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30.04.2020 à 06 H 41 • Mis à jour le 30.04.

2020 à 06 H 43
Par Ali Amar

Enquête
Loi 22-20: la main cachée d’Akhannouch
met en panique le RNI

(de g-à-d). Aziz Akhannouch, Mohamed Aujjar, Mohamed Ben Abdelkader, Driss Lacguar.
Création: MOHAMED DRISSI KAMILI / LE DESK

De nouveau déstabilisé par l’affaire du projet de


loi anti-fake news, le président du parti de la
colombe devra convaincre, ce jeudi soir, son
bureau politique de resserrer les rangs face à
l’opinion publique qui gronde. Le Desk retrace les
péripéties de cette affaire qui remonte à une
réunion tenue le 12 mars entre le RNI et l’USFP où
l’idée d’un texte liberticide servant les intérêts
privés de Aziz Akhannouch a été relancée…

C’est le récit d’une conjuration avortée. Pour


comprendre la genèse du projet très controversé
de loi anti-fake news n° 22-20, il faut tirer les fils
de l’histoire d’une alliance improbable de deux
partis aux idéologies supposément antagonistes,
celle du « libéral » RNI avec le « socialiste » USFP,
qui a permis à ce dernier d’hériter du portefeuille
de la Justice.

Nul besoin de rappeler les manœuvres du parti de


Driss Lachgar durant la période dite du « blocage
institutionnel » où il a servi la cause de Aziz
Akhannouch pour culbuter Abdelilah Benkirane de
la primature.

La mission-suicide dévolue à Ben Abdelkader

Les faits qui intéressent aujourd’hui en découlent.


Ils datent précisément du 12 mars dernier. Le
siège de l’USFP au quartier Hay Riad à Rabat
abritait ce jour-là une réunion conjointe entre les
dirigeants des deux partis. Celle-ci intervenait à la
suite de deux rencontres entre, d’une part le PJD
et l’Istiqlal, et d’autre part entre ce dernier et le
PPS. Des conciliabules rapportés par la presse
comme autant de jeux d’alliances au sein du
paysage politique…

Des palabres entre les cadors du RNI et de l’USFP


autour d’un verre de thé et quelques friandises,
rien de très particulier ne sera dit au public. Mais
le communiqué qui a sanctionné la rencontre, pris
comme anodin, fait aujourd’hui l’objet de tous les
commentaires. Il dit en substance que les deux
formations politiques se sont accordées à
apporter un soutien inconditionnel à la volonté du
ministre de la Justice, Mohamed Ben Abdelkader,
à « poursuivre le chantier de la réforme de la
Justice et la nécessité pour le gouvernement de
s’inscrire dans la logique de la révision de la
politique pénale dans l’esprit de la Constitution et
la garantie des droits et des libertés ».
Communiqué commun de l'USFP et du RNI à l'issue de la réunion du 12 mars

Aujjar fait de la résistance…


La photo de famille prise au sortir de la réunion
diffusée sur Twitter par Ben Abdelkader renseigne
sur l’ambiance qui a prévalu lors des discussions.
On y voit Mohamed Aujjar, la mine renfrognée.
Selon nos sources, le prédécesseur de Ben
Abdelkader à la Justice n’a pas goûté l’évocation
lors de ces échanges du projet de loi anti-fake
news qu’Akhannouch était décidé à réactiver, et
l’a fait savoir.

Photo-op des dirigeants du RNI et de l'USFP à l'issue de la réunion du 12 mars. DR

Débarqué du gouvernement en octobre 2019,


Aujjar s’était déjà ardemment opposé à l’idée qui
avait germé dans les rangs du RNI depuis la
campagne de boycott des marques menée sur les
réseaux sociaux en 2018 et qui avait notamment
visé les stations d’essence Afriquia du groupe
Akwa, contrôlé par le ministre-milliardaire Aziz
Akhannouch.
A l’époque, Aujjar avait subi de fortes pressions au
sein de son parti pour qu’il porte le projet à son
terme, assure-t-on aujourd’hui dans les rangs
mêmes du RNI. Sa résistance lui aurait ainsi valu
de perdre son poste au profit du protégé de Driss
Lachgar, désormais fidèle allié d’Akhannouch…
Plus conciliant, Ben Abdelkader aura, à la faveur
de l’état d’urgence sanitaire, exécuté les
consignes sans ciller, poussé notamment en
coulisses par son collègue de l’industrie, Moulay
Hafid Elalamy qui, avant le départ d’Aujjar,
défendait déjà bec et ongles le projet faisant
partie de ses prérogatives ministérielles.

Un leak suivi d’un mémo


Le 19 mars, le texte ainsi déterré par le RNI,
est adopté en fast track par le Conseil de
gouvernement à la veille de la mise en place des
mesures sécuritaires de l’état d’urgence sanitaire.
Mais le PJD, visé en filigrane, ayant été accusé
d’avoir exactement deux ans plus tôt suscité le
mouvement de boycott, allait rapidement
organiser la riposte. Nul ne sait véritablement
dans quelles circonstances précises les extraits du
texte litigieux ont été fuitées le 27 mars au
youtubeur et créateur de contenus, Mustapha
Swinga, soulevant par son impact une vague
d’indignation dans l’opinion publique.
Le fait que Mustapha Ramid, ministre PJD en
charge des droits de l’Homme, ait adressé dès le 2
avril son mémo de 12 pages au Secrétariat général
du gouvernement pour pilonner la mouture de la
loi n°22-20 laisse à penser que le parti de la lampe
a habilement manœuvré dans ce sens. Rien
n’exclut cependant que la dissidence au RNI, déjà
très remontée contre Akhannouch, n’ait pas
participé non plus à sa divulgation.
Ainsi piégé, Aziz Akhannouch a appelé à une
réunion « de crise » du bureau politique du parti
pour ce 30 avril au soir. Nul doute que pour
éloigner les accusations désormais portées contre
lui, le RNI va se fendre d’un communiqué pour
désavouer à son tour un projet de loi liberticide
qu’il a lui-même inspiré.
Mobilisé à ses côtés, l’USFP tente péniblement de
justifier les errances de son ministre embrigadé
dans cette aventure désastreuse, en niant avoir
même eu connaissance du projet de loi … Pour
cela, il a consacré la Une entière d’Al Ittihad Al
Ichtiraki à des arguties peu convaincantes, tandis
que Lahcen Es-Saady, président de la jeunesse du
RNI et employé du groupe Akwa, a été envoyé au
charbon pour calmer la troupe des militants
désabusés. Il n’a eu de cesse de demander aux
membres de la chabiba de ne pas se prononcer
sur le texte et d’attendre sagement la réaction
officielle que le président Akhannouch devra
valider ce jeudi soir.