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LA BELLE ÉPOQUE DE LA GRANDE GUERRE

Introduction

Olivier Cosson

Société d’études soréliennes | « Mil neuf cent. Revue d'histoire intellectuelle »

2015/1 n° 33 | pages 3 à 14
ISSN 1146-1225
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DOSSIER

La Belle Époque de la Grande Guerre


Introduction
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Olivier Cosson

« Malgré son ardeur offensive, le Français se fit rapidement à l’anti-


pathique guerre de tranchées, quoique chaque jour, après la Marne,
on s’attendît à voir l’ennemi décamper 1. » Cette sobre description
d’un moment particulièrement critique de la Grande Guerre, à
­l’automne 1914, représente à nos yeux un exemple typiquement
militaire de mise en histoire de la guerre. Provenant d’une étude
militaire du conflit parue dès 1921, son ambiguïté même pose de
façon très nette la manière dont une histoire professionnelle (issue
de l’arme du génie, en l’occurrence) s’accommode de la « grande
histoire » pour en venir rapidement à son sujet. Le vocabulaire, les
concepts sous-jacents nous indiquent le chemin à parcourir pour
saisir à la fois les hommes, les idées et les structures qui s’entremêlent
pour constituer l’histoire de la guerre de 1914-1918. Ainsi, on évoque
encore « l’ardeur offensive » dans les années 1920, et avec la « guerre
de tranchée », terme quasiment inexistant avant 1914, elle participe
d’un même univers intellectuel spécifique, structuré par les notions
de « leçons » à tirer de toute expérience, excluant au maximum tout
jugement de valeur, surtout sur les morts, marqué enfin par le regard
inclusif de l’auteur, le « nous », le « on » lorsqu’est évoquée l’histoire de
l’armée française.

1.  Colonel Normand, « Évolution de la doctrine défensive, 1914-1918 », Revue du


génie militaire, juin 1921, p. 508.

3
La question que l’on voudrait poser dans ce dossier est de savoir
si une autre histoire est possible, à partir de la précédente. Qu’elle
soit technique, sociale, culturelle, l’histoire intellectuelle du militaire
peut-elle ne pas être seulement une généalogie des idées, enchâssant
les doctrines dominantes et les textes réglementaires les uns dans les
autres ? Peut-on envisager une histoire qui soit celle de la pensée et
des représentations des militaires, dans toute leur diversité (armes
et services) et non seulement une histoire des productions savantes
émanant de l’armée ?
Le monde universitaire anglo-américain s’est depuis longtemps
saisi de ces questions. Pour n’évoquer que la Belle Époque et la
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Grande Guerre, le cas français a fait l’objet de solides travaux sur le
conflit, ceux du général américain Robert Doughty ou, plus récem-
ment, ceux d’Elizabeth Greenhalgh 1. Sur le temps de paix, on dis-
pose d’études sociopolitiques précieuses, mais assez anciennes, par
quelques grands auteurs britanniques ou américains comme Douglas
Porch ou David Ralston 2. Une mention particulière doit être faite
ici du travail pionnier de l’historien hollandais Henri Wesseling qui,
dans un ouvrage marquant mais resté sans suite véritable, eut dès
1969 l’intuition d’étudier le rapport des Français de la Belle Époque
à l’armée et à la guerre. Il dissocia les imaginaires de l’approche
concrète du champ de bataille, dressant un portrait original de la
France et de son armée qui ne parut en anglais qu’en 2000 3.
Dans notre langue, un rapide survol de la bibliographie fait appa-
raître les « histoires militaires » officielles et nationales, mais pour ce
qui est d’une histoire de la pensée, les bases de données nous guident
vers la fameuse Histoire de la pensée militaire allemande d’Eugène
Carrias ou encore vers les recherches conduites sous l’égide d’Hervé
Coutau-Bégarie mettant en lumière la pensée navale française de la

1.  Robert A. Doughty, Pyrrhic victory: French strategy and operations in the Great War,
Cambridge (Mass.), Belknap Harvard University Press, 2005 ; Elizabeth Greenhalgh,
The French army and the First World War, Cambridge, Cambridge University Press,
2014 (voir le compte rendu dans ce numéro).
2.  Douglas Porch, The march to the Marne: The French army, 1871-1914, Cambridge,
Cambridge University Press, 1981 ; David B. Ralston, The army of the Republic: The
place of the military in the political evolution of France, 1871-1914, Cambridge (Mass.),
MIT Press, 1967.
3.  Hendrik L. Wesseling, Soldier and warrior: French attitudes toward the army and
war on the eve of the First World War, Westport (Conn.)-Londres, Greenwood Press,
2000.

4
Belle Époque 4. On trouve même une histoire de la pensée militaire
hongroise, mais bien peu de chose sur la France : une approche fine
de la doctrine tactique française avant 1914 conduite par Dimitry
Queloz 5, un chercheur suisse, ou encore l’ouvrage de Michel Goya
qui porte sur « l’invention de la guerre moderne » au cours de la
Grande Guerre 6. À ce constat, ajoutons la mention d’un phénomène
massif en France sur le plan éditorial, la biographie militaire, qui pal-
lie (parfois avec bonheur) la faiblesse des autres productions consa-
crées au militaire dans notre pays 7. Il serait intéressant de l’étudier.
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Pour une histoire intellectuelle du militaire
Concernant l’époque privilégiée par Mil neuf cent, la IIIe République
avant la Grande Guerre, l’histoire des idées militaires françaises a
jusqu’à présent laissé la place, parmi les grandes études historiques,
à une histoire sociale et politique de l’armée dont Raoul Girardet,
William Serman, puis Jean-Charles Jauffret et Guy Pedroncini sont
longtemps restés les maîtres. Ils ont été suivis dans une perspective
désormais culturelle ou anthropologique par des historiens comme
Jean-François Chanet, Vincent Duclert, Odile Roynette ou encore
le général André Bach, pour ne citer que quelques auteurs intéressés
par le temps de paix. Certains champs historiques (comme l’histoire
des sciences) sont aussi tentés par le dépassement des cloisonnements
historiques. En histoire politique, une vaste somme, conduite par
de bons connaisseurs de la question mais portant sur la IIIe et la
IVe République, est venue, il y a presque vingt ans, offrir un pano-
rama global du sujet 8. Signalons enfin un certain nombre d’ouvrages

4.  Voir Eugène Carrias, Histoire de la pensée militaire allemande, Paris, Puf, 1948 ;
Hervé Coutau-Bégarie (ed.), L’évolution de la pensée navale, Paris, ISC-Economica
et FEDN, 7 t., 1991-2007 ; Martin Motte, Une éducation géostratégique. La pensée
navale française de la Jeune École à 1914, Paris, ISC-Economica, 2004.
5.  Dimitry Queloz, De la manœuvre napoléonienne à l’offensive à outrance. La tactique
générale de l’armée française, 1871-1914, Paris, Economica, 2009. Voir également
nos propres travaux sur l’anticipation militaire française avant 1914 et les guerres
périphériques, notamment Olivier Cosson, Préparer la Grande Guerre. Les militaires
français et la guerre russo-japonaise (1899-1914), Paris, Les Indes savantes, 2013.
6.  Michel Goya, La chair et l’acier. L’invention de la guerre moderne (1914-1918),
Paris, Tallandier, 2004.
7.  Certains travaux de Sabina Loriga ont jeté les fondements d’une telle entreprise.
Voir Sabina Loriga, Le petit x. De la biographie à l’histoire, Paris, Éd. du Seuil, 2010 ;
voir aussi François Dosse, Le pari biographique, Paris, La Découverte, 2005.
8.  Philippe Vial, Olivier Forcade, Éric Duhamel (eds.), Militaires en République

5
d’histoire militaire centrés sur l’événement 1914, qui tentent natu-
rellement de saisir d’un même mouvement temps de paix et temps
de guerre 9.
On ne saurait achever ce trop rapide tour d’horizon. Un véritable
renouveau a en outre été porté dans les années 2000 par certaines
maisons d’édition et par toute une génération de chercheurs parti-
culièrement intéressés par la guerre coloniale et la Première Guerre
mondiale 10. Mais les études d’histoire militaire françaises se singu-
larisent globalement, à l’échelle internationale, par leur relative fra-
gilité. Il faut bien sûr évoquer ici le désaveu de l’histoire militaire
en France, un objet suspect dès après la Grande Guerre et bientôt
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désuet, après l’épreuve de 1939-1945, parmi les sciences sociales
dénigrant « l’his­toire bataille », jusque dans les années 1960-1980
marquées par ­l’empreinte des conflits de décolonisation et surtout
la guerre d’Algérie. Se multiplient ainsi en un siècle des histoires
des États, des peuples et des combattants en guerre, mais bien peu
d’histoires de l’armée en guerre.
Cette singularité française plane ainsi sur le dossier présenté ici,
et il n’y a pas là qu’un effet de conjoncture historiographique : l’ostra­
cisme qui frappe les militaires au sein des sciences sociales prend
peut-être sa source précisément au cours de la période étudiée par
Mil neuf cent. C’est un enjeu important : après l’affaire Dreyfus qui
a induit un clivage politique durable entre la République et les mili-
taires, ces derniers ont peut-être davantage encore subi l’oppro­bre
mémoriel et l’exclusion historiographique à la suite d’une condam-
nation sans appel, dans l’entre-deux-guerres, de leur incurie meur-
trière à Charleroi, d’abord, puis à Verdun et sur la Somme. L’idée
que les officiers faisaient tuer les Français de manière absurde et

1870-1962. Les officiers, le pouvoir et la vie publique en France, Paris, Publications de


la Sorbonne, 1999.
9.  Adoptant un regard technique sur l’armée, on peut citer Henri Ortholan, Jean-
Pierre Verney, L’armée française de l’été 1914, Paris, Bernard Giovanangeli-Ministère
de la Défense, 2004, et l’intéressante étude menée par Damien Baldin et Emmanuel
Saint-Fuscien, Charleroi (21-23 août 1914), Paris, Tallandier, 2012.
10.  On pense particulièrement, concernant la France, à Tallandier, Armand Colin
ou même Bayard qui ont développé des catalogues et soutenus la recherche sur
les questions militaires. Ces éditeurs ont contribué à la diffusion des travaux de
spécialistes du conflit formés à partir des acquis et débats historiographiques initiés
par l’équipe scientifique de l’Historial de la Grande Guerre (Péronne). Voir Nicolas
Beaupré, Heather Jones, Anne Rasmussen (eds.), Dans la guerre 1914-1918. Accepter,
endurer, refuser, Paris, Les Belles Lettres, 2015.

6
en toute connaissance de cause est ainsi omniprésente aujourd’hui
encore dans notre espace médiatique et dans le champ mémoriel.
Le débat (nourri par des archives nouvelles) s’est pourtant considé-
rablement enrichi depuis vingt ans sur le plan scientifique, portant
sur les rapports d’auto­rité et des hiérarchies sociales à l’arrière et au
front. Il a ainsi fallu opérer une première rupture avec un héritage
mémoriel très puissant issu du xxe siècle. Il a fallu peu a peu mettre
à distance les représentations nées du conflit et notamment celle
des « bouchers de la Grande Guerre », stigmatisant d’un bloc et à
l’échelle de 52 mois de conflit le haut commandement et les officiers
de contact, les exécutions arbitraires et les offensives meurtrières,
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le massacre des coloniaux et les responsabilités des « marchands de
canon 11 ». Malgré l’émotion toujours forte dont sont porteuses ces
images, étudier l­’armée et les militaires, est-ce encore aujourd’hui
un acte politique ? C’est le premier mouvement de fond, historio-
graphique et mémoriel, que ce numéro voudrait interroger, cent ans
après les événements.

Une temporalité spécifique


Le monde des militaires professionnels, officiers principalement, est
au cœur de ce numéro. Ce dernier ambitionne d’interroger l’univers
militaire, ses identités multiples, de cerner les débats qui l’agitent,
d’éclairer les enjeux qui sont les siens. Cette volonté entre en réso-
nance avec un ouvrage pionnier et sans doute clé pour la question.
Ce travail collectif, passé à peu près inaperçu dans le monde uni-
versitaire, résultait d’un colloque anniversaire organisé au Musée de
l’armée en 2004. Il s’intitulait simplement 1904-1914, de la guerre
pensée à la guerre sur le terrain. Technique, tactique, pratique 12. Malgré
l’angle choisi pour traiter de la question, assez technique, on trouve

11.  L’œuvre du dessinateur de bandes dessinées Tardi, pour unique qu’elle soit dans sa
capacité à figurer le chaos et l’horreur des tranchées, reste aujourd’hui symptomatique
de cet antimilitarisme violent qui détermine fortement les représentations de la
Grande Guerre. La bande dessinée, par ailleurs, est un art extrêmement riche sur la
Guerre de 14-18 au point d’en devenir l’un des thèmes imposés (voir les œuvres de
Blain, Gibrat, Larcenet, Marchetti).
12.  1904-1914, de la guerre pensée à la guerre sur le terrain.Technique, tactique, pratique :
Cahiers d’études et de recherche du Musée de l’armée (CERMA), 5, 2004. Une décennie
plus tard, une journée d’étude dont les actes viennent d’être publiés adopte un angle
proche : voir François Cochet, Jean-Christophe Sauvage (eds.), 1914, la guerre avant
la guerre. Regards sur un conflit à venir, Paris, Riveneuve, 2015.

7
d’abord dans ce travail réunissant militaires et universitaires une
tentative originale (peut-être inédite) et réussie de saisir la question
de l’anti­cipation avant 1914. La structuration même du question-
nement porte une forte et typique empreinte militaire. « La guerre
pensée », « la guerre sur le terrain » : comparons. Si cette enquête sur
la préparation effective des militaires à la guerre future a eu relati-
vement peu d’écho, elle traduit néanmoins en histoire un mode de
pensée qui est peut-être premier chez les officiers et donc évident
pour les organisateurs du colloque : la préparation est inséparable
de l’action.
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La pensée, la conscience et les valeurs militaires du temps de paix
sont en effet porteuses d’une projection dans le temps de guerre,
constante et fondamentale, qui place l’horizon du combat au cœur
de l’existence des acteurs du temps de paix. Il ne s’agit pas de sup-
poser une suractivité permanente dans les casernes des années 1900,
surtout sur le plan intellectuel. En revanche, qu’y fait-on si ce n’est
s’entraîner, c’est-à-dire répéter inlassablement ce que l’on fera à la
guerre ? On peut concevoir que cet entraînement des troupes, ce
dressage, soit routinier, inadapté, voire violent, mais non le juger
absurde a priori 13. On peut penser aussi qu’ils aient leur pendant
intellectuel, reliant préparation dans les casernes et anticipation à
l’échelle de l’armée, et enfin considérer que l’entrée en guerre, pour
les officiers, ne soit pas un basculement dans l’inconnu.
Il faut insister : cela ne signifie nullement que ce basculement ait
été « bien » ou « mal » préparé. Pour qui sait y voir, l’armée elle-même
garde la trace des négligences ou des erreurs profondes qui émaillent
l’histoire de l’anticipation militaire. Mais une déclaration de guerre
reste d’abord pour un officier un moment attendu et longuement
préparé qui doit rester conforme à un certain rituel quelle que soit
l’évolution des circonstances 14.

13.  L’essai ancien mais toujours stimulant d’Alain Ehrenberg sur le « dressage »
politique des conscrits a depuis longtemps rendu justice à cette perception, comme
les travaux d’Odile Roynette qui contribue à ce numéro. Voir Alain Ehrenberg, Le
corps militaire. Politique et pédagogie en démocratie, Paris, Aubier, 1983, ainsi que la
thèse en cours de Jean-Philippe Miller-Tremblay, L’ordre serré dans les armées française
et britannique (1853-1920), Paris, EHESS.
14.  Les travaux sur les temporalités ou les régimes d’historicité se multiplient,
comme en a récemment témoigné un numéro novateur de Vingtième siècle dirigé
par Ludivine Bantigny et Quentin Deluermoz, intitulé Historicités du 20e siècle.
Coexistence et concurrence des temps (117, 2013). Voir en particulier, concernant plus

8
Le régime d’historicité désigne la manière dont une société
ou un groupe humain construit, à un moment donné de l’histoire,
conjointement son rapport au passé, au présent et à l’avenir, et dont
ces trois temporalités s’articulent les unes avec les autres 15. Reinhart
Koselleck nous a fourni des concepts pour saisir cet agencement
mobile entre circonstances présentes et évolutives (champ d’expé-
rience) et projection permanente non dans « ce qui sera », concernant
les militaires, mais dans « ce qu’on fera », le jour J, « sur le terrain »
(horizon d’attente). C’est cette projection et cette réalisation (au-delà
du basculement) qui inspirent et donneront sens à l’angle choisi
pour ce numéro : le questionnement de la pertinence d’une séquence
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1906-1916.

Une périodisation concurrente


Pour l’armée, 1906 marque la fin de la première crise marocaine
et l’épilogue de l’affaire Dreyfus. Mais c’est surtout l’entrée dans
l’ère du service militaire de deux ans, véritablement universel, voté
­l’année précédente contre la volonté d’une écrasante majorité des
cadres militaires, plus isolés que jamais politiquement. Au même
moment, l­’armée, que la République pense avoir soumise, fait
face aux puissantes répercussions du principal conflit de l’avant-
guerre de 1914, la guerre russo-japonaise (1904-1905). La guerre
de Mandchourie sanctionne la défaite de l’allié russe, mais surtout
donne à voir la première expérience de guerre symétrique depuis des
décennies. Jusqu’aux années dix et au-delà, chaque armée occidentale
en tire les leçons : l’image du champ de bataille est profondément
brouillée. En France, c’est la naissance de « l’offensive à outrance »,
la reconstruction d’un horizon guerrier victorieux mis à mal, fondé
sur l’audace et l’emploi téméraire des masses. C’est aussi, comme
on va le voir dans ce numéro, l’initiation de processus lourds de
réformes et la naissance de nouvelles façons de penser la condition
militaire, la guerre, le combat. Le dossier passera donc à nouveau au
crible la borne de 1905 – ce « tournant » déjà interrogé en 2001 par

les soldats que les officiers, Nicolas Beaupré, « La guerre comme expérience du temps
et le temps comme expérience de guerre. Hypothèses pour une histoire du rapport
au temps des soldats français de la Grande Guerre », p. 166-181.
15.  Voir François Hartog, Régimes d’historicités . Présentisme et expérience du temps,
Paris, Éd. du Seuil, 2012, p. 13, cité par N. Beaupré, ibid., p. 168.

9
une livraison de Mil neuf cent 16 – mettant par ailleurs en chantier la
définition d’un avant-guerre englobant une autre date clé du point
de vue des représentations en Europe, 1911.

On en vient ainsi au second postulat majeur qui a été détermi-


nant pour les auteurs de ce numéro. On aurait pu en effet canton-
ner l’enquête sur l’anticipation et la pensée militaire à un classique
avant-guerre, ancré dans le xixe siècle et fermant boutique le 27 juin
1914 au soir, la veille du jour fatidique où « l’étincelle » mit le feu à la
« poudrière » des Balkans… Par irrévérence pour le roman national 17,
pour rendre compte aussi de la quasi-instantanéité de la mobilisation
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et du surgissement de la violence extrême 18, pourquoi ne pas effleurer
­l’entrée en guerre ou même Charleroi (21 au 23 août 1914) ? Le
carnage ne marque-t-il pas l’aboutissement pathétique des anticipa-
tions militaires françaises ? Le constat pourrait même être étendu au
domaine sanitaire et à la supposée impréparation dont témoigne la
dénonciation du « Charleroi sanitaire ». Si l’on pense que les soldats
d’alors en avaient encore pour quelque temps avec les anticipations
d’avant-guerre, alors poussons jusqu’à la Marne, quinze jours plus
tard, la grande victoire de Joffre. Ou jusqu’à la Champagne, à Noël ?
Ces combats annoncent toutefois et préfigurent parfaitement les
engagements particulièrement meurtriers qui s’enchaînent jusqu’à
Verdun, à l’hiver 1916, au point de singulariser cette phase de la
guerre par son exceptionnelle mortalité militaire 19. À ce stade, on a
mis le doigt dans l’engrenage, il n’est plus temps de revenir en arrière,
même si on est historien.
Une telle démarche de décloisonnement de la Grande Guerre
pose de considérables problèmes de sources, que n’ont pas manqué
d’affronter les auteurs qui ont contribué à ce dossier. Dans le champ
des productions intellectuelles de l’armée, surtout, l’entrée en guerre
entraîne l’arrêt de parution de nombreux périodiques et la raréfaction
temporaire des publications. Dès 1914, l’entrée massive des offi-

16.  Y a-t-il des tournants historiques ? 1905 et le nationalisme : Mil neuf cent, 19, 2001.
17.  Sur la remise en question du grand récit national et mémoriel avec lequel les
historiens doivent souvent composer, voir Marion Fontaine, Frédéric Monnier,
Christophe Prochasson (eds.), Contre-histoire de la IIIe République, Paris, La Décou­
verte, 2013.
18.  Voir notamment la contribution de Stéphane Audoin-Rouzeau in John Horne
(ed.), Vers la guerre totale. Le tournant 1914-1915, Paris, Tallandier, 2010.
19.  La moitié des pertes française, au cours des 52 mois de la Grande Guerre, est
subie en 17 mois, entre août 1914 et la fin novembre 1915.

10
ciers de tous âges dans les rangs de ­l’armée (et les pertes tout aussi
massives) prive le domaine de nombre de ses auteurs. Les comptes
rendus, les « retours d’expérience » se multiplient enfin, singularisant
telle arme ou tel service par une première « lecture à chaud » des évé-
nements. L’historien doit donc trouver de nouvelles sources, s’adapter
à un régime d’historicité peut-être nouveau, jongler avec les « éditions
augmentées » comme celle du célèbre guide Fournier, qui paraît en
1917 nanti de l’avertissement suivant :

Les éditions précédentes du Guide Fournier contenaient exclu-


sivement les renseignements nécessaires aux Officiers en temps de
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paix.
En raison des circonstances actuelles, l’éditeur a pensé faire
œuvre utile en ajoutant à la fin de cette nouvelle édition les diverses
dispositions qui peuvent intéresser les Officiers et qui sont relatives
à l’État [sic] de guerre 20.

Voici un exemple parmi des milliers d’autres de « composition »


avec des temps nouveaux, qui mériterait une étude à elle seule. Face
à une inertie bien réelle des sociétés, malgré la terrible « expérience
du feu » enfin advenue, l’historien ne peut cantonner son étude de
l’avant-guerre à une borne simple, fût-elle évidente, et laisser à l’exper­
tise de l’historien de la Grande Guerre « la suite » de son travail. Et il
en est de même des spécialistes militaires de la Grande Guerre, qui
sont tentés de faire de leur champ un « tout » se suffisant à lui-même
tant il est complexe et semble cohérent, ne serait-ce que du point de
vue archivistique.

On conçoit que le franchissement allègre de la borne de 1914,


celle de l’entrée dans l’expérience de la Grande Guerre, puisse être
iconoclaste. Ou encore que le danger téléologique puisse peser sur un
tel raisonnement. L’année 1914 est le pivot de l’un des basculements
les mieux établis de l’histoire de l’Europe contemporaine. C’est une
cale pour définir le sujet des étudiants, un « verrou », diraient les
militaires, de notre histoire nationale.
Mais on peut aussi considérer que sa remise en cause est une
tentation dans l’air du temps, en constatant par exemple que le tome
consacré à la Grande Guerre dans la fameuse collection de manuels

20.  Guide Fournier 1916-1917, à l’usage de MM. les officiers de toutes armes et de tous
services, Paris, L. Fournier, 1917 (8e année, 10e édition).

11
du Seuil (connue de tout bon étudiant en histoire) « Histoire de
la France contemporaine » a esquissé un premier pas en ce sens
concernant 1918, en préférant à la période 1914-1918 celle de 1914-
1927 21. D’autres auteurs, d’autres aires culturelles ou d’autres objets
(les génocides, par exemple) s’affranchissent aujourd’hui du cadre
temporel rigide de 1914-1918 pour mieux saisir leur objet.
Outre qu’il est inadapté à l’ensemble de l’Europe (Balkans, Tur­
quie, Irlande, Espagne), voire aux Empires 22, ce repère apparaît peu
conforme à l’expérience vécue et reconstruite de la plupart des mili-
taires. Pour eux, l’entrée en guerre ouvre une nouvelle « campagne »
parmi d’autres, passées ou à venir. Le sujet exige d’envisager une
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profession pour laquelle l’entrée en guerre en général et celle de
1914, en particulier, ne constituent pas une rupture au sens commun.
Le basculement dans la Grande Guerre des militaires français
apparaît en effet marqué par une détermination à persévérer dans
­l’action en dépit des événements et surtout des pertes. On ne sau-
rait être vaincu une nouvelle fois. Ainsi, le 23 août 1914, en pleine
déroute aux frontières, Joffre rassure Paris sur le bon déroulement
de son plan, qu’il assimile à une mise en place préparatoire à ­l’action,
tout reposant dès lors pour lui sur les acteurs et leur capacité à jouer
leur rôle. Il conclut ainsi son exposé de la situation générale au
ministre de la Guerre :
Dans l’ensemble la manœuvre stratégique est [...] terminée.
Elle a eu pour objet et pour résultat de mettre le gros de nos forces
au point qui pouvait être pour l’ennemi le plus sensible et de nous
assurer en ce point la supériorité numérique. La parole est main-
tenant aux exécutants, qui ont à tirer parti de cette supériorité.
La question est donc une question de valeur, valeur de com-
mandement et valeur de troupe, et surtout une question de persé-
vérance dans l’exécution 23.

21.  Jean-Michel Guieu, 1914-1927. Gagner la paix, Paris, Éd. du Seuil, coll. « His­
toire de la France contemporaine », t. V, 2015. Voir aussi dans la collection « A Greater
War », Robert Gerwarth, John Horne (eds.), War in peace: Paramilitary violence in
Europe after the Great War, Oxford, Oxford University Press, 2013.
22.  Voir sur ce thème l’article de Richard Fogarty du présent numéro ainsi que
Robert Gerwarth, Erez Manela (eds.), Empires at war, 1911-1923, Oxford, Oxford
University Press, 2014, ou encore Stéphane Audoin-Rouzeau, Christophe Prochasson
(eds.), Sortir de la Grande Guerre. Le monde et l’après-1918, Paris, Tallandier, 2008.
23.  QGQ (3e Bureau), Télégramme au ministre de la Guerre n° 1788, 7 heures,
23 août 1914, annexe 1044, Les armées françaises dans la Grande Guerre, Paris, Minis­
tère de la Guerre, 1922-1936, t. I, vol. I, 2e partie, p. 213.

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Seront donc valorisés les chefs les plus offensifs, les autres seront
avertis, tancés ou immédiatement limogés. Les nouvelles du désastre
en Lorraine et du reflux dans le nord sont mises sur le compte de
« défaillances individuelles ». Conformément aux prévisions internes
à l’armée d’avant-guerre, les pertes sont très lourdes et, par surcroît,
techniquement insondables. Mais leur accumulation ne doit en rien
remettre en cause la victoire, qui dépend de la conduite générale des
opérations. 1914 et 1915 restent profondément déterminés sur le
plan des représentations par les années d’avant-guerre. C’est pour
partie ce qu’a montré il y a quelques années le colloque de l’Histo-
rial de la Grande Guerre sur ces deux années cruciales 24. Il y a dans
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la persévérance militaire malgré les désastres initiaux plus que de
l’impro­visation, plus qu’un dénuement intellectuel face à la guerre
moderne ou qu’un aveuglement face aux pertes immenses subies par
l’armée française. L’endurance même des troupes dont la discipline
ne flanche pas dessine une situation exceptionnelle, qui contraste avec
1870 et surtout avec 1940, qui virent s’effondrer édifices militaires et
politiques sous le coup d’une première série de défaites dramatiques.
À la suite de longs mois marqués par la découverte et l’allon­
gement d’une guerre totalement inconnue des soldats (c’est la guerre
hallucinante de Barbusse, Goncourt 1916), mais préparée et conduite
par les professionnels selon des représentations qui évoluent très len-
tement, le conflit entre, du point de vue français, avec le déclenche-
ment de la bataille de Verdun en février 1916, dans une phase décisive
sur le plan des sensibilités politiques, aussi bien que sur le plan mili-
taire ou social. La société et les soldats s’approprient alors le conflit
et redistribuent les rôles, mettant peu à peu en œuvre le passage d’un
conflit issu de l’avant-guerre et conduit « à coup d’hommes » à une
approche davantage centrée sur le matériel et l’innovation, le terrain
et l’économie du sang, la mobilisation de l’Empire aussi.

Ce dossier est structuré en trois parties explorant successivement


la dimension politique, la science militaire et la nature impériale
de l’armée. Fruit du travail de spécialistes de l’avant-guerre ou de
la Grande Guerre (voire des deux à la fois), il se veut résolument
expérimental sur le plan de la périodisation. Faire dialoguer Dreyfus
et Verdun, deux « monstres sacrés » de notre récit national, c’est en
effet rendre indissociables la paix et la guerre, remettre en cause

24.  J. Horne (ed.), Vers la guerre totale, op. cit.

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l­’architecture de nos représentations de la France au xxe siècle. On
touche là à la culture générale de nos contemporains, habitués à
concevoir la paix comme une durée dans laquelle la guerre n’est que
parenthèse. Une telle ambition attirera, on l’espère, l’indulgence du
lecteur quant aux résultats obtenus. Car au-delà d’une performance
historiographique, cent ans après les événements, il s’agit de penser
un nouveau fil de l’histoire de l’une des plus grandes aliénations
collectives qu’ait connues le continent européen. Ce fil relie la France
embrigadée de la Grande Guerre à son passé civil et militaire. Il relie
les Français à cette représentation d’une « Belle Époque » née avec
son naufrage même et durant laquelle, pourtant, ils étaient acteurs
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de leur destin et artisans de leur futur.