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HANNAH ARENDT ET LA SPÉCIFICITÉ DU TOTALITARISME

Author(s): Étienne Tassin


Source: Revue Française d'Histoire des Idées Politiques, No. 6, Dictature absolutisme et
totalitarisme: Colloque des 15 et 16 mai 1997 à la Fondation Singer-Polignac (2e semestre
1997), pp. 367-388
Published by: L'Harmattan
Stable URL: https://www.jstor.org/stable/24610297
Accessed: 02-05-2020 15:10 UTC

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C 0 L L O Q u E

HANNAH ARENDT
ET LA SPÉCIFICITÉ DU TOTALITARISME

par Etienne Tassin*

L LE CONCEPT DE TOTALITARISME ET SES CRITIQUES

1. La double spécificité du totalitarisme

Les systèmes totalitaires présentent une structure du pouvoir originale et


commune. Forme de domination originale, le totalitarisme désigne une expé
rience historique inédite qui rompt avec les régimes politiques classiques.
Sans précédent dans l'histoire, il est sans équivalent dans la typologie clas
sique : ni gouvernement autoritaire, ni tyrannie classique, ni dictature à parti
unique moderne. Même dans l'usage extrême de la terreur, il y a novation,
et celle-ci exige d'être pensée dans sa nouveauté. Forme de domination
commune à des contextes géopolitiques différents, le totalitarisme désigne
un trait d'époque qui ne s'explique pas seulement par le contexte national.
Le totalitarisme doit se comprendre comme une disposition propre à l'épo
que moderne, qui s'est historiquement cristallisée sous les deux régimes de
Staline à partir de 1930 jusqu'à la mort de ce dernier et de Hitler à partir
de 1938 jusqu'à la défaite de 1945 (le concept de totalitarisme ne s'appli
quant ni au léninisme ni au « despotisme éclairé » de Krouchtchev, ni au
fascisme mussolinien qui, malgré l'appropriation du terme (stato totalitario)
reste aux yeux d'Arendt une dictature de parti unique encore respectueuse
du cadre étatique). « L'institution des régimes totalitaires, dans la mesure
où leurs structures et leurs techniques sont absolument sans précédent, repré

Étienne Tassin est professeur agrégé de philosophie à l'Université de Paris IX.

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sente la nouveauté essentielle de notre époque. En comprendre la nature -


ce qui n'est possible qu'après avoir décrit et analysé les origines et les
structures du phénomène - équivaut pour ainsi dire à comprendre le cœur
même de notre siècle. » 1
Par la nouveauté historique qu'il désigne et la parenté des régimes qu'il
souligne, le concept de totalitarisme présente ainsi une double dimension :
analytique (les structures communes de l'exercice de la domination totale)
et époquale (le déploiement systématique de la domination totale est un
phénomène d'époque qui n'aurait pu s'effectuer dans un autre contexte que
celui défini par l'époque moderne). L'analyse du système totalitaire ne se
laisse jamais dissocier, dans l'esprit d'Arendt, d'une compréhension de la
condition humaine dans le contexte d'une époque moderne caractérisée par
l'aliénation du monde et nous laissant, aujourd'hui, héritiers d'un monde
peut-être acosmique au seuil d'une « époque nouvelle et encore inconnue »2.
Le concept de totalitarisme est la réponse à une aporie de la compréhension
politique du monde moderne.
La spécificité du totalitarisme selon Arendt n'est intelligible qu'une fois
reconnue l'inanité d'une conceptualité appartenant tout entière à une concep
tion du politique dont le totalitarisme est le terrible désaveu. « La terrible
originalité du totalitarisme ne tient pas au fait qu'une "idée" nouvelle soit
venue au monde, mais à ce que les actions mêmes qu'elle a inspirées
constituent une rupture par rapport à toutes nos traditions : ces actions ont
manifestement pulvérisé nos catégories politiques, ainsi que nos critères de
jugement moral. » (NT, 42. Je souligne). Phénomène politique original et
époqual, le totalitarisme exige une compréhension elle-même neuve par
rapport aux concepts traditionnels de la science et de la philosophie politi
ques. Tel est en effet le paradoxe auquel nous confronte la reconnaissance
du totalitarisme à l'époque moderne : il nous faut tenter de comprendre
l'époque moderne alors que les termes d'une compréhension ont été détruits
par ce qu'on veut comprendre. Parce que le totalitarisme a fait volé en
éclats les catégories de pensée héritées de la tradition, « ce sont l'événement
et le phénomène que nous tentons et devons nous efforcer de comprendre
qui nous ont précisément privés de nos outils de compréhension habituels. »
(NT, 63, n.9) Ce paradoxe justifie la tentative arendtienne de penser le
nouveau de notre siècle en termes de totalitarisme au lieu de ne voir dans
la domination totale qu'une forme radicalisée de dictature répétant une
situation historique classique.

1. H. Arendt, La Nature du totalitarisme, Paris, Payot, 1990 (désormais cité NT), p. 77.
2. H. Arendt, The Human Condition, Chicago University Press, 1958, p. 6, trad. G. Fradier,
Condition de l'homme moderne, Paris, Calmann-Lévy, 1961, p. 13. Cf. chapitre VI : « La
Vita activa et l'âge moderne ».

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A l'inverse, parce qu'elles méconnaissent la dimension époquale du pro


blème et le paradoxe de la compréhension, la plupart des critiques adressées
à la notion de totalitarisme ne récusent la nouveauté de cette forme de
domination ou la parenté de son déploiement sous le nazisme et le stali
nisme, qu'en faisant comme si ce qui avait eu lieu là n'avait nullement
atteint notre capacité de compréhension en son cœur. Méconnaissant l'aporie
de la compréhension, ces critiques s'exposent à une antinomie de l'expli
cation.
Figure extrême du despotisme, la domination totale serait un événement
parmi d'autres de l'histoire, certes plus terrible que d'autres mais de même
nature qu'eux : nullement original, seule une différence de degré différen
cierait le régime totalitaire des autres usages de la terreur comme mode de
gouvernement. En récusant l'originalité du totalitarisme, en en faisant une
forme politique commune avec les tyrannies du passé ou les dictatures
modernes, on l'inscrit dans une tradition en semblant ignorer que le totali
tarisme « a rompu la continuité de l'histoire occidentale » et que « la rupture
de notre tradition est maintenant un fait accompli »3. Mais ne se prive-t-on
pas, par là-même, de la possibilité de comprendre le caractère « moderne »,
inédit, de ces régimes de domination totale tout autant que le caractère
unique de l'extermination érigée en « politique » ? Inversement, dira-t-on,
n'est-ce pas précisément le caractère singulier de l'extermination qui interdit
de comprendre sous le même concept les expériences hitlérienne et stali
nienne du pouvoir ? Figure irréductible à toute comparaison, récusant tout
caractère commun, l'extermination des Juifs par le nazisme ne saurait être
explicable dans l'histoire et par elle : le concept de totalitarisme, associant
la terreur stalinienne au judéocide nazi, diluerait le caractère singulier de
l'événement et le réinscrirait dans une rationalité historique, ou tout au
moins politologique, qui en ferait perdre, avec l'absolue singularité, l'hor
reur spécifique. En pensant le nazisme et l'hitlérisme sous un même concept
de totalitarisme, ne se prive-t-on pas de la possibilité de reconnaître l'abso
lue singularité de ces deux régimes et des formes de terreur qu'ils exercèrent,
bref, leur originalité propre ?
Mais n'est-ce pas alors la prétention même de comprendre qui se trouve
infirmée dans une antinomie de l'explication ? Soit on élève l'originalité du
judéocide contre la parenté que le concept de totalitarisme tente de décrire
entre les deux régimes ; soit on élève la communauté du totalitarisme avec
les autres formes de dictature contre l'originalité époquale du phénomène
totalitaire. Cette structure antinomique induit les esprits pressés à nier la
spécificité du totalitarisme et à dissocier l'intelligence du fait politique de
sa signification époquale, à ériger une prétendue rationalité de l'explication

3. H. Arendt, «Tradition et âge moderne» (1954), Between Past and Futur, New York,
Penguin Books, 1977, p. 26 (désormais cité BPF) ; trad. J. Bontemps, La Crise de la culture,
Paris, Gallimard, 1972, p. 40 (désormais cité CQ.

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historique ou sociologique (attestée, pense-t-on, par le recours au principe


de causalité) contre une soi-disant irrationalité de l'interprétation phénomé
nologique (qui s'exprimerait dans l'évocation arendtienne du « miracle de
l'événement », par exemple4) ou contre l'énigme d'un événement historique
(la domination totale et l'extermination massive) rétif à toute explication
causale.

2. La distinction des régimes

Même si certains historiens ont usé du terme pour désigner des types
d'exercice du pouvoir déployés dans l'Antiquité ou au Moyen Age5, rame
nant ainsi le totalitarisme à une des figures de la tyrannie ou du despotisme6,
et que d'autres récusent toute vertu scientifique au concept, y compris pour
désigner les expériences politiques du nazisme et du stalinisme7, la plupart
conviennent, avec beaucoup de précautions il est vrai, que le terme désigne
réellement une forme inédite du pouvoir8, un «phénomène moderne»,
« postchrétien, postérieur aux Lumières et au rationalisme moderne »9, et
un régime par conséquent distinct des formes classiques de dictaturel0. En
ce sens, il faut bien admettre, comme l'avaient fait Arendt et à sa suite
Friedrich et Brzezinski que le totalitarisme est historiquement unique et sui

4. Cf. L. Ferry : « Stalinisme et historicisme. La critique du totalitarisme stalinien chez H.


Arendt et R. Aron », in Evelyne Pisier-Kouchner (ed), Les Interprétations du stalinisme,
Paris, Seuil, 1983.
5. Cf. Kurt von Fritz, « Le totalitarisme et la démocratie dans la Grèce ancienne et à Rome »
(1948) qui évoque les totalitarismes à Sparte et à Rome en précisant qu'ils différent l'un de
l'autre tout autant que du totalitarisme moderne (cité in Uwe Backes : « Totalitarisme : un
phénomène spécifique du XX' siècle?», Révision de l'histoire, Totalitarismes, crimes et
génocides nazis (Y. Thanassekos et H. Wismann, eds), Paris, Cerf, 1990., pp. 35-36). Dans
cet usage, le concept de totalitarisme est vidé de tous ses traits spécifiques.
6. Cf. J.L. Talmon, Les Origines de la démocratie totalitaire, (1952), trad. P. Fara, Paris,
Calmann-Lévy,, 1966, ou K. Popper, La Société ouverte et ses ennemis (1962), trad. J.
Bernard et P. Monod, Paris, Le Seuil, 2 vol. 1979. Dans ces perspectives, le concept de
totalitarisme n'a plus aucun sens, sinon purement idéologique.
7. Cf., par exemple, D. Peschanski, « Le concept de totalitarisme est-il opératoire en his
toire ? », Révision de l'histoire, op. cit., pp. 77 et 85.
8. F. Furet, « Les différents aspects du concept de totalitarisme », in Communisme 47/48,
« La question du totalitarisme », Paris, L'âge d'homme, 1996, p. 7 ; K. Pomian, « Totalita
risme », Vingtième Siècle, Paris, juil-sept 1995, p. 16 ; P. Hassner, « Le totalitarisme vu de
l'Ouest », in La Violence et la Paix. De la bombe atomique au nettoyage ethnique, Paris,
Editions Esprit, 1995, p. 221-258.
9. P. Hassner, « Une notion insaisissable mais irremplaçable », Révision de l'histoire, op.
cit., p. 88.
10. I. Kershaw, « Retour sur le totalitarisme. Le nazisme et le stalinisme dans une perspective
comparative », Esprit, Janv-fév. 1996, p. 103.

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generis.11 II est incohérent de reconnaître la nouveauté du phénomène et de


maintenir en même temps la « continuité historique par rapport aux formes
passées de dictature absolue ou d'autocratie »12. L'originalité du phénomène
exclut sa banalisation, sauf à l'affaiblir au point de lui faire perdre toute
spécificité. La « majeure partie des interprétations actuelles, signale Arendt,
« expliquent » le régime totalitaire en en faisant l'équivalent de la tyrannie
ou bien en l'assimilant à toutes sortes de dictature à parti unique ou encore
en réduisant le phénomène à des causes historiques et sociales qui ne sont
pertinentes que pour un seul pays, l'Allemagne ou la Russie. A l'évidence,
pareille méthode ne fait pas progresser nos tentatives de compréhension,
puisqu'elle explique ce qui demande à être compris en l'évacuant purement
et simplement. »13 C'est ce qui se produit lorsqu'on propose d'insister avant
tout « sur l'opposition entre, d'un côté, l'État constitutionnel démocratique
et, de l'autre, les formes de domination soit dictatoriales, soit autocrati
ques. » (Backes)14
Prendre pour critère de référence l'État libéral moderne et lui opposer
toutes les formes d'« autoritarisme » revient à noyer la spécificité du tota
litarisme en minimisant la nouveauté et la radicalité du phénomène. La
même méconnaissance du fait totalitaire traverse les représentations libérales
ou conservatrices de l'État15 : elles ne voient qu'une différence de degré et
non de nature entre le totalitarisme et les autres régimes recourant à la
contrainte. Or le totalitarisme n'est, avant tout, pas un régime autoritaire :
il en est la négation. L'autorité suppose un respect et une confiance incon
ditionnels en ses détenteurs, un espace hiérarchisé de rangs, et une diffrac
tion des responsabilités au travers du corps sociall6. Le totalitarisme récuse
tout respect, détruit toute confiance, efface toute distinction et impose la

11. C.J. Friedrich et Z.K. Brzezinski, Totalitarian Dictatorship and Autocracy, New York,
Harper, 1956
12. Telle est la position de Uwe Backes, par exemple, dans « Totalitarisme : un phénomène
spécifique au XXe siècle ? », in Révision de l'histoire, op. cit., pp. 34-35.
13. H. Arendt, NT, p. 82. La critique radicale que John Stanley fait de l'analyse arendtienne
dans J. Stanley, « Is Totalitarianism a New Phenomenon ? Reflections on Hannah Arendt's
Origins of Totalitarianism », in Hannah Arendt. Critical Essays (L.P. Hinchmann et S.K.
Hinchmann, eds), Albany, State University of New York Press, 1994, pp. 7-40, me parait
presqu'entièrement erronée. Voulant réduire le totalitarisme à un « despotisme extrême »
dont la tyrannie zoulou serait une préfiguration, Stanley croit pouvoir démontrer que « l'opi
nion arendtienne selon laquelle le totalitarisme est une nouvelle forme de gouvernement qui
diffère essentiellement de tous les despotismes ou tyrannies antérieurs est fausse » (p. 8).
14. Uwe Backes, ibid, p. 34. La même position est défendue par Jürgen Kocka pour subs
tituer la dénomination de « dictature moderne » à celle de totalitarisme. Cf. I. Kershaw,
« Retour sur le totalitarisme », art. cit., n.10, p. 103.
15. H. Arendt, « Qu'est-ce que l'autorité ? », in Between Past and Future, op. cit., p. 98-104 ;
CC, pp. 130-138.
16. H. Arendt, « Qu'est-ce que l'autorité ? », Between Past and Future, op. cit., p. 98 ; CC,
p. 130.

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même loi de terreur à tout le corps social unifié et rendu homogène


L'autorité exclut la violence, le totalitarisme la systématise. Les régimes
totalitaires ont signifié « l'effondrement de toute la structure de la moralité,
de tout le corps de commandements et d'interdictions qui, traditionnelle
ment, incarnaient les principes fondamentaux que sont la liberté et la justice
et les exprimaient sous forme de rapports sociaux et d'institutions politi
ques. » (NT, 78) Le totalitarisme est un régime « moderne » parce que le
monde moderne a rejeté du domaine politique le principe de l'autorité pour
y substituer celui de la domination. En ce sens, il est la négation la plus
absolue de l'autorité. Mais cela ne suffit pas. On doit dire également qu'il
« représente la négation la plus absolue de la liberté. » (NT, 67). Le traite
ment qu'ils réservent aux libertés constitue en effet un premier critère de
distinction, encore insuffisant il est vrai, des régimes autoritaire, tyrannique
et totalitaire. Si les régimes autoritaires restreignent les libertés, aussi bien
publiques que privées, ils ne les suppriment pas. Leur sort, peut-on dire,
est lié à la préservation des libertés. En revanche, les tyrannies se caracté
risent par la suppression totale des libertés publiques ; mais elles ne portent
que relativement atteinte aux libertés privées qu'elles ne suppriment pas
tant qu'elles ne semblent pas nuire aux détenteurs du pouvoir. Les régimes
totalitaires, eux, procèdent à la double suppression des libertés publiques et
des libertés privées, et vont jusqu'à éradiquer la moindre étincelle de spon
tanéité au cœur des consciences. Par là, ils procèdent à la négation totale
de la liberté.

A la récusation de l'autorité et à la négation de la liberté, il faut cependant


ajouter deux autres considérations pour marquer la différence du totalita
risme avec les tyrannies classiques, d'une part, avec les dictatures modernes
d'autre part. Le totalitarisme comme la tyrannie usent de la terreur pour
régner. Mais aussi loin qu'ait été l'exercice de la terreur tyrannique, l'usage
que le totalitarisme en fait est d'une autre nature : ce n'est pas le degré de
violence ou d'horreur qui distingue la terreur totalitaire de la terreur tyran
nique, mais son usage. Celui-ci ne vise pas à éliminer et soumettre l'oppo
sition afin d'assurer la tranquillité du pouvoir et la jouissance de la domi
nation. Dès l'opposition externe ou interne au mouvement éliminée, la
terreur totalitaire commence à se déployer systématiquement envers les
innocents. Il y a dans l'usage totalitaire qui en est fait comme une « inuti
lité » de la terreur qui en décuple la violence en la faisant changer de nature.
La terreur tyrannique est toujours instrumentale, elle est un moyen de régner,
elle se règle sur une fin : le maintien du pouvoir en place. La terreur
totalitaire n'est le moyen d'aucune fin : une fois la structure de domination
installée par la terreur, celle-ci poursuit sa carrière selon d'autres lois qui
échappent à toute logique utilitariste ou pragmatique. C'est pourquoi

17. H. Arendt, The Origins of Totalitarianism, III, p. 404 ; Le Système totalitaire, Paris,
Seuil, 1972, p. 134 (désormais cité ST).

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« l'objectif ultime [du chef totalitaire] n'est pas la tranquillité de son propre
règne, mais la reproduction - dans le cas de Hitler - ou l'interprétation -
dans celui de Staline - de certaines lois, celle de la Nature ou de l'Histoire »,
lois du mouvement « qui par conséquent exigent qu'on prennent sans cesse
des mesures et qui rendent la jouissance oisive du fruit de la domination
[...] impossibles par définition. » (NT, 111)
Les régimes totalitaires ont encore moins de rapport avec les dictatures
modernes, dont elles semblent provenir et avec lesquelles on les a confon
dues, qu'avec les tyrannies classiques (NT, 112). Derrière une parenté com
mune, plus manifeste lors des phases de conquête du pouvoir qu'une fois
les régimes en place, les buts diffèrent et, par conséquent, la nature même
du système de domination. S'étant emparées de l'appareil gouvernemental,
les dictatures à parti unique procèdent à l'assimilation complète de l'État
et du parti en nommant les membres du parti aux rennes de l'État. Le parti
devient alors un instrument de propagande au service du gouvernement.
« Ce système n'est total qu'en un sens négatif », suggère Arendt, car si le
parti dirigeant ne tolère l'existence d'aucune opposition ni d'aucune opinion
publique, « une fois au pouvoir, une dictature de parti laisse intact le rapport
de forces qui existait originellement entre l'État et le parti. Le gouvernement
et l'armée exercent le même pouvoir que précédemment. » (ST, 150) En
revanche, après s'être emparés du pouvoir, les mouvements totalitaires main
tiennent les différences entre l'État et le mouvement afin « d'empêcher que
les institutions « révolutionnaires » du mouvement ne soient absorbées par
le gouvernement [...] Tout le pouvoir réel est investi dans les institutions
du mouvement et se trouve en dehors des appareils étatiques et militaires ».
Le mouvement totalitaire reste le maître du jeu, instrumentalisant l'État et
l'armée à son profit. C'est pourquoi « le totalitarisme use du pouvoir [d'État]
comme d'une façade » (ST, 151), tandis que le noyau réel du pouvoir qui
reste occulte et invisible est tout entier entre les mains de la police secrète.
Tandis que les dictatures modernes inscrivent l'exercice du pouvoir dans le
cadre de l'État et confèrent à l'armée le soin d'assurer la domination, les
régimes totalitaires outrepassent le cadre de l'État au nom du mouvement
et substituent à l'armée légale la puissance occulte de la police. « Dans les
États totalitaires, ni l'armée, ni l'Église, ni la bureaucratie ne sont en mesure
de contrôler ou de contenir le pouvoir : tout le pouvoir exécutif est entre
les mains de la police secrète ou des formations d'élite qui, comme le
montrent l'exemple de l'Allemagne nazie aussi bien que l'histoire des for
mations d'élite du parti bolchévik se trouvent tôt ou tard intégrées dans la
police. » (NT, 113)
Arendt reconnaît ainsi dans le totalitarisme une domination qui assoit son
pouvoir sur les masses modernes issues de l'effondrement des anciennes
hiérarchies sociales et mobilisées par le capitalisme du xixe siècle. Cette
domination déploie un type d'organisation du pouvoir inédit, centré sur le
« principe du chef » à partir duquel s'ordonnent les structures d'encadrement

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de toute la société (selon l'image des pelures d'oignon). Loin de stabiliser


l'État en une structure monolithique, le mouvement totalitaire dédouble
toutes les institutions existantes (l'État par le parti ; la bureaucratie par la
police, etc.) en sorte que les instances de pouvoir ne cessent de se mouvoir
derrière des façades qui les rendent insaisissables et peuvent se contredire
l'une l'autre. Le pouvoir se diffuse ainsi à l'intérieur de la société, non pas
selon une diffraction des responsabilités hiérarchisée, mais selon une orga
nisation informe et destructrice. L'organe décisif du pouvoir est la police
secrète qui, selon une progression de la terreur en trois étapes, vise d'abord
la liquidation des opposants, puis celle des prétendus « ennemis objectifs »
non plus suspectés de fautes mais accusés de « crimes possibles », et enfin
celle de tout le monde, y compris des membres de la police secrète (ST',
150). Cette organisation ne prend en effet véritablement son sens, comme
on va le voir, qu'au regard de la logique contradictoire qui préside à la
domination totale.

3. Nazisme et stalinisme, un même concept ?


la singularité du crime nazi

« Outre l'assimilation de la domination totalitaire à la tyrannie, la confu


sion de la première avec d'autres formes modernes de dictature et, en
particulier, avec les dictatures à parti unique, il existe un troisième moyen
pour tenter de minimiser la nocivité et le caractère sans précédent du tota
litarisme ou de lui enlever de sa pertinence pour l'analyse des problèmes
politiques contemporains : expliquer la domination totalitaire, en Allemagne
ou en Union soviétique, par des causes d'ordre historique ou d'un autre
ordre qui ne sont pertinentes que pour un pays bien particulier. » (NT, 115)18
Si la parenté du totalitarisme avec les formes connues de despotisme ne
doit pas cacher les différences de statut et d'expérience politiques, les dif
férences historiques nationales entre l'Allemagne nazie et l'Union soviétique
stalinienne ne doivent pas cacher la parenté de structure entre ces deux
expériences de domination. Cet apparentement est source de difficultés et
ne va pas sans soulever de sévères objections. Ian Kershaw rappelait récem
ment que derrière la question de la dénomination se posait un double pro
blème : Nazisme et stalinisme constituent-ils un genre de système étatique
semblable, distinct des autres ? Dans quelle mesure la comparaison des
systèmes préserve-t-elle la singularité du nazisme ?19

18. Même idée dans K. Pomian, «Totalitarisme», Vingtième Siècle, p. 17.


19. I. Kersshaw, « Retour sur le totalitarisme. Le nazisme et le stalinisme dans une pers
pective comparative », Esprit, janv-fév. 1996, p. 104. Cf. également Qu'est-ce que le nazisme.
Problèmes et perspectives d'interprétation (1985), Paris, Gallimard, 1992, pp. 56-94.

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HANNAH ARENDT ET LA SPÉCIFICITÉ DU TOTALITARISME / 375

Bien des difficultés ont tenu à la définition des termes de la comparaison.


Or Kershaw reconnaît que sous l'appellation de totalitarisme, seuls peuvent
être mis en parallèle les régimes hitlérien entre 1938 et 1945 et stalinien
entre le début des années 30 et la mort de Staline20, ce qui recoupe exac
tement la périodisation arendtienne. Sous cette condition, la comparaison
associe au bénéfice de reconnaître les traits spécifiques du totalitarisme, la
mise en évidence des singularités propres à chaque régime, et spécialement
du IIIe Reich. Car il ne s'agit nullement de vouloir à tout pris effacer les
nombreuses différences d'organisation, l'irréductible écart idéologique qui
sépare les deux régimes et les politiques suivies par les deux dirigeants.
Au-delà de ces différences, l'unicité du nazisme tient à ce que « dans
l'histoire, aucun autre régime n'a eu pour objectif central l'extinction sys
tématique de tous les membres - hommes, femmes et enfants - de tout un
groupe ethnique, sans raison autre que l'appartenance à une race jugée
inférieure. »21 Que le système stalinien ait fait plus de mort que le régime
hitlérien est une chose : une autre est l'objectif d'extermination raciale et
la méthode systématique, industrialisée et bureaucratique mise en place par
les nazis. Or c'est précisément sur ce point que se sont élevées des critiques
à l'égard de l'interprétation arendtienne du totalitarisme : le concept de
totalitarisme interdirait de reconnaître la singularité du judéocide, il noierait
l'horreur distinctive du nazisme dans le concept général de terreur par lequel
on peut décrire également les purges staliniennes.
Raymond Aron fut le premier à avancer cette critique : différenciant de
la terreur stalinienne la terreur hitlérienne, plus imprévisible et poursuivant
l'objectif délibéré de l'extermination, il conclut : « La différence est essen
tielle à cause de l'idée qui anime l'une et l'autre entreprise ; dans un cas
l'aboutissement est le camp de travail, dans l'autre la chambre à gaz. »22
On peut être tenté de voir dans la symétrie qu'elle établit entre les deux
régimes de camps une insuffisance de l'analyse arendtienne23 qui n'accor

20. I. Kershaw, « Retour sur le totalitarisme », art. cit., pp. 107, 108. Kershaw élimine donc
le fascisme italien mais aussi l'Union soviétique avant et après Staline. K. Pomian y inclut
l'Italie fasciste, Cf. « Totalitarisme », Vingtième Siècle, p.7 sq.
21. I. Kershaw, « Retour sur le totalitarisme », art. cit., p. 113.
22. R. Aron, Démocratie et Totalitarisme, Paris, Gallimard, 1965, p. 302. De nombreuses
études établissent un recensement des lacunes ou des inexactitudes de l'analyse arendtienne
du totalitarisme. Outre A. Enegrén dans « Arendt, Les Origines du totalitarisme », in Dic
tionnaire des œuvres politiques (F. Chatelet, O. Duhamel, E. Pisier, éds), Paris, PUF, 1986,
voir M. Weyembergh, « La spécificité du totalitarisme selon H. Arendt. Analyse et critique »,
Révision de l'histoire, pp. 71-75 ; John Stanley, « Is Totalitarianism a New Phenomenon ?
Reflections on Hannah Arendt's Origins of Totalitarianism », in Hannah Arendt. Critical
Essays, op. cit., pp. 7-40 ; Michael Bittman, « Totalitarianism : the career of a concept », in
G. Kaplan and C. Kepler (ed) : Thinking, Judging, Freedom, Sydney/Boston, Allen & Unwin,
1989, pp. 56-68 ; et l'ouvrage de S.J. Whitfield, Into the Dark : Hannah Arendt and Tota
litarianism, Philadelphia, Temple University Press, 1980.
23. S.J. Whitfield, Into the Dark: Hannah Arendt and Totalitarianism, op. cit., p. 25 sq.

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376 / COLLOQUE

derait pas « de spécificité au génocide, puisqu'elle n'institue pas une diffé


rence de nature entre camps de concentration et camps d'extermination » et
donc « ne différencie pas assez les deux formes de terreur »24, voire ne
propose qu'une différence de degré25, et procède ainsi à une «occultation
«de l'identité des victimes»26. Il est vrai qu'Arendt ne distingue pas les
deux types de camps : le dispositif des chambres à gaz est inscrit à l'intérieur
du dispositif concentrationnaire, lui même défini comme le laboratoire « où
l'on expérimente des mutations de la nature humaine » (ST, 200). Forme
paroxystique des camps de concentration, l'extermination ne fait jamais
l'objet d'une analyse spécifique. Mais comme le note Martine Leibovici, la
question est de savoir si son analyse de l'univers concentrationnaire en
général s'en trouve invalidée. Sans doute non. Car s'il y a une singularité
du crime nazi, celle-ci n'est compréhensible que depuis la spécificité du
crime totalitaire : « il y a une spécificité du crime totalitaire - nazi et
stalinien - dans sa différence avec tous les autres, ce qui légitime de les
penser sous un même ordre catégoriel avec des proximités et des différen
ces »21. Arendt soulignera que si le choix des victimes peut s'expliquer par
la haine des Juifs, ancienne et qui n'a pas connu la même instrumentation
en Union soviétique qu'en Allemagne, il n'en est pas de même de « la
nature du crime», totalement inédit28. L'antisémitisme n'explique pas la
« nature » du crime : celle-ci appartient en propre à l'institution totalitaire,
régime fondé comme on le verra, sur une logique de destruction, aussi bien
dans sa figure stalinienne que nazie. Si le judéocide est au centre du nazisme,
le nazisme n'a pu commettre un tel crime qu'en raison d'une disposition
« politique » totalitaire. On ne peut souscrire, me semble-t-il, à l'argument
de Saul Friedländer selon lequel la reconnaissance du caractère central de
l'idéologie antisémite implique que « la persécution des Juifs doit trouver
son explication première hors des éléments constitutifs du système totali
taire. »29 Nous devons reconnaître, au contraire, comme le suggère M. Lei
bovici, que si le totalitarisme n'est pas « la cause » du judéocide, il en est
« la condition de possibilité »30 : le judéocide lui-même n'aurait pas eu lieu
sans l'institution totalitaire ; on ne saurait prétendre le comprendre en faisant

24. M. I. B. de Launay, Préface à NT, op. cit., p. 22.


25. M. Weyembergh, « La spécificité du totalitarisme selon H. Arendt. Analyse et critique »,
in Révision de l'histoire, op. cit., p. 73.
26. Jean-Michel Chaumont, « La singularité de l'univers concentrationnaire », in
A-M. Roviello et M. Weyembergh (eds), Hannah Arendt et la modernité, Paris, Vrin, 1992,
pp. 105-106.
27. M. Leibovici, « Le concept de totalitarisme et la singularité du judéocide nazi » (inédit),
p. 1. Je suis ici de très près l'analyse très éclairante de M. Leibovici.
28. H. Arendt, Eichmann à Jérusalem, Paris, Gallimard, 1966, trad. A. Guérin, p. 14.
29. S. Friedländer, « De l'antisémitisme à l'extermination : esquisse historiographique et
essai d'interprétation », in L'Allemagne nazie et le génocide juif, Paris, Hautes Études/
Gallimard/Le Seuil, 1985, p. 19.
30. M. Leibovici, « Le concept de totalitarisme et la singularité du judéocide nazi », p. 7.

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HANNAH ARENDT ET LA SPÉCIFICITÉ DU TOTALITARISME / 377

l'économie du totalitarisme. En ce sens, donc, la singularité du crime nazi


n'invalide pas le concept de totalitarisme. Au contraire, elle éclaire d'une
manière radicale et désastrée un trait fondamental du totalitarisme qu'Arendt
a mis en évidence : l'inutilité du crime qui le fonde comme prétendu
« régime politique ». Les usines de la mort nazies furent, écrit Arendt,
« l'expérience fondamentale de notre époque et sa détresse fondamentale ».
Et elle ajoute aussitôt, indiquant ainsi clairement l'enjeu d'une compréhen
sion du totalitarisme : « Ce n'est qu'à partir de ce fondement sur lequel
reposera une connaissance nouvelle de l'homme que nos nouvelles perspec
tives, nos nouveaux souvenirs, nos nouvelles actions pourront prendre leur
31
point de départ. » "

II. L'INTERPRETATION ARENDTIENNE DU TOTALITARISME

1. L'exigence de comprendre

Parce qu'il nous faut reconnaître dans le projet totalitaire la « très


tentative de dessaisir l'homme de sa nature sous prétexte de changer
ci », le totalitarisme ne met pas seulement en question la liberté d'ag
hommes : il induit « la disparition de la recherche du sens et du beso
comprendre. » (NT, 53) D'où la difficulté à laquelle nous introduit
de la compréhension du totalitarisme : le sens du phénomène totalita
se laisse comprendre que comme une atteinte au sens lui-même. En éc
que « l'inquiétant, dans l'émergence du totalitarisme, pour ceux
consacrent à la recherche du sens et cherchent à comprendre, ce n'es
la nouveauté du phénomène, mais le fait qu'il a révélé la destruction
catégories de pensée et de nos critères de jugement » (NT, 54),
indique à la fois que, plus qu'une simple forme de gouvernement,
litarisme s'est présenté comme le règne de l'insensé, et qu'en notr
il met ainsi l'humanité au défi de comprendre : défi de comprend
nement lui-même, son émergence et son développement à l'époque m
défi de comprendre un monde dans lequel le totalitarisme est advenu
de comprendre une humanité qui en a fait l'expérience, etc. Une
totale de la domination totalitaire signifierait une disparition totale
une victoire de l'incompréhensible, l'irraison incarnée.
Dans la perspective d'une inquiétude sur la possibilité qu'un mon
a laissé se déployer le totalitarisme ait encore un sens, la question est

31. H. Arendt, « The Image of Hell », Commentary 2/3, New York, sept. 1946, p. 2
S. Courtine-Denamy, H. Arendt : Auschwitz et Jerusalem, Paris, DeuxTemps/Tierc

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378 / COLLOQUE

de la compréhension, non celle de l'explication. Comprendre, écrit Arendt


dans la préface aux Origines, « ne consiste pas à déduire à partir de pré
cédents ce qui est sans précédent ; ce n'est pas expliquer des phénomènes
par des analogies et des généralités telles que le choc de la réalité s'en
trouve supprimé. Cela veut plutôt dire examiner et porter en toute conscience
le fardeau que les événements nous ont imposé [...]. Comprendre, en un
mot, consiste à regarder la réalité en face avec attention, sans idée précon
çue, et à lui résister au besoin, quelle que soit ou qu'ait pu être cette
réalité. »32 Arendt s'installe délibérément dans la dichotomie de la compré
hension et de l'explication. Si l'explication prétend arrêter les causes qui
rendent raison de l'émergence du phénomène et déployer ainsi en chacune
de ses étapes et au vu de chacun de ses aspects le processus historique de
formation des régimes totalitaires, la « compréhension véritable, qui est
toujours recherche du sens » (NT, 64, n. 13), « n'aboutit jamais à des résultats
univoques. C'est une activité sans fin, qui nous permet, grâce à des modi
fications et des ajustements continuels, de composer avec la réalité, de nous
réconcilier avec elle, et de nous efforcer de nous sentir chez nous dans le
monde. » (NT, 39) Deux intentions de connaissance différentes président
aux deux entreprises : là où la démarche scientifique tente de relever les
causes objectives du phénomène, la démarche herméneutique que suit
Arendt tente, elle, de retrouver les conditions d'un monde commun qui
serait un monde sensé en analysant la destruction du sens qui constitue,
paradoxalement, le sens du totalitarisme. Comprendre la nature du totalita
risme n'est donc pas expliquer son apparition, mais affronter le cercle her
méneutique en un « dialogue infini avec l'essence des phénomènes et des
événements qui, seul, permet de composer avec ce qui est arrivé » (NT, 78)
et de parvenir à une réconciliation. Car tel est l'enjeu de la compréhension :
non pas dire pourquoi cela a eu lieu en un savoir positif, mais se réconcilier
avec un monde qui a logé en lui l'entreprise d'une destruction systématique
du monde. « Nous sommes contemporains seulement de ce que notre com
préhension réussit à atteindre. Si nous voulons être chez nous sur cette terre,
fut-ce au prix d'un accord avec notre siècle [...], nous devrons tenter ce
dialogue sans fin avec la nature même de ce monde. » (NT, 79)
C'est pourquoi, « à strictement parler, il n'y a pas d'explication des
origines du totalitarisme.» (B. Crick)33 Si toute explication historique
consiste à rendre raison des événements comme des effets de causes qu'il
s'agit d'exhiber, alors l'explication historique ne nous apprendra rien ni sur
la radicale nouveauté que constitue le totalitarisme ni, par conséquent, sur
sa signification. Or c'est de celle-ci dont il s'agit. Le concept de causalité
est inopérant en histoire, on connaît le motif de sa récusation par Arendt :

32. H. Arendt, Sur l'antisémitisme (trad. M. Pouteau), Paris, Calmann-Lévy, 1973, pp. 16-17.
33. B. Crick, « On Rereading The Origins of Totalitarianism », Social Research, 44 (Spring
1977), p. 110.

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HANNAH ARENDT ET LA SPÉCIFICITÉ DU TOTALITARISME / 379

l'invalide son incapacité à saisir le sens des situations qu'il est censé expli
quer. La signification de l'événement est toujours en excès sur les faits
observables, et irréductible à leurs causes. Il y a une discordance de l'effet
à la cause : la signification d'un événement est non seulement différente
des éléments qui le composent, mais « elle semble surtout plus étendue. »
(NT, 75) On ne saurait comprendre la nouveauté dans l'histoire si la signi
fication de l'effet devait s'épuiser dans ses causes. La tâche de l'historien
ne consiste pas à restituer en amont des événements les causes censées les
expliquer, mais à analyser et décrire « la structure nouvelle qui surgit après
l'événement », et donc aussi « les composantes et les origines de celui-ci. »
(NT, 77) Si Arendt récuse l'usage dogmatique du concept de causalité en
histoire et dans les sciences sociales, ce n'est pas en raison d'une allégeance
douteuse à une conception irrationaliste de l'histoire et de l'événement, mais
en raison d'une exigence plus grande dans les vertus compréhensives de
l'élucidation du phénomène historique.
C'est ainsi qu'on doit comprendre le recours à la notion d'« origines »
(au pluriel). « Les composantes du totalitarisme en constituent les origines,
à condition que par « origines » on n'entende pas « causes ». [...] Par eux
mêmes, des éléments ne sauraient causer quoi que ce soit. Ils ne deviennent
les origines d'événements que s'ils se cristallisent soudainement en des
formes fixes et définies, et à ce moment là uniquement. L'événement éclaire
son propre passé, mais il ne saurait en être déduit. » (NT, 73) Au couple
cause/effet, Arendt substitue le couple éléments/cristallisation. Les éléments
du totalitarisme en sont les composantes. Mais, par elles-mêmes, ces com
posantes ne sont pas totalitaires. « Ces éléments sont l'antisémitisme, le
déclin de l'État-nation, le racisme, l'expansion pour l'expansion, l'alliance
entre le capital et la plèbe. Chacun d'eux cache un vrai problème non résolu :
derrière l'antisémitisme, la question juive ; derrière la déclin de l'État-nation
le problème non résolu de la nouvelle organisation des peuples ; derrière le
racisme le problème non résolu d'un nouveau concept d'humanité ; derrière
l'expansion pour l'expansion, le problème non résolu de l'organisation d'un
monde qui rétrécit constamment et que nous sommes contraints de partager
avec des peuples dont les histoires et les traditions n'appartiennent pas au
monde occidental. »34 Le totalitarisme ne se réduit pas aux éléments qui le
composent et qui en sont comme les conditions. Des éléments - comme
l'antisémitisme, par exemple - ne deviennent totalitaires que lorsqu'ils sont
pris dans un processus particulier de cristallisation avec d'autres éléments,
dans des circonstances historiques précises. En ce sens ils ne « causent »
rien. Et si l'ont peut dire qu'ils constituent des « origines », ce n'est qu'au

34. H. Arendt, lettre à Marie Underwood du 24 septembre 1946 (« Correspondence with


Houghton Mifflin » - publishers (1946-1949), Library of Congress, Washington DC, Boxe
28). Cf. E. Young-Bruehl, Hannah Arendt, trad. J. Roman et E. Tassin, Paris, Anthropos,
1986, p. 264.

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380 / COLLOQUE

sens d'une provenance, mais d'une provenance qui ne décide pas par avance
de la série des événements qui proviendront d'elles. L'analyse d'Arendt
consistera donc, d'une part, à analyser ces éléments dans leur contexte
spécifique : l'antisémitisme, le déclin des États-nations, le phénomène de
massification, l'alliance entre les élites et la populace, etc. ; et, d'autre part,
à évaluer la cristallisation de ces éléments dans le contexte propre de l'épo
que moderne sous la forme du « système totalitaire » mis en œuvre dans
deux situations historiques particulières, l'Allemagne nazie et l'Union sovié
tique. Mais cette seconde opération, la cristallisation, éclaire d'un jour nou
veau les « origines » comme elle donne une signification inédite aux élé
ments qui la composent. En réalité, l'événement dit toujours plus que les
éléments dont il est fait. Ainsi peut-on tenter de saisir le sens d'un événe
ment : en reconnaissant sa nouveauté, en la rapportant à l'époque nouvelle
qu'il dessine et exprime, en saisissant sous un nouveau jour les éléments
qui jusqu'à lui étaient restés insignifiants ou n'avaient pas été reconnus dans
toutes leurs implications. « L'événement lui-même dépasse tous ces élé
ments parce qu'il nous dit invariablement quelque chose d'entièrement iné
dit. L'historien a pour vocation de déceler dans une période donnée, cette
nouveauté imprévue, ainsi que toutes ses incidences, et d'en élucider toute
la signification. » (NT, 76. Je souligne).
Le double caractère du concept de totalitarisme, d'être à la fois un concept
analytique et époqual, est ainsi lié, méthodologiquement, à une double
approche du fait totalitaire (et plus généralement à une double approche de
la condition humaine) : une approche « systématique » qui tente de dégager
et de décrire les éléments constitutifs du totalitarisme selon une vue qu'on
peut dire, par commodité, structurelle ; et une approche en « termes d'his
toire » qui tente de remonter aux « origines » pour analyser le processus de
cristallisation qui a donné naissance au système totalitaire. En réponse aux
remarques critiques d'Éric Vœgelin sur la méthode adoptée, Arendt précise
en effet : « Je n'ai pas écrit une histoire du totalitarisme, mais une analyse
en termes d'histoire ; je n'ai pas écrit une histoire de l'antisémitisme ou de
l'impérialisme, mais analysé les éléments de la haine-des-juifs et les élé
ments de l'expansion dans la mesure où ces éléments étaient encore clai
rement visibles et jouaient encore un rôle décisif dans le phénomène tota
litaire lui-même. Par conséquent, le livre ne traite pas exactement des
« origines » du totalitarisme - comme son titre l'affirme malencontreuse
ment - mais rend compte historiquement des éléments qui se sont cristallisés
sous forme de totalitarisme ; cet examen est suivi par une analyse de la
structure élémentale (elemental structure) des mouvements totalitaires et de
la domination elle-même. La structure élémentaire (elementary structure)
du totalitarisme est la structure cachée du livre [...] »35. Double approche

35. H. Arendt, « A Reply » to E. Vœgelin, The Review of Politics, 15, january 1953, p. 78.

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HANNAH ARENDT ET LA SPÉCIFICITÉ DU TOTALITARISME / 381

donc, « historique » et « systématique », selon les termes utilisés dans le


prologue de Condition de l'homme moderne, et déjà mise en œuvre dans
Les Origines du totalitarisme36. Writing history bacwards (B. Crick), telle
est l'opération qui doit révéler le sens époqual de la cristallisation d'éléments
saisis aux origines, opération qu'il faut effectuer aussi bien pour comprendre
les origines du totalitarisme que celles de l'aliénation moderne du monde37.

2. « Nature » et « principe » du totalitarisme :


la terreur et l'idéologie

Compte tenu de sa démarche, Arendt ne part évidemment pas du principe


qu'il y a une essence du totalitarisme : elle fait, au contraire, de la question
de l'essence un problème pour la compréhension. « La description et l'ana
lyse politique ne pourront jamais démontrer l'existence d'une nature ou
d'une essence du gouvernement totalitaire sous prétexte qu'il y a une nature
du gouvernement monarchique, républicain, tyrannique ou despotique. »
(NT, 44) Pourquoi la démonstration de l'essence est-elle impossible dans le
cadre de l'analyse politique classique ? En quel sens Arendt parle-t-elle
alors d'essence du totalitarisme ? Il nous faut comprendre que le totalita
risme n'est pas un régime, parce qu'il n'est pas un régime politique. Il met,
si l'on peut dire, le politique hors régime. En ce sens, son « essence », ou
sa « nature spécifique », l'exclut de la typologie des régimes.
La référence d'Arendt à Montesquieu, on le sait, est décisive. Montes
quieu est le dernier auteur à avoir étudié la nature des régimes politiques,
et le premier à avoir introduit l'examen de leur principe d'action : « Il y a
cette différence entre la nature du gouvernement et son principe, que sa
nature est ce qui le fait être tel, et son principe ce qui le fait agir. L'une
est sa structure particulière, et l'autre les passions humaines qui le font

36. A propos des Origines, Arendt écrit qu'elle analyse « les principaux éléments du tota
litarisme en termes historiques, tracing these elements back in history as far as I deemed
proper and necessary » (« A Reply », op. cit., pp. 77-78). Et au sujet de Condition de
l'homme moderne : « Le propos de l'analyse historique est to trace back modem world
aliénation [...] to its origins, afin de parvenir à une compréhension de la nature de la société
[...] » (THC, « Prologue », p. 6 ; CHM, p. 13). Ainsi peuvent s'éclairer l'une par l'autre les
démarches de TOT et de THC en tant qu'elles obéissent à une intention parallèle : alors que
l'analyse « historiale » (en termes d'histoire) précède méthodologiquement l'analytique « élé
mentale » dans TOT, c'est au contraire l'analytique existentiale des activités et des condition
humaines qui, dans THC, précède l'analyse historiale présentée au chap. VI. J'ai développé
cette question dans E. Tassin, Amor Mundi. Phénoménologie de l'action, 1997 (à paraître).
37. B. Crick : « She is, quite properly, wrinting history bac wards », « On Rereading The
Origins of Totalitarianism», art. cit., p. 120.

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382 / COLLOQUE

mouvoir. »38 C'est l'usage des catégories définies par Montesquieu qui per
met de comprendre l'étrange spécificité du totalitarisme à l'écart de la
typologie des régimes. Honneur, vertu, crainte sont les principes d'action
des gouvernements monarchique, républicain et tyrannique ; ils désignent
ce au nom de quoi agissent aussi bien les gouvernés que les gouvernants :
ce « ne sont pas des mobiles d'ordre psychologique mais les critères selon
lesquels est conduite et jugée toute la vie publique. » (NT, 86) Si l'honneur
et la vertu ne semblent pas soulever de difficultés, la crainte n'est, elle, un
principe qu'en un sens contradictoire. Car elle ne saurait guider l'action ni
même, à proprement parler, la susciter : « La crainte, comme principe
d'action constitue, en un sens, une contradiction dans les termes, puisque,
justement, elle désespère de toute action. [...] elle est donc véritablement
antipolitique. » (NT, 94) Cette contradiction ne serait-elle pas encore élevée
à une puissance supérieure dans le cas des gouvernements totalitaires ?
Pourrait-on rigoureusement parler de principe d'action à propos d'un régime
fondé sur la domination totale ?
Selon une redoutable perversion de l'idée de Loi sur laquelle repose toute
vie politique, le gouvernement totalitaire détruit tous les critères du champ
politique et révèle une « nature spécifique » radicalement antipolitique. Il
fait en effet « éclater la distinction sur laquelle faisaient fond les définitions
de l'essence des gouvernements depuis les débuts de la pensée politique
occidentale : la distinction entre gouvernement selon des lois, constitutionnel
ou « républicain », et gouvernement sans lois, arbitraire ou tyrannique. Le
régime totalitaire est « sans lois » en ce qu'il se joue de toutes les lois
positives, mais il n'est pas arbitraire car il obéit, selon une logique rigou
reuse, à ces lois de l'Histoire ou de la Nature dont toutes les lois positives
sont supposées provenir » (NT, 98 ; ST, 205). Tel est le paradoxe qui rend
le totalitarisme inclassable selon les critères habituels : alors que la tyrannie
récuse l'ordre de la loi, le totalitarisme prétend l'incarner en sa plus haute
légitimité puisqu'il ne fait que traduire une loi infiniment supérieure aux
hommes, loi de la Nature ou loi de l'Histoire, qui rend raison de la domi
nation qu'il exerce. Mais cette loi qu'il est censé accomplir ne saurait se
traduire en termes de bien ou de mal : loin d'être prescriptive, la loi fon
damentale est une loi du mouvement qui ne prétend pas régler la conduite
des hommes ni guider leurs actions mais accomplir une nécessité naturelle
ou historique : la production du genre humain. Dès lors que la loi change
de sens, dès lors qu'elle cesse de « former le cadre stable où les actions et
les mouvements humains peuvent prendre place » (ST, 209) pour devenir
l'expression du mouvement inéluctable qui conduit l'humanité à son unifi
cation, alors à la contrainte légitime requise pour son application vient se
substituer la terreur systématique qu'elle ordonne et justifie. La terreur

38. Montesquieu, De l'esprit des lois, Ire partie, Livre III, chap. 1, Œuvres Complètes, Le
Seuil, p. 536 (je souligne).

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HANNAH ARENDT ET LA SPECIFICITE DU TOTALITARISME / 383

elle-même, comme on l'a déjà suggéré, n'est nullement comparable à la


contrainte exercée dans le cadre de la loi pour son application : elle n'est
pas l'instrument d'une loi positive, elle est la manifestation d'une nécessité
contraignante. Ayant cessé d'être un moyen de gouverner, elle règne de
manière absolue, pour elle-même : réalisation de la loi du mouvement, la
terreur n'a pas d'autre but que d'entraîner le genre humain tout entier dans
le processus de la Nature ou de l'Histoire. C'est pourquoi Arendt peut
affirmer que « si la légalité est l'essence du régime non-tyrannique et
l'absence de loi celle de la tyrannie, alors la terreur est l'essence de la
domination totalitaire. » (ST, 210, NT, 101)
La terreur désigne moins la radicalisation de la violence érigée en mode
de gouvernement que le détournement de la politique en une entreprise de
transformation de l'humanité, d'unification de l'espèce humaine en une
entité homogène et pure. La politique a à voir avec la pluralité des hommes
singuliers agissant de concert dans un espace public : les lois garantissent
cet espace de paroles et d'actions concertées, elles instituent les limites
propres à la vie politique et définissent, comme le disait Montesquieu, les
rapports des hommes entre eux. La terreur efface ces limites, abolit les
rapports, supprime l'espace public d'action commune et, y substituant un
« carcan qui maintient les individus si serrés qu'ils sont comme fondus
ensemble », elle « réduit les hommes à l'unité en abolissant les limites créées
par les lois. » (NT, 103) Le « cercle de fer » de la terreur n'obéit lui-même
à aucun mobile personnel ou intéressé : accomplissant la loi de l'Histoire
ou celle de la Nature, il doit produire, en guise de communauté politique
défunte, cette entité unifiée et indistincte, cet « Un qui agira infailliblement
comme si lui-même participait du cours de l'histoire ou de la nature », seul
« moyen non seulement de libérer les forces historiques et naturelles, mais
encore de les accélérer» (ST, 213).
Si la terreur est l'essence des régimes totalitaires, en quel sens ceux-ci
requièrent-ils encore un principe d'action ? La substitution de la terreur à
la loi consensuelle révèle l'inanité des catégories classiques (nature, prin
cipe, essence). Le système totalitaire se passe de principe d'action : il a
éliminé l'action avec la pluralité des hommes ; le système totalitaire n'a pas
de nature politique : il n'est plus de nature politique dès lors qu'il outrepasse
l'horizon de toute vie politique ; l'essence du système totalitaire n'en est
plus une : elle se réduit au processus du mouvement qu'imposent les pré
tendues lois de la Nature ou de l'Histoire. « Dans un régime totalitaire
parfait, [...] où toute action a fait place à l'accélération du processus naturel
ou historique, [...] aucun principe d'action, au sens que Montesquieu donnait
à ce terme - un principe qui fasse agir les hommes comme ils le font -
n'est requis.» (NT, 104; ST, 215) Dire que la terreur est l'essence des
régimes totalitaires, c'est avouer que ceux-ci n'ont plus besoin d'un principe
d'action distinct de la nature même du gouvernement : la terreur elle-même
serait ce qui fait agir s'il s'agissait encore d'agir. Mais il ne s'agit plus que

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384 / COLLOQUE

de processus. « Dans la situation totalitaire, cette essence est elle-même


devenue processus, et elle n'existe que dans la mesure où on la maintient
constamment en mouvement. » (NT, 105) La terreur, accomplissement du
processus naturel ou historique, remplit la double fonction d'essence et de
principe : mais l'essence n'est qu'un processus, et le principe n'en est que
le « moteur ». Tandis que sous le nom d'essence du totalitarisme nous ne
devons plus entendre qu'un processus d'extermination mis en œuvre et
constamment perpétué par la terreur systématique, sous le nom de principe
nous ne devons plus entendre que le « moteur » de ce processus, qu'Arendt
nomme l'idéologie (NT, 107 ; ST, 215). Si l'analyse politique n'est pas en
mesure d'établir la nature du totalitarisme comme elle le fait pour les autres
formes de gouvernement, c'est que cette nature n'est plus politique, que
son principe n'en est plus un, qu'à l'action s'est substitué un processus
contraignant et meurtrier qui en est la seule « essence ».
L'idéologie serait-elle le principe du totalitarisme ? A strictement parler,
non. L'idéologie ne doit pas être dite un « principe » de l'action : elle n'est
qu'un quasi-principe, un succédané de principe quand l'agir lui-même a été
supprimé39. On connaît la définition qu'Arendt en donne et la fonction
qu'elle joue comme moteur des comportements totalitaires40. N'étant que
le développement logique d'une idée, l'idéologie présente trois caractères :
la prétention de tout expliquer se paye de la méconnaissance de ce qui est,
en sa contingence propre ; substituant l'explication à la compréhension,
l'idéologie s'interdit de rien apprendre de nouveau dans le surgissement de
l'inédit et s'émancipe ainsi de la réalité ; ne pouvant transformer la réalité
qui la contredit, elle substitue à l'expérience empirique des méthodes de
démonstration logique. C'est par sa seule fonction logique que l'idéologie
vient suppléer le principe rendu inutile : la « cohérence logique », telle est
le véritable moteur d'un gouvernement totalitaire quand le principe n'est
plus un principe ni d'action ni de jugement, mais seulement un principe de

39. Une fois reconnue la véritable « nature » du système totalitaire, Arendt parlera volontiers
de « moteur » là où elle utilisait « principe » dans son approche du problème (par ex., NT,
p. 117, 119). Il faut distinguer les « principes directeurs » (dont les plus fondamentaux sont
la liberté et la justice, NT, p. 87) et les « principes moteurs » (dont les plus connus sont
l'honneur, la modération, la vertu, l'amour de l'égalité, la crainte), qui font agir les gouver
nements et les gouvernés, qui les mettent en mouvement, et qui, à ce titre, sont non seulement
des principes d'action mais aussi des «principes de changement», introduisant «l'histoire
et le procès historique dans les structures de gouvernement » conçues comme immuables
par elles-mêmes dans la pensée politique classique (NT, pp. 85-86 et sq). L'idéologie, elle,
n'est qu'un principe de mouvement (ST, 222 ; NT, 121, 122).
40. « Une idéologie est très littéralement ce que son nom indique : elle est la logique d'une
idée. Son objet est l'histoire, à quoi « l'idée » est appliquée ; le résultat de cette application
n'est pas un ensemble d'énoncés sur quelque chose qui est, mais le déploiement d'un
processus perpétuellement changeant. L'idéologie traite l'enchaînement des événements
comme s'il obéissait à la même « loi » que l'exposition de son « idée ». », Le Système
totalitaire, op. cit., p. 216 ; Cf. NT, op. cit., p. 117 sq.

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HANNAH ARENDT ET LA SPECIFICITE DU TOTALITARISME / 385

mouvement. Imposant sa cohérence logique en lieu et place des expériences


concrètes, l'idéologie procède à cette gigantesque aliénation du monde qui
doit conduire à une désolation radicale.

3. La logique de l'acosmisme totalitaire

A défaut de principe, les régimes totalitaires obéissent à une logique.


Cette logique fonctionne comme une « loi du meurtre » (ST, 209). Le tota
litarisme représente en effet la volonté d'en finir avec la natalité comme
puissance de donner naissance au nouveau. Loin de viser la fondation d'un
espace politique au sein duquel une activité politique libre puisse se déployer
et donner lieu à l'institution d'un monde commun ordonné à la parole et à
l'action, le système totalitaire vise la transformation de la nature humaine
elle-même. En sa radicalité - donner naissance à une humanité nouvelle -,
la fin que poursuit le système totalitaire autorise par avance l'usage de tous
les moyens considérés nécessaires à sa réalisation. L'absolutisation de la
fin entraîne avec elle l'absolutisation des moyens. Érigé en valeur absolue,
l'humanité nouvelle (l'Aryen ou l'homme total) légitime toutes les atteintes
à l'homme présent, la communauté à venir l'épuration de la société actuelle.
C'est pourquoi le système totalitaire n'est pas, à proprement parler, poli
tique. Parce qu'il excède le domaine du politique pour viser une transfor
mation totale de l'homme et de la société, le système totalitaire est en excès
du politique, du domaine, de l'action et donc des institutions politiques.
Encore faut-il éviter toute confusion : loin d'être un excès de politique
comme on a pu le croire, le totalitarisme est en réalité au-delà du politique.
Mais porté au-delà du politique par le mouvement qui le commande, il est
aussitôt destruction du domaine politique lui-même41. «Ni le national
socialisme ni le bolchevisme ne proclamèrent jamais qu'ils avaient établi
un nouveau régime, ni ne déclarèrent que leurs objectifs étaient atteints avec
la prise du pouvoir et le contrôle de l'État. Leur idée de domination ne
pouvait être réalisée ni par un État, ni par un simple appareil de violence,
mais seulement par un mouvement constamment en mouvement : à savoir
la domination permanente de tous les individus dans toutes les sphères de
leur vie » (ST, 49. Je souligne). Au sens propre, on ne devrait pas parler
d'État totalitaire mais de système totalitaire. Dans les systèmes totalitaires,
l'État n'est, on l'a vu, qu'une façade. Ce n'est pas l'État qui est totalitaire,

41. Cf. la mise au point très éclairante de Miguel Abensour qui oppose deux conceptions
du totalitarisme : l'une (S. Leys, par exemple) qui voit dans le totalitarisme un excès de
politique, l'autre (H. Arendt) qui le comprend comme destruction du politique, « D'une
mésinterprétation du totalitarisme et de ses effets », in Tumulte n° 8 (« Apolitisme »), sept.
1996, Paris, L'Harmattan, pp. 11-44.

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386 / COLLOQUE

mais le mouvement de domination, emporté systématiquement toujours plus


avant dans l'exercice de sa domination au point de ne plus reconnaître
aucune limite objective à l'usage de la terreur comme moyen de domination.
Faute de viser l'institution d'un espace d'action politique, la domination ne
connaît plus aucun terme, plus aucune fin raisonnable ou sensée qui pourrait
justifier la terreur. Livrée à elle-même, la terreur est alors « infinie » selon
une inversion du moyen et de la fin. Logique absurde de la domination
totale : sa fin est sans fin, sans terme assignable, et le mouvement, « cons
tamment en mouvement», ne peut que s'épuiser dans une domination
dénuée d'enjeux et de sens n'obéissant à rien d'autre qu'à l'accroissement
forcené de la terreur jusqu'en cet unique et ultime point où elle peut encore
aboutir : la destruction totale de tout ce sur quoi elle étend son empire. La
domination n'a d'autre issue que la destruction ; la « fabrication » de
l'homme n'en produit que l'anéantissement systématique.
Que la domination ne serve rien ni à rien, qu'elle ne puisse s'accrocher
à rien d'autre qu'à la confirmation de l'idéologie qui la dote, par l'absurde,
d'un sur-sens dans son œuvre de destruction du sens, voilà qui fait advenir
le règne généralisé de l'insensé et de l'inutile, le règne « dément » de la
« superfluité ». Or il n'existe qu'une seule chose qu'on puisse tenter de
rendre superflue dans l'univers, puisqu'elle est la seule qui, de l'univers
peut faire un monde : la dignité humaine, et avec elle les œuvres qu'elle
appelle comme sa demeure mondaine, et les actions qui n'ont de sens que
de lui donner apparence sur le théâtre du monde. La destruction de la dignité
humaine est ce qu'entreprend systématiquement la société totalitaire, son
œuvre spécifique qu'elle expérimente dans les camps.
Parce qu'ils défient toute logique pragmatique, les camps sont l'institution
centrale du système totalitaire. Ils ne sont intelligibles que dans la perspec
tive de la logique meurtrière qui pousse le dédain de la réalité jusqu'à sa
suppression : « laboratoire où l'on expérimentent les transformations de la
nature humaine » (ST, 200), l'institution concentrationnaire réalise ce pro
gramme sur le double mode d'une destruction de la personne humaine et
d'une désolation du monde humain. Destruction et désolation s'appellent
mutuellement, la destruction de la personne ruinant toute promesse d'un
monde commun, la désolation du monde rendant les personnes superflues.
Si « le respect de la dignité humaine implique que l'on reconnaisse les
autres hommes ou les autres nations au même titre que soi comme des
« bâtisseurs de mondes ou comme les co-fondateurs (co-builders) d'un
monde commun » (ST, 200), la destruction de la personne humaine est ipso
facto désolation du monde, tout comme la désolation du monde est ipso
facto destruction de la personne humaine. Dans son analyse des camps,
Arendt procédera à une élucidation phénoménologique de l'aliénation de
soi et du monde induite par le système totalitaire. Elle entreprendra une

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HANNAH ARENDT ET LA SPÉCIFICITÉ DU TOTALITARISME / 387

phénoménologie de la désolation42, cette « expérience paradoxale de la non


expérience »43 qu'est l'expérience d'une étrangeté radicale du monde, expé
rience elle-même rendue étrangère au monde. Perte organisée du sol de
l'expérience commune, de la parole et de l'agir communs, la désolation est
indissociablement perte de la dimension plurielle et perte de l'appartenance
au-monde, soit destruction des deux conditions en vertu desquelles peuvent
advenir une communauté et un monde. Si l'univers concentrationnaire pré
figure la société totalitaire, alors en guise d'homme nouveau, la désolation
générée par la terreur procède à la production artificielle d'une sous-espèce
acosmique, immonde, privée de l'ensemble des conditions de l'humain.
La « politique » totalitaire est une « politique acosmique ». L'acosmisme
désigne en propre l'envers de la condition humaine, véritable contenu du
mal radical. Depuis Nietzsche, il est convenu de penser l'époque moderne
comme celle du nihilisme. L'analyse arendtienne nous fait comprendre que
le nihilisme est dépassé dans l'acosmisme. En vertu de la logique de la
domination totale, le système totalitaire se fonde entièrement sur la récu
sation du monde, aussi bien de son habitation que de son expérience, et il
érige cette récusation en objet et «fin » de son entreprise. Si les hommes
sont superflus dès qu'ils sont privés de monde, le monde est superflu dès
qu'il est privé des hommes. Si le nihilisme est l'expression d'un monde
devenu insensé en vertu d'une impuissance de la volonté, l'acosmisme n'est
pas, lui, l'expression d'une pathologie de la volonté mais l'effet de cette
logique qui fait de l'insensé non pas la conséquence de la destruction du
monde mais de celle-ci la conséquence d'un radical dés-inter-esse-ment pour
le monde. Ce qui est insensé, ce n'est en effet jamais le monde, c'est d'agir
comme si le monde n'était ni le lieu ni la règle ni l'enjeu de l'agir, comme
si la pluralité n'était pas la condition de l'action ni l'appartenance-au-monde
celle de l'œuvre. La récusation du monde est le résultat d'un fondamental

inintérêt pour lui, plus fondamental encore que la désillusion des arriè
mondes.
Alors que tout pouvoir politique obéit à un intérêt mondain, plus ou
moins noble, le pouvoir totalitaire se caractérise par son désintérêt pour le
choses du monde. La terreur totalitaire déploie un concept de pouvoir entiè
rement nouveau, une forme de pouvoir totalement désintéressée, qu'Arend
décrit comme un « mécanisme immatériel », tout entier contenu dans « la
force produite par l'organisation », et caractérisé avant tout par « son igno
rance délibérée des intérêts matériels, son affranchissement à l'égard d
mobile du profit, ses comportements non-utilitaires en général » (ST, 148)
Ce désintérêt du pouvoir pour le pouvoir, le profit, l'utilité, les biens mat
riels ou ceux de la communauté proprement dite, est l'expression d'u

42. Cf. E. Tassin, Amor Mundi. Phénoménologie de l'action, 1997, Chap. III. « Dominati
totale et âge moderne : l'acosmisme totalitaire », IIIe section.
43. A-M. Roviello, Sens commun et modernité chez Arendt, Bruxelles, Ousia, 1987, p. 15

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388 / COLLOQUE

désintérêt fondamental pour le monde et le lien humain, de l'acosmisme


totalitaire. Aussi doit-on comprendre le système totalitaire non pas à partir
d'une logique nihiliste, qui répond au slogan : « tout est permis », mais à
partir d'une logique acosmique, qui répond, elle, au slogan : « tout est
possible ». Si la permissivité totale (tout est permis) exprime un monde sans
Dieu, la possibilité illimitée (tout est possible) ne peut, elle, se déployer
que dans un non-monde. Ou plutôt, elle interdit que se déploie aucune figure
de monde. Le nihilisme appartient encore au monde, même s'il en est
l'inversion ou la négation : il relève tout entier d'une logique utilitaire qu'il
retourne contre elle-même et, à ce titre, manifeste toujours un intérêt pour
le monde. Le nihilisme est encore une pathologie de Vinter est. L'acosmisme
totalitaire, en revanche, fondamentalement désintéressé du monde, se met
hors-monde : il relève d'une logique du tout ou rien, logique de la domi
nation totale, qui donne lieu à ce qu'Arendt a reconnu être « l'apparition
d'un mal radical, inconnu de nous auparavant, qui met un terme à l'idée
que les valeurs évoluent et se transforment. Ici, ajoute-t-elle, il n'y a plus
de critères ni politiques, ni historiques ni simplement moraux, mais tout au
plus la prise de conscience qu'il y a peut-être dans la politique moderne
quelque chose qui n'aurait jamais dû se trouver dans la politique au sens
usuel du terme, à savoir le tout ou rien - tout, c'est-à-dire une infinité
indéterminée de formes de la communauté humaine ; ou rien, dans la mesure
où une victoire du système concentrationnaire signifierait la même condam
nation pour les êtres humains que l'usage de la bombe à hydrogène pour
la race humaine. » (ST, 180-181) Cette destruction politique des êtres
humains par destruction du monde tissé en commun entre les hommes est,
dans son ordre, analogue à la destruction du genre humain qui résulte de la
destruction physique du monde. Par acosmisme, on peut entendre la mise
en œuvre contrafactuelle de la destruction du monde, œuvre qui échappe à
tout ordre de raisons comme à toute pathologie clinique. C'est pourquoi
l'acosmisme peut à bon droit être désigné comme le mal radical.
La radicalité du mal se comprend comme perte du monde et de l'expé
rience du monde : mal paradoxalement sans racines, sans profondeur - et
donc, comme l'expliquera Arendt ultérieurement, banal. La récusation du
monde est impossible dans le monde. Mais en « devenant possible, l'impos
sible devint le mal absolu » (ST, 200). La logique totalitaire du tout ou rien
nous installe dans l'alternative suivante : ou le monde, institué en monde
commun depuis l'espace politique d'apparition de la liberté, est possible, et
le mal absolu est impossible ; ou le mal absolu advient, et le monde commun
est détruit, et son advenue - la natalité - à jamais impossible. L'apparition
d'un monde humain est au principe de la politique. La disparition du monde
commun est le mal absolu. La spécificité du totalitarisme réside dans cet
acosmisme moderne qui n'est plus seulement politique mais systématique
et auquel l'extinction des systèmes hitlérien et stalinien n'a pas mis fin.

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