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Bibliothèque de l'école des

chartes

Les mercenaires au XIIe siècle : Henri II Plantegenet et les origines


de l'armée de métier
Jacques Boussard

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Boussard Jacques. Les mercenaires au XIIe siècle : Henri II Plantegenet et les origines de l'armée de métier. In: Bibliothèque
de l'école des chartes. 1946, tome 106, livraison 2. pp. 189-224;

doi : 10.3406/bec.1946.449361

http://www.persee.fr/doc/bec_0373-6237_1946_num_106_2_449361

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LES MERCENAIRES AU XII" SIÈCLE

HENRI II PLANTEGENET
ET

LES ORIGINES DE L'ARMÉE DE MÉTIER

quiUn
guerres
amena
lieu
privées.
commun
l'extension
Audexie
l'histoire
du siècle,
pouvoirdu
tout
royal
moyen
seigneur,
et âge
la disparition
est
si l'évolution
mince soit
des

son importance, est en guerre perpétuelle avec ses voisins


et ses suzerains ; au xine siècle, l'autorité du roi sur un
domaine décuplé, celle de ses grands vassaux sur des fiefs fort
étendus sont à peu près incontestées et concourent à la
prospérité du royaume. C'est qu'au cours du xne siècle, l'art de
la guerre a considérablement évolué, que la vaillance
individuelle a peu à peu cédé le pas à la valeur collective de
troupes de métier, que le matériel offensif s'est développé
au détriment de l'efficacité des fortifications, et qu'en
conséquence la puissance militaire s'est de plus en plus liée à la
richesse et s'est concentrée de ce fait entre les mains des
chefs les mieux pourvus de ressources. On assiste à une
évolution de la stratégie et de la tactique dans laquelle on peut
voir, comme dans toutes les grandes réformes de ce temps,
l'empreinte de ce génie singulièrement en avance sur son
siècle que fut le roi d'Angleterre Henri II Plantegenet, et
l'influence que les résultats obtenus par lui ont eue sur la
conduite de ses voisins et de ses rivaux.
Les historiens qui se sont intéressés à cette question sont
surtout des spécialistes de l'histoire militaire ou de l'histoire
des institutions. La liste en est d'ailleurs courte1. La plu-

1. H. Géraud, Les routiers au XIIй siècle, dans Bibliothèque de V École des


BiBL. éc. chartes. 1945-1946 13
190 J. BOUSSARD
part ont traité seulement une partie du problème et se sont
attachés à tel ou tel point particulier, essayant de
reconstituer dans ses détails une campagne ou une bataille,
d'élucider le mode de recrutement ou l'organisation d'une armée.
Beaucoup ont nié l'existence d'une tactique et d'une
stratégie, d'un art militaire cohérent et savant, pour la
période antérieure au milieu du xine siècle1. C'est une vue
un peu simpliste. Bien peu ont lié, comme elles le sont en
réalité, la tactique et la stratégie, et ont tenu compte des
deux conditions essentielles qui déterminent l'emploi des
armées : le but cherché et les moyens matériels. Or, la
connaissance des buts de guerre, d'une part, des possibilités

chartes, t. III, 1841-1842, p. 125-147, et Mercadier. Les routiers au XIIIe siècle,


Ibid., p. 417-443; Edgard Boutaric, Institutions militaires de la France avant
les armées permanentes, Paris, 1863, in-8°, vni-449 p. ; С W. С Oman, The art
of war in the middle ages, A. D. 378-1515..., Oxford et Londres, 1885, in-16,
viii-134 p. et h. t. ; Henri Delpech, La tactique au XIIIe siècle,
Montpellier et Paris, 1885-1886, in-8°, 2 vol. ; G. Kôhler, Die Entwickelung des
Kriegswesens und der Kriegsfiihrung in der Ritterzeit, von Mitte des
11. Jahrhunderts bis zu Hussitenkriegen, Breslau, 1886, in-8°, 2 vol.; Achille
Luchaire, Manuel des institutions françaises..., Paris, 1892, in-8°, 639 p., p. 606-
613 ; William Stubbs, Histoire constitutionnelle de V Angleterre... Éd. française
par Gh. Petit-Dutaillis... trad... par G. Lefebvre, t. I, Paris, 1907, in-8°, xn-
920 p., p. 702-707 ; général Colin et colonel Reboul, Histoire militaire et
navale, dans Gabriel Hanotaux, Histoire de la nation française, t. VII, Paris,
[1925], in-4°, 592 p., p. 147-164 ; enfin, l'ouvrage capital sur la question vient
de paraître : Ferdinand Lot, L'art militaire et les années au moyen âge en Europe
et dans le proche Orient, Paris, 1946, in-8°, 2 vol.
1. Oman, op. cit., p. 49-53, et Delpech, op. cit., t. II, p. 273, vont jusqu'à
affirmer que l'art militaire était inexistant à cette époque et que l'élément
auquel s'attachaient les contemporains était la valeur physique du
combattant ; que les combats se résolvaient en une série de mêlées où triomphait le
plus résolu et le plus vigoureux ; que les armées, mal conduites et mal
éclairées, manquaient souvent de se rencontrer. Ils citent comme exemple la bataille
de Hastings. Nous avons peine à admettre ce point de vue : si, en effet, au cours
d'une embuscade, d'une escarmouche, d'un combat entre deux poignées
d'hommes, la mêlée se déroule dans la confusion et au hasard des coups, il n'en
reste pas moins que le succès revient au parti qui a pris les meilleures
dispositions pour l'attaque et pour la défense, et qui, à valeur physique et morale
équivalente, est techniquement le mieux préparé. A plus forte raison dans
une bataille rangée, où la bravoure des combattants joue, certes, un rôle
prédominant, mais où le plan, l'emploi des différents corps et d'armes appropriées à
chaque partie du combat, la manœuvre, l'exploitation du succès, ont aussi
une place de choix. A ce point de vue, la campagne de Guillaume le
Conquérant en 1066 mériterait d'être étudiée de plus près, surtout en ce qui concerne
le débarquement et la bataille de Hastings.
HENRI II PLANTEGENET ET L5 ARMÉE DE MÉTIER 191
des armées et des forteresses, de l'autre, éclairent le
problème.
Le but de la guerre au moyen âge est en général limité.
En ce temps, on ne pouvait concevoir de grandes entités
territoriales soumises directement à un seul maître. Les
souverains, lorsque leur domaine devenait trop étendu pour
que leur autorité pût s'y exercer suffisamment, étaient
obligés d'en distraire des morceaux qu'ils inféodaient. L'empire
d'Henri II est une exception dans son ampleur; encore le
roi fut-il obligé très vite de céder à ses fils le gouvernement
de la moitié méridionale de son domaine, sous peine d'être
obligé d'abandonner l'Angleterre et la Normandie, s'il
voulait administrer lui-même l'Aquitaine. D'autre part,
l'extrême dispersion des vassaux, les retards qu'ils apportaient
à se rendre à l'ost, la brièveté de leur temps de service,
l'irrégularité des contingents qu'ils amenaient1 empêchaient
de songer à détruire complètement une armée et à mettre
l'adversaire à sa merci. Il n'y avait donc pas de guerre
poussée jusqu'à l'anéantissement des forces des belligérants. Le
but pour lequel on se mettait en campagne était d'obliger
l'adversaire à traiter, c'est-à-dire à céder des avantages
territoriaux limités, ou, s'il s'agissait d'un vassal rebelle, à
reconnaître la suzerainetg de son seigneur.
Dans l'organisation militaire de l'Occident à cette époque,
il faut avant tout considérer le rôle des châteaux. La France
et l'Angleterre sont couvertes de ces forteresses bâties à
quelques kilomètres les unes des autres, fortement
défendues, abondamment approvisionnées, situées la plupart du
temps sur des mottes escarpées et formant des repaires qui
défient le plus souvent l'attaque 2. Le seigneur qui s'est
enfermé dans son château peut soutenir un siège pendant de
longs mois et, fréquemment, lasser la patience de
l'assaillant3. S'il a des alliés puissants, eût-il lui-même subi une

1. A. Luchaire, op. cit., p. 608-609.


2. Cf. Marc Bloch, La société féodale, Paris, 1939-1940, in-8°, 2 vol. (collection
L'évolution de l'humanité), t. II, p. 27-30 ; Camille Enlart, Manuel d'archéologie
française... Deuxième partie, t. II : Architecture militaire et navale, 2e éd. revue
et augmentée par Jean Verrier, Paris, 1932, in-8°, xxxvni-455 à 926 p. et pi.,
p. 550-580.
3. Par exemple, le siège de Wallingford par les partisans d'Etienne en
192 J. BOUSSARD
défaite, ceux-ci, par leurs incursions, feront diversion chez
l'adversaire et le forceront à lever le siège. Au xne siècle, la
construction et la défense des châteaux ont fait de grands
progrès ; c'est l'époque où, dans la vallée de la Loire, par
exemple, on fortifie et on rebâtit les vieux donjons que
Foulque Nerra avait édifiés cent cinquante ans plus tôt, et
où l'on remplace par des remparts de pierre leurs enceintes
de pieux et de palissades1. Ces châteaux étaient le plus
souvent bâtis près des routes et des points de passage. On
conçoit qu'un système de forteresses ainsi organisé, s'il était
tout entier aux mains de l'ennemi, pût interdire l'accès de
toute une région2.
A ces défenses massives, quelle était la force offensive
que pouvaient opposer les armées féodales? Nous ne
reviendrons pas en détail sur l'organisation du service d'ost. Des
exemples nombreux et bien connus illustrent les entraves
qu'apportait à la conduite des guerres ce service à court
terme, dû par des vassaux parfois récalcitrants3. Au début
du xne siècle, dans la seule monarchie centralisée qui
existât en Occident, l'ABgleterre, une tentative est faite pour
remplacer le service par un impôt : l'écuage. Nous trouvons,
en effet, sous Henri Ier, dans les Pipe Rolls, la première
mention de ce rachat du service personnel4.
Dans les années qui suivirent, l'emploi des mercenaires,

Angleterre, dont la durée permit à Henri Plantegenet d'intervenir ; plus tard,


le siège de Carlisle par le roi d'Ecosse, en 1174, dura si longtemps que Guillaume
le Lion finit par éparpiller ses forces dans une campagne qui lui coûta son
armée et sa liberté.
1. Enlart, op. cit., p. 546-557.
2. E. Gatian de Glérambault, Les donjons romans de la Touraine et de ses
frontières, dans Bulletin de la Société archéologique de Touraine, t. XV, et tirage
à part, Tours, 1905, in-4°, 54 p. et pi. h. t., est d'un avis différent et déclare
(p. 12) qu'il se trouve peu de châteaux dans le voisinage des voies romaines de
cette région. Mais cette opinion se fonde sur une connaissance erronée des voies
romaines de la Touraine, d'après les études de l'abbé Bourassé, études qui ne
reposent pas sur un examen sérieux des toponymes caractéristiques. A notre
avis, la question de l'emplacement de ces châteaux par rapport aux voies de
communication devrait être entièrement reprise. Pour l'Angoumois et la
Marche, cf. P. Boissonnade, L'ascension, le déclin et la chute d'un grand État
féodal du Centre-Ouest. Les Taillefer et les Lusignan, comtes de la Marche et d'An-
goulême, et leurs relations avec les Capétiens et les Plantagenets (1137-1314), dans
Bulletins et mémoires de la Société archéologique de la Charente, 1935, p. 1-258.
3. Cf. A. Luchaire, op. cit., p. 606-607.
4. Cf. Stubbs, op. cit., p. 552.
HENRI II PLANTEGENET ET L' ARMÉE DE MÉTIER 193
soldats de profession et brigands à l'occasion, prit son
extension définitive. Certes, on rencontre déjà ces soldats dans
les armées médiévales bien avant cette date. En 991, Foulque
Nerra, en guerre contre Conan, comte de Bretagne, marche
à sa rencontre à la tête de troupes, parmi lesquelles se
trouvent des mercenaires 1. Les armées de Guillaume le
Conquérant et de Harold, à Hastings, en comptent chacune un
bon nombre2. Mais il faut attendre les guerres d'Etienne de
Blois contre Mathilde, et surtout le règne d'Henri II pour
assister à des enrôlements réguliers et à un entretien
systématique d'armées de métier3. Les mercenaires gagés par
Henri II sont appelés « Brabançons » ou « Cottereaux » par
les chroniqueurs4; certains aussi étaient Gallois5.
Lorsqu'ils se trouvent sans engagement, quand un souverain,
après les avoir employés, les licencie, ils se répandent à
travers les campagnes et se livrent au pillage et à mille
atrocités ; ils deviennent alors un véritable fléau contre lequel
les habitants doivent s'unir pour lutter, tels les
Encapuchonnés du Limousin 6. La terreur qu'ils inspirent aux popu-

1. Richer, Histoire de France (888-995), éditée et traduite par Robert La-


touche... Paris, 1930-1937, in-8°, 2 vol. (collection Les classiques de VHistoire de
France au moyen âge), t. II, p. 282-283 ; M. Ferdinand Lot a fait remarquer
que c'est là un des plus anciens témoignages sur l'engagement des mercenaires
(cf. Ibid., p. 283, n. 2) ; Boutaric, op. cit., p. 240.
2. Achille Luchaire, Les premiers Capétiens, dans E. Lavisse, Histoire de
France, t. II, 2e partie, Paris, 1901, in-8°, p. 99-100.
3. En 1155, aussitôt après la mort d'Etienne, un des premiers actes
d'Henri consiste à renvoyer en Flandre les mercenaires qu'Etienne avait
appelés en Angleterre sous la conduite de Guillaume d'Ypres. Cf. Sir James Ram-
say, The Angevin Empire, or the three reigns of Henry II, Richard I, and John
(1154-1216), Londres, 1903, in-8°, xxiv-556 p., fig. et cartes, p. 4. Sur l'emploi
des mercenaires aux xie et xne siècles, cf. Boutaric, op. cit., p. 240-241.
4. Cf., par exemple, les Gesta Henrici II et Ricardi I, 'Chronicle of the reigns
of Henry II and Richard I, A. D. 1169-1192, known commonly under the name
of Renedict of Peterborough, edited from the Cotton mss. by William Stubbs...,
Londres, 1867, in-8°, 2 vol. (Rerum Rriiannicarum medii aevi scriptores, t. 49),
passim. Le Pipe Roll de 1164-1165 les désigne sous le nom de « Cottereaux » (cf.
ci-dessous).
5. Ce sont les Gallois de l'armée d'Henri II qui, en 1167, incendient Chau-
mont-en-Vexin (Ramsay, op. cit., p. 92). Raoul de Dicet montre Henri II, en
1173, « marchionum catervis, Brebantinorum cohortibus faciem suam praece-
dentibus » (The historical Works of Master Ralph de Diceto..., éd.'
William Stubbs..., Londres, 1876, in-8°, 2 vol. (Rerum britannicarum medii aevi
scriptores, t. 68), t. I, p. 375).
6. Cf. Boutaric, op. cit., p. 172-174 ; il ne faut évidemment accepter que sous
194 J. BOUSSARD
lations est telle qu'Henri II doit renoncer à se servir d'eux
en Angleterre. Il ne les y amena qu'une seule fois, en 1174,
et pour un laps de temps très court1. Au point de vue
militaire, ce sont d'excellents combattants, pleins
d'endurance et de bravoure. Henri II, Henri le Jeune, Richard
Cceur-de-Lion, Philippe Auguste leur doivent la plupart de
leurs succès. C'est à leur tête qu'Henri et Richard mettent
à la raison les seigneurs rebelles de l'Aquitaine ; les
châteaux ne tiennent pas devant eux et la chevalerie ne réussit
pas à les entamer : on le vit bien en 1173 et 1174, à Dol et à
Rouen 2. Ces guerriers recevaient une solde régulière fixée
à un denier par jour3. Il semble qu'Henri II ait poussé
l'organisation de ce corps jusqu'à le doter d'un armement
uniforme qu'il fournissait4. Certains historiens ont voulu voir
en eux des cavaliers5. Cette opinion est en contradiction
formelle avec tous les textes qui les représentent comme des
piétons et les opposent à la cavalerie 6. Ils étaient commandés
par des chefs pris parmi eux, tels Mercadier ou Cadoc, pour
citer les plus célèbres. Au cours des opérations, le corps qu'ils
composaient était mis à la disposition d'un dignitaire de la
cour royale qui commandait en chef l'armée dont ils étaient
l'un des éléments. Cette infanterie avait assez de cohésion
et de solidité pour servir efficacement à deux fins : sur le
champ de bataille, elle pouvait décider du succès par son
intervention, ou, le plus souvent, inspirer à l'adversaire un
respect tel que celui-ci évitait la bataille ; dans les sièges,
c'était une force qui suffisait la plupart du temps à achever
les opérations. Ces deux qualités devaient rénover l'art
militaire.

toutes réserves les dires du chroniqueur Aubry de Trois-Fontaines {Recueil des


historiens des Gaules et de France, t. XVII, p. 767), qui, dans un but
tendancieux, affirme que les mercenaires enrôlés par Philippe Auguste se conduisirent
correctement à l'égard des populations (Boutaric, op. cit., p. 242).
1. Gesta Henrici II et Ricardi I regum, t. I, p. 74.
2. Ramsay, op. cit., p. 170-184.
3. Ibid., p. 73-74.
4. Ibid., p. 74.
5. Oman, op. cit., p. 56.
6. Par exemple : «... in globům continentem homines circiter 400, qui erunt
ut dicitur de Braybante, pedites quidem, sed in scientia et virtute bellandi
equitibus non inferiores » (Genealogia comitum Flandrensium, cité par Kôhler,
op. cit., t. I, p. 143, n. 2).
HENRI II PLANTEGENET ET L' ARMÉE DE MÉTIER 195
A partir de l'apparition régulière des mercenaires dans les
armées d'Henri II, l'aspect de la guerre change entièrement.
Louis VII et les vassaux d'Henri se contentent pendant
longtemps de faire la guerre à l'ancienne mode, à l'aide de
petites troupes féodales qui s'enferment dans des châteaux,
d'où elles sortent pour piller et ravager les frontières ou les
terres de l'ennemi1. Rapidement d'ailleurs, les uns et les
autres sont amenés à lever, eux aussi, des mercenaires, mais
doivent bientôt y renoncer2. A leurs méthodes de guerre
archaïques Henri II va peu à peu opposer une tactique
nouvelle qui deviendra de plus en plus apparente au fur et à
mesure qu'il va développer et réorganiser les ressources de
son empire. L'emploi de plus en plus régulier des
mercenaires, la force et la cohésion qu'en tirera sa puissance
militaire, les avantages décisifs qu'il obtiendra grâce à cette
nouvelle organisation, la tactique et la stratégie médites qui
en seront les résultantes vont faire de lui le maître de son
empire et le chef le plus redoutable de l'Occident. Pour
balancer cette force, les barons féodaux seront trop
désarmés et ne pourront que s'incliner, et le roi de France devra
en fin de compte modifier son armée et ses conceptions et
emprunter à son adversaire ses innovations pour pouvoir
lutter à armes égales, et, finalement, l'emporter.
C'est ce que montre un rapide aperçu des campagnes
d'Henri II3.

1. Sur les guerres en Angoumois et en Aquitaine, cf. Boissonnade, op. cit.;


pour les raids de frontières exécutés par Louis VII, Ramsay, op. cit., p. 92 et
98, par exemple.
2. Cf. ci-dessous, p. 211. Louis VII avait employé des cottereaux, mais y
avait renoncé de bonne heure, ainsi qu'il est témoigné par le traité de Vaucou-
leurs (Géraud, op. cit., p. 128-129 ; Boutaric, op. cit., p. 241).
3. Nous laisserons de côté les guerres d'Irlande qui furent menées d'un bout
à l'autre par des bandes d'aventuriers, comme le fameux Strongbow, agissant
à titre privé, et qui, entreprises contre des peuplades extrêmement primitives,
revêtaient le caractère d'expéditions coloniales. La marche militaire exécutée
par Henri avec son armée, dans le but d'intimider à la fois les Irlandais et leurs
conquérants, ne donna pas lieu à de véritables opérations et ne fut qu'une
parade, et non une campagne. Il en est de même, par exemple, de la
concentration de l'armée à Avranches, qui aboutit à la soumission de la Bretagne par la
terreur qu'inspirèrent ces seuls préparatifs à Gonan le Petit. Nous ne nous
occuperons ici que des véritables campagnes et du rôle militaire des
mercenaires.
196 J. BOUSSARD

Geoffroy le Bel, père d'Henri, mourut peu après


l'interminable siège de Montreuil-Bellay, forteresse qu'il avait
enfin réussi à réduire après un an d'investissement 1. Henri
Plantegenet se trouva en 1151 héritier de sa puissance, en
un temps où se déchaînaient des guerres conçues sur le plan
de petites opérations locales conduites à l'aide de
contingents féodaux. Les premières guerres qu'il eut à soutenir
par lui-même gardent le même caractère. En 1152, c'est la
révolte de son frère Geoffroy qu'il doit réduire, en même
temps que repousser les attaques de Louis VII, guerre qui
se borne à des incursions dans le Vexin et le Dreugesin et à
une campagne en Anjou, suivie de la rapide capitulation
de Chinon, Loudun et Mirebeau2.
Tranquille sur le continent, Henri tourne ses efforts vers
la conquête de l'Angleterre, où les partisans de sa mère
soutenaient la lutte contre ceux d'Etienne. Nous avons peu de
renseignements sur cette campagne, qui aboutit à une
expédition dans la vallée de l'Avon, à la capitulation de Malmes-
bury, à la victoire de Wallingford et au siège de Crowmarsh8.
Il revint ensuite sur le continent pour une brève campagne
de frontières contre le comte de Blois, au cours de laquelle
il fut vaincu près de Fréteval dans un engagement de
cavalerie par les chevaliers sortis de ce château4. Pendant ce
temps, préoccupé d'asseoir en Angleterre son autorité fraî-

1. Josèphe Chartrou, L'Anjou de 1109 à 1151, Paris, [1928], in-8°, p. 69-71.


2. En juillet, siège et prise de Neufmarcbé par Louis VII (Kate Norgate,
England under the Angevin Kings, Londres, 1897, in-8°, 2 vol., t. I, p. 395).
Marche de Louis VII et d'Henri sur Расу ; Henri ravage Brezolles, Marcouville
et Bonmoulins et place des garnisons à la frontière normande (Ibid.). Pendant
qu'Henri est occupé en Anjou, Louis VII fait diversion par des incursions dans
la région de Verneuil (Ibid.). Il soumet les rebelles en les affamant par la
destruction des récoltes ; le chroniqueur de Saint-Aubin le dit textuellement :
« Sed Hainricus eorum terras, castella et homines devastans, obsidens, capiens,
omnes in brevi tempore ad pacem et inducias viriliLer coegit » (Annales de Saint-
Aubin d'Angers, dans Recueil d'Annales angevines et vendômoises, publié par
Louis Halphen, Paris, 1903, in-8°, p. 12).
3. Kate Norgate, op. cit., t. I, p. 397-398.
4. Cl. les Gesta Ambaziensium dominorum^ dans les Chroniques des comtes
ď Anjou et des seigneurs d'Amboise, publiées par Louis Halphen et René Pou-
pardin, Paris, 1913, in-8°, p. 130,
HENRI II PLANTEGENET ET L' ARMÉE DE MÉTIER 197
chement reconnue, il faisait détruire 1,150 châteaux bâtis
sans l'autorisation royale1. Pour faire appliquer son édit,
Henri eut à organiser une expédition contre quelques hauts
barons, notamment Hugues de Mortemer et Guillaume
Peverel. Une simple démonstration suffît pour amener à la
capitulation les châteaux les mieux fortifiés, comme
Scarborough, Cleobury et Bridgenorth. C'est à la même époque
qu'il chassa d'Angleterre les mercenaires flamands qui
avaient profité de l'anarchie pour vendre leurs services aux
deux partis, et qui mettaient l'île en coupe réglée. Les
mercenaires disparurent et regagnèrent le continent avec leur chef,
le fameux Guillaume d'Ypres2.
La période suivante du règne est presque tout entière
consacrée à une œuvre de réorganisation intérieure de
l'Angleterre, coupée par la deuxième révolte de Geoffroy en Anjou,
en 1156, petite guerre localisée à cette partie de l'Anjou qui
avoisine la Touraine, et qu'Henri semble avoir menée avec
les moyens ordinaires des seigneurs féodaux3. A ce moment,
préoccupé de restaurer les finances à peu près ruinées de son
royaume, il n'est pas en état d'employer des mercenaires.
Il y songe cependant certainement, car c'est l'époque où il
m: rit son grand projet de la conquête des Galles et de
l'Irlande. C'esl alors qu'il régularise l'écuage et taxe ses vassaux
à la somme de 20 sous par fief de chevalier, à l'Assemblée de
Northampton, en 1157. Sans doute fixé déjà sur les
inconvénients de l'armée féodale et de la brièveté du service d'ost,
il demande aux chevaliers de se réunir par deux pour en
équiper un troisième4. Néanmoins, sa première campagne

1. Kate Norgate, op. cit., t. I, p. 401-402.


2. Gervais de Canterbury, The Historical works of Gervase oj Canterbury :
the chronicle of the reigns of Stephen, Henry II and Richard I..., éd.
William Stubbs (Rerum britannicarum medii aevi scriptores, t. 73), t. I, p. 161, et
Guillaume de Newburgh, Historia rerum Anglicarum, éd. Howlett, t. I, p. 101-
104 ; cf. Kate Norgate, op. cit., t. I, p. 427. On ne peut guère assigner avec
certitude un ordre chronologique rigoureux à ces deux actes d'autorité d'Henri.
Néanmoins, il n'est pas probable qu'il ait employé les mercenaires pour ces
sièges, car il n'eut jamais l'habitude d'engager à son service les bandes
laissées sans emploi par la défaite de ses adversaires.
3. Jacques Boussard, Le comté d'Anjou sous Henri Plantegenet et ses fils
(1151-1204), Paris, 1938, in-8° (Bibliothèque de VÊcole pratique des Hautes-
Études, section des sciences historiques et philologiques, fasc. 271), p. 72.
4. Ramsay, op. cit., p. 13 ; Kate Norgate, op. cit., t. I, p. 435-436.
198 J. BOUSSARD
dans le Pays de Galles, en 1157, n'aboutit pas à des
résultats décisifs. Sans doute la réforme militaire était-elle trop
récente pour avoir porté ses fruits, et puis Henri ne disposait
certainement alors que de contingents féodaux, peut-être
réorganisés suivant le plan édicté à Northampton — encore
n'est-ce pas sûr — mais certainement pas de la solide
infanterie qu'il devait constituer quelques années plus tard. La
bataille de Basingwerk et la prise de Rhuddlan ne sont pas
des faits d'armes qui dénotent une modification de la
tactique et de la stratégie usitées jusque-là1.
Faut-il voir, au contraire, un résultat de la réforme
militaire dans la foudroyante campagne qui aboutit en 1158 à la
défaite du seigneur de Thouars, et dans la facilité avec
laquelle Henri réduisit ce baron révolté? Nous ne connaissons
cette campagne que par les sèches relations des Annales de
Saint-Aubin et de la chronique de Robert de Torigni, qui ne
mentionnent parmi les tro up esď Henri que des contingents
féodaux2. Toujours est-il que l'annaliste angevin relate que
la prise- du château de Thouars, en un temps aussi bref,
excita l'admiration universelle. Cet exploit prouve qu'Henri
disposait alors d'un matériel de siège considérable et de
troupes très bien entraînées pour ces opérations. Il y a un
progrès très net accompli entre le siège de Chinon et de
Loudun en 1156 et la prompte victoire de 1158. Les textes
ne nous permettent cependant pas d'affirmer que ce succès
fût dû aux mercenaires.
Ceux-ci, en effet, n'apparaissent nettement dans les
armées d'Henri II qu'en 1159. Pour préparer son expédition
en Languedoc, Henri institue un écuage dans ses possessions.
Il fixe à 60 sous de monnaie angevine la contribution de
chaque fief de chevalier en Normandie et à 2 marcs en
Angleterre. Le montant total des sommes perçues s'élève à
8,000 livres, et Henri lève avec cet argent une immense
armée de mercenaires3. Cet impôt considérable devait

1. Kate Norgate, op. cit., t. I, p. 437.


2. Annales de Saint- Aubin, dans Recueil d'annales angevines et vendômoises
publiées par Louis Halphen, p. 15 ; Robert de Torigni, Chronica, dans Chronicles
of the reigns of Stephen, Henry II and Richard I..., éd. Richard Howlett,
Londres, 1884-1885, in-8°, 4 vol. (Rerum britannicarum medii aevi seriptores,
t. 82), t. IV, p. 319-320.
3. Gervais de Canterbury, The historical works of Gervase of Canterbury;
HENRI II PLANTEGENET ET L' ARMÉE DE MÉTIER 199
subvenir à toutes les dépenses de la guerre, et Roger de
Hoveden parle des sommes énormes qu'il y engloutit \ Nous
ne savons quelle part de cet argent fut affectée à
l'enrôlement des mercenaires, ni quel fut leur nombre, mais il
frappa l'imagination des contemporains. En plus de ces
troupes soldées se trouvaient les grands barons
d'Angleterre, de Normandie, d'Anjou, d'Aquitaine et de Gascogne
et le roi d'Ecosse2. On connaît le sort de ces préparatifs
gigantesques : la marche triomphale d'Henri en Aquitaine,
ses succès en Quercy et enfin son échec devant Toulouse3.
Personne n'est dupe du prétexte qu'il allégua pour sa
retraite : le scrupule de combattre son suzerain. En réalité,
la raison de ce repli, qui n'a jamais été clairement élucidée,
est beaucoup plus matérielle et toute stratégique. Les
armées, surtout celles qui étaient aussi nombreuses que la
. sienne, et particulièrement les armées de mercenaires,
avaient besoin de bases stratégiques pour leurs
approvisionnements et leurs arsenaux. Or, la base la plus avancée
qu'Henri eût pu constituer était Cahors, ville située à plus
de cent kilomètres de Toulouse, et qu'il avait dû se faire
livrer. Il s'était donc avancé très loin, en plein pays
ennemi ; la preuve en est qu'il dut, lors de sa retraite, se faire
couvrir par une puissante arrière-garde qu'il confia au
commandement de Thomas Becket. Risquer l'attaque d'une
ville aussi fortifiée que Toulouse, où un échec aurait pu
ruiner partiellement son armée, avec la perspective d'une
longue retraite environnée d'ennemis qui l'auraient coupé
de sa base, eût été s'exposer à un désastre. Henri II eut la

the chronicle of the reign of Stephen, Henry II and Richard /..., éd.
William Stubbs, t. I, p. 167 (Rerum britannicarum medii aevi scriptores, t. 73) ;
Robert de Torigni, Chronica, éd. Howlett, dans Chronicles of the reigns of
Stephen, Henry II and Richard I, t. IV, p. 202 (Rerum britannicarum medii aevi
scriptores, t. 82) ; Kate Norgate, op. cit., t. I, p. 461-462.
1. «... et quamvis ibi diu sedisset, et thesauros suos in variis expensis exina-
nisset, tamen nihil ibi proficiens imperfecto negotio inde recessit », Chronica
Magistři Rogeri de Hovedene, edited by William Stubbs..., Londres, 1868-1869,
in-8°, 2 vol. (Rerum britannicarum medii aevi scriptores, t. 51), t. I, p. 217.
2. Kate Norgate, op. cit., t. I, p. 463.
3. Ibid., p. 465. Henri II se serait retiré « ob reverentiam Ludovici », parce
qu'il ne voulait pas combattre son suzerain (Geoffroy de Vigeois, dans Recueil
des historiens des Gaules et de France, t. XII, p. 439). Même version dans Raoul
de Dicet, éd. Stubbs, t. I, p. 303.
200 J. BOUSSARD
sagesse de renoncer à ce projet et l'art de choisir un prétexte
qui, sans les convaincre, a dérouté ses historiens.
Les années 1160 et 1164, après la campagne locale sur les
marches blésoises et normandes, se passent dans le calme.
Quelques petites expéditions sont seules nécessaires pour
tenir en respect le roi de France ou mater quelques vassaux
turbulents dans le Maine1.
En 1165, Henri entreprend une seconde campagne dans le
Pays de Galles. Le crédit qui lui est nécessaire est demandé
à l'Assemblée de Northampton, où le roi exige la promesse
d'une aide pécuniaire pour lever un contingent de fantassins
à raison de 15 sous et 3 deniers par soldat, somme qui
représente une solde d'un denier par jour pendant six mois2. Avec
le produit de cette aide, Henri loue des mercenaires à
l'étranger, et ses comptes prouvent qu'il les équipa aux frais du
Trésor. On trouve, en effet, dans le Pipe Roll de cette année,
la mention de vêtements et de boucliers pour les « Cotte-
reaux », et de piques qui doivent aussi leur être destinées3.
Les effectifs de cette armée étaient certainement
considérables4. Ces indications sont très utiles, car elles précisent
les données que nous avons sur les mercenaires. Tout d'abord,
il est visible que ce sont des fantassins ; ensuite, qu'ils doivent
être dotés d'un armement à peu près uniforme, en tout cas
fixé par le roi qui le leur fournit.
L'emploi de cette troupe contre les Gallois ne semble pas
avoir donné, cette fois encore, de résultats décisifs. Peut-être
faut-il voir la cause de ce demi-échec dans l'aspect
particulier que revêtait la guerre dans ce pays : pas de forteresses,
encore moins de routes ; c'était une guérilla perpétuelle au
milieu des montagnes et des forêts, et elle ne donnait lieu
ni aux batailles rangées, ni aux sièges et aux assauts où

1. Ramsay, op. cit., p. 25.


2. Ibid., p. 73-74.
3. « Et pro vestiando coterellos, c. xxxvn 1., ix s., vin d... et pro ccc. targis
coterellorum, ern. scutarum, xxx 1... » (The great Roll of the Pipe for the
eleventh year of King Henry the second, A. D. 1164-1165..., Londres, 1887, in-8°,
.p. 31). Gf. Ramsay, op. cit., p. 74.
4. «... rex immenso tam ex regno quam ex transmarinis provinciis exercitu
adunato... » (Guillaume de Newburgh, Historia rerum anglicarum, éd. R. How-
lett, dans Chronicles of the reigns of Stephen, Henry II and Richard I, vol. I et
II, t. I, p. 45).
HENRI II PLANTEGENET ET L* ARMÉE DE MÉTIER 201
triomphaient les Brabançons. Henri fut réduit à exécuter
une marche à travers le Powys et à rentrer en Angleterre
par Chester1. Quoi qu'il en soit, cette démonstration avait
réussi à soumettre les Gallois dans l'ensemble, et à donner à
Henri II la possibilité de recruter de nouveaux mercenaires
dans ce pays. A partir de ce moment, un contingent de
Gallois figure dans son armée.
Tout autres furent les campagnes de Bretagne. En 1166,
à la suite de la révolte de ses vassaux, Henri passe sur le
continent ; à la fin de mai, il est à Chinon, se porte sur Sées, où
il met à la raison Guillaume Talevas, arrive devant Fougères
le 28 juin et prend cette place le 14 juillet2. Puis il entre en
Bretagne, envahit le comté de Rennes avec une forte armée
et brûle les châteaux et les villages d'Eudon de Porhoët3.
Pendant cinq ans, la guerre fait rage dans les possessions
continentales d'Henri et sur leurs frontières, guerre au cours
de laquelle il n'enregistre que des succès. En juin 1167,
Louis VII ravage le pays situé entre Mantes et Paey-sur-
Eure. En riposte, Henri se porte devant Chaumont-en-
Vexin, où son adversaire avait réuni de grands
approvisionnements, et dont il avait fait sa base pour la conquête de la
Normandie : les mercenaires gallois incendient la place4.
Par contre, il évacue les habitants des Andelys, dans le but
évident de concentrer ses forces sur d'autres points et de ne
pas éparpiller son armée. En septembre, il est de nouveau
en Bretagne6. En 1168, c'est en Aquitaine que Louis VII
porte ses efforts diplomatiques pour fomenter une révolte,
et lui-même s'avance en Berry. Henri accourt et prend
brillamment le château de Lusignan e ; puis il remonte en
Bretagne, et, dans une campagne d'une énergique brutalité, il

1. Ramsay, op. cit., p. 72-73.


2. Ibid., p. 88-90.
3. Arthur de La Borderie, Histoire de Bretagne, Rennes et Paris, 1896-1914,
in-4°, 6 vol., t. III, p. 272-275. Ces guerres de Bretagne sont connues seulement
par les chroniqueurs anglais ; ils ont été dépouillés par La Borderie, qui a bien
vu les lacunes, les ignorances et les réticences qui sont les leurs.
Malheureusement, si son travail a le mérite de clarifier l'exposé des faits, il est déformé par
des déclamations et de la partialité dues à son patriotisme breton exaspéré.
4. Ramsay, op. cit., p. 92.
5. Ibid.
6. Ibid., p. 96 ; Alfred Richard, Histoire des comtes de Poitou, 778-1204, Paris,
1903, in-4°, 2 vol., t. II, p. 144.
202 J. BOUSSARD
dévaste le Porhoët, Josselin, Vannes, Auray, les comtés de
Broërec et de Cornouailles et revient dans la région de
Rennes, où il prend Hédé, Tinténiac et Bécherel1. Enfin, il
revient au nord de la Seine et ravage le Vimeu, tandis que
Louis VII fait diversion en Normandie2. En janvier 1169,
Henri est contraint de faire une expédition contre les comtes
de la Marche et d'Angoulême et d'aller jusqu'en Agenais
brûler Fumel3. Enfin, en 1170, après une dernière invasion
de la frontière normande par le roi de France, la paix de
Vendôme met provisoirement fin aux hostilités4. Pour Henri II,
la guerre n'est cependant pas finie ; il doit, en 1171, réprimer
la révolte des bourgeois de la Souterraine 5 et celle des
Bretons6.
Ces cinq années de campagnes, malgré la sécheresse des
chroniques, sont pleines d'enseignements pour notre sujet.
Henri Ha levé en 1165 une forte armée de mercenaires qui
a encore été augmentée par les contingents dus à son demi-
succès dans le Pays de Galles. C'est visiblement à ses
mercenaires brabançons et gallois qu'il doit sa puissance
militaire. Puissance tout offensive, d'ailleurs, et basée sur
l'extrême mobilité de ses troupes. On ne peut qu'admirer la
rapidité de ses mouvements dans la campagne de 1168 par
exemple, qui le mena du Poitou au fond de la Bretagne, puis
en Normandie et dans le Vimeu. Toutes les fois qu'un foyer
de guerre s'allume en un point éloigné de son immense état,
il vient à bout de l'adversaire en quelques semaines, ravage
le pays, prend et détruit les châteaux et revient paralyser
ses ennemis du dehors par une attaque brusquée sur un point
soigneusement choisi. Mais ses succès sont limités aux lieux
où il peut se trouver lui-même avec ses guerriers
professionnels, entraînés et équipés, à qui nulle forteresse ne résiste.
Lorsque Henri est occupé au loin, Louis VII, avec une belle
obstination, attaque ses frontières et obtient des résultats
heureux, quitte à se replier dans son domaine à l'approche

1. La Borderie, op. cit., t. III, p. 275-276 ; Ramsay, op. cit., p. 97.


2. Ramsay, op. cit., p. 98.
3. Richard, op. cit., t. II, p. 147.
4. Roger de Hoveden, t. II, p. 5.
5. Richard, op. cit., t. II, p. 158-159.
6. La Borderie, op. cit., t. III, p. 276.
HENRI II PLANTEGENET ET l' ARMÉE DE MÉTIER 203
des Brabançons. Néanmoins, Henri, comme en 1159, et sans
doute pour les mêmes raisons, n'ose attaquer son suzerain,
si ce n'est par des actions locales destinées à renverser ses
plans, comme la destruction de Chaumont ; il ne pousse pas
plus avant dans le domaine du roi de France. Il faut sans
doute voir ici encore la raison stratégique de cette timidité :
l'infanterie mercenaire ne peut sans risques s'éloigner de
bases organisées ; on ne peut l'exposer à perdre son
matériel et son train de combat, ce par quoi elle deviendrait
vulnérable et perdrait sa valeur tactique. Si Henri s'enfonce
avec une telle facilité dans les terres des barons rebelles, en
Limousin ou en Bretagne, si son armée peut alors donner
toute sa mesure, c'est que les approvisionnements sont peu
éloignés, que de Poitiers ou de Nantes, bases solides et
inébranlables, les convois peuvent toujours passer, à l'abri
d'un réseau de forteresses fidèles, et arriver sur le théâtre
des opérations. Qu'on remarque, par exemple, que, dans sa
première guerre de Bretagne, Henri ne s'est pas aventuré
en Cornouaille ni en Léon. Il ne s'y risque qu'après s'être
assuré des régions plus proches. C'est vraisemblablement
pour la même raison qu'il ne dépasse pas, en direction de
Paris, la région de Mantes, peu éloignée des bases de Rouen
et d'Ëvreux. On verra plus tard à quelles catastrophes
s'exposent les bandes de mercenaires lorsqu'elles ne disposent
pas d'approvisionnements réguliers et de bases d'opérations1.
Ayant donc conclu une trêve avec Louis VII et réduit les
dernières révoltes, Henri passe l'année 1172 sans incidents.
Cette paix, à vrai dire, a été chèrement achetée, et les
rancunes se sont accumulées à la suite des exactions auxquelles
a été contraint le roi pour faire face aux dépenses
considérables causées par la guerre et par l'entretien de son armée2.
En mars 1173, sentant monter la révolte, Henri fait
fortifier ses châteaux d'Angleterre, du Vexin, de Normandie,

1. Gesta Henrici II et Ricardi I regum..., t. I, p. 42.


2. Un essai d'histoire détaillée des recettes et des dépenses du trésor anglais
a été fait par Sir James Ramsay : A history of the revenues of the kings of
England, 1066-1399..., Oxford, 1925, in-8°, 2 vol. M. R. Fawtier a démontré que
les conclusions de cet ouvrage sont sujettes à caution et peuvent donner
seulement un ordre de grandeur (L'histoire financière de V Angleterre au moyen âge...,
dans Le Moyen âge, année 1928, p. 48-67).
204 3. BOUSSARD
d'Aquitaine et de Bretagne1. A Pâques, les rebelles se
déclarent et se groupent autour d'Henri le Jeune ; à la fin d,e
juin, le comte de Flandre envahit la Normandie et le roi de
France le Vexin ; les Flamands prennent Aumale et Neuf-
châtel-en-Вгау, et Louis VII assiège Verneuil. Henri
rappelle tous ses fidèles et en particulier ses mercenaires, la
troupe sur laquelle il comptait le plus2 ; il se rend très
rapidement en Angleterre pour chercher le trésor indispensable
pour s'assurer leurs services, et revient sur le continent pour
organiser la défense. Délivré d'inquiétudes du côté des
Flamands par la mort de Mathieu de Boulogne, leur véritable
chef3, il peut en toute sécurité rassembler ses troupes, opé-

1. Raoul de Dicet, t. I, p. 373 ; Guillaume de Newburgh, t. I, p. 173 ; Gesta


Henrici II, t. I, p. 47.
2. Raoul de Dicet, t. I, p. 374; Guillaume de Newburgh, t. I, p. 174-175;
Roger de Hoveden (t. II, p. 47) déclare qu'Henri se confiait en 20,000
Brabançons qui le servaient fidèlement et qu'il payait fort cher. Miss Kate Norgate
(op. cit., t. II, p. 142-143) écrit que « le seul appui » d'Henri était sa troupe de
20,000 Brabançons. C'est, à notre avis, une exagération manifeste. S'il est vrai
que la révolte de 1173 fut la plus importante du règne et se révéla comme un
danger sérieux pour la monarchie, si elle est remarquable par son caractère
général et étendu à toutes les parties de l'État (Angleterre, Normandie, Anjou,
Bretagne, Aquitaine), si elle disposa de l'appui militaire de princes puissants,
comme les rois de France et d'Ecosse et le comte de Flandre, il n'en est pas
moins vrai que les rebelles, sauf peut-être en Bretagne, ne représentent qu'une
minorité. La liste des conjurés donnée par les Gesta (t. I, p. 45-48) et par Robert
de Torigni (éd. Howlett, t. IV, p. 257-258) ne comprend qu'un petit nombre
de hauts barons ; en Normandie, par exemple, la révolte semble localisée
surtout dans la région d'Évreux, dans le pays de Bray et dans l'Avranchin ; en
Angleterre, les principaux rebelles sont Hugues Bigot, le comte de Chester, les
Montbray et les Mouchamps. Une grande partie de l'île resta fidèle au roi et le
fait que les châteaux du centre restèrent dans son obédience fut une
circonstance déterminante pour son triomphe final, en empêchant la jonction des
Écossais et d'Hugues Bigot. En Anjou, nous trouvons les rebelles réduits à la
partie du comté qui avoisine le Poitou, dans la région de la Haye. Au sud,
enfin, ce sont les Lusignan et les comtes d'Angoulême qui prennent le parti
des adversaires d'Henri. D'autre part, aucune grande ville, ni Londres, ni
Rouen, ni Angers, ni Poitiers, ni Bordeaux ne quittent le parti du roi. Henri II
pouvait donc compter, outre ses mercenaires, sur un assez fort contingent
féodal, et, en Angleterre, sur les milices qu'il avait organisées. Dans toutes ses
.

possessions, il disposait de bases importantes qui lui permirent de déplacer ses


armées en toute sécurité. A aucun moment, sa situation ne fut critique. Il est
donc exagéré de dire que ses mercenaires étaient sa seule force ; la vérité, c'est
que cette troupe représentait le seul élément maniable et vraiment solide de sa
puissance militaire, et qu'elle joua un rôle décisif du début à la fin de cette
campagne.
3. Gesta Henrici II..., t. I, p. 49.
HENRI II PLANTEGENET ET L* ARMÉE DE MÉTIER 205
ration qui lui prend environ un mois1. Alors, pour venir au
secours de Verneuil assiégé par une armée « innombrable2 »,
il quitte Rouen avec « une multitude de soldats à pied et à
cheval et précédé des gens des Marches et des bataillons de
ses Brabançons3 », accompagné par des chevaliers dont les
chefs étaient Guillaume de Mandeville, Guillaume d'Arun-
del, Jean de Vendôme, Richard du Hommet, Richard de
Vernon, Jourdain Tesson et Henri du Neubourg4 ; on voit
que le baronnage anglo-normand était loin d'être passé tout
entier à la rébellion. Il campe à Conches et, le 8 août, s'avance
jusqu'à Breteuil, où il range son armée en bataille, cavalerie
et infanterie. Au moment d'engager le combat, une trêve
est conclue jusqu'au lendemain pour préparer un colloque
des deux rois : Henri retourne à Conches et, le lendemain,
reprend ses positions de la veille pour attendre Louis VII,
qui se garde de venir. Les Gesta relatent l'impatience des
fantassins — en l'espèce les Brabançons — qui sont
lourdement chargés de leurs armes et fatigués par une longue
marche5. Henri découvre alors la perfidie du roi de France,
qui n'a voulu que gagner du temps pour s'emparer de
Verneuil qu'il incendie au mépris de la foi jurée. Henri se
précipite à sa poursuite et le harcèle jusqu'au soir ; il revient
cependant camper à Verneuil6. Le lendemain, il prend le
château de Damville, à vingt kilomètres de Verneuil, et

1. Le siège de Verneuil par Louis VII et celui de Neufchâtel-en-Bray par les


Flamands ont commencé au début de juillet. Or, Henri II ne quitte Rouen avec
son armée qu'au commencement d'août, au moment où les bourgeois de
Verneuil sont à bout de ressources (Gesta Henrici II..., t. I, p. 50). Ce long mois
pendant lequel Henri constitue son armée tendrait à prouver que les
mercenaires ont été appelés de loin et qu'Henri n'avait pas leur troupe sous la main,
mais dut les enrôler.
2. 7,000 chevaliers, au dire de Robert de Torigni (éd. Howlett, t. IV, p. 257).
Raoul de Dicet, t. I, p. 372. Les Gesta parlent d'une puissante armée (t. I,
p. 50). Il est certain que l'effort fait par le roi de France était considérable.
3. Raoul de Dicet, t. I, p. 372. Les Gesta estiment le nombre des Brabançons
à plus de 10,000 (t. I, p. 51 ; cf. aussi Roger de Hoveden, t. II, p. 50).
4. Gesta Henrici II..., t. I, p. 51-52.
5. Ibid., p. 54. Ce détail prouve une fois de plus que les Brabançons sont des
fantassins et qu'ils sont lourdement armés, puisqu'ils sont épuisés par la marche
de Conches à Breteuil, soit une quinzaine de kilomètres ; nous les verrons
quelques jours plus tard faire allègrement un long déplacement par étapes de
plus de trente kilomètres.
6. Ibid., t. I, p. 55.
BiBL. Éc. chastes. 1945-1946 14
206 J. BOUSSARD
regagne ensuite Rouen, d'où il envoie aussitôt ses
mercenaires en Bretagne, vers Fougères et Dol1.
En effet, sur les confins de la Normandie et de la
Bretagne, Raoul de Fougères, avec ses alliés Ascou de Saint-
Hilaire, Eudon de Porhoët et le comte de Chester, avaient
été les premiers à se révolter2, et ils avaient pris le donjon
de Dol8. Henri, rassuré par sa victoire sur le sort de la Haute-
Normandie, voulait en finir promptement avec cette menace.
La rapidité de la marche des Brabançons est étonnante.
Partis de Rouen le 12 août au plus tôt, ils sont aux environs
de Saint -James-de-Beuvron le 19, ayant couvert environ
220 kilomètres en sept jours au plus4. Il y eut, le 20 août,
dans cette région un engagement au cours duquel les fourra-

1. Gesta Henrici II, t. I, p. 56.


2. Cf. Robert de Torigni, éd. Howlett, t. IV, p. 255-259.
3. Gesta Henrici II..., t. I, p. 56.
4. La prise de Damville par Henri II se place le 10 août (Gesta Henrici II...,
t. I, p. 56). L'armée était partie de Verneuil le matin même et avait donc fait
déjà vingt-cinq kilomètres environ avant de combattre. Elle n'a pu se mettre
en route avant le lendemain, et, pour parcourir les soixante-cinq kilomètres qui
séparent Damville de Rouen, elle n'a pu mettre moins d'un jour et demi : elle
n'a donc pu arriver à Rouen que le 12 au plus tôt. Les Brabançons n'ont pu
repartir que le 13 et sont arrivés entre Fougères et Saint- James le 19. La
moyenne de leurs étapes journalières est donc de trente-six kilomètres. Si l'on
songe que les mêmes hommes étaient harassés, à Breteuil, par une marche de
quatorze kilomètres avec leurs armes, on est conduit à conclure, d'abord, que
leur armement était pesant et qu'ils formaient une troupe de ligne massive et
solide et, en second lieu, qu'ils étaient accompagnés dans leurs déplacements
par des colonnes de chariots dans lesquels ils plaçaient pour la marche leurs
armes et leurs bagages. Cette question des trains de combat n'est pas entrée
suffisamment en ligne de compte dans les études sur la stratégie médiévale.
Elle est pourtant fort importante, car ces impedimenta étaient parfois
colossaux. Boutaric (op. cit., p. 281) cite le chiffre de 12,000 chariots pour une armée
de 40,000 Flamands en 1411. Cela n'a rien d'étonnant si l'on songe que les
hommes étaient allégés pour la marche, et que le train, outre leurs armes,
transportait certainement aussi les vivres et les machines de guerre et, sans doute,
des réserves de projectiles ; probablement aussi les femmes qui accompagnaient
l'armée.
Quant à l'itinéraire suivi par les mercenaires, il a vraisemblablement
emprunté sur une partie de leur parcours les, voies antiques qui reliaient Rouen
à Corseul par Brionne, Lisieux, Vieux, Étouvy et Avranches (cf. Doranlo,
L'archéologie antique en Normandie (des origines au Xe siècle), dans le Bulletin
de la Société des Antiquaires de Normandie, t. XXXVI, 1924-1925, p. 37-318,
p. 217, et Le Prévost, Mémoires et notes pour servir à Vhistoire du département de
VEure, recueillis et publiés par L. Delisle et L. Passy, Évreux, 1862-1870, in-8°,
3 vol.. t. I, p. 83). Ces voies étaient encore en usage pendant tout le moyen âge ;
M. Henri Pellerin a trouvé dans une charte de 1234 mention de la voie du Mans
à Rouen (Bulletin de la Société des Antiquaires de Normandie, t. XXXVII,
1926-1927, p. 469-477).
HENRI II PLANTEGENET ET l' ARMÉE DE METIER 207
geurs des Brabançons furent taillés en pièces par les
Bretons1, puis un combat aux environs de Ďol, dans lequel les
Bretons furent complètement battus2; 1,500 des leurs
furent tués et 17 chevaliers faits prisonniers3 : ce fut le
triomphe de l'infanterie d'Henri II contre la chevalerie
bretonne. Les Brabançons commencèrent aussitôt le siège
de Dol, où s'étaient réfugiés les vaincus. La nouvelle de la
victoire parvint à Henri, à Rouen, le 21 avant l'aube. Il se
mit en route aussitôt et arriva à Dol le 23, à l'heure de
tierce4. Aussitôt, il fit ériger des pierrières et des machines :
ces préparatifs impressionnèrent tellement les assiégés qu'ils
préférèrent se rendre, le 26 août 1173 5. Les mercenaires se
dirigèrent alors vers le centre de la Bretagne, détruisirent
la Guerche et se mirent à ravager le Porhoët 6. Pendant cette
campagne, Henri n'accompagna pas ses troupes, mais
revint par le Maine vers le Vexin, où il rencontra Louis VII et
amorça des négociations qui n'aboutirent pas. Au début de
novembre, il rejoint en Touraine ses Brabançons qui
reviennent de Bretagne et réduit en quelques jours l'îlot

1. Robert de Torigni, éd. Howlett, t. IV, p. 259.


2. Robert de Torigni (Ibid.) est le seul chroniqueur qui mentionne la
présence d'Henri II dans la région entre ces deux combats : le roi aurait été vaincu
dans un engagement et aurait pris la fuite Quoiqu'il soit en général très bien
informé, surtout pour des faits qui ont eu lieu dans la région de PAvranchin,
Robert de Torigni a dû, ici, faire une confusion. Les Gesta, texte officiel, et Roger
de Hoveden affirment qu'Henri était resté à Rouen. Comme Robert lui-même
mentionne que le roi apprit à Rouen, le 21 août, la nouvelle de la victoire de
Dol, et comme la chronologie des Gesta, exacte à un jour près, ne lui laisse par
le temps d'avoir pu rentrer à Rouen entre le 19 et le 20, nous sommes forcés
d'admettre qu'Henri a séjourné à Rouen du 12 au 21 août, et qu'il n'a pas paru
sur le théâtre des opérations avant de venir, le 23, au siège de Dol. Il va sans
dire qu'Arthur de la Borderie ne met pas en doute la défaite et la fuite d'Henri II,
ce fait d'armes à l'avantage des Bretons ne pouvant à ses yeux être que véri-
dique. Plus étonnante est l'opinion de Stubbs, reprise par Eyton (R.W. Eyton,
Court, household and itinerary of King Henry II..., Londres, 1878, in-4°, p. 176),
qui admet cette interruption du séjour d'Henri à Rouen, malgré son
impossibilité chronologique.
3. Roger de Hoveden, t. II, p. 51 ; Gesta Henrici II..., t. I, p. 57.
4. Robert de Torigni, éd. Howlett, t. IV, p. 260 ; Raoul de Dicet, t. I, p. 378.
L'itinéraire par Tinchebray donné par Eyton {op. cit., p. 176) fait état du texte
de Raoul de Dicet. Celui qui est indiqué par Ramsay (op. cit., p. 172), passant
par Bernay, Le Merlerault, Argentan, Tinchebray, Pontorson, est encore plus
conjectural. Nous pensons que, comme ses mercenaires, Henri a suivi la grande
voie directe par Lisieux et Vieux; peut-être l'a-t-il quittée pour séjourner à
Tinchebray.
5. Gesta Henrici II..., t. I, p. 57.
6. La Borderie, op. cit., t. III, p. 278.
208 J. BOUSSARD
rebelle du Loudunais. Il prend la Haye, Preuilly et Champi-
gny : la révolte est terminée de ce côté et il peut de nouveau
menacer le roi de France en prenant Vendôme *.
Pendant l'été, en même temps que la foudroyante
campagne d'Henri se déroulait dans ses possessions
continentales, la guerre avait pris une terrible ampleur en
Angleterre. Hugues Bigot et le comte de Leicester, aidés de leurs
partisans et des Écossais, luttaient contre les fidèles du roi
groupés sous les ordres du justicier Richard de Lucé et d'Om-
froi de Bohon. En septembre, ceux-ci infligent une sévère
défaite à Guillaume d'Ecosse, envahissent son royaume et
ravagent Berwick2. Il n'est pas sans intérêt de remarquer
que Richard de Lucé comptait dans son armée un corps de
300 mercenaires3. Cette circonstance peut avoir été un
élément déterminant de ses succès, si l'on songe que
Guillaume le Lion n'opposait aux troupes royales que des
contingents féodaux probablement fort peu nombreux4. Les
rebelles comprirent si bien cette leçon qu'ils firent appel, eux
aussi, à des mercenaires. En octobre, le comte de Leicester
arrivait en Angleterre avec « une très nombreuse armée de
Flamands8 ». Richard de Lucé et Omfroi de Bohon quittent
promptement l'Ecosse et redescendent vers le sud, où ils
font leur jonction avec Renaud de Gornouaille, le comte de
Gloucester et Guillaume d'Arundel. Vers la Toussaint, ils
surprennent l'armée des rebelles à Fornham, au moment
où elle traversait un marécage, et font un carnage des
mercenaires ; le comte de Leicester est fait prisonnier et Hugues
Bigot est bloqué dans son comté e. En Angleterre aussi,
l'année s'achève sur un succès décisif pour Henri II : son
justicier a pu, grâce à la maniabilité et à la valeur de ses troupes,

1. Gesta Henrici II..., t. I, p. 62-63 ; Kate Norgate, op. cit., t. II, p. 151 ;
Richard, op. cit., t. II, p. 170 ; J. Boussard, op. cit., p. 81.
2. Kate Norgate, op. cit., t. II, p. 149-150.
3. Ibid.
4. L'année suivante, l'armée écossaise tout entière fut taillée en pièces par
un corps de 500 chevaliers.
5. Gesta Henrici II..., t. I, p. 60.
6. Gesta Henrici II..., t. I, p. 61-62; Kate Norgate, op. cit., t. II, p. 150. Ce fait
d'armes montre une fois de plus combien vulnérables étaient les armées de
mercenaires, lorsqu'elles se trouvaient en ordre de marche ; incapables de
s'éclairer, puisqu'elles manquaient de cavalerie, désarmées, puisque les hommes
ne pouvaient se déplacer avec leur lourd équipement, elles étaient alors
exposées aux pires désastres.
HENRI II PLANTEGENET ET L' ARMÉE DE MÉTIER 209
repousser les ennemis du Nord et ceux du Sud, parce qu'il
disposait au centre de l'Angleterre d'un réseau de châteaux
qui formaient son point d'appui et sa base d'opérations1.
En 1174, après une brève et infructueuse incursion
d'Henri le Jeune dans la région de Sées2, Henri II ouvre les
hostilités en réduisant en quelques jours les rebelles man-
ceaux ; puis il se rend en Poitou et s'empare de Saintes, le
3 avril ; il doit prendre d'assaut la cathédrale, où se sont
retranchés 60 chevaliers et 400 archers3, et il construit le
château de Niort, qui intercepte les communications entre
Lusignan, Thouars et Taillebourg 4. Il retourne alors en
Anjou et en Bretagne, prend Ancenis et ravage le pays avec la
dernière sauvagerie5. Au début de juillet, victorieux partout
sur le continent, il s'embarque à Barfleur avec ses
Brabançons pour en finir avec les Écossais et les derniers rebelles
anglais qui avaient repris leurs opérations et redevenaient
menaçants. Guillaume le Lion avait, en effet, repris
l'avantage et envahi le Northumberland, où il avait entrepris de
réduire un par un les châteaux royaux, et il se livrait à des
atrocités sur la population e. Quant à Hugues Bigot, il avait
de nouveau recruté une nombreuse troupe de Flamands,
pour remplacer ceux qui s'étaient fait massacrer quelques
mois auparavant, et il se dirigeait sur Framlingham. Henri,
arrivé à Southampton xle 8 juillet, se détourne pour un
pèlerinage à Canterbury, et, le 13, apprend que le roi d'Ecosse a
été repoussé par Geoffroy, évêque de Lincoln, à la tête des
milices du Yorkshire, et que, peu après, il a été fait
prisonnier et son armée détruite à Alnwick. Un corps de
mercenaires flamands enrôlé par les rebelles a bien débarqué à
Hartlepool, mais l'évêque de Durham qui les avait appelés,
jugeant la partie perdue, les a renvoyés en hâte dans leur
pays7. Le 21 juillet, le roi prend Huntingdon après quelques

1. Cf. Kate Norgate, op. cit., p. 152-153.


2. Ibid., p. 151-152.
3. Raoul de Dicet, t. I, p. 379-380 ; Gesta Henrici II..., t. I, p. 71 ; Richard,
op. cit., t. II, p. 173.
4. Richard, op. cit., t. II, p. 175-176.
5. Gesta Henrici II..., t. I, p. 71 ; Kate Norgate, op. cit., t. II, p. 157-158;
J. Boussard, op. cit., p. 81.
6. Gesta Henrici II..., t. I, p. 65-69.
7. Gesta Henrici II..., t. I, p. 69-71 ; Kate Norgate, op. cit., p. 155-162.
210 J. BOUSSARD
jours de siège et s'avance sur Framlingham, où se trouve
Hugues Bigot avec ses mercenaires. Celui-ci, épouvanté, se
soumet : c'est la fin de la révolte1.
Mais, sur la frontière normande, le roi de France est plus
menaçant que jamais ; à l'annonce du triomphe d'Henri en
Angleterre, il perd l'espoir d'une victoire possible d'Henri
le Jeune, qui, à Gravelines, attendait avec une armée un
vent favorable pour envahir l'île et diriger la révolte.
Louis VII le rappelle, et tous deux se hâtent de venir
assiéger Rouen, espérant, en l'absence du roi d'Angleterre et de
son armée, s'emparer de cette ville, clé de la défense en
Normandie2.
Une fois de plus, Henri triomphe par la rapidité de ses
mouvements. Les chroniques relatent qu'il s'embarqua le
7 août à Portsmouth et qu'il se trouvait avec son armée à
Rouen le 11 3, après être passé par Barfleur et Caen. En
réalité, tout porte à croire que l'armée n'avait pas suivi le roi à
Barfleur, mais qu'elle avait traversé la Manche en direction
d'un port plus proche de Rouen4. Le 11 août, Henri entre à

1. Gesta Henrici II..., t. I, p. 71-73.


2. Ibid., t. I, p. 74.
3. Ibid., t. I, p. 75 ; Roger de Hoveden, t. II, p. 65 ; Raoul de Ďicet (t. I,
p. 385) dit que le roi s'embarqua à Porchester.
4. En effet, si l'armée avait débarqué avec le roi à Barfleur, le 8 août, comme
elle est arrivée avec lui à Rouen le 11, l'infanterie aurait accompli en quatre
jours une marche de deux cent cinquante kilomètres, soit une moyenne de
soixante-deux kilomètres par jour, ce qui est incroyable. La clé du problème
nous est fournie par le Pipe Roll de l'année, cité par Eyton (op. cit., p. 183). Le
compte relatif aux frais de transport par mer comprend, en effet, le détail des
opérations suivantes : 1° « le passage du comte Guillaume de Mandeville et de
la maison du Roi, à la Saint-Laurent, quand il fut envoyé à Rouen, 60 livres,
9 sous, 6 deniers, en paiement de 37 navires » ; 2° « le paiement de 11 navires
qui firent la traversée avec les Brabançons et les Flamands que gardaient
Robert Puher et Pierre Picot... »; 3° « deux navires nolis pour le transport de
la comtesse de Bretagne et des prisonniers du roi qui étaient à Porchester » ;
4° un navire pour le passage de l'évêque de Sées et de Guillaume Ruffus. On
voit donc qu'il y eut, en réalité, quatre convois : Guillaume de Mandevill fut
« envoyé à Rouen » — c'est-à-dire directement — avec trente-sept navires,
c'est-à-dire une flotte importante qui correspond bien au transport de l'armée ;

les Brabançons et Flamands qu'on envoie sous bonne garde ne peuvent être
que les mercenaires levés par Hugues Bigot, dont il avait obtenu dans sa
capitulation le retour dans leur pays ; quant aux prisonniers du roi qui partent de
Porchester, ils font partie sans aucun doute du convoi dans lequel se trouve
Henri II en personne — ce qui explique l'assertion de Raoul de Dicet, relative
au point d'embarquement. Ce convoi aborde à Barfleur, et le roi ne se sépare
de ses prisonniers que lorsqu'ils ont été dûment incarcérés à Caen. Henri est
HENRI II PLANTEGENET ET L5 ARMÉE DE MÉTIER 211
Rouen avec ses troupes, et cette nouvelle jette la
consternation parmi les assaillants. Le 12 au matin, ses Gallois,
envoyés en éclaireurs, capturent un convoi de vivres destiné à
l'armée française ; peu après, Henri fait combler le fossé, face
au camp de Louis VII, de façon à permettre à 200 hommes
de passer de front. Louis VII, désemparé, ordonne la retraite
et incendie son camp et ses machines, tandis qu'un combat
d'arrière-garde s'engage à l'avantage des Anglais. Le 13 fut
conclue une trêve qui permettait au roi de France de
regagner ses terres ; le 14, la Normandie était libérée de toute
menace1. Henri n'eut plus qu'à se rendre à Poitiers pour
recevoir la soumission de Richard2.
Dès 1175 cependant, la révolte se rallumait en Poitou
et en Bretagne. En juin, Richard, qui administrait le
comté pour son père, se voit dans l'obligation de
constituer une armée de mercenaires et assiège Castillon3,
tandis que Geoffroy est envoyé en Bretagne pour rétablir
l'ordre4.
En 1176, nouvelle levée de mercenaires par Richard, qui
doit s'opposer aux menées des Lusignan. -Cette fois, les
Poitevins se sont aperçus qu'ils ne pouvaient lutter avec chances
de succès qu'en se constituant, eux aussi, une solide
infanterie, et ils font appel à leur tour aux soldats de profession.
Mais, au moment où les mercenaires qu'ils ont gagés
traversent le Poitou, ils rencontrent, le 23 mai, Thibaut
Chabot, chef des milices locales, à la tête d'une armée recrutée
par l'évêque Jean de Belmeis ; ils sont massacrés entre Saint-
Mégrin et Bouteville et les nobles rebelles n'ont plus, comme
par le passé, qu'à compter sur eux-mêmes5. Richard, fort de
la supériorité de ses troupes, réduit la révolte en une rapide
campagne qui le mène jusqu'à Aixe et Limoges, et peut
rentrer à Poitiers, le 24 juin, pour aller ensuite assiéger Châ-

donc allé de Porchester à Barfleur, tandis que son armée traversait la Manche,
de Portsmouth en direction de la côte, à proximité de Rouen.
1. Gesta Henrici II..., t. I, p. 75; Robert de Torigni, éd. Howlett, t. IV,
p. 265 ; Roger de Hoveden, t. II, p. 66.
2. Gesta Henrici II..., t. I, p. 78.
3. Richard, op. cit., t. II, p. 183-184.
4. La Borderie, op. cit., t. III, p. 279.
5. Richard, op. cit., t. II, p. 185-186; Boissonnade, op. cit., p. 44-45.
212 J. BOUSSARD
teauneuf, qu'il prend en quinze jours, Moulineuf et Angou-
lême, où il capture les principaux chefs de la révolte1.
En 1177, il accomplit une brillante campagne en Gascogne,
prend Bayonne et s'avance jusqu'au château de Saint-Pierre,
dans les Pyrénées. Puis, le calme étant revenu dans le duché,
il licencie ses mercenaires. Geux-ci, en quittant le pays,
passent par le Limousin et ravagent tout sur leur passage.
Mais Géraud, évêque de Limoges, appelle les barons du pays
qui, commandés par le vicomte Aymar, leur infligent une
sanglante défaite près de Malemort2. Puis, Richard doit de
nouveau attaquer le vicomte de Limoges, tandis qu'Henri II,
accouru, lui aussi, en Aquitaine, prend Déols3. En Bretagne,
nouvelle révolte du Léon et du sire de la Roche-Bernard.
Henri confie à Geoffroy la mission de la réduire*.
Les années 1178 et 1179 sont occupées par les campagnes
de Richard en Limousin et en Angoumois. Toujours à la tête
de ses msrcenaires, il assiège Pons, prend Richemont, rase
Gensac, Marcillac, Gourville et Anville et réduit en trois
jours la formidable forteresse de Taillebourg. Le comte
d'Angoulême capitule5. Puis, en mai 1179, Richard licencie
une fois de plus ses routiers qui, en s'en allant, pillent les
faubourgs de Bordeaux6.
L'état de révolte latente qui existait en Aquitaine, et plus
particulièrement en Angoumois et en Limousin, devait encore
absorber l'activité de Richard, et même celle du roi. D'autre
part, Philippe Auguste était maintenant monté sur le trône
de France ; Henri II, pressentant les conflits futurs,
réorganise militairement l'Angleterre en promulguant, en 1181,
l'Assise des Armes, par laquelle il crée les milices : tout
homme libre possédant un revenu de 16 marcs doit avoir
une cuirasse, un casque, un bouclier et une pique ; tout
homme libre possédant un revenu de 10 marcs, un hauber-
geon, un chapeau de fer et une pique; tdut bourgeois, un
gambeson, un chapeau de fer et une pique7. La campagne

1. Ibid.
2. Richard, op. cit., t. II, p. 188.
3. Ibid., t. II, p. 191.
4. La Borderie, op. cit., t. III, p. 279-280.
5. Boissonnade, op. cit., p. 50.
6. Richard, op. cit., t. II, p. 199.
7. Stubbs, Select charters and other illustrations of English constitutional his-
HENRI II PLANTEGENET ET L' ARMÉE DE MÉTIER 213
de 1174 avait montré que les milices des comtés n'étaient
pas sans valeur, et, d'autre part, Henri tenait à éviter à
l'Angleterre la présence dangereuse des Brabançons : il se
constituait ainsi dans l'île une infanterie qui n'égalait
certainement pas en valeur celle des mercenaires, mais qui était
fort nombreuse et sans péril pour les populations. D'ailleurs,
il allait avoir à utiliser ses mercenaires sur le continent. En
1181-1182, la guerre reprend en Aquitaine à propos de la
succession d'Angoulême1; puis une révolte du Limousin
oblige Henri II à venir prendre Pierre-Bufïière, en même
temps que Richard guerroie en Périgord, et, grâce à la
mobilité de ses troupes, attire le comte Hélie Taleyrand, son
adversaire, vers le Puy-Saint -Front, tandis que lui-même
se porte sur Excideuil, qu'il enlève, et où il fait sa jonction
avec Henri II et Henri le Jeune. Le comte de Périgord et le
vicomte de Limoges sont contraints de se soumettre2. A la
Toussaint, Richard s'empare de Blanzac3.
En 1183, lors de la révolte d'Henri le Jeune contre
Henri II, le jeune roi s'allie aux barons poitevins et
guerroie à la tête d'une troupe de mercenaires ; il pille, pour
trouver de quoi payer leur solde, les abbayes de Saint -Martial
et de Grandmont4. Ces Brabançons seraient ceux-là même
que Philippe Auguste avait levés quelques mois
auparavant et qu'il avait licenciés, et qui, allant rejoindre leur
nouveau chef, mirent à sac le village de Nouaillé, en Poitou5.
Aymar de Limoges en avait fait entrer une bande dans le
château de Limoges pour tenir les bourgeois en respect6.
Richard fut vainqueur à Gorre7 et, après la mort du jeune
roi, il réalisa avec ses mercenaires le fait d'armes étonnant

tory..., Oxford, 1870, in-16, 3 vol., t. I, p. 146-149, et Histoire constitutionnelle


de V Angleterre , édition française avec... notes de Gh. Petit-Dutaillis, trad, du
texte anglais par G. Lefebvre..., t. I, 1907, p. 706 ; Ch. Petit-Dutaillis, La
monarchie féodale en France et en Angleterre, Xe-XIIIe siècle, Paris, 1933, in-8°
(collection L'évolution de l'humanité), p. 159-160.
1. Kate Norgate, op. cit., t. II, p. 220.
2. Richard, op. cit., t. II, p. 205-206.
3. Ibid., p. 208.
4. Ibid., p. 217-218.
5. Géraud, op. cit., p. 136-137.
6. Richard, op. cit., t. II, p. 213.
7. Ibid., p. 215.
214 J. BOUSSARD
de prendre en quelques jours le nid d'aigle de Hautefort,
citadelle de Bertrand de Born г.
La pacification de l'Aquitaine fut un rude coup pour les
routiers qui se trouvèrent sans engagement. Nous voyons
apparaître le fameux Mercadier qui, le 1er août, se trouvait
sur la terre d'Archambaud de Comborn qu'il dévasta
jusqu'à Saint-Germain. A sa bande s'étaient joints des
seigneurs comme Constantin de Comborn et Raoul de Cast el-
nau. Ils pénétrèrent dans le Périgord et le ravagèrent2. C'est
au même moment que les bandes au service d'Henri le Jeune,
licenciées à la suite de la mort de ce prince, furent
encerclées et massacrées, l'une en Berry, par les Encapuchonnés
et les seigneurs limousins (10,500 routiers auraient péri),
l'autre dans le Rouergue3.
En 1184 et 1185, à la faveur de l'hostilité du comte de
Toulouse contre Henri et Richard, les routiers reparaissent
en Aquitaine avec Mercadier. Ils semblent faire la guerre
pour leur propre compte, se donnent l'apparence de servir
la cause de Richard, et assiègent Excideuil4. Ce qu'ils
escomptaient se produit : Richard recrute une forte armée de
Brabançons, envahit le domaine du comte de Toulouse, lui
inflige plusieurs défaites et prend dix-sept châteaux5.
En 1187 enfin, après avoir réprimé en peu de temps une
nouvelle révolte des Bretons et pris Morlaix6, Henri II se
trouve de nouveau en conflit avec le roi de France. Richard,
d'abord à son service, accourt avec ses cottereaux et met fin
à une dernière révolte des maisons d'Angoulême et de Lusi-
gnan7. Mais l'ennemi principal reste Philippe Auguste;
c'est un adversaire redoutable, non seulement à cause de ses
qualités de chef, mais aussi parce qu'il a pu à son tour se
constituer une infanterie de mercenaires qui accroît
considérablement sa puissance. Henri II, estimant à leur valeur
les forces de son rival, réorganise son armée ; mais, pour

1. Ibid., p. 223.
2. Ibid., p. 225.
3. Ibid. ; Géraud, op. cit., p. 143.
4. Richard, op. cit., t. II, p. 228-229.
5. Ibid., p. 235-236.
6. La Borderie, op. cit., t. III, p/286.
7. Richard, op. cit., t. II, p. 241.
HENRI II PLANTEGENET ET b' ARMÉE DE MÉTIER 215
pouvoir faire face aux révoltes éventuelles qui risquent
d'éclater en différents points de son empire, il la divise en quatre
corps commandés respectivement par son fils naturel,
Geoffroy, évêque de Lincoln, le vainqueur des Écossais en 1174,
par Guillaume de Mandeville, un de ses fidèles les plus
éprouvés, par Richard, dont il a pu apprécier la valeur
militaire, et par Jean sans Terre, en qui il avait, semble-t-il, une
confiance fort exagérée1.
En 1188, Richard rompt les trêves en envahissant le
comté de Toulouse, où il prend Moissac. Philippe Auguste
riposte en se jetant sur les possessions d'Henri et de
Richard : il s'empare de Châteauroux, Buzançais, Argenton et
Levroux, assiège et brûle Montrichard, prend Palluau,
Montrésor, Châtillon-sur-Indre, la Roche-Guillebaud, Culan,
Montluçon, remonte vers Vendôme, qu'il occupe, et Troô,
d'où il chasse le roi d'Angleterre, incendie Dreux et dévaste
le pays jusqu'à Gisors. L'hiver met fin à la campagne2.
En 1188, les hostilités ne reprennent qu'en août. Après
l'échec de la conférence de Gisors, Henri II envahit le Vexin
et ravage un certain nombre de villages. L'attitude résolue
de Philippe Auguste et une bataille indécise l'incitent à
rentrer dans ses États. Le roi de France ne le poursuit pourtant
pas3; les forces étaient trop équilibrées et aucun des deux
adversaires ne tenait à risquer sa puissance dans une
bataille rangée. Philippe Auguste trouva le moyen de détruire
cet équilibre en gagnant Richard Cœur de Lion. Celui-ci lui
apportait, outre les ressources d'une partie de l'Aquitaine,

1. Kate Norgate, op. cit., t. II, p. 245.


2. Rigord, Œuvres de Rigord et de Guillaume le Breton, historiens de Philippe
Auguste, publiées... par M. François Delaborde, Paris, 1882-1885, in-8°, 2 vol.
[Société de l'Histoire de France), t. I, p. 90-92. Il est à remarquer que, dans
toute cette campagne, Philippe Auguste s'assure de points importants situés
sur l'ancienne voie romaine de Montluçon à Levroux et reliés chacun à peu près
en ligne droite à Bourges par les voies qui rayonnaient de cette ville. Bourges
devait être sa base stratégique Montluçon, Châteaumeillant, Argenton,
Châteauroux, Levroux et la vallée du Cher sont en communication directe avec la
:

capitale du Berry qui est visiblement l'arsenal du roi de France. Cf. Emile
Chénon, Les voies romaines du Berry, Paris, 1922, in-8°, avec une carte h. t.
Delpech [op. cit., t. I, p. xin) a entrevu l'importance stratégique des voies
romaines au moyen âge, mais n'a pas tiré de cette observation les conclusions qui
en découlent pour l'étude des guerres à cette époque.
3. Guillaume le Breton, éd. Delaborde, op. cit., t. II, p. 76-88.
216 J. BOUSSAKD
l'armée avec laquelle il avait, par le fer et le feu, fait régner
l'ordre dans son fief, des années durant.
En janvier 1189, Philippe et Richard envahissent les états
d'Henri, tandis que les Bretons se révoltent une fois de plus.
Le 28 mai a lieu la conférence de la Ferté-Bernard ; Henri,
encore redoutable avec son armée intacte, se replie sur le
Mans. Le 12 juin, Philippe Auguste et Richard paraissent
devant la ville, simulent une retraite et prennent leurs
dispositions pour l'attaquer. Le sénéchal Etienne de Tours,
pour sauver l'armée, incendie la ville ; mais les Français,
malgré le feu et l'héroïque défense de Geoffroy de Brûlon,
qui gardait le pont de pierre, envahissent la cité. Henri et
ses fidèles durent, pour éviter d'être pris, traverser la Sarthe
par un gué très profond ; 700 chevaliers seulement purent
s'échapper avec lui, poursuivis par les Français pendant trois
milles : « beaucoup de Gallois furent tués * ». Tel est le récit
du chroniqueur officiel des rois anglais. Il montre bien que
l'attaque fut une surprise et que les Brabançons d'Henri
n'eurent pas le temps de s'armer ni de prendre leur ordre de
bataille, et en second lieu que le succès des Français au point
stratégique qu'était le pont détermina le désastre : les
cavaliers purent passer la rivière, mais l'infanterie tout entière
fut bloquée et massacrée ou prise. Henri avait perdu sa
principale force ; il envoya en hâte Renou de Glanville en
Angleterre recruter une nouvelle armée, mais il était trop
tard. Il n'avait plus le moyen de s'opposer à la marche
triomphale du roi de France et ne put que battre en retraite sur
Chinon, capitale de son empire, tandis que Philippe Auguste
prenait Montdoubleau, Troô, les Roches, Montoire, la
Chartre-sur-le-Loir, Château -du-Loir, Chaumont, Amboise,
Rochecorbon, Tours enfin, le 30 juin2. Un détail
caractéristique est qu'à Tours, le roi de France captura 800
chevaliers et 100 sergents3 : l'infanterie d'Henri II n'existait plus,
et les places qui couvraient ses frontières tombaient sous les
coups de Philippe Auguste et de ses mercenaires, avec la

1. Gesta Henrici II..., t. II, p. 67-68; Rigord, t. I, p. 94-96. Sur ces


événements, cf. Alexander Cartellieri, Philipp II August, Kônig von Frankreich,
Leipzig-Paris, 1899-1921, in-8°, 4 vol., t. I, p. 303-316.
2. Gesta Henrici II..., t. II, p. 68-69.
3. Ibid., p. 69.
HENRI II PLANTEGENET ET i/ ARMÉE DE MÉTIER 217
même facilité que naguère celles du Limousin et du Périgord
entre les mains des Anglais.
Alors, désespérant de résister, même à Chinon et à Sau-
mur, Henri se résolut à traiter pour sauver les débris de son
empire. On sait qu'il ne survécut pas à sa ruine1.
Le bref aperçu que nous venons de donner des campagnes
de ce grand roi montre bien la transformation qui s'est
accomplie en moins de quarante ans ; aux chevaliers entourés
de leurs hommes, tantôt combattant avec l'ost, tantôt se
retirant dans un château presque inexpugnable, se sont
substitués sur le champ de bataille les corps de mercenaires,
constitués en une infanterie de ligne capable de triompher
en bataille rangée et de prendre en des temps très courts les
places les plus redoutables, et surtout doués, grâce à leur
organisation et à leur entraînement, d'une mobilité
exceptionnelle en ce temps. D'abord employés uniquement par les
rois qui, seuls, avaient lés moyens de les entretenir et de les
équiper, ils se sont révélés tellement indispensables à qui
voulait soutenir une guerre avec quelques chances de succès,
que les ligues des barons, qui jadis comptaient sur leur seule
valeur, ont dû les employer, et que le roi de France a dû
faire les sacrifices nécessaires pour se les attacher.
Mais ces campagnes nous permettent d'entrevoir, à la
lumière des faits, quelle fut la raison des succès des
mercenaires, quelles furent en réalité leur force et leur faiblesse,
leur organisation et l'influence qu'ils eurent sur la tactique
et la stratégie médiévales.

* *

Les mercenaires employés de façon constante dans les


armées du roi d'Angleterre depuis 1159 et dans celles du roi de
France depuis 1180 environ, ceux qu'on appelle routiers,
ribauds, cottereaux, sont pour la plupart originaires des pays
du Nord : ce sont des Brabançons ou des Flamands ; ceux de
Philippe Auguste sont levés en partie dans le Hainaut2. La

1. A. Luchaire, Louis VII, Philippe- Auguste, Louis VIII, dans E. Lavisse,


Histoire de France, t. III, lre partie, Paris, 1901, in-8°, p. 98-101.
2. Général Colin et colonel Reboul, op. cit., t. I, p. 150.
218 J. BOUSSARD
présence dans les armées d'Henri II, vers 1175, du roi
d'Aragon, à titre d'allié, laisse supposer que des bandes
espagnoles pouvaient être incorporées à ces contingents1; en
tout cas, Henri a employé une troupe de Gallois2. Nous ne
reviendrons pas sur le caractère mi-soldat, mi-brigand, de
ces mercenaires, qui est trop bien connu.
Quel était le nombre des soldats qui composaient ces
bandes? Les renseignements donnés par les chroniques sont
évidemment sujets à caution : en 1159, les Gesta parlent
d'une « immense armée de mercenaires3 »; en 1173, de
20,000 Brabançons; en 1174, des « très nombreux
mercenaires » recrutés par Hugues Bigot4; en 1183, Geoffroy de
Vigeois cite le chiffre de 10,500 routiers tués, pour la troupe
encerclée en Berry5 ; ces chiffres n'ont pas beaucoup plus de
valeur que ceux auxquels les chansons de geste évaluent les
milliers de Sarrasins occis par Roland ou Olivier. Essayons
de serrer les évaluations d'après des données précises6.
Le Pipe Roll de 1167, qui prévoit des équipements, les
chiffre à quelques centaines ; il est évident qu'il ne s'agit là
que d'un contingent partiel, encore est-il modeste. Celui de
1174 nous fournit une base un peu plus précise en faisant
connaître le nombre des navires grâce auxquels l'armée,
après son expédition de quelques semaines en Angleterre,
repassa sur le continent : il s'élève à trente-sept navires7.
Mais quelle était leur contenance? Si nous essayons de nous
faire une idée du nombre d'hommes qui pouvaient
embarquer sur les nefs, à cette époque, nous arrivons aux
évaluations les plus variables8. Néanmoins, un renseignement

1. Gesta Henrici II et Ricardi /..., t. I, p. 353.


2. Cf. ci-dessus, p. 201.
3. Cf. ci-dessus, p. 198.
4. Cf. ci-dessus, p. 209.
5. Géraud, op. cit., p. 143 et n. 1 ; Geoffroy de Vigeois, Chronique, dans
Recueil des historiens des Gaules et de France, t. XVIII, p. 219. Géraud cite les
chiffres fantaisistes donnés par plusieurs chroniques.
6. Nous devons de très utiles conseils pour l'évaluation du nombre des
combattants en général à notre maître M. Ferdinand Lot, qui a donné d'importantes
précisions à ce sujet [L'art militaire et les armées au moyen âge).
7. Pipe Roll de 1173-1174, cité par Eyton, op. cit., p. 183.
8. Par exemple, d'après Villehardouin, le transport des croisés de 1204 avait
été prévu, d'accord avec les Vénitiens, pour 4,500 chevaliers et 20,000 sergents ;
les chevaux devaient voyager à part, avec les écuyers. Arrivés à Venise, les
HENRI II PLANTEGENET ET L1 ARMÉE DE MÉTIER 219
assez précis nous est fourni par les Gesta. Cette chronique
mentionne le voyage accompli en 1191 par un contingent de
croisés qui, partis d'Angleterre, allaient rejoindre Richard
en Méditerranée, en vue de l'expédition de Saint- Jean -
d'Acre1. Un de ces navires, ayant subi des avaries du fait
d'une tempête, aborda à Silvia, où les quatre-vingts « ju-
venes » qu'il transportait aidèrent les Portugais à combattre
les Maures. Peu après arrivèrent à Lisbonne les neuf autres
navires du convoi et sept cents « juvenes » formant l'élite
des passagers se mirent à la disposition du roi de Portugal.
Si l'on songe que ces « juvenes » sont sans doute des
chevaliers, combattants choisis, ces chiffres nous permettent
d'entrevoir un nombre de passagers s'élevant à cent ou cent
cinquante hommes par nef en moyenne. En l'espèce, il s'agit de
guerriers munis de leurs équipements et, sans aucun doute,
de leurs bagages, c'est-à-dire voyageant dans les mêmes
conditions que les mercenaires d'Henri II en 1174. Or, ce chiffre
concorde avec les estimations moyennes auxquelles nous

croisés se trouvent beaucoup moins nombreux qu'il n'était prévu, à tel point
qu'ayant payé chacun le prix de leur passage, et les riches ayant encore versé
une cotisation supplémentaire, ils se trouvent devoir encore 34,000 marcs sur
la somme de 94,000 marcs, objet de l'accord. On peut donc évaluer à la moitié
du chiffre prévu le nombre des croisés. Or, la Devastatio Constantinopolitana
[M. G. H., S. S., t. XVI, 1859, p. 10) estime le nombre des nefs à quarante, sans
compter les huissiers pour le transport des chevaux ; Nicétas donne le chiffre de
soixante-dix nefs et les Annales de Venise celui de deux cent quarante, et soixante-
dix pour les bagages (Villehardouin, La conquête de Constantinople, éditée et
traduite par Edmond Faral..., Paris, 1938-1939, in-8°, 2 vol., t. I, p. 22-25, 58-65 et
79 n. 3). Si les croisés étaient, comme il semble, au nombre de 12,000 environ, le
chiffre des passagers sur chaque bateau serait donc de trois cents en moyenne
d'après la Devastatio, de cent soixante-dix suivant Nicétas, et de cinquante si nous
acceptons le chiffre des Annales. Ch. de La Roncière (Histoire de la marine
française, Paris, 1899-1932, in-8°, 6 vol., t. I, p. 149) parle de trois cents voiles
(huissiers compris) pour 10,000 à 12,000 hommes. Cinquante ans plus tard,
nous trouvons un règlement marseillais qui interdit de faire monter plus de
1,500 passagers à bord d'un navire ; ils'agitici, il est vrai, non de soldats, mais
de pèlerins, c'est-à-dire d'une foule qu'on peut serrer à l'excès ; nous ne
saurions en tirer argument pour évaluer le nombre de soldats qui prenaient place
dans les nefs. Un peu plus tard, le vaisseau de saint Louis est chargé de huit
cents personnes. Camille Enlart affirme que les navires qui voguaient sur
l'Atlantique étaient d'un tonnage nettement moins fort que ceux dont on se
servait en Méditerranée. Nous ne savons, d'ailleurs, sur quels textes il appuie
cette opinion (cf. C. Enlart, Manuel d'archéologie française..., 2e partie, t. II,
p. 667-671, et Ch. de La Roncière et G. Clerc-Rampal, Histoire de la marine
française, Paris, s. d., in-fol., p. 10). Cf. F. Lot, op. cit., t. I, p. 174-175.
1. Gesta Henrici II et Ricardi /..., t. II, p. 115-123.
220 J. BOUSSARD
arrivons pour les croisés de 1204 1.- Nous pouvons donc,
semble-t-il, évaluer à un chiffre oscillant entre 3,000 et
6,000 le nombre des Brabançons qu'Henri emmena en
Angleterre pour mettre fin à la campagne et qu'il dirigea
ensuite sur Rouen, à 1,000 ou 1,500 celui des mercenaires levés
par Hugues Bigot. Ce chiffre n'est d'ailleurs pas forcément
égal à celui de la totalité des mercenaires qui figuraient dans
les armées du roi d'Angleterre, mais nous pouvons en
conclure qu'une troupe d'environ 5,000 de ces guerriers
pouvait être regardée comme un contingent considérable et
un élément décisif dans les opérations d'une guerre. Nous
pouvons donc prendre le chiffre de 6,000 comme un
maximum pour le contingent de mercenaires qui figurait dans
une armée du xne siècle, celle d'Henri II ou celles dont il
confiait le commandement à ses fils.
La supériorité de cette troupe provenait certainement en
grande partie de son armement. Nous avons vu que le roi
fournissait au moins la base de l'équipement. Il devait donc
y avoir une uniformité relative, et les corps de mercenaires
revêtaient certainement l'aspect de ces troupes de piquiers
qui, au cours des siècles, décidèrent du sort de plus d'une
bataille, et qui, à peine modifiés, formaient encore l'élite des
armées pendant la guerre de Trente ans. C'est ainsi que nous
sont représentés les mercenaires de l'armée impériale à Bou-
vines, troupe si solide qu'elle ne succomba qu'à la fin de la
journée, après la déroute des autres corps, et après les
assauts répétés des adversaires qui l'entouraient de tous
côtés2. Nous pouvons même préciser la formation normale
de cette infanterie. A Rouen, en 1174, Henri II fait combler
le fossé pour permettre à 200 hommes de passer de front3,
ce qui semble impliquer qu'un corps de mercenaires
acquérait le maximum de sa valeur en ordre parallèle4. Si Henri II
avait 5,000 ou 6,000 hommes à Rouen, la tradition militaire

1. Cf. ci-dessus, p. 218, n. 8.


2. Général Colin et colonel Reboul, op. cit., t. I,.p. 160-164, et général Colin,
Les grandes batailles de Vhistoire, de l'antiquité à 1913..., Paris, 1926, in-12,
p. 48-58.
3. Gesta Henrici II et Ricardi /..., t. I, p. 75.
4. Sur l'ordre de bataille parallèle ou perpendiculaire, cf. Delpech, op. cit.,
t. II, p. 4-9 et p. 36.
HENRI II PLANTEGENET ET L' ARMÉE DE MÉTIER 221
voulant que l'armée fût divisée en trois corps principaux1,
cette formation donnerait donc des bataillons de 200 hommes
de front sur une dizaine de rangs de profondeur.
A ces qualités décisives en bataille rangée, les
mercenaires joignaient leur maîtrise dans l'attaque des places
fortes. Rares sont les sièges qui, à partir du règne d'Henri II,
durent plus de quinze jours, sauf lorsque l'assaillant, comme
Louis VII, par exemple, ne disposait pas de cette troupe de
choix2. Mais les armées d'Henri et de Richard enlèvent en
quelques jours les châteaux les mieux fortifiés. Outre la
valeur guerrière des exécutants, il faut voir dans ces succès
répétés les résultats d'une poliorcétique médite, et sans
aucun doute d'un progrès considérable accompli dans le
matériel de siège. Or, les engins étaient presque certainement
transportés à leur suite par les colonnes de mercenaires.
Henri II, à son arrivée à Dol, où il rejoint ses mercenaires
sous les murs du château, fait aussitôt, disent les Gesta,
dresser ses pierrières3. Tout porte à croire qu'il n'eut qu'à les
faire monter et non à les faire fabriquer de toutes pièces,
comme ce fut le cas l'année suivante, au siège de
Huntingdon, pour lequel il fit appel à un ingénieur4. Cette
construction de machines en Angleterre, en 1174, s'explique par la
difficulté de transporter de tels engins au cours du raid
exécuté rapidement dans l'île : le matériel de siège avait dû être
laissé sur le continent.
Un autre fait qui tendrait à prouver que les mercenaires
étaient très entraînés aux assauts des places fortes est la
prise de Tours par Philippe Auguste en 1189. Ce sont des
cottereaux qui escaladèrent les murs et щ rendirent maîtres
de la place6.
Enfin, la qualité stratégique essentielle de ces troupes est
leur extrême mobilité. Nous avons vu avec quelle rapidité
les Brabançons se déplacèrent de Rouen à Dol, et Richard

1. Ibid., p. 8-9.
2. Cf. le siège de Verneuil et celui de Rouen par Louis VII, ci-dessus, p. 205
et 210.
3. « Statim fecit parari perrarias suas s [Gesta Henrici II et Ricardi /..., t. I,
P. 57).
<J. Pipe Roll de 1173-1174 pour le Buckingamshire et Bedfordshire, cité par
Eyton, op. cit., p. 181.
5. Rigord, éd. Delaborde, t. I, p. 95.
BIBL. ÉC. CHARTES. 1945-1946 15
222 J. BOUSSARD
exécuta sa manœuvre par une marche du Puy-Saint-Front à
Excideuil, et se déplaça continuellement au cours de ses
campagnes en Limousin et en Gascogne. И у a loin de ces
mouvements rapidement exécutés par une troupe homogène
et mobile aux lents déplacements de l'armée féodale,
alourdie par le disparate de ses éléments divers, comme, par
exemple, l'expédition de Toulouse en 1159 *. Les armées de
mercenaires, par leur incomparable mobilité, rendirent
possibles les opérations de grande envergure et de longue durée.
Cette transformation de la guerre se répercuta sur la
stratégie. L'armée féodale, étant donné la brièveté du temps de
service, pouvait subsister par elle-même, sauf dans les
expéditions lointaines, comme les croisades, pour lesquelles des
bases d'approvisionnements devaient être préparées de
longue main. L'armée de mercenaires, qui sert tant que
durent les hostilités, est tributaire de ses bases. Pour Henri II,
nous entrevoyons quelques-uns de ses arsenaux : Rouen,
Chinon, Poitiers, Nantes, Bordeaux ; pour Philippe Auguste :
Bourges et Mantes. Le corollaire de cette nécessité, c'est
l'impossibilité de s'éloigner beaucoup des bases : l'échec des
campagnes d'Henri II et de Richard en Toulousain en est
un signe certain. Nous pouvons également entrevoir la
nécessité pour ces armées d'utiliser le réseau des voies romaines
encore existantes : nous avons vu Philippe Auguste baser
ses plans de campagne en 1187 sur l'existence de ces
communications et la conquête d'une importante rocade aux
confins des possessions de son adversaire 2.
Mais le grave défaut de l'armée de mercenaires, c'est sa
lenteur tactique, gui résulte d'ailleurs de sa mobilité
stratégique. L'armement de ces piétons et la prise de l'ordre de
bataille nécessitent un temps assez long et doivent être
exécutés loin de l'ennemi, sous peine d'un risque
extrêmement grave : celui de se trouver, sans défense possible, exposé
aux attaques d'un adversaire déjà prêt, et surtout de la
cavalerie féodale. Le fantassin mercenaire ne vaut qu'armé
et constitué en corps solide. En 1173, lors de l'attaque de
Louis VII sur Verneuil, Henri II vient à sa rencontre

1. Cf. ci-dessus, p. 199.


2. Cf. ci-dessus, p. 215, n. 2.
HENRI II PLANTEGENËT ET b' ARMÉE DE MÉTIER 223
depuis Conches, à plus de dix kilomètres de là, et doit
amener ses mercenaires tout armés, marche qui cause à ces
hommes une pénible fatigue. C'est sur une eminence, à
quelque distance de la ville assiégée, qu'Henri range ses
troupes pour passer à l'action, et vraisemblablement pour
exécuter à loisir la manœuvre qui consiste à passer de la
colonne de marche à la ligne de bataille parallèle au front.
Ce qui montre bien que les mercenaires n'avaient de valeur
qu'en troupe compacte, c'est qu'une partie des mêmes
Brabançons essuyèrent quelques jours plus tard une défaite aux
environs de Fougères : dispersés par petits groupes pour les
approvisionnements, et découverts, ils devinrent une proie
facile pour les chevaliers bretons qui les massacrèrent en
détail1. Car cette troupe, dépourvue de cavalerie, pouvait
difficilement s'éclairer et se garder. Ce défaut de sûreté les
rendait très vulnérables en marche. C'est ainsi que Richard
de Lucé surprit et anéantit les mercenaires d'Hugues Bigot
au passage d'une rivière, que l'attaque brusquée de Philippe
Auguste sur le Mans permit l'anéantissement de l'infant.erie
adverse, que Thibaut Chabot extermina ceux qui se
rendaient à l'appel du comte d'Angoulême, que les chevaliers
limousins et les paysans berrichons vinrent facilement à
bout des bandes qu'ils encerclèrent à Malemort. Peut-être,
dans ce dernier cas, faut-il accuser aussi l'indiscipline de ces
guerriers sans engagement redevenus brigands, et songeant
plus au pillage qu'au combat méthodique. Mais il est
caractéristique que tous les grands désastres où sombrèrent des
bandes de mercenaires furent le fait de combats engagés en
marchant, et il faut peut-être expliquer par cette circonstance
le fait qu'Henri et Etienne, face à face sur la Tamise en
1153, n'osèrent ni l'un ni l'autre franchir la rivière en face
de l'adversaire2. Il reste que les mercenaires, livrés à eux-
mêmes, n'étaient pas très redoutables, précisément parce
qu'il leur manquait alors les trois conditions du succès : un
armement homogène, une discipline et un chef.
Lorsqu'ils étaient enrôlés dans une armée commandée
par un véritable homme de guerre, convenablement équipés

1. Cf. ci-dessus, p. 207.


2. Kate Norgate, op. cit., l. I, p. 397-398.
224 J. BOUSSARD. HENRI II ET b' ARMÉE DE MÉTIER
et approvisionnés, encadrés par des troupes qui, sans avoir
leurs qualités propres, possédaient celles qui leur manquaient,
les mercenaires formaient le noyau de l'armée. Cette armée
articulée, et dans laquelle chaque élément pouvait avoir sa
spécialisation et être utilisé au maximum de son rendement,
était le type primitif de l'armée moderne et permettait
l'emploi judicieux des différentes armes, c'est-à-dire la manœuvre.
La tactique, à la fin du хне et au début du xine siècle, tend
à faire de l'infanterie lourde l'ossature de la ligne de bataille,
autour de laquelle évoluent la cavalerie et les éléments
légers. Cette technique de l'emploi des différentes armes est
mise en évidence par la bataille de Bouvines, où l'infanterie
flamande forme une muraille derrière laquelle la cavalerie,
fortement éprouvée, vient se reformer et d'où elle s'élance
pour dégager par des charges les piétons qui la couvrent *.
Les succès ininterrompus d'Henri II imposèrent avec
tant d'évidence la supériorité tactique d'une telle armée que
la lutte ne fut plus permise qu'à condition d'adopter son
organisation. C'est ce que fit Philippe Auguste, qui
perfectionna l'œuvre de son devancier en créant les divers corps
spécialisés qui devinrent le noyau de l'armée française.
L'armée de métier, née au début et définitivement constituée à
la fin du xne siècle, devait s'imposer à l'Europe pendant
plusieurs siècles, se perfectionner au xve siècle avec les
réformes de Charles VII, et disparaître seulement au temps où
la capacité meurtrière des armes s'accrut dans de telles
proportions qu'il fallut rechercher avant tout le nombre des
combattants par le principe de la nation armée dû à
Frédéric-Guillaume Ier et à la Convention.
J. BOUSSARD.

1. Général Colin et colonel Reboul, op. cit., t. I, p. 160-164.

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