ce qui, de la physique, permet de démontrer les faits biolo- Enfin, le classement des individus matériels (4) s’opère
giques, n’est-elle pas vouée à l’échec ? selon la délimitation des opérations. Aristote les divise en
La réponse à cet ensemble de questions passe par une ceux qui sont sujets à la translation seule, à savoir les êtres
considération attentive de certaines spécificités du corpus supralunaires, ou à tous les changements, comme les êtres
physique. La lecture du GC nous a déjà mis sur la voie. sublunaires. Ceux-ci sont à leur tour subdivisés en êtres
Aristote y traite aussi bien (1) de notions (la continuité) inanimés, envisagés dans les trois premiers livres des Mé-
que (2) d’opérations (génération, altération, augmentation, téorologiques, et en êtres biologiquement animés.
mixtion), (3) de causes (matérielle, efficiente et finale), (4) On pourrait se demander ce qui prime dans une telle phy-
sique, des opérations ou des individus qui les réalisent. Le

1. Il s’agirait du sens où Aristote dit, en DA I 1, 403a 27-


28, qu’il appartient au naturaliste (φυσικοÖ) de faire porter son 1. Sur la priorité de la translation sur les autres change-
examen sur l’âme (τ¿ θεωρCσαι περ­ ψυχCv). ments, cf. Phys. VIII 7 et GC II 10, 36a 18-23.

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cxl vi INTRODUCTION INTRODUCTION cxl vii

fonctionalisme latent des traités biologiques pourrait laisser corruption, Météorologiques, Recherches sur les animaux, Re-
croire qu’il s’agit surtout des opérations. Mais il y a un pro- cherches sur les plantes. Autant que possible, le traité le plus
jet de cadastre fixiste des substances telles qu’elles sont, qui général précède le traité le plus particulier. Mais la linéarité,
résiste à cette lecture 1. Une chose est sûre : les opérations nécessaire évidemment au niveau de la lecture des pragma-
se réalisent dans des individus et les individus se caracté- ties, n’est qu’apparente. Elle recouvre une progression par
risent par leurs opérations. C’est ce lien intrinsèque des uns embranchements, qui impose qu’on règle la conséquence
aux autres qui explique qu’il ne faille pas lire la suite des particulière et terminale d’un principe — ce que avons dé-
traités de philosophie naturelle présentée dans le Prologue nommé l’individu matériel — avant d’envisager celle qui fait
de Meteor. comme une progression linéaire, mais bien plu- elle-même office de principe général à l’égard d’une division
tôt comme une structure arborescente. Commençons par en supplémentaire — et qui est en fait une opération. Ce n’est
citer la première partie 2 : donc que par souci de brièveté qu’on parle de « suite » des
Nous avons traité antérieurement des premières traités d’Aristote :
causes de la nature et du mouvement naturel dans
son ensemble, puis des astres dans l’ordonnance de
leurs déplacements supérieurs, des éléments corpo- Principes généraux
rels (dont nous avons dit le nombre et la nature, et (Phys. I-II)
décrit les transformations réciproques), de la géné-
ration et de la corruption en général. Il nous reste opération translation et notions induites
à considérer la partie de cette enquête que tous nos (Phys. III-VIII)
devanciers ont désigné sous le nom de météorologie.
individus mus inengendrés opérations génération, altération ...
Après avoir énuméré nombre de têtes de chapitre de Me- (DC I-II) (DC III-IV + GC I-II)
teor. — énumération qui nous prouve que ce développement
individus mus engendrés inanimés opération âme
a bien pour fonction première d’insérer cette œuvre dans la
(Meteor. I-III) (biologie)
suite des traités physiques — Aristote poursuit de la manière
suivante : en général séparément1
Ces sujets une fois explorés, nous verrons si nous pou-
vons rendre compte, selon nos principes directeurs, 1. La première recherche « moderne » sur la suite du
des animaux et des végétaux, pris à la fois en général corpus biologique aristotélicien est à mettre au compte de l’aris-
et séparément (καθ¾λου τε κα­ χωρ¬v) ; cela fait, nous au- totélisme padouan. Voir en particulier la recherche de Daniele
rons à peu près atteint le terme du projet d’ensemble Furlani, In libros Aristotelis de Partibus animalium Danielis Furlani
que nous nous sommes fixé au départ. Cretensis Commentarius primus, positis ante singulas declarationes
Malgré quelques incertitudes, qui ne sont pas que de dé- Graecis Philosophi verbis, iisdemque latine redditis a Theodoro Gaza.
tail, sur l’identification et l’extension des renvois d’Aristote, Additus est Index rerum et verborum insignium, Venise, 1574. Les Al-
lemands du xix e siècle ont consacré beaucoup d’efforts à cette
la démarche d’ensemble est relativement claire. Aristote pro- question, sans jamais cependant remettre en cause la structure
pose l’enchaînement Physique, Du ciel, De la génération et la linéaire de la « Reihenfolge » aristotélicienne. Voir J. G. Schnei-
der Saxo, Aristotelis de animalium historia libri X, 4 vol., Leipzig,
1811, T. I, Epimetrum III, p. xciv-cxxv en part. : « De libro-
1. Sur cette opposition, voir infra, p. clviii-clxiii. rum aristotelicorum, praecipue physicorum, descriptione et
2. Meteor. I 1 338a 20-339a 9. ordine » et p. cxvii Pour une discussion de Furlani ; F. N. Titze,

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cxl viii INTRODUCTION INTRODUCTION cxl ix

Cette structure permet d’apercevoir un premier type il s’agit des opérations, qui se retrouvent toutes au niveau
d’items physiques déterminants dans le cadre biologique : des animaux 1. Il faut à ce sujet dissiper deux légères am-
biguités. La première, et la plus importante, est celle du
statut des astres. En tant que vivants animés, ils semblent
Aristoteles über die wissenschaftliche Behandlungsart der Naturkunde
überhaupt, vorzüglich aber der Thierkunde, Leipzig, 1823 ; id., De amoindrir la cohérence globale de la dichotomie. Mais la dif-
Aristotelis operum serie et distinctione, Leipzig / Prague, 1826 ; ficulté n’est qu’apparente. L’animation des animaux et des
C. Prantl, De Aristotelis librorum ad Historiam Animalium perti- plantes, parce qu’elle repose sur la présence d’une âme nu-
nentium ordine atque dispositione, Munich, 1843 ; L. Spengel, tritive, est hétérogène à celle du dieu-univers 2. Ce n’est donc
« Ueber die Reihenfolge der naturwissenschaftlichen Schriften en réalité pas tant la vie simpliciter qui préside à la classi-
des Aristoteles », Abhandlungen der philosophisch-philologischen
Classe der königlich bayerischen Akademie der Wissenschaften, V,
fication physique que celle du vivant sublunaire défini par
2, Munich, 1849, p. 143-167 ; p. 147 : « Die verschiedenen l’obligation de perdurer quelque temps et de (pour) se re-
physikalischen Schriften des Aristoteles bilden eine zusam- produire. Les vivants immortels apparaissent davantage par
menhängende Reihe, mögen sie nun schon von Anbeginn im le type très particulier d’opération qui leur est propre —
Geiste des Autors so geordnet und in dieser Folge nach einan- la translation ininterrompue, donc circulaire — que par leur
der ausgearbeitet, oder einzelne Werke theilweise schon früher
vie dont, comme en témoigne le DC, il n’y a finalement rien à
ausser ihrer Stellung als für sich bestehend ausgegeben und
erst später der Gesammtreihe einverleibt worden sein. Ihre dire si ce n’est qu’elle est. Cette remarque permet de dissiper
Ordnung lässt sich noch jetzt grossentheils aus dem innern la seconde ambiguïté : les opérations ne définissent pas les
Zusammenhange, in welchem die Schriften zu einander ste- êtres qu’elles affectent, mais elles les caractérisent comme
hen, angeben. Den Eingang bilden die acht Bücher der Φυσικ— objets de telle ou telle science. Elles correspondent en outre
LΑκρ¾ασιv, eine Metaphysik der Physik, wie sie Hegel nicht à des strates cosmiques identifiables. Pas plus que les astres
unpassend nennt, etc. ». Citation intéressante à deux titres :
Spengel laisse la voie ouverte aux spéculations évolutionistes
ne sont définis par leur translation, ne le sont les objets mé-
mais les juge de toute façon sans importance, le corpus phy- téorologiques par leur translation et leur génération ou les
sique ayant bel et bien une organisation doctrinale. L’évocation objets biologiques par leur translation et leur génération et
de Hegel pourrait donner le cadre doctrinal de la multiplication
des études, vers 1840, sur l’unité du système physique aris-
totélicien ; H. Thiel, De zoologicorum Aristotelis librorum ordine
ac distributione, Breslau, 1855 ; A. Goedeckemeyer, Die Glie-
derung der aristotelischen Philosophie, Halle, 1912, en part. p. 1. Les plantes posent un problème, en ce qu’elles ne sont
60-101. Ce sont les études génétiques qui ont causé la lente ex- pas dotées d’un principe locomoteur.
tinction des recherches trop ouvertement « systématiques » du 2. Il y a chez Aristote une ambiguïté fructueuse, bien notée
xix e siècle. Voir en particulier W. W. Jaeger, Aristoteles. Grundle- par les commentateurs anciens, entre οÍραν¾v compris comme
gung einer Geschichte seiner Entwicklung, Berlin, 1923 ; I. Düring, « ciel » (éthéré) et/ou comme « univers ». Pour la structure com-
Aristotle’s De Partibus Animalium : Critical and Literary Commen- posée du dieu-univers, cf. DA I 1, 402b 5-8 et surtout I 5, 409b
taries, Göteborg, 1943 ; F. J. C. J. Nuyens, L’évolution de la 32-410a 1. Y a-t-il, entre le dieu-univers et les vivants biolo-
psychologie d’Aristote, trad. du Néerlandais, Louvain / Paris, giques, une unité d’analogie ou une simple homonymie ? Les
1949. Pour un étrange hybride, voir P. Thielscher, « Die relative textes de DA semblent pointer vers la seconde solution, tan-
Chronologie der erhaltenen Schriften des Aristoteles nach den dis que MA fait un usage constant de l’analogie entre monde
bestimmten Selbstzitaten », Philologus 97 (1948), p. 227-265. et corps vivant. Toutefois, le point qui importe et que les deux
Nous voudrions ici montrer que la structure, bien comprise, types de réalités ne sauraient être homogènes seulement parce
est heuristiquement plus féconde qu’une génétique incertaine. qu’elles sont animées.

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cl INTRODUCTION INTRODUCTION cl i

leur animation nutritive 1. Il y a là cependant des caracté- Ce rapport entre la physique des opérations et la biologie
ristiques communes qui permettent de traiter d’une seule des individus animés serait presque comparable à celui de la
démonstration un ensemble de faits 2. mathématique générale à la géométrie, dans l’interprétation
Dégager cette structure arborescente permet donc d’abou- qu’Aristote donne de la réforme d’Eudoxe 1. Non seulement
tir à un premier résultat concernant la liaison entre physique parce que toute la mathématique générale se retrouve dans
et biologie, ainsi que de comprendre au plan des structures la géométrie, mais aussi parce que les objets de la mathéma-
la constatation faite à propos du GC. Si l’étude des opéra- tique générale sont profondément « marqués » par les objets
tions de GC I 3-10 était systématiquement orientée vers la
biologie, c’était parce qu’Aristote ne perdait pas de vue la
Ïδωρ κα­ γCν γ¬γνεσθαι Žξ λλ–λων, κα­ ‘καστον Žν κστ} Îπρχειν
position pré-biologique de cette œuvre. Mais l’on pourrait se τοËτων δυνµει, èσπερ κα­ τFν λλων ο¶v ‘ν τι κα­ ταÍτ¿ν Îπ¾κειται,
demander pourquoi, dans ce cas, la Physique, qui elle aussi ε®v Ä δ— ναλËονται “σχατον). Mais ce sont les vivants qui, en
traite essentiellement de l’opération translation, n’est pas tant que « substances par excellence » orientent le déploiement
aussi clairement biologisante. La réponse est évidente : plus physique. En Metaph. H 3, 1043b 21-23, Aristote affirme explici-
l’on se rapproche du stade individuel ultime, plus l’on traite tement que les « vents » ne sont pas des substances. De manière
caractéristique, Aristote soutient cependant qu’on doit traiter
adéquatement la catégorie dont il relève. Comme Aristote le
de tels objets de manière analogue aux substances, c’est-à-dire
dit ailleurs, on ne s’oppose pas à la prescription médicale en isolant le principe formalo-définitionnel. Cf. Metaph. H 2,
de la promenade digestive en se réclamant de l’impossibilité 1043a 4-7.
zénonienne du mouvement 3. La translation est encore loin 1. Quelle que soit la théorie de l’Eudoxe historique, la
de la marche des animaux terrestres bipèdes. La génération lecture qu’en fait Aristote est bien sûr conceptualiste. L’expres-
est déjà beaucoup plus proche de la genèse. Objectera-t-on sion « grandeur » (µŒγεθοv), n’apparaît jamais, chez Aristote,
pour désigner les objets de la mathématique générale. Lors-
que Meteor. envisage aussi des générations, des altérations, qu’Aristote parle de « grandeur », c’est pour désigner d’une
etc. ? Il n’est pas difficile de voir que les objets étudiés dans appellation générique l’ensemble des quantités géométriques
ce traité, dans le cadre d’une ontologie aussi massivement continues. Cette position se reflète dans toutes les considéra-
substantialiste que celle d’Aristote, ne font pas le poids. tions d’Aristote concernant la possibilité d’une science plus
Les opérations du GC ne peuvent sémantiquement conduire générale que l’arithmétique et la géométrie (sans qu’il s’agisse
toujours de la théorie générale des proportions inaugurée par
qu’aux individus des traités biologiques 4.
Eudoxe). Aristote envisage par exemple sur ce modèle le do-
maine et les conditions de validité d’une proposition, qui n’a
rien de spécificiquement eudoxéen, telle que : « si on ôte des
1. Les plantes et certains animaux inférieurs ne se choses égales de choses égales, les restes sont égaux » (A.Po. I
meuvent pas, mais les transformations qu’ils subissent sup- 10, 76a 37-b 2). Bien que commun indifféremment à toutes les
posent la translation des particules matérielles. branches des mathématiques, ce principe n’est utile (χρ–σιµον)
2. Cf. PA I 1, 639a 12-b 10. qu’employé à chaque fois dans un genre particulier, que ce soit
3. Ref. Soph. 11, 172a 8-9. les nombres ou les lignes. En d’autres termes, le fait de savoir
4. On insiste sur le fait que cela ne veut pas dire que l’es- que ce principe est commun à toutes les branches des mathé-
sentiel de Meteor. I-III ne soit pas fondé sur la théorie du GC matiques ne nous avance en rien quand nous l’employons dans
(cf. l’introduction de I 3, 339a 33-b 3 : LΑναλαà¾ντεv ο×ν τv Žξ telle ou telle branche particulière. Or nous ne l’employons ja-
ρχCv θŒσειv κα­ τοÌv ε®ρ経νουv πρ¾τερον διορισµοËv, λŒγωµεν περ¬ mais que dans la branche particulière où nous nous trouvons
τε τCv τοÖ γλακτοv φαντασ¬αv κα­ περ­ κοµητFν κα­ τFν λλων démontrer quelque théorème. Ce principe relève des choses
Åσα τυγχνει τοËτοιv Ãντα συγγενC. Φᵍν δ— πÖρ κα­ Œρα κα­ « communes par analogie » (κοιν κατL ναλογ¬αν).

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cl ii INTRODUCTION INTRODUCTION cl iii

géométriques qu’ils englobent. L’objet biologique prédéter- considérée comme partie intégrante de la distinction suivant
mine la physique comme l’objet géométrique prédétermine la généralité, mais comme une simple accrétion propédeu-
la mathématique générale. Il reste que la biologie ne se réduit tique. La science biologique véritable à laquelle il est fait
pas, très loin de là, aux opérations envisagées dans les traités allusion dans le Prologue ne commence en réalité qu’en HA
physiques, GC en particulier. Les causes biologiques, celles I 6, 491a 14, avec le recensement des parties du corps et de
qu’il appartient au physicien de démontrer, sont ailleurs. leurs propriétés.
Il faudrait du même coup supposer que la recherche
c. La biologie et l’analogie eudoxéenne
historique (HA) corresponde à l’étude des animaux « pris
La question biologique, dans le Prologue de Meteor., se séparément », tandis que la démonstration proprement dite
pose en des termes apparemment peu soucieux des jeux (PA et GA) serait générale 1. On retrouverait donc en quelque
causaux. Aristote n’y mentionne pas d’autres principes d’or- sorte la thématique connue de A.Po. — il n’y a de science que
ganisation que la partition καθ¾λου τε κα­ χωρ¬v, « en général du général. Le texte de A.Po. consacré à la réforme d’Eudoxe
et séparément ». C’est d’autant plus étrange que le cor- vient cependant compliquer les choses 2 :
pus biologique semble obéir à d’autres règles : l’exposition Et il pourrait sembler que la proportion alterne pour
méthodologique de PA I n’est pas de pure forme, et les spé- autant qu’il s’agit de nombres, et de lignes, et de so-
cialistes du corpus biologique sont d’accord, on l’a dit, pour lides, et de temps, à la façon dont c’était jadis prouvé
voir dans HA la collecte des faits que PA et GA auront à séparément (χωρ¬v), bien que cela puisse être mon-
tré pour tous (κατ πντων) par une démonstration
charge d’expliquer. Face à ces deux échelles organisatrices unique. Mais comme la chose unique que sont toutes
(« en général / séparément » vs « faits / causes »), la première ces choses — nombres, longueurs, temps, solides —
tentation est bien entendu de rechercher si, et dans quelle se trouve être sans nom, et comme elles diffèrent les
mesure, elles sont superposables. unes des autres par la forme, elles étaient prises sé-
On pourrait tout d’abord voir dans le Prologue une allu- parément (χωρ¬v). Mais maintenant, c’est démontré
sion à une spécificité des premiers chapitres du Livre I de au niveau général (καθ¾λου). Car ce ne leur était pas
une propriété caractéristique en tant que lignes ou en
HA, qui se présentent à deux reprises comme une esquisse tant que nombres, mais en tant que précisément cette
(Žν τËπ}) destinée à donner un avant goût de recherches pré- chose qu’ils supposent exister au niveau général.
cises (διL κριàε¬αv) à venir 1. Aristote distinguant lui-même,
On note que l’opposition entre la démonstration générale
dans ces recherches précises, une phase « historique » et une
d’Eudoxe et les démonstrations particulières à chaque genre
phase explicative, il faudrait admettre que les deux classifi-
cations (en général/séparément et faits/causes) n’ont rien
à voir. Mais ce serait aller trop vite en besogne. Car Aris-
tote insiste sur le fait que la démonstration (τ—ν π¾δειξιν) 1. Alors qu’en HA I 13, 493b 1-2, des recherches à la fois
« précises » (διL κριàε¬αv) et « générales » (καθ¾λου) sur la physio-
ne peut avoir lieu que « quand l’histoire de chacun est à la logie des organes génitaux sont annoncées, qui renvoient aussi
disposition » (ÎπαρχοËσηv τCv ¯στορ¬αv τCv περ­ ‘καστον) 2. Il bien à HA VII qu’à GA, la considération « séparée » (χωρ­v) des
est donc probable que l’introduction de HA ne doive pas être quadrupèdes vivipares, en HA I 6, 491a 4-6 n’est pas propre à
un traité particulier succédant à HA, non plus que celle, tout
aussi « précise » (διL κριàε¬αv), des mœurs animales en I 1, 488b
1. HA I 1, 487a 10-14 et I 6, 491a 6-10. 27-28 (annonçant clairement HA VIII-IX).
2. HA I 6, 491a 6-10. 2. A. Po. I 5, 74a 17-25.

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cl iv INTRODUCTION INTRODUCTION cl v

mathématique qui avaient cours auparavant sont caractéri- que nous disons identiques les uns aux autres par la
sées comme se déployant, respectivement, καθ¾λου et χωρ¬v. forme. En effet, de même que le tout se comporte à
Il ne s’agit donc pas ici d’une opposition entre l’histoire et l’égard du tout, chaque partie le fait à l’égard de la
partie.
la démonstration. Les démonstrations mono-génériques des
savants de jadis n’étaient pas moins apodictiques que celle D’autres parties sont certes identiques, mais diffèrent
d’Eudoxe. Elles ne consistaient aucunement dans une simple selon l’excès et le défaut, toutes celles dont le genre
mise en place des problèmes à résoudre. Elles étaient telle- est identique. Je veux dire par « genre » quelque chose
comme oiseau et poisson. Chacun d’eux comporte en
ment fondées en raison, d’ailleurs, que la réforme d’Eudoxe effet différence en fonction du genre, et il y a plusieurs
n’a pas mis en péril la validité de la séparation des diffé- formes de poissons et d’oiseaux. La grande majorité
rents genres de quantité. Eudoxe n’a fait qu’en dévoiler un des parties diffèrent entre elles selon les contrarié-
nouvel aspect commun. Si donc Aristote a quelque chose de tés des affections, telles celle de la couleur et celle
semblable en tête quand il rédige son Prologue aux Météoro- de la figure, par le fait que certaines parties sont af-
logiques, nous devons en conclure que l’opposition entre le fectées davantage, d’autres moins, ainsi que par la
multitude et la rareté, la grandeur et la petitesse,
général et le séparé n’est pas celle de l’explication et de l’en- bref, l’excès et le défaut. Car certains animaux ont
quête. C’est une caractéristique qui doit parcourir le stade la chair molle, d’autres la chair ferme, certains ont
causal et, en tant que telle, se refléter au niveau de la col- le bec long, d’autres court, certains ont beaucoup
lecte des faits. de plumes, d’autres peu. Certes, il arrive à certains
d’avoir des parties différentes de celles des autres.
L’analogie eudoxéenne et la méthode biologique Ainsi, les uns ont des ergots et les autres non, les uns
ont une crinière et les autres non — mais pour ainsi
Ici encore, nous avons la chance de disposer d’indications dire, la plupart des parties constitutives de la masse
explicites, au reste bien connues, chez Aristote 1. Celui-ci totale du corps soit sont identiques soit diffèrent par
s’étend longuement, dans des passages théoriques du corpus les contraires et selon l’excès et le défaut (on peut po-
zoologique, sur ce qui constitue une évidente transposition ser que le plus et le moins sont une sorte d’excès et de
de l’analogie eudoxéenne à la biologie. Le texte le plus dé- défaut).
veloppé apparaît dans le premier chapitre de HA 2 : Mais certains animaux n’ont leurs parties identiques
Certains des animaux ont toutes leurs parties iden- ni par la forme ni selon l’excès et le défaut, mais selon
tiques les uns aux autres, d’autres leurs parties l’analogie, à laquelle se conforment l’os dans son rap-
différentes. Identiques, certaines parties le sont par port à l’arête, l’ongle au sabot, la main à la pince et,
la forme, comme le nez et l’œil d’un homme par rap- à la plume, l’écaille. De fait, ce qu’est la plume dans
port au nez et à l’œil d’un homme, ou la chair par l’oiseau, cela est l’écaille dans le poisson.
rapport à la chair et l’os par rapport à l’os. Il en va de
même pour le cheval et les autres animaux, tous ceux Aristote distingue trois cas d’identité, de la plus stricte
à la plus lâche, qui calquent trois relations mathématiques
dûment distinguées par les géomètres grecs :
1. Bien connues mais rarement comprises. Une prise en
— A et B peuvent être identiques ε°δει, selon la forme,
compte de l’étude de J. Vuillemin, De la logique à la théologie, p.
17-18 en part., ignorée par la quasi totalité des auteurs récents, c’est-à-dire appartenir à la même espèce, comme deux lignes
aurait évité à ces derniers bien des platitudes. commensurables l’une à l’autre (de longueur 1 et 2 par
2. HA I 1, 486a 14-b 22. exemple).

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cl vi INTRODUCTION INTRODUCTION cl vii

— A et B peuvent également relever de deux espèces — Enfin, A et B peuvent être hétérogènes — A poisson,
différentes coordonnées sous un même genre, n’être donc B oiseau — comme le sont les nombres et les grandeurs. Il
identiques que γŒνει. On n’a pas assez remarqué que faudra alors introduire un terme C relié à A, un terme D
lorsqu’Aristote affirme également qu’A et B diffèrent se- relié à B, et montrer qu’en appliquant une théorie formelle
lon l’excès et le défaut (Îπεροχ— κα­ “λλειψιv), il ne fait de l’analogie (cf. Top. III 1, 116b 27-36 et EN V 6-7, 1131a
rien d’autre que s’inspirer de la connexion, exprimée par 10-b 24), on aura une identité entre le rapport de A à C et
l’axiome d’Eudoxe-Archimède, entre l’incommensurabilité
√ celui de B à D, soit une identité κατL ναλογ¬αν. Les deux
de deux quantités linéaires (longueurs 1 et 2 par exemple) derniers cas permettent à la biologie de s’exercer en évitant
1
et leur homo-généité qui permet d’affirmer que la plus pe- les redites et en exhibant, simultanément aux identités, les
tite, multipliée un nombre suffisant de fois, excèdera la plus structures causales des attributions.
grande 2. Dans ce cas, A et B sont identiques « en puissance », Dès lors qu’on croise dans les eaux eudoxéennes, la ques-
δυνµει. Cet usage aristotélicien est une pièce importante à tion n’est pas tant celle du général et du particulier que
verser au dossier des origines eudoxéennes du lemme d’Ar- des deux niveaux légitimes auxquels s’exercera la démons-
chimède. L’insistance terminologique d’Aristote montre que tration, l’homogène commensurable δυνµει et l’hétérogène
l’importance de ce dernier n’avait pas échappé aux savants formellement comparable κατL ναλογ¬αν. De même que les
du iv e siècle. mathématiques effectives ne peuvent se résumer à la théo-
rie des proportions d’Eudoxe, mais que la compréhension
1. Cf. Euclide, Éléments V, déf. 3 : « le rapport est une du niveau propre de l’arithmétique et de la géométrie est
certaine relation selon la taille de deux grandeurs homogènes » indispensable au mathématicien accompli, de même le biolo-
(Λ¾γοv Žστ­ δËο µεγεθFν Áµογενéν ™ κατ πηλικ¾τητ ποια σχŒσιv ). giste ne peut se contenter de démonstrations générales mais
2. Cf. Euclide, Éléments V, déf. 4 : « des grandeurs sont dites
être en rapport l’une avec l’autre, si, multipliées, elles peuvent
doit également prendre en compte les rapports internes à
s’excéder l’une l’autre (λλ–λων ÎπερŒχειν) ». Les spécialistes de chaque genre. En d’autres termes, la mention du général et
la biologie aristotélicienne n’ont pas relevé cet ancrage mathé- du séparé renvoie moins à des grands ensembles du corpus
matique de la notion aristotélicienne du « plus et moins » (sur biologique qu’à un mouvement de va-et-vient qui le traverse
celle-ci, cf. J. G. Lennox, « Kinds, forms of kinds, and the more de part en part. La démarche de PA est à cet égard assez
and the less in Aristotle’s biology », dans A. Gotthelf et J. G. Len-
significative : la discussion est toujours tenue, dans sa part
nox (eds), Philosophical Issues in Aristotle’s Biology, Cambridge,
1987, p. 339-359, p. 342-345). Si deux lignes commensurables démonstrative, à un haut degré de généralité, mais des ré-
(longueurs 1 et 2) vérifient l’axiome d’Eudoxe-Archimède, cette férences sont souvent faites à des formes particulièrement
caractéristique√devient déterminante dans le cas des incommen- instructives dans le cadre de la propriété physiologique dis-
surables (1 et 2). Il est intéressant qu’Aristote se sente obligé cutée. Il s’agit en général soit d’une espèce qui détient ce
de justifier son utilisation de l’expression Îπεροχ— κα­ “λλειψιv par caractère de manière exemplaire, soit au contraire d’une ex-
un recours au plus banal « selon le plus et le moins » (µAλλον
κα­  ττον). Qu’il ne se soit pas contenté de cette désignation- ception à première vue curieuse qu’il s’agit de justifier 1.
ci montre son souci d’expliciter l’inspiration mathématique de
sa théorie de l’identité. L’expression Îπεροχ— κα­ “λλειψιv est
expressément rapportée aux rapports entre grandeurs incom- 1. Le cas le plus intéressant est peut-être celui des vivants
mensurables dans la discussion des couleurs de Sens. 3. Cf. 439b qui, même sectionnés, continuent à vivre. Aristote y revient à de
30 (καθL Îπεροχ—ν δŒ τινα κα­ “λλειψιν σ˵µετρον) et 440b 20 (καθL très nombreuses reprises et dans de très nombreux contextes,
Îπεροχ–ν). mais s’en sert pour problématiser, nuancer et finalement dé-

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cl viii INTRODUCTION INTRODUCTION cl ix

L’espèce particulière sur laquelle s’opère la démonstration affaire de point de vue, le Stagirite pouvait se contenter de
est préférentiellement l’homme. L’outil de l’analogie permet parler de « genre de genres » quand le besoin s’en serait
ainsi d’étendre de manière générale ce qui a fait l’objet d’une fait sentir — c’est-à-dire dans les (rares) cas où l’opposi-
démonstration séparée au niveau des parties humaines. tion εµδοv-γŒνοv aurait déjà été réservée, dans le cadre de
la même discussion, à un autre couple, de généralité au
Le modèle mathématique et le relativisme εµδοv-γŒνοv-ναλογ¬α
moins partiellement inférieure. L’analogie semble donc té-
Le modèle mathématique d’Aristote, qui isole le genre des moigner d’un certain fixisme de la part d’Aristote, fixisme
nombres de celui des lignes de manière absolue dès qu’il qui, admis, contaminerait vite le γŒνοv. Le relativiste répon-
est question de leur nature propre, et alors même qu’on dra qu’Aristote répugne, en PA, à considérer les groupes
peut admettre qu’une même théorie des proportions les en- analysés commes des ε°δη mais les appelle presque toujours
globe, s’accorde mal avec une doctrine relativiste du rapport des genres, γŒνη — au sens du genre-sujet scientifique. Il n’y
genre-espèce. Si, comme l’a suggéré P. Pellegrin, εµδοv et a pas là de sens biologique, mais seulement usage biologique
γŒνοv n’ont de signification que l’un par rapport à l’autre, d’un outil logique 1. Le Stagirite serait donc naturellement
en tant que groupe et sous-groupe permettant de caractéri- conduit à subsumer ces genres sous une rubrique distincte,
ser les parties de l’animal sur lequel porte l’analyse ; si, en signalant, dès le stade terminologique, son extension comme
d’autres termes, ce qui est εµδοv à un certain niveau phé- supérieure à celle de ce genre-sujet scientifique. Cette solu-
noménologique peut être γŒνοv en tant que sujet de science tion, acrobatique pour peu qu’on évoque l’absoluité avec
— on perd vite le contact avec la fixité du cadastre mathé- laquelle Aristote évoque sa tripartition en HA et en PA, en-
matique qui lui, tout en admettant la variabilité de l’échelle core corroborée par quelques passages de la Métaphysique
modale, se caractérisait précisément par l’intangibilité de ses consacrés à définir l’identité/différence 2, est néanmoins dé-
grands genres entitatifs (nombres, lignes). fendable. Elle le sera d’autant plus qu’on se résoudra à mettre
La question, on le montrera un peu plus tard, est sur- en contradiction les passages programmatiques d’Aristote —
tout terminologique au niveau εµδοv-γŒνοv, mais recèle une dans lesquels la tripartition εµδοv-γŒνοv-ναλογ¬α est massi-
véritable difficulté à celui de l’ναλογ¬α. On se concentrera vement représentée — à sa pratique scientifique « réelle » de
donc sur ce dernier. Selon Pellegrin, dans la ligne de sa re- la biologie.
mise en cause générale d’un Aristote taxinomiste, l’analogie Il y a cependant un glissement, dans la position relati-
est aussi relative que le genre, du fait même qu’elle est ce viste, qu’il nous faut discuter. Le cas des mathématiques
qui relie un genre à un autre. Si donc, là où il y avait deux a ici encore valeur paradigmatique. Sous certains aspects,
genres, il n’y en a plus qu’un seul, on passe par définition les nombres et les lignes relèvent de la même science, la
d’une identité analogique à une identité selon le plus et le mathématique générale. Celle-ci établit des relations qui
moins. La question immédiate qui vient à l’esprit est celle s’appliqueront aussi bien aux uns qu’aux autres. Il y a donc
de la nécessité qu’il y avait pour Aristote d’ajouter l’ana-
logie aux deux autres niveaux. Car si tout est finalement
1. Cf. P. Pellegrin, « Aristotle : a Zoology without Species »,
fendre son cardiocentrisme et son « atopisation » de l’âme. Voir dans Aristotle on Nature and Living Things, cit. supra, p. xxix, n. 3,
D. Lefebvre, « L’argument du sectionnement des vivants dans p. 95-115.
les Parva naturalia : le cas des insectes », Revue de philosophie 2. Cf. en part. Metaph. ∆ 6, 1016b 31-1017a 3 ; ∆ 9, 1018a
ancienne 20, 2002, p. 5-34. 12-13.

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cl x INTRODUCTION INTRODUCTION cl xi

un genre-sujet scientifique qui englobe aussi bien les nombres titre par Vuillemin 1 et Pellegrin, accorde tout de même à
que les lignes. On ne peut cependant confondre ce genre- la répartition mathématisante des types d’identité, une fois
sujet scientifique avec le genre « entitatif » des nombres ou des passé l’écho verbal, ses droits conceptuels minimaux. Notons
lignes. Celui-ci est absolu, celui-là relatif au mode de l’exa- tout d’abord que la moriologie, à laquelle on avait confié la
men. Ce fait mathématique est d’autant plus frappant que détermination du γŒνοv, est également moyen d’analogie. Il
dans le cadre du conceptualisme aristotélicien, tous les êtres ne faudrait donc pas croire que, le γŒνοv une fois fixé, au ras
mathématiques sont, à un degré ou un autre, le fruit d’une du sol, par une considération des parties du vivant, l’analogie
construction mentale et sembleraient garantir, par leur rap- n’en soit que l’ombre portée au plafond. La considération des
port même au réel (physique), toutes facilités à une théorie parties fixera le γŒνοv aussi bien que l’ναλογ¬α — davantage
relativiste où le point de vue du savant projette son cadastre même cette dernière, puisque sa structure quaternaire est la
sur ce qu’il explore 1. Eu égard à ce fixisme strict des abs- seule à présupposer qu’on recoure aux parties. Aussi l’ana-
tracta, il serait pour le moins étrange qu’Aristote se range à logie doit-elle remplir deux conditions : être assez variable
un relativisme pragmatique dès lors qu’il commence à consi- pour permettre l’unité modale, sous tel ou tel point de vue,
dérer les seuls êtres véritables de son parc ontologique. des genres qu’elle subsume ; être assez puissamment définie
Il existe peut-être une réponse qui, sans faire retomber pour que cette unité ne concurrence jamais la distinction
dans le non-sens de l’Aristote taxinomiste stigmatisé à juste réelle de certains genres biologiques.
On peut illustrer ce propos à l’aide de l’exemple favori des
1. Notons sous forme de digression que la solution de ce relativistes : la théorisation de l’os et du cartilage. Balme et
problème réside justement dans le fait que l’ontologie mathéma- Pellegrin attirent ainsi l’attention sur la contradiction appa-
tique d’Aristote n’est pas, à la différence de ce qu’on a longtemps rente entre deux passages voisins de PA :
cru, un abstractionnisme. Une remise en cause de cette thèse
a eu lieu avec l’article pionnier de I. Mueller, « Aristotle on Les animaux qui n’ont pas d’os ont quelque chose
Geometrical Objects », Archiv für Geschichte der Philosophie 52 d’analogue : pour les poissons, par exemple, dans cer-
(1970), p. 156-171, et s’est poursuivi jusqu’à la synthèse de W. tains il y a des arêtes, dans d’autres du cartilage. (II
Detel, Aristoteles. Analytica posteriora, 2 vols, T. I, Berlin, 1993, p. 8, 653b 35)
189-232. Le fait que notre esprit construise, par abstractions de La nature du cartilage est la même que celle de l’os,
propriétés non relevantes, des objets géométriques (plutôt qu’il mais ils diffèrent selon le plus et le moins. (II 9, 655a
ne les voie « par abstraction ») n’implique pas que le genre où a 33)
lieu cette opération soit une pure et simple création mentale. « Y a-t-il entre le cartilage et l’os une différence analogique
Dans la terminologie de A.Po. I 10, 76a 31-36, ce genre fait l’objet ou une différence de degré ? » s’interroge Pellegrin, et de ré-
d’une « saisie » mais non d’une « démonstration », impossible à
ce niveau. De manière fort instructive, Aristote note un peu plus
pondre : « Ce n’est pas une question aristotélicienne » 2. Car
bas que rien n’empêche de ne pas supposer l’existence du genre
quand celle-ci est évidente. « Car il n’est pas pareillement clair 1. Cf. Vuillemin, De la logique à la théologie, p. 18 : « On a
que le nombre est et que le froid et le chaud sont » (76b 18-19). souvent confondu la biologie aristotélicienne avec une théorie
Cette phrase prouve donc à la fois qu’Aristote est convaincu de classificatoire des genres et des espèces. En réalité, elle est aussi
l’existence d’un genre unitaire au fondement de l’arithmétique, et même avant tout une biologie générale, théorie des fonctions
et que cette existence est moins immédiatement évidente que et des organes, en tant qu’on y peut apercevoir l’organisation
celle des qualités tactiles. En conclusion : l’φα¬ρεσιv d’Aristote même de la vie, dans son unité et sa formalité ».
ne remet pas en cause l’existence objective des êtres mathéma- 2. P. Pellegrin, « Logical difference and biological diffe-
tiques, même si elle détache son régime de celui des οÍσ¬αι. rence : the unity of Aristotle’s thought », dans A. Gotthelf et J.

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cl xii INTRODUCTION INTRODUCTION cl xiii

dans le premier cas, les animaux osseux sont opposés aux qu’il s’agit de la partie de tel animal. Il en va exactement de
animaux cartilagineux comme un genre à un autre. Dans le même que dans le traitement d’une proportion arithmétique
second, le contexte est celui des armatures naturelles. Aris- ou géométrique selon la méthode d’Eudoxe : pour Aristote,
tote s’autorise donc alors à considérer, dans le genre global on l’a vu, la voie générale de l’étude des proportions ne doit
de tous les « supports de la chair », l’os et le cartilage comme être interprétée, même quand cela n’est pas explicité, qu’en
de simples différences de degré. L’os et le cartilage sont ainsi rapport soit avec les nombres, soit avec les lignes. Le « rap-
plus ou moins intimement unis, en extension comme en in- port en soi » n’est qu’une abstraction de l’esprit. Si l’on peut,
tension, selon le point de vue sous lequel le savant les étudie. à la surface syntaxique de la science, étudier fonctionnelle-
Il y a cependant une différence radicale entre les deux ment la chose commune que sont l’os et le cartilage sans les
exemples, à laquelle Pellegrin ne renvoie pas, liée à la struc- rapporter à « leurs » animaux respectifs — et en les considé-
ture de l’analogie. Dans le premier cas, Aristote compare l’os rant donc comme des variations selon le plus et le moins —
et le cartilage dans deux animaux différents. L’analogie y est l’explicitation exacte de son discours exigerait que l’on pré-
alors définie par quatre termes. Dans le second cas, l’os et le cise à chaque fois que les parties, ici et là, en se rapportant
cartilage sont considérés en eux-mêmes, tels d’ailleurs qu’ils à tel ou tel animal, relèvent du même genre ou de genres
coexistent dans la structure d’un même animal, voire d’un distincts.
même organe. C’est seulement alors qu’ils relèvent du plus et Aussi le relativisme de la détermination εµδοv-γŒνοv ne
du moins. Peut-on dans ces conditions situer ces deux textes peut-il être étendu sans restriction à l’ναλογ¬α. L’εµδοv est
sur un même plan et ne leur faire exprimer qu’une généralité un sous-γŒνοv, privilégié en raison d’une visibilité essentielle
variable ? Non, si l’on conserve à la « moriologie » son rap- de ses attributs distinctifs. L’ναλογ¬α remédie à une scis-
port nécessaire aux animaux dans leur totalité. Une partie sion plus forte, qui dépend moins de notre point de vue sur
n’existe pas séparée du tout de l’animal, même en pensée 1. la partie seule (théorie de l’X qui, d’un certain point de vue,
Elle serait alors homonyme de la partie « réelle », comme subsume uniment main et pince), que d’un rapport objectif
la main du cadavre est homonyme de la main de l’homme de la partie au tout (main-de-l’homme, pince-du-homard).
vivant. Même lorsqu’on étudie la partie, ce n’est que par
une sorte d’abstraction qu’on omet à chaque fois de dire
2. Les causes dans le GC

G. Lennox, Philosophical Issues in Aristotle’s Biology, Cambridge, a. Fonder l’analogie : physique et causalité
1987, p. 313-338.
1. En Cat. 7, 8a 13-b 24, Aristote note qu’au niveau des sub- Reste à résoudre la question pour ainsi dire symétrique de
stances premières, les parties sont des substances mais pas des celle que nous venons d’envisager : celle, non pas de la di-
relatifs, tandis qu’au niveau des substances secondes, elles sont versité entitative des genres reliés entre eux par une relation
d’une certaine façon relative aux substances « desquelles » elles
sont. C’est donc bien que la relativité de la partie animale au
d’analogie, mais de leur unité. Car il ne s’agit pas tant, pour
tout de l’animal est un objet constitutif de la science de l’animal. Aristote, de se complaire dans la considération du gouffre
Je souscrirais, de ce point de vue eudoxéen, à la thèse du « holisme que de construire un pont entre des genres distincts donnés
substantiel » d’Aristote proposée par T. Scaltsas, « Substantial au départ dans la nature. En A.Po. II 17, 99a 1-16, le Stagi-
Holism », dans D. Charles, T. Scaltsas and M. L. Gill, Unity, Iden- rite distingue soigneusement les rapports d’analogie de ceux
tity, and Explanation in Aristotle’s Metaphysics, Oxford, 1994, p. d’homonymie. Quand on dit qu’une figure est semblable à
107-128.

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cl xiv INTRODUCTION INTRODUCTION cl xv

une autre et qu’une couleur est semblable à une autre, il Aristote ne discute jamais cette aporie ex cathedra. La
s’agit de deux types distincts de qualités et la similitude, solution doit être glanée dans le champ de sa pratique
de ce fait, est homonymique. Fort louable dans sa généra- biologique. C’est là qu’il faut rechercher ce qui lie hori-
lité, ce principe pose de graves questions dès lors qu’on zontalement les « colonnes analogiques ». Dans le cas des
tente d’en restreindre les usages biologiques. Sans même différents types de quantité, ce principe est évident, quoique
parler d’un mot identique employé dans deux catégories, ou bien mystérieux : c’est la Quantité elle-même, conçue sur ce
sous-catégories, différentes (comme le terme « semblable » point comme la grandeur des post-eudoxéens. Les nombres
appliqué à deux types de qualités, la figure et la couleur), et les lignes ne sont pas si différents qu’ils ne puissent se sou-
le rapprochement de deux qualités distinctes ne va jamais mettre à la même syntaxe — pour peu qu’on la découvre. Hors
sans difficultés. Mais si la question reste cantonnée aux ma- de cette catégorie, les choses sont beaucoup plus floues. On
thématiques, quel sens y a-t-il pour Aristote à en traiter, en ne voit pas de prime abord le principe horizontal assez solide
A.Po., en des termes aussi universels ? Qu’est-ce qui finale- pour jouer un tel rôle unificateur.
ment suggère à Aristote que les mathématiques n’épuisent Si ce principe existe, c’est dans le GC, dernier traité phy-
pas tout ce qu’il y a à dire sur l’analogie ? sique avant la biologie, qu’Aristote doit l’exhiber. Or un
Le seul texte des Analytiques où apparaît l’analogie biolo- fait marquant apparaît dès la première lecture : Aristote y
gique est très bref 1 : traite des quatre causes sous-jacentes à la constitution du
En outre, une autre façon [sc. de constituer des pro- sensible. Par l’usage « analogique » qu’on peut en faire, les
blèmes] est de sélectionner l’analogue. On ne peut causes se distinguent radicalement des opérations. Les opé-
prendre une seule et même chose dont il faudrait don- rations décrites abstraitement dans le GC sont inhérentes
ner le nom au dos de seiche, à l’arête et à l’os. Mais aux substances biologiques, dont elles constituent un champ
il y aura des choses qui les suivent tous, comme si on
avait là quelque nature unique de ce type. d’application privilégié, voire unique 1. Mais elles ne peuvent
jouer le rôle de la Quantité générale en mathématiques
Aristote tient pour la validité de l’analogie entre le dos de
en raison de leur indifférence à tout principe définition-
seiche, l’arête et l’os mais n’explique pas ce qui permet de
nel. La quantité est un attribut par soi de toute proposition
fonder cette communauté sur un sol plus ferme que celui de
mathématique, alors que les opérations ne font que carac-
l’homonymie, d’autant moins que le principe d’inexistence
tériser certains types d’êtres et, à l’occasion, certaines de
des objets généraux est réaffirmé. Un indice est peut-être
leurs fonctions biologiques essentielles : les plantes sont des
donné dans la mention des « conséquents » identiques (τ
âmes nutritives et participent par là de l’opération genèse-
π¾µενα) de ces trois notions. Mais la question se pose à leur augmentation, tandis les animaux sont des âmes perceptives
niveau aussi bien : une communauté apparente des consé-
et relèvent de l’opération altération. Mais l’âme perceptive
quents ne peut-elle pas s’expliquer, en dernier ressort, sur la
n’est pas une âme nutritive additionnée d’une différence
base d’une homonymie ? Pourquoi y a-t-il homonymie entre
spécifique. L’âme nutritive, par conséquent, n’est pas un
deux mouvements, la translation et l’altération par exemple 2
principe explicatif suffisant de la sphère animale. Chacune
— qui eux aussi ont des conséquents identiques — et unité
des quatre causes, a contrario, se déploie à tous les niveaux
d’analogie entre l’arête et l’os ?
du sensible. Or, elles ne peuvent être théorisées que dans le
1. A.Po. II 14, 98a 20-23.
2. Cf. Phys. VII 4, 248a 10-249b 26. 1. Cf. supra, p. cxxxvi-cxxxvii.

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cl xvi INTRODUCTION INTRODUCTION cl xvii

cadre de la physique. C’est cette science qui en déterminera phénomènes optiques. En ce sens, il s’agit de la seconde
le nombre et les attributions. Mais les causes dont traitera conceptualisation de l’astronomie : non plus la science de
la physique ne sont pas précisément celles à l’œuvre dans même rang que l’arithmétique et la géométrie, mais la
l’explication de telle ou telle partie animale. 1 Il y a une cau- science purement et simplement subordonnée à cette der-
salité matérielle, formelle, finale et motrice à l’œuvre dans nière 1.
la constitution de toute partie homéomère ou anhoméomère Si donc le rapport de la biologie à la physique est sem-
qu’il appartient au physicien de découvrir, parce qu’elle ne blable à celui de l’astronomie aux mathématiques, c’est
peut être comprise que dans son rapport aux causes gé- jusque dans l’hésitation de ce dernier, au sujet duquel Aris-
nérales envisagées dans la physique 2. À cette exhaustivité, tote balance entre un schème de réalisation (l’astronomie
et cette justification, causales tient la différence essentielle réalise pleinement la mathématique générale) et un schème
entre science biologique et art médical. Le physicien sauve d’application de la géométrie à la « matière locale » des
les phénomènes biologiques en les ramenant à quatre causes sphères. Les opérations considérées par le physicien se réa-
dont il connaît, outre la forme générale, le caractère à la fois lisaient, on l’a vu, dans les êtres biologiques 2 ; les causes
nécessaire et suffisant. Il sait donc qu’une partie animale étudiées par le physicien s’y appliquent. Passons aux moda-
se résoudra, du point de vue de sa matière, dans les quatre lités de cette application.
éléments « homéomérisés », du point de vue de sa fin-forme b. Les doubles causalités du sensible
dans sa fonction, du point de vue de son mouvement dans ses
points fixes primaires et dérivés. Ces quatre questions éluci- L’unité de l’analogie biologique — le principe qui la dis-
dées, il n’y aura rien à ajouter à l’explication biologique 3. tingue de l’homonymie — tient à la dépendance, commune à
Nous sommes revenus, à ce niveau, à une schème clas-
sique de science appliquée. Le physicien reconnaît les quatre
causes dans les phénomènes biologiques à la façon dont 1. Cf. supra, p. cxlii-cxliii.
le géomètre reconnaît les formes géométriques dans les 2. Malgré ce point capital, on pouvait objecter que l’usage
effectif, dans le corpus biologique, de l’étude de la translation,
de la génération, de l’altération, de l’augmentation et de la mix-
1. Cf. A. Gotthelf, « First Principles in Aristotle’s Parts of tion n’est pas manifeste au point d’asseoir une interprétation
Animals », dans Philosophical Issues in Aristotle’s Biology, p. 167- « lourde » du Prologue de Meteor. Mais une telle objection né-
198, p. 193. glige, indûment selon nous, l’importance sous-jacente de telles
2. Phys. II 7, 198a 14-24. opérations dans les structures décrites par PA et GA. Malgré
3. À vrai dire, seul le physicien en tant que physicien pourra l’anachronisme qu’il y a à évoquer encore une fois (cf. supra, p.
se contenter de ces résultats. Le « métaphysicien de la phy- cxliii) dans ce contexte une science qu’Aristote ne nomme pas,
sique » devra quant à lui se demander ce qui fonde la mondanité l’étude des opérations du GC correspond davantage, répétons-
commune des quatre causes. C’est ce qui pourrait expliquer la le, à une science des sphériques déjà déterminée, du sein même
nécessité, ressentie par Aristote, d’intégrer au cœur de son cor- de son abstraction, par les besoins de l’astronomie, qu’à une
pus biologique les traités psychologiques, dont la théorie de géométrie pure. La biologie ressemble alors moins à une science
l’âme jouait un rôle unificateur. J’étudie ce phénomène dans subordonnée à une branche des mathématiques qu’au rapport
« Agrégat de parties ou vinculum substantiale ? Sur une hésita- que l’une de ces branches elles-mêmes entretient avec la ma-
tion conceptuelle et textuelle du corpus aristotélicien », dans thématique générale. La biologie occupe dans ce cas la place de
A. Laks et M. Rashed (éds), Aristote et le mouvement des animaux. l’astronomie conçue comme science mathématique à part en-
Dix études sur le De motu animalium, Lille, 2004, p. 185-202. tière, aux côtés de l’arithmétique et de la géométrie.

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cl xviii INTRODUCTION INTRODUCTION cl xix

tous les animaux (et à leurs parties), des quatre causes. Com- fondement de premier ordre 1. Dans ce cas, il pourrait être
ment a lieu l’articulation entre les causes générales et leurs plus opportun de parler de physique, ou de cosmologie, que
particularisations ? de biologie, même générale.
On peut repartir de la distinction entre cause et opération. Pour ce qui concerne la notion de relative généralité cau-
Au niveau des changements, la physique est une biologie sale, le GC est bien sûr un témoin d’importance, puisqu’à
générale qui contient tels qu’en eux-mêmes tous ses cas chacune des quatre « causes » est consacrée une étude, ou
particuliers 1. Telle ou telle croissance biologique vérifiera au moins une brève analyse, et qu’Aristote y souligne expli-
exactement les critères et les modalités établis en GC I 5 dans citement — en conclusion de son étude de la cause matérielle
l’étude de la prétendue augmentation. Il en va autrement et en introduction à celle de la cause efficiente — la néces-
pour les causes. Une cause « générale » n’est pas un concept saire variabilité générique de l’analyse causale 2. La cause
universel n’ayant pour référent que des causes particulières. matérielle fait l’objet de tous les chapitres sur les éléments,
On peut très bien supposer qu’une cause « générale » préside le dépassement de la cause matérielle d’un côté, formelle
réellement au déploiement des causes partielles, en tant que de l’autre, est orchestré en II 9 et le traitement des causes
efficiente et finale a lieu en II 10. Mais, encore une fois,
qu’entend-on exactement quand on parle ici de la cause
1. Il est d’ailleurs révélateur que dans son étude « phy- matérielle, de la cause efficiente ? Un universel ou un fon-
sique » de l’augmentation, GC I 5, Aristote évoque par trois fois dement de premier ordre — ou un universel parce qu’un
la nécessité de « sauver » (σÞζειν) les réquisits de ce phénomène fondement de premier ordre 3 — ?
dans l’explication qu’on en donnera (cf. 21a 17-18 : δεE γρ σÞζειν Il apparaît qu’en conformité avec une tendance profonde
τG λ¾γ} τ Îπρχοντα τG αÍξαν﵌ν} κα­ φθ¬νοντι, repris en 21a 28- de l’aristotélisme, les causes se déploient sur deux plans
29 et 21b 12). Cet emploi imagé du verbe évoque la tâche que,
selon une tradition fameuse remontant à Eudème de Rhodes
distincts. Patzig avait caractérisé la métaphysique, dans le
(cf. Simplicius, In De Caelo 488,3-24), Platon donnait aux astro- cadre du rapport ontologie/théologie, comme « science dou-
nomes — il s’agit encore une fois avant tout d’Eudoxe — et qui blement paronymique », doppelt paronymische Wissenschaft 4.
s’est imposée à toute l’astronomie ancienne : en admettant que
les mouvements des astres soient tels et tels (circulaires, uni-
formes et réguliers), comment sauver les apparences ? Eudème 1. Il s’agira de « l’universel parce que premier » de Metaph.
étant un disciple immédiat d’Aristote, à la fiabilité reconnue, E 1, 1026a 30-31 : καθ¾λου οÏτωv Åτι πρÞτη.
il n’y a pas lieu de rejeter a priori ce renseignement, d’autant 2. GC II 9, 35a 24-28 : « Puisque certains êtres sont sujets
moins que Platon emploie une expression similaire pour carac- à la génération et la corruption et que la génération se ren-
tériser la réduction atomique à l’œuvre dans le Timée (cf. 56a : contre dans le lieu qui est autour du centre, nous devons dire,
διασÞζειν τ¿ν ε®κ¾τα λ¾γον). Si donc Aristote connaissait le ren- pour toute génération indifféremment, le nombre et le type de
seignement fourni par Eudème ou, à tout le moins, partageait ses principes. Car nous étudierons plus facilement les choses
sa reconstitution de la théorie platonicienne de l’astronomie — particulières quand nous aurons d’abord compris les principes
ce qui est fort probable — il faut en conclure qu’il entendait universels ».
remplir, pour l’augmentation, le programme fixé aux astro- 3. Cf. n. précédente. Il faut évidemment prendre cette ca-
nomes pour l’étude des translations astrales. Compte tenu du ractérisation de manière lâche. Elle est contredite explicitement
fait qu’Aristote, en PA, compare la biologie (et non la physique) en EE VII 2, 1236a 23-25.
à l’astronomie, la terminologie de GC I 5 constituerait un indice 4. Cf. G. Patzig, « Theologie und Ontologie in der ‘Me-
supplémentaire, si besoin en était, du contexte biologisant de taphysik’ des Aristoteles », Kant-Studien 52, 1960-1961, p.
la démonstration. 185-205, p. 196. Thèse reprise et développée par M. Frede,
« The Unity of General and Special Metaphysics : Aristotle’s

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cl xx INTRODUCTION INTRODUCTION cl xxi

Car l’étant quel qu’il soit se définit d’une part en fonction l’unité organique est constituée 1. Cette matière n’est cepen-
de la substance et, d’autre part, de la substance suprême, dant pas exactement celle dont traite le GC, et l’hiatus entre
Dieu, en tant qu’elle est la cause de toutes les autres. Cette les deux pans de la réflexion aristotélicienne permet en re-
structure n’est cependant pas cantonnée au cas, en un sens tour de déterminer la position de ce traité par rapport au
particulier (et plus difficile), du rapport ontologie-théologie. corpus biologique. Les interprètes ont été intrigués par une
Elle nous paraît régir, aussi bien, la causalité matérielle et apparente contradiction de DA : alors qu’Aristote considère
efficiente. Si tel est le cas, on sera du même coup en mesure d’un côté la matière comme une simple puissance, il semble
d’affirmer que l’unité de la physique et de la biologie n’est ni d’un autre côté reconnaître aux composants matériels du
purement analogique ni focale, mais correspond à une orga- corps animal un statut essentiellement (et non accidentel-
nisation qu’on peut effectivement qualifier de « doublement lement) animé, donc informé 2. La chair du cadavre n’est
paronymique » 1. chair que de manière homonyme 3. Une contradiction frap-
perait ainsi à la racine l’hylémorphisme aristotélicien. On
La cause matérielle : GC et HA-PA
peut résoudre cette aporie en rapprochant le passage de DA
L’ambiguïté la plus grande apparaît avec la cause maté- des théories du GC 4. Aristote entend deux choses lorsqu’il
rielle. Car autant on se représente ce que peut être la relation évoque la matière (Ïλη) d’un animal. En tant qu’il s’agit du
d’une fin première à une fin seconde ou d’un agent premier corps organique lui-même, l’animation est essentielle ; en
à un agent second, autant la relation d’une matière première tant qu’il s’agit de la pure et simple quantité des éléments
à une matière seconde apparaît problématique et même in- entrant dans sa composition, l’animation est accidentelle.
fondée. Il y a pourtant un contexte, biologique cette fois, et En d’autres termes, Aristote considère de deux manières
non cosmologique ou physique, où l’on peut distinguer deux distinctes tel ou tel corps organique, sous son aspect fonc-
niveaux de causalité matérielle. tionnel d’un côté, compositionnel de l’autre. En tant que
On a déjà fait allusion au fait qu’Aristote a aligné fonction, le corps est essentiellement animé ; en tant que
ses trois grandes recherches conservées, HA, PA, GA, résultat d’une composition, il l’est accidentellement 5.
sur la répartition des causes soit, respectivement : maté-
rielle, formalo-finale, efficiente. HA pouvait être considérée
1. Cf. GA I 1, 715a 9-11.
comme traitant de la cause matérielle parce que ce traité en- 2. DA II 1, 412b 11-12 : l’âme est « la détermination qui
visage les parties des animaux non du point de vue finaliste fait essentiellement de telle sorte de corps ce qu’il est » (trad.
qui sera celui de PA, mais se contente d’en faire le recen- Bodéüs). Cf. J. L. Ackrill, « Aristotle’s Definition of psuchê »,
sement raisonné (qui n’est pas un simple catalogue). Pour Proceedings of the Aristotelian Society 73, 1972-3, p. 119-133.
Aristote, les parties sont bien, en un sens, la « matière » dont 3. GA II 1, 734b 24-27.
4. La primeur du recours au GC pour résoudre ce conflit
revient à J. Whiting, « Living Bodies », Essays on Aristotle’s De
Anima (cit. supra, p. cxxxvii, n. 1).
5. Cette distinction a un rapport qui n’est pas seulement
Conception of Metaphysics », dans Essays in Ancient Philosophy, formel avec la discussion de la chaleur du sang en PA II 2. La
Minneapolis, 1987, p. 81-95. chaleur, sans entrer dans la définition compositionnelle du sang
1. On retrouve par certains aspects la structure « cumula- (qui n’est par nature qu’une mixture de terre et d’eau, donc
tive » mise en lumière par M. Wilson, Aristotle’s Theory of the dépourvue de chaleur), fait néanmoins partie de son λ¾γοv, en
Unity of Science, Toronto, 2000, p. 207-242. tant que c’est elle qui, à la suite d’une coction, permet au sang

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cl xxii INTRODUCTION INTRODUCTION cl xxiii

Si la matière dont il est question dans le GC était la comme les chairs en chairs, les autres sont compo-
cause matérielle propre des οÍσ¬αι, c’est-à-dire des vivants, sées, toutes celles qui se divisent en anoméomères,
le GC ne ferait que traiter généralement de ce qui n’existe comme la main qui ne se divise pas en mains ni le vi-
sage en visages. Parmi celles qui sont telles, certaines
dans la nature que sous forme de cas particuliers. Il anti- ne sont pas appelées seulement parties, mais égale-
ciperait maladroitement les analyses détaillées des traités ment membres. Ce sont toutes les parties-touts qui
biologiques. Mais une fois opérée la distinction entre les contiennent en elles d’autres parties, comme la tête,
deux aspects de la matière du vivant, les choses deviennent la jambe, la main, l’ensemble du bras, le tronc. Ce sont
plus claires. Le GC envisage en tant que telle la matière en effet là des parties-touts qui contiennent d’autres
« brute » (les quatre éléments). Cette matière, une fois dé- parties. Tous les anoméomères sont constitués d’ho-
méomères, comme la main de chair, de tendons et
grossie et adaptée à sa fonction organique par une série d’os.
d’opération « chimiques » — la coction de l’eau terreuse
aboutissant au sang en est le meilleur exemple — devient Quant au début de l’étude des Parties des animaux propre-
essentiellement la matière « fine », susceptible d’animation. ment dite — une fois passé le discours méthodologique de
Certes, les matières « brutes » perdurent dans le composé, PA I — il débute ainsi 1 :
mais à la façon des éléments d’un mélange : par leurs effets Il y a trois types de composition. On peut poser que
(leurs « puissances ») et non en tant que telles. C’est précisé- le premier est celle de ce que certains appellent « élé-
ments », comme la terre, l’air, l’eau, le feu. Mais
ment la raison pour laquelle le GC a tendance à insister sur d’ailleurs, il est peut-être meilleur de dire que cela se
les quatre corps premiers, tandis que PA le fait sur les quatre produit à partir des puissances, non de toutes, comme
puissances 1. on l’a dit dans d’autres recherches antérieures. Car
Le GC constitue donc le socle sur lequel Aristote fait re- l’humide, le sec, le chaud et le froid sont matière
poser, en HA I 1 et en PA II 1, son échelle ascendante de la des corps composés, tandis que les autres différences
suivent celles-là, comme la lourdeur, la légèreté, la
causalité matérielle. Les puissances sont au fondement des
densité, la subtilité, la rugosité, le lisse et toutes les
homéomères, ceux-ci des parties simples, celles-ci des par- autres affections corporelles de ce type. C’est comme
ties complexes, ces dernières des constitutions animales. La une deuxième constitution à partir d’éléments pri-
structure est assez importante pour qu’Aristote y revienne mordiaux que la nature des homéomères est dans les
au début de deux textes liminaux. Les premiers mots de HA animaux, comme celle de l’os, de la chair et des corps
sont les suivants 2 : de ce type. La troisième et dernière de la liste est celle
des anhoméomères, comme le visage, la main et ce
Parmi les parties des animaux les unes sont incom- type de parties.
posés, toutes celles qui se divisent en homéomères,
Ces deux textes, leur position stratégique décisive, ex-
priment au mieux l’étroitesse et la complexité du lien entre
GC et le corpus biologique. Toutes les recherches sur la
d’être ce qu’il est. composition élémentaire des parties animales sont mises
1. On peut mettre en relation cette distinction et la critique
adressée au matérialisme brutal d’Empédocle en DA II 4, 415b
d’emblée sous le signe de l’étude physique de la causalité
28-416a 9 : si les éléments subsistent encore de manière trop
« présente », qu’est-ce qui empêche la dislocation de l’ensemble,
chaque corps premier se dirigeant vers son lieu propre ?
2. HA I 1, 486a 5-14. 1. PA II 1, 646a 12-24.

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cl xxiv INTRODUCTION INTRODUCTION cl xxv

matérielle. Mais elles n’en constituent pas un simple dé- termes fonctionnalistes, ce qui est beaucoup plus difficile
calque. Les corps premiers ne sont même pas mentionnés dans le cas où il n’y aurait de matière que « fine ».
en HA — où la classification commence aux homéomères, Mais peut-être Aristote cherche-t-il surtout à expliquer
seuls biologiquement significatifs — et les recherches de GC les conséquents (π¾µενα) communs à la constitution maté-
sont décrites comme « autres » en PA. Dans les deux cas, le rielle de tous les vivants, leur perception (altération) et leur
GC, malgré le caractère fondateur de ses analyses, est trop nutrition (augmentation) au premier chef, en prenant acte
loin des phénomènes biologiques pour en livrer l’explication de l’impossibilité de réduire ces phénomènes à des transfor-
adéquate 1. mations purement mécaniques. La nutrition telle qu’elle est
On pourrait penser qu’une telle théorie vise avant tout décrite en GC II 8 prouve que la matière absorbée doit su-
— plus encore qu’à expliquer contre Platon et Démocrite le bir une assimilation de la part de l’organisme. Cette matière,
phénomène de la vie — à rendre compte de l’identité et de la pour nous en tenir au cas simple des périodes de croissance,
singularité de la génération forte (γŒνεσιv πλC) par rapport conservera donc son essence quantitative, mais devra re-
aux autres types de changement 2. Accorder une trop grande configurer sa constitution qualitative sous l’effet de l’âme
place à la matière « brute » aurait pour effet de tout niveler nutritive. Un morceau de pain dans l’estomac, par exemple,
sur l’altération, une telle matière fonctionnant en effet alors est dissout en une matière où subsistent les quatre puissances
comme substrat de tout individu possible (sensible). Mais il et ces dernières sont utilisées par l’organisme pour accroître
ne s’agirait là que d’un point de vue et la matière « fine », a ses parties homéomères. C’est ce qui explique, encore une
contrario, serait déjà essentiellement animée, donc informée, fois 1, que PA II 1 soit plus intéressé aux puissances qu’aux
donc individualisée. Cette explication, qui se heurte au fait corps premiers.
qu’Aristote situe la γŒνεσιv πλC dès le niveau élémentaire Ainsi, la matière du GC est au fondement de tous les
(inanimé), paraît surtout motivée par le souci de sauver une corps biologiques mais ne se retrouve telle quelle dans au-
lecture fonctionnaliste de la psychologie d’Aristote 3. Car si cun d’eux. Cette « racine » du vivant n’est même pas ce
l’on distingue matière « brute » (essentiellement inanimée) qui le définit comme tel. D’où la tension entre une théorie
et matière « fine » (essentiellement animée), on peut effec- physico-biologique de la matière et une théorie biologique
tivement lire le rapport de l’âme à la matière « brute » en de la génération. Le monisme larvé d’Aristote ne s’explique
que comme un moment dans une économie naturelle qui en
compte un second, celui de l’assimilation biologique. Mais
cela ne doit pas nous conduire à confondre cette matière
1. F. Solmsen, Aristotle’s System of the Physical World, p. 347 du GC avec une pure modalité de la matière animée. Aris-
a bien vu la scission entre les deux théories élémentaires, phy- tote n’est pas un vitaliste, il y a dans l’univers des matières
sique et biologique, mais la renvoie seulement à la difficulté inanimées, ontologiquement plus proches des quatre corps
qu’il y aurait, pour un biologiste et a fortiori un médecin, à s’em-
barquer dans les considérations qualitatives du GC. C’est vrai, premiers. La matière physique que le physicien reconnaît
mais ce n’est selon nous pas la seule raison des divergences. derrière la matière biologique possède une existence phy-
2. Cf. Whiting, « Living Bodies », p. 85-88. sique réelle, indépendante de celle des substances animées.
3. Raison pour laquelle M. C. Nussbaum et H. Putnam,
« Changing Aristotle »s Mind », Essays on Aristotle’s De Anima,
p. 35 n. 17, se réclament empressément de J. Whiting, « Living
Bodies » sur ce point de physiologie aristotélicienne. 1. Cf. supra, p. cxxviii-cxxix.

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cl xxvi INTRODUCTION INTRODUCTION cl xxvii

Bien sûr, ces dernières sont les substances les plus vérita- C’est la raison pour laquelle la durée et la vie de chaque
blement substances du monde sensible. Mais l’existence de être possèdent un nombre qui le définit. Il y a en effet
corps inanimés suffit à elle seule à montrer pourquoi — ce un ordre pour toute chose, et toute durée, toute vie,
sont mesurées par un cycle, à ceci près que, différent
qui était notre question initiale — c’est le physicien qui ex- pour chaque être, le cycle est ici plus court et là plus
pliquera les apparences biologiques : c’est lui, et lui seul, qui long : si, pour certaines êtres, le cycle, leur mesure, est
est en mesure de mener à terme la fondation de la causalité d’une année, il est dans certains cas plus long, dans
matérielle de la biologie dans la causalité matérielle de la d’autres plus bref.
physique. Au premier abord, cette remarque est une anticipation de
La cause efficiente : GC et GA GA 1 :
Il est fondé en raison que chez tous les animaux, les
On observe, mutatis mutandis, quelque chose d’assez simi- périodes des gestations, des générations et des vies
laire avec le traitement de la cause efficiente. Ici aussi, le GC tendent, dans le cours normal des choses, à être me-
propose moins une théorie abstraite que le traitement d’un surées par des cycles.
individu éminent, à la fois en et hors le monde du vivant : GA a beau être plus précis en évoquant, à côté des « vies »,
le soleil et son mouvement sur l’écliptique 1. Pas plus que les « gestations » et les « générations », ainsi qu’en mettant
la matière envisagée dans le GC n’était au sens propre celle en relation directe la longueur de la gestation et celle de
des vivants, pas davantage le soleil n’est leur cause efficiente la vie, l’identité foncière des deux développements est frap-
directe. En d’autres termes, c’est en déclenchant une série pante et démontre à elle seule l’orientation biologique de la
de processus thermiques complexes que le mouvement sur cosmologie du GC. Celle-ci est encore confortée par la rela-
l’écliptique produit le monde biologique sublunaire. L’apo- tion qu’Aristote établit, en termes quasi identiques, dans les
rie a été signalée dès l’Antiquité : comment se fait-il, si la deux traités, entre l’irrégularité relative des périodes et le
chaleur est cause de génération et le froid de corruption, que substrat matériel sous-jacent à toute génération. À la phrase
l’hiver et l’été ne se contrebalancent pas chaque année, en du GC 2 :
sorte que la durée de vie d’un individu de n’importe quelle es- La période de la génération naturelle, de fait, est égale
pèce ne serait que d’une année solaire (dans notre décompte, à celle de la corruption naturelle. Mais, s’il arrive sou-
six mois de croissance et six mois de dépérissement) ? 2 La vent qu’il y ait corruption en une période plus courte,
réponse tient justement au fait que la biologie est un effet c’est du fait de l’interpénétration réciproque : la ma-
non pas primaire, mais secondaire, de la physique cosmolo- tière étant en effet irrégulière et non point partout
identique à soi, il est nécessaire que les générations
gique. La fin du Livre IV de GA illustre cette liaison intime, elles aussi soient irrégulières, les unes plus rapides et
mais aussi la différence de point de vue, entre les théories les autres plus lentes ; en sorte qu’il arrive, du fait de
cosmologiques et biologiques de la périodicité 3. Dans le GC, la génération de tels corps, que d’autres soient cor-
après avoir décrit le mouvement du soleil sur l’écliptique, rompus...
Aristote enchaîne sur la remarque suivante 4 : répond ainsi celle du GA 3 :

1. Cf. GC II 10.
2. Cf. Alexandre d’Aphrodise, Quaestio III 4, p. 87 Bruns. 1. GA IV 10, 777b 17-19.
3. Cf. GA IV 10, 777a 31-778a 9. 2. GC II 10, 36b 18-24.
4. GC II 10, 36b 11-15. 3. GA IV 10, 778a 4-9.

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cl xxviii INTRODUCTION INTRODUCTION cl xxix

Ainsi donc, la nature tend à mesurer les générations annuelle de chaud-et-froid qui, jusqu’à un certain moment,
et les morts par les nombres qui régissent ces astres [i. suscite la génération, puis le dépérissement et la mort. Dans
e. le soleil et la lune], mais elle ne peut le faire exac- le GC comme dans le GA, Aristote précise enfin que la ma-
tement à cause de l’indétermination de la matière et
d’une multiplicité de principes qui empêchent les gé-
tière est seule responsable des irrégularités temporelles des
nérations et les corruptions de suivre l’ordre naturel, périodes. L’influence décisive du refroidissement sur la gé-
et causent souvent des accidents contre nature. nération explique qu’Aristote assimile, en Vit., la croissance
Malgré ces convergences fortes, il ne s’agit dans le GC au développement des organes respiratoires et le déclin bio-
que d’une orientation, d’un premier moment, et non d’une logique à leur usure 1 :
simple réduplication. Car même si la périodicité solaire ne La jeunesse correspond à la croissance de la partie
qui est la première à accomplir le refroidissement ;
semble trouver de réalisation que dans les cycles biologiques
la vieillesse correspond à son déclin, la maturité est la
qu’elle induit, ceux-ci obéissent à des critères propres. Il est phase intermédiaire.
intéressant de remarquer que ces critères dépendent eux-
La cause efficiente propre, chez chaque être vivant, est
mêmes du principe efficient propre à chaque être vivant, à
donc son cœur. Même s’il y a une relation intime entre la
savoir son cœur. Cet organe est en effet le seul producteur et
chaleur vitale qu’il diffuse et la chaleur solaire 2, on ne saurait
diffuseur (par transmission ondulatoire) de la chaleur vitale 1.
confondre ces deux niveaux de l’efficience. La théorie des
Il faut donc éviter que la production de chaleur s’emballe
causes du GC se révèle donc encore une fois en surplomb
car, comme Aristote se plait à le répéter, trop de chaleur
sur la biologie, qu’elle n’« anticipe » pas inutilement, mais
tue la chaleur 2. La fonction refroidissante est dévolue, se-
qu’elle fonde. En retour, comme pour la cause matérielle, la
lon Aristote, aux poumons et sans doute aussi au cerveau 3.
biologie oriente la cosmologie.
La chaleur du cœur a donc besoin, pour se conserver, à la
fois d’un environnement relativement chaud — on vit plus La cause finale : GC et DA-GA
longtemps dans les pays plus chauds 4 — et d’un principe de
Le seul passage du GC consacré à la cause finale est d’une
refroidissement pour la maintenir à un niveau constant. Le
brièveté déconcertante. Il s’agit de quelques lignes de GC II
rôle joué par les poumons et le cerveau au niveau propre-
10, dont la célébrité dès l’Antiquité n’a d’égal que la diffi-
ment physiologique est anticipé par les phases annuelles de
culté théorique 3 :
froid. C’est ce qui explique le passage subséquent de GA 5 :
... mais toujours, comme il a été dit, la génération et
Les poussées de chaleur et de froid, jusqu’à un certain
la corruption seront continues et jamais, en raison
équilibre, produisent les générations, et ensuite les
de la cause que nous avons dite, elles ne s’interrom-
corruptions.
pront. Cela se produit de façon conforme à la raison.
On notera qu’Aristote, dans le GA, ne lie pas la chaleur et Car puisque pour toutes choses, nous disons que c’est
la génération, le froid et la corruption. C’est la combinaison

1. Vit. 479a 30-32.


1. Cf. supra, p. cxxxviii. 2. Cf. GA II 3, 736b 29-737a 7. Sur les limites de l’analogie
2. Cf. notre note à GC I 7, 23b 8 et les parallèles rassemblés. entre chaleur vitale et élément astral, voir l’analyse de G. Freu-
3. Cf. Somn. 3, 457b 27-458a 10. denthal, Aristotle’s Theory of Material Substance, Oxford, 1995, p.
4. Long. 1, 465a 9-10. 114-119.
5. GA IV 10, 777b 27-29. 3. GC II 10, 36b 27-34.

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cl xxx INTRODUCTION INTRODUCTION cl xxxi

toujours le meilleur que « désire » la nature, qu’être un végétal, de manière à participer à l’éternel et au di-
est meilleur que ne pas être (en combien de sens nous vin autant que possible. Tous, en effet, tendent à cela
disons être, on l’a expliqué ailleurs) et qu’il est im- et c’est à cette fin que visent toutes leurs actions lors-
possible que l’être appartienne à la totalité des choses qu’elles suivent la nature. Fin qui s’entend d’ailleurs
du fait de leur position éloignée du principe, c’est de de deux façons : le but visé, d’une part, et de l’autre,
la façon qui restait que le dieu a assuré la complétude le sujet servi. Vu, donc, l’impossibilité d’avoir part à
du Tout, rendant la génération perpétuelle. C’est ainsi l’éternel et au divin par continuité, parce que rien,
que peut se réaliser au plus haut point la concaténa- dans l’ordre du corruptible, n’est en état de conser-
tion de l’être [τ¿ εµναι], du fait de l’extrême affinité ver son identité et son unité numériques, chacun y a
qu’entretiennent avec l’essence [τCv οÍσ¬αv] le devenir part dans la mesure de ses moyens, l’un plus, l’autre
[τ¿ γ¬νεσθαι] et la génération [τ—ν γŒνεσιν] perpétuels. moins. Et ce qui se conserve, ce n’est pas lui-même,
mais une réalité qui lui ressemble, l’unité, non pas
On discutera sans doute encore longtemps du statut d’une
numérique, mais spécifique.
telle finalité 1. Une difficulté, et non des moindres, tient au
contexte de ce passage. Celui-ci fait en effet immédiatement Ce texte entretient le même rapport avec l’exposé du GC
suite à l’exposé de la cause efficiente de la génération (cf. que celui qu’on a pu établir entre des passages du corpus
supra). Or le mouvement de l’écliptique, en tant que tel, suf- biologique et les discussions physiques des causes matérielle
firait à expliquer tous les phénomènes sublunaires, sans donc et efficiente. Encore une fois, le GC défend une théorie
qu’il y ait besoin de faire appel à une finalité suscitant, par cosmologique qui n’est pas purement et simplement biolo-
imitation, la perpétuité des générations : le mouvement du gique mais qui, une fois son « aboutissement » biologique
Tout assure la continuité, celui de l’écliptique la contrariété supprimé, serait sans la moindre pertinence. Ici, en DA, le
garante de la génération et de la corruption. Quelle est donc contexte de la discussion est ouvertement biologique et la
cette fin qui habite le sensible et quelles sont les modalités finalité déplacée du niveau cosmique général à celui de l’in-
de son déploiement objectif dans les choses ? dividu vivant particulier. La fonction « la plus naturelle » des
Il faut envisager, pour répondre à cette question, un pa- êtres vivants est de produire un individu semblable à soi.
rallèle au texte du GC en DA II 4. Aristote y dévoile la C’est dans ce contexte qu’Aristote se voit obligé de distinguer
fonction de l’âme nutritive, la « première faculté de l’âme deux plans de la finalité, « le but visé » (οØ) et le « sujet servi »
et la plus commune, celle en vertu de laquelle la vie appar- (ö) 1. Celui-ci est l’individu lui-même, qui cherche seulement
tient à tous », dans les termes suivants 2 : à perpétuer son propre être en se reproduisant ; celui-là est
Les fonctions <de l’âme nutritive> consistent à assurer
une finalité transcendante, qui correspond à ce dont il est
la reproduction et la nutrition. En effet, la plus na- question dans le GC, et qui n’est compréhensible qu’au plan
turelle des fonctions dévolues à tous les vivants, s’ils
sont complets et non atrophiés ou le produit de la gé-
nération spontanée, c’est de produire un autre vivant
tel que lui : un animal génère un animal et un végétal 1. Sur cette distinction et sa gestation dès le Περ­
φιλοσοφ¬αv, voir K. Gaiser, « Das zweifache Telos bei Aris-
totles », dans I. Düring (ed.), Naturphilosophie bei Aristoteles und
1. Pour un aperçu de certains problèmes en jeu, cf. J. G. Theophrast [= Proceedings of the fourth Symposium Aristotelicum],
Lennox, « Are Aristotelian Species Eternal ? », dans Aristotle on Heidelberg, 1969 et W. Kullmann, « Different Concepts of the
Nature and Living Things, cit. supra, p. xxix, n. 2, p. 67-94. Final Cause in Aristotle », dans Aristotle on Nature and Living
2. DA II 4, 415a 25-b 7. Things, cit. supra, p. xxix, n. 2, p. 169-175.

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cl xxxii INTRODUCTION INTRODUCTION cl xxxiii

d’une architectonique globale du cosmos. Ici encore, il se- tout comme les éléments y étaient cause matérielle im-
rait faux de vouloir identifier d’un côté, trop distinguer de propre, mais cause matérielle quand même, et le soleil cause
l’autre, la cause générale (cosmologique) du GC et la cause efficiente impropre, mais cause efficiente quand même 1.
propre au vivant des traités biologiques. Un troisième texte
Conclusion
parallèle le confirme. En GA, dans le contexte éminemment
biologique de la reproduction des êtres sexués, Aristote men- Aristote, par un jeu d’échos forts, a conçu les deux pans
tionne en effet l’impératif cosmologique global sans souffler de son corpus physico-biologique comme unis par une liai-
mot de la reproduction « personnelle » du vivant 1 : son théorique étroite. Le GC présente une théorie physique
des causes qui n’aurait pas de sens indépendamment des
Il faut dire maintenant pourquoi naissent et existent substances biologiques. La subtilité de sa position tient ce-
d’un côté la femelle, de l’autre le mâle. L’explication
par la nécessité, c’est-à-dire par le premier moteur, pendant dans le souci de ne pas succomber à la tentation
et par la qualification de la matière, notre propos inverse en considérant ce niveau, général certes, et géné-
à mesure qu’il progressera doit l’apporter. Quant à ral parce que premier, comme une simple généralisation
l’explication par le meilleur, c’est-à-dire par la cause du biologique. Il y a une sphère cosmologique différenciée
finale, elle a son principe sur un plan supérieur. Puis- et presque indépendante. Cette distinction aristotélicienne
qu’en effet parmi les choses les unes sont éternelles a une raison profonde, dictée par la nécessité, elle-même
et divines tandis que les autres peuvent être ou ne pas
être ; que le beau et le divin, par leur nature même, d’ordre biologique, de sauvegarder le statut des substances
sont toujours causes du meilleur des possibles, tan- individuelles tout en maintenant leur mondanité analogique
dis que ce qui n’est pas éternel peut exister ou non et commune. Parce que les animaux et les végétaux sont les sub-
participer au pire ou au meilleur ; comme enfin l’âme stances par excellence du monde sensible, voire ses seules
est meilleure que le corps, l’animé meilleur que l’in- substances, on ne peut les ramener toutes à quatre causes
animé, parce qu’il a une âme, comme être est meilleur
générales indifférenciées. Chaque substance individuelle dis-
que n’être pas et vivre que ne pas vivre, pour toutes
ces raisons il y a génération des animaux. Puisqu’il pose nécessairement de ses quatre causes propres. Mais on
est impossible que la nature de ce genre d’êtres soit courrait d’un autre côté trop grand risque de dissoudre
éternelle, c’est seulement dans la mesure où il le peut l’unité analogique du cosmos si l’on ne voyait pas quatre
que ce qui naît est éternel. Numériquement il ne le grands principes physiques réellement à l’œuvre dans sa
peut pas, car la réalité des êtres réside dans le particu- structuration. La crise des mathématiques qu’Eudoxe, à la
lier : et s’il était tel, il serait éternel. Mais il peut l’être
suite de Théétète, a tenté de juguler, tenait à l’irruption des
spécifiquement. Voilà pourquoi il existe un genre des
hommes, des animaux, des végétaux. grandeurs continues dans la théorie des proportions numé-
riques. Aristote a conçu et résolu le grand problème de la
Il n’est pas fait mention, dans ce texte, de la cause fi- physique en des termes voisins : partant de la constatation
nale comme « sujet servi » (ö). Le « but visé » (οØ) agit
donc bien à l’intérieur même de la sphère biologique,
1. Je reviens sur la question dans mon article sur la σωτηρ¬α
(cit. supra, p. clxvi, n. 3) pour montrer comment les différences,
plus encore que les similitudes, entre ces trois textes sur la cause
finale, sont significatives et pointent toutes vers un occasionna-
1. GA II 1, 731b 20-732a 1. lisme des causes.

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cl xxxiv INTRODUCTION INTRODUCTION cl xxxv

d’un divers tirant sa diversité de la matière étendue, il a mis entre un Aristote praticien ou théoricien (« philosophe ») de
en place des procédures d’unification impliquant identité nu- la science de la vie. Aristote n’a pas pour projet de bâtir une
mérique, identité spécifico-générique et identité analogique. physique mathématisée, mais il paraît insatisfaisant de quali-
Mais il ne lui suffisait pas d’avoir emprunté cette ossature fier son projet d’« ontologie du sensible » sans davantage de
classificatoire à Eudoxe pour considérer la science de la na- précision 1. C’est d’une fondation épistémique qu’il s’agit,
ture comme fondée. Le mathématicien lui a certes fourni et l’épistémè en question est moins celle du sensible que du
— ou l’a aidé à dégager 1 — un modèle de ce que pouvait vivant. Les traités sur les animaux en tirent à leur tour une
être l’unité du sensible ; on ne fonde toutefois une science position qui ne correspond ni à une biologie moderne ou pré-
qu’en la pratiquant de l’intérieur. Cette exigence explique le moderne, ni à une manière d’épistémologie avant la lettre.
très long détour par la collecte des faits, HA bien sûr, mais Il s’agit d’une recherche sur le vivant où la prise en compte
également ces Dissections que nous ne possédons plus. Seule combinée des quatre causes physiques vise à répondre le plus
l’observation minutieuse des organismes vivants assure des exhaustivement possible, et de manière non platonicienne,
bases saines à l’analogie au fondement de l’explication cau- à une question métaphysique : pourquoi le sensible est-il ap-
sale. Seule la physique procure un fondement à son étiologie. paremment si divers ?
Aussi le GC est-il comme la clé de voûte de la philosophie La biologie aristotélicienne est la preuve par le fait du ca-
naturelle d’Aristote. C’est dans cette œuvre qu’en articulant ractère non parcellaire du sensible. On ne peut, après la mise
sa « physique » à sa « biologie », le philosophe dévoile non en place des analogies aristotéliciennes (corpus zoologique
seulement le projet de la première et la signification de la proprement dit), feindre de considérer le monde du deve-
seconde mais, surtout, l’unité de ses recherches naturelles. nir comme régi par un atomisme de l’événement. Tous les
Une lecture attentive du GC permet donc de sortir, en amont ε°δη biologiques naissent et croissent à l’approche du soleil,
et en aval, de deux faux dilemmes — au niveau de la Phy- ce qui signifie qu’il n’y a aucun être qui se corrompe alors.
sique, de l’opposition entre un Aristote précurseur d’une Tout X susceptible de formulation est la détermination for-
physique mathématisée ou tenant d’une ontologie du sen- melle (εµδοv) d’un genre-sujet scientifique (γŒνοv) et tous les
sible 2 ; et, au niveau des traités biologiques, de l’opposition
perspective : la physiologie ne saurait se réduire à une expres-
1. On ne peut d’ailleurs exclure, étant donné l’état pi- sion mathématisée des phénomènes car elle n’atteindrait dans
toyable de nos sources, que les filiations soient plus complexes. ce cas que leur cause formelle. La Physique se distingue de la Mé-
Les recherches communes à Platon et au jeune Aristote ont taphysique parce que celle-ci étudie l’étant dans ses conditions
même très bien pu inciter Eudoxe à dépasser l’exigence théé- théoriques de possibilité tandis que celle-là se contente d’envi-
tétienne d’homogénéité des deux rapports l’un à l’égard de sager l’étant sensible à un niveau certes très général, mais qui
l’autre. n’implique aucunement une recherche formalo-logique sur la
2. Il ne s’agit ni de dénier qu’Aristote exprime sous forme substance, l’unité ou la puissance. Ces trois notions, dans la
mathématique certaines données de l’expérience commune Physique, sont toujours plus ou moins posées comme acquises.
(cf. en part. E. Hussey, « Aristotle’s Mathematical Physics : A 1. C’est à la tradition du commentarisme, et en particulier
Reconstruction », dans L. Judson (ed.), Aristotle’s Physics. A Col- à l’Exégète par excellence, Alexandre d’Aphrodise (vers 200 ap.
lection of Essays, Oxford, 1991, p. 213-242), ni qu’il existe une J.-C.), que revient d’avoir substitué l’idée d’une ontologie du
liaison intime entre la Physique et les livres centraux de la Mé- sensible à ce projet fondationnel, en resserrant le corpus naturel
taphysique (voir dernièrement P. Pellegrin, Aristote : Physique, d’Aristote aux traités que nous qualifions aujourd’hui encore de
Paris, 2000, p. 50). Mais il faut insister sur la différence de « physiques » par opposition aux œuvres dites « biologiques ».

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cl xxxvi INTRODUCTION

genres, la biologie le montre, sont susceptibles d’analogie


(ναλογ¬α). Les seules corruptions non accidentelles seront
celles des homéomères, qui ne représentent que des degrés
supérieurs de la matière. Encore faut-il voir dans ces corrup-
tions des processus induits par l’interpénétration réciproque
des corps. La science de la nature, en nous fournissant une
connaissance des formes et des périodes, nous assure de la HISTOIRE DU TEXTE
consistance ontique du sensible.
Le GC permet ainsi de saisir le sens de cette « suite » de
recherches naturelles. Il s’agit, dans les traités que nous ap- Ayant traité ailleurs en détail de l’histoire du texte du
pelons « physiques », d’établir les fondements, de mettre au GC et des relations stemmatiques entre les manuscrits grecs
point les outils et les concepts requis par la recherche phy- conservés 1, je me bornerai ici à un rappel synthétique des ré-
siologique effective, que nous appelons « biologie ». Dans sa sultats sur lesquels fait fond la présente édition critique. Le
partie fondationnelle, ce projet suppose que la recherche texte grec du GC nous est transmis dans 67 manuscrits byzan-
se déploie selon un axe épistémologique et un axe cos- tins réalisés entre le milieu du ix e et le début du xvi e siècle.
mologique. Les études sur les animaux autorisent seules, On doit en outre prendre en compte les lemmes et les cita-
toutefois, que cette recherche au niveau des principes ne soit tions transmises par le commentaire de Philopon et quelques
pas l’exténuation autarcique d’une ontologie vide, redou- très rares citations d’Alexandre d’Aphrodise et de Simpli-
blant d’ailleurs absurdement les recherches métaphysiques. cius 2. Des découvertes récentes effectuées dans le cadre de
Si les Idées platoniciennes trouvent leur réfutation logique l’Aristoteles latinus par Gudrun Vuillemin-Diem ont permis
dans la Métaphysique, ce n’est pas la seule Physique qui les d’identifier les exemplaires grecs des deux traductions la-
contredit de facto, mais aussi et même surtout le dévelop- tines médiévales, celle de Burgundio de Pise (remontant
pement des recherches biologiques, qui met en lumière de sans doute aux alentours de 1136) et celle de Guillaume de
quelle façon l’identité se déploie dans le sensible. De com- Moerbeke (troisième quart du xiii e siècle) 3. Il s’agit respec-
ment récupérer Eudoxe, ou jouer la bulle de gaz contre les tivement du Laur. 87.7 (F) et du Vind. phil. gr. 100 (J), deux
Idées.
1. Die Überlieferungsgeschichte der aristotelischen Schrift De
generatione et corruptione, Wiesbaden, 2001.
2. Le commentaire de Philopon est édité par H. Vitelli,
Ioannis Philoponi In Aristotelis Libros De generatione et corruptione
Commentaria [CAG XIV, 2], Berlin, 1897. Il contient quelques
citations et paraphrases du commentaire d’Alexandre d’Aphro-
dise, dont on a conservé également des extraits dans la tradition
philosophique, médicale et alchimique arabe. État de la ques-
tion dans M. Rashed, « De generatione et corruptione —
Tradition arabe », dans R. Goulet (ed.), DPhA, vol. suppl. à la
lettre « A », 2004, p. 304-314.
3. Pour Burgundio de Pise, voir Gudrun Vuillemin-Diem
et M. Rashed, « Burgundio de Pise et ses manuscrits grecs

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cl xxxviii HISTOIRE DU TEXTE HISTOIRE DU TEXTE cl xxxix

manuscrits bien connus des éditeurs d’Aristote depuis un Andrea Tessier en 1984, accompagnée d’une traduction la-
siècle. L’édition critique du texte grec peut donc négliger la tine more Gerardi à l’intention du lecteur non hébraïsant 1 ;
tradition gréco-latine médiévale. Giuseppe Serra a annoncé en 1973 l’édition de la première,
Autant les leçons gréco-latines mentionnées dans l’appa- transmise dans huit manuscrits médiévaux mais ne l’a pas
rat critique de Joachim sous le sigle Γ n’ont aucune valeur encore publiée.
textuelle indépendante 1, autant la traduction arabe de la Il faut, pour bien comprendre l’intérêt de la tradition
seconde moitié du ix e siècle, jusqu’ici inexploitée par les édi- arabe du GC, commencer par le status quaestionis byzantin
teurs du GC, jette une lumière considérable sur le texte et son et expliquer pourquoi, pour les traités physiques d’Aristote,
histoire. Cette traduction, réalisée sans doute par Ish.āq ibn une étude rigoureuse de toute la tradition manuscrite s’im-
H. unayn (m. en 910), de même que son modèle syriaque dû pose à l’éditeur. C’est un fait connu des historiens du texte
àH . unayn ibn Ish.āq (m. en 873), est perdue dans la langue que l’ensemble des manuscrits byzantins du corpus physique
originale, mais reconstituable à l’aide de sa version latine d’Aristote se divise en deux grandes familles textuelles 2. La
faite par Gérard de Crémone au xii e siècle et de sa version première (famille a) se compose avant tout du Paris. gr.
hébraïque faite par Zerah.yiah ibn Ish.āq au xiii e siècle 2. La 1853, le fameux « manuscrit E » d’Aristote, du milieu du x e
seconde, transmise dans deux manuscrits, a été éditée par siècle 3, tandis que la seconde (famille b) regroupe la grande

d’Aristote : Laur. 87.7 et Laur. 81.18 », Recherches de Théologie 1. Voir A. Tessier, « La traduzione arabo-ebraica del De ge-
et Philosophie médiévales (Forschungen zur Theologie und Philo- neratione et corruptione di Aristotele », Atti dell’ Accademia dei
sophie des Mittelalters) 64, 1997, p. 136-198. Pour Guillaume Lincei, Serie VIII, vol. XXVIII, fasc. 1, 1984, p. 5-123.
de Moerbeke, voir G. Vuillemin-Diem, « La traduction de la 2. Voir surtout H. Diels « Zur Textgeschichte der aris-
Métaphysique d’Aristote par Guillaume de Moerbeke et son totelischen Physik », Abhandlungen der Kgl. Pr. Akademie der
exemplaire grec : Vind. Phil. gr. 100 (J) », dans J. Wiesner (ed.), Wissenschaften zu Berlin. 1882. Phil.-hist. Klasse, 1882, p. 3-42 [re-
Aristoteles Werk und Wirkung Paul Moraux gewidmet, Berlin / New pris dans Kleine Schriften zur Geschichte der antiken Philosophie
York, 1987, T. II, p. 434-486 et ead., « La liste des œuvres d’Hip- hrsg. von W. Burkert, Darmstadt, 1969, p. 199-238], F.H. Fobes,
pocrate dans le Vindobonensis phil. gr. 100 : un autographe de « Textual Problems in Aristotle’s Meteorology », Classical Philo-
Guillaume de Moerbeke », dans J. Brams et W. Vanhamel (éds), logy 10, 1915, p. 188-214, A. Mansion, « Étude critique sur le
Guillaume de Moerbeke. Recueil d’études à l’occasion du 700 e anni- texte de la Physique d’Aristote (L. I-IV) », Revue de Philologie 47,
versaire de sa mort (1286), Leuven, 1989, p. 135-183. 1923, p. 5-41 et id., « Le texte d’Aristote Physique H, 1–3 dans
1. Cf. Joachim, p. ix-x. La traduction d’où Joachim extrait les versions arabo-latines », The Journal of Hellenic Studies 77,
ses variantes puise aux deux traductions latines médiévales, 1957, p. 81-86, D.J. Allan, « On the Manuscripts of the De Caelo
s’accordant donc tantôt avec J et tantôt avec F. La leçon le plus of Aristotle », The Classical Quarterly 30, 1936, p. 16-21, P. Mo-
remarquable qui y figure est la conjecture, en 326a 3, de calidum raux, « Notes sur la tradition indirecte du ‘De caelo’ d’Aristote »,
pour σκληρ¾ν. Hermes 82, 1954, p. 145-182.
2. Voir G. Serra, « Note sulla traduzione arabo-ebraica del 3. Étude paléographique (aux conclusions de laquelle je
‘De generatione et corruptione’ di Aristotele », Giornale Critico ne souscris pas) : M. Hecquet-Devienne, « Les mains du Pari-
della filosofia italiana 52, 1973 p. 383-427 et « Alcune osserva- sinus Graecus 1853. Une nouvelle collation des quatre premiers
zioni sulle traduzioni dall’arabo in ebraico e in latino del De livres de la Métaphysique d’Aristote (fol. 225v.-247v.) », Scrittura
generatione et corruptione di Aristotele e dello pseudo-aristotelico e Civiltà 24 (2000), p. 103-171 ; étude historico-philologique :
Liber de causis », in Scritti in onore di Carlo Diano, Bologne, 1975, A. Förster, Aristotelis De anima, Budapest, 1912 ; P. Moraux,
p. 385-433. « Le Parisinus graecus 1853 (Ms. E) d’Aristote », Scriptorium

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cxc HISTOIRE DU TEXTE HISTOIRE DU TEXTE cxci

majorité des autres témoins. Or, non seulement E est seul, ou la famille a, qui est aussi la meilleure, nous est transmise
à peu près, face à tous les autres témoins byzantins, mais son par un seul manuscrit non massivement contaminé par la
texte, en nombre de passages, est indubitablement meilleur famille b, le manuscrit E ; son copiste du x e siècle se signale
toutefois par une grande négligence.
que celui de la famille b. De deux passages, est « meilleur »
celui qui, à niveau d’indépendance textuelle égal, dans la C’est la raison pour laquelle il est nécessaire d’étudier
syntaxe la moins correcte ou la plus banale, et dans le vocabu- toute la tradition arabo-byzantine. L’éditeur d’Aristote doit
laire le moins technique ou le plus plat, offre le sens le moins tout mettre en œuvre pour tenter de reconstruire stemma-
scolaire ou le plus paradoxal. Certains solécismes sont a tiquement la famille a, c’est-à-dire pour retrouver, dans la
priori « meilleurs » que leur équivalent attique, des passages masse des sources encore inexploitées, des descendants de
dont la lettre contredit ou ignore telle définition célèbre des l’hyparchétype Ω1 (voir stemma, p. cclii). Cette tâche, qui
Catégories ou de la Physique sont a priori « meilleurs » que des a pu être menée à bien dans le cas du GC, reste encore à
platitudes exprimées dans un aristotélisme clinquant. Éditer accomplir dans celui de la Physique.
Aristote, c’est donc principalement dégager le texte originel
de ses corrections plus ou moins malvenues.
Deux problèmes se posent aussitôt. Le premier surgit de la I. La famille A
rencontre entre la négligence stylistique d’Aristote et la com-
pétence de ses lecteurs antiques et médiévaux : il peut arriver Il faut renoncer à l’idée, diffusée par Paul Moraux dans la
— il arrive — qu’une correction soit à tous points de vue préface de son édition au De caelo, que les traces byzantines
meilleure que le texte originel. Et surtout, en second lieu, de la famille a dérivent d’un exemplaire de translittération
un grand nombre de fautes de transmission, les omissions datable de la première moitié du ix e siècle 1. Les deux hy-
en particulier, qui donnent aux phrases un tour plus heurté, parchétypes sont bien plus anciens, et les translittérations
peuvent être prises, à tort, pour des « négligences authen- n’ont fait que tailler divers sous-groupes à l’intérieur de deux
tiques ». C’est la difficulté dont a souffert, jusqu’à présent, le grandes familles depuis bien longtemps constituées. On le
recours des éditeurs au manuscrit E. Car ce témoin, qui se si- montrera un peu plus bas. Voici les témoins indépendants,
gnale par une âpreté du meilleur aloi, est néanmoins souvent connus à ce jour, de la famille a :
défiguré par d’évidentes fautes de copie, iotacismes et ho- Paris. gr. Vat. gr. Paris. Suppl. gr.
méotéleutes en particulier. Ajoutons à cela un grand nombre 1853 (E) 253 (L) 314 (W)
de cas intermédiaires où rien ne permet de se prononcer de Physique + - -
manière sûre. Cette situation pour le moins déséquilibrée De caelo + + -
GC + + +
engendre le problème fondamental de l’ecdotique aristotéli-
Météor. + + +
cienne :

21, 1967, 17-41 ; H.-D. Saffrey, « Nouveaux oracles chaldaïques


dans les scholies du Paris. gr. 1853 », Revue de Philologie 43,
1969, p. 59-72 et Überlieferungsgeschichte, p. 35-53. Bibliographie
plus complète dans M. Rashed, « Traces d’un commentaire de
Simplicius sur la Métaphysique à Byzance ? », Revue des sciences 1. Cf. P. Moraux, Aristote : Traité du Ciel , Paris 1965, p.
philosophiques et théologiques 84, 2000, p. 275-284, p. 275, n. 1. clxvii-clxviii.

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cxcii HISTOIRE DU TEXTE HISTOIRE DU TEXTE cxciii

Vat. gr. 253 et Paris. Suppl. gr. 314 d’origine, propre à la famille b, reste lisible. Les lecteurs de
J disposaient donc d’éléments notables d’information sur les
Le Vat. gr. 253 et le Paris. Suppl. gr. 314 sont des ma- deux familles textuelles, comme des lecteurs actuels à l’aide
nuscrits fortement contaminés, à la fois par la famille b et d’un apparat critique 1.
par la vulgate des éditeurs byzantins, dérivant elle-même W remonte lui aussi à un exemplaire ancien, le manuscrit
d’une fusion des deux familles assaisonnée de conjectures perdu ι 2 : le correcteur — et sans doute premier proprié-
parfois intéressantes mais sans la moindre noblesse hérédi- taire — du manuscrit E s’en est servi dès le x e siècle pour
taire. Ils n’ont donc qu’une valeur confirmative ; seul leur corriger son texte ; certaines fautes d’onciales laissent sup-
accord avec E prouve qu’une leçon de ce dernier ne lui est pas poser qu’un ancêtre au moins de ι est indépendant de tous
propre mais provient de l’hyparchétype Ω1 . Un désaccord ne les manuscrits byzantins conservés 3.
sera au mieux qu’un indice d’une faute propre à E, qui de- Aussi bien L que W, copiés tous les deux vers 1300, s’in-
vra ensuite être établie philologiquement. Cette restriction sèrent dans le cadre de l’activité philologique des érudits
apportée, il demeure que les deux manuscrits L et W sont byzantins. L est copié par un scribe qui, comme l’a montré
souvent d’un grand secours dans le diagnostic des leçons de Dieter Harlfinger, a travaillé pour Jean Bardalès, corres-
E. Le cas le plus difficile, et de loin, est celui de la Physique, pondant et collègue de Maxime Planude 4. J’ai suggéré pour
pour laquelle on ne connaît pas, à ce jour, de témoin byzan- ma part que W est un manuscrit offert par l’aristotélicien
tin autre que E 1. Le GC jouit au contraire dès ce stade, avec Nicéphore Choumnos à l’impératrice Théodora Rhaulaïna
les Météorologiques, d’une position comparativement privilé- Palaïologina, ou un témoin directement apparenté 5. Nous
giée, puisqu’il est conservé dans les trois témoins byzantins sommes donc au cœur de l’aristocratie lettrée de Constan-
connus de la famille a 2. tinople. Du point de vue de l’éditeur, c’est précisément ce
L est le descendant très fidèle d’un témoin perdu remon- caractère artificiel qui empêche de se fonder sur L et W seuls
tant au moins au milieu du ix e siècle. Il a en effet servi comme pour reconstituer la transmission de la famille a au Moyen-
exemplaire de collation au scribe du codex vetustissimus de la Âge byzantin.
tradition, le Vind. phil. gr. 100 (J), qui en a recopié toutes
les variantes entre les lignes de son manuscrit. Il est intéres-
sant de remarquer qu’il a toujours fait en sorte que la leçon

1. D’où le rôle stemmatique déterminant que devra jouer,


dans une future édition de la Physique, la traduction arabe 1. Cf. Überlieferungsgeschichte, p. 56-57.
conservée, qui appartient à la famille a et présente un texte en 2. C’est à un philologue actif vers 900 que le texte de W
règle générale plus correct que E. Cf. A. Badawı̄, Arist.ūt.ālı̄s : Al- doit sa contamination massive par un membre de la famille b
T.abı̄a, 2 vol., Le Caire, 1964/5 et les deux articles d’A. Mansion (« acte de naissance » de ι). Cf. Überlieferungsgeschichte, p. 169.
mentionnés supra, p. clxxxix, n. 2. 3. Cf. Überlieferungsgeschichte, p. 173-174 et 200-202.
2. Ajoutons que dans le cas du De caelo, la première tra- 4. Cf. D. Harlfinger, Die Textgeschichte der Pseudo-aristote-
duction réalisée par Guillaume de Moerbeke est faite sur un lischen Schrift Περ­ τ¾µων γραµµFν. Ein kodikologisch-kulturge-
manuscrit, aujourd’hui perdu, qui appartenait à la famille a. Cf. schichtlicher Beitrag zur Klärung der Überlieferungsverhältnisse im
D.J. Allan, « On the Manuscripts of the De Caelo of Aristotle » Corpus Aristotelicum, Amsterdam, 1971, p. 155-156.
(cité supra, p. clxxxix, n. 2), p. 16 et passim. 5. Cf. Überlieferungsgeschichte, p. 176-188.

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cxciv HISTOIRE DU TEXTE HISTOIRE DU TEXTE cxcv

Le manuscrit perdu ε et le Matr. 4563 textes, copiés par Lascaris dans le Matr. 4563, proviennent
du manuscrit Marc. gr. 214 (ce dernier, qui appartenait alors
L’étude de la tradition a permis de contourner, dans une à Bessarion, ayant fait pour l’occasion le voyage aller-retour
certaine mesure, les difficultés exposées. Le progrès tient à Rome-Messine) et surtout, Georges de Trébizonde a dû em-
la reconstruction d’un frère ou d’un proche cousin de E, le ployer le père de M (ε lui-même ?) pour sa traduction latine
manuscrit perdu ε 1. Celui-ci a donné naissance à deux ma- du GC, réalisée alors qu’il se trouvait dans l’entourage de
nuscrits, le Marc. gr. 210 et le Matr. 4563 et influencé de Bessarion, à Rome, vers 1445 1.
manière notable la constitution du Vat. gr. 499 et la révi- Le recours au manuscrit M permet donc pour la première
sion interlinéaire du Laur. 87.7. Or si le Marc. gr. 210 (copié fois de se faire une idée précise des compétences du copiste
au xiii e s.) est trop contaminé pour qu’on puisse l’utiliser de E. Le résultat est étonnant et, en un certain sens, déce-
efficacement, le manuscrit de Madrid (M), copié en 1470 vant : celui-ci fait beaucoup moins de fautes individuelles
à Messine par le philologue byzantin Constantin Lascaris, que ce que la comparaison avec les autres témoins jusqu’ici
est resté pratiquement vierge de toute collation interlinéaire connus, y compris ceux de la famille a, laissait supposer. La
ou marginale 2. Le manuscrit M, copié moins de trente ans grande majorité des variantes « propres » à E se retrouvent
avant la première édition imprimée des œuvres d’Aristote, dans M ; le manuscrit de Paris est le reflet assez fidèle d’un
est donc le seul témoin à permettre le contrôle mot-à-mot exemplaire proto-byzantin α. Par conséquent, même si nous
du texte de E. avons progressé dans un nombre appréciable de cas, il en est
Nous savons très peu de choses sur ε. Le terminus ante bien d’autres où le problème n’a fait que reculer d’un degré
quem est la date des annotations marginales du Laur. 87.7 dans le temps, les questions que nous nous posions sur E se
— vers 1136 3. C’est peut-être Bessarion qui a apporté le retrouvant maintenant au niveau de l’exemplaire commun α.
manuscrit ε en Occident. Nous savons en effet que d’autres Ici encore, de nouvelles données permettent d’affiner notre
approche.
1. Cf. Überlieferungsgeschichte, p. 63-78.
2. Voir en particulier p. 69-70.
3. L’auteur est celui qu’à la suite des études magistrales de La traduction arabe
N.G. Wilson, « A Mysterious Byzantine Scriptorium : Ioanni-
kios and his Colleagues », Scrittura e civiltà 7, 1983, p. 161-176 ; Il y a, avons-nous dit, des erreurs communes à E et ε par
« New Light on Burgundio of Pisa », Studi italiani di filologia clas- rapport aux autres témoins de la famille a. Tant qu’on ne
sica, Terzia Serie, IV, Fasc. 2, 1986, p. 113-118 ; « Ioannikios disposait que de L et W, toute erreur de E pouvait être consi-
and Burgundio : a Survey of the Problem », dans G. Cavallo et
al. (ed.), Scritture, libri e testi nelle aree provinciali di Bisanzio (=
dérée comme une erreur de l’hyparchétype Ω1 , corrigée à
Atti del seminario di Erice [18-25 settembre 1988]), Spoleto, 1991, l’aide d’un manuscrit de la famille b dans l’ancêtre respectif
p. 447-455, on a pris l’habitude de désigner comme le « Col- des manuscrits L et W. La prise en compte de la traduction
lègue anonyme ». Il s’agit d’un helléniste latin qui a copié dans
les marges et entre les lignes des traités d’Aristote une foule de
notes exégétiques tirées en partie du matériau exégétique byzan-
tin disponible. C’est également lui qui a numéroté les groupes de Pise et ses manuscrits grecs d’Aristote : Laur. 87.7 et Laur.
de mots des phrases d’Aristote les plus difficiles avec un système 81.18 » (cité supra, p. clxxxvii, n. 3) p. 164-165 et pl. 29-33 ainsi
de petites lettres latines (a, b, c, d, ...) pour en faciliter la com- que Überlieferungsgeschichte, p. 131-159.
préhension. Voir G. Vuillemin-Diem et M. Rashed, « Burgundio 1. Cf. Überlieferungsgeschichte, p. 75-78.

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cxcvi HISTOIRE DU TEXTE HISTOIRE DU TEXTE cxcvii

arabe change les termes du problème 1. Celle-ci également H. unayn avait à sa disposition un manuscrit de la famille a. Il
est loin de toujours s’accorder avec E et M dans leur leçon est dans ces conditions fort vraisemblable que H . unayn pos-
particulière. C’est donc que leur ancêtre direct est déjà sen- sédait un manuscrit contenant le corpus physique d’Aristote
siblement plus fautif que Ω1 . — c’est-à-dire au moins la tétralogie Phys., GC, Cael., Me-
La version arabe ne constitue cependant pas une pana- teor. — et qu’il s’en est servi à la fois pour sa traduction de
cée. Non seulement trois couches de traduction s’interposent la Physique et pour celle du GC. J’ai émis l’hypothèse, en me
entre le texte grec que lisait H
. unayn et nous mais, surtout, fondant sur des notices syro-arabes remontant à l’autobiogra-
les variantes affectant les particules et, souvent, l’ordre des phie de H . unayn, attestant un voyage de celui-ci « en Grèce » à
mots, sont intraduisibles en syriaque et en arabe. Le contrôle l’occasion duquel il aurait fait tout son possible pour acquérir
ne sera donc possible que dans les cas où la variante en jeu « des livres de philosophie », que cet exemplaire de traduc-
est effectivement traduisible. Les résultats, dans ces passages tion si proche de nos anciennes sources byzantines devait
favorables, permettront toutefois un certaine extrapolation lui aussi provenir de Constantinople 1. Mais ces manuscrits
dans ceux où le texte de E et de M est en lui-même fort dou- constantinopolitains, remontant au plus tard au début du
teux. ix e siècle et sans doute à une époque bien antérieure, d’où
provenaient-ils eux-mêmes ?
Les citations du GC que nous trouvons sous le calame
« Andronicus auctus »
de Simplicius et d’Alexandre d’Aphrodise concordent tou-
jours avec le texte de la famille a, mais sont trop rares pour
C’est au bout du compte notre vision de la transmission du
valoir argument. L’indice est cependant confirmé par l’affi-
corpus aristotélicien qui se trouve transformée. Le manuscrit
nité entre le texte de E et celui des commentateurs anciens
E ne doit plus apparaître comme un phénomène inexplicable
pour la Physique, le De caelo et les Météorologiques 2. C’était
et isolé, mais comme un témoin de la famille majoritaire à
jusqu’à présent le nombre présumé de fautes personnelles
la fin de l’Antiquité. Cette famille se laisse désormais appré-
de E qui interdisait qu’on mène jusqu’au bout la compa-
hender comme une constellation d’au moins cinq témoins
raison. La version arabe et ε suggèrent maintenant qu’une
très anciens (exemplaire grec de H . unayn, E, ε, ι, ancêtre fois éliminées les fautes propres aux manuscrits byzantins,
commun de L-J 2). Elle semble en outre avoir été au fonde-
les convergences entre Ω1 et les commentateurs sont en-
ment du texte dont disposait Simplicius ; elle joue enfin un
core plus massives. S’étendant aux quatre grands traités
rôle fondamental dans celui, plus composite, de Philopon.
physiques, celles-ci montrent de plus que c’est un même
Pour tenter d’expliquer cette suprématie tardo-antique de la
manuscrit-corpus, contenant au moins les quatre grands trai-
famille a, il nous faut considérer la transmission du corpus
tés physiques, dont nous percevons encore les effets.
physique et métaphysique dans son ensemble.
L’exemplaire grec de la traduction syriaque de H . unayn, on
l’a dit, appartient exclusivement à la famille a. Particularité 1. Überlieferungsgeschichte, p. 86-87.
d’autant plus intéressante qu’elle se retrouve à l’identique 2. Le fait est bien connu des éditeurs d’Aristote. Cf. H.
Diels « Zur Textgeschichte der aristotelischen Physik », p. 7-8,
pour la Physique. Ici aussi, comme A. Mansion l’a montré,
F.H. Fobes, « Textual Problems in Aristotle’s Meteorology », p.
205-208, D.J. Allan, « On the Manuscripts of the De Caelo of
Aristotle », p. 16, P. Moraux, « Notes sur la tradition indirecte
1. Sur celle-ci, voir Überlieferungsgeschichte, p. 78-93. du ‘De caelo’ d’Aristote », p. 180-182.

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cxcviii HISTOIRE DU TEXTE HISTOIRE DU TEXTE cxcix

Quel est donc ce manuscrit dont l’éclat a rayonné sur la dronicienne, un « Andronicus auctus » 1. Il semble que cette
fin de l’Antiquité et jusqu’à la période byzantine ? Un pre- suggestion, vite oubliée par les éditeurs ultérieurs, trouve
mier élément de réponse nous est fourni par la transmission certains éléments de confirmation. Il est fort peu probable
de la Métaphysique de Théophraste. Ce traité apparaît en ef- que le fils de H . unayn, Ish.āq, à qui l’on doit la traduction
fet dans E flanqué de la scholie fameuse : « Andronicus et de l’opuscule de Théophraste et celle de plusieurs livres
Hermippe ignorent ce livre, car ils n’en font pas la moindre de la Métaphysique d’Aristote, ait découvert ces deux trai-
mention dans la liste des livres de Théophraste ; Nicolas, en tés à l’état isolé. Ceux-ci faisaient probablement déjà partie
revanche, dans sa Considération de la Métaphysique d’Aris- d’une collection aristotélicienne. H . unayn ayant mis la main
tote, le mentionne, en disant qu’il est de Théophraste. Il sur un corpus des œuvres d’Aristote, nous sommes justi-
contient comme quelques apories préliminaires à tout ce fiés à supposer que c’est ce même manuscrit qui contenait,
champ d’étude » 1. L’auteur de la scholie remarque que le tout comme E, les traités physiques d’Aristote et les deux
titre de l’opuscule de Théophraste — il entend sans doute Métaphysiques 2. La ressemblance entre le manuscrit E et
par là déjà l’appellation « Métaphysique » — est absent des l’exemplaire grec des traducteurs arabes est frappante, d’au-
listes des œuvres de cet auteur dressées par l’élève alexandrin tant que le texte arabe, certes moins corrompu que celui
de Callimaque, Hermippe, et d’Andronicus et se réclame des manuscrits grecs conservés, n’en est pas moins stem-
finalement de Nicolas de Damas pour l’attribuer à Théo- matiquement très proche 3. H . unayn et Ish.āq disposaient,
phraste 2. Ces renseignements remontent nécessairement à
l’Antiquité.
W. Jaeger s’était appuyé sur cette seule scholie pour sug-
gérer que la Métaphysique de Théophraste avait été ajoutée
1. Cf. Aristotelis Metaphysica, recognovit brevique adnotatione
« sub imperio Romano » aux traités d’Aristote, le corpus ainsi critica instruxit W. Jaeger, Oxford, 1957, p. vi-vii : « haec collec-
formé constituant selon lui une extension de l’édition an- tio [E] a grammaticis Byzantinis quidem instaurata est, sed ab
iis ex editione perantiqua repetita videtur, quae scholae Per-
ipateticae editione celeberrima nitebatur. testis est scholium
ad Theophrasti Fragmentum Metaphysicum, quod in E sub
1. 12a 4-b 5 : τοÖτο τ¿ βιàλ¬ον LΑνδρ¾νικοv µν κα­ IΕρµιπποv calcem Metaphysicorum Aristotelis additur. [...]. apparet auc-
γνοοÖσιν, οÍδ γρ µνε¬αν αÍτοÖ Åλωv πεπο¬ηνται Žν τD ναγραφD torem editionis e qua recensio codicis Parisini fluxit et ipsum
τFν Θεοφρστου βιàλ¬ων· Νικ¾λαοv δ Žν τD θεωρ¬{ τFν LΑριστοτŒλουv Peripateticum fuisse qui sub imperio Romano floruit et iudi-
Μετ τ φυσικ µνηµονεËει αÍτοÖ, λŒγων εµναι Θεοφρστου. ε®σ­ δL Žν cium Nicolai Damasceni secutus Andronici editionem libello
αÍτG ο¶ον προδιαπορ¬αι τινv Àλ¬γαι τCv Åληv πραγµατε¬αv. Theophrasteo adiecto auxit. quare recensionem codicis E ‘an-
2. Sur Hermippe de Smyrne, voir maintenant J. Bollansée, dronicum auctum’ appello ».
Hermippos of Smyrna and his Biographical Writings. A Reapprai- 2. Je ne sais pourquoi J. Irigoin, « Deux traditions dissy-
sal [= Studia Hellenistica 35], Leuven, 1999 ; sur Andronicus de métriques : Platon et Aristote (suite) », Annuaire du Collège de
Rhodes, P. Moraux, Der Aristotelismus bei den Griechen von An- France 1986-1987, 87 e année, p. 599-613 (repris dans : Tradition
dronikos bis Alexander von Aphrodisias, vol. I : Die Renaissance des et critique des textes grecs, Paris, 1997, p. 171-190), p. 608 suspend
Aristotelismus im I. Jh. v. Chr. [= Peripatoi 5], Berlin/New York, son jugement quant à l’unité des deux parties du manuscrit E,
1973, p. 97-141 ; sur Nicolas de Damas, J. H. Drossaart Lulofs, qui paraît bien établie par P. Moraux, « Le Parisinus graecus
Nicolaus Damascenus On the Philosophy of Aristotle. Fragments of the 1853 (Ms. E) d’Aristote » (cité supra, p. clxxxix, n. 3).
first five Books translated from the Syriac, Leyde, 1965 et Moraux, 3. Cf. A. Laks et G. W. Most, Théophraste : Métaphysique,
ibid., p. 445-514. Paris, 1993, p. lxxv-lxxvi.

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cc HISTOIRE DU TEXTE HISTOIRE DU TEXTE cci

pour la Physique, le GC et la Métaphysique de Théo- On retrouve les mêmes parallèles entre la tradition an-
phraste, d’un manuscrit très proche de E, meilleur que E 1. cienne du péripatétisme, le commentarisme grec ancien et
la tradition arabe du ix e-x e siècle dans le cas des Recherches
sur les plantes de Théophraste. On sait que le manuscrit by-
1. Il serait imprudent de vouloir s’appuyer sur la position
relative des deux Métaphysiques dans E et J pour reconstituer zantin archétype, le Vat. Urb. 41 1, a conservé une scholie
l’ordonnance de codices ou de volumina antiques. Il paraît même de forme très semblable à celle de la Métaphysique, puis-
difficile de tirer des conclusions définitives sur la diffusion de qu’elle aussi mentionne des titres donnés par Andronicus
la scholie à la Métaphysique à date ancienne. La mutilation de J et Hermippe : Θεοφρστου περ­ φυτFν τ¿ Η. IΕρµιπποv δ
avant son acquisition par Moerbeke (ca 1260), qui affecte la fin περ­ φρυγανικFν κα­ ποιωδFν, LΑνδρ¾νικοv δ περ­ φυτFν
de la Métaphysique de Théophraste, le livre A de la Métaphysique
d’Aristote et le début de α, interdit de se prononcer sur la pré-
¯στορ¬αv 2. Cette scholie prend tout son sens si l’on se remé-
sence éventuelle de la scholie dans l’exemplaire du copiste du ix e
siècle. On peut toutefois noter que Moerbeke a trouvé la scholie, oublier que l’exemplaire grec d’Ish.āq peut être sensiblement
peut-être sans sa dernière phrase, dans un deuxième manuscrit plus ancien que le dernier ancêtre commun de E et J. Ce qui ap-
grec à l’aide duquel il a effectué une révision partielle d’une tra- paraît comme caractéristique de la famille représentée par ces
duction antérieure de la Métaphysique (l’« Anonyma ») — et non derniers est peut-être une faute « récente ». Malgré toutes ces
dans un état antérieur de J lui-même comme le sous-entendent restrictions, il paraît indéniable que les apports d’Ish.āq à Ust.āt
A. Laks et G. W. Most, Théophraste : Métaphysique, p. xi, n. 9 ; présupposent, dans trois cas au moins — pour nous en tenir au
cf. G. Vuillemin-Diem, « La liste des œuvres d’Hippocrate dans livre α —, un texte apparenté à celui de E. • (α 1, 993b 22) οÍ τ¿
le Vindobonensis phil. gr. 100 : un autographe de Guillaume α°τιον καθL αÎτ¿ E Alγρ laysa ... an illa la-hā fı̄ nafsihā Ish.āq : οÍκ
de Moerbeke », cit. p. clxxxvii, n. 3, p. 167-169 —. Ce second ¬διον A b Al οÍκ ¬διον καθL αÎτ¿ recc. graeci lam yakun ... li-nafs
manuscrit appartenait quoi qu’il en soit sûrement à la branche al-fı̄l wa lā al-mudāwama alā al-fil sarmadiyyan Ust.āt ; • (α 3,
représentée par E et J. À supposer même que J ait contenu la 995a 3) γνωριµÞτερον EJ araf Ish.āq : γνÞριµον A b marūfa Ust.āt ;
scholie de Théophraste, cela ne va pas à l’encontre d’une liaison • (α 3, 995a 5-6) ®σχËει ... δι τ¿ “θοv E mā ... , bi-sabab al-ulfati ...,
privilégiée de celle-ci avec la famille a, puisqu’il est fort probable agall Ish.āq : ®σχËει ... τ¿ “θοv A b J quwwa al-āda Ust.āt. Ish.āq ne
que J dérive, pour la Métaphysique, d’un ancêtre de la famille a. s’écarte pas du texte d’Ust.āt quand celui-ci est déjà du côté de
Cette possibilité, purement théorique avant la prise en compte E (cf. 994b 9). Le cas contraire (E + Ust.āt vs. A b + Ish.āq) ne se
de la tradition arabe, est maintenant corroborée par la proxi- produit en revanche jamais.
mité stemmatique entre les quatre œuvres traduites par H . unayn 1. Sur ce manuscrit, qui remonte aux environs de l’an 900,
et/ou Ish.āq (Physique, GC, Métaphysique d’Aristote, Métaphysique voir J. Irigoin, « Une écriture du x e siècle : la minuscule bou-
de Théophraste) et le manuscrit E. La question est cependant letée », dans La paléographie grecque et byzantine, Colloque de
compliquée par le fait qu’Ish.āq recourait certainement, en plus Paris, oct. 1974, éd. J. Glénisson, J. Bompaire et J. Irigoin, Pa-
de son ou de ses manuscrit(s) grec(s), à la traduction de son ris, 1977, p. 191-199, en part. p. 195-196, repris par S. Amigues,
prédécesseur Ust.āt. Synthèse des discussions dans C. Martini, Théophraste : Recherches sur les plantes, Paris, 1988, p. xliv-xlv.
« La tradizione araba della Metafisica di Aristotele. Libri α-A », 2. Cf. Theophrasti Eresii Historia Plantarum emendavit, cum
dans Aristotele e Alessandro di Afrodisia nella tradizione araba, a adnotatione critica instruxit F. Wimmer, Bratislava, 1842, p.
cura di C. D’Ancona e G. Serra, Padoue, 2002, p. 75-112. Une 264 (la scholie est placée à la fin du Livre VII dans l’arché-
autre difficulté provient du fait que nous n’avons conservé de type). Cf. O. Regenbogen, RE Suppl. VII, 1940 (1940) c. 1373, A.
traduction intégrale d’Ish.āq que dans les lemmes du Grand Laks et G. W. Most, Théophraste : Métaphysique, p. xii, n. 12 et S.
Commentaire d’Averroès au bref livre α. Des fragments sup- Amigues, Théophraste : Recherches sur les plantes, p. xliii, n. 84.
posés de ses autres traductions n’apparaissent qu’en tant que Il n’est pas exclu qu’une scholie-titre au début du livre III, Περ­
citations dans le corps du même commentaire aux livres ΓΘΙ. γρ¬ων δŒνδρων, remonte elle aussi à Hermippe. Cf. J. Bollansée,
Ils posent donc des problèmes spécifiques. Enfin, il ne faut pas Hermippos of Smyrna and his Biographical Writings, p. 167.

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ccii HISTOIRE DU TEXTE HISTOIRE DU TEXTE cciii

more que le De plantis d’Aristote, encore connu de Nicolas de l’historique d’une œuvre de Théophraste dont on pouvait à
Damas, était déjà perdu pour Alexandre d’Aphrodise. Notons bon droit, et à la différence des traités aristotéliciens clas-
tout d’abord que la proximité stylistique des deux scholies à siques, ne pas connaître le pedigree. Autrement dit : il s’agit
Théophraste contraint de postuler un même auteur ou, à la moins pour lui de mettre en doute l’authenticité théophras-
rigueur, deux personnes œuvrant de concert. Seules ces deux tienne de l’opuscule métaphysique que de nous décrire les
scholies attestent l’existence d’un catalogue andronicien des vicissitudes de sa tradition.
œuvres de Théophraste et seules ces deux scholies associent Une solution à première vue satisfaisante, et qui a eu la
Hermippe — lui-même rarement mentionné par ailleurs 1 — faveur des récents éditeurs 1, serait de penser que l’opuscule
et Andronicus dans le contexte d’un problème d’authenti- métaphysique de Théophraste, à l’époque où notre scholiaste
cité théophrastienne. On ne peut donc discuter l’une de ces l’annote, était depuis déjà quelques siècles transmis comme
scholies sans prendre l’autre en compte. une introduction d’Aristote à sa propre Métaphysique. L’in-
Commençons par la seconde, moins complexe. Celle-ci tervention du scholiaste se serait bornée à souligner, avec
ne vise pas seulement à résoudre une question d’authenti- Nicolas et contre Andronicus, que ce que ce dernier consi-
cité, mais nous délivre un renseignement sur le titre de l’un dérait comme une pré-Métaphysique d’Aristote revenait en
des livres de notre Historia plantarum. Le scholiaste oppose réalité à Théophraste. Cette solution se heurte cependant à
une désignation précise trouvée chez Hermippe au titre gé- deux difficultés : on comprendrait mal la numérotation des
nérique d’Andronicus. Il s’agit de préciser le statut exact deux premiers livres de la Métaphysique en A et α (vestiges
d’un texte perçu — pour une raison restant à déterminer de deux recensions différentes de l’œuvre) 2 et surtout l’ou-
— comme mal connu, en tous cas moins bien connu que les bli — pire qu’un déni — du choix andronicien qu’il faudrait
œuvres d’Aristote (qui elles, y compris la si problématique prêter à Alexandre (dont les cinq premiers livres du commen-
Métaphysique, ne font pas de sa part l’objet d’annotations) 2. taire à la Métaphysique sont conservés) et à toute la tradition
Il faut donc probablement supposer un même souci anti- gréco-arabe.
quaire au fondement de la scholie à la Métaphysique. Le Sans aller jusqu’à affirmer que c’est le scholiaste lui-même
scholiaste, recourant toujours à Andronicus et Hermippe, qui a introduit l’opuscule métaphysique dans le corpus aris-
mais leur associant cette fois Nicolas de Damas, nous fait
1. Cf. A. Laks et G. W. Most, Théophraste : Métaphysique, p.
xiv-xv.
1. Cf. P. Moraux, Les listes anciennes des ouvrages d’Aristote, 2. Pour une synthèse des explications possibles, voir E.
Louvain, 1951, p. 221 et n. 57. Berti, « Note sulla tradizione dei primi due libri della Metafisica
2. La scholie à la Métaphysique de E, écrite par la main E 2 de di Aristotele », Elenchos 3, 1982, p. 5-38. On pourrait répondre
P. Moraux, « Le Parisinus graecus 1853 (Ms. E) d’Aristote », n’a à cette objection que les deux œuvres, toujours associées dans
rien à voir. G. Vuillemin-Diem, « La traduction de la Métaphy- les manuscrits, auraient cependant conservé une désignation au-
sique d’Aristote par Guillaume de Moerbeke et son exemplaire tonome. Mais dans ce cas, on ne comprend pas pourquoi le
grec : Vind. Phil. gr. 100 (J) », p. 174-182, a montré qu’il s’agis- catalogue de Ptolémée al-Ġarı̄b, qui remonte à peu près cer-
sait d’une adaptation à partir d’Asclépius, In Metaph. 4,17-35. Le tainement aux pinakes d’Andronicus et présentant les traités
« rapprochement » qu’A. Laks et G. W. Most, Théophraste : Mé- acroamatiques dans l’ordre idéal de lecture, ne mentionne pas
taphysique, p. xi, n. 9, attribuent à Gudrun Vuillemin-Diem ne l’introduction, sous un titre ou sous un autre, aux côtés de la
concerne donc chez celle-ci que la place des scholies par rapport Métaphysique en treize livres (sur cette liste, voir P. Moraux, Les
au livre auquel elles se réfèrent. listes anciennes des ouvrages d’Aristote, p. 289-309).

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cciv HISTOIRE DU TEXTE HISTOIRE DU TEXTE ccv

totélicien — même si cela n’aurait rien d’absurde —, il nous l’Antiquité tardive, de traité aristotélicien canonique. La si-
paraît néanmoins probable que son zèle philologique n’est tuation n’est guère différente à l’époque abbasside (qui se
pas sans rapport avec la paternité des deux œuvres sur les- signale cependant également par son recours au De plan-
quelles il s’exerce et, plus précisément, avec la constatation tis en deux livres de Nicolas de Damas). Nous savons ainsi
suivante : un éditeur du Péripatos de l’époque impériale avait qu’Ibrāhı̄m ibn Bakkūs a traduit les Recherches sur les plantes
certaines raisons de vouloir intégrer et l’opuscule métaphy- dans la première moitié du x e siècle 1, ce qui laisse supposer
sique et les recherches botaniques de Théophraste dans un une version syriaque, peut-être même arabe, antérieure 2.
corpus des traités d’Aristote. Le premier, on l’a dit, en tant De ces remarques philologiques, on peut tirer deux
qu’il paraissait constituer une introduction à la Métaphysique conclusions historiques. Tout d’abord, la tradition arabe —
d’Aristote 1, à la façon dont l’Ε®σαγωγ– de Porphyre s’est le manuscrit de H . unayn au premier chef — confirme que
imposée plus tard en tête des manuscrits de l’Organon 2. Les dans le cas de la Métaphysique, les manuscrits transmettant
secondes, pour remplir le programme fixé dans le Prologue la famille b pour les traités physiques se sont alignés sur l’ar-
des Météorologiques — qui présentait la philosophie naturelle chétype de la famille a. Ensuite, l’organisation des grands
comme une suite unitaire de pragmaties joignant la Physique manuscrits des ix e-x e siècles reflète celle de corpus bien plus
aux recherches περ­ φυτFν 3. La perte du De plantis d’Aris- anciens, contemporains du passage du rouleau au codex 3 et
tote conduisait à se rabattre sur le traité homonyme de son
disciple. Les deux scholies « Andronicus-Hermippe » ont été
transmises dans un contexte similaire. Elles témoignent sans 1. Pour la datation de ce savant, cf. Überlieferungsgeschichte,
doute d’un travail de clarification historique occasionné par p. 80.
la greffe, sur le corpus proprement aristotélicien, de deux 2. Ibn Bakkūs est vraisemblablement un traducteur à par-
tir du syriaque et non un helléniste, puisqu’il s’associe avec
œuvres de Théophraste. Des traités qui, de notoriété pu- un helléniste professionnel, Ibn Fatı̄la, pour réviser la version
blique, n’étaient pas ceux d’Aristote exigeaient ce surcroît arabe des Réfutations sophistiques (d’après Al-Nadı̄m et une scho-
de précautions. lie d’Ibn Suwār dans le ms. BN Ar. 2346, fol. 380v.).
C’est en parfait accord avec ce choix que les introduc- 3. Ce passage s’est étalé grosso modo sur les quatre pre-
tions alexandrines à la philosophie d’Aristote renvoient aux miers siècles de notre ère. Il a été plus rapide hors d’Égypte (à
Athènes et à Rome en particulier), où la concurrence du rou-
Recherches sur les plantes de Théophraste ceux qui veulent
leau de papyrus était moins forte. L’édition des Ennéades de
compléter leur lecture de la philosophie naturelle aristotéli- Plotin par Porphyre, vers 300, présuppose trois codices. Présen-
cienne 4 : ces dernières avaient manifestement valeur, dans tation et analyse des données archéologiques et textuelles chez
J. Irigoin, Le livre grec des origines à la Renaissance, Paris, 2001,
p. 64-73. Voir aussi l’étude détaillée du projet porphyrien dans
1. Le scholiaste insiste d’ailleurs lui-même sur ce point. M.-O. Goulet-Cazé, « L’arrière-plan scolaire de la Vie de Plotin »
2. À cette différence près que Théophraste ne voulait dans L. Brisson, M.-O. Goulet-Cazé, R. Goulet et D. O’Brien,
certainement pas introduire aux recherches métaphysiques Porphyre. La vie de Plotin I. Travaux préliminaires et index grec
d’Aristote en composant son opuscule. complet, Paris, 1982, p. 232-327, p. 280-327. Il est a contrario
3. Cf. Meteor. I 1, 338a 20-339a 9. caractéristique que dans le cas des Météorologiques, à la fois E et
4. Je discute le témoignage de Simplicius dans l’article J ont conservé la trace d’un ancêtre commun sur rouleau. Cf.
« De Cordoue à Byzance. Sur une ‘prothéorie’ inédite de la P. Louis, Aristote : Météorologiques, Paris, 1982, p. xliv. Tout se
Physique d’Aristote », Arabic Sciences and Philosophy. A Historical passe donc comme si une édition sous forme de codex (famille a)
Journal 6 (1996), p. 215-262, p. 237, n. 42. avait succédé à une édition plus ancienne sur rouleaux (famille

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ccvi HISTOIRE DU TEXTE HISTOIRE DU TEXTE ccvii

dont la genèse est indissociable de l’activité philologique pé- seulement une mise en ordre et, sans doute, comme on l’a
ripatéticienne. Il y a donc eu insertion, à un moment donné dit 1, le choix technique de passer du volumen au codex.
de l’histoire du texte aristotélicien, de l’opuscule théophras- L’énigme à résoudre est la suivante : dans le pinax
tien en tête de la Métaphysique d’Aristote. Le corpus ainsi des œuvres d’Aristote composé par Andronicus et transmis
créé a eu un poids textuel décisif. Les indices combinés de par Ptolémée al-Ġarı̄b, — sans doute Ptolémée Chennos,
l’histoire du texte de la famille a avant le x e siècle et de la grammairien contemporain de Néron 2 —, l’opuscule mé-
tradition de la Métaphysique nous paraissent ainsi aller dans taphysique de Théophraste est absent et le traité Sur les
le sens de l’hypothèse d’un « Andronicus auctus » datable des plantes est encore celui d’Aristote, en deux livres 3. Quelques
premiers siècles de notre ère. siècles plus tard, l’œuvre d’Aristote est perdue et les deux
traités de Théophraste ont fait leur apparition dans le cor-
pus. Nous avons supposé que l’édition à la source du texte
Une « schola Peripatetica » introuvable
de la famille a et l’édition ayant intégré ces morceaux théo-
phrastiens étaient une et la même, notre manuscrit Ω1 . Où
Si le corpus « Andronicus auctus » a eu une telle impor-
et quand ce travail est-il susceptible d’avoir eu lieu ?
tance, c’est très probablement qu’il a été confectionné dans
Envisageons tout d’abord l’hypothèse qui nous semble
une école influente. Dans la préface de son introduction à
sous-jacente à la remarque sibylline de W. Jaeger, soit l’école
la Métaphysique, W. Jaeger y voyait la griffe de la (d’une ?)
péripatéticienne entre Andronicus et Alexandre d’Aphro-
schola Peripatetica, mais sans davantage de précisions 1. Les
dise. On assiste effectivement, tout au long du ii e siècle, à une
renseignements sont à vrai dire bien maigres. L’Antiquité
spécialisation croissante des études aristotéliciennes, culmi-
tardive est une période d’intense activité sophistique et phi-
nant avec l’enseignement officiel d’Alexandre, à Athènes,
losophique et rien ne prouve en outre que le maître d’œuvre
— à supposer qu’il soit unique — de notre « Andronicus
auctus » doive être recherché parmi les plus grands noms
1. Cf. supra, p. ccv, n. 3.
des études aristotéliciennes. Un philosophe de second ordre, 2. En interprétant, comme on sait, l’épithète « al-ġarı̄b »
mais grammairien compétent, a très bien pu réaliser ce tra- comme le résultat d’une mauvaise lecture de l’adjectif ׌ννοv,
vail, qui n’implique aucune réédition totale du corpus, mais confondu avec Όνοv. Ptolémée Chennos était un Alexandrin po-
lymathe qui semble avoir gravité autour de la cour de Néron.
Remarquons que selon Ibn Abı̄ Us.aybia, Kitāb Uyūn al-Anbā€ fı̄
a + famille b). La famille b remonte à une édition elle-même sur T.abaqāt al-At.ibbā€, Le Caire / Göttingen, 1884, p. 60, son écrit
rouleaux. Voir infra, p. ccxxiii. Sur la vie d’Aristote, son histoire, son testament et la liste de ses ou-
1. Dans son compte rendu (Gnomon 8, 1932, p. 289-295) vrages était dédié à un certain Gallus (ġls). Ce nom pourrait être
de W. D. Ross et F.H. Fobes, Theophrastus. Metaphysics, Oxford, un indice d’une activité à Rome. On ne peut malheureusement
1929, W. W. Jaeger était en revanche allé jusqu’à affirmer, en pas tout à fait exclure l’hypothèse d’une confusion entre ce Pto-
s’appuyant sur un raisonnement codicologico-philologique trop lémée et un autre — qui aurait été le véritable auteur de la liste
audacieux, que l’intégration de l’opuscule de Théophraste au transmise en arabe — à date ancienne, dans la sphère grecque.
corpus aristotélicien était antérieure à Alexandre d’Aphrodise. Sur ce point, voir P. Moraux, Les listes anciennes des ouvrages
Faut-il interpréter son silence sur ce point, dans son édition de d’Aristote, p. 289-294 et A. Dihle, « Der Platoniker Ptolemaios »,
la Métaphysique de 1957, comme une réaffirmation implicite ou Hermes 85, 1957, p. 314-325.
comme une rétractation ? La seconde solution n’est pas la plus 3. Cf. P. Moraux, Les listes anciennes des ouvrages d’Aristote,
invraisemblable. p. 297.

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ccviii HISTOIRE DU TEXTE HISTOIRE DU TEXTE ccix

dans les premières années du iii e siècle. Cette ambiance sco- Arrien 1. Le règne d’Hadrien, que ce soit à Alexandrie avec
laire expliquerait donc bien un retour au texte, qu’on aurait Vestinus ou à Athènes avec Juncus et Arrien, marque l’apo-
voulu fixer sous une forme canonique. gée du contrôle des institutions universitaires et culturelles
Les choses sont cependant plus compliquées dès qu’on par les proches de l’Empereur.
rentre dans les détails. La question de l’aristotélisme Rien ne laisse donc supposer, avant 176, qu’une insti-
universitaire est indissociable, au ii e siècle, de la poli- tution ait pris soin d’établir un « Andronicus auctus », ni
tique culturelle impériale. Après une période de reflux surtout qu’elle ait eu la force de l’imposer urbi et orbi comme
sous les Julio-Claudiens, durant laquelle on ne rencontre le texte canonique. Il faut au surplus remarquer qu’aucun
aucun diadoque, la fonction semble renaître autour du philosophe médio-platonicien ou aristotélicien n’apparaît
règne de Vespasien (69-79). Les trois écoles (platonico- parmi les diadoques dont l’histoire et l’archéologie ont
aristotélicienne, stoïcienne, épicurienne) 1 sont confirmées conservé le nom. Tout se passe comme si ceux-ci avaient
dans leur existence mais, en contrepartie, leur diadoque res- composé leurs livres innombrables indépendamment de ces
pectif est un Romain et les actes officiels importants rédigés carrières officielles 2. Rien ne paraît en outre indiquer que
en latin 2. De légères entorses à cette règle apparaissent sous dans la première moitié du ii e siècle, Athènes, Rome ou
le règne d’Hadrien, sous l’influence en particulier de Plo- Alexandrie aient été des lieux de passage obligés pour une
tina, gagnée à l’épicurisme hellénique. Mais la possibilité, carrière de philosophe, et surtout de philosophe aristotéli-
acquise en 121 et confirmée en 125, de choisir un diadoque cien, digne de ce nom 3. Autant Alexandrie semble conserver
grec (c’est-à-dire non romain) ne signifie pas que le pouvoir sa suprématie pour ce qui est des sciences exactes et
central ait relâché son contrôle. C’est en effet vers cette pé-
riode que semblent apparaître les « philosophes consulaires »
(Îπατικο­ φιλ¾σοφοι), hauts fonctionnaires à la fois au fait
de leur mission diplomatique auprès des cités grecques et 1. Cf. J. H. Oliver, ibid. et, du même, Marcus Aurelius. Aspects
philosophiquement compétents. Les deux exemples les plus of Civic and Cultural Policy in the East [Hesperia : Supplement
marquants sont Aemilius Juncus, consul en 127, beau-fils XIII], Princeton, 1970, p. 105-107.
du diadoque platonico-aristotélicien Varius Caelianus et lui- 2. Sur l’absence curieuse d’attestation des auteurs médio-
platoniciens dans l’onomastique athénienne, voir J. H. Oliver,
même sans doute philosophe ; et, peu de temps après Juncus,
The Civic Tradition and Roman Athens, p. 93. Cette absence est
peut-être à mettre en relation avec le fait que dans la Vie de Plo-
tin, § 20, Porphyre cite une lettre de Longin où celui-ci distingue
explicitement les professeurs qui ont écrit et ceux qui se sont
contentés d’enseigner les doctrines des fondateurs de l’école. Il
1. J. H. Oliver, « The Diadochê at Athens under the Hu- y avait visiblement, à Athènes, une population de professeurs-
manistic Emperors », American Journal of Philology 98, 1977, p. diadoques dont l’archéologie a gardé trace, mais non l’histoire
160-178, défend avec de bons arguments la thèse qu’il y avait de la philosophie.
trois diadoques, un diadoque principal représentant les inté- 3. Le fait que les deux plus grands aristotéliciens du ii e
rêts des platoniciens, des aristotéliciens et des éclectiques, puis siècle, Adraste et Alexandre, soient originaires d’Aphrodisias
deux diadoques, l’un pour les stoïciens et l’autre pour les épi- (sans doute la ville de Carie) peut difficilement être un hasard.
curiens. On ne connaît au surplus aucun philosophe important de la pre-
2. Voir J. H. Oliver, The Civic Tradition and Roman Athens, mière moitié du ii e siècle dont le nom soit indissociablement
Baltimore/Londres, 1983, p. 69-70. attaché à l’une de ces trois métropoles.

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ccx HISTOIRE DU TEXTE HISTOIRE DU TEXTE ccxi

historico-linguistiques 1, autant la pratique de la philosophie siècles de somnolence, d’une activité philosophique de très
semble plus éparpillée. Galien conseille les commentaires haut niveau à Athènes.
aristotéliciens d’Adraste et d’Aspasius 2, et le fait qu’aussi On dispose de plusieurs signes tangibles du succès de
bien Adraste qu’Alexandre — et peut-être même Herminus, la mesure. Il suffit de comparer le premier professeur
si c’est dans cette ville qu’Alexandre a suivi ses cours — de philosophie péripatéticienne, Alexandre de Damas, et
soient originaires d’Aphrodisias montre que cette cité, dans son successeur un quart de siècle plus tard, Alexandre
le domaine des études aristotéliciennes, faisait au moins jeu d’Aphrodise : alors que Galien nous présente celui-là comme
égal avec les grandes métropoles. « connaissant sans doute les doctrines de Platon, mais da-
Il faut en fait attendre le quatrième quart du siècle pour vantage attaché à celles d’Aristote » 1 — c’est-à-dire comme
voir les choses changer et la logique universitaire prendre le un diadoque ancienne manière, flottant encore entre les
pas, en apparence tout au moins 3, sur les impératifs direc- deux autorités tutélaires — une telle remarque, appliquée à
tement politiques : en 176, Marc Aurèle crée quatre chaires l’Aphrodisien, n’aurait proprement aucun sens. En un quart
de philosophie à Athènes. Le pouvoir romain accepte pour de siècle, il est donc probable que l’on a vu se constituer une
la première fois de nommer des professionnels de la phi- véritable école péripatéticienne, consciente de sa spécificité
losophie, qui seront à l’évidence plutôt des Grecs que des doctrinale y compris par rapport au platonisme. L’itinéraire
Romains, à la tête des écoles. Même s’il est possible que d’Alexandre d’Aphrodise, fonctionnaire intellectuel, n’hési-
cette réforme se soit accompagnée de la mise en place d’un tant pas à dédier un traité aux Empereurs Septime Sévère
« directeur du Musée » ayant à charge de contrôler adminis- et Caracalla mais n’allant pas jusqu’à se déplacer pour le
trativement et politiquement les activités des professeurs 4, leur offrir et se contentant d’une dédicace un peu lourde
il demeure indéniable que la réorganisation de Marc Aurèle pour se dédommager, est révélateur 2. En d’autres temps,
dut entraîner le regain, si ce n’est l’apparition après de longs Alexandre aurait quitté Aphrodise pour Alexandrie, Rhodes,
Rome ou Pergame, certainement pas pour Athènes. Tout
dans la dédicace du De fato laisse voir qu’à son époque,
la chaire de philosophie d’Athènes est la position la plus
1. Le Musée est encore assez florissant pour accueillir les enviable. Si la mesure de Marc Aurèle n’a certainement
recherches d’un Claude Ptolémée en astronomie et en optique,
d’un Menelaus en géométrie, d’un Apollonius Dyscole en gram-
pas créé la tendance philologisante et professionnalisante
maire, d’un Nicanor en philologie. des commentateurs péripatéticiens, son rôle a été décisif
2. De libris propriis 11, p. 118,17-119,2 Müller. Voir aussi pour la domicilier à Athènes. Plotin semblant déjà considé-
la notice biographique sur Adraste de R. Goulet dans DPhA I, rer, quelques années plus tard, à Rome, les commentaires
1989, p. 56-57. d’Alexandre et d’Aspasius comme des classiques 3, il y a tout
3. En 175, Marc Aurèle avait réprimé une dangereuse ré- lieu de supposer qu’Athènes a fait office d’« entonnoir » pour
volte à Alexandrie. On peut se demander si, dans ce contexte, la
création des quatre chaires de philosophie à Athènes ne fait pas
figure de récompense pour cette ville qui a su rester calme du-
rant les troubles. Il s’agirait là d’une tentative pour abattre ou, 1. Galien, T. XIV K., De praenotione ad Epigenem 5, 627,3-5 :
tout au moins, contrebalancer l’influence culturelle d’Alexan- ...LΑλεξνδρ} τG ∆αµασκηνG, γιγνÞσκοντι µν κα­ τ τοÖ Πλτωνοv
drie. λλ τοEv LΑριστοτŒλουv προσκε鵌ν} µλλον...
4. Cf. J. H. Oliver, The Civic Tradition and Roman Athens, p. 2. Cf. Alexandre, De fato, § 1.
62-65. 3. Cf. Porphyre, Vie de Plotin, § 14.

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ccxii HISTOIRE DU TEXTE HISTOIRE DU TEXTE ccxiii

l’exégèse savante d’Aristote. Les textes du Maître et de ses mal, dès lors, quel sens il peut bien y avoir à supposer que
commentateurs y ont afflué, y ont été travaillés, puis ont ce manuscrit nous transmette un texte canonique antérieur
été rediffusés, enrichis du dernier stade exégétique, vers les à l’Aphrodisien. Ensuite, Alexandre n’éprouve visiblement
centres culturels importants du bassin méditerranéen. pas le moindre intérêt pour la Métaphysique de Théophraste
On tiendrait la solution. Il serait en effet difficile — en- ou pour son De plantis. Il ne les cite en tout cas jamais. On
core que nous n’ayons sur ce point aucune donnée concrète peut enfin remarquer qu’un lexique philosophique transmis
— d’imaginer que les responsables des différentes sectes sous le nom d’Alexandre, qui pioche à une série d’œuvres du
n’aient pas mis sur pied un système de contrôle, de pré- corpus physique et métaphysique d’Aristote, n’utilise pas les
servation et de diffusion de leur texte canonique. La plus deux traités théophrastiens 1.
grande diffusion de la famille a à date ancienne s’expli- On ignore malheureusement tout de la durée et du mode
querait par la suprématie institutionnelle et intellectuelle de fonctionnement de l’éventuelle « école d’Alexandre » 2.
de l’école, péripatéticienne tout d’abord, néoplatonicienne
ensuite. L’« Andronicus auctus » serait ainsi à mettre en
rapport avec l’activité exégétique d’Alexandre d’Aphrodise, du texte s’effondrent. On comparera, de ce point de vue, la
démarche exemplaire de P. Moraux, dans les « Notes sur la tra-
soit que celui-ci ait contribué, depuis sa position dominante dition indirecte du ‘De caelo’ d’Aristote » de 1954, qui fait bien
athénienne, à imposer un corpus concocté quelques années la différence, dans le cas du De caelo, entre la position de Sim-
auparavant par ses maîtres d’Asie Mineure, soit qu’il ait plicius par rapport aux variantes attestées comme telles à son
lui-même enjoint à des collaborateurs ou à des disciples de époque et par rapport aux variantes apparaissant dans les mss.
réaliser pareille tâche. byzantins. On remarque d’ailleurs que dans le premier cas, Sim-
Aussi naturelle et séduisante qu’elle paraisse, une telle plicius est presque toujours en accord avec la famille a, tandis
qu’il se partage à peu près équitablement dans le second. Il y a
hypothèse ne se heurte pas moins à de sérieuses objections. là un indice fort que la famille a a plus souffert de corruptions
Tout d’abord — ce que W. Jaeger omet de rappeler — le à date postérieure à Simplicius. Voir infra, p. ccxliii.
texte de la Métaphysique commenté par Alexandre pourrait 1. Cf. S. Kapetanaki et R. W. Sharples, « A Glossary At-
n’avoir aucun rapport privilégié avec E 1. On comprendrait tributed to Alexander of Aphrodisias », Bulletin of the Institute
of Classical Studies 44, 2000, p. 103-143. Malgré le contenu as-
sez décevant de ce lexique, je n’exclurais pas, au vu de son
1. Le conditionnel est ici de mise, car la démarche de W. contexte de transmission, qu’il dérive, sinon d’Alexandre, du
D. Ross, Aristotle’s Metaphysics. A revised text with introduction and moins de son école. Cf. M. Rashed, « Textes inédits transmis
commentary by W. D. Ross, 2 vol., Oxford, 1924, qui se borne par l’Ambr. Q 74 sup. Alexandre d’Aphrodise et Olympiodore
à comparer les variantes des manuscrits byzantins et les le- d’Alexandrie », Revue des sciences philosophiques et théologiques
çons d’Alexandre, est de notre point de vue à peu près sans 81 (1997), p. 219-238. Voir aussi R.W. Sharples, « Alexander and
valeur. Une telle comparaison n’aurait en effet de sens qu’en pseudo-Alexanders of Aphrodisias, Scripta minima. Questions and
isolant les couples de variantes attestés à date ancienne et en Problems, makeweights and prospects », dans W. Kullmann, J. Al-
observant de quel côté se range Alexandre. On ne peut en ef- thoff et M. Asper (Hrsg.), Gattungen wissenschaftlicher Literatur
fet exclure que la majorité des cas où Alexandre est d’accord in der Antike, Tübingen, 1998, p. 383-403, p. 394.
avec l’une des branches byzantines de la tradition s’explique 2. Voir H. B. Gottschalk, « Aristotelian Philosophy in the
tout simplement par une faute postérieure au iii e siècle, voire Roman World from the Time of Cicero to the End of the Second
extrêmement récente, de l’autre branche. Il suffirait donc que Century AD », dans W. Haase et H. Temporini (eds), Aufstieg
le texte du manuscrit E contienne ce type de fautes « récentes » und Niedergang der römischen Welt, Berlin/New York, 1987, T. II,
pour que toutes les conclusions de Ross sur l’histoire ancienne Bd. 36/2, p. 1079-1174 et R. W. Sharples, « The school of Alexan-

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ccxiv HISTOIRE DU TEXTE HISTOIRE DU TEXTE ccxv

Pour des raisons que nous ignorons, la chaire péripatéti- Rien n’interdit de penser qu’un Aspasius ou un Adraste ait
cienne semble tomber en décadence, voire disparaître, peu « édité » Aristote sans qu’Alexandre ait accordé à cette en-
de temps après avoir été occupée par l’Aphrodisien. L’his- treprise beaucoup d’importance.
toire n’a conservé le nom d’aucun disciple. Nous savons qu’à
Rome, Plotin lisait assidûment Aristote, que Porphyre a com-
La fin de l’Antiquité
menté jusqu’à sa Physique 1. On imagine cependant très mal
ces deux hommes se mêler de le rééditer. Il est a contra-
Demeure la possibilité que l’édition remonte à la renais-
rio révélateur que lorsque Porphyre édite les Ennéades, il
sance universitaire des iv e-v e siècles, époque où précisément
ne connaît d’édition aristotélicienne que celle d’Androni-
fleurissent les grands codices dont quelques uns sont encore
cus 2 — d’autant plus que, comme on l’a suggéré plus haut 3,
conservés 1. On remarquera ainsi que dans son Discours IV
l’« Andronicus auctus » participe probablement des mêmes
à Constance II, Thémistius célèbre l’ouverture, vers 360,
principes codicologiques que l’édition porphyrienne des En-
d’une nouvelle bibliothèque accompagnée d’un centre de
néades en trois sômatia. Cette dernière constatation pourrait
copie 2. Malgré l’imprécision inhérente à ces morceaux de
même corroborer l’idée que l’« Andronicus auctus » n’est pas
rhétorique, Thémistius y révèle néanmoins qu’on y recopiait,
antérieur à Porphyre ou, s’il l’est, que son influence ne s’est
outre de nombreux textes littéraires, Platon, Aristote et « les
pas fait immédiatement sentir dans tous les cercles philoso-
chœurs entiers du Lycée et de l’Académie ». Le renseigne-
phiques.
ment ne pouvant être entièrement fantaisiste — sous peine
Ce coup de sonde dans l’érudition péripatéticienne des
de voir l’éloge se muer en ironie féroce — et la copie de
ii e et iii e siècles laisse une impression mitigée. L’élément
Platon et d’Aristote étant plus vraisemblable que celle de
le plus négatif est qu’Alexandre ne parle nulle part, dans
leurs disciples — pour ne rien dire de Chrysippe, Zénon et
ses nombreux écrits conservés, d’un quelconque travail édi-
Cléanthe, eux aussi mentionnés 3 — nous avons là un indice,
torial de ses maîtres ou de lui-même. En outre, il se sert
qui s’ajoute à celui des paraphrases mêmes de Thémistius,
à l’évidence de plusieurs exemplaires d’Aristote lors de
d’une résurgence contemporaine de la philologie aristotéli-
son commentaire à la Métaphysique, et ne semble jamais
cienne.
privilégier l’un d’entre eux sur une base historique ou pra-
Quelques décennies plus tard, à Athènes, sous l’impulsion
tique. Est-ce à dire que l’exemplaire le plus proche de E
du préfet du prétoire Herculius (407-412), la bibliothèque
à la disposition d’Alexandre n’est pas le reflet d’une édi-
d’Hadrien, tombée entre-temps en désuétude, est réorgani-
tion péripatéticienne ? On ne saurait non plus l’affirmer.
sée par un certain Philtatios 4. Trace indubitable de la volonté

der ? », dans Aristotle Transformed. The Ancient Commentators and 1. On pense bien sûr au Codex Vaticanus et au Codex Sinai-
Their Influence edited by R. Sorabji, Londres, p. 83-111. ticus de la Bible.
1. Pour une analyse des témoignages, voir P. Moraux, 2. Thémistius, Or. IV, 59D-60C, p. 256-258 éd. Maisano,
« Porphyre, commentateur de la Physique d’Aristote », Aristote- Turin, 1995. Cf. J. Irigoin, Le livre grec des origines à la Renais-
lica, Mélanges offerts à Marcel de Corte, Liège / Bruxelles, 1985, p. sance, p. 74-75.
227-239 et F. Romano, « Porfirio e la fisica aristotelica », Sym- 3. Aucun indice ne semble attester un usage direct de ces
bolon 3, Catane, 1985. auteurs à cette époque.
2. Cf. Porphyre, Vie de Plotin, § 24. 4. Cf. A. Frantz, « Honors to a Librarian », Hesperia 35,
3. Voir supra, p. ccv, n. 3. 1966, p. 377-380.

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ccxvi HISTOIRE DU TEXTE HISTOIRE DU TEXTE ccxvii

de préserver, autant que possible, un patrimoine littéraire de qui pourrait se muer en suprématie écrasante si l’on ne
plus en plus menacé. Selon Saffrey et Westerink, l’Académie prenait en considération que les variantes attestées à leur
aurait, à la même époque et suivant les mêmes principes édi- époque 1.
toriaux, renouvelé son fonds manuscrit 1. La réorganisation On s’étonnera peut-être que des renseignements sur An-
de Philtatios, qui nous est connue par Olympiodore l’his- dronicus, Nicolas et Hermippe soient encore disponibles à la
torien, trouve en effet un écho explicite dans l’œuvre de fin de l’Antiquité. Mais l’érudition présocratique d’un Sim-
Proclus. Celui-ci fait ici et là allusion à des nouveaux exem- plicius est bien plus frappante, et l’existence d’une source
plaires de l’œuvre de Platon 2. péripatéticienne ancienne discutant de la constitution philo-
À tout prendre, il semble que c’est à cette époque (autour logique du corpus aristotelicum suffit à expliquer la présence
de 400), dans ce contexte de revivification du patrimoine de telles données dans les marges des manuscrits byzantins.
philosophique antique, qu’on pourrait situer la naissance de Nous avons d’ailleurs conservé, via le seul Simplicius (est-
l’« Andronicus auctus ». Un bibliothécaire estimé de l’école ce un hasard ?) trois fragments d’un écrit d’Adraste intitulé
néoplatonicienne aurait décidé de répartir, sur quelques Περ­ τCv τξεωv τFν LΑριστοτŒλουv συγγραµµτων (ou :
grands codices de parchemin, une édition complète du cor- τCv LΑριστοτŒλουv φιλοσοφ¬αv) Sur l’ordonnance des traités
pus aristotélicien. Cette édition aurait été utilisée par les d’Aristote, qui pourrait ainsi fort bien avoir été la source du
néoplatoniciens à Athènes et rapidement exportée à Alexan- scholiaste. Le premier passage concerne le placement des
drie dont elle innervera au moins partiellement la vulgate Topiques juste après les Catégories 2 ; le deuxième passage
aristotélicienne. Au moment de s’exiler pour la cour perse mentionne l’existence d’un autre traité d’Aristote appelé lui
de Chosroès, les philosophes païens d’Athènes auraient em- aussi Catégories 3. Adraste en aurait caractérisé le style, cité
porté cet exemplaire lui-même, ou une copie fidèle 3. Cela le début et compté le nombre de stiques. Le troisième texte,
expliquerait que le texte du De caelo de Simplicius soit aussi tiré du commentaire à la Physique de Simplicius, est le sui-
proche de l’archétype Ω1 . Cela s’accorde également au fait vant 4 :
que même pour ce qui est de la bipartition actuelle de la
Métaphysique, alors qu’Alexandre, comme on l’a vu, semble
piocher de manière à peu près égale aux deux groupes, 1. Cf. supra, p. ccxii, n. 1. Ross, Aristotle’s Metaphysics, p.
clxi et clxiii, note que pour ce qui est des variantes impliquées
les commentateurs néoplatoniciens Asclépius et Syrianus af- par le tissu du commentaire (les seules sûres), Alexandre s’ac-
fichent une nette préférence pour la famille a — préférence corde 161 fois (+ 18 cas douteux) avec E(J) et 121 fois (+ 37 cas
douteux) avec A b ; Asclépius 257 fois avec EJ et 110 fois avec
A b ; Syrianus 5 fois avec EJ et 2 fois avec A b. Pour ce qui est des
1. Cf. H. D. Saffrey et L. G. Westerink, Proclus : Théologie lemmes et des citations, Alexandre s’accorde 78 fois avec E(J)
platonicienne, Livre I, Paris, 1968, p. xlviii. et 78 fois avec A b ; Asclépius 357 fois avec EJ et 110 fois avec
2. Cf. H. D. Saffrey et L. G. Westerink, ibid. et n. 2. A b ; Syrianus 40 fois avec EJ et 19 fois avec A b.
3. La question de la bibliothèque des néoplatoniciens en 2. Cf. Simplicius, In Cat. 16,1-4. Le commentateur semble
exil est abordée par Ph. Hoffmann, « Bibliothèques et formes distinguer entre cette répartition des traités, propre à Adraste,
du livre à la fin de l’antiquité. Le témoignage de la littérature et qui ne lui paraît pas invraisemblable, et la désignation des
néoplatonicienne des v e et VIe siècles », dans I manoscritti greci Catégories sous le titre Pré-Topiques, qui serait pour sa part ab-
tra riflessione et dibattito [Atti del V Colloquio Internazionale di Pa- surde, et qu’il n’attribue pas explicitement au péripatéticien.
leografia Greca (Cremona, 4-10 Ottobre 1998)] a cura di Giancarlo 3. Cf. Simplicius, In Cat. 18,16-21.
Prato, Florence, 2000, p. 601-632. 4. Simplicius, In Phys. 4,11-16.

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ccxviii HISTOIRE DU TEXTE HISTOIRE DU TEXTE ccxix

Mais Adraste, dans son Ordonnance des livres d’Aristote, Livre VI (fol. 41v.) :LΑριστοτŒλουv περ­ κιν–σεωv τFν ε®v γ´ τ¿
rapporte que chez certains, le traité est intitulé Des β´ : ΖΗ
principes, par d’autres Entretiens de Physique et affirme Livre VII (fol. 50) :LΑριστοτŒλουv περ­ κιν–σεωv τFν ε®v γ´ τ¿
que d’autres encore intitulent les cinq premiers livres α´ : ΖΗ
Des principes et les trois derniers Du mouvement. C’est Livre VIII (fol. 54v.) :LΑριστοτŒλουv περ­ κιν–σεωv τFν ε®v γ´ τ¿
ainsi qu’Aristote en fait mention à de nombreux en- γ´ : Θ
droits.
Cette discussion sur les titres de la Physique n’est visible- Ces traces de discussions tardo-antiques sont intéres-
ment qu’une esquisse de l’argument d’Adraste et Simplicius santes pour plusieurs raisons. La première, et la plus
rentre davantage dans les détails lors de son introduction évidente, est que le rédacteur à l’origine des titres de E s’ac-
au livre VI. Il évoque alors Théophraste, Eudème, Androni- corde avec Simplicius et les anciens péripatéticiens contre
cus, Adraste lui-même, en faveur d’une répartition 5 + 3, la Porphyre et Philopon 1. On constate donc, une nouvelle fois,
répartition 4 + 4 semblant n’avoir eu le soutien que de Por- l’accord entre E et une tradition attestée par le néoplato-
phyre qui, pourtant, nous dit Simplicius dans l’introduction nisme athénien. Le rédacteur fait bien passer la frontière
de son commentaire au livre V, était au fait de la position de entre les cinq premiers livres et les trois derniers. Ce choix
ses devanciers. Même si l’on ne peut exclure que Simplicius nous paraît découler de l’interprétation des cinq premiers
n’ait connaissance du débat qu’au travers du commentaire livres — et non pas du seul livre I — comme somme « Sur
de Porphyre à la Physique et que les renseignements sur l’au- les principes » et des trois derniers livres comme une mono-
thenticité et la place des Catégories remontent également au graphie unitaire « Sur le mouvement ». La désignation des
commentaire de Porphyre à cette œuvre, il est sans doute trois derniers livres (VI-VIII) est de fait remarquablement
plus probable que Simplicius, qui véritablement se distingue — sans doute volontairement — indifférenciée : alors que
de ses collègues d’Alexandrie en citant Adraste, a pu mettre l’on pouvait sans peine désigner les livres VI ou VIII comme
la main sur un exemplaire conservé du traité. des traités « Sur le continu » ou « Sur le Premier Moteur »,
Cela étant dit, on doit attirer l’attention sur un fait trou- le rédacteur se cantonne à l’unité du περ­ κιν–σεωv. Troi-
blant, qui concerne encore une fois le manuscrit E. De même sième particularité, la décision éditoriale de considérer le
qu’il avait gardé la trace d’une discussion philologique ser- livre VII comme précédant de droit le livre VI. Il faut exclure
rée sur l’opuscule métaphysique de Théophraste, il nous a l’éventualité d’une simple erreur graphique, car le rédac-
transmis une désignation très spéciale — elle n’apparaît à teur, à neuf folios d’intervalle, désigne le livre VI comme
ma connaissance qu’ici dans la tradition manuscrite — des le deuxième livre des recherches Sur le mouvement, (« Des
trois derniers livres de la Physique d’Aristote 1 : trois livres sur le mouvement d’Aristote, le deuxième ») et le
livre VII comme le premier (« Des trois livres sur le mouve-
ment d’Aristote, le premier »). Il savait donc ce qu’il faisait.
1. Les titres des cinq premiers livres qu’on trouve dans E
(φυσικCv κροσεωv τ¿ Α ; Β περ­ α®τ¬ων ; φυσικCv κροσεωv Γ. περ­
πε¬ρου ; φυσικCv κροσεωv ∆. περ­ τ¾που κα­ περ­ κενοÖ ; φυσικCv
κροσεωv τ¿ Ε. περ­ µεταβολCv ) ont été ajoutés par un scholiaste 1. On ne s’engagera pas ici dans la discussion de la diver-
plus tardif. Ils ne sauraient donc relever de la même strate phi- gence entre le commentaire à la Physique et celui au De caelo,
lologique et procèdent de constatations bien plus banales sur le 226,19-23, où Simplicius défend la répartition 4 +4 comme al-
sujet respectif des différents livres. lant de soi, sans même mentionner la thèse concurente 5 +3.

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ccxx HISTOIRE DU TEXTE HISTOIRE DU TEXTE ccxxi

On ne peut que spéculer sur ses raisons, d’autant que la jux- hypothèse. Il est impensable, encore une fois, que l’écrit
taposition, aussi bien à l’occasion du livre VI que du livre d’Adraste n’ait pas renfermé d’exposé détaillé de cette ques-
VII, des lettres ZH (soit : « VI-VII ») est parfaitement sibyl- tion philologique.
line. Qu’il y ait là une trace eudémienne d’un traité sur le Résumons-nous et concluons. Étant donné que :
mouvement commençant avec notre livre V, ce qui aurait 1. Alexandre connaît (certainement) des variantes qu’on
obligé à considérer le livre VII comme le « deuxième » puis retrouve dans les manuscrits de la famille a ;
à intégrer le livre VI, à sa suite, comme le « premier », ne 2. Les deux scholies à Théophraste dérivent (très vrai-
convainc guère 1. Il paraît plus vraisemblable que le rédac- semblablement) d’une unique entreprise ecdotique de
teur des titres ait voulu resserrer l’unité formée par les livres grande envergure (corpus) ;
VI et VIII, considérés comme deux moments auto-suffisants 3. Il y a (probablement) un rapport étroit entre cette en-
et achevés de la cinématique aristotélicienne. L’antéposition treprise ecdotique et Ω1 ;
du livre VII permettait de le ravaler au rang de préliminaires 4. Il y a (certainement) un rapport privilégié entre le corpus
inadéquats aux démonstrations proprement scientifiques. de Simplicius et Ω1 ;
Cette décision a ceci d’intéressant qu’elle ne calque directe- 5. Il y a (certainement) un rapport privilégié entre le corpus
de H . unayn et Ω1 ;
ment aucune discussion des commentateurs conservés, tout
en se rattachant de manière forte et originale au « problème le scénario suivant serait probable : une famille tex-
êta » qui les agite 2. Simplicius souligne même explicitement, tuelle, remontant à la fin de la période hellénistique ou
dans son introduction au livre VI, que celui-ci vient « mani- au début de la période romaine, utilisée par Alexandre, a
festement » (δCλον) avant le livre VII 3. Réagit-il de la sorte perduré en milieu universitaire athénien jusqu’à la Renais-
à une position historique instanciée, reflétée par la rédac- sance néo-platonicienne du iv e siècle 1. Des universitaires
tion de E ? Ce n’est pas à exclure mais doit rester une pure dans l’entourage de Plutarque d’Athènes et de ses disciples
ont dû éprouver le besoin, vers cette époque, de réaliser
1. C’est l’explication proposée par W. D. Ross, Aristotle’s pour Aristote ce que Porphyre avait fait pour Plotin : une
Physics. A revised text with introduction and commentary, Oxford, édition canonique des œuvres complètes — en recourant
p. 3-4. à Théophraste par souci de complétude — consignée dans
2. Alexandre d’Aphrodise, en réponse à des attaques de Ga-
lien contre le livre VII, semble avoir insisté sur son caractère
logico-dialectique, le discours apodictique ne venant selon lui 1. On a un autre exemple de ces continuités avec le
qu’avec le livre VIII. Cf. Simplicius, In Phys. 1036,8-17 ; Voir corpus d’Arrien transmis par le manuscrit de la « Collection
aussi la réfutation, transmise seulement en arabe, des attaques philosophique » Palatinus Heidelbergensis gr. 398. D. Marcotte,
de Galien dans N. Rescher and M. E. Marmura, The refutation by Géographes Grecs t. I, Introduction générale. Ps. Scymnos, Circuit
Alexander of Aphrodisias of Galen’s Treatise on the theory of motion, de la Terre, Paris, 2000 p. cxxxviii-cxli, est parvenu à mon-
translated from the Medieval Arabic Version, with an Introduc- trer que ce témoin remontait sans doute, via les milieux des
tion, Notes, and an Edition of the Arabic Text, Islamabad, 1965, compilateurs byzantins de la fin de l’Antiquité et, plus ancienne-
60a 20 et 61b 13-14 du texte arabe (trad. anglaise p. 26 et 29). ment encore, via une bibliothèque néoplatonicienne où puisait
3. Cf. Simplicius, In Phys. 924,23-925,2. Simplicius se Priscien de Lydie, à un corpus géographique confectionné par
fonde sur le fait que l’impossibilité du mouvement de ce qui Arrien lui-même. Les liens d’Arrien avec Athènes étant avérés,
n’a pas de partie, la finitude de tout changement et l’impossi- on ne peut qu’être frappé par les similitudes entre l’histoire de
bilité d’un mouvement infini en un temps fini, démontrées en la transmission de ce corpus géographique et celle du la tradi-
VI, sont posées comme acquises en VII. tion aristotélicienne.

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ccxxii HISTOIRE DU TEXTE HISTOIRE DU TEXTE ccxxiii

quelques gros σωµτια. C’est d’un codex au moins de cette L’hyparchétype Ω2 dont dérivent ζ, π et η représente cer-
édition que Simplicius s’est servi et c’est elle qu’on perçoit tainement, à en juger par la présence des premiers mots du
encore comme hyparchétype Ω1 au fondement du texte de la livre II également à la fin du livre I, une édition sur rouleaux
famille a. de l’Antiquité. Celle-ci est au moins partiellement indépen-
dante de la famille a. Elle présente en effet de nombreuses
leçons indubitablement supérieures à cette dernière. C’est
II. La famille B en étudiant les rapports exacts entre les deux familles que
nous avons à ce stade le plus de chance de progresser dans
L’hyparchétype Ω2 notre connaissance de chacune.

Ω2 est l’ancêtre perdu commun de trois manuscrits per-


Ω1 et Ω2
dus, ζ, π et η. Les deux derniers — qui ont donné naissance,
respectivement, aux manuscrits du xii e siècle Laur. 87.7 (F)
Paul Moraux, dans la préface de son édition du De caelo,
et Vat. gr. 1027 (H) entre autres 1 — sont assez massivement
s’exprimait ainsi 1 :
contaminés, tandis que le premier, le père du Vind. phil. gr.
L’apparat critique idéal serait celui où l’on parvien-
100 (J), du Voss. gr. Q 3 et du Paris. Suppl. gr. 643 est un
drait à donner une reconstitution précise de l’ancêtre
descendant sans doute très fidèle de l’hyparchétype. de a et de celui de b, et où l’on signalerait en outre
Jean Irigoin a montré que J avait été légèrement annoté les apports, étrangers à ces deux archétypes, qui ont
par le scribe principal de la ‘Collection philosophique’ 2. influé d’une manière quelconque sur la transmission
Celle-ci remontant en gros au troisième quart du ix e siècle, du texte.
il faut dater J des années 850, si l’on situe la ‘Collection Nous sommes maintenant mieux armés pour mener à bien
philosophique’, comme je suis enclin à le faire 3, au tout dé- le projet énoncé par Moraux. Toute la tradition grecque,
but de la fourchette admise par les paléographes. Dans la arabe et latine ayant été passée au crible, nous pouvons
première moitié du ix e siècle, ζ se trouvait donc à Byzance. départager rigoureusement les fautes tardives des variantes
Entre cette époque et le xii e siècle, il fut emporté en Italie du constitutives des deux familles a et b. Le résultat est stupé-
Sud où il fut recopié au moins deux fois, dans le Voss. (xii e fiant : Ω1 et Ω2 , qui s’opposent en moyenne cinq fois par
s.) tout d’abord, dans le Suppl. gr. 643 (entre 1275 et 1300) page sur des variantes, ne font pour ainsi dire aucune faute.
ensuite 4. Un mot de clarification terminologique : j’appelle variante
d’une leçon X une leçon Y qui, sans avoir nécessaire-
ment exactement la même signification que X, en constitue
1. Sur ces deux manuscrits et les sous-groupes auxquels ils
appartiennent, voir Überlieferungsgeschichte, p. 131-162 et p. 118- cependant une transformation assez directe, et demeure sé-
131. mantiquement et syntaxiquement irréprochable ; j’appelle
2. Cf. J. Irigoin, « L’Aristote de Vienne », Jahrbuch der Öster- faute une leçon sémantiquement ou syntaxiquement inad-
reichischen Byzantinistik 6 (1957), p. 5-10. missible. Il va de soi que cette acception du mot faute n’est
3. Cf. « Nicolas d’Otrante, Guillaume de Moerbeke et la pas historique, mais purement textuelle, puisque pour tout
Collection philosophique », Studi Medievali 43 (2002), p. 693-
717, p. 715-716.
4. Cf. Überlieferungsgeschichte, p. 107-110. 1. P. Moraux, Aristote : Du ciel, Paris, 1965, p. clxxi.

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ccxxiv HISTOIRE DU TEXTE HISTOIRE DU TEXTE ccxxv

couple de variantes, l’une au moins, sauf à admettre double — <R6> les tournures grammaticales les plus relâchées
rédaction ou correction supralinéaire, est étrangère à Aris- et les plus ambiguës sont préférables ;
tote. Mais nous ne pouvons raisonner, en matière de critique — <R7> l’ordre et le choix des mots les plus ambigus sont
textuelle, qu’a fortiori : une faute caractérisée ne peut re- préférables ;
monter à Aristote ; une variante le peut toujours, quand bien — <R8> la dissymétrie est préférable, les ordres de mots
même nous la trouverions faible, voire plus faible que la va- non chiastiques (a—b κα­ a0 —b0 ) sont préfé-
rables aux groupements en chiasme (a—b κα­
riante concurrente. b0 —a0 ) ;
L’énigme de la transmission aristotélicienne peut se ré-
— <R9> l’hiatus et l’assonance lourde sont préférables ;
sumer au paradoxe suivant : alors que les hyparchétypes Ω1
— <R10> dans la présentation de notions couples, le pôle
et Ω2 s’opposent en près de 400 leçons, ils ne font presque positif vient en second lieu.
aucune faute. Il serait donc aberrant de voir dans toutes les
— N.B.1 : il arrive que les trois dernières règles entrent en
variantes qui les opposent le résultat d’inattentions de leur contradiction. Si l’hiatus n’est pas intolérable,
copiste respectif. Il suffit de se rappeler les divergences entre R8 et R10 priment sur R9. R8 prime sur R10.
un manuscrit byzantin, même copié avec soin, et ses proches — N.B.2 : ces règles stylistiques font système, mais peuvent
ancêtres, pour saisir que nous avons affaire ici à un tout autre être contrariées par d’autres données, paléo-
type de transmission. Une telle quantité de variantes ne sau- graphiques en particulier. On indiquera ces
rait s’expliquer que par un projet délibéré de recension. perturbations par la lettre <P>.
Aussi convient-il, malgré ce qu’un tel procédé peut avoir — N.B.3 : toutes ces règles s’effacent devant le principe sé-
d’un peu lourd, de présenter ici un tableau exhaustif des 384 mantique <S>, plus difficile à décrire mais lui
aussi susceptible de lectio difficilior. Sa mise en
passages où les deux familles s’opposent. Nos prédécesseurs lumière passe par une analyse philosophique du
n’étant pas allé au-delà de jugements assez impressionnistes texte et une prise en compte des éventuelles dif-
sur la supériorité — totale selon certains, mitigée selon ficultés de lecture (techniques ou idéologiques)
d’autres — de la famille a, nous avons tenté de mettre au de ses transmetteurs antiques.
point les règles sinon objectives, du moins invariantes, que
voici : 14a 8-9 εµναι λŒγουσι FHJVW || 14 κα­ τ¿ FJV || 21
— <R1> à sens plus ou moins égal, il est plus probable
τλλα : ταÖτα EWF
que le texte ait subi un ajout qu’une omission ; • 8-9 a > b (R3) || 14 a > b (R1) || 21 b > a
— <R2> la troisième personne pluriel après un sujet 14b 19 µαλακ¿ν σκληρ¿ν FHJVW : σκληρ¿ν µαλακ¿ν E 1LM
neutre pluriel a plus de chances d’être authen- 1
H. unayn || 21 Åρα E L Vat. gr. 258 (H in hoc loco non jam
tique que la troisième personne singulier ; legitur) Plut. De prim. frig. 949F ÁρB Simpl. In Phys. 33, 8
— <R3> l’ordre verbe-complément a plus de chances Diels (cod. F) : ÁρAν FJVMW et fort. H . unayn Simpl. (codd.
d’être authentique que l’ordre inverse, plus DE et Aldina) et 159,15 (consensus) || 22 δνοφŒοντ E 1
élégant ; de même, l’ordre nom-complément Simplicius in utroque ad v. 21 citato loco : δνοφ¾εντ FJ 1VM
resp. nom-adjectif est plus probable que l’ordre
Plut. ibid. : ζοφ¾εντ HL γνοφ¾εντ W ζοφŒοντ J 2 || Žπ­
complément-nom resp. adjectif-nom ;
E 1L : περ­ FHJVMW || 23 γενŒσθαι ELM : γ¬νεσθαι FHJVW
— <R4> le vocabulaire le plus banal est préférable ;
• 19 b > a (R10) || 21 a = b || 22 a > b (R8) || 23 a
— <R5> la syntaxe la moins soulignée est préférable ; =b

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ccxxvi HISTOIRE DU TEXTE HISTOIRE DU TEXTE ccxxvii

15a 27-28 τv λλαv FHJVLW Philop. l : τv λλαv πλAv • 13 a > b (R8+R10) || 21 b > a (S+P) || 22 b > a
E 1M H
. unayn || 30 πFv HJVW : Åπωv FELM (S+P) || 22 a > b (R7) || 25 a = b || 28 a > b (R4+S)
|| 29 a > b (R5) || 31 a = b (S vs R1) || 35 a = b
• 27-28 b > a (R1) || 30 b > a (R5)
15b 2 διÞρικεν EW : διÞρισεν FHJVL ε°ρηκεν M || Á 17b 2 τι ELMWF Philop. l H 1
. unayn ut vid. : om. HJ V ||
τυχáν FHJ 1VLW : Á µ— τυχáν EJ 2M || 14-15 Žκ τFν 3 Îπρχει τισ­ ELF Philop. l+c : Îπρχει HJ 1VMW et ut vid.
2
αÍτFν γρ τραγ}δ¬α κα­ κωµ}δ¬α γ¬νεται γραµµτων ELM H. unayn fort. recte || 4 µ— Žκ λευκοÖ EJ || › : › Žκ
1 1
versio arabo-latina et Averroes Žκ τFν αÍτFν γρ τραγ}δ¬α FJ V || 9 τ¿ HJ V : om. ELMWF || 20 οÍσ¬αv LMW
c 3 1
γ¬νεται κα­ κωµ}δ¬α γραµµτων HJVW Žκ τFν αÍτFν γρ H. unayn Philop. : ο×σα FJVE οÍσ¬α H ουσαv (sic) ut vid. E
1
κωµ}δ¬α κα­ τραγ}δ¬α γ¬νεται γραµµτων F Philop. l || 16 || 22 κα­ ποÖ ELMH : κα­ τοÖ ποÖ FJ VW || 24 Žξ  v...
κα­ γ¬νεσθαι µν ELM H.unayn : γ¬νεσθαι µν γρ FHJVW || κα­ seclusi : non habent E 1M hab. J 1VW et (“σται tamen post
21 λ¾γοι ‘τεροι ELMWF : ‘τεροι λ¾γοι HJV || 24 Âν om. γŒνεσιv addito) FHL ex qua fit generatio hab. H.unayn || 29
EJ 2 : Ä H || 34 καθπερ ε°ρηται non habent ELW H µ— οÏτωv ELMW H.unayn Philop. l : οÏτωv µ— FJ 1V οÏτω µ—
. unayn :
hab. FHJV èσπερ ε°ρηται M H || 32 οÍσ¬α EMWF : οÍσ¬αν HJVL || µ— E 1M : οÍχ
• 2 a = b || 2 faute de a || 15 a = b || 16 a > b (R5)
FHJVLW || 35 ε­ κα­ τ—ν πλCν εµναι ELMW : ε­ εµναι
|| 21 a > b (R3) || 24 b > a (P) || 34 a > b (R1) κα­ τ—ν πλCν FHJV Philop. l
16a 1 χροιν ELMF : χροι—ν HJVW || 11-12 εµναι τ µεγŒθη • 2 a > b (P+S) || 3 a = b (S vs R1) || 4 a > b (R6+R7)
l || 4 a = b (R1 vs R9) || 9 a = b (P vs R1) || 20 a > b
EM H . unayn fort. recte || 15 θ–σει Philop. fort. H
. unayn (R7) || 22 a = b (P vs R1) || 24 a > b + Ar. (R1+S)
(ponat Gerardus) : φ–σει EM θε¬η FHJVLW || 16 Åπερ : || 29 a > b (R9 + R7) || 32 a > b (R6+R8) || 32 a =
παρ EW H.unayn || 20 µŒσον E 1M Philop. l+c : τ¿ µŒσον b || 35 a > b (R5)
FHJVWL || 29 ª om. EMW fort. recte || 32 πλε¬ω HJ 1VL
18a 5 τŒραv E 1M H . unayn : κιν–του FHJVLW || post
Philop. l+c : πλε¬ουv EMJ 2WF
ρχCv add. τCv HLW et in marg. V || 6 προτŒραv E(a.c.)LW
• 1 a > b (R4) || 11-12 a = b || 15 a > b (R6) || 20 a H 1
> b (R1) || 29 a = b (R1 vs R9) || 32 b > a (R9) . unayn : τŒραv κα­ προτŒραv FHJ VM || 15 οÍδŒν LMW :
οÍδν µ– E µηδŒν FH µηθŒν JV || 17 νλωται HJ 1V
1

16 b 4 τοπον ELMWF : τοπον µν τ¿ HJ 1V || 8 › om.


• 5 a > b (R4) || 6 a > b (R1+R5) || 15 a > b (R6) ||
EL || 16 οÍ µ—ν λλ EM : λλ µ—ν FHJVLW Philop. l 17 a > b (usus)
|| 21 post δυνµει add. διαιρετ¾ν ELMW non habent FHJV
H 18b 4 τινοv LMW Philop. l : τιν¾v Žστι EFHJV || 5 ante
. unayn
• 4 a > b (R5) || 8 a = b (R9 vs S) || 16 a = b || 21
φθορ hab. γŒνεσιv δL οÍχ πλFv FHJV non habent ELMW
l
b + Ar. > a (R1 + S) H. unayn Philop. sed ante φθορ hab. δ erasum E || 8 post
διαφŒρει hab. γρ EMWJ 2 || 13 πλFv τι γ¬γνεσθαι EL : τι
17a 13 δικρισιv κα­ σËγκρισιv E 1LM H l
. unayn Philop. : inv. om. cett. || 14 τD Ïλ| ELM : ™ Ïλη FHJVW || 16 ο¶ον EL :
1
ord. FHJ VW || 21 µεταàλ| Žκ τοιοÖδε ELM || 22 τ¾δε : ο¶ον ε® FHJVMW || 20 µεταàλλ| FHJVWM : µεταàλ|
τ¿ν τοι¾νδε E 1 τοι¾νδε M || πAσαν εµναι ELM (s. l. tamen E 1L || 21 µ— Âν FJV Philop. l : τ¿ µ— Âν ELMWH || 25 κα­
scr. M) : εµναι πAσαν FHJVW || 25 “σται : Žστιν E 1LM || pr. om. EM fort. recte || 28 φθε¬ρεσθαι ELMW Philop. l :
28 Ïδατα E 1LMW H 1
. unayn et Philop. ut. vid. : Îδτια FHJ V τ¿ φθε¬ρεσθαι FHJV
|| 29 κα­ Žν EM (κν W) : Žν δ FHJVL || 31 δ— om.
HJ 1V || 35 κα­ κµνον E 1LM H • 4 a > b + E (R1) || 5 a > b (R1) || 8 a = b || 13 a
. unayn : › κµνον FHJW › = b (P+S) || 14 faute de b ? || 16 a = b (R5 vs P) ||
κµνων V

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ccxxviii HISTOIRE DU TEXTE HISTOIRE DU TEXTE ccxxix

20 b > a (P) || 21 b > a (R1) || 22 a (EM) = b || || Ïλην FHJ 1VW || 14 τG ριθµG ELMFH : ριθµG J 1VW
25 a = b (S vs R1) || 28 a > b (R1) Philop. c (excepto codice Z) || 16 ν ELMW : Ÿν ν FHJ 1V
19a 8 ε®v λληλα non hab. EW H . unayn : hab. cett. || 16 || 19 δ ε­ Žντελεχε¬{ EMW H . unayn : δ Žντελεχε¬{ FHJVL
οÍκ : οÍχ­ EM || 18 µ– E 1LW H.unayn : πC FHJVME 3 || κα­ Philop. l || 19-20 ÁµοειδοÖv › ÁµογενοÖv ELM H . unayn Phi-
sec. FHJVM H l
. unayn Philop. : om. EWF || αÍταEv FHJVW lop. l : inv. ord. FHJVW || 27-28 κεν¾ν EMWF 1 H . unayn :
H. unayn : om. ELM Philop. l
|| 20 Žστιν ante ™ θατŒρου κοιν¾ν HJVLF 2 : utrumque agnovit Philop. c || 31 δ— ELMH
FHJV et in utroque loco MW habent || 21 ™ φθορ EW Philop. c : δεE FJVW || τι δεE LMH Philop. c : τι EFVW τοδει
H. unayn : ™ λλου φθορ FHJVLM || 24 γ¬νεσθαι ELW : J1
τ¿ γ¬νεσθαι FHJVM || 26 γ¬νεται Žκ µ— Ãντοv non habent • 1 a > b (R1+R5) || 9-10 a > b (R4) || 11 a = b ||
ELMW H . unayn : add. FHJV || 27 Žκ µ— Ãντοv om. FH J V
1 1 1 13 a > b (R1) || 14 a = b (R9 vs R1+R8) || 16 a > b
|| 30 πορ–σειŒ τιv non habent J 1V 1W Philop. l (codd. GT) : (R1+P) || 19 a = b (P vs R1) || 19-20 a > b (S) ||
27-28 a > b (S) || 31+31 a = b
hab. FHLM πορ–σειεν ν τιv Philop. (codd. RZ) dubitat
homo H . unayn πορ–σειŒ τιv πλFv E || post Žναντ¬ων hab. 21a 4 “τι EMW : “τι δ FHJVL || 5 LΑνγκη EML : ναγκαEον
Žστ¬ν FHJVMW non habent E 1L || 31 τ¿ Ãν ELMW : Ãν FHJ 1VW || δ EM δL W : δ— FHJVL || 13 µετŒàαλλεν ELM
FHJV || 32 ™ om. FJ 1VW (µετŒàαλεν W) : µεταàλλει FHJ 1V || 14 µφοEν FHJ 1VW
• 8 a > b (R1) || 15 a (EM) = b || 18 a > b (R4) || Philop. l : µφω ELM (et Philop. l codd. GT) || 14-15 τG
18 b + Ar. > a (S) || 18 b + Ar. > a (P) || 20 a = b || φθαρŒντι κα­ τG γιν﵌ν} LMW (τG φθ. κα­ τG γεν﵌ν}
21 a > b (R1) || 24 a > b (R1) || 26 a > b (R1) || 27 Philop. l) : τG γ. κα­ τG φθ. HJV H
. unayn ut vid. τG γ. κα­ φθ.
a > b (S et cf. 26 (donc P)) || 30 b > a (R1) || 31 a > F : τG φθαρŒντι E || 19 µεEζον µŒροv E 1M : µŒροv µεEζον
b (R8+R9) || 32 a > b (R9+P) FHJVLW || 26 γε ELW : τε FHJV ποτε M
19b 12 › pr. om. F(a.c.)HJ 1V || 14 γωνοειδ—v E Max. • 4 a > b (R5) || 5 a = b || 5 a = b || 13 a = b || 14
Confessor PG IV 381B : γωνιοειδ—v cett. || 21 Îποµε¬νη faute de a ? || 14-15 a > b (R10) || 19 a > b (R7) ||
EW || 22 κα­ ELM : κα­ τG FHJVW || 23 ε® FJ 1VL : › W 26 a > b (S+P) || 32 faute de b
κα­ ε® E 1MHJ 2 || 25 µουσοv δL νθρωποv MW (µουσοv 21b 5-6 Áτ δ (οÍδL Áτ F) κκεEνο ELFHJ 1V : Áτ δ λŒλυται
Á νθρωποv E) : νθρωποv δL µουσοv FHJVL || 29 › E 1M ™ οÍσ¬α κκεEνο ˜λλο¬ωται W οÍδL ˜λλο¬ωται ™ οÍσ¬α, Áτ δ
c 1
H. unayn : κα­ FHJVLW Philop. ut vid. || 31 τ¿ om. E F κκεEνο Philop. l+c M Áτ δ ˜λλο¬ωται ™ οÍσ¬α J 2 et fortasse
l
Philop. alterata est substantia eius Zerah.yah melius quam Gerardus
• 12 a > b (R9) || 14 a (?) = b || 21 a (?) = b || 22 a (et fortasse dissoluitur substantia eius), qui radices h.ll et h.āl
> b (R1+R5) || 23 b > a (S) || 25 a = b || 29 a > b non discreverit || 9 ο¶ον ε® HJVLW : ο¶ον EMF || 19 τοËτων
(R9) || 31 a (?) = b (R1 vs P) EM Philop. l : τοËτων ‘καστον FHJVLW || 26 οÍχ ELMW
20a 11 π¾τερον FHJV : π¾τερον µ¾νωv ELMW H . unayn || Philop. l : οÍχ­ FHJV || 35 γŒγονε τ¿ Åλον ELMW : τ¿ Åλον
12 ™ ante 11 πρ¿v ponunt FHJVL || 15 Žκ δυνµει ELMW : γŒγονε FHJ 1V Philop. l
Žκ τFν δυνµει FHJ 1V • 5-6 b > a (R1+R7) || 9 b > a (S+P) || 19 a > b (R1)
• 11 b > a (R1) || 12 a > b (R9) || 15 a > b (R1+R5) || 26 a = b || 35 a > b (R3)
20b 1 στιγµ– EM Philop. l (codd. RZ) : στιγµ– τιv cett. || 22a 2 µεταàλοι ELM : µεταàλλοι FHJVW || 9 ο°ν}
9-10 εµναι ELMW : ŽνεEναι FHJ 1V || 11 οÍδL ELF 1 (om. FJVLW : ÎγρG › ο°ν} ME 2 Philop. c ut vid. (cf. p. 117,27-32)
M) : οÍχ HJ 1VW Philop. l || 13 τ—ν Ïλην E 1LM : εµναι τ—ν cum humiditate aut cum uino H
. unayn fort. recte ÎγρG ο°ν}

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ccxxx HISTOIRE DU TEXTE HISTOIRE DU TEXTE ccxxxi

E 1 ν ο°ν} H || 13 Žντελεχε¬{ E 1M H . unayn : Žντελεχε¬{ 23b 12 ŽγχωρεE EW : ŽγχωρεEν FHJVLM || 21 τι πσχειν


σρκα FHJVLW || 23 τρŒφει· ταËτ| γρ HJVLW : τρŒφει E 1L : πσχειν τι FHJV πσχειν MW || 22 αÎτοÖ ELMH :
ταËτ|· κα­ γρ ταËτ| E 1M H.unayn et F (« Anonymus Col- αυτοÖ FJVW || Ãντων οÏτωv FHJ 1V : οÏτωv οÏτωv E 1 οÏτωv
lega ») τρŒφει ταËτ|· κα­ γρ Philop. l || 24-25 αÍξνεται Žχ¾ντων LWM || 24 αÎτ¿ ELM : αυτ¿ FHJVW || 28
ELM : αÑξεται FHJVW || 25 αÍξ–σει ELMWF Philop. l : αυτ FHJ 1V Philop. l : λληλα ELW (cf. K.-G. II 1 p. 573
αÑξ| HJV || 29 δ— EM : δ FHJVLW Philop. l || 31 ο°ν} sqq.) λληλα ταÖτα M || 30 › habent ELFH Philop. c : om.
Ïδωρ ELM Philop. l : Ïδωρ ο°ν} FHJ 1VW J 1VMW Philop. l || 31 τ¿ ποιοÖν ELMW : κα­ τ¿ ποιοÖν
• 2 a = b || 9 b > a (R1+S (vs R6+R7 ?)) || 13 a > b FHJ 1V
(R1) || 23 b > a (R1) || 24-25 a = b || 25 a = b || • 12 a > b (R6) || 21 a = b (R6 vs R3) || 22 a = b ||
29 a > b (S) || 31 a = b 22 b > a (R6) || 24 a = b || || 28 b > a (R6) || 30
22b 3 γ¬γνοντα¬ πωv EMW Philop. l+c : γ¬γνετα¬ πωv FHJVL a = b (R1 vs R9) || 31 a > b (R1)
|| γ¬γνονται MW : γ¬γνεται FHJVL || 4 γ¬γνονται EMW : 24a 21 Ïλη E 1M : ™ Ïλη FHJVLW || 22 τοÍναντ¬ον EM :
γ¬γνεται FHJVL || πρFτον ELMW : πρ¾τερον FHJ 1V || τ¿ Žναντ¬ον FHJVLW || 25 κινεEσθαι κα­ κινεEν FHJ 1VW
5 νγκη EM Philop. l+c : νγκη δ— FHJVLW || 12 κα­ Philop. l : κινεEν κα­ κινεEσθαι ELM H
. unayn
πσχειν ELMWF : κα­ τG πσχειν HJV || 14 Žξ ν¿v Ÿν • 21 a (EM) = b (R1 vs S) || 22 a = b || 25-26 a = b
ELM Philop. l : Ÿν Žξ ν¿v FHJ 1VW || 16 τοÖτο FHJVLW : (R8 vs S)
τ¿ Ïδωρ EM frigidum H.unayn (τ¿ ψυχρ¿ν conieceris) || 18 24b 1 ποιοÖν ELM : τ¿ ποιοÖν FHJ 1VW || 3-4 τ¿ δ
πσχειν EM : τ¿ πσχειν FHJVLW || 20 εµναι τοιαÖτα ELM : σιτ¬ον τ¿ “σχατον EMW : τ¿ δ σιτ¬ον τ¿ äv “σχατον HJVL
τοιαÖτα εµναι FHJ 1VW || 27 ο¶v EMWH Philop. l : Åσοιv τ¿ δ “σχατον τ¿ σιτ¬ον F (sed post σιτ¬ον erasum habet äv
FJVL “σχατον) || 19 ε°η θερµ¿ν χωριστ¾ν ELMW : ε°η χωριστ¿ν
• 3 a > b (R2) || a > b (R2) || 4 a > b (R2) || a > b θερµ¿ν HJ 1V χωριστ¿ν θερµ¿ν ε°η F || 25 λŒγοµεν HJV ||
(S) || 5 a > b (R1+R5) || 12 a > b (R1+R5) || 14 a 28 ÁρAν E 1LMF : κα­ ÁρAν HJ 1VW || 30 ορτουv E 1M :
= b (R3 vs R8) || 16 b > a (R6) || 18 a > b (R1) ||
20 a > b (R3) || 27 a > b (R4)
ορτουv µν FHJVLW
• 1 a > b (R1) || 3 a > b (R1) || 19 a > b (R3) || 25
23a 3 τρ¾πον λλον E 1M Philop. l : λλον τρ¾πον FHJVLW faute de b || 28 a > b (R1) || 30 a (EM) > b (R5)
|| 7 κτω ELM : τ¿ κτω FHJ 1VW Philop. l || 8 λλ–λων
25a 1 ν­ λ¾γ} non habent E 1MJ 2 Philop. l : hab. FHJ 1VLW
EM : τ λλ–λων FHJVLW || 17 πAν τ¿ κινοÖν ELM : τ¿
H. unayn || 6 δ µηδν EL (δ µηθν M) : δL οÍδν FHJV || 12
κινοÖν πAν FHJ 1VW || ποιοÖν ELMW : ποιεEν FHJ 1V ||
24 κινητοÖ κα­ κινητικοÖ EMW H l+c “τι E : “τι δL FHJVLMW Philop. l || 13 Îπερàα¬νοντεv ELM :
. unayn Philop. : κινητικοÖ Îπερàντεv FHJVW Philop. l || 14 παριδ¾ντεv ELMWF :
κα­ κινητοÖ FHJVL || 25 Žπ­ πολÌ EMV : Žπ­ τ¿ πολÌ FH-
JLW Philop. l+c || 30 ÁµοιογενC EMWHJ 2 Philop. l : ÁµογενC
Îπεριδ¾ντεv HJ 1V || 17 Žπε­ E 1LMW Philop. c(ut vid.) : “τι
FHJ 1V Philop. l || 18 τFν λ¾γων µν E 1M Philop. l : µν τFν
FJ 1VL Philop. c (bis) || δοκεEν EMJ 2FH : δοκεE J 1VLW ||
32 πτοιτο J 1H Philop. c : ν πτοιτο ELMWVF πτοιτο ν
λ¾γων FHJVLW || 19 εµναι ELMW : Žστι FHJV || 27 οÑτL
FHJVLW : οÍκ EM || τ¾ τε : ποιεEν E ποιεEν τ¿ δ MF 2 || 29
Alexander In Phys. (ut patet e glossa in Paris. Suppl. 643 fol.
135v. servata) Simplicius In Phys. 1243,30
παµπλCρεv EMWF : πανπλCρεv JV πAν πλCρεv H πµπληθεv
(sic) L || Ãν om. J 1V et fort. H
. unayn || 30 κα­ ¾ρατα δι
• 3 a > b (R3) || 7 a > b (R1) || 8 a (EM) = b || 17
a = b || a > b (S) || 24 a > b (R10) || 25 a = b || 30 σµικρ¾τητα τFν Ãγκων FHJ 1V (µικρ¾τητα J 1V) H.unayn : δι
a = b (R1 vs P) || a > b (R6) || 32 b > a (R6) σµικρ¾τητα τFν Ãγκων κα­ ¾ρατα E 1LM

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ccxxxii HISTOIRE DU TEXTE HISTOIRE DU TEXTE ccxxxiii

• 1 a > b + Ar. (R1) || 6 a > b (R6) || 12 a > b (R1+R6) οÑτL Žνυπρχει FJ 1V οÍδ Žνυπρχει W οÍδL Žνυπρχει H κα­
|| 13 a > b (R8) || 14 a > b (R4) || 17 faute de b || οÍδ νÖν Îπρχει conieceris || 21 σκληρ E 1LMW : τ
18 a > b (R6) || 19 a > b (R6) || 27+27 a = b || 29 a σκληρ FHJ 1V || 24 Žστ­ ELM : “σται FHJ 1VW || 25
> b (S) || a > b (S) || 30 b + H . unayn > a (S faute de
a ?)
µεταàλλοντοv FHJVM Philop. : µεταàαλ¾ντοv E 1LW
• 4 a > b (R6) || 5 a > b (R1) || 14 a > b (R1) || 19
25b 2 π¾ρων ELM : τFν π¾ρων FHJVW || 7 κα­ δια¬ρετα δŒ b > a (saut du m. au m.) || 20 a > b (S) || 21 a > b
EM : δια¬ρετα δŒ FHJVL Philop. l δια¬ρετα W || 8 στερε¿ν (R1+S) || 24 a = b || 25 b > a (R8+P)
1
ELMW H . unayn : ‘τερον στερε¿ν FHJ V || 35 πλŒον ELMW 27b 1-2 νÖν µεµEχθα¬ φασι ELM : µεµEχθα¬ φασι νÖν FHJ 1V
l 1
Philop. : πλεEον FHJ V || θεωρεEσθαι F µεµEχθα¬ φασι W || 4 κν ELMWV : κα­ FHJ || 7
• 2 a > b (R1) || 7 a (EM) > b (R6) || 8 a > b (R1+P) τ¬νι ELMW Philop. l : τ¬ FHJ 1V || 8 γεννητοÖ E 1LM :
|| 35 a = b γενητοÖ FHJVW || 10 λËοιντL ELMWH : λËοιτL FJ 1V Phi-
26a 3 ψυχρ¿ν οÑτε σκληρ¿ν ELM H . unayn : σκληρ¿ν οÑτε lop. l || 14 οÍδ pr. ELMW : οÑτε FHJ 1V || 16 µ¬γνυσθαι
ψυχρ¿ν FHJ 1VW Philop. c || 8 Îπρξει EMFH : Îπρχ| ELM : µεµEχθαι FHJ 1VW || 20 ÁµοÖ κα­ φσκοντεv ELM :
JVLW || 14 τG πσχειν ELM H . unayn : šδη τG πσχειν ÁµοÖ φσκοντεv FHJVW || 30 φθε¬ρεται ELM : φθε¬ρονται
FHJ 1V τG πσχειν šδη W || 15 λλ EM Philop. l et (ut FHJ 1VW || 32 συνεχv δ ELM Philop. l : δ συνεχv FHJVW
vid.) W 1 : λλL › FHJVL λλL ε® (ut vid.) W 2 || 16-17 τ¿ || 33 τ¬ Žστιν ELM : Žστιν FHJ 1VW
µν σκληρ¿ν τ¿ δ θερµ¿ν E 1LMH H.unayn Philop. l (τ¿ µν • 1-2 a = b || 4 a = b || 7 a = b || 8 a > b (R7+S) ||
θερµ¿ν τ¿ δ σκληρ¿ν W) : τ¿ µν ψυχρ¿ν τ¿ δ θερµ¿ν FJ 1V 10 a > b (R2) || 14 a > b (R6+R8) || 16 a = b || 20
|| 17 φËσιv ELWF : ™ φËσιv HJV (™ s. l. add. M pr. m.) || a = b (R6 vs R1) || 30 a > b (R8) || 32 a > b (R6) ||
26 µεγλα EMW H 33 a = b (S vs R1)
. unayn : µε¬ζω FHJVL || 30 φËσιv EMW
Philop. l : ™ φËσιv FHJVL || 32 φËσιv ELMW : φËσιv Žστ­ν 28a 10 δL ELM : δ δεEν FHJ 1VW || µεµEχθαι EJ 2 : µŒµικται
FHJ 1V F 1HJ 1VW (cf. K.-G. II 2 p. 550-552 p. 552 b) δεE µεµEχθα¬
• 3 a = b || 8 a > b (R6) || 14 a > b (R1) || 15 a > b τι L µŒµικτα¬ τι M || 15 τι ÀξË E 1LMF : ÀξË HVJ 1W ||
(R1) || 16-17 a = b || 17 a = b (R1 vs P+R9 cf. tamen 22 µν EM : µν ο×ν FHJVLW Philop. l || 27 χουσ­ν E 1J 2 :
32) || 26 a > b (R4) || 30 a > b (R1 cf. 17) || 32 a > χοεÖσιν LMFHJ 1VW || 28 µεταàλλεται ELM : µεταàλλει
b (R1) FHJVW || 31 ταÖτL Žστ­ ELMW : Žστ­ ταÖτα HJ 1V et F
26b 9 τι πσχει EM (τι πσχοι W) : πσχει τι FHJV τι om. qui Žστ­ supra lin. add. || 32-33 γρ δ— ÎπL λλ–λων Žστ­
L || 14 “χειν π¾ρουv E 1LM : π¾ρουv “χειν FHJ 1VW Philop. l E 1LM : γρ Žστι ÎπL λλ–λων FHJ 1VW
|| Žστ­ν EMW : “σται FHJVLE 2 || 15 ε® EF Philop. l : ε® κα­ • 10 a > b (R1) || a > b (R6) || 15 a = b (R7+R9 vs
HJVLMW R1) || 22 a = b (P vs R1) || 27 a = b || 28 a = b ||
• 9 a = b || 14 a > b (R3+R9) || a = b || 15 a > b (R1) 31 b > a || 32-33 a = b (R9 vs R1)

27a 4 θερµα¬νειν EJ 2 : θερµα¬νει FHJ 1VLMW || 5 ποιεEν 28b 2 µικρ ELMW : µικρ ταÖτα FHJ 1V || 5 µ¾νον om.
ELMW : κα­ ποιεEν FHJ 1V || 14 τοÖτον EJ 2 : τ¿ τοÖτον HJ 1VMW || 7 ˜ρŒµα FJVM : › ˜ρŒµα ELWH H . unayn Phi-
FHJ 1VLMW Philop. l || 19 µεταταχθν οÑτε µετατεθν lop. l+c (fort. ª ˜ρŒµα in archetypo) || 11 IΟπερ ELMW :
HJ 1V : µετατεθν EM H IΟπερ κα­ FHJ 1V || 13 παv E 1LM H.unayn : Á πAv J 1 πεισι
. unayn µετατεθν οÑτε µεταàαλ¿ν FHVW || 22 ‘νωσιv. περ­ µν ο×ν µ¬ξεωv κα­ φCv κα­ περ­
L et F (qui τ—ν φËσιν post µετατεθν ponit) µεταταχθν
οÑτε µεταàεàληκ¿v W || 20 οÍδ νÖν Îπρχει E 1LM : τοÖ ποιεEν κα­ πσχειν ε°ρηται HJ 1V et (omisso µν) F 1

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ccxxxiv HISTOIRE DU TEXTE HISTOIRE DU TEXTE ccxxxv

• 2 a > b || 5 a = b (R1 vs S) || 7 faute de a || 11 a || 29 ξηροÖ θερµοÖ EM : ξηροÖ κα­ θερµοÖ JVW θερµοÖ κα­
> b (R1) || 13 a > b (R5+R8) || 5 a > b (R1) ξηροÖ FHL
29a 3 κα­ ELMW H l 1
. unayn Philop. : › FHJ V || 7 › sec. • 18 a > b (R1+R5) || 20 a = b || 21 a = b || 23 a =
EM H b || 28-29 a > b (R1)
. unayn : κα­ FHJVLW || 11 α®σθητ¿ν EMW H . unayn :
α®σθητCv HJ 1V α®σθητ¿ν Âν L τ¿ α®σθητ¿ν F || 24 φαµεν 31a 1 Κα­ κτερα ELMW Simplicius : κα­ κτερα δ FHJ 1V
µν E 1M : φαµεν FHJVLW Philop. l || 29 µν ELMW : om. κτερα δ Philop. l || 4 µν ξηροÖ ELMW : µν γρ ξηροÖ
F 1JV || 29-30 πρÞτην ELMW : πρFτον F 1HJ 1V || 34 α¯ FHJ 1V || 10 ™ λλο¬ωσιv FHJVL Philop. l : λλο¬ωσιv EMF
om. EW || 12 γ¬γνεσθαι FHJVLW Philop. l : γενŒσθαι E 1M || 14 ™
• 3 a > b (S) || 7 a > b (R7) || 11 a = b || 24 a > b γρ E 1LM : ™ µν γρ FHJ 1VW || 17 θερµ¿ν κα­ ξηρ¿ν
1
(R7+P) || 29 a = b (R8 vs R1) || 29-30 a > b (S) || ELMW H . unayn : ξηρ¿ν κα­ θερµ¿ν FHJ V || 29 πλιν
1
34 a = b (R1 vs P) ELMW : πλιν δ FHJ V || 30-31 θερµ¿ν κα­ Îγρ¿ν ELMF
29b 3 κα­ èv FHJLWV : èv E 1(ut vid.)M κα­ E 2 || 10 µ¾νον H. unayn : Îγρ¿ν κα­ θερµ¿ν HJVW
ELMW : µ¾ναι FHJV || 13 λλων τFν ELMW : λλων FHJV • 1 a > b (R1+R5) || 4 a > b (R1+R5) || 10 a = b (R1
vs R9) || 12 a = b || 14 a > b (R1+R5) || 17 a = b
|| 17 τFν HJ 1V : πρFτον E 1 πρFτον τFν LWF 2 πρFτον κα­ || 29 a > b (R1+R5) || 30-31 a = b
τFν F 1 πρÞτων τFν M πρÞτων E rec. || ποEαι δ— πρFται HJ 1V
|| 22 ‘τερον : πρ¾τερον E 1 H 31b 1 Žν ELMW : ν FHJV || 10 πυρ¿v κα­ Œροv Ïδωρ κα­
. unayn || 23-24 µ¬γνυται γρ
ELM H 1 γC ELMWF H.unayn : γCv κα­ Ïδατοv πÖρ κα­ –ρ HJ 1V ||
. unayn : γ¬γνεται γρ κα­ µ¬γνυται FHJ V γ¬γνεται γρ
W || 25 Îγρ¿ν κα­ ξηρ¿ν E 1LM H unayn Philop. c
: ξηρ¿ν κα­ τ EMW H.unayn (om. L) : γρ FHJV || 13 µεταàολ– EW
.
1
Îγρ¿ν FHJ VW Philop. l Alexander ut vid. (cf. Philop. c 234.19 sqq.) : µετàασιv FLM
τοËτων µετàασιv HJ 1V Philop. l || 21 ψυχρ¿ν EM H.unayn :
• 3 a = b (R1 vs S) || 10 a = b || 13 a > b (R9) || 17 Îγρ¿ν FHJVLW || Îγρ¾ν EM H.unayn : ψυχρ¾ν FHJVLW ||
b > a (R1) || a > b (R1) || 22 faute de a || 23-24 a
> b (R1) || 25 a = b 34 ŽφεξCv ELM Alexander apud Philop. c Philop. l+c : ξCv
FHJ 1V
30a 11 σκληρ¿ν γρ : ξηρ¿ν γρ E H . unayn || 22 • 1 a = b || 10 a = b || a > b (R5) || 13 a > b (R1+R4)
βεàρε㵌νον ... Žν τG βθει EMWFJ 2 H.unayn (et infusum est || 21 (bis) a = b || 34 a = b
in cuius profundo est humiditas extranea Gerardus) Alexander
32a 10 —ρ ELMWF : Œρα HJ 1V Philop. l || 12 τ¾ γε πÖρ
. ayyān, Kitāb al-tas.rı̄f, Paris. Or. 599, fol.
ap. Ps.-Gābir b. H
FHJ 1V : τ¿ πÖρ EM γε τ¿ πÖρ LW || 14 πυρ¿v ELMW : τοÖ
00 : om. HJ 1VL || 32-33 ξηρ¿ν κα­ Îγρ¿ν ELMW H . unayn : πυρ¿v FHJ 1V || 16 θερµ¿ν Œρα ELM : Œρα θερµ¿ν FHJ 1VW
Îγρ¿ν κα­ ξηρ¿ν FHJ 1V || 34 κα­ θερµοÖ κα­ ÎγροÖ E 1M || 18 ρL EMW H l+c 1
H 1 . unayn ut vid. Philop. : ρα παρL F HJVL
. unayn (θερµοÖ κα­ ÎγροÖ W) : κα­ ÎγροÖ κα­ θερµοÖ HJ V || 22 › EMFH H
ψυχροÖ κα­ ÎγροÖ L . unayn : κα­ JVLW || δ ELMF : δ λλων
H 1J 1VW || 29 παντα ELMW : πντα FHJ 1V || 31 κα­
• 11 faute de a || 22 faute de b (saut du m. au m.) ? Åτι E 1M : Åτι FHJVLW
|| 28 a = b || 32 a = b || 34 a = b
• 10 a > b (R6) || 12 a = b (R1 vs P) || 14 a > b (R1)
30b 18 κα­ EMF : κα­ ο¯ HJVLW Philop. l || 20 èσπερ || 16 a = b || 18 a > b (R7+S) || 22 a > b (R7+S) ||
E 1LM : ο¶ον FHJ 1VW || 21 τλλα πντα EMWF : πντα a > b (R1) || 29 a > b (R9) || 31 a = b
τλλα HJVL || 23 ε° τι E 1M H.unayn : τ¿ F 1HJVLW Philop. l 32b 3 φα¬νονται ELM : φα¬νεται FHJ 1VW || 9 τG ELMW :
|| 28-29 ÎγροÖ ψυχροÖ E 1M : ÎγροÖ κα­ ψυχροÖ FHJVLW τ¿ FHJV || › γCv εµναι ELM : › Žκ γCv εµναι HJ 1VW εµναι

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ccxxxvi HISTOIRE DU TEXTE HISTOIRE DU TEXTE ccxxxvii

κα­ γCv F › Žξ Œροv εµναι Philop. c || 10 èσπερ ELMWF : E 1LM Philop. l : φα¬νεται FHJVW || 27 ο¶ον E 1L : ο¶ον τ¿
ο¶ον HJ 1V Philop. l || 13 µ— ELMWF Philop. l : οÍκ HJ 1V FHJ 1VMW || 33 µ— ™ HJV Philop. l : µ— E 1LMF ™ W ||
|| 14 γρ ELMW Philop. c : γρ α¯ FHJV || 16 Π ELW : 34 › : κα­ EW H . unayn ut vid.
τ¿ Π FHJ 1VM || 17 ε® ELM : Žπε­ FHJ 1VW || 22 µŒλαν › • 2 a = b || 5 a > b (R1) || 9 a = b || 11 a > b (S) ||
λευκ¿ν ELM H.unayn (› µŒλαν › λευκ¿ν W) : › λευκ¿ν › µŒλαν 15 faute de a || 20 faute de a || 23-24 faute de a ||
FHJ 1V || 25 τ¿ γρ E 1LMF : τ¿ µν γρ HJ 1VW || 25-26 26 a > b (R2) || 27 a > b (R1) || 33 b > a (R9+P) ||
πÖρ τ¿ πρFτον E 1MV : πÖρ τ¿ µν πρFτον HJL πÖρ πρFτον 34 b > a (R9)
F 1W Π τ¿ πρFτον F 2 || 28 τG Γ ELMW : Žν τG Γ FHJV 34a 6 Žπ¬ τε FHJ 1VMW Philop. l+c fort. Alexander (cf. Philop.
|| 31 µελλ–σαντεv HJVL : µελ–σαντεv EMWF Philop. l (cf. 268.1-2) : Žπ­ E 1L || 12 › λ–θη ELMW : κα­ λ–θη HJ 1V
appar. cr.) › κα­ λ–θη F || 15 “ργον Žστ­ ELMF : Žστ­ν “ργον HJ 1VW
• 3 a > b (R2) || 9 a > b (S) || a > b (R1) || 10 a = || 17 τι εµναι ELM : εµνα¬ τι FJ 1V εµνα¬ τι › H εµναι τ¿ W
b || 13 a > b (R9) || 14 a > b (R1) || 16 a > b (R1) Philop. l || 23 παρL αÍτ ELM : παρ ταÖτα FHJ 1VW ||
|| 17 a = b || 22 a > b (R7+R10) || 25 a > b (R1+R5) “στιν Žκ πυρ¿v ELMW : Žκ πυρ¿v “στιν FHJ 1V || 29 τοÖτο
|| 25-26 a > b (R1) || 28 a > b (R1) || 31 faute de a
|| 34 a (EM) = b E 1LM : τ¿ ’ν FHJ 1VW || 34 κα­ E 1LM (om. W) : γε FHJ 1V
33a 2 ε®v E 1M et fort. H • 6 b > a (P+S) || 12 a > b (R9) || 15 a = b || 17 a =
. unayn : γρ ε®v FHJVL γε ε®v W || b || 23 a = b || a > b (R3) || 29 a > b (R7) || 34 a
3 µ–πω ELM : µηδŒπω FHJVW || 5 τG Ψ ELMW H . unayn > b (S)
ut vid. : κα­ τG Ψ FHJ 1V Philop. l || 12 “τι E 1LMW : “τι δL
FHJV || 13 γρ πσαv ELMW : γρ πσαv FV παραπασαv 34b 4 Žκ θερµοÖ κα­ ψυχροÖ EW H . unayn : ψυχροÖ κα­ θερµοÖ
J 1 γρ H Philop. l || 18 λŒγει ELM : φησι FHJ 1VW || FHJVLM || 6 σËνθεσιv FHJVW : σËνθεσιν E συνθŒσει LM
20 µσ τε EMW Philop. c : µσα F 1HJVL || πντα FHJVL || 7 γρ θατŒρου ELMWF : γρ Žκ θατŒρου HJV || ποιεE
Philop. c : πντα εµναι EMW || τ¿ ποσ¾ν HJVLMW : ποσ¾ν ELMW : Žπο¬ει FHJ 1V || 15 τοÖτον τ¿ν EMJ 2F H . unayn : τ¿ν
E 1F 1 Philop. l || 26 οÏτωv E 1L : κα­ οÏτωv FHJ 1VMW || τοËτων HJVLW || διπλασ¬ωv EMW : κα­ τG λ¾γ} διπλασ¬ωv
29 λευκ¿ν τ¾δε θερµ¾ν ELMW H F 1HJV κα­ διπλασ¬ωv L || 17 δ— FHJ 1VL H c
. unayn Philop. :
. unayn : θερµ¿ν τ¾δε λευκ¾ν 1 2
FHJ 1V Philop. c ut vid. || σηµα¬νει E 1W Philop. l et verisim. µ— E MJ δ W || 19 οÏτω ELMWF H.unayn ut vid. : τοÖτο
H HJ 1V Philop. l+c || 23 µεταàλλει ε®v FHJ 1VW : µεταàλλει
. unayn : Žν µν ποιG σηµα¬νει LM : σηµα¬νει Žν µν ποιG
FHJV || 35 ε°η λλη E 1M : ε°η FHJVLW Philop. l || › ™ E 1LM || 27 “λθωσιν HJ 1V : “λθ| ELMWF || 30 τλλα
E 1LM : λλL ™ J λλL › FHVW Philop. l ELMW : τλλα τ τοιαÖτα FHJ 1V || 31 IΑπαντα ELMFH :
• 2 a > b (R5) || 3 a = b || 5 a > b (R1) || 12 a > b πντα J 1VW Philop. l
(R5+R1) || 13 a = b || 18 a = b || 20 a > b (R1) || • 4 a = b (R1 vs R8) || 6 faute de a ? || 7 a > b (R1)
b > a (EM) (R1) || a = b (R1 vs P) || 26 a > b (R1) || a = b || 15 a > b (R1+S) || 17 faute de a || 19 a
|| 29 a = b || a > b (R1+S) || 35 (bis) a > b (R9) > b (S vs R6) || 23 b > a (R9+P) || 27 b > a (R2) ||
33b 2 γŒνοv ELMWF H 1 29 b > a (R1) || 30 a > b (R1) || 31 a = b
. unayn : 䌵αv HJ V || 5 ε­ ELMWF
1 1
H. unayn : ε­ äδ­ HJ V || 9 οÍ γρ E LM H . unayn : λλL 35a 7 θτερα κρα EMJ 2F (θτερον κρον L) : θτερα
οÍχ FHJ VW Philop. || 11 τοËτου E MJ 2 H.unayn : τοËτων
1 c 1
HJ 1VW || 12 δ¾ξειεν ν­ µ¾ν} τρŒφεσθαι ELM : δ¾ξειεν
FHJ 1VLW || 15 ΤËχη FHJVL : φËσιv EMW H . unayn Philop.
c
µλιστα ν­ µ¾ν} τρŒφεσθαι J 1VL δ¾ξειεν ν­ µ¾ν} τρŒφεσθαι
l
|| 20 τ γε HJV Philop. : τ τε ELMF γε τ W || 23- µλιστα H µλιστα δ¾ξοιεν ν­ µ¾ν} τρŒφεσθαι W || 15
24 φιλ¬{ FHJ 1VM Philop. l : φιλ¬αν ELW || 26 φα¬νονται συνειληµµŒνη EM : ™ συνειληµµŒνη J 1V συνειληµµŒνον FHLW

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ccxxxviii HISTOIRE DU TEXTE HISTOIRE DU TEXTE ccxxxix

τ¿ συνειληµµŒνον Philop. || 20-21 ε®v τ—ν αυτοÖ χÞραν || 23 θττον ELM : θττουv FHJ 1VW || βραδυτŒραv εµναι
φŒρεσθαι ELMW : ε®v τ—ν αÍτοÖ φŒρεσθαι χÞραν HJ 1 φŒρεσθαι ELMW : βραδυτŒραv FHJ 1V || 30 δËνατον Žν πασιν LM :
ε®v τ—ν αÍτοÖ χÞραν V ε®v τ—ν αυτοÖ φŒρεσθαι χÞραν F || δËνατον τ¿ Žν πασιν E Žν πασιν δËνατον FHJVW
27 καθL ‘καστον ELMW : καθL ‘καστα FHJ 1V || 31 γρ • 7 a = b || 8 a = b || 10 b > a (R1) || 12 b > a (R8)
FHJVMW : γρ ν EL || 31-32 α¯ δËο FHJ 1VW : δËο ELM || 13 a > b +Ar. (R1) || 23 a > b (R8) || 23 a = b (R1
H vs R9) || a > b (R1) || 30 a = b
. unayn ut vid.
• 7 a > b (P vs R1) || 12 a > b (R1) || 15 a > b (R1) 37a 5 πυρ¿v ELMW : τοÖ πυρ¿v FHJ 1V || 10 ŽπL EM :
|| 20-21 a = b (R3 vs clausula byzantina) || 27 a = b ε®v FHJVLW || 16 α®τ¬αν FHJ 1VW H.unayn Philop. l : α°τιαν
|| 31+32 a = b (R9) ε°ρηται E 1LM || 21 ταËταv ELMW Philop. l : ταËταv νγκη
35b 6 ‘νεκεν E Philop. l+c : ‘νεκα cett. || 7 Á λ¾γοv ELM : FHJ 1V || 23 νευ FHJ 1VW : χωρ­v E 1LM || 25 δL™ ELMF :
Á λ¾γοv Á FHJVW || τCv κστου οÍσ¬αv ELMF : κστου δ HJ 1VW || 31 συνεχŒv EL H.unayn Philop. c ut vid. : ε­
τCv οÍσ¬αv HJ 1VW τCv κστηv οÍσ¬αv J 2 || 20 “τι HJ 1V : συνεχŒv FHJ 1VM
“τι δL ELMWF || 21 α°τιον Ãν ELMW : α°τιον F 1HJ 1V || • 5 a > b (R1) || 10 a = b || 16 faute de a ? || 21 a
25 λεγ¾ντων FHJ 1VW : λεγ﵌νων ELM H > b (R1) || 23 b > a (R4+R7 + usus) || 25 faute de b
. unayn || 28 π¿ || 31 a > b (R1)
τŒχνηv ELMW H.unayn : π¿ τŒχνηv, π¿ τŒχνηv δ F 1HJV
|| 31 ποιεEν ELMW : τ¿ ποιεEν FHJV || 32 οÍ ELMWF : 37b 2 Å τι E 1MJ 2F : τι Ä HJ 1VW || 8 Žπειδ— FJ 1V Philop. l :
οÑτε HJV || 33 οÍδ ELMW : οÑτε FHJ 1V Žπε­ ELMWH || 9 γιν¾µενα EJ 2F : τ γιν¾µενα HJ 1VLMW
|| 11 γ¬νεσθαι ELW : γενŒσθαι FHJ 1VM || 16 ο®κ¬αν LMW :
• 6 a > b (R7) || 7 a = b || a = b || 20 b > a (R1+R5)
|| 21 a > b (P vs R1) || 25 b > a (S+P) || 28 faute de ο®κ¬α E κα­ ο®κ¬αν FHJ 1V || 20 πρ¾τερον EMWV Philop. l :
b ? || 31 a = b (R1 vs P) || 32 a = b || 33 a = b πρ¾τερον γενŒσθαι FHJL || 31 ο®κ¬αν, Åταν θ嵌λιοv γŒνηται
1
FHJVL H . unayn : ο®κ¬αν E MW || 34 αÍτοÖ Žστιν ELMW :
36a 2 Àργανικv ELMWH Philop. l+c : ÀργανικFv FJV ||
Žστ­ν αÍτοÖ FHJV
3 LΕπειδ— ELMW : Žπε­ FHJV || 12 οÍχ ÁρFσιν E 1LMF
1 2 a > b (R6) || 8 a = b || 9 a > b (R1) || 11 a = b ||
H. unayn : οÍ προσθεωροÖσιν J VW οÍ προθεωροÖσιν H || 16 a > b (R1) || 20 a > b (R1) || 31 faute de a (saut
24-25 γŒνεσιv FHJ 1VW Philop. l+c : κα­ γŒνεσιv ELM || 29 du m. au m.) || 34 a = b
“σται ε­ FHJ 1VW : ε­ “σται ELM || 31 Žναντ¬α α°τια 38a 4-5 νακυκλεEν ELMW Philop. l : περικυκλεEν HJ 1V περι
EH . unayn : τ Žναντ¬α α°τια MW τναντ¬α α°τια L α°τια τ νακυκλεEν F || 6 ε® µ–, › E 1LM H.unayn : ε® µ— FJW
Žναντ¬α F α°τια τναντ¬α HJ 1V || 33 Žστι ELMW : “νεστι › HV || 8 κτω E 1 Alexander H.unayn ut vid. : κτω
FHJ 1V || 34 ε° γε ε­ LM (ε° τε ε­ E 1) : ε® FHJ 1VW
äv FHJVLMW || 9 νω E 1 Alexander H.unayn ut vid. :
• 2 a > b (R6) || 3 a = b || 12 a > b (R4) || 19-20 a νω äv FHJVLMW || γεν﵌νων FHJLM : γειν﵌νων E
= b || 24-25 b > a (R1) || 29 b > a (R3) || 31 a > b
(R9) || 33 a > b (R4) || 34 a > b (P)
γιγν﵌νων W γιν﵌νων HV Alexander fort. recte || 11
τοδ­ LMWFHJ 1V : τ¿ EJ 2 || 12 κα­ τ¿ πρ¾τερον ELMW :
36b 7 ταÍτ¿ν τοÖτο κα­ π¾ρρω γ¬νεσθαι ELM H . unayn : κα­ εµναι κα­ τ¿ πρ¾τερον FHJ 1V || 13 δ— ELMW Philop. l : šδη
π¾ρρω γ¬νεσθαι τοÖτο αÍτ¿ J 1V κα­ π¾ρρω γ¬νεσθαι τ¿ αÍτ¿ FHJV || 16 γ¬νεσθαι ELMWF H l
. unayn Philop. : γενŒσθαι
τοÖτο HF 2 κα­ π¾ρρω γ¬γνεσθαι F 1 τοÖτο αÍτ¿ κα­ π¾ρρω 1
HJ V
γενŒσθαι W || 8 προσελθεEν ELMW Philop. l : προσιŒναι • 4-5 a > b (R9) || 6 a > b (S) || 8-9 a > b (R1) || 9
FHJ 1V || 10 ™ φθορ HJ 1VW Philop. l : κα­ ™ φθορ E 1LMF a = b (S) || 11 faute de a ? || 12 a > b (R1) || 13
|| 12 χρ¾νοv κα­ β¬οv FHJ 1VW : β¬οv κα­ χρ¾νοv ELM H. unayn faute de b ? || 16 a = b

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ccxl HISTOIRE DU TEXTE HISTOIRE DU TEXTE ccxl i

38b 1 τ¿ ELMW : τι F 1HJ 1V τ¾ τι F 2 || 7 δεE Øσαι E 1LM : δεE 22a 2 2 4 8


κα­ Øσαι FHJ 1VW Philop. l || 8 κα­ νŒφοv ELMWF Philop. l : 22b 9 1 1 11
νŒφοv HJ 1V || 11 δ sec. ELMWF : δ— HJ 1V || 15 ταÍτ 23a 5 1 4 10
23b 2 2 4 8
“σται ELMW : ταÖτα ’ν “σται HJ 1 ταυτ ’ν “σται FV || 19 24a 0 0 3 3
ŽνδŒχεσθαι ELMWH Philop. l : ŽνδŒχεται FJ 1V 24b 5 + 1 f. de b 0 0 6
• 1 faute de b ? || 7-8 a = b || 11 a = b || 15 a > b 25a 9 + 1 f. de b 1 f. de a 1 12
(R1) || 19 a = b 25b 3 0 1 4
26a 6 0 3 9
Un mot d’explication. La règle indiquée entre parenthèses 26b 2 0 2 4
n’est pas la confirmation d’un jugement préalable tiré d’une 27a 5 1 + 1 f. de a 1 8
analyse du contenu. C’est elle seule, indépendamment de 27b 5 0 6 11
tout autre critère, qui dicte la valeur relative des deux le- 28a 2 1 5 8
çons. Ce qui veut dire que nous n’avons affaire partout qu’à 28b 4 1 f. de a 1 6
29a 4 0 3 7
une probabilité. Ces données doivent donc être interprétées
29b 3 1+ 1 f. de a 2 7
comme un tout, et non comme le dernier mot sur chacune 30a 1 f. de b 1 f. de a 3 5
des leçons présentées. Il va de soi que l’éditeur, en l’absence 30b 2 0 3 5
de tout autre critère, ne peut en général que suivre la proba- 31a 4 0 4 8
bilité stylistique ainsi dégagée. Il y aurait toutefois bien de 31b 2 0 4 6
la présomption à prétendre reconstituer avec certitude, sur 32a 6 0 3 9
32b 10 1 f. de a 3 14
cette simple base, la lettre aristotélicienne. 33a 7 1 5 13
On peut présenter les résultats obtenus dans le tableau 33b 4 2 + 3 f. de a 2 11
suivant : 34a 4 1 3 8
34b 4 3 + 2 f. de a 3 12
35a 3 0 3 6
a>b b>a a=b total 35b 2 + 1 f. de b 2 5 10
14a 2 1 0 3 36a 5 2 2 9
14b 1 1 2 4 36b 3 2 4 9
15a 0 2 0 2 37a 3 + 1 f. de b 1+ 1 f. de a 1 7
15b 3 1 + 1 f. de a 2 7 37b 4 1 f. de a 3 8
16a 3 1 2 6 38a 4 + 1 f. de b 1 f. de a 2 8
16b 1 1 2 4 38b 1 + 1 f. de b 0 3 5
17a 4 2 3 9 Total 188 40 131 384
17b 7 0 5 12 + 9 fautes de b + 16 fautes de a
18a 4 0 0 4
18b 3 + 1 f. de b 2 5 11
19a 8 3 2 13
Les résultats sont éloquents. Les familles a et b s’opposent
19b 3 1 4 8
20a 2 1 0 3 en moyenne 8 fois par colonne Bekker mais, sur les 384
20b 6 0 4 10 lieux de divergence textuelle du traité, on ne peut identifier
21a 4 + 1 f. de b 1 f. de a 3 9 que 25 erreurs caractérisées. Un tel écart peut difficilement
21b 2 2 0 4 être le fruit d’une transmission purement mécanique. Or les

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ccxl ii HISTOIRE DU TEXTE HISTOIRE DU TEXTE ccxl iii

indices de diorthose pointent indubitablement vers l’hypar- dégage d’une telle situation est qu’il faut privilégier la fa-
chétype de la famille b, le rapport de supériorité relative mille a autant que possible, mais avec bon sens. Notons, en
étant presque de 1 à 5 (40 contre 188). La règle d’or de la confirmation de ces conclusions, qu’elles rejoignent de ma-
critique aristotélicienne, <R1>, est particulièrement claire à nière frappante celles que Paul Moraux tirait de son étude
cet égard : elle penche presque toujours en faveur de la fa- de la tradition indirecte du De caelo. Il y remarquait l’appa-
mille a. À moins de supposer que le copiste ou le réviseur de rente contradiction suivante : alors que pour les variantes du
Ω1 se soit amusé à supprimer des mots insignifiants à chaque traité à la fois départageant a et b et dûment attestées à date
page ou presque, il faut admettre que Ω2 a visé à produire un antique, Simplicius se range presque toujours du côté de a,
texte aplani, plus lisible et, de notre point de vue, plus fade. il s’accorde de manière à peu près égale avec a et b dans le
Il ne fait toutefois aucun doute que le texte de la famille a, cas des variantes « récentes ». C’est donc qu’après l’utilisa-
même s’il est généralement meilleur que celui de la famille tion par Simplicius d’un état encore non altéré de la famille
b, a lui aussi subi des corrections érudites, ayant occasionné, a, « celle-ci a eu sa vie propre, au cours de laquelle elle a
entre autres, une faute due à une trop bonne connaissance — acquis quantité de traits nouveaux : l’accord de Simplicius et
pour ainsi dire — du poème d’Empédocle 1. Il est par ailleurs de b ne représenterait alors rien autre qu’un état ancien, dis-
frappant qu’une bonne partie des fautes et des variantes né- paru accidentellement de a » 1. Et de conclure : « Autrement
gatives de la famille a se concentrent au cœur du second livre dit, toutes les variantes qui opposent aujourd’hui a et b ne
du GC. L’exemplaire recopié par Ω1 aurait-il été défecteux à sont pas également anciennes : les unes remontent sûrement
cet endroit ? L’attention du diorthote s’y serait-elle quelque aux premiers siècles de notre ère, sinon plus haut ; d’autres
peu relâchée ? Nous l’ignorons. Un phénomène de ce genre risquent fort d’être apparues plus tard ... » 2. La tradition
doit cependant nous engager à la plus grande vigilance : on arabe joue ainsi pour le GC un rôle de témoin « géologique »
ne peut s’en remettre tout uniment à la leçon de la famille a. assez semblable à celui de Simplicius pour la tradition du De
Un paradoxe apparent du tableau ne manquera pas de caelo.
frapper le lecteur. Alors que les règles de probabilité Il faut renoncer à toutes les explications romanesques que
penchent en faveur de la famille a, celle-ci fait deux fois plus l’existence de cette double recension pourrait faire surgir.
de fautes patentes que la famille b. Mais ce fait confirme plu- Il n’y a aucun indice, d’aucun ordre que ce soit, suggérant
tôt nos soupçons de diorthose à l’encontre de cette dernière. que nous ayons affaire au premier jet du texte d’Aristote et
On peut tout d’abord noter que l’on a considéré ici comme à sa révision par l’auteur 3, ou à l’éventuelle édition alexan-
faute de a des cas où la version arabe se rangeait du côté de drine et à la presque aussi éventuelle édition andronicienne.
b. Il est ainsi fort possible que le dernier ancêtre commun
des manuscrits byzantins conservés de la famille a soit pos-
térieur à la source qu’ils partagent avec l’exemplaire de la
1. P. Moraux, « Notes sur la tradition indirecte du ‘De cae-
traduction syro-arabe. La famille a, en d’autres termes, bien lo’ d’Aristote », p. 181.
que procédant d’un lointain hyparchétype plus authentique, 2. Moraux, ibid.
a davantage souffert de la dégradation mécanique due à la 3. Le cas de nos deux familles n’a rien à voir avec celui des
transmission que la famille b. La conclusion pratique qui se versions multiples de Physique VII, 1-3 ou de De anima II par
exemple, où les changements textuels sont motivés en partie par
des accentuations philosophiques différentes. Nous en restons,
1. Cf. GC II 6, 33b 15. avec nos deux familles, à un niveau strictement formel.

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ccxl iv HISTOIRE DU TEXTE HISTOIRE DU TEXTE ccxl v

Contentons-nous, en attendant de disposer de renseigne- sont nées. Mentionnons en particulier, vers 1300, l’entou-
ments supplémentaires, de ce que nous avons : deux états rage immédiat de Grégoire de Chypre, Georges Pachymère,
textuels, l’un et l’autre remarquablement corrects, dont l’un Maxime Planude et Nicéphore Choumnos ainsi que, plus
trahit une légère recension, effectuée cependant assez tôt tard, celui d’Andronicos Callistos. C’est autour de telles per-
pour nous avoir préservé seul, ici et là, le texte authentique sonnalités que s’est constituée la vulgate byzantine qui, par
d’Aristote. l’intermédiaire de l’édition aldine puis d’Immanuel Bekker,
exerce encore aujourd’hui une influence aussi décisive qu’in-
due sur l’esprit des éditeurs.
III. Manuscrits, constitution du texte Les sources utilisées dans l’apparat sont les suivantes :
E = Parisinus graecus 1853.
J’ai visé, dans l’édition du GC, à me rapprocher aussi près
Courant du x e siècle (ff. 345-353 : xiv e siècle). Parchemin.
que possible des critères dégagés il y a plus d’un demi-siècle
355 x 260. 453 ff. Contenu : An., Phys., Cael., (ff. 106v.—
par Alphonse Dain 1. Ceux-ci n’ont rien perdu de leur per-
129) GC, Mete., An., Sens., Mem., Somn. Vig., Insomn., Div.
tinence. Plutôt que d’entasser les variantes byzantines sans
Somn., Mot. An., Metaph., Théophraste : Metaph., Col., Part.
signification historique dans mon apparat, ce qui l’aurait vite
An., Gener. An., Inc. An., EN, MM. Le manuscrit E, copié
rendu illisible, je me suis contenté de choisir les manuscrits
à Byzance, a été plusieurs fois annoté et corrigé. La seule
les plus significatifs dans chaque famille en vue de la reconsti-
strate corrective textuellement signifiante revient au pre-
tution des deux hyparchétypes. Car la notion d’indépendance
mier annotateur (fin x e siècle, début xi e au plus tard), qui
stemmatique est bien différente selon qu’on l’envisage théo-
fut peut-être aussi le premier possesseur, du manuscrit, bap-
riquement ou pratiquement. En théorie, un manuscrit est
tisé E 2 par Moraux. Celui-ci puise en effet systématiquement
indépendant si au moins l’une des chaînes de transmission
au manuscrit perdu ι ou à l’un de ses proches descendants.
le reliant à l’archétype a entièrement disparu. En pratique,
J’ai négligé le reste, qui n’aurait fait qu’encombrer l’apparat
un manuscrit est indépendant s’il n’a ni ancêtre ni nombreux
des variantes de la vulgate.
collatéraux. Des manuscrits matériellement perdus peuvent
être parfaitement reconstituables à l’aide de deux seulement F = Laurentianus Pluteus 87.7.
leurs descendants. Vers 1135. Papier occidental. 290 x 190. 302 ff. Contenu :
J’ai en revanche tenu à présenter dans l’apparat, comme Phys., Cael., (ff. 199v—246) GC, Mete. Le manuscrit F
telles, toutes les conjectures byzantines que mon étude de la constitue, avec quatre autres témoins aujourd’hui conser-
tradition textuelle m’a fait croiser dans des manuscrits que je vés, une édition complète des œuvres d’Aristote réalisée sans
n’ai pas utilisés — et pour cause — comme témoins du texte. doute à Byzance pour le traducteur Burgundio de Pise. Il a
J’ai souvent pu identifier les milieux universitaires où elles été copié par le scribe Ioannikios et massivement annoté par
le « Collègue anonyme ». Celui-ci a porté un certain nombre
de variantes et de corrections entre les lignes et en marge,
tirées en règle générale du manuscrit ε. Je les ai négligées
1. Cf. A. Dain, Les manuscrits, Paris, 1949, p. 158 : « La pra- quand elles ne font que répéter les leçons de M (voir infra,
tique de l’apparat chargé a ses adeptes convaincus : le prestige p. cxciv).
de l’érudition formelle, qui est souvent paresse chez les vieux,
exerce sur les jeunes une sorte de mirage ».

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ccxl vi HISTOIRE DU TEXTE HISTOIRE DU TEXTE ccxl vii

H = Vaticanus graecus 1027. M = Matritensis 4563 (olim N 26)


xii e siècle. Papier. 275 x 190. 273 ff. Contenu : Phys., Cael., 1470. Papier. 285 x 215. ff. 340. Contenu : Phys., An., Sens.,
(ff. 180—211) GC, Mete. Un des témoins les plus mystérieux Mem., Somn. Vig., Insomn., Div. Somn., Mot. An., Long., Juv.,
de la tradition aristotélicienne, texte subrepticement altéré Respir., Col., Spir., Cael., (ff. 163—178) GC, Mete., Metaph.,
par un recenseur proto-byzantin. On ignore tout de l’histoire Lin., Mech., Hist. An. (jusqu’à 558b 9). Copié par <Manuel>,
ancienne et récente du manuscrit H avant son intégration élève de Constantin Lascaris, et par ce dernier (qui a réalisé
dans la Bibliothèque vaticane. la copie du GC), à Messine (souscription : f. 339v.). Manus-
crit le plus pur d’un rameau important de la famille a.
J = Vindobonensis philosophicus et philologicus graecus 100.
Vers 850. Parchemin. 280 x 195. 203 ff. Contenu : Phys., V = Lugduno-Batavus Vossianus Q 3
Cael., (ff. 86v.—102) GC, Mete., Theophr. : Metaph., Me- xii e siècle. Papier. 255 x 170. ff. 275. Contenu : Phys., Cael.,
taph. Le plus ancien manuscrit byzantin d’Aristote. Origine Définitions médicales, (ff. 180—211) GC, extraits de Galien,
constantinopolitaine, dans le milieu de la « Collection phi- extraits de commentaires à Meteor. Origine : Italie du Sud.
losophique ». Exemplaire de traduction de Guillaume de Utilisé à Byzance vers 1300 par <Georges Pachymère> (qui
Moerbeke. Sur les variantes interlinéaires de première main l’a recopié et s’en est sans doute servi pour sa paraphrase
de J (notées J 2 dans l’apparat), voir aussi : « L ». du GC) et extensivement annoté par l’Anonymus Aristoteli-
cus peu après 1350. Le manuscrit est consulté et recopié à
L = Vaticanus graecus 253.
Florence durant la Renaissance, par Argyropoulos en parti-
Vers 1300. Papier. 241 x 164. ff. 269. Contenu : Cael.,
culier.
(ff. 54v.—81) GC, Mete., An., Sens., Mem., Insomn., Mot.
An., Long., Juv., VM, Respir., Col., Lin., Mech., Spir. W = Parisinus supplément grec 314
Origine : Constantinople, cercle de Jean Bardalès et de Vers 1300. Papier. 245 x 172. ff. 292. Contenu : (ff. 22
Maxime Planude. Apographe d’un manuscrit du milieu du [sic]—41v.) GC, Mete., Col., An., Sens., Mem., Somn. Vig.,
ix e siècle (au plus tard), sans doute redécouvert à Byzance à Long., Juv., VM, Alexandr. Aphrod. In Mete. Origine :
cette période. Constantinople, cercle de Nicéphore Choumnos. En Italie
du Nord durant la Renaissance, dans une collection privée
L = consensus de L et de J 2. Les variantes interlinéaires
de J, intégrées par le copiste lui-même, attestent que française avant la Révolution.
L, bien que copié vers 1300, reflète fidèlement un état W = consensus de W et de E 2. Le correcteur, et sans
du texte déjà stabilisé autour de 850. J’ai donc pris doute premier propriétaire, de E, a systématiquement
soin, à la différence de mes prédécesseurs, de noter intégré des variantes puisées dans l’ancêtre de W. À
toutes les leçons de L qui se retrouvent comme va- la différence du copiste de J, qui a fait en sorte que
riantes de J. J’ai désigné du sigle J 2 les variantes de J la leçon initiale demeure toujours lisible, E 2 est phi-
qui ne sont pas dans L. Des indices paléographiques lologiquement assez expéditif : il n’est pas rare que
semblent indiquer que le manuscrit d’où le copiste sa « correction » détruise la leçon initiale. On ne peut
de J a tiré ses variantes était le père, tout au plus le alors la retrouver qu’en recourant aux autres témoins
grand-père de L 1. L a donc tout autant de valeur qu’un de la famille a.
manuscrit du milieu du ix e siècle au plus tard.
laissé cet endroit une fenêtre d’environ un cm (τ—ν πλCν). Il
1. On peut ainsi remarquer qu’il exponctue, en I 3, 18b est peu probable qu’un détail aussi ténu ait subsisté au cours
33, le second µŒν (τ—ν µν πλCν), tandis que le copiste de L a d’une longue chaîne de transmission.

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ccxl viii HISTOIRE DU TEXTE HISTOIRE DU TEXTE ccxl ix

À ces représentants de la tradition directe, il faut ajouter Bien que les manuscrits grecs restants soient absents
les deux témoins, posant chacun des difficultés spécifiques, de l’apparat critique, je donne ici la liste exhaustive des
de la tradition indirecte : 67 témoins suivie du stemma codicum, afin de permettre à
— Le commentaire de Philopon, édité par H. Vitelli 1. l’aristotélisant d’apprécier la valeur des leçons mentionnées
J’ai repris, quand c’était nécessaire, les sigles des manus- dans l’apparat critique, au byzantiniste de rayonner facile-
crits adoptés par l’éditeur. J’ai noté les leçons des lemmes ment à partir d’une variante. Les manuscrits sont classés
Philop. l, les leçons attestées dans le tissu du commentaire dans l’ordre alphabétique des bibliothèques. Je me borne
Philop. c et les leçons attestées à la fois dans les lemmes et à indiquer leur date entre parenthèses, des renseignements
dans le commentaire Philop. l+c. J’ai noté les variantes du supplémentaires pouvant être glanés dans la littérature his-
commentaire à chaque fois qu’il y en avait. Le lecteur ne doit torique spécialisée (cf. Überlieferungsgeschichte, p. 17-32).
donc jamais présupposer, en l’absence d’indication explicite 1. Alexandrinus Bibl. Patr. 87 (1583/4)
de ma part, que Philopon s’accorde, par exemple, avec la le- 2. Berolinensis in fol. 67 (troisième quart du xv e s.)
çon que j’ai choisie, avec la majorité des manuscrits ou avec 3. Bernensis 579 (début du xvi e s.)
telle ou telle famille. Toutes les absences dans mon appa- 4. Bonon. Bibl. Univ. 2302 (vers 1500)
rat traduisent des cas où l’on ne peut savoir ce que lisait le 5. Cantabrigiensis add. 1732 (vers 1300)
commentateur alexandrin. 6. Harvardianus 17 (peu avant 1500)
— L’exemplaire grec de la traduction syriaque de H . unayn 7. Scorialensis T. II. 3 (dernier quart du xv e s.)
b. Ish.āq. Si, à la différence du commentaire de Philopon, il
8. Scorialensis T. II. 21 (troisième quart du xv e s.)
nous a conservé tout le texte du GC, les intermédiaires lin-
9. Laurentianus 87,7 (deuxième quart du xii e s.)
guistiques qui s’interposent entre lui et nous (la traduction
10. Laurentianus 87,10 (dernier quart du xiii e s.)
arabe de Ish.āq b. H . unayn et les traductions latine de Gérard 11. Laurentianus 87,11 (dernier quart du xv e s.)
de Crémone et hébraïque de Zerah.yah b. Ish.āq) nous inter-
12. Laurentianus 87,17 (troisième quart du xv e s.)
disent de toujours savoir quelle était la leçon sous-jacente.
13. Laurentianus 87,23 (milieu du xv e s.)
De même que pour Philopon, j’ai noté tout ce qu’il m’a paru
14. Riccardianus 14 (dernier quart du xv e s.)
possible de reconstituer de cet exemplaire. Tous les autres
15. Seragliensis 19 (premier quart du xv e s.)
cas, sauf erreur, se soustraient à une telle reconstruction. Je
16. Lugduno-Batavus Vossianus Q 3 (xii e s.)
me suis appuyé, pour la version hébraïque, sur la tradition la-
17. Matritensis 4563 (1470)
tine « more Gerardi » qu’en a donnée Andrea Tessier ; pour
18. Ambrosianus F 113 sup. (milieu du xiv e s.)
la version latine, sur deux des huit manuscrits médiévaux
19. Ambrosianus G 51 sup. (sigle : A m) (dernière décennie
conservés 2. du xiii e s.)
20. Ambrosianus G 61 sup. (deuxième moitié du xiii e s.)
1. Cf. Ioannis Philoponi In Aristotelis libros de generatione 21. Ambrosianus Q 1 sup. (première moitié du xv e s.)
et corruptione commentaria, ed. H. Vitelli, Berlin, 1897 (CAG 22. Ambrosianus R 119 sup. (vers 1500)
XIV, 2).
23. Mutinensis A. T. 21 (dernier quart du xv e s.)
2. Paris BN lat. 6506 et Marc. lat. VI 37 (2663). Le second
témoin, en particulier, m’a paru fort correct. Pour une liste des 24. Monacensis 200 (vers 1500)
manuscrits connus, voir G. Serra, « Note sulla traduzione arabo- 25. Monacensis 234 (xvi e s.)
ebraica del ‘De generatione et corruptione’ », p. 384. 26. Monacensis 490 (milieu du xv e s.)

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ccl HISTOIRE DU TEXTE HISTOIRE DU TEXTE ccl i

27. Neapol. Gerol. MCF 2.11 (troisième quart du xv e s.) 60. Marcianus 211 (vers 1300)
28. Oxoniensis Bywater 4 (Bodleianus 40036) (1418/19) 61. Marcianus 212 (deuxième quart du xv e s.)
29. Oxoniensis Saibante T.3.21 (Misc. 238) (vers 1500) 62. Marcianus 214 (sigle : H a) (dernière décennie du xiii e s.)
30. Oxoniensis Collegii Corporis Christi 104 (milieu du xv e s.) 63. Vindobonensis phil. 2 (1496)
31. Parisinus 1853 (milieu du x e s.) 64. Vindobonensis phil. 27 (vers 1500)
32. Parisinus 1859 (début du xiv e s.) 65. Vindobonensis phil. 64 (1457)
33. Parisinus 1860 (entre 1401 et 1403) 66. Vindobonensis phil. 75 (1445/6)
34. Parisinus 1861 (dernier quart du xv e siècle) 67. Vindobonensis phil. 100 (vers 850)
35. Parisinus 2032 (deuxième quart du xiv e s.)
Les datations indiquées sont sûres. Elles sont toujours le
36. Parisinus 2035 (troisième quart du xv e s.)
résultat d’une prise en compte combinée des données histo-
37. Parisinus 2042 (milieu du xv e s.)
riques et paléographiques. Les manuscrits désignés dans le
38. Parisinus Coislinianus 166 (vers 1360) stemma par des lettres grecques sont les exemplaires perdus
39. Parisinus Coislinianus 169 (vers 1330) que l’on peut reconstituer avec une grande vraisemblance
40. Parisinus suppl. 314 (vers 1300) sur la base du matériau conservé. Le stemma affiche une
41. Parisinus suppl. 642 (troisième quart du xiii e s.) structure « en entonnoir » caractéristique d’une tradition vi-
42. Parisinus suppl. 643 (troisième quart du xiii e s.) vante, où les deux familles ont vite été mêlées par des érudits
43. Vaticanus 249 (vers 1470) soucieux d’établir le meilleur texte possible.
44. Vaticanus 252 (troisième quart du xv e s.)
45. Vaticanus 253 (vers 1300)
46. Vaticanus 258 (vers 1300)
47. Vaticanus 499 (troisième quart du xiii e s.)
48. Vaticanus 1027 (xii e s.)
49. Vaticanus 2183 (première moitié du xv e s.)
50. Vaticanus 2201 (1473)
51. Vaticanus 2329 (vers 1300)
52. Vaticanus Ottobonianus 188 (seconde moitié du xv e s.)
53. Vaticanus Ottobonianus 293 (vers 1330)
54. Palatinus Vaticanus 161 (vers 1442)
55. Vaticanus Reginensis 123 (vers 1500)
56. Vaticanus Urbinas 37 (deuxième quart du xiv e s.)
57. Marcianus 200 (1457)
58. Marcianus 206 (1467)
59. Marcianus 210 (xiii e s.) 1

1. Cf. Überlieferungsgeschichte, p. 63, n. 3. Il faut corriger en


conséquence mon lapsus, ibid., p. 30, « 12. Jh. » en « 13. Jh. ».

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ccl ii HISTOIRE DU TEXTE

SIGLA

Codices graeci :
E = Parisinus graecus 1853, saec. X.
F = Laurentianus 87.7, circa annum 1136.
H = Vaticanu graecus 1027, saec. XII.
J = Vindobonensis philosophicus et philologicus graecus 100,
circa annum 850.
L = Vaticanus graecus 253, circa annum 1300.
M = Matritensis 4563, anno 1470.
V = Lugduno-Batauus Vossianus graecus Q 3, saec. XII.
W = Parisinus suppl. gr. 314, circa annum 1300.
W = consensus codicis W et lectionis in codice E a reui-
sore E 2 ante annum 1000 scriptae.
L = consensus codicis L et lectionis in codice J a scriba
ipso in interlinea scriptae.
E1 = scriba codicis E in scribendo.
E2 = primus reuisor codicis E.
J1 = scriba codicis J in scribendo (uide quae de eo supra
p. cxcii disputaui).
J2 = lectio a scriba ipso codicis J in interlinea scripta.
F 1, H 1, etc. : scriba codicis F, H, etc. in scribendo.
F 2, H 2, etc. : primus reuisor codicis F, H, etc.
F 3, H 3, etc. : tertius reuisor codicis F, H, etc.
Anonymus Collega = primus reuisor codicis F et adiutor
translatoris Burgundionis de Pisa.

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ccl iv SIGLA SIGLA ccl v

Translatio graeco-arabica : O’Brien = D. O’Brien, Theories of weight in the ancient world.


H Four essays on Democritus, Plato and Aristotle. A study in
. unayn = exemplar graecum translationis syriacae a
H the development of ideas, vol. I, Democritus : weight and
. unayn ibn Ish.āq saec. IX confectae.
size, an essay in the reconstruction of early Greek philoso-
Gerardus = translatio arabo-latina a Gerardo de Cremona
phy, Philosophia antiqua 37, Leiden, 1981.
sub fine saec. XII confecta.
Rashed = M. Rashed, « Démocrite-Platon-Aristote, une his-
Zerah.yiah = translatio arabo-hebraica a Zerah.yiah ben
toire de mots. À propos de De generatione et corruptione
Yis.h.aq sub fine saec. XIII confecta et ab A. Tessier
315a 26-b 15 », Les Études classiques 62, 1994, p. 177-
a. 1984 edita.
186.
Sedley = D. Sedley, « On Generation and Corruption I.2 »,
Commentaria antiqua : in Aristotle : On Generation and Corruption, Book I. Sym-
Philoponus = commentaria Ioannis Philoponi in libros posium Aristotelicum, edited by Frans A.J. de Haas and
De generatione et corruptione a Hieronymo Vitelli a. Jaap Mansfeld, Oxford, 2004.
1897 edita. Überlieferungsgeschichte = M. Rashed, Die Überlieferungs-
Philop. l = lectio in lemmate Philoponi seruata. geschichte der aristotelischen Schrift De generatione et
Philop. c = lectio in textu Philoponi seruata. corruptione, Wiesbaden, 2001.
Philop. l+c = lectio in lemmate et textu seruata. Verdenius-Waszink = W.J. Verdenius et J.H. Waszink, Aris-
Averroes = paraphrasis libri De generatione et corruptione totle on Coming-to-be and Passing-away : some comments,
(Talkhı̄s. al-kawn wa al-fasād, ed. G. al-Dı̄n al-Alawı̄, Leiden, 1946.
Beyrouth, 1995). West = M. West, « An Atomist Illustration in Aristotle »,
Philologus 93, 1969, p. 150-151.
Editorum ac translatorum nomina :
Bekker = I. Bekker, Aristotelis opera, Berlin, 1831.
Prantl = C. Prantl, Aristotelis De coelo et De generatione et
corruptione, Leipzig, 1881.
Joachim = H.H. Joachim, Aristotle on Coming-to-Be and
Passing-away, Oxford, 1922.
Migliori = M. Migliori, Aristotele. La generazione e la corru-
zione, Napoli, 1976.
Mugler = Ch. Mugler, Aristote : De la génération et de la cor-
ruption, Paris, 1966.
Williams = C.J.F. Williams, Aristotle’s De generatione et cor-
ruptione, Oxford, 1982.

Disputationes philologicae ad constitutionem textus perti-


nentes :
Bonitz = H. Bonitz, Index Aristotelicus, Berlin, 1870.
Kuhl = H. Kuhl, « Textkritisches zu Aristoteles Περ­
γενŒσεωv κα­ φθορAv », Rheinisches Museum für Philologie
102, 1959, p. 39-47.

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DE LA GÉNÉRATION ΠΕΡΙ ΓΕΝΕΣΕΩΣ ΚΑΙ ΦΘΟΡΑΣ
ET LA CORRUPTION
Α
Livre premier
1. Περ­ δ γενŒσεωv κα­ φθορv τéν φËσει γιν﵌νων κα­ 1 314a
<Chapitre 1>
φθειρ﵌νων, Áµο¬ωv κατ πντων, τv τε α®τ¬αv διαιρε-
τŒον κα­ τοÌv λ¾γουv αÍτéν, “τι δ περ­ αÍξ–σεωv κα­ λ-
L’objet du Des êtres par nature 1 engendrés et corrompus,
il faut maintenant 2, de la même façon pour λοιÞσεωv, τ¬ κτερον, κα­ π¾τερον τ—ν αÍτ—ν ÎποληπτŒον
traité. εµναι φËσιν λλοιÞσεωv κα­ γενŒσεωv, › χωρ¬v, èσπερ 5
tous 3, distinguer les causes et les raisons 4 de
la génération et la corruption ; de plus, concernant l’aug- διÞρισται κα­ το´v Àν¾µασιν.
mentation et l’altération, savoir ce qu’est chacune d’elles ; διÞρισται κα­ το´v Àν¾µασιν. Τéν µν ο×ν ρχα¬ων ο¯ µν τ—ν
enfin, se demander s’il faut supposer une nature unique à καλουµŒνην πλžν γŒνεσιν λλο¬ωσιν εµνα¬ φασιν, ο¯ δL ‘τε-
l’altération et à la génération, ou séparée, tout comme leurs ρον λλο¬ωσιν κα­ γŒνεσιν. IΟσοι µν γρ ‘ν τι τ¿ πν λŒ-
noms aussi diffèrent. γουσιν εµναι κα­ πντα Žξ ν¿v γεννéσι, τοËτοιv µν νγκη
Car parmi les anciens, certains disent que τ—ν γŒνεσιν λλο¬ωσιν φναι κα­ τ¿ κυρ¬ωv γιγν¾µενον λ- 10
Empédocle,
ce qu’on appelle une génération abso- λοιοÖσθαι. IΟσοι δ πλε¬ω τ—ν Ïλην ν¿v τιθŒασιν, ο¶ον LΕµ-
Anaxagore et
Leucippe. lue 5 est une altération, tandis que selon πεδοκλžv κα­ LΑναξαγ¾ραv κα­ ΛεËκιπποv, τοËτοιv δ ‘τε-
d’autres, l’altération et la génération sont ρον. Κα¬τοι LΑναξαγ¾ραv γε τ—ν ο®κε¬αν φων—ν ˜γν¾ησεν· λŒ-
deux choses différentes : tous ceux en effet qui disent que le γει γοÖν äv τ¿ γ¬γνεσθαι κα­ π¾λλυσθαι ταÍτ¿ν καθŒστηκε
tout est un et qui engendrent 6 toutes choses à partir d’une
seule sont contraints d’affirmer que la génération est une al-
tération et que ce qui au sens propre est engendré s’altère 7 ;
pour tous ceux, au contraire, qui posent la multiplicité de Tit. — LΑριστοτŒλουv περ­ γενŒσεωv κα­ φθορAv α´ MWFJV
la matière, à la façon d’Empédocle, d’Anaxagore et de Leu- LΑριστοτŒλουv φιλοσ¾φου περ­ γενŒσεωv κα­ φθορAv τFν ε®v β´ τ¿ α´
cippe, ce sont deux choses différentes (Anaxagore, toutefois, EL lac. H || 314a 1 δ om. E 1 || 3 αÍτFν διοριστŒον “τι F || 5
φËσιν εµναι L : εµναι φËσιν εµναι E || 6 διÞρισται : κα­ èρισται E ||
a ignoré 8 le sens propre du mot 9 : il dit bel et bien que
κα­ om. W || µν τ—ν : µν ο×ν τ—ν E || 8 κα­ γŒνεσιν in marg. add.
W || 8-9 εµναι λŒγουσι FHJVW || 9 γεννFσι : γεγονŒναι HW || µν
om. HW : µν δ— F || 10 λλο¬ωσιν τ—ν γŒνεσιν HW || γιγν¾µενον :
γιγν¾µενον κα­ F || 12 δ om. FHL || 13 γε om. FHW || 14 ο×ν
1-9. Voir Notes complémentaires, p. 85-87. ... π¾λλυσθαι in litura add. J pr. m. || κα­ τ¿ FJV.

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2 DE LA GÉNÉRATION ET LA CORRUPTION, I 1 ΠΕΡΙ ΓΕΝΕΣΕΩΣ ΚΑΙ ΦΘΟΡΑΣ (314a 15 - 314b 7) 2

le processus de génération-corruption est le même que ce- τô λλοιοÖσθαι, πολλ δ λŒγει τ στοιχε´α, καθπερ κα­ 15
lui d’altération 1, tout en affirmant, exactement comme les ‘τεροι. LΕµπεδοκλžv µν γρ τ µν σωµατικ τŒτταρα,
autres, la multiplicité des éléments). Car selon Empédocle, τ δ πντα µετ τéν κινοËντων ’ξ τ¿ν ριθµ¾ν, LΑναξαγ¾-
les éléments corporels sont quatre, ce qui, avec les éléments ραv δ πειρα κα­ ΛεËκιπποv κα­ ∆ηµ¾κριτοv. HΟ µν γρ
moteurs 2, donne un nombre total de six éléments ; chez τ Áµοιοµερž στοιχε´α τ¬θησιν, ο¶ον ÀστοÖν σρκα
Anaxagore, leur nombre est infini, ainsi que chez Leucippe µυελ¿ν κα­ τéν λλων ëν κστ} συνÞνυµον τ¿ µŒροv Žστ¬ν. 20
et chez Démocrite. Le premier pose en effet les homéomères ∆ηµ¾κριτοv δ κα­ ΛεËκιπποv Žκ σωµτων διαιρŒτων τλ-
comme éléments — tels l’os, la chair, la moelle et tout autre
λα συγκε´σθα¬ φασι, ταÖτα δL πειρα κα­ τ¿ πλžθοv εµ-
corps dont la partie est synonyme du tout 3 — tandis que
ναι κα­ τv µορφv, αÍτ δ πρ¿v αÎτ διαφŒρειν τοËτοιv
d’après Démocrite et Leucippe, des corps indivisibles —
Žξ ëν ε®σ­ κα­ θŒσει κα­ τξει τοËτων. LΕναντ¬ωv γρ φα¬νον-
infinis tant par leur multitude que par leurs formes — com-
posent les autres corps, qui eux diffèrent les uns des autres 4 ται λŒγοντεv ο¯ περ­ LΑναξαγ¾ραν το´v περ­ LΕµπεδοκλŒα· 25

par les choses dont ils proviennent, ainsi que par la position HΟ µν γρ φησι πÖρ κα­ Ïδωρ κα­ Œρα κα­ γžν στοιχε´α
et la situation de ces dernières 5. De fait, la doctrine d’Anaxa- τŒσσαρα κα­ πλ εµναι µλλον › σρκα κα­ ÀστοÖν κα­
gore est clairement contraire à celle d’Empédocle 6. Celui-ci τ τοιαÖτα τéν Áµοιοµερéν, ο¯ δ ταÖτα µν πλ κα­
affirme en effet que le feu, l’eau, l’air et la terre sont les στοιχε´α, γžν δ κα­ πÖρ κα­ Ïδωρ κα­ Œρα σËνθετα· παν-
quatre éléments simples, plutôt que la chair, l’os et les ho- σπερµ¬αν γρ εµναι τοËτων. 1 314b
méomères équivalents ; selon les partisans d’Anaxagore, ce σπερµ¬αν γρ εµναι τοËτων. Το´v µν ο×ν Žξ ν¿v πντα κα-
sont ces corps qui sont élémentaires et simples, tandis que τασκευζουσιν ναγκα´ον λŒγειν τ—ν γŒνεσιν κα­ τ—ν φθορν
la terre, le feu, l’eau et l’air ne sont que des composés — λλο¬ωσιν· ε­ γρ µŒνειν τ¿ Îποκ嬵ενον ταÍτ¿ κα­ ‘ν· τ¿
car ils constituent selon eux une congrégation séminale des δ τοιοÖτον λλοιοÖσθα¬ φαµεν· το´v δ τ γŒνη πλε¬ω ποι-
premiers 7. οÖσι διαφŒρειν τ—ν λλο¬ωσιν τžv γενŒσεωv· συνι¾ντων γρ 5

Contre Quant à ceux qui produisent toutes choses κα­ διαλυ﵌νων ™ γŒνεσιv συµàα¬νει κα­ ™ φθορ. ∆ι¿
Empédocle et à partir d’une seule, ils sont contraints λŒγει τοÖτον τ¿ν τρ¾πον κα­ LΕµπεδοκλžv, Åτι «φËσιv οÍδεν¾v
ses disciples. d’affirmer que la génération-corruption
est une altération, du fait que le substrat 16 µν prius om. HLW || 18 πειρα post ∆ηµ¾κριτοv ponit W
demeure toujours identique à lui-même (ce qui revient à la || 19 ο¶ον om. HW || κα­ post ÀστοÖν add. HLW || κα­ post σρκα
définition de l’altération) ; mais ceux qui posent des genres 8 add. FHLW || 20 µυελ¿ν κα­ ξËλον κα­ HW H . unayn || κα­ τFν :
originels multiples doivent affirmer que l’altération est diffé- τFν δ E || κστ} EMJV : κστου FHLW Philop. l || συνων˵ωv
rente de la génération 9, dès lors que c’est l’association et la FL Philop. l : συνÞνυµον post µŒροv HW || Žστ¬ν : κατηγορεEται L
|| 21 τλλα : ταÖτα EWF || 22 φησι L || εµναι post 23 µορφv F
dissociation de ceux-ci qui provoquent la génération et la cor- || 23 πρ¿v αÎτ FH : πρ¿v αÍτ cett. || διαφŒρει F || 24 θŒσει :
ruption 10. C’est la raison pour laquelle Empédocle s’exprime θŒσειv M || γρ : δ FHL Philop. l || 25 περ­ τ¿ν LΑναξαγ¾ραν F ||
ainsi : « il ne saurait y avoir naissance... mais seulement 26 Á : ο¯ F || στοιχεEα εµναι F || 27 τŒσσαρα om. J 1VW || µAλλον
εµναι F εµναι om. W || 28 ÁµοιοµερFν : µερFν F || 29 γCν ... Ïδωρ :
πÖρ δ κα­ Ïδωρ E κα­ Ïδωρ om. W || κα­ post πÖρ om. F || 314b
3 ε­ : δεE V || µŒνει JW (sed post µŒνει littera erasa J) Philop. l
|| 4 δ prius om. E || 5 τ—ν λλο¬ωσιν τCv γενŒσεωv : τ—ν γŒνεσιν
1-10. Voir Notes complémentaires, p. 87-91. τCv λλο¬ωσεωv W || 6 ™ sec. om. W || 7 λŒγει κα­ τοÖτον L λŒγει
που τοÖτον W.

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3 DE LA GÉNÉRATION ET LA CORRUPTION, I 1 ΠΕΡΙ ΓΕΝΕΣΕΩΣ ΚΑΙ ΦΘΟΡΑΣ (314b 8 - 26) 3

mélange, et dislocation de ce qui fut mélangé » 1. Žστιν λλ µ¾νον µ¬ξιv τε διλλαξ¬v τε µιγŒντων ».
Que leur 2 discours soit approprié à leur hypothèse, si l’on Žστιν λλ µ¾νον µ¬ξιv τε διλλαξ¬v τε µιγŒντων.»IΟτι µν
peut ainsi parler 3, c’est clair, et il est clair qu’ils discourent ο×ν ο®κε´οv Á λ¾γοv αÍτéν τ© ÎποθŒσει, οÏτω φναι, δžλον,
ainsi ; mais eux aussi, cependant, sont dans l’obligation 4 κα­ Åτι λŒγουσι τ¿ν τρ¾πον τοÖτον· ναγκα´ον δ κα­ τοËτοιv 10
d’affirmer que l’altération a quelque existence à côté de la τ—ν λλο¬ωσιν εµναι µŒν τι φναι παρ τ—ν γŒνεσιν, δË-
génération, tout impossible que cela soit si l’on suit leurs af- νατον µŒντοι κατ τ ÎπL Žκε¬νων λεγ¾µενα. ΤοÖτο δL Åτι
firmations 5. On peut facilement s’apercevoir du bien-fondé λŒγοµεν Àρθév, øδιον συνιδε´ν. IΩσπερ γρ Áρéµεν ˜ρεµοË-
de notre propos : de même 6 que nous voyons, dans la sub-
σηv τžv οÍσ¬αv Žν αÍτ© µεταàολ—ν κατ µŒγεθοv, τ—ν κα-
stance au repos, un changement selon la grandeur — qu’on
λουµŒνην αÑξησιν κα­ φθ¬σιν, οÏτω κα­ λλο¬ωσιν. ΟÍ µ—ν 15
appelle augmentation-diminution — de même on voit en elle
λλL Žξ ëν λŒγουσιν ο¯ πλε¬ουv ρχv ποιοÖντεv µιv, δË-
l’altération. Pourtant, d’après ce que disent ceux qui font
les principes plus qu’un, le processus d’altération est impos- νατον λλοιοÖσθαι. Τ γρ πθη, καθL  φαµεν τοÖτο συµ-
sible. Car les affections selon lesquelles nous disons que ce βα¬νειν, διαφορα­ τéν στοιχε¬ων ε®σ¬ν, λŒγω δL ο¶ον θερµ¿ν
processus a lieu sont des différences des éléments, comme ψυχρ¾ν, λευκ¿ν µŒλαν, ξηρ¿ν Îγρ¾ν, µαλακ¿ν σκληρ¿ν κα­
par exemple chaud-froid, blanc-noir, sec-humide, mou-dur, τéν λλων ‘καστον, èσπερ κα¬ φησιν LΕµπεδοκλžv «˜Œλιον 20
etc. Comme justement le dit Empédocle 7 : « vois 8 le soleil µν λευκ¿ν Åρα κα­ θερµ¿ν πντ|, õàρον δL Žν πσιν
blanc 9 et chaud de toute part ... la pluie partout ombreuse 10 δνοφŒοντ τε øιγαλŒον τε». HΟµο¬ωv δ διορ¬ζει κα­ Žπ­ τéν
et froide » (et il définit ainsi tout le reste 11) ; de sorte que λοιπéν. IΩστL ε® µ— δυνατ¿ν Žκ πυρ¿v γενŒσθαι Ïδωρ µηδL Žξ
s’il est impossible que l’eau soit engendrée du feu ou la terre Ïδατοv γžν, οÍδL Žκ λευκοÖ µŒλαν “σται οÍδν οÍδL Žκ µαλακοÖ
de l’eau, le noir ne proviendra pas davantage du blanc, ni σκληρ¾ν· Á δL αÍτ¿v λ¾γοv κα­ περ­ τéν λλων· τοÖτο δL Ÿν 25
le dur du mou et ainsi de suite ... Mais c’est en cela, nous λλο¬ωσιv. KΗι κα­ φανερ¿ν Åτι µ¬αν ε­ το´v Žναντ¬οιv Îπο-
l’avons dit, que consiste l’altération 12. Il est par là 13 mani-
feste aussi qu’il faut toujours supposer une matière unique 8 τε κα­ διλλαξ¬v τε L || 9 αÍτFν : αÍτοEv M || 9 et 11 φAναι J
|| 10 κα­ Åτι : Åτι κα­ E || κα­ sec. om. W || 11 τι : τοι F τινα W
|| 12 ÎπL Žκε¬νων rescr. E m. post. in loco plurium capace || 13
1. Voir Notes complémentaires, p. 91-92.
øBον W || 15 οÏτωv J 1 || 16 ποιοÖνται L || 17 φαµεν : µν J 1 ||
2. Sur le sens de ce pluriel, qui renvoie selon nous à une
19 λευκ¿ν : κα­ H || µαλακ¿ν σκληρ¿ν FHJVW : σκληρ¿ν µαλακ¿ν
école physico-médicale empédocléenne encore vivace à l’époque
E 1LM H . unayn || 20 κα¬ φησι : φησ­ κα­ FW || 21 λευκ¿ν ... θερµ¿ν
de Platon et d’Aristote — et représentée en particulier par Phi-
codd. : λαµπρ¿ν ... θερµ¿ν P l ut. De prim. frig. c. 13 949F θερµ¿ν ...
listion — voir Introduction, p. xxxiv sqq.
λαµπρ¿ν Gal en. De simpl. med. temp. II, 1, 31 (Kühn T. XI p. 461)
3. οÏτω φναι est difficile. Les traducteurs, sans s’expliquer, Simpl. In Phys. 33,8 et 159,15 || Åρα E 1L Vat. gr. 258 (H in hoc
semblent lui conférer une valeur explétive redoublant λ¾γοv. Se- loco non jam legitur) P l ut. ibid. ÁρB Simpl. In Phys. 33,8 (cod.
lon moi, il s’agirait d’une expression absolue du type äv οÏτωv F) : ÁρAν FJVMW et fort. H
ε®πεEν (cf. LSJ, s. v. φηµι, II 6). Ar. soulignerait, dans une sorte . unayn Gal en. ibid. Simpl. (codd. DE
et Aldina) et 159,15 (consensus) || Žν πAσιν : ŽµπAσιν J fort.
d’aparté, le paradoxe qu’il y a à reconnaître l’adéquation d’un recte || 22 δνοφŒοντ E 1 P l ut. ibid. (codd. gX) Simplicius in
postulat général (Îπ¾θεσιv) et de l’une de ses formulations histo- utroque ad v. 21 citato loco : δνοφ¾εντ FJ 1VM P l ut. (cod. Π ) :
riques. Mais l’incapacité d’Anaxagore (cf. 14a 13) à reconnaître ζοφ¾εντ HL γνοφ¾εντ W ζοφŒοντ J 2 || øιγαλŒον τε : øιγαλŒοντα L
les implications terminologiques de son hypothèse justifie sa || Žπ­ E 1L : περ­ FHJVMW || 23 γενŒσθαι ELM : γ¬νεσθαι FHJVW
présente remarque à propos des Empédocléens. || 26 λλο¬ωσιν E a. c. || « FJVWM : › ELH Philop. l || ε­ ...
4-13. Voir Notes complémentaires, p. 92-96. ÎποθετŒον : ÎποθετŒον εµναι τοEv Žναντ¬οιv H : ε­ Žντ¬οιv ÎποθετŒον E.

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4 DE LA GÉNÉRATION ET LA CORRUPTION, I 1 ΠΕΡΙ ΓΕΝΕΣΕΩΣ ΚΑΙ ΦΘΟΡΑΣ (314b 27 - 315a 22) 4

aux contraires, que le changement se produise selon le lieu, θετŒον Ïλην, ν τε µεταàλλ| κατ τ¾πον, ν τε κατL
selon l’augmentation-diminution ou selon l’altération. En αÑξησιν κα­ φθ¬σιν, ν τε κατL λλο¬ωσιν. MΕτι δL Áµο¬ωv
outre 1, affirmer cette nécessité revient à affirmer celle de ναγκα´ον εµναι τοÖτο κα­ λλο¬ωσιν· ε°τε γρ λλο¬ωσ¬v
l’altération : si en effet l’altération se produit, alors le sub- Žστι, κα­ τ¿ Îποκ嬵ενον ’ν στοιχε´ον κα­ µ¬α πντων Ïλη 1 315a
strat est un élément unique et il y a une seule matière pour τéν Žχ¾ντων ε®v λληλα µεταàολ–ν, κν ε® τ¿ Îποκ嬵ενον
tous les termes qui comportent un changement mutuel ; et ‘ν, “στιν λλο¬ωσιv.
si le substrat est un, il y a altération. ‘ν, “στιν λλο¬ωσιv. LΕµπεδοκλžv µν ο×ν “οικεν Žναντ¬α λŒ-
Ainsi, Empédocle semble bien en contradiction avec les
γειν κα­ πρ¿v τ φαιν¾µενα κα­ πρ¿v αÎτ¿ν αÍτ¾v. IΑµα µν
phénomènes comme avec lui-même : tout en déniant 2 qu’un
γρ οÑ φησιν ‘τερον Žξ τŒρου γ¬νεσθαι τéν στοιχε¬ων οÍδŒν, 5
élément puisse jamais être engendré à partir d’un autre et en
λλ τλλα πντα Žκ τοËτων, µα δL Åταν ε®v ’ν συνα-
affirmant la génération de tout le reste à partir des éléments,
il pose, une fois qu’il a rassemblé en un être unique la nature γγ| τ—ν πασαν φËσιν πλ—ν τοÖ νε¬κουv, Žκ τοÖ ν¿v γ¬-
entière à l’exception de la discorde, que chaque chose est de γνεσθαι πλιν ‘καστον. IΩστL Žξ ν¾v τινοv δžλον Åτι διαφορα´v
nouveau engendrée à partir de l’unité ; de sorte que manifes- τισι χωριζ﵌νων κα­ πθεσιν ŽγŒνετο τ¿ µν Ïδωρ τ¿ δ
tement, c’est à partir d’un certain être unique, les choses se πÖρ, καθπερ λŒγει τ¿ν µν œλιον λευκ¿ν κα­ θερµ¾ν, τ—ν 10
séparant selon certaines différences et certaines affections, δ γžν βαρÌ κα­ σκληρ¾ν· φαιρουµŒνων ο×ν τοËτων τéν δια-
qu’ont été engendrés l’eau ou le feu, tout comme le soleil φορéν (ε®σ­ γρ φαιρετα­ γεν¾µενα¬ γε) δžλον äv νγκη
est selon lui blanc et chaud et la terre lourde et dure. Par γ¬γνεσθαι κα­ γžν Žξ Ïδατοv κα­ Ïδωρ Žκ γžv, Áµο¬ωv δ
conséquent, ces différences étant supprimées (elles peuvent κα­ τéν λλων ‘καστον, οÍ τ¾τε µ¾νον λλ κα­ νÖν, µετα-
en effet l’être, du moment qu’elles ont été produites), il est βλλοντ γε το´v πθεσιν. MΕστι δL Žξ ëν ε°ρηκε δυνµενα 15
inévitable 3 que la terre soit engendrée à partir de l’eau, l’eau προσγ¬νεσθαι κα­ χωρ¬ζεσθαι πλιν, λλωv τε κα­ µαχο-
à partir de la terre et ainsi de suite pour chacun des autres µŒνων λλ–λοιv “τι τοÖ νε¬κουv κα­ τžv φιλ¬αv. ∆ι¾περ κα­
éléments, non pas seulement alors, mais aussi maintenant 4, τ¾τε Žξ ν¿v Žγενν–θησαν· οÍ γρ δ–, πÖρ γε κ᭠㞠κα­
puisqu’il est avéré qu’ils changent par leurs affections. Et Ïδωρ Ãντα, ’ν Ÿν τ¿ πν.
d’après ce qu’il a dit, elles sont capables de s’adjoindre et, à
Ïδωρ Ãντα, ’ν Ÿν τ¿ πν. MΑδηλον δ κα­ π¾τερον ρ-
rebours, de se séparer, surtout quand la discorde et l’amour
χ—ν αÍτô θετŒον τ¿ ’ν › τ πολλ, λŒγω δ πÖρ κα­ γžν 20
se combattent encore ; c’est justement la raison pour laquelle
il y eut alors engendrement à partir de l’unité — car assuré- κα­ τ σËστοιχα τοËτων. KΗι µν γρ äv Ïλη Îπ¾κειται, Žξ
ment, pour peu qu’existassent le feu et la terre et l’eau 5, le οØ µεταàλλοντα δι τ—ν κ¬νησιν γ¬νονται 㞠κα­ πÖρ, τ¿
Tout n’était pas un 6.
Mais 7 on ne voit pas bien non plus s’il lui faut poser 27-28 ν τε κατL ... φθ¬σιν om. E || 315a 1 µ¬α ™ FL || 2 ε® :
ª W || 4 αυτ¿ν F || αÍτ¿v om. E || 5 οÑ om. V || Žξ τŒρου
comme principe l’unité ou le multiple, c’est-à-dire le feu, ‘τερον V || 6-7 συναγγ| : συνγ| W || 7 πασαν : πAσαν W || 9
la terre et les éléments qui leur font face 8 : en ce qu’on pose τ¿ pr. om. J 1 || 12 γεν¾µενα¬ FHJVLE 1 : γιγν¾µενα¬ W γιν¾µενα¬
l’unité comme une matière, à partir de quoi, par un change- M || äv om. E || 16 προσγενŒσθαι J 1 || 18 Žγεν–θησαν W || γε
ment opéré au moyen du mouvement, naissent terre et feu, om. F Philop. l || 20 αÍτG : αÍτFν HLW αÍτ F p. c. || τ πολλ
› τ¿ ’ν F || τ¿ πÖρ κα­ τ—ν γCν W || κα­ om. F || 22 γ¬γνεται FV
1
|| γC κα­ πÖρ FJVW H . unayn : πÖρ κα­ γC FL γC κα­ τ¿ Ïδωρ E γC
1-8. Voir Notes complémentaires, p. 96-97. κα­ Ïδωρ E 2 γC κα­ πÖρ κα­ τ