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LES GRANDS DOSSIERS DES SCIENCES HUMAINES / TRIMESTRIEL N° 34 - MARS - AVRIL - MAI 2014

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L’ART DE PENSER
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SCIENCES HUMAINES

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Platon

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Une enquête
philosophique
Qu’est-ce que la philosophie ? L’étymologie nous l’intuition fondatrice qui a animé chaque auteur,
fournit une première réponse : elle est l’amie de en le resituant dans son époque et son milieu,
la sagesse. Mais qu’est-ce que la sagesse ? Les pour mieux s’imprégner de son projet.
Anciens la désignaient à la fois comme un savoir Mais notre enquêteur n’en restera pas là. Il
et une vertu morale. La philosophie peut donc s’agit aussi de mettre ces pensées à l’épreuve.
être vue tantôt comme un « art de vivre » tantôt Car toute pensée a aussi ses zones d’ombre, ses
comme un « art de penser ». contradictions et ses limites. Voilà pourquoi l’on
Ce numéro explore cette seconde voie : y a-t-il s’autorise à mettre ces philosophes au « banc
une façon de penser proprement philosophique ? d’essai ». Peut-on aujourd’hui encore être plato-
Et à quoi conduit-elle ? À une connaissance par- nicien et défendre l’idée de vérités ultimes, être
ticulière, distincte des autres modes de connais- aristotélicien et poursuivre son projet de méta-
sance ? À la découverte de la vérité, comme physique ? Que sont devenues la philosophie
le déclarait Platon ? À l’organisation du savoir, analytique, la phénoménologie et la philosophie
comme le voulait Aristote ? À la quête d’un esprit des sciences un siècle après leur déploiement ?
absolu, comme l’a rêvé Georg Hegel ? L’auteur de cette enquête se nomme Philomène.
La philosophie peut être aussi envisagée comme Qui est-ce ? Un « personnage conceptuel » : un
une méthode pour « bien conduire sa raison » terme inventé par Deleuze pour désigner les
(René Descartes), une démarche de clarifica- personnages fictifs et universels qui font vivre la
tion de la pensée (Ludwig Wittgenstein), une philosophie. Dans son Discours de la méthode,
entreprise de « création de concepts » (Gilles Descartes se met en scène en train de réfléchir
Deleuze). Il y a bien des façons de penser en la méthode à suivre pour conduire sa raison.
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philosophe. Mais où conduisent-elles ? Et quels Mais celui qui affirme « je pense donc je suis »,
résultats peut-on en attendre ? ce peut être lui, ce peut être vous, ce peut être
Pour le savoir, nous allons mener l’enquête. Une moi. Qu’importe ! C’est un « personnage concep-
enquête auprès d’une quinzaine de grandes tuel » qui se pose une question universelle. Il
figures de la philosophie, de Socrate à Jacques est un individu anonyme et interchangeable en
Derrida. Pourquoi eux et pas d’autres ? Parce quête de vérité. De même, quand Montaigne se
qu’ils représentent chacun une conception par- demande « que sais-je ? » ou Emmanuel Kant
ticulière du savoir philosophique, l’une des voies « que puis-je connaître ? », chacun peut se glis-
possibles de l’entreprise philosophique. Et ces ser dans la peau de ce « je »…
quinze façons de penser engagent une vision de Philomène ce peut donc être vous, moi, ce peut
la pensée. C’est en cela qu’ils font « référence », être n’importe quelle personne de bonne foi qui
ce qui ne signifie pas « révérence ». cherche à comprendre, sans perdre son esprit
Pour mener cette enquête, nous nous sommes critique.
glissés dans la peau d’un profane, à la fois bien- Pourquoi Philomène ? Parce que c’est un prénom
veillant et critique. Il ira frapper à plusieurs qui n’a pas de sexe déterminé (il fut autrefois
portes et écoutera avec le souci de comprendre, masculin comme féminin), il n’a pas vraiment
d’aller au cœur de chaque pensée pour en saisir d’âge (il en existait à l’époque romaine et encore
la puissance et la portée. Toute philosophie se aujourd’hui). Philomène est un personnage
forge autour d’une « intuition première », disait conceptuel, qui envisage de devenir philosophe.
Henri Bergson. Sa tâche consiste donc à saisir Et veut simplement savoir où la philo mène… l

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32 David Hume
Le soleil se lèvera-t-il
demain ?
34 Emmanuel Kant
Penser la pensée
40 Georg Hegel
En quête de l’esprit absolu
46 Edmund Husserl
Vers une science des idées
50 De Husserl à Heidegger
Variation sur le temps
52 Ludwig Wittgenstein
Analyser le langage
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58 Science et philosophie
Une histoire d’amour en
cinq actes
64 Karl Popper
Contre les systèmes clos
66 Jacques Derrida
Le déconstructeur
70 Gilles Deleuze et
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Félix Guattari
L’art du concept
72 Comment on devient
philosophe
l’art de penser

Socrate
Retour sur une
trop belle légende
La figure de Socrate – et sa condamnation – font figure de mythes
fondateurs de la philosophie. Mais derrière l’image d’Épinal,
qui était-il vraiment ? Des enquêtes récentes invitent à rouvrir le dossier.

« Socrate, un dogme. Il avoue même, avec humi- Socrate était athénien, fils d’un tail-
saint et un mar- lité, ne rien savoir : « Je ne sais qu’une leur de pierre et d’une sage-femme. Il
t y r ( 1 ) . » To u t chose, c’est que je ne sais rien (2). » Ce fut donc élevé dans un milieu popu-
comme le Mes- constat d’ignorance serait la marque de laire. On sait qu’il fut soldat (hoplite)
sie auquel il est la sagesse suprême. durant sa jeunesse et qu’il participa
parfois comparé, Voilà donc Socrate tel qu’il nous est à deux batailles (celles de Potidée et
Socrate est un dépeint : Socrate le sage, Socrate le libre- d’Amphipolis) durant lesquelles il se
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fondateur et un penseur, Socrate le père de la philoso- distingua par des actes de bravoures.
martyr : père de la phie… envoyé au trépas par une foule Puis de retour à Athènes, il se maria avec
philosophie, il sera condamné à boire ignorante. Cette image fait partie des une certaine Xanthippe, décrite comme
un poison mortel, la ciguë, pour avoir mythes que la philosophie à elle-même une maîtresse-femme franchement
appliqué jusqu’au bout ses principes. créée (3). acariâtre.
Accusé d’avoir voulu pervertir la jeu- S’il est vrai, comme l’enseigne Socrate, Dans les dialogues qui le mettent
nesse et fait preuve d’impiété, il aurait que la philosophie est l’école du doute en scène, Socrate passe son temps à
péri à cause de son indépendance et passe par la réfutation des idées débattre dans les rues d’Athènes, les
d’esprit. reçues, alors attaquons-nous d’abord à gymnases ou les banquets. C’était
À son nom sont associés les prin- cette légende dorée ! N’est-ce pas, après une façon classique d’enseigner à
cipes élémentaires de la philosophie : tout, le meilleur hommage que l’on l’époque. Sa renommée était considé-
toujours questionner les dogmes et les puisse rendre à l’esprit socratique ? rable puisque Platon, Xénophon ou
idées reçues. Aussi est-il mis en scène encore Aritstophane ont écrit sur lui.
dans de nombreux dialogues en train • Qui était-il vraiment ? La conduite du philosophe, dictée par
d’interpeller les Athéniens, de les pous- De la vie de Socrate, on ne sait pra- ses principes, et son ironie ont cer-
ser dans leurs retranchements et de les tiquement rien. Il a vécu au Ve siècle tainement contribué à entretenir sa
mettre devant leurs propres contradic- avant notre ère (470-399 av. J.-C.), « l’âge « mauvaise réputation » d’empêcheur
tions. Pour le philosophe, admettre ses d’or » d’Athènes, le siècle de Périclès, des de penser en rond.
erreurs est en effet le premier pas pour victoires athéniennes, de l’apparition de
parvenir à la vérité. la démocratie mais aussi de la construc- • Pourquoi a-t-il été
Socrate lui-même ne professe aucune tion du Parthénon, du déploiement de condamné à mort ?
doctrine, aucun système. Il se présente la tragédie, de l’histoire et bien sûr de la Un tribunal le charge en 399 av. J.-C. de
comme un esprit libre, attaché à aucun philosophie. trois chefs d’accusation : avoir perverti

6 Les Grands Dossiers des Sciences Humaines n° 34 Mars-avril-mai 2014


socrate

la jeunesse, ne pas croire aux anciens


dieux et vouloir en introduire de nou-
veaux. Il est donc condamné à boire la
ciguë, ce qu’il fera avec dignité.
De prime abord, l’événement symbo-
lise la condamnation de l’intellectuel
anticonformiste par un régime autori-
taire ne supportant pas la contestation.
Pourtant, on peut le saisir sous un
angle complètement différent. Le pro-
cès a lieu à un moment particulier de
l’histoire d’Athènes : la démocratie vient
d’être rétablie après une période de
tyrannie (la tyrannie des Trente, 404
av. J.-C.). Or, plusieurs des disciples de
Socrate sont étroitement associés à
ce régime qui fit régner la terreur sur
la ville. Son disciple Critias (cousin de
Platon) est le chef des tyrans ainsi que le
principal commanditaire des massacres
contre les opposants. Charmide, autre
élève de Socrate (et oncle de Platon), fai-
sait partie des Trente. Quant à Alcibiade,
l’élève préféré de Socrate, son parcours
est éloquent : cet aristocrate avait été
accusé de sacrilège et de profanation
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(commis pendant des banquets qui


finissaient souvent en beuveries). Plus Socrate s’apprêtant à boire à la ciguë.
grave, il avait déserté les rangs athéniens
pour rejoindre avec armes et bagages et avance des arguments spécieux : il la loi est d’une nature supérieure. Ainsi,
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ceux des Spartiates ! répond aux accusations en affirmant même s’il considère que sa condam-
Sous cet angle, l’accusation de cor- que si elles étaient vraies, il se serait mis nation est injuste, il la respecte au nom
ruption de la jeunesse prend un sens en danger alors même que nul ne peut de la loi.
complètement différent : Socrate était en vouloir à soi-même ! Voilà une réponse noble que l’on
perçu comme le mentor des tyrans. Socrate est donc condamné à mort, pourrait même qualifier de « républi-
Récemment, l’historien Paulin Ismard a (à bulletin secret) un peu à la surprise caine ». Mais là encore, on peut envisa-
rouvert le dossier et proposé une inter- générale. Cependant, les autorités ger les choses sous un autre angle. Dans
prétation complexe de l’événement. démocrates n’auraient pas poursuivi le L’Empire gréco-romain (2005), l’histo-
Des aspects religieux, politiques, éduca- philosophe s’il s’était enfui de la prison rien Paul Veyne a consacré le chapitre
tifs et juridiques se sont emboîtés pour dans laquelle il se trouvait avant d’être « Pourquoi Socrate a refusé de s’évader »
aboutir au procès. Philosophie et démo- jugé et exécuté. Son ami Criton, un à cette affaire.
cratie, loin d’être sœurs, apparaissaient richissime aristocrate très influent avait P. Veyne compare Socrate à ces mili-
alors comme antinomiques. Une chose même tout organisé pour son évasion. tants bolcheviks condamnés pour tra-
est sûre : Socrate ne fut pas condamné Mais Socrate refusa de s’échapper. hison lors des procès staliniens. Alors
parce qu’il fut un libre-penseur comme qu’ils étaient innocents, certains ont
le veut la légende, mais plutôt parce • Pourquoi a-t-il refusé de accepté la sentence au nom d’une cause
qu’il représentait une menace politique. s’évader de prison ? qu’ils considéraient comme supé-
Sa condamnation à mort fut-elle pour Le Criton est un dialogue consacré à la rieure : celle du Parti ou de la Révolu-
autant une bonne décision ? Le juge- visite de Criton à Socrate en prison et à tion. Socrate semble adopter la même
ment est sévère, même si l’on admet la proposition qu’il fit au philosophe de attitude : accepter l’injustice au nom de
avec Anthony Gottlieb que « sa défense s’enfuir. Socrate refuse parce qu’il res- la valeur supérieure qu’il accorde la loi.
fut lamentable » puisque durant le pro- pecte la loi. Contrairement à la justice La position inflexible de Socrate face à
cès, Socrate ironise, nargue les jurés qui est l’œuvre des hommes, l’esprit de une justice qui ne l’aurait pas poursui-

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l’art de penser

vie s’il s’était évadé évoque donc celle le philosophe, la démocratie est le plus • Qu’est-ce que la démarche
du fondamentaliste ou du martyr refu- mauvais des systèmes (4). socratique ?
sant tout compromis avec une loi jugée Si l’on a du mal à connaître précisé- La démarche de Socrate est princi-
sacrée. Sacrée ? Socrate serait-il croyant ? ment la philosophie de Socrate, c’est palement connue via les « dialogues »
parce qu’il n’a jamais rien écrit. Tous de Platon. Le dialogue se présente
Pourquoi n’avait-il pas peur les dialogues socratiques ont été rédi- comme l’instrument privilégié de sa
de la mort ? gés par des disciples comme Platon démarche philosophique. Le propre
Si Socrate affronte la mort sans peur ou Xénophon. D’autres textes moins de la philosophie selon Socrate réside
apparente, ce n’est pas parce qu’il est révérencieux, comme Les Nuées d’Aris- dans un travail incessant de ques-
un stoïcien avant l’heure ou parce que tophane, dans lesquels le philosophe tionnement. Ce n’est pas la réponse
comme le dira Montaigne plus tard, est moqué permettent aussi de se faire qui compte, mais la question. La pen-
« philosopher c’est apprendre à mourir ». une idée de sa pensée. Évidemment, ces sée doit toujours être en marche…
Non, Socrate n’a pas peur parce qu’il portraits ne sont pas convergents. Cette attitude est au fondement du
est croyant ! Il le dit dans son Apologie De plus, les dialogues ne sont pas des principe dialectique qui consiste à
mais c’est surtout dans le Phédon qu’il retranscriptions fidèles des propos de faire se confronter les opinions et
explique pourquoi il est serein face à la Socrate. Platon n’était pas présent lors dont le dialogue est l’instrument
mort. Le philosophe croit en l’éternité du procès de son maître, ni lors de la principal. Voilà du moins ce qu’a

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des âmes. Pour lui, la mort n’en est pas rencontre entre Criton et le philosophe. encore retenu la légende socratique.
vraiment une. Lorsqu’il mourra, seul Il a fallu attendre la fin du XIXe siècle pour Cependant, la logique du dialogue
son corps terrestre disparaîtra et ce que les spécialistes comprennent, au est plus complexe qu’il y paraît. Tout
d’abord, le dialogue tel que le conçoit
Socrate ne correspond pas du tout à
Pour Socrate, penser une chose, ce que nous désignons aujourd’hui
en employant ce terme, c’est-à-dire
c’est avant tout répondre aux questions : un échange ou un débat démocra-
tique. Le dialogue tel que le pratique
« Qu’est-ce que c’est ? », Socrate se présente sous deux formes
« De quoi parle-t-on précisément ? » principales :
La réfutation (élenchos) est un pro-
cédé qui ressemble à un interroga-
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corps, il n’y tient pas plus que cela : non prix d’un effort considérable de recou- toire policier. Par exemple, Socrate
seulement parce qu’il est vieux et laid pement des sources et d’analyses sty- interpelle un général et lui demande
(au moment du procès, Socrate a 70 ans listiques, qu’une partie des dialogues ce qu’est le courage. Il l’écoute, fait
et sa laideur était avérée) mais surtout relevait de la fiction littéraire plutôt que mine d’être d’accord avec lui puis il
parce qu’il est une entrave. Il est source de la retranscription de faits réels. continue ses questions et le pousse
de toutes les passions et de toutes les Premier point crucial donc : Socrate peu à peu dans ses retranchements
erreurs qui obscurcissent la pensée. La est bien un personnage légendaire au pour finalement l’amener à se contre-
carapace corporelle est comme une sens propre du terme. S’il a bien existé, dire… Voilà le principe de réfutation.
cage qui enferme l’âme. La mort est nul n’en doute, le Socrate de Platon est La démonstration relève davantage
donc une libération qui permet à l’âme largement une création littéraire, un de la plaidoirie de l’avocat. Elle vise
de s’envoler vers le ciel des idées… « personnage conceptuel », dirait Gilles à rendre indubitable ce que pense
Deleuze. Les dialogues socratiques sont Socrate. Le philosophe y mène la
• Quelles étaient les idées de un peu l’équivalent des Évangiles pour danse. Dans le Phédon, il expose sa
Socrate ? Jésus : des retranscriptions tardives et théorie des âmes et n’interrompt
Cette phrase est l’une des plus célèbres scénarisées par un talentueux écrivain. sa démonstration que pour dire à
de Socrate : « Je ne sais qu’une chose, c’est D’où le « problème socratique » qui son interlocuteur : « tu es d’accord ? »,
que je ne sais rien. » Cependant, dans a mené pendant de longues années « n’est-ce pas vrai ? » Les approbations
d’autres dialogues, Socrate montre qu’il les historiens à la recherche du vrai lui suffisent pour poursuivre.
a des convictions. Il croit par exemple Socrate. Ils auraient sans doute rêvé de Celui qui voudrait utiliser
qu’il y a une vie de l’âme après la mort, retrouver ses propres écrits, mais le phi- aujourd’hui le dialogue socratique
comme nous venons de le voir. Mais il losophe n’a jamais écrit une ligne. Non comme instrument de développe-
a également des opinions plutôt tran- pas qu’il ne sût pas écrire. Les raisons ment des connaissances serait donc
chées sur les régimes politiques : pour qu’il invoque sont plus étonnantes… fort embarrassé : il n’y a pas une

8 Les Grands Dossiers des Sciences Humaines n° 34 Mars-avril-mai 2014


socrate

méthode à vrai dire, mais au moins


deux : réfutation et démonstration. n Socrate contre Socrate
• À quoi sert la dialectique ? Comment expliquer que chez Socrate la pratique du dialogue puisse
Socrate donne plusieurs réponses déboucher sur deux choses diamétralement opposées : l’accouchement d’une
à cette question. Dans certains dia- idée ou bien l’aveu d’ignorance ?
logues comme le Ménon, le dialogue La réponse à cette énigme a été trouvée par Gregory Vlastos (1907-1991),
semble nous conduire vers la résolu- éminent professeur de philosophie antique à Princeton et à Berkeley. Il a
tion d’un problème (en l’occurrence passé une partie de sa vie plongé dans les œuvres de Platon et avoue s’y être
la duplication du carré). Cependant, beaucoup égaré avant de faire une découverte essentielle : si l’on trouve au
dans beaucoup d’autres, il débouche terme des dialogues de Socrate des conclusions opposées, ce n’est pas parce
sur une impasse (on parle alors de dia- que le philosophe se contredisait ou que Platon a mal retranscrit sa pensée,
logue « aporétique », étymologiquement c’est parce qu’il n’existe pas un mais deux Socrate ! Deux Socrate qui défendent
« sans issue »). C’est le cas, par exemple, des théories radicalement opposées. Le premier apparaît ans les dialogues
de l’Hippias majeur qui se termine par de jeunesse (Sj), le second dans les dialogues de maturité (Sm). Dans les
un aveu d’échec. Aucune définition dialogues de jeunesse, Socrate pratique la réfutation, recherche une vérité mais
du beau ne résiste aux arguments de n’y parvient jamais et professe donc qu’il ne sait rien.
Socrate, si bien qu’à la fin, on ne semble Le Socrate de la maturité « recherche la connaissance par le biais de la
pas plus avancé qu’au début. démonstration et est convaincu qu’il y parvient ». C’est cette conviction qui
À quoi sert alors le dialogue ? S’il per- explique pourquoi il défend une théorie de l’âme éternelle assez compliquée,
met en principe d’accoucher des véri- composée de plusieurs éléments qui se réincarnent d’un corps à l’autre (d’où
tés, il n’a parfois d’autre but que de l’idée de réminiscence qui provient de connaissances acquises dans le ciel des
dépister des erreurs et de constater que idées).
la vérité est inaccessible. Il serait donc vain de chercher le vrai Socrate puisqu’en fait ils sont deux et
qu’ils s’opposent !
• Qu’est ce que la
maïeutique ? • Deux Socrate et trois Platon…
On se souvient que Socrate est fils de Mais ces deux Socrate ne seraient-ils pas en fait deux Platon puisque ce
sage-femme. Dans son Apologie, il y fait dernier est le rédacteur des dialogues ?
référence pour parler de sa méthode Ce serait trop simple ! Il n’y a pas deux mais trois Platon. Luc Brisson,
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« d’accouchement » des vérités. Dans spécialiste réputé du sujet a passé des années le nez dans les textes de
la plupart des premiers dialogues, la Platon et pense pouvoir distinguer au moins trois Platon : un Platon jeune
vérité est assimilée à une définition. correspondant au premier Socrate, celui qui affirme ne rien savoir ; un Platon
Connaître une chose, c’est la définir mûr qui défend une grandiose théorie métaphysique des idées ; enfin un
correctement, c’est-à-dire toucher à dernier Platon qui apparaît dans des dialogues tardifs et critique ses idées
son essence. Qu’est-ce que le beau ? antérieures (1). l
Qu’est-ce que le juste ? Qu’est-ce que
(1) Notamment dans Parménide, où Platon propose une nouvelle théorie des formes.
le courage ? Qu’est-ce qu’une bonne
éducation ? Qu’est-ce que la science ?
Voilà les questions essentielles que se
pose Socrate. Ceci explique pourquoi nition. Dans le Charmide, il cherche une réponse, mais Socrate qui la lui souffle à
il a longtemps été considéré comme définition de la sagesse mais l’exercice l’oreille… l
le « philosophe des concepts ». Penser débouche sur une impasse. Le résultat
une chose, c’est avant tout répondre est identique lorsqu’il tente de cerner (1) Anthony Gottlieb, Socrate, Seuil, coll. « Points », 2000.
(2) Dans Platon, Apologie de Socrate, nouv. éd., Flam-
aux questions : « Qu’est-ce que c’est ? », l’essence de la piété (Euthyphron), du
marion, coll. « J’ai lu », 2013 et dans Ménon, Flammarion,
« De quoi parle-t-on précisément ? » (5). courage (Lachès) ou de la vertu (Ménon) coll. « GF », 1999.
Aristote fera remarquer plus tard Socrate se déclare accoucheur mais (3) Les analogies avec l’histoire de Jésus sont d’ailleurs
les limites de cette conception de la la plupart de ses réflexions avortent ! évidentes.Voir Paulin Ismard, chapitre « Socrate Christia-
vérité puisque l’on peut parfaitement Qu’est-ce donc que cette maïeutique nos », L’Événement Socrate, Flammarion, 2013.
(4) Voir Platon, La République, rééd. Flammarion, coll.
connaître des tas de choses sans pou- qui n’enfante rien ? La seule et unique
« GF », 2002.
voir les définir. Il y a par ailleurs un autre fois où il donne un exemple probant, il (5) « Pour les historiens de la philosophie, le point cen-
problème : Socrate lui-même a échoué est clair que ce n’est pas l’esclave avec tral du socratisme est la philosophie du concept », écrivait
dans la plupart de ses tentatives de défi- qui il dialogue qui accouche de la bonne Albert Thibaudet dans son Socrate, CNRS, 2008.

Mars-avril-mai 2014 Les Grands Dossiers des Sciences Humaines n° 34 9


l’art de penser

Platon, le philosophe
qui voulait être roi
Platon oppose le monde sensible, grossier et imparfait, dont se contente le
peuple, au monde des idées, pur et immuable, auquel seuls les philosophes
auraient accès. Cette distinction se retrouve dans sa pensée politique.

Platon est sou‑ connaître celui qui en est l’auteur. Qui au‑dessus de la masse et des intérêts
vent présenté était donc Platon ? particuliers pour gouverner la société
comme le père selon des principes supérieurs. Voilà ce
de la philoso‑ L’héritier que doit faire un « philosophe‑roi ». Voilà
phie. Il est en Platon est le prototype même de l’héri‑ aussi l’ambition première de Platon : il
tout cas l’une tier. Héritier de l’une des plus grandes compte bien un jour lui‑même prendre
des trois figures familles aristocratiques d’Athènes, mais le pouvoir à la tête de la cité.
principales de la aussi hériter spirituel de Socrate, duquel
pensée grecque il a reçu un enseignement aussi bien Le voyage de Platon
avec Socrate (p. 6), qui fut son maître, philosophique que politique. Socrate Au moment de la condamnation
et Aristote (p. 16), qui fut son élève. Il éduquait en effet de « jeunes gens » de Socrate, Platon avait déjà quitté
a fondé l’une des principales écoles se destinant à diriger la cité. On ne Athènes, sentant que le climat lui était
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philosophiques de l’Antiquité grecque, peut comprendre l’idéalisme de Platon défavorable, tout comme à ses amis.
qui perdurera pendant trois siècles et sans l’associer à sa vision élitiste de Il se réfugia d’abord à Mégare, située à
évoluera sous l’impulsion de ses suc‑ la société. Car sa théorie des idées est quelque distance d’Athènes, et qui était
cesseurs et de leur doctrine : l’Académie, intimement liée à sa conception du bon dirigée par une oligarchie alliée. Puis
créée à Athènes en 387 av. J.‑C. gouvernement. il prit la mer pour gagner Tarente, en
Platon est l’auteur d’une œuvre volu‑ De 20 à 28 ans, il fut une sorte de Italie, et séjourna sans doute en Égypte.
mineuse, composée essentiellement « maître‑assistant » de Socrate. Il officiait Au fil de ses voyages, il eut l’occasion de
de dialogues dont chacun est associé auprès de son maître dans ce campus à rencontrer des pythagoriciens dont les
à un thème particulier, et dans les‑ ciel ouvert qu’étaient les beaux quar‑ théories l’influencèrent beaucoup.
quels interviennent des membres de tiers d’Athènes (où enseignaient Socrate Son périple le mènera finalement à
son entourage, ce qui explique pour‑ et ses rivaux). Platon participait ainsi à Syracuse, en Sicile, dirigée par le tyran
quoi leur titre est composé de noms la formation des jeunes nobles destinés Denys l’Ancien. Avec Dion, le frère du
propres (Phédon, Critias, Gorgias). à devenir stratèges ou magistrats. Aux tyran, Platon rêvera un temps de fon‑
Seuls Le Banquet, Les Lois et La Répu- gens nobles les tâches nobles, aux gens der une république idéale, gouvernée
blique, qui est son œuvre majeure, vils, le travail vil. par des « sages », c’est‑à‑dire par lui et
font exception. Dans ce texte, Platon La condamnation à mort de Socrate, ses amis. Mais Denys flaira le complot.
défend une idée cardinale : il existe un par un jury populaire, conforta Platon Platon fut banni de la cité et embarqué
monde d’idées vraies et immuables dans ses convictions aristocrates : il n’y de force sur un navire spartiate. Le capi‑
qui ne sont accessibles qu’à une petite a rien à attendre de bon de la démocra‑ taine, sachant la valeur du philosophe,
élite de sages qui, sachant ce qui est tie, puisque le peuple se laisse berner le fit prisonnier. Il faudra l’interven‑
juste et bien, sont seuls capables de facilement par les démagogues. Pour tion de ses amis et le paiement d’une
gouverner la cité. Mais on ne saurait diriger la société, il faut des gens d’une rançon pour qu’il soit libéré et puisse
entrer dans cette œuvre sans mieux autre trempe : des gens qui s’élèvent rejoindre Athènes. Celui qui aurait pu

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platon

L’allégorie de la caverne
devenir l’esclave d’un riche aristocrate
rentra alors au pays pour se consacrer à
l’étude et à l’enseignement. À Athènes,
il fonda l’Académie – l’équivalent d’une
de nos « grandes écoles » – en vue d’y
former une élite capable de créer une
cité idéale.

Élitisme et idéalisme :
l’allégorie de la caverne
Sans verser dans un marxisme som‑
maire (selon lequel les idées refléte‑
raient la condition sociale), on ne peut
tout de même s’empêcher d’établir une
correspondance étroite entre la théo‑
rie de la connaissance du philosophe
et sa vocation politique contrariée (1).
Pour Platon, la politique doit être une
science : la reine des sciences. La cité
doit être gouvernée par un sage, un
« philosophe » qui a accès aux valeurs
supérieures de la justice, du vrai et du
bien.
La célèbre « allégorie de la caverne »,
rapportée au Livre VII de La République,
exprime parfaitement cette conception
de la politique et de la connaissance.
Rappelons le mythe platonicien – en
fait emprunté aux pythagoriciens. Les
êtres humains sont comme des prison‑
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niers attachés au fond d’une grotte : ils


n’ont jamais vu le soleil. Ils sont plongés

Marie Dortier
dans l’obscurité et ne peuvent voir que
leurs ombres projetées sur la paroi de la
caverne, semblable à un grand écran. Dans La République, Platon illustre sa théorie des idées à l’aide de l’allégorie de la
N’ayant toujours vu le monde qu’à tra‑ caverne. Les hommes sont prisonniers dans une grotte. Ils ne voient que des ombres
vers ces ombres, les humains enchaînés portées sur les parois. Pour eux la réalité se résume donc à ces ombres, sans savoir qu’il
les prennent pour la réalité. s’agit de projections d’être réels, invisibles à leurs yeux.
Que se passerait‑il si on détachait l’un
des prisonniers ? En fait, en sortant de la présentes là‑haut, dans le ciel des idées. (2 + 2 = 4, les théorèmes de Thalès et de
caverne, il serait sans doute ébloui par le L’allégorie de la caverne est donc des‑ Pythagore) sont absolument vraies, en
soleil car nul ne peut le regarder en face, tinée à montrer que nos croyances tout temps et en tout lieu. Elles appar‑
rappelle Platon. Une fois accoutumé à ordinaires sont un jeu d’ombres. Pour tiennent à un autre monde qui n’est pas
la lumière, il raconterait ce qu’il a réelle‑ comprendre la vérité ultime des choses, le monde d’ici‑bas.
ment vu. Mais qui pourrait le croire ? Ses il faut s’extraire du monde sensible,
amis le prendraient pour un fou et ne celui des apparences, pour accéder à L’âme comme un char ailé…
tarderaient pas à l’éliminer… On recon‑ des vérités supérieures, invisibles et Mais comment atteindre ces vérités
naît là le sort funeste réservé à Socrate. accessibles seulement à l’intelligence. supérieures ? Quelle démarche peut
Celui qui dénonce les illusions, qui veut La vérité est abstraction, relève d’idées nous conduire vers la lumière ? La
faire tomber le voile de l’ignorance n’est pures et éternelles. réponse de Platon se trouve dans la
pas écouté : aveuglé par les passions Les mathématiques offrent un bon doctrine de l’âme.
et les intérêts, le peuple est inapte à modèle de cette vision du savoir Comme c’est souvent le cas en phi‑
comprendre les vérités supérieures puisque les vérités mathématiques losophie, la théorie platonicienne de

Mars-avril-mai 2014 Les Grands Dossiers des Sciences Humaines n° 34 11


l’art de penser

groupes qui composent la société. Le


La théorie des idées de Platon premier cheval représente la caste des
guerriers, dont la fougue et le courage
Invisible sont indispensables à la défense de la
Intellectuel cité. Le cheval capricieux est à l’image
ce que l’on conçoit Formes intelligibles
la beauté, la vérité, la justice des producteurs, paysans ou artisans.
Monde Ils sont également utiles à la société,
intelligible mais ont besoin d’être domptés. Le
cocher, c’est le sage, celui qui doit gou‑
Pensée
ce que l’on pense
Nombre, concepts verner la cité et indiquer le chemin à
mathématiques suivre aux deux autres groupes. Pour
les figures géométriques
diriger dans le sens de la justice et de
l’intérêt commun, les sages doivent
Croyance cependant se détacher de leur intérêt
ce que l’on sait Les objets materiels propre, sinon la société retombera
animaux, plantes, outils dans l’oligarchie ou la tyrannie. Le
Monde sage platonicien est une sorte d’esprit
sensible
supérieur et désintéressé, pour qui le
Conjecture service de la cité reste le seul objectif.
Marie Dortier

ce que l’on imagine


Images, apparences Voilà l’esprit de la République : c’est en
rêves, souvenir, illusions cela qu’elle se démarque de la démo‑
Dans La République, Platon propose une célèbre théorie de la connaissance qui divise
cratie (et de ses démagogues) ou de la
les choses connaissables en deux : le monde intelligible et le monde sensible. dictature (et de ses chefs tyranniques).
Le monde des choses sensibles est celui où celles-ci apparaissent sous la forme
« d’images ». Platon appelle images ce que l’on voit directement (la perception de la Contempler « l’intelligible »
pomme), mais aussi son reflet, son dessin et même l’image mentale que je peux voir en Le trajet de l’âme vers les cimes éter‑
fermant les yeux. nelles des idées pures prend du temps,
Le monde intelligible renvoie aux choses que l’on peut connaître mais que l’on ne voit beaucoup de temps. Platon expliquera
pas. On ne peut voir cinq pommes, on peut les désigner à l’aide d’un signe (5, cinq), dans La République que l’âme doit par‑
mais on ne voit pas l’idée qu’il contient. Pour Platon, il existe, au-dessus des idées courir plusieurs cycles de dix mille ans
mathématiques, des idées invisibles comme celle de justice, de beauté, de vérité.
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chacun, passant des corps de mortels


(les bêtes ou les humains) aux âmes des
dieux et des démons : eux ont la chance
l’âme peut se lire à plusieurs niveaux. mythologique. L’âme est donc à l’image de séjourner en permanence dans le
Du point de vue épistémologique, d’un char volant. Elle est pilotée par un ciel et peuvent, de là, contempler « l’in‑
l’ascension de l’âme est le passage de cocher et tractée par deux chevaux. Le telligible ». Entre le sol et le ciel des idées
la perception (toujours faillible) vers premier cheval est « de bonne race », se situe l’âme des humains « bien nés »
l’abstraction. On peut aussi y voir une il représente le courage (thumos). Le qui parviennent à force d’étude à aper‑
métaphore religieuse du salut : le pas‑ second est plus rétif : il n’en fait qu’à cevoir le monde des idées pures. Eux
sage du mortel vers l’immortel. Le sa tête. Il représente les pulsions et les seuls sont les élus : ils devront gouverner
Livre des morts, que Platon a découvert désirs (épithumia). Le cocher symbolise la cité pour mille ans, au moins, car
en Égypte, fait d’ailleurs référence au quant à lui la raison (logos), qui guide ils perçoivent le sens transcendant du
thème familier de l’ascension des âmes l’attelage (2). beau, du vrai ou du bien, qui échappe le
vers le ciel. Cet esprit divisé en trois fait songer à la plus souvent au commun des mortels.
Une autre lecture, politique, est aussi vision du psychisme en trois instances Platon a forgé une vision élitiste de la
possible : le bon gouvernement est celui de Sigmund Freud : le ça (le cheval qui connaissance et de la politique. Tout
qui n’opte pas pour des décisions à représente les pulsions), le surmoi au sommet du savoir, il y a des formes
courte vue et dirige la cité en fonction (le cheval discipliné qui représente la pures. Elles sont éternelles, parfaites
du bien commun. morale) et le moi, ce cavalier qui dirige et inaccessibles au peuple. Seuls les
Dans tous les cas, la vocation de l’âme l’ensemble. Platon précurseur de la psy‑ dieux et les âmes qui ont rejoint le ciel
est de rejoindre le ciel des idées. Pla‑ chanalyse ? En fait, le philosophe a une peuvent les atteindre. Les philosophes
ton a recours à une autre allégorie : autre idée en tête : les trois parties de peuvent envisager leur existence, sans
celle du « char ailé », emprunté au fonds l’âme pourraient correspondre aux trois jamais toutefois vraiment les penser : on

12 Les Grands Dossiers des Sciences Humaines n° 34 Mars-avril-mai 2014


platon

ne peut concevoir la beauté qu’à travers son école. Sa doctrine sera reprise qu’elles sont vraies, mais pour deux
les choses belles sans pouvoir penser au sein de l’Académie tout en étant autres raisons. D’abord parce qu’elles
l’idée de beauté directement. De même, reformulée et transformée au cours du sont assez stimulantes pour engendrer
la justice ne se manifeste qu’à travers les temps (encadré ci-dessous). Comme de multiples interprétations, exégèses
actions justes et on ne peut pas parvenir toutes les doctrines philosophiques, et réinvestissements. C’est exactement
à la définir essentiellement (3). elle sera critiquée par d’autres écoles, ce qui se passera avec le platonisme au
Les idées mathématiques sont situées puis réinterprétée et assimilée à d’autres XXe siècle. Ensuite parce que ces grandes
au‑dessous des idées intelligibles. Elles systèmes de pensée. idées offrent un cadre de pensée utile
aussi sont immatérielles et éternelles pour de nombreuses disciplines. Par
et ne sont accessibles qu’à un faible Le destin du platonisme exemple, les mathématiciens trou‑
nombre d’étudiants assidus (« Que nul L’Académie disparaît en 86 av. J.‑C., veront dans le platonisme une sorte
n’entre ci s’il n’est géomètre », était‑il écrit lors de la conquête d’Athènes par Sylla. de système intellectuel fécond pour
sur le fronton de l’Académie). Au Ve siècle, l’École néoplatonicienne penser les nombres, les formes, leurs
Plus bas, viennent les opinions et les d’Athènes s’inspire de l’antique Aca‑ relations… Ainsi (sur)vivent les idées
perceptions qui composent la doxa et démie. Mais en 529, l’empereur de philosophiques. l
dont les humains ordinaires doivent se Byzance fait fermer toutes les écoles
satisfaire. Enfin viennent les simulacres, philosophiques. Sous diverses formes, (1) Pour Victor Goldschmidt, la philosophie de Platon
est le « fruit d’une vocation politique manquée ».
illusions, fantasmes, images éphémères l’école de Platon aura tout de même
(2) Cette tripartition de l’âme humaine est présentée
et grossières du réel (tableau p. 12). vécu pendant huit siècles. dans le Phèdre et le livre IV de La République.
Lorsque Platon meurt, à 80 ans, il a Le propre des grandes idées est de (3) On retrouve cette idée dans la plupart
enseigné pendant quarante ans dans ne jamais mourir. Pas forcément parce des dialogues de Socrate.

nL’Académie après Platon


Après la mort de Platon, ses successeurs, les scolarques, vont La IVe Académie : le faillibilisme
donner de nouvelles orientations à sa doctrine. Chacune d’entre Philon de Larissa, douzième scolarque, professe, à partir de
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elles exprime une conception possible de la puissance et des 110 av. J.-C., une nouvelle théorie de la connaissance qui envisage
limites du savoir. le philosophe comme faillible : ce dernier ne peut distinguer
entre ce qu’il croit savoir et ce qu’il sait vraiment. À la différence
La Ire Académie : l’orthodoxie des sceptiques, qui suspendaient leur jugement, Philon de
À la mort de Platon, son neveu Speusippe prend la tête de Larissa admet l’existence de la vérité, mais doute de sa propre
l’Académie. Il suivra fidèlement l’enseignement de son oncle. capacité à la reconnaître comme telle.

La IIe Académie : le scepticisme La Ve Académie : le syncrétisme


En 264 av. J.-C., Arcésilas de Pitane donne à l’Académie une En 89 av. J.-C., Antiochos d’Ascalon tente de réconcilier le
orientation sceptique : « tout est opinion » et rien n’est vraiment platonisme avec les principes de l’école péripatéticienne d’Aristote.
certain. Le sage doit donc « suspendre son jugement » (épochè). Mais en 86 av. J.-C., le général romain Sylla conquiert Athènes
Pour agir, il doit s’en tenir au raisonnable (eulogon). et fait fermer les écoles philosophiques. Les membres de
l’Académie se dispersent.
La IIIe ou Nouvelle Académie : le probabilisme
Carnéade, en 186 av. J.-C., promeut une doctrine probabiliste. Le néoplatonisme
Celle-ci admet que le savoir relève du probable (pithanon) : si Après la fin de l’Académie d’Athènes, les idées de Platon vont
l’on ne peut être sûr de rien, l’on discerne tout de même des renaître à Rome dans l’Antiquité tardive. Le néoplatonisme, initié
connaissances plus fiables et assurées que d’autres. Entre le par Plotin, est une synthèse entre le platonisme et des courants
vrai et le faux, il y a une place pour le vraisemblable. Bien qu’il mystiques chrétiens et orientaux. L’idée de Dieu est assimilée
ait suivi les cours d’Antiochos d’Ascalon (représentant de la aux formes idéales de Platon et à la figure de l’Un, accessibles
Ve Académie) à Athènes en 79 av. J.-C., Cicéron se réclame de uniquement aux initiés. Le néoplatonisme se ramifiera ensuite
cette école. en divers courants : gnostique, chrétien, islamique, juif… l

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l’art de penser

Anthony Howarth/SPL/Cosmos
Le mathématicien
Roger Penrose.

Les mathématiciens et le
« problème de Platon »
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L
es mathématiciens sont des des fictions des romanciers en ce qu’il mathématiciens des « platoniciens » qui
gens à part. Ils semblent pas‑ est soumis à des lois strictes : en mathé‑ considèrent que le monde des « idées
ser une grande partie de leur matique, il n’existe pas d’équivalent des mathématiques » est « réel » et que
temps à voyager en pensée licornes. Les objets mathématiques ont ses vérités sont éternelles. Exactement
dans un monde totalement abstrait : ceci de particulier que, bien qu’abstraits, comme le monde des idées de Platon…
celui des nombres ou des figures géo‑ ils se soumettent à des contraintes de « Pour moi, la suite des nombres pre-
métriques. Ce monde échappe aux cohérence internes implacables. Une miers a une réalité plus stable que la réa-
contraintes matérielles : aux pays des géométrie à 11 dimensions, même ima‑ lité matérielle qui nous entoure », affirme
mathématiques, on peut construire des ginaire, a des lois aussi contraignantes ainsi le Français Alain Connes, l’un des
univers avec 5, 10 ou 15 dimensions, on que celle de la gravitation dans notre plus brillants mathématicien au monde,
peut donner vie à des « nombres imagi‑ monde physique. titulaire de la médaille Field. Pour lui,
naires », impossibles à visualiser menta‑ Fort de ce constat, beaucoup de la suite des nombres premiers existe,
lement. On peut construire des géomé‑ mathématiciens considèrent que le qu’un être humain soit là ou non pour le
tries à 5, 7 ou 9 dimensions, déroutantes monde des mathématiques n’est pas constater. Et d’ajouter : « On peut com-
pour notre conception ordinaire de une simple invention de l’esprit humain parer le mathématicien au travail à un
l’espace, ou encore imaginer des mathé‑ – comme l’est un roman de gare. Non : explorateur à la découverte du monde. »
matiques non euclidiennes qui violent le mathématicien ne fait qu’explorer
allègrement les principes de la bonne un monde qui, bien qu’invisible, existe Le problème de Platon
vieille géométrie d’Euclide. Cet univers indépendamment de sa conscience. Mais tous les mathématiciens ne par‑
mathématique se distingue pourtant Voilà pourquoi il existe parmi les tagent pas cette vision. Il en est qui

14 Les Grands Dossiers des Sciences Humaines n° 34 Mars-avril-mai 2014


platon

pensent que les mathématiques ne livre était sous presse. Il fit rajouter in l’intuition pure la seule garantie ultime
sont que des constructions mentales, extrémis cet avertissement : « Pour un de l’édifice mathématique. L’arrivée de
d’autres qui pensent que les relations écrivain scientifique, il est peu d’infor- la Seconde Guerre mondiale va mettre
mathématiques sont des projections tunes pires que de voir l’une des fon- fin provisoirement à ce débat pour
abstraites des lois du monde physiques. dations de son travail s’effondrer alors ressurgir à partir des années 1960 sous
En philosophie des mathématiques, que celui-ci s’achève. C’est dans cette de nouvelles formes. Le « problème de

‘‘
un débat s’est instauré entre les pla‑ situation inconfortable que m’a mis une Platon » est alors relancé par le Franco‑
toniciens et les autres (1). Dans leur lettre de M. Bertrand Russell, alors que le Américain Paul Benacerraf, l’une des
livre Introduction à la philosophie des présent volume allait paraître. » grandes figures de la philosophie
mathématiques (2013), Marco Panza Le paradoxe mis à jour par B. Russell mathématique, à propos de la défini‑
et Andrea Sereni retracent l’histoire mettait à bas l’un des projets de refon‑ tion des « objets mathématiques » (3).
de ce grand débat. En italien, leur dation des mathématiques. Dans les Le dilemme de P. Benacerraf consiste
livre est d’ailleurs titré Le Problème de années suivantes, d’autres tenteront à objecter aux platoniciens un argu‑
Platon. Ce problème peut se résumer chacun de formuler leur propre solu‑ ment relatif à l’accès épistémologique
simplement: « En admettant que les tion au problème des fondements. aux vérités mathématiques. On peut
assertions mathématiques parlent de B. Russel propose une « théorie des définir des entités mathématiques et
quelque chose, de quoi parlent-elles ? ». types », qui s’avère fructueuse sur le leur cohérence, mais pas leur champs
plan logique, mais incapable aussi de de validité. Autrement dit, construire
La crise des fondements
Le platonisme mathématique a pris
plusieurs corps au tout début du XXe
Une chose est assurée : au pays
siècle. À l’époque, les mathématiques des mathématiques, Platon n’est pas mort.
étaient confrontées à ce que l’on
nomme la « crise des fondements ».
Plusieurs grands mathématiciens et résoudre le problème des ensembles. un système mathématique est une
logiciens avait entrepris, depuis la fin du De son côté, David Hilbert suggère une chose, mais démontrer à quel monde
XIXe siècle, de construire une mathéma‑ autre voie : un formalisme nouveau il appartient est impossible.
tique nouvelle visant à réunifier toutes à base de géométrie. Avec sa « méta‑ Faux ! répondront les platoniciens
les mathématiques dispersées en de mathématique », il couve l’espoir de qui ne désarment pas. Une nouvelle
multiples écoles autour d’une base résoudre à sa manière le problème des foire d’empoigne conceptuelle va
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commune. fondements et pense même avoir tou‑ alors opposer quelques « nomina‑
Parmi eux, Gottlob Frege, le grand ché au but quand en 1931, le jeune Kurt listes », « fictionnalistes », « struc‑
mathématicien allemand fondateur de Gödel lance un énorme pavé dans la turalistes éliminativistes » et « non
la logique moderne, était un platonicien mare avec son « théorème d’incomplé‑ éliminativistes » sans parler des néo‑
convaincu. Pour lui, le monde platoni‑ tude ». Ce théorème démontre qu’une logiciens, « platoniciens cognitifs »,
cien des idées devait prendre la formes théorie mathématique ne peut satis‑ et autres « métaphysiciens des objets
d’objets mathématiques faits de propo‑ faire à l’une des conditions essentielle abstraits ».
sitions reliées entre elles par des règles requise par D. Hilbert : la complétude. Au dernière nouvelle, le débat n’est
logiques. Après vingt années de travail Aucun langage mathématique ne peut tranché. Et il n’est pas près de l’être.
acharné, il réussit à forger un nouveau être à la fois cohérent et complet. C’en Une chose est assurée : au pays des
système logique qu’il publia en deux est fini de l’espoir des fondations (2). mathématiques, Platon n’est pas
volumes, Lois fondamentales de l’arith- mort. l
métique (1883‑1903). Mais au moment Rebondissements
de mettre un point final au deuxième philosophiques (1) Comme par exemple Goerges Lakoff et Rafael
E. Núñez, qui soutiennent dans Where Mathematics
volume de sa grande œuvre, il reçu un Un débat philosophique de haute
Comes From: How the Embodied Mind Brings Mathe-
choc terrible sous la forme d’une lettre volée va alors s’engager sur la nature matics into Being, 2000. Que les mathématiques les
envoyé par Bertrand Russell, un logicien même des mathématiques. Durant plus abstraites sont tout de même incorporé dans notre
anglais, qui lui annonçait avoir trouvé la première partie du XXe siècle, les système cognitif.
une contradiction dans son système. positions vont se cristalliser autour de (2) « Mathématiques, la fin de la certitude », Morris,
Kline, Christian Bourgeois, 1989.
Après avoir vérifié, contrôlé, G. Frege quelques courants : le logicisme (repré‑
(3) What Numbers Could Not Be (1965) et Mathema-
fut contraint d’admettre son erreur. senté par B. Russell et Alfred White‑ tical Truth (1973). dPour une présentation voir, philoso-
Pris de scrupule, il s’empressa de head). Les « intuitionnistes », représen‑ phie des mathématiques, dans Précis de philosophie des
contacter son éditeur alors que son tés par Luitzen Brouwer, voient dans sciences, Vuibert.

Mars-avril-mai 2014 Les Grands Dossiers des Sciences Humaines n° 34 15


l’art de penser

Aristote
penseur de tous
les savoirs
Penseur de la diversité du monde, Aristote, tour à tour logicien, physicien,
naturaliste, anthropologue, va construire un vaste édifice qui couvre tous
les champs du savoir. Mais sa démarche appelle aussi une métaphysique
qui cherche à unifier tous les savoirs.

L’ École l’Athènes « Je ne suis pas d’accord », semble qui a construit son propre système et
est une célèbre rétorquer Aristote ! Sa main, tournée fonder sa propre école. Il entre à l’Aca-
fresque de ver le sol, semble indiquer : « C’est ici démie de Platon à 17 ans et y demeure
Ra p h a ë l q u i s e que cela se passe. » Ici, dans le monde plus de vingt ans.
trouve au Vatican. réel. Pour comprendre le monde, il est Quand Platon, meurt, en - 347, Aris-
E lle représente vain de se tourner vers les abstractions tote a 36 ans. Il est alors tout désigné
les grands philo- pures et éternelles. Le vrai savoir passe pour prendre la direction de l’Aca-
sophes de la Grèce par l’étude du réel ici-bas : il faut obser- démie, mais on lui préfère un autre
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antique. Au centre ver, décrire, classer, mesurer pour com- candidat, moins brillant sans doute
de ce tableau se trouvent les deux prendre la nature des choses. De quoi (Speusippe, neveu de Platon), mais
plus illustres d’entre eux, Platon et les êtres sont-ils faits ? Quelle est leur surtout moins dangereux : non tant à
Aristote, en train de débattre. Platon « substance » ? Comment les formes cause de ses désaccords avec le maître
a le doigt pointé vers le ciel tandis et la matière se marient-elles pour (Aristote reste encore dans l’esprit du
qu’Aristote désigne le sol de sa main donner corps à des êtres réels ? Aristote platonisme) mais parce qu’Aristote
ouverte. Ces deux postures symbo- affiche une vocation que l’on pourrait vient de Macédoine. Or, aux yeux des
lisent l’opposition entre deux visions dire scientifique aujourd’hui : il veut Athéniens, les « barbares » de Macé-
de la connaissance. étudier la nature, les êtres vivants, doine représentent une menace. Ils
Platon est idéaliste : il croit à l’exis- les plantes, les animaux, les sociétés n’avaient d’ailleurs pas tort puisque
tence de vérités uniques et absolues humaines, tels qu’ils sont dans leur Philippe II de Macédoine va envahir la
– le Vrai, le Beau, le Bien – qui seraient richesse et leur diversité. Et pour cela, il Grèce et soumettre Athènes quelques
cachées à la vue du commun des mor- veut rompre avec une vision du savoir années plus tard.
tels. Pour lui, le monde d’ici-bas n’est réduite à des abstractions éternelles et Aristote quitte donc Athènes et part
qu’une version déformée de ces idées impalpables. s’installer sur la côte ouest de l’Anato-
pures, les êtres matériels (objets, végé- lie, où il fonde une petite filiale de l’Aca-
taux, animaux, humains) n’étant que Comment démie. Là, il côtoie des philosophes de
des copies imparfaites d’un modèle on devient Aristote l’école de Milet, très orientés vers la
original situé quelque part dans le ciel Aristote (- 384, - 322) est à Platon ce science, la physique et l’astronomie.
des idées. Le but le plus élevé de la phi- que Carl G. Jung est à Sigmund Freud, Quelques années plus tard, Aristote
losophie est de s’abstraire du monde ou Martin Heidegger à Edmund Hus- est appelé par Philippe de Macédoine
réel, imparfait et toujours changeant, serl. D’abord un disciple – et le meil- pour venir former son fils, le futur
pour atteindre les idées pures (p. 12). leur d’entre eux – puis un dissident, Alexandre le Grand.

16 Les Grands Dossiers des Sciences Humaines n° 34 Mars-avril-mai 2014


aristote

Musée du Vatican
Raphaël (1483-1520), L’École d’Athènes (détail, 1509-1510), chambre de la Signature, palais du Vatican.
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De cette rencontre au sommet jours membre de l’Académie, mais pour lesquelles la pluie tombe du ciel
entre le plus grand philosophe de une nouvelle fois, il est écarté de sa et les nuages y restent accrochés, il
son temps et celui qui va devenir l’un direction. C’en est trop. Il décide donc veut expliquer pourquoi l’eau peut se
des plus grands conquérants de l’his- de fonder sa propre école : le Lycée (1). transformer en un bloc de glace, en
toire, on ne sait presque rien… Sans liquide ou en vapeur.
doute n’avaient-ils pas grand-chose Le projet d’Aristote : Il s’intéresse à la vie des animaux et
à se dire : le jeune homme rêvait de décrire le monde… à leur anatomie. Il aspire également
conquérir le monde, Aristote rêvait de On retient habituellement d’Aristote à expliquer les facettes de l’âme : les
le penser. Leurs trajectoires n’ont fait quelques thèmes-clés de son œuvre : sensations, les émotions, le sommeil
que se croiser un moment. Pendant sa politique (« l’homme est un animal et les rêves.
que le jeune Alexandre s’exerce aux politique »), sa morale (le but ultime Il s’attache aussi à décrire les consti-
armes et s’initie aux lettres – à travers de l’homme est la recherche du bon- tutions politiques, leurs avantages
les héros de l’Iliade – à l’école d’Aris- heur), sa logique (le fameux syllo- et leurs failles respectives. Enfin, il
tote, lui s’occupe de rédiger ses grands gisme « Tous les hommes sont mortels, recense les multiples formes d’expres-
traités. En une dizaine d’années, il va or Socrate est un homme, donc Socrate sion de la pensée, la rhétorique, la
ainsi produire un œuvre considérable : est mortel »). poésie, la logique…
des livres de Physique (III, IV, V, VI), Du C’est passer à côté de l’essentiel. Car Rien ne doit lui échapper. Et pour
ciel, De la génération et de la corrup- Aristote a consacré l’essentiel de son cela, il observe, analyse, classe, com-
tion, mais aussi sa Métaphysique, la œuvre à la philosophie de la nature, pile le savoir de ses prédécesseurs
Rhétorique, la Poétique (encadré p. 23). ce que l’on appelle aujourd’hui les – qu’il ne cite pas toujours –, intègre
En - 335, Aristote revient enfin à sciences. Aristote veut comprendre les savoirs de son temps et tente de les
Athènes. Formellement, il est tou- le mouvement des astres, les raisons organiser dans une vision d’ensemble.

Mars-avril-mai 2014 Les Grands Dossiers des Sciences Humaines n° 34 17


l’art de penser

nDu bec des oiseaux La physique d’Aristote


Aristote se veut donc avant tout un
philosophe de la nature, c’est-à-dire,
en termes contemporains, un scien-
« Les oiseaux ont pour bouche ce qu’on appelle leur bec ; le bec leur tient lieu tifique. Ses nombreux traités de phy-
en effet de lèvres et de dents. Le bec diffère selon les usages auxquels il sert, sique couvrent un domaine bien plus
et selon le secours dont l’être a besoin. Les oiseaux à serres recourbées, vaste que l’entend le terme actuel de
comme on les appelle, ont tous le bec recourbé aussi, parce qu’ils mangent
de la chair et qu’ils ne se nourrissent jamais de fruits. Ainsi fait, le bec leur sert
physique : physos signifie « nature ».
à vaincre l’ennemi ; et sous cette forme, il est plus solide pour leur assurer Ses écrits portent à la fois sur les
la victoire. La force nécessaire à ces oiseaux pour le combat est dans leur bec planètes, les phénomènes météoro-
et dans leurs serres, qui, dans cette vue, sont plus recourbées. (…) » logiques (la pluie, les vents, le ton-
Source : Des parties des animaux. nerre…), la chute des corps, les quatre
éléments (eau, terre, feu, air), l’espace,
Dans ce passage des Parties des animaux consacré aux becs les plantes et les animaux.
des oiseaux, Aristote ne se contente pas de décrire les particularités L’une de ses préoccupations princi-
des becs d’oiseau. Il met en lien la forme du bec à sa fonction pales concerne le mouvement. Pour-
(tuer et dépecer pour les rapaces). Dans ses autres traités, il relie quoi les choses se déplacent-elles
les fonctions entre elles (la prédation exige des qualités de tueur : ou se transforment-elles ? D’où vient
la vitesse, l’agressivité, etc.). Penser l’animal n’est donc pas additionner que les pierres tombent vers le sol
des savoirs (anatomique, physiologique, comportemental), mais les relier alors que la fumée monte vers le ciel ?
entre eux. Aristote s’attelle à élaborer une véritable théorie globale Aristote distingue l’existence de deux
de l’animal intégrant les particularités propres à chaque espèce. mondes régis pas des lois différentes.
Il cherche notamment à comprendre ce qui « anime » les animaux : Le monde supralunaire (au-dessus de
comment ils se déplacent (d’où un traité sur la marche), comment la Lune) est régi pas ses propres lois.
ils naissent et se transforment (d’où le traité sur la « génération »). Pour expliquer le mouvement des pla-
Se procurer de la nourriture, fuir, chercher un partenaire… On ne peut nètes, il a recours à des mouvements
étudier les organes sans les motivations. Ses moyens de locomotion de sphères invisibles sur lesquelles se
lui servent à voler, nager, marcher ou ramper, ses dents à broyer, déplacent les astres.
ses armes à tuer ou à se défendre. Ainsi, chaque organe est adapté Pour le mouvement des corps ter-
à une fonction, et les organes sont liés à des fonctions restres, dans le monde sublunaire, il
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et des modes de vie. l fait appel à d’autres types de causes :


les corps lourds tombent car, compo-
sés de terre, ils cherchent à rejoindre
leur lieu d’origine.
La question du mouvement est cen-
trale. À travers elle, il s’oppose à Pla-
ton et aux Éléates qui pensent que la
connaissance ne peut porter que sur
des choses fixes et éternelles.

Aristote et les animaux


Mais l’essentiel des sciences natu-
relles d’Aristote concerne les animaux
auxquels il ne consacre pas moins de
cinq livres (2). En tout, Aristote décrit
en détail plus de 400 espèces : des
fourmis comme des rats, des poulpes
et des éléphants, des abeilles et des
papillons, des chameaux, des merles,
Bernard Dery

des caméléons… Là encore, il classe


(en genres et espèces, bien avant
Carl von Linné), décrit les formes,
l’anatomie, le mode de locomotion

18 Les Grands Dossiers des Sciences Humaines n° 34 Mars-avril-mai 2014


aristote

et de reproduction, le mode de vie… de vue, sa conception du vivant met En termes actuels, on dira que la
Pourquoi un philosophe consacre-t-il la biologie au centre des études sur la biologie intègre la physique et non
autant de temps à traiter des dents de nature. Car les animaux tiennent pour l’inverse (encadré ci-dessous).
chiens, des nids de perdrix et écailles Aristote une place privilégiée dans
de poissons, du mode de vie des dau- l’ordre des êtres : ils sont non seule- De la physique
phins, des œufs de langouste, de la ment des êtres matériels régis par à la métaphysique
forme des becs d’oiseaux (encadré des contraintes physiques et méca- Aristote peut donc être qualifié de
p. 20) ? En quoi ce travail a-t-il à voir niques nécessaires à leur locomotion, « père des sciences », tant il a innové
avec son projet philosophique ? mais en tant qu’êtres vivants, ils sont dans de nombreux domaines, de la
Pendant longtemps, on a simple- animés par des « causes finales ». Ils logique à la rhétorique en passant par
ment considéré qu’Aristote était le naissent, croissent, meurent, se trans- la science politique. Mais sa préoccu-
père de la zoologie. À ce titre, son forment, comme les végétaux. En plus pation est aussi d’assurer une unité à
œuvre scientifique était évaluée à des plantes, ils sont « animés », c’est- tous ces savoirs.
l’aune des connaissances scienti- à-dire qu’ils se déplacent. Leur mou- La multiplicité des savoirs l’invitait
fiques contemporaines. Mais on a vement ne se réduit donc pas à celui donc à réfléchir à l’unité de la nature
beaucoup réévalué son apport biolo- du vent ou à l’eau des rivières. Les au-delà de son apparente diversité.
gique grâce notamment aux travaux animaux représentent donc des êtres Et il fallait pour cela construire une
de Pierre Pellegrin (3). supérieurs qui sont contraints par « métaphysique ». Il lui fallait aussi
Si Aristote s’intéresse aux animaux, les lois physiques (mécanique), mais réfléchir à l’unité de la connaissance.
c’est d’abord parce qu’il s’intéresse à aussi régis par d’autres contraintes : Aristote, bien que souvent considéré
la vie et au mouvement. Et de ce point celles de l’organisation vivante. comme le père de la métaphysique,

n Le système des quatre causes


Dans le livre II de sa Physique, Aristote suggère d’étudier chaque chose à partir de quatre questions
qui renvoient chacune à un type de cause.
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Cause formelle Cause matérielle


Qu’est-ce que c’est ? De quoi est-ce fait ?
Cette question renvoie à l’élucidation de La deuxième question invite à rechercher
l’« idée », d e l a « fo rme », d e l ’« espèce »… la cause matérielle des choses.
On peut répondre : « Ceci est une statue Cette statue est en marbre. Ce matériau
grecque ; elle représente un homme nu. » est si résistant qu’elle a pu traverser
les âges et venir jusqu’à nous en bon état.
Telle est la cause matérielle.

Cause efficiente Cause finale


D’où vient-elle ? À quoi sert-elle ?
Une troisième question porte sur La quatrième et dernière question porte
les origines : d’où vient-elle ? Qui l’a faite ? sur les finalités ou « causes finales »,
Il s’agit ici de savoir qui est l’auteur selon Aristote. On répondra en disant que
de la sculpture. la statue a été faite pour le plaisir esthétique,
ou pour honorer un héros, ou encore pour
BnF

l’offrir à une personnalité, etc. 

Mars-avril-mai 2014 Les Grands Dossiers des Sciences Humaines n° 34 19


l’art de penser

de la substance (qu’il ne faut pas tra-


Les catégories : duire par « matière » mais plutôt par
« essence »), des relations entre le tout
comment classer le réel ? et les parties, des éléments, de quan-
tité, qualité, etc. (c’est l’objet du livre
Le premier livre de l’Organon est consacré aux catégories. Les catégories sont Delta de la Métaphysique).
les outils mentaux qui servent à décrire le réel. Elles sont au nombre de dix : La Métaphysique contient aussi
la substance (l’essence), la quantité, la qualité, le lieu… Ainsi, lorsque l’on parle une partie théologique. Car Aristote
du « petit chat noir qui est sur le mur », on indique à la fois la substance de l’être n’élude pas la question de la divi-
en question (c’est un « chat »), sa qualité (il est « noir »), sa quantité (« petit »), nité. Dans le livre Lambda, il définit
Dieu comme l’être suprême créa-
son lieu (« sur le mur »). Une autre distinction importante concerne les universaux.
teur et comme noêsis noêseôs (νόησις
Ce petit chat, appelons-le Minou, est un individu singulier. Mais Minou appartient
νοήσεως), c’est-à-dire « pensée de la
aussi à l’espèce des « chats », et l’espèce « chat » fait partie du genre « animal ». pensée ». Le sens de cette formule fera
Alors que Minou est un individu singulier, espèce et genre sont des universaux couler beaucoup d’encre parmi les
(concepts généraux). La question qui exégètes.
se pose alors est : les universaux En résumé, ce que l’on nomme la
sont-ils des réalités ou des constructions métaphysique d’Aristote est donc à
de l’esprit ? En somme, qu’est-ce qui la fois une théorie de la connaissance
prime ? L’idée générale que je me fais (comme étudier les choses ultimes),
une ontologie (sur la nature de l’être)
d’un chat ? Ou bien le petit Minou
ainsi qu’une théologie.
qui miaule sur ce mur ? Voilà
une question qui va faire l’objet La logique
d’un débat métaphysique récurrent La physique d’Aristote réclamait
BnF

dans l’histoire de la philosophie, donc une métaphysique ; elle appe-


via la nouvelle querelle des universaux. l lait aussi une épistémologie, soit une
méthode pour bien penser. C’est l’ob-
jet de son Organon (qui signifie « ins-
trument »). Comme pour la métaphy-
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n’a pourtant jamais utilisé ce mot. universel (le philosophe connaît tout), sique, le terme a été créé bien après sa
En effet, le terme de métaphysique fondamental (il connaît les causes mort pour désigner certains écrits sur
a été formé par l’un de ses lointains premières), profond (il connaît les la théorie de la connaissance.
disciples, Androcinos de Rhodes, qui choses difficiles), précis (et de qualité), L’Organon est un ensemble de traités
a rassemblé des cours d’Aristote en désintéressé (il ne vise que la connais- portant sur les outils de connaissance
quatorze livres pour les classer dans sance pour elle-même), réflexif (car il scientifique. Il comporte un traité sur
la bibliothèque « après la physique » sait comment connaître), supérieur les concepts (Catégories), un autre sur
(métaphysique). Dans ses livres, Aris- (car il s’occupe des finalités ultimes). les propositions logiques (De l’inter-
tote parle de « philosophie première », Bref, la philosophie est le savoir le prétation), deux traités sur les syllo-
qu’il définit comme « la science des plus noble, elle doit trôner au-dessus gismes (les deux Analytiques), l’un
causes premières, des premiers prin- des autres. sur la dialectique qui est la science
cipes et de la finalité de tout ce qui est La philosophie première, écrira Aris- du probable (Topiques). L’ensemble
en tant qu’il est ». tote, est « la science des dieux ». Alors forme un corpus assez volumineux.
Le livre A de la Métaphysique débute que les sciences particulières (ou On a fait d’Aristote le père de la
par cette célèbre formule : « Tous les philosophies secondes, ou encore logique. Mais il faut s’entendre sur
hommes ont naturellement le désir « sciences partielles ») étudient les ce terme. Certes, il accorde une place
de savoir. » Aristote pense même que êtres particuliers (les objets physiques, centrale à la définition d’un objet
nombre d’animaux sont déjà dotés les êtres vivants, les êtres pensants), la (encadré ci-dessus), puis au raisonne-
de curiosité. Mais les humains pos- philosophie première (la métaphy- ment (dont le syllogisme, qui permet
sèdent un savoir supérieur, car ils sique) se préoccupe de « l’être en tant de déduire une proposition d’une
ont accès à la raison. Parmi tous les qu’être ». C’est-à-dire qu’elle aborde autre). Cette vision du savoir peut être
savoirs humains, celui du philosophe des questions transversales relevant comparée à une sorte de grand Lego
est le plus élevé. En effet, son savoir est des causes (qu’est-ce qu’une cause ?), où il s’agit de définir les pièces (leur

20 Les Grands Dossiers des Sciences Humaines n° 34 Mars-avril-mai 2014


aristote

forme, leur couleur), leurs relations, Aujourd’hui, que peut-on retenir taquerait au problème de l’unité du
leurs modes d’assemblage (le syllo- d’Aristote ? Sa physique et sa biologie savoir en cherchant une voie de dépas-
gisme). C’est ce que l’on peut penser sont dépassées et sa méthode reste sement qui ne serait ni dans une fuite
en lisant les Catégories et le Syllogisme. limitée. Mais sa conception géné- vers une métaphysique découplée
rale de l’unité des sciences mérite du mouvement des sciences, ni dans
Comment réaliser d’être prise en considération. Elle l’encyclopédisme, ni dans une pluri-
l’unité du savoir ? touche en effet à une question-clé disciplinarité sans projet unificateur. l
Mais la logique d’Aristote ne se réduit relative à l’unification des savoirs.
pas à la seule logique démonstrative. Car si Aristote, antiréductionniste,
(1) Du nom d’Apollon Lycien, l’école était située
Aristote sait que l’intelligence humaine considérait que les différentes disci- à proximité de son lieu de culte. On parle aussi
passe par d’autres procédés : l’intuition plines scientifiques avaient chacune d’école péripatéticienne pour désigner l’école
par exemple ; il sait aussi que certains leur domaine de compétences et leur de pensée formée autour d’Aristote.
domaines ne peuvent être étudiés méthode propre, il ne renonçait pas (2) Aristote, Histoire des animaux (il faut traduire
« histoire » par « enquête »), rééd. Belles Lettres,
avec les seuls outils des mathéma- pour autant à penser le monde dans
3 vol., 1999.
tiques. Aristote prône une spécificité sa globalité. (3) Michel Crubellier et Pierre Pellegrin, Aristote.
des méthodes ; en ce sens il est antiré- Il y a fort à parier que si Aristote reve- Le philosophe et les savoirs, Seuil, coll. « Points », 2002.
ductionniste (4). nait parmi nous aujourd’hui, il s’at- (4) Ibid.

n Une œuvre monumentale


Le corpus d’Aristote peut se diviser en deux grands groupes.

• les sciences théoriques


- Physique - Une grande partie de l’œuvre d’Aristote concerne les sciences de la nature. Le terme « physique » en grec
ancien a le sens général de « nature ». Ses traités comprennent, outre les traités de physique au sens actuel (portant sur
le mouvement, l’espace, le ciel, les phénomènes météorologiques), cinq traités sur les animaux et un traité sur l’âme (qu’il
faut entendre au sens de psychologie, puisqu’il y est question des motivations, des émotions et des formes d’intelligence
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animales et humaines).

- Organon - À la fois un traité sur la connaissance et sur les modes de démonstration scientifique, il comporte cinq livres :
Catégories, De l’interprétation, les deux Analytiques, Topiques et Réfutations sophistiques.

- Métaphysique - Aristote l’appelait « philosophie première ». C’était avant tout un traité d’ontologie (sur l’être, les causes).
Il comporte aussi de la théologie et une théorie de la connaissance.

• les sciences de l’action


- Politiques - Ces ouvrages portent sur la nature de la vie politique et les différents types de gouvernement.

- Rhétorique - L’ouvrage présente les différents types de discours utilisés pour convaincre.

- Poétique - L’ouvrage porte sur les genres littéraires et théâtraux (tragédie, épopée) et la mimésis (art d’imiter).

- L’éthique - Éthique à Nicomaque est le plus connu de ses traités de morale.

Mars-avril-mai 2014 Les Grands Dossiers des Sciences Humaines n° 34 21


l’art de penser

René Descartes
L’âge de raison
Avec René Descartes, la philosophie entame sa révolution copernicienne.
En s’inspirant des mathématiques, le penseur français
positionne le raisonnement au centre de la connaissance.

« Je pense donc s’en démarquent, et le critiquent, Ans. C’est là un visage méconnu de


je suis. » Cette Baruch Spinoza et Gottfried Leibniz Descartes. Il a été un homme d’action,
phrase, peut-être sont considérés comme ses héritiers. prompt à tirer l’épée en cas de besoin.
la plus con nue En fait, le destin de son œuvre va vite Son premier écrit, alors qu’il n’a que 21
de l’histoire de échapper à Descartes lui-même. Au ans, est un petit traité d’escrime. Un épi-
Costa/Leemage

la philosophie, a lendemain de sa mort, le « cartésia- sode célèbre raconte que sur le navire
fait entrer René nisme », c’est-à-dire ce qu’est devenue qui le mène en Hollande, il fut attaqué
Descartes au la pensée de Descartes, a déjà échappé par quatre brigands qu’il réussit seul à
panthéon de la à la pensée de son auteur. Bientôt, l’ad- mettre en déroute. Plus tard, on le verra
philosophie. La formule sonne comme jectif « cartésien » deviendra un cliché, se battre en duel pour les beaux yeux
l’acte de naissance de la philosophie synonyme de rationalisme (parfois d’une femme…
moderne et marque une rupture pro- borné) et sera assimilé à l’esprit fran- C’est lors de ses voyages qu’il fait
fonde, souvent qualifiée de « révolu- çais. La rançon du succès est telle que la rencontre du physicien et mathé-
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tion », avec la scolastique. Désireux l’on peut même se poser la question : maticien Isaac Beeckmann. Les deux
de rompre avec la « philosophie vul- Descartes lui-même était-il cartésien ? hommes se lient d’amitié. I. Beeck-
gaire » du Moyen Âge, Descartes décide mann a des connaissances bien supé-
de faire table rase de la tradition et Un as de l’escrime rieures à celles de Descartes mais il
d’édifier un savoir nouveau fondé à Né en 1596 à La Haye, en Touraine décèle en ce dernier un génie mathé-
partir d’un « je » souverain. Et pour en (ville aujourd’hui rebaptisée du nom du matique. C’est leur échange qui fait
asseoir sa démarche, il empruntera philosophe), Descartes est admis, à l’âge renaître chez Descartes sa vocation
aux mathématiques ses principes de de 10 ans, au Collège royal de La Flèche, scientifique. Il se pique au jeu et
clarté et de rigueur pour les étendre à tenu par des jésuites. Il y bénéficie d’un consacre désormais tous ses loisirs à
tous les domaines de la connaissance : traitement de faveur en raison de sa résoudre des problèmes mathéma-
physique, métaphysique, médecine, mauvaise santé. Il est autorisé à se lever tiques et physiques. « Je me plaisais
morale… Cette nouvelle science devra plus tard, et en gardera toute sa vie l’ha- surtout aux mathématiques, à cause de
supplanter la « philosophie » incertaine bitude de méditer longuement dans son la certitude et de l’évidence de leurs rai-
et verbeuse de son temps et permettre lit. De ces années d’études, Descartes sons, mais je ne remarquais point encore
à l’homme de devenir « maître et posses- garde un sentiment de vide et d’inu- leur vrai usage, et, pensant qu’elles ne
seur de la nature ». tilité. Il juge les enseignements qu’il servaient qu’aux arts mécaniques, je
En plaçant le sujet rationnel comme reçoit trop incertains et se met à rêver m’étonnais de ce que leurs fondements
fondateur de la pensée, Descartes a d’une science qui guiderait les hommes étaient si fermes et si solides, on n’avait
fait prendre à la philosophie un tour- avec la même certitude qu’un calcul rien bâti dessus de plus relevé » (Le Dis-
nant décisif. Emmanuel Kant y voit mathématique. Après avoir obtenu cours de la méthode). Puis dans la nuit
le point de départ de la « révolution une licence de droit à Poitiers (1616), il du 10 au 11 novembre 1619, alors qu’il
copernicienne » ; il est tenu pour un part en Hollande et s’engage dans la vie a 23 ans, Descartes a une révélation.
« héros » par Georg Hegel. Même s’ils militaire, au début de la guerre de Trente En garnison avec les troupes du duc

22 Les Grands Dossiers des Sciences Humaines n° 34 Mars-avril-mai 2014


descartes

Josse/Leemage
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François Flameng (1856-1923), Pascal avec Desargues expose à Descartes ses expériences sur la pesanteur de l’air (XIXe siècle).

de Bavière, il demeure seul le soir à nombre de domaines scientifiques la condamnation, Descartes renonce
méditer dans son « poêle » (une petite considérables. En mathématiques, il a à publier son Traité du monde. Néan-
chambre d’auberge). Cette nuit-là, réussi à jeter les ponts entre géométrie moins, il décide d’en publier anony-
Descartes s’endort et fait trois rêves et algèbre, créant ainsi la géométrie mement une partie, sous forme de
décisifs dans lesquels il voit s’esquisser analytique. Il mène des travaux en trois essais : Dioptrique, Météores et
sa « mission » intellectuelle : jeter les optique (notamment la réfraction des Géométrie. Le tout est assemblé en un
« fondements d’une science admirable ». rayons lumineux), étudie les phéno- seul volume, et publié en 1637. Des-
Il renonce alors à la vie militaire et mènes météorologiques (notamment cartes y a adjoint une préface : c’est le
décide de consacrer sa vie à son pro- ceux de l’arc-en-ciel et de la formation Discours de la méthode (p. 27). Dans ce
jet. Ayant hérité d’une petite fortune de la neige). Il s’intéresse aussi à la texte, il expose les préceptes à suivre
familiale, il reprend la route, voyage en physiologie et à la médecine. En 1633, en vue d’établir les fondements de sa
Hollande, en Allemagne, en Suisse, en il a achevé le Traité du monde et de nouvelle science. « Ce que j’entends par
Italie et revient à Paris pour finir par la lumière. Dans ce livre, il reprend à méthode, c’est un ensemble de règles
s’installer définitivement aux Pays-Bas. son compte la théorie héliocentrique certaines et faciles, par l’observation
À cette époque, la Hollande est le pays de Galilée (la Terre tourne autour du exacte desquelles on sera certain de ne
où la science et la liberté des idées sont Soleil et non l’inverse). C’est alors prendre jamais le faux pour le vrai, et,
les plus avancées. qu’il apprend la condamnation par le sans dépenser inutilement les forces
Au cours de dix années de travail Saint-Office de l’ouvrage de Galilée. de son esprit, mais en accroissant son
acharné, Descartes s’est attaqué à un Pour ne pas risquer la censure ou pire, savoir par un progrès continu, de par-

Mars-avril-mai 2014 Les Grands Dossiers des Sciences Humaines n° 34 23


l’art de penser

en cause non seulement donner un usage nouveau au cogito :


les opinions communes un usage qui n’est pas psychologique
et savoirs établis mais mais épistémologique. Le cogito pose
jusqu’à l’existence même le cadre d’une nouvelle théorie de la
du monde. En effet, la connaissance qui repose sur l’existence
plupart de nos jugements d’un moi pensant et rationnel.
ont été forgés par l’habi-
tude de telle sorte que Renommée
notre connaissance n’est et controverses
qu’une suite d’opinions Au seuil des années 1640, Descartes
auxquelles nous avons a atteint une grande renommée dans
offert notre assentiment toute l’Europe savante. Partout, on
sans le moindre examen. débat de ses idées, des cercles carté-
Comment, dès lors, siens commencent à se constituer.
parvenir à distinguer le Les attaques et les polémiques se font
vrai du faux ? Descartes également vives. Et les controverses
répond qu’il faut au sont à la hauteur de son succès. La cor-
moins « une fois dans respondance de Descartes témoigne
Selva/Leemage

sa vie » avoir douté « de de ces nombreuses querelles : scienti-


toutes les choses où l’on fiques avec Pierre de Fermat, à propos
aperçoit le moindre soup- d’erreurs contenues dans la Diop-
Le système optique humain vu par Descartes en 1677 çon d’incertitude ». Ainsi, trique (il est accusé d’avoir plagié Wil-
il faut suspendre volon- lebrord Snell Van Royen), avec P. de
tairement notre jugement Fermat et Personier de Roberval à
venir à la connaissance vraie de tout par un doute méthodique. Les objets propos de la méthode des tangentes,
ce dont on sera capable. » La méthode que nous voyons, que nous touchons, à propos du vide (Descartes n’y croit
repose sur quelques préceptes qui existent-ils vraiment ? pas), querelle avec William Harvey sur
visent surtout à se garantir contre Descartes va même jusqu’à former la circulation du sang (encadré p. 29),
les idées toutes faites (d’où l’impor- l’hypothèse d’un malin génie qui querelle métaphysique avec Gassendi
tance du doute), la clarté et la simpli- emploierait son temps à nous tromper à propos du cogito, dispute avec Tho-
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cité du raisonnement afin d’éviter les par ruse. Ce procédé vise à prémunir mas Hobbes à propos du dualisme (les
démonstrations longues ou tortueuses l’intelligence des mauvais tours que deux hommes s’accusant mutuelle-
typiques des ouvrages scolastiques. peuvent lui jouer les sens ou l’imagi- ment de gloriole imméritée ainsi que
Finalement, la méthode exposée nation. Ce dont on peut douter, il faut de plagiat), controverse sévère avec
dans le Discours se veut avant tout donc le tenir pour faux. « Je me suis per- le philosophe et médecin hollandais
critique : elle repose sur la vigilance, la suadé qu’il n’y avait rien du tout dans le Régius à propos des idées innées (dites
clarté et la rigueur. Il s’agit ainsi surtout monde, qu’il n’y ait aucun ciel, aucune querelles d’Utrech)…
de se prémunir contre les jugements terre, aucun esprit ni aucun corps (…).» En octobre 1649, la réputation de
hâtifs et les erreurs de raisonnement. À ce stade de doute « hyperbolique », Descartes étant au plus haut, la reine
il ne reste plus qu’une seule certitude : Christine de Suède l’invite à la cour de
Le cogito celle que je sois en train de douter. Si je Stockholm. C’est en se rendant chez
comme fondement peux douter de tout, je ne peux douter elle, tôt le matin, que Descartes prend
Une fois exposées ses règles de du fait que je doute, c’est-à-dire que je froid et meurt d’une pneumonie le
méthode, le Discours se lance dans pense. Et il est évident que pour penser, 11 février 1650. Inhumé un temps au
une démonstration métaphysique où il faut être. « Enfin il faut conclure et tenir « cimetière des enfants morts sans
se trouve énoncé le fameux cogito « je pour constant que cette proposition : baptême ou avant l’âge de raison »,
pense donc je suis ». La démonstration Je suis J’existe, est nécessairement vraie son corps est transporté en France en
tient en quelques pages et va susciter (…).» Le « cogito ergo sum » relève donc 1667, au cimetière de Saint-Germain-
bien des polémiques, obligeant Des- de l’évidence, d’une vérité métaphy- des-Près mais son crâne, dérobé, cir-
cartes à y revenir par la suite dans ses sique que rien ne peut bousculer. cule avant d’être vendu aux enchères
six Méditations métaphysiques. Saint Augustin avait déjà évoqué le et de trouver sa place définitive dans
Le point de départ est le fameux cogito, comme Pascal l’a fait remarquer. un petit musée de Touraine. l
« doute » cartésien. Il s’agit de remettre Descartes se distingue en ce qu’il veut Louisa Yousfi

24 Les Grands Dossiers des Sciences Humaines n° 34 Mars-avril-mai 2014


descartes

Que vaut S’il fallait résu-


mer le Discours
de la méthode

la méthode
en peu de mots,
disons que cela
débute par un
peu d’autobio-

de Desc artes ? graphie (par-


tie I), se poursuit
par un zeste de méthode (partie II),
une morale provisoire (partie III), un
bout de métaphysique où est démon-
Peut-on, à partir de quelques idées simples et trée l’existence de soi (le cogito) et
d’une bonne méthode, reconstruire de Dieu. L’œuvre se termine par un
projet posthumaniste et un appel au
le monde comme le prétend René Descartes. mécénat.
Le Discours s’ouvre donc sur un
début d’autobiographie où Descartes
raconte ses études à La Flèche, ses
déceptions et ses critiques à l’égard
de l’enseignement scolastique qu’il y
a reçu. Suit le récit de ses voyages qui
lui ont fait prendre conscience de la
relativité des coutumes.
La deuxième partie est proprement
méthodologique. Le projet général est
de refonder le savoir – tout le savoir –
sur de nouvelles bases. Pour cela, nous
dit Descartes, il faut douter de tout,
faire table rase de nos savoirs puis tout
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reconstruire pas à pas grâce à la seule


puissance de la raison.
À force de commentaires sans fin
sur ce fameux Discours, on en vient
à oublier de se poser cette ques-
tion simple : « Au fait, est-ce que ça
marche ? »
Est-il vrai qu’en remettant tout en
cause, puis en s’aidant de quelques
règles de méthode bien choisies, on
parvienne tout seul à reconstruire le
monde entier, du mouvement des
planètes à une nouvelle médecine en
passant par les lois de la lumière ? La
réponse est non. Et voici pourquoi.
MP/Leemage

Galilée et le système
héliocentrique
Tito Lessi (1858-1917), Galilée, astro- Tout d’abord, on ne peut pas com-
nome (1622-1703) avec Vincenzo Viviani, prendre le Discours de la méthode
mathématicien (1622-1703), huile sur sans rappeler ceci : ce n’est pas un
toile, Musée d’histoire des sciences,
livre mais une préface. La préface à
Florence.
trois essais scientifiques (Dioptrique,

Mars-avril-mai 2014 Les Grands Dossiers des Sciences Humaines n° 34 25


l’art de penser

Météores et Géométrie) qui sont eux- de méthode dans l’espoir de recons- tions mais sans jamais donner leur
mêmes des extraits d’un Traité du truire le monde risque pourtant de procédé de résolution. Ce sont plutôt
monde que Descartes a renoncé à tourner en rond et de se désespérer. des principes de mise en ordre pour

‘‘
publier en entier. Mais il est juste- Pourquoi ? D’abord parce que Des- ne pas s’emmêler dans les démonstra-
ment impossible de comprendre la cartes n’a révélé qu’une partie de sa tions, à une époque où le langage algé-
méthode de Descartes en l’isolant de méthode, comme il le confiera plus brique n’existait pas encore. Descartes
ce Traité. Ainsi, l’invitation au « doute tard dans une lettre au père Mer- est justement l’un de ceux qui ont
hyperbolique » ne peut se comprendre senne (2). Mais alors où est le reste ? participé à ce travail de codification de
sans référence à la physique de Gali- Il se trouve dans ses Règles pour la l’algèbre. Les règles de méthode sont
lée. Celle-ci s’est construite en partie direction de l’esprit, un manuscrit donc des conseils mathématiques très
en rupture avec l’observation. Cha- de jeunesse non publié du vivant de généraux et abstraits.
cun voit le Soleil tourner autour de son auteur (3). Ici, les règles sont au
la Terre, alors que le physicien sait nombre de 21 ! Mathesis universalis
que c’est l’inverse. Cela, Descartes En découvrant ces règles, trouvera- Sont-elles transposables à d’autres
ne peut l’écrire. En effet, il s’est rallié t-on enfin une recette clé en mains domaines ? Descartes le pensait. Et il
le dit explicitement : son projet relève
d’une mathesis universalis dont bien
Les historiens des sciences ont montré d’autres ont rêvé avant et après lui
(Gottfried Leibniz notamment) : une
que Descartes s’était beaucoup appuyé sur sorte de dispositif logique qui pourrait
des connaissances acquises par d’autres. s’appliquer à toute sorte de domaines,
non seulement mathématiques, mais
aussi physique, métaphysique, morale
aux thèses de Galilée sur le système pour « trouver la vérité en toute et même médecine (4). Descartes en
héliocentrique. Mais ce dernier a été chose » ? Hélas non. Car les 21 règles rêvait. Y est-il parvenu ? Certes, il était
condamné quelques années plus s’apparentent plutôt à des précau- fondé à croire que le raisonnement
tôt pour avoir soutenu le système tions pour ne pas se lancer dans des mathématique allait servir à faire de
héliocentrique (et avant lui Giodarno spéculations quand c’est au-dessus de grandes découvertes en physique.
Bruno a été brûlé vif pour la même nos forces (règle 2), ne pas se disperser Descartes pensait, comme Galilée, que
raison). Méfions-nous donc des appa- quand la question est trop embrouil- « la nature est écrite en langage mathé-
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rences, dit Descartes, et partons de ce lée (règle 8), parfois faire des schémas matique ». Et la méthode fonctionnait
doute pour aller plus loin. (règle 15). pour la mécanique et l’optique, aux-
Mais une fois le doute poussé à ses Et qu’en est-il des idées claires évi- quelles Isaac Beeckmann avait initié
limites, sur quoi rebâtir le savoir ? En dentes qui doivent servir de point de Descartes. Mais les avancées de ces
suivant quatre règles de méthode départ ? La règle 12 nous donne une sciences supposaient aussi des obser-
énoncées dans la deuxième partie réponse pour le moins déroutante : vations, des expériences, des mesures,
du Discours : 1. Règle d’évidence : ne « Enfin il faut se servir de toutes les des confrontations et des discussions
s’en tenir qu’à ce qui est vrai et évi- ressources de l’intelligence, de l’imagi- critiques avec d’autres savants. En
dent. 2. Règle d’analyse : décomposer nation, des sens, de la mémoire, pour matière d’optique par exemple, l’ap-
chaque problème en des problèmes avoir une intuition distincte des pro- port de Descartes a été beaucoup dis-
plus simples et élémentaires. 3. Règle positions simples, (…) en un mot on cuté et ses résultats passés au crible.
d’ordre : remonter pas à pas du simple ne doit négliger aucun des moyens En fait, les historiens des sciences ont
au complexe. 4. Règle de vérification : dont l’homme est pourvu. » Il faut faire montré qu’il s’est beaucoup appuyé
saisir le tout dans une vue générale appel à « l’imagination, aux sens, à sur des connaissances acquises par
pour vérifier qu’aucune faute ou oubli la mémoire et à l’intelligence » pour d’autres (en citant rarement ses
n’a été commis. énoncer les propositions simples… sources). Ce que l’on a longtemps
En fait, ces règles ont un sens précis Mais encore ? Encore rien… Descartes appelé en France la « loi de Descartes »
dans le domaine des mathématiques, s’arrête là. sur la réfraction des rayons lumineux
où excelle Descartes. Les règles 2, 3, 4 Que faire de tout ceci ? Même en est connu ailleurs sous le nom de loi
(analyse, ordre, vérification) corres- mathématiques, la méthode carté- de Snell, un physicien hollandais que
pondent bien à la façon de poser une sienne n’a donc rien d’une méthode Descartes a été accusé d’avoir plagié.
équation algébrique (1). Mais celui qui systématique et infaillible. Les quatre Plagiat ou pas, dans d’autres cas, Des-
cherche à appliquer ces quatre règles dernières règles concernent les équa- cartes nous fait croire qu’il est parvenu,

26 Les Grands Dossiers des Sciences Humaines n° 34 Mars-avril-mai 2014


descartes

par la puissance de son seul raison-


nement. La présentation que donne
Descartes de sa démarche – un « je » Quand la raison conduit à…
souverain et solitaire redécouvrant le
monde à partir de quelques règles de l’erreur
méthode – est un leurre (5). La science
classique s’est déployée à partir d’un
arsenal de connaissances faisant appel
à l’observation, à la mesure, à l’ex-
périmentation, à des connaissances
échangées, partagées, critiquées au
sein d’une communauté de savants
parfois amis ou rivaux.
La méthode que présente Descartes
n’est donc ni suffisante, ni infaillible.
Des erreurs de raisonnement ont été
pointées par ses contemporains. Il se
trouve que le seul exemple que Des-
cartes donne dans son Discours pour
illustrer la puissance de sa méthode,
est faux : il porte sur la circulation du

Bridgeman Art Library


sang, sur laquelle il s’est lourdement
trompé (encadré ci-contre). Ainsi, la
méthode présentée dans le Discours
et développée dans les Règles pour
la direction de l’esprit n’est pas une Bartolomeo Passarotti, Leçon d’anatomie donnée
méthode au sens d’une démarche par Michel-Ange à des artistes, galerie Borghese, Rome.
systématique qui ferait progresser
vers la découverte. Il s’agit plutôt
Dans la cinquième partie du Discours, René Descartes veut donner des
d’une série de conseils pour éviter
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certains écueils et ordonner sa pen- exemples de résultats auxquels permet de parvenir sa méthode. Les essais
sée. Le titre complet, Discours de la qui suivent le Discours sont bien sûr destinés à en montrer toute l’efficacité.
méthode pour bien conduire sa raison Mais Descartes choisit de prendre un exemple qui relève de l’anatomie
et chercher la vérité dans les sciences,
et de la médecine : la circulation du sang. Descartes accepte la découverte
est explicite : il s’agit de « conduire sa
raison » et non de se laisser conduire de la circulation du sang par William Harvey (le médecin anglais a publié
par une série d’opérations à suivre le fruit de ses recherches quelques années plus tôt, et Descartes en a
pour parvenir à un résultat assuré, ce appris l’existence par le père Mersenne). Toutefois, si Descartes admet le
que, au demeurant, nul n’est jamais
phénomène de la circulation sanguine, il en conteste l’explication.
parvenu à faire. l
W. Harvey explique la circulation par les pulsations du cœur qui sont, selon lui,
(1) Benoît Timmermans, La Résolution des problèmes dues à une « faculté pulsative ». Descartes refuse cette explication par une
de Descartes à Kant, Puf, 1995.
faculté (qui le fait songer aux explications scolastiques par des « vertus
(2) René Descartes, Correspondances, vol. I, Œuvres
complètes, Gallimard, 2013. ou facultés »). Il fait appel, quant à lui, à la chaleur du sang (qui produit la
(3) Ces écrits datent de l’époque où Descartes était
dilatation et l’ouverture de la systole). Pour Descartes, les mouvements
mathématicien, ce qui atteste qu’ils n’ont de sens que
par rapport au domaine mathématique. du cœur sont un effet et non une cause. Le cœur ne fait que réagir au
(4) David Rabouin, Mathesis Universalis.
mouvement du sang : ce n’est pas un muscle qui agit par lui-même,
L’idée de « mathématique universelle » d’Aristote
à Descartes, Puf, 2009. mais un organe qui subit. Or cette explication est fausse. Il est fâcheux
(5) Voir Michel Blay et Robert Halleux, La Science
que le seul exemple que Descartes donne pour attester de la validité
classique, Flammarion, 1998, et Stéphane Van Damme, À
toutes voiles vers la vérité. Une autre histoire de de sa méthode soit erroné… l
la philosphie au temps des Lumières, Seuil, 2014.

Mars-avril-mai 2014 Les Grands Dossiers des Sciences Humaines n° 34 27


l’art de penser

Montaigne
Le savoir sceptique
Montaigne se peint lui-même et à travers lui peint l’humanité.
Il entend ainsi discipliner son esprit et fonder une sagesse pratique.
Son écriture libre est à l’origine d’un nouveau genre philosophique : l’essai.

Michel de Mon- « C’est moi que je peins » contraintes qui détermine nos actions
taigne a 38 ans Toute l’entreprise des Essais repose sur bien plus que notre volonté (« Nous
lorsqu’il décide ce principe inaugural : Montaigne sera n’allons pas : on nous emporte » ; « Nous
d’abandonner ses l’objet de son livre. Oser parler de soi est flottons entre divers avis, nous ne vou-
charges publiques une révolution mentale. Cette posture lons rien librement, rien absolument,
et de se retirer marque la naissance de l’humanisme rien constamment »).
dans son château. (mettre l’homme et non Dieu au centre Une volonté défaillante et un esprit
DR

Il va pouvoir enfin de l’univers). Mais attention au contre- inconstant : voilà comment Montaigne
se consacrer à ses Essais. Nous sommes sens : l’individualisme de Montaigne se dépeint et dépeint l’humanité en
en 1571. n’est pas narcissisme. Certes, il écrit général. Les circonstances nous font
Assis à son bureau, au sommet du sur lui et pour lui (« Je suis moi-même la souvent changer d’avis… Seul ne
pigeonnier qu’il a fait aménager en manière de mon livre »), mais pas pour change pas notre sentiment d’avoir
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bibliothèque, il songe à sa jeunesse. Il servir sa gloire et obtenir la « faveur du toujours raison ! À travers ses propres
se revoit enfant courant dans la cour du monde ». Au contraire. Il s’agit de mettre faiblesses, Montaigne veut dépeindre
château familial. Son père avait voulu son âme et sa vie à nu : « Je veux qu’on l’homme en général. D’où la célèbre for-
– selon des principes d’éducation très m’y voie en ma façon simple, naturelle mule : « Chaque homme porte la forme
modernes – que l’enfant apprenne le et ordinaire, sans contention ni artifice : entière de l’humaine condition. » En se
latin sans effort, comme une langue car c’est moi que je peins. Mes défauts s’y dépeignant sans concession, il cherche
vivante : précepteur et gens du châ- liront au vif.» à dévoiler la nature humaine. Le projet
teau, tous sont contraints à ne parler Physiquement, il se dépeint sous des consiste donc à partir de soi – ce que
qu’en latin devant l’enfant. Il se sou- traits banals, il est petit (il en fait mani- l’on connaît le mieux et le moins bien
vient de la surprise des autres élèves à festement un complexe). Psychologi- à la fois – pour scruter l’âme humaine.
son arrivée au collège de Bordeaux face quement, il se décrit comme inconstant Cela suppose une bonne dose d’humi-
à un garçon qui ne parlait que la langue et velléitaire. C’est d’ailleurs, selon lui, lité, d’autocritique, d’autodénigrement
de Cicéron ! Puis il y eut ses études de l’un des traits de la nature humaine, et d’autodérision (« au plus élevé trône
droit, ses débuts de magistrat au par- affirmé dès le premier Essai : « C’est un du monde, ne sommes assis que sus notre
lement de Bordeaux, sa rencontre avec sujet merveilleusement vain, divers et cul »). Bien avant Sigmund Freud, il fait
son ami Étienne de la Boétie mort à ondoyant que l’homme. Il est malaisé d’y de l’autoanalyse. Bien avant les thé-
l’âge de 33 ans, son mariage avec Fran- fonder jugement constant et uniforme.» rapies cognitives, il s’interroge sur ses
çoise de La Chassaigne, ses six filles, Il y reviendra à plusieurs reprises. Dans propres représentations et ses condi-
toutes mortes en bas âge sauf sa petite « De l’inconstance de nos actions » tionnements mentaux. La réflexivité
Éléonore. Il songe à son père disparu (Livre II), il écrit : « Chaque jour nouvelle est aujourd’hui à la mode : Montaigne
l’année précédente. Tous ces fantômes fantaisie et se meuvent nos humeurs la pratiquait déjà il y a plus de quatre
sont là lorsqu’il commence l’écriture avec les mouvements du temps. » C’est siècles. On le voit, il y a en germe chez
des Essais. donc le poids des influences et des Montaigne bien des idées fortes redé-

28 Les Grands Dossiers des Sciences Humaines n° 34 Mars-avril-mai 2014


montaigne

couvertes plus tard par les sciences


humaines.

Les leçons des Essais


Des Essais on retient en général le
message humaniste, une conception
interrogative et ouverte du savoir (« que
sais-je ? »), un projet éducatif (« mieux
vaux tête bien faite que tête bien pleine »),
une vision lucide et pessimisme de la
nature humaine, de l’inconstance de
nos actions et de nos pensées. Il y a
également l’hymne à la tolérance. De
ce point de vue, Montaigne est le par-
fait chic type. Lui qui vit une époque
agitée par les querelles de religions se
comporte en sage. Il a fait graver sur une
poutre de sa bibliothèque cette sentence
pyronnienne : « À tout discours s’oppose
un discours de force égale. » Les vérités
contraires s’opposent et font couler le
sang. En Amérique, alors qu’au nom
de Dieu on extermine sans scrupule les
Indiens, lui prend leur défense : « Nous
les pouvons donc bien appeler barbares,
eu égard aux règles de la raison, mais non Le château de
Montaigne.
pas eu égard à nous, qui les surpassons
Erich Lessing/AKG
en toute sorte de barbarie » (« Des canni-
bales »). Anthropologue avant l’heure, il
a compris combien nos valeurs et nos
L’« Apologie
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jugements sont relatifs à notre milieu. Selon lui, l’homme est une créature
En matière pénale, il sera l’un des rares de Raymond Sebond » supérieure aux autres animaux car il est
de son époque à s’opposer à la torture. L’image que Montaigne a de l’être doté de raison et de morale. Cette parti-
On peut y lire aussi sa philosophie du humain – fragile et inconstant, soumis cularité lui permet de s’affranchir de sa
bonheur. Contrairement à Pascal, qui aux passions – rejaillit sur sa vision de condition animale pour se rapprocher
pense que l’homme est condamné au la connaissance considérée elle aussi de la divinité. De plus, son intelligence
malheur, Montaigne pense que le bon- comme fragile, inconstante et sujette lui permet de domestiquer les animaux
heur est accessible ici-bas, au quotidien. aux passions… et de devenir leur maître. Il est donc
« J’aime la vie et la cultive », écrit-il. « Le C’est dans « l’Apologie de Raymond une sorte de Dieu à l’égard des bêtes :
bonheur se travaille ! », semble-t-il dire. Sebond », qui est, de loin, le plus long voilà ce qui permet de prouver sa nature
Il faut se contenter du réel pour savoir des Essais (presque un livre à lui seul), quasi divine.
le savourer, et se réconcilier avec soi que se trouve le mieux exposée sa vision Montaigne n’adhère pas à cette vision
pour « jouir loyalement de son être ». Sur des pouvoirs et des limites du savoir des choses. L’exercice de la traduction
ce point, il ne se distingue guère des humain. R. Sebond était un théologien lui donne l’occasion de rédiger une
philosophes antiques dont il est nourri : catalan, auteur d’une Théologie natu- apologie bien curieuse dans laquelle
une pincée de stoïcisme, une autre relle traduite par Montaigne en français il démonte un à un tous les arguments
d’Épicure. Stoïcien, il l’est par son refus à la demande de son père mourant. Il du théologien !
de la vanité et son courage d’affronter avait entrepris de démontrer l’existence Son essai débute ainsi : « C’est à la
la mort en face (« Que philosopher, c’est de Dieu avec des arguments que l’on vérité très utile et grande partie que
apprendre à mourir ») ; épicurien, par qualifierait aujourd’hui de scientifiques. la science. Ceux qui la méprisent
son goût des choses simples et le culte Sa méthode était claire : observer le témoignent assez de leur bêtise ; mais
de l’amitié. Sceptique aussi par son sens « livre de la nature » plutôt que se référer je n’estime pas pour autant sa valeur
aigu de la relativité des pensées. au « livre sacré » c’est-à-dire à la Bible (1). jusqu’à cette mesure extrême que cer-

Mars-avril-mai 2014 Les Grands Dossiers des Sciences Humaines n° 34 29


l’art de penser

Banksi
Oval Bridge, Camden, Londres, 2009.

Qui sont les sceptiques ?


Ils sont nombreux. Parmi eux figurent les humaine est limitée, que l’on ne peut pas atteindre la vérité
climatosceptiques, qui contestent le consensus scientifique avec certitude et qu’il faut donc en permanence soumettre
sur le réchauffement climatique causé par l’homme ; les ses opinions à l’examen.
eurosceptiques qui doutent des vertus de l’intégration Le principal représentant du scepticisme antique est
européenne ; les neurosceptiques qui critiquent la Sextus Empiricus, un médecin et philosophe grec
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prétention des neurosciences à vouloir expliquer le ayant vécu vers le IIe siècle apr. J.‑C. dont on a retrouvé
fonctionnement de l’esprit humain à coup d’IRM… quelques traités (Hypotiposes pyrrhoniennes et Contre
Le scepticisme dans son sens courant est synonyme de les professeurs). Sextus Empiricus rejette les prétentions
méfiance et de suspicion à l’égard des vérités officielles et dogmatiques des stoïciens et des aristotéliciens qui
établies. Le sceptique est celui qui doute et ne s’en laisse bâtissent des systèmes généraux d’interprétation du
pas conter. monde. Cependant, il se méfie aussi de la position
Le scepticisme peut prendre différentes formes : le simple contraire, le relativisme généralisé, qui est une forme de
retrait (de qui s’abstient de voter et de prendre parti dogmatisme négatif. Il reprend les idées clés de Pyrrhon :
car il ne croit ni les uns ni les autres) ou bien l’exercice à toute thèse, on peut opposer des arguments inverses
systématique du doute comme arme de vigilance tout aussi légitimes. Dès lors, il vaut mieux suspendre
intellectuelle contre toutes les évidences et tous les son jugement (époché) et admettre son ignorance. Cette
dogmes. Le sceptique peut aussi être un agnostique, qui posture conduit en plus à une certaine tranquillité de
n’est ni un athée ni un croyant mais suspend son jugement l’âme (ataraxie). À la même époque, certains membres
à l’égard de Dieu. de l’Académie de Platon s’étaient ralliés à des formes de
En philosophie, on nomme la suspension du jugement scepticisme plus radicales (affirmant que l’on ne peut rien
« époché ». C’est ce que préconisait Pyrrhon (un connaître de vrai) ou plus modérées (on ne peut pas être
contemporain d’Aristote) qui fut le fondateur du courant sûr de détenir la vérité).
sceptique en philosophique. Avant de devenir un nom Le scepticisme de Montaigne est encore d’une autre nature
commun, le scepticisme a donc eu une longue histoire puisque sa critique contre les ambitions démesurées
philosophique. Il est né pendant l’Antiquité et s’est de la raison n’est pas une charge contre la science mais
développé jusqu’à l’époque contemporaine mais son une invitation à la prudence et à la mesure dans ses
principe n’a pas changé : considérer que la pensée jugements. l

30 Les Grands Dossiers des Sciences Humaines n° 34 Mars-avril-mai 2014


montaigne

tains lui attribuent. » Autrement dit, la qu’il se sélectionne lui-même et se sépare S’il est un esprit sceptique, Montaigne
science est une belle chose mais elle des autres créatures.» ne tire pas pour autant de conclusions
ne permet pas de révéler le sens ultime Montaigne conclut : « Nous ne sommes pessimistes sur l’impuissance de la
des choses. ni au-dessus ni au-dessous du reste pensée. Il ne renonce pas à étudier
Il conteste ensuite la prétendue (…). Il y a quelques différences, il y a des les humains, loin de là, comme en
dignité de l’homme : « Est-il possible ordres et des degrés ; mais c’est sous le témoignent ses Essais : ils fourmillent
de rien imaginer si ridicule que cette visage de la même nature. » d’observations psychologiques, de
misérable et chétive créature, qui n’est La lecture de Sextus Empiricus et de réflexion historiques et de petites
pas seulement maîtresse de soi (…) et ses Esquisses pyrrhoniennes l’amène enquêtes sur les mœurs de ses contem-
se dise impératrice de l’univers. » L’ani- ensuite à développer des arguments porains. Mais il se défend de généraliser
mal quant à lui est bien moins stupide proprement épistémologiques. abusivement et de trancher définitive-
qu’on le croit. Il est doté d’une certaine Il affirme que la raison humaine est ment sur la nature ultime de choses.
raison (l’hirondelle, par exemple, ne défaillante. L’objectif de l’homme qui Tel est le sens qu’il faut donner au mot
construit pas son nid n’importe où, elle cherche à établir des vérités définitives Essais : ils développent des hypothèses
choisit l’endroit le plus judicieux pour sur les fins ultimes (comme le rôle de que l’on soumet, des idées que l’on pro-
le bâtir et adapte sa forme au support la science ou de la religion) est illusoire pose mais qui méritent toujours d’être
sur lequel il se trouve), ressent des émo- puisque la diversité de nos opinions, affinées, comparées, discutées. l
tions, vit en société et s’occupe souvent selon que l’on naît ici ou là et la succes-
de ses petits avec beaucoup de soin sion des époques soulignent la relati-
(ce que tous les humains ne font pas). vité de notre jugement. L’attitude du
C’est l’orgueil de l’humain qui le fait sceptique implique au contraire une
s’ériger au-dessus des autres créatures grande modestie. Il admet ses propres
(1) Aux philosophes humanistes qui montraient le
terrestres : « C’est par vanité de cette limites : il est une « ignorance qui se contraste entre la Bible et le « livre de la nature », Raymond
même imagination qu’il s’égale à Dieu, sait ». Il ne dit pas « je sais » ou « je ne sais Sebond retournait en quelque sorte l’argument scientifique
qu’il s’attribue les conditions divines, pas » mais « que sais-je ? » en affirmant que le livre prouvait l’existence de Dieu.

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Mars-avril-mai 2014 Les Grands Dossiers des Sciences Humaines n° 34 31


l’art de penser

David Hume
Le soleil se lèvera-t-il
demain ?
Faire descendre la raison du piédestal où René Descartes l’avait placée,
tel est le pari du philosophe écossais.
À partir d’observations simples sur nos habitudes mentales,
il fait valoir le rôle de l’expérience dans la connaissance.

Le soleil va-t-il humaine (1739-1740), il est installé en tement que c’est l’expérience et non
e n c o re s e l e v e r France, à La Flèche, dans la Sarthe, à la pure déduction qui est à la base de
demain ? Certaine- l’endroit même où Descartes étudia notre savoir.
ment, mais qu’est- au siècle précédent et commença à Le calcul permet de prévoir où et
ce qui nous porte à songer à sa théorie de la raison toute- quand le soleil se lèvera demain ; il per-
le croire : la raison ou puissante. Mais la roue de l’histoire met d’anticiper, de construire des calen-
l’habitude ? tourne et un siècle plus tard, alors que driers précis et de faire des modèles.
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Voir le soleil se la philosophie rationaliste a conquis Cependant, rien ne permet d’affirmer


lever tous les matins permet sans une partie de l’Europe savante, David en toute rigueur que le phénomène
doute de s’en persuader mais pour un Hume veut la détrôner. Comment ? En se conformera à ces modèles ! Après
rationaliste, la raison doit permettre se posant la question apparemment la tout, il y a des inconnus dans l’univers :
d’expliquer ce phénomène. En sachant plus simple et la plus évidente qui soit : pourquoi un énorme trou noir ne sur-
que la Terre tourne autour du Soleil en le soleil se lèvera-t-il demain ? girait-il pas du vide quantique pour
24 heures et qu’il y a en tout point de la Si nous en sommes sûrs, affirme déchirer l’univers et broyer la Terre
planète un jour et une nuit, ne peut-on Hume, c’est parce que nous en avons en une fraction de seconde ? En toute
pas prévoir à la minute près quand le l’expérience. Tous les jours et depuis logique, rien ne l’interdit ! C’est le point
soleil se lèvera à un endroit précis du toujours, le soleil se lève. Il en sera sensible de l’argumentation de Hume :
globe ? Les lois mathématiques de la donc de même demain. Mais alors, il ne conteste ni la régularité de certains
science ne permettent-elles pas de soutient Hume, ce n’est que l’habi- phénomènes naturels ni la capacité de
comprendre les lois de la nature ? tude qui guide notre pensée et pas la la raison à forger des modèles. Ce qu’il
Non !, affirme un jeune homme de 25 logique. Effectivement, qu’est-ce qui conteste, c’est l’adéquation entre les
ans à l’encontre du grand René Des- nous prouve que demain, une météo- prévisions générées par ces modèles et
cartes. Seules l’expérience et l’habitude rite ne viendra pas s’écraser sur la Terre le déroulement de phénomènes natu-
nous font croire que le soleil va se lever ou faire exploser le Soleil, brisant ainsi rels comme le lever du soleil.
et rien ne prouve rigoureusement qu’il la constance du phénomène observé
se lèvera demain ! Qui est celui qui jusque-là ? Aujourd’hui, un scientifique Le problème de Hume
affirme ça ? pourrait rétorquer que les astronomes Karl Popper a baptisé « problème
Il s’appelle David Hume, est né à auraient déjà repéré cette météorite de Hume » ce défi posé à l’induction,
Édimbourg, en Écosse, en 1711. et nous en aurait informés. C’est sans c’est-à-dire à la démarche consistant
Lorsqu’il écrit son Traité de la nature doute vrai mais cela nous montre jus- à établir une loi générale à partir de

32 Les Grands Dossiers des Sciences Humaines n° 34 Mars-avril-mai 2014


hume

l’observation d’une série de faits :


tous les cygnes sont blancs puisque
Le problème de Hume
tous les cygnes que nous voyions sont
blancs ! Voilà un raisonnement induc- C’est une induction
tif. Cependant, pour Hume il s’agit là empirique
faite sur la base des faits.
d’une sorte de routine mentale bien Elle n’est pas vérifiable
plus que d’un raisonnement logique. à priori.
Généraliser à partir d’expériences quo- Je vois le soleil J’en déduis
tidiennes (ce que nous faisons en per- se lever tous qu’il va se
les matins lever demain
manence) est certes raisonnable, mais Ce n’est pas
ce n’est pas absolument logique. une déduction logique.
Prenons un autre exemple pour bien Une autre possibilité
cerner le propos de Hume. Si je vous est théoriquement

Marie Dortier
envisageable.
dis que Marie est dans la salle de bain,
vous pouvez en déduire qu’elle n’est
pas dans la cuisine puisqu’on ne peut Hume prend comme exemple canonique, l’évidence du levé de soleil, fausse évidence
pas être à deux endroits en même qui correspond bien à un expérience passé et peut être raisonnablement anticipé pour le
temps ! lendemain. Mais ce « raisonnablement » n’est en aucun cas une pure déduction: elle vient
Sauf si la salle de bain est elle-même de l’expérience et non de la logique.
dans la cuisine ! Certes, une salle de
bain se trouve rarement dans une cui- logiques reliant des propriétés entre pel. Aujourd’hui encore, le métaphy-
sine mais rien ne l’interdit en principe. elles, ces déductions ne permettent en sicien français Quentin Meillassoux
Ce qui apparaît comme une contradic- aucun cas d’établir des conclusions sur fait du « problème de Hume » l’un des
tion logique n’est donc en fait qu’une les faits eux-mêmes. Inversement, les points de départ d’un « réalisme spé-
habitude de pensée elle-même liée au connaissances empiriques ne doivent culatif » cherchant à définir ce que
fait que les architectes sont générale- rien à la raison. les choses « pourraient être » plutôt
ment des gens raisonnables. « Le problème de Hume » sera le que de s’échiner à montrer pourquoi
Une fois achevé son Traité de la point de départ d’une série de débats elles sont ce qu’elles sont (confondant
nature humaine dans lequel il pré- philosophiques qui se poursuivront souvent l’état de fait avec une causalité
sente ses objections au rationalisme et pendant trois siècles. Après Kant, le implacable) (1). l
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développe une vision « empiriste » de problème resurgira au XXe siècle avec


la connaissance postulant que toutes Bertrand Russell, puis Karl Popper, (1) Quentin Meillassoux, Après la finitude. Essai sur la
nos connaissances sont fondées sur Nelson Goodman et Carl Gustav Hem- nécessité de la contingence, Seuil, 2006.
l’expérience, Hume s’empresse de ren-
trer en Écosse pour le faire publier. Ce
sera un échec complet. « Mon livre est
tombé mort-né de la presse », écrira-t-il
plus tard.
Par la suite, Hume continuera à
publier des essais philosophiques et
n D’où vient le sens moral ?
moraux avec un succès mitigé. Auteur « Il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde entier à
d’une Histoire d’Angleterre, il sera sur- une égratignure de mon doigt. Il n’est pas contraire à la raison que je choisisse
tout connu comme historien. En 1776, de me ruiner complètement pour prévenir le moindre malaise d’un Indien ou
date de sa mort, ses critiques contre le d’une personne complètement inconnue de moi » (Traité de la nature humaine).
rationalisme sont toujours inconnues. Pour le philosophe David Hume (1711‑1776), on ne peut fonder la morale
Enfin presque. sur un principe supérieur comme la raison. Nos conduites morales sont
Emmanuel Kant a lu le Traité de la exclusivement guidées par nos émotions. C’est une fausse évidence qui nous
nature humaine et a été ébranlé par fait prendre pour un comportement raisonnable ce qui n’est en fait que la
son argumentation antirationnaliste. manifestation d’un penchant naturel. Hume s’oppose donc aux rationalistes
Il confiera même que la découverte et souligne la relativité de la morale : il n’existe pas de « faits moraux » en
de Hume l’a « réveillé de son sommeil soi, puisque nos croyances morales sont guidées essentiellement par nos
dogmatique ». Si la raison permet passions et intérêts particuliers. l
d’élaborer de nombreuses déductions

Mars-avril-mai 2014 Les Grands Dossiers des Sciences Humaines n° 34 33


l’art de penser

Emmanuel Kant
Penser la pensée
Avant de vouloir connaître le monde, il faut d’abord connaître
la pensée, sa puissance et ses limites. Que puis-je connaître ?
Avec cette question inaugurale, la philosophie se donne un rôle critique.

« La raison nades quotidiennes, réglées comme faut s’interroger sur notre capacité à le
humaine a cette une horloge : ses voisins, dit-on, étaient connaître. La première question de la
destinée particu­ capables d’indiquer, à la minute près, philosophie est donc, selon Kant : « Que
lière (…) d’être l’heure à laquelle Kant passait devant puis­je connaître ? »
accablée de ques­ leur fenêtre. On dit aussi qu’il ne déro- La pensée de Kant s’inscrit, comme
tions qu’elle ne gea à ses rituels qu’à deux occasions celle de tous les philosophes, dans une
peut écarter ; dans sa vie : lors de la parution du époque et un milieu intellectuel qui lui
car elles lui sont Contrat social de Jean-Jacques Rous- donnent sens et permettent de mieux
proposées par la seau, en 1762, pour se précipiter chez la comprendre.
nature de la raison elle­même, mais son libraire, puis à l’annonce de la Né en 1724 en Prusse orientale,
elle ne peut non plus y répondre, car Révolution française, en 1789, pour se Kant est le quatrième d’une famille
elles dépassent tout pouvoir de la rai­ procurer le journal. La vie de Kant est modeste de onze enfants. Son père
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son humaine. » Ainsi Emmanuel Kant tout entière vouée à l’enseignement est un honnête artisan sellier. Sa mère,
résume-t-il en quelques mots, en intro- et à la recherche et ne connaît d’autres une femme très intelligente aux dires
duction de la Critique de la raison pure, événements marquants que la paru- mêmes de Kant, est adepte du pié-
toute l’ambition et les limites de la rai- tion d’œuvres dont certaines ouvriront tisme, un courant protestant apparu
son humaine. De par sa nature même, des voies nouvelles à la philosophie. en Prusse, qui prône une discipline
notre esprit ne peut s’empêcher de se Mais autant est sans grand relief la morale très rigoureuse associée à une
poser certaines questions sur l’origine vie quotidienne de Kant, autant est grande rigueur intellectuelle (les pié-
du monde et sa nature profonde ; mais révolutionnaire sa pensée. Car, de la tistes accordent beaucoup d’impor-
de par sa même nature, notre esprit même façon que l’astronome Nicolas tance à l’argumentation rationnelle).
est incapable d’y répondre. Comment Copernic avait transformé notre rap- On ne pourra comprendre l’impor-
Kant est-il parvenu à cette conclu- port à l’univers, au début du XVIe siècle, tance de la loi morale chez Kant, et
sion pessimiste et qui semble ébranler en montrant que la Terre tourne autour son fameux impératif catégorique, son
dans ses fondements l’espoir d’une du Soleil, Kant a révolutionné durable- aversion pour le mensonge et la mau-
métaphysique ? ment la philosophie en lui donnant un vaise foi, sans prendre en compte cette
tour « critique ». Sa « révolution coper- forte influence du piétisme.
Une vie au service nicienne » à lui consiste à détourner le Au cours de ses études, le jeune
de la pensée regard des choses et de leur « essence », Kant va découvrir une autre forme
De celui qui naquit dans la ville de pour s’intéresser à notre faculté de de rigueur intellectuelle : celle de la
Königsberg (1), en Prusse, et qui devait connaître, son pouvoir et ses limites. science. L’éducation religieuse lui était
y mourir sans jamais l’avoir quit- Ce changement de perspective est apparue comme un « esclavage de la
tée, on a coutume de garder l’image fondamentalement réflexif : la pensée jeunesse ». Sur les bancs de l’univer-
d’un homme à l’existence monotone. doit se prendre elle-même pour objet. sité, il s’enthousiasme pour les cours
Célèbre est la légende de ses prome- Avant de vouloir connaître le monde, il du professeur Martin Knutzen, qui

34 Les Grands Dossiers des Sciences Humaines n° 34 Mars-avril-mai 2014


kant

tente de réconcilier le piétisme et le


rationalisme philosophique. À cette
époque, Kant découvre la physique
d’Isaac Newton. Son premier mémoire,
Pensées sur la véritable évaluation
des forces vives (1746), relève de la
physique.
L’une de ses premières publications
est une Théorie du ciel dans lequel il
envisage l’existence des galaxies (qu’il
nomme des « univers-îles »). En 1746,
son père décède et Kant doit subve-
nir à ses propres besoins. Il devient
précepteur dans diverses familles de
la ville, notamment chez la comtesse
de Keyserling (il y découvrira le goût
pour les conversations mondaines et
les réceptions). En 1755, Kant entame
sa carrière universitaire, qui va durer
quarante ans.
Au cours de cette longue carrière,
les disciplines qu’il va enseigner sont
d’une étonnante diversité : logique,
mathématiques, morale, anthropolo-
gie, théologie mais aussi géographie. Il
s’intéresse même à la pyrotechnie ou à
la théorie des fortifications ! À l’époque,
la philosophie ne ressemble en rien à
une discipline spécialisée, séparée des
autres savoirs.
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Kant publie beaucoup d’ouvrages


de géographie, de morale, de méta-
physique… mais cette partie de son
œuvre est la moins connue. Elle appa-

Josse/Leemage
raît après coup comme une période
de maturation avant la publication
des grandes œuvres qui vont faire sa
renommée, et qui figurent aujourd’hui
parmi les monuments de la philoso- Georges de La Tour (1593-1652), La Veilleuse à la madeleine, musée du Louvres.
phie : les trois « critiques ». Critique de
la raison pure paraît pour la première parvienne en science à des conclusions rait être que l’une étudie des objets
fois en 1781 (Kant a alors 57 ans), suivi unanimes et indiscutables (comme le concrets (les astres, le corps humain)
de Critique de la raison pratique, puis sont à l’époque les lois newtoniennes) alors que l’autre porte sur des notions
de Critique de la faculté de juger, en alors que la philosophie est un « champ qui échappent à l’expérience : Dieu,
1788 et en 1790. de bataille », où derrière l’apparence de l’âme.
démonstrations rigoureuses se cachent C’est effectivement un premier
Le projet de Critique des opinions diverses ? point de différence. Mais si Kant
de la raison pure Ces questions poussent à s’interro- prend en compte l’empirisme – la
Le projet de la Critique de la raison ger sur les modes de connaissance lecture de David Hume l’a sorti de
pure est exposé en préface. Tout part respectifs de la science et de la phi- son « sommeil dogmatique » –, il ne se
d’une question simple : pourquoi la losophie, que Kant nomme « méta- rallie pas pour autant à cette doctrine
science progresse-t-elle et pas la phi- physique ». Une première distinction qui fait de l’expérience le fondement
losophie ? Comment se fait-il que l’on entre science et métaphysique pour- de la connaissance. Car Kant sait qu’il

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l’art de penser

nLes failles de la raison pure


Toute personne ayant réfléchi un jour sur la structure de nécessaire, a priori » (c’est-à-dire antérieure à l’expérience),
l’univers n’a pas manqué de se poser la question de notait Kant. Il en va de même pour le temps.
ses limites. Or, lorsque l’on tente de concevoir l’univers Nous pensons le temps de façon linéaire, comme une ligne
dans son ensemble, on se heurte immanquablement à allant du passé au futur, que l’on découpe en séquences.
ce problème : si l’univers a des limites, la raison Mais dès que l’on cherche à transposer cette vision
nous pousse à nous demander ce qu’il y a au-delà, car du temps à l’univers, on se heurte aussi à la question
notre esprit est incapable de penser un univers limité avec des limites. L’univers a-t-il un début (mais alors
« rien » à l’extérieur. Mais inversement, envisager l’univers qu’y avait-il avant) ? Ou bien est-il éternel
comme infini est tout aussi impensable. Que l’on tourne (mais un univers sans début est tout aussi impensable) ?
la question dans tous les sens, l’idée d’infini, tout comme Cette impasse du raisonnement vient de la transposition
celle de limite de l’univers, échappe à notre entendement… au cosmos de ce qui n’est en fait qu’un cadre mental,
Pour Emmanuel Kant, cette impasse logique (qu’il nomme celui du temps linéaire.
« aporie ») surgit lorsque nous cherchons à appliquer hors Ce que nous croyons être des propriétés de la nature,
du champ de notre expérience courante une notion comme comme l’espace en trois dimensions, le temps linéaire,
la notion d’espace, qui n’appartient pas à l’univers sont en fait des « formes » ou « catégories » de
mais à la structure de notre esprit. notre pensée. Vouloir les transposer dans l’absolu pour
« L’espace n’est pas un concept empirique, qui ait été penser la structure de l’univers conduit à des impasses.
tiré d’expérience externe, (…) c’est une représentation Ces impasses révèlent les failles de la « raison pure ». l l.y.

‘‘
existe dans la science et dans toute dans l’esprit humain, relève de l’a physique, c’est en raison du fait qu’elle
connaissance une part qui échappe priori. Kant va s’employer à dévoiler ce étudie des phénomènes extérieurs
à l’expérience, ce que Kant l’appelle que sont les idées « transcendantales » mais peut universaliser ces obser-
les jugements « a priori ». Quand je c’est-à-dire qui échappent à l’expé- vations et expériences au moyen de
tiens une pierre dans la main, je l’ob- rience. Il en va ainsi de l’espace et du l’outil mathématique (qui relève de
serve sous toutes les coutures : son temps (encadré ci­dessus), de même jugements a priori). Kant a en tête la
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poids, sa forme, ses couleurs sont des que pour d’autres catégories : l’unité, physique de Galilée et de Newton, qui
connaissances empiriques, dérivées la multiplicité, le tout… a découvert le mouvement des astres
des sens. Si la connaissance est en partie expé- en appliquant les mathématiques aux
lois de la nature.

Nos connaissances ne dévoilent pas le monde Les limites de la raison


En revanche, la métaphysique, elle,
tel qu’il est, mais tel que les cadres mentaux emploie les mêmes outils de la raison
(démonstration) mais sur des objets
permettent de le voir. qui ne sont pas accessibles par l’expé-
rience : Dieu, l’âme, le cosmos.
Les démonstrations de l’existence
Mais si la connaissance ne venait que rimentale, mais réassemblée dans de Dieu sont toutes défaillantes, car
des sens, en manipulant la pierre sous des cadres a priori, cela signifie que elles ne font qu’appliquer la raison
différents angles, je ne percevrais pas notre accès à la réalité n’est pas direct. à des chimères. Kant ne dit pas que
une pierre mais des images successives Nos connaissances ne dévoilent pas Dieu n’existe pas, mais qu’il n’est pas
sans ordre. C’est mon esprit qui unifie le monde tel qu’il est, mais tel que connaissable. Il en va de même pour
ces images en un objet. La fusion du les cadres mentaux permettent de le l’âme ou d’autres notions qui sortent
multiple en un objet « un » relève pour voir. Dans le langage de Kant, nous ne du cadre de l’expérience. L’argumen-
Kant du jugement a priori, qui dépend pouvons avoir accès qu’aux « phéno- tation de Critique de la raison pure
de mon esprit et non de l’expérience. mènes » et non aux « choses en soi » revient donc à condamner toute
Le but essentiel de Critique de la rai­ (« noumènes »). métaphysique dite « dogmatique ».
son pure consiste à dégager ce qui, Si la science se distingue de la méta- Cela conduit à définir les bornes de la

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kant

raison. Notre connaissance du monde intérieure et rationnelle : la morale 1793, La Religion dans les limites de
est toujours filtrée par la connais- authentique est celle d’un sujet auto- la simple raison, mais l’ouvrage fut
sance de ce qu’il est pour nous, c’est- nome qui fait des choix personnels et censuré par le roi de Prusse Frédéric-
à-dire à travers les cadres mentaux (les universalisables. Tel est le principe de Guillaume II. Kant lui ayant fait la
catégories ou les schèmes) que nous l’impératif catégorique. promesse de plus traiter de religion
déployons pour saisir le monde. Les La première question de la philo- dans ses écrits, il considéra ce serment
choses telles qu’elles sont « en soi » sophie kantienne était : « Que puis- rompu le jour de la mort du souverain.
nous sont à jamais inaccessibles. Est- je connaître ? » Elle correspondait Par la suite, Kant rajoutera une
ce à dire que la raison doit se conten- au champ de la connaissance et au quatrième question – « Qu’est­ce que
ter de s’exercer dans le domaine de la thème de Critique de la raison pure. l’homme ? » – en précisant qu’elle
seule science ? Elle visait à établir les conditions de intègre les trois précédentes, et ouvre
Une fois que Kant pense avoir mis au la connaissance et les limites de la un nouveau champ de connaissances :
jour les mirages de la métaphysique, il raison. « l’anthropologie ». C’était appeler à
reste alors à connaître l’usage légitime La deuxième grande question de la la naissance des sciences humaines
de la raison. Pour Kant, sa destination philosophie – « Que dois-je faire ? » – qui commençaient alors tout juste à
véritable est dans l’action pratique. Tel ramène justement à la question de germer. l 
est le point de départ de Critique de la l’action et de la morale. C’est l’ob- lOUISA yOUSFI
raison pratique, ouvrage dans lequel jet de Critique de la raison pratique
il pose les bases d’une philosophie mais également de Métaphysique des
morale fondée sur des critères ration- mœurs (1785).
nels et une démonstration. Selon La troisième grande question – « Que
lui, la morale ne peut pas seulement m’est-il permis d’espérer ? » – pose le (1) Königsberg est aujourd’hui Kaliningrad,
être une série de préceptes sur les- problème du salut et donc de la foi. une enclave russe située sur les bords de la Baltique,
quels régler son action. Elle doit être Sur ce thème délicat, Kant publia, en entre la Pologne et la Lituanie.

Comprendre l’humain et la société


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Mars-avril-mai 2014 Les Grands Dossiers des Sciences Humaines n° 34 37


l’art de penser

Kant a-t-il inventé


les sciences cognitives ?
La référence à Emmanuel Kant revient régulièrement
dans les sciences cognitives contemporaines.
Filiation réelle ou coquetterie rhétorique ?

L
es sciences cognitives sont- Qu’est-ce que le « cognitif » ? on peut considérer Kant comme un
elles kantiennes ? Voici une Les sciences cognitives désignent précurseur (2).
question qui ne devrait pas un groupe de disciplines (neuros-
préoccuper outre mesure le ciences, psychologie cognitive, intel- Et pourquoi pas
citoyen ordinaire. ligence artificielle, linguistique, phi- Descartes ou Husserl ?
Pourtant, elle devrait être considé- losophie de l’esprit) nées à la fin des Mais à y regarder de plus près, cet
rée comme de la plus haute impor- années 1950. air de parenté (qui n’implique d’ail-
tance par ceux qui se préoccupent du Leur paradigme fondateur repose leurs pas une filiation) entre Kant et les
fonctionnement de l’esprit humain. sur un modèle de l’esprit humain sciences cognitives peut être contesté,
Car derrière cette question érudite considéré comme un dispositif de tant sur le plan historique que sur le
s’en profile une autre plus fonda- « traitement de l’information » (1). En plan conceptuel (3).
mentale : les sciences cognitives bref, l’esprit ne fait pas qu’enregistrer Le linguiste Noam Chomsky et le
ont-elles besoin de philosophie ? Et passivement les données de l’environ- philosophe Jerry Fodor, deux pionniers
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inversement… nement mais il les « traite » dans des des sciences cognitives, se sont récla-
Rappelons que dans sa Critique de la cadres (patterns) préétablis. Ainsi, la més de la tradition cartésienne plutôt
raison pure, Emmanuel Kant propose mémoire ne se contente pas d’enre- que de Kant. À bon droit : c’est René
une théorie de la connaissance qui gistrer passivement les données, mais Descartes, qui, le premier a fait du
considère que notre esprit observe le elle réorganise le passé en fonction de sujet rationnel le centre de production
monde à travers des catégories men- schémas cohérents implicites. La per- des connaissances. Les fondateurs de
tales préexistantes. Autrement dit, les ception n’est pas une photographie du l’intelligence artificielle trouvent plu-
faits observés (ou « phénomènes ») réel mais une « recomposition », réa- tôt leur précurseur en la personne de
sont unifiés et réinterprétés dans le lisée via une série de modules céré- Gottfried Leibniz : « Penser c’est calcu­
cadre de catégories de pensée qui braux (forme, couleur, mouvements) ler », affirmait le philosophe qui rêvait
donnent forme au réel. Parmi des qui reconstruisent une image plus de construire un « langage universel »
catégories mentales « a priori » (c’est- ou moins fidèle de l’environnement. sur des bases purement logiques. Les
à-dire préalables à l’expérience), il Le langage est fait d’un assemblage tenants de la « cognition incarnée »,
y a le temps (linéaire), l’espace (en grammatical de concepts (homme, pour qui nos représentations men-
trois dimensions), l’unité (qui unifie animal, oiseau, blanc) eux-mêmes tales les plus abstraites sont ancrées et
les images successives d’un objet en composés de schèmes élémentaires formatées par nos schèmes perceptifs,
mouvement en un être unique), la (de temps, d’espace, de nombre, de revendiquent la paternité de Maurice
causalité (qui interprète les relations formes) préétablis. Merleau-Ponty plutôt que de Kant ;
entre un fait et un autre comme des En somme, pour les sciences cogni- les partisans de la cognition située se
relations de cause à effet)… Cette tives, l’esprit « met en forme » les don- trouvent volontiers des airs de famille
théorie est-elle confirmée par les nées extérieures à partir de schèmes avec Ludwig Wittgenstein ; quant à
sciences cognitives contemporaines ? mentaux : le parallélisme avec le kan- certains spécialistes de l’action, ils se
C’est selon… tisme est évident. Et de ce point de vue, voient volontiers en dignes héritiers

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kant

d’Edmund Husserl (4).


En matière de quête de parenté philo-
sophique, il est donc difficile de dépar-
tager qui est le père… Cette recherche
nLes bébés sont-ils kantiens ?
Depuis une trentaine d’années maintenant, les chercheurs ont montré que
peut d’ailleurs se perdre dans des ori- les nourrissons disposaient très tôt d’un équipement mental leur permettant
gines toujours douteuses pour la raison d’organiser la réalité environnante. Il en va ainsi de capacités de catégorisation
suivante : établir un lien entre Kant et (de classement), de capacités numériques ou de raisonnement causaux.
les sciences cognitives suppose qu’il Mais qu’en est-il des catégories du temps et de l’espace ? Comment se forge la
y ait un seul kantisme et un modèle perception de l’espace à 3 semaines ? Que représente le temps pour un enfant
dominant dans les sciences cogni- de 3 mois ? Existe-t-il des schèmes innés relatifs au temps ou à l’espace,
tives… ce qui est loin d’être le cas. ou ceux-ci s’activent-ils au fil des expériences ? Quel est leur degré de
Kant est habituellement rappro- plasticité et d’universalité ? Voilà les questions posées dans le cadre d’un
ché de Descartes au motif que tous « programme de recherche kantien » lancé auprès de chercheurs en psychologie
deux partagent une optique « ratio- du nourrisson. l
naliste » qui fait du sujet rationnel le
centre de gravité de la connaissance.
Mais Kant a aussi intégré l’empirisme de la cognition (langage, perception,
de David Hume : il admet que toute mémoire, catégorisation, résolution
connaissance est à la fois conçue (par de problème), de sorte qu’il est bien
les cadres mentaux) et perçue (par les difficile d’établir un parallèle entre une
sens). Pour faire simple, Kant accorde philosophie de l’esprit et un modèle
une place centrale à la raison (c’est son de références des sciences cognitives.
côté cartésien), mais sa validité doit Dans ces conditions, on est en droit de
se limiter à interpréter des faits empi- se demander à quoi sert de rattacher

Cindy Yamanaka/Zuma/Rea
riques (c’est son côté « humien »). Kant les philosophes aux sciences cogni-
réalise une sorte de dépassement des tives. Sont-ils une source d’inspiration,
deux approches. les scientifiques ayant besoin d’arrimer
Mais l’histoire ne se termine pas là. leur pensée à des théories abstraites
Kant a pour héritiers les « néokantiens », sous-jacentes ? À moins que le recours
que l’on rattache à l’école de Marbourg aux grandes traditions philosophiques
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(Ernst Cassirer, Hermann Cohen) qui ne relève de la justification et de la chercheurs le savent bien. C’est pour-
ont donné leur propre interprétation démonstration de force : citer Merleau- quoi ils s’arriment aux théories phi-
du kantisme, très différente de celle Ponty, Husserl, Wittgenstein ou Kant losophiques : elles évitent de sombrer
des kantiens français… Qu’est-ce, fina- assure une légitimité théorique, sans dans des trous noirs conceptuels, en
lement, que le kantisme ? Sans aller risquer de s’exposer à un démenti. La fournissant en quelque sorte un point
jusqu’à contester que Kant soit vrai- philosophie servirait donc de renfort d’ancrage. À quoi servent donc les phi-
ment kantien (ce que Martin Heidegger pour étayer les sources. losophes ? À baliser l’inconnu. l
a eu l’aplomb de faire (5)), il est tout de Une autre hypothèse, compatible
même très difficile d’enfermer Kant avec les précédentes, peut être avan- (1) Howard Gardner, Histoire de la révolution cognitive.
La nouvelle science de l’esprit, 1991, rééd. Payot, 2002.
dans un modèle unique (6). cée. Les chercheurs en sciences cogni-
(2) Andrew Brook, Kant and the Mind, 2e éd., Cambridge
tives sont confrontés, comme dans University Press, 1996.
Quand les sciences toutes les sciences, à des questions très (3) Blog A Rigid Designator, « Why Kant was not a
cognitives s’emmêlent… spécialisées (sur le fonctionnement cognitive scientist », 10 juillet 2011. http://arigiddesignator.
Du côté des sciences cognitives, force d’un type de mémoire, d’un trouble wordpress.com/2011/07/10/why-kant-was-not-a-cogna-
tive-scientist/
est d’admettre qu’il n’y a pas vraiment visuel, d’un moment précis de l’ap-
(4) Alain Berthoz et Jean-Luc Petit, Phénoménologie et
aujourd’hui de « pensée unique » ni parition de production verbale chez physiologie de l’action, Odile Jacob, 2006.
de modèle standard. Plusieurs para- l’enfant, etc.), mais chaque recherche (5) Martin Heidegger, Kant et le problème de la méta-
digmes de l’esprit se sont succédé spécialisée conduit, par glissements physique, 1929, rééd. Gallimard, 1981.
depuis un demi-siècle (symbolique, progressifs, à des questions plus géné- (6) Il y a même un débat parmi les spécialistes pour
savoir qui est le vrai Kant : sa théorie relève-t-elle de la
connexionnisme, cognition incar- rales, profondes ou abstraites, qui
psychologie (étude des facultés intellectuelles) ou d’une
née, cognition située, bayésien). Ces touchent aux fondements ultimes de épistémologie (une théorie de la pensée scientifique). Voir
modèles se sont hybridés, spécialisés la cognition. Mais cette régression vers Jean-François Dortier (dir.), Le Cerveau et la Pensée,
et dispersés dans différents domaines des fondements est aussi sans fin, les 3e éd., 2014.

Mars-avril-mai 2014 Les Grands Dossiers des Sciences Humaines n° 34 39


l’art de penser

Georg Hegel
En quête de l’esprit absolu
Georg Hegel n’entreprend rien moins que de penser le monde dans sa
totalité et l’histoire dans son universalité. Son système entend tout réuni-
fier, théorie et pratique, sujet et objet, science et poésie…
Georg Wil- les deux faces d’une même réalité mais l’anecdote est révélatrice de leur
helm Friedrich dont les contradictions doivent être état d’esprit. Pour eux, la Révolution
Hegel est à la dépassées. Loin d’être une marche annonce un nouvel âge : la fin du
philosophie ce paisible vers le progrès, l’histoire de divorce entre le peuple et l’État. C’est
que l’Everest est l’esprit est une odyssée dramatique l’aube d’une ère nouvelle.
à l’alpiniste. Il faite de conflits entre forces contraires Hegel est également le spectateur
est l’auteur qui qui doivent s’affronter et se déchirer, d’importants changements culturels.
assigne à la pen- avant de finir par se réconcilier dans Il observe des progrès majeurs dans le
sée le but le plus une synthèse qui marquera la fin de domaine des idées. Le XVIIIe siècle est
élevé : atteindre « l’esprit absolu », l’histoire. celui de la physique de d’Isaac New-
point culminant censé surplomber ton, qui considère que la nature est
tous les savoirs qui l’ont précédé. Le temps des révolutions régie par de grands principes mathé-
Ses livres sont d’une aridité dérou- Hegel est né en 1770, au début de matiques, mais aussi celui des boule-
tante, sa prose abstraite et souvent la révolution industrielle en Grande- versements engendrés par les sciences
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lourde. Hegel en avait d’ailleurs par- Bretagne. L’industrie, le commerce et du vivant. Hegel est le contemporain
faitement conscience. Une légende l’urbanisation se propagent alors dans de Jean-Baptiste Lamarck et de Gott-
raconte qu’au soir de sa mort (il a été toute l’Europe ; Hegel voit un monde fried Treviranus, les inventeurs du mot
emporté par le choléra en 1831), il nouveau émerger. Il est un lecteur « biologie ». J.-B. Lamarck envisage la
aurait fait venir un de ses fidèles pour attentif d’Adam Smith, l’auteur de « transformation » des espèces sur une
lui exprimer ses dernières volontés : La Richesse des Nations. Il est aussi le longue période : l’idée d’évolution est
« – Je veux que vous fassiez traduire mes témoin de bouleversements politiques en train de faire son chemin. Comme
œuvres. – Très bien, Maître, mais en majeurs. Il a 19 ans lorsqu’éclate la son camarade F. Schelling, Hegel s’in-
quelle langue ? – En allemand. – Mais Révolution française. À cette époque, téresse de près à ces nouvelles théo-
vos livres sont déjà en allemand ! » il est étudiant à Tübingen et partage sa ries qui postulent que la vie est orga-
On lui attribue aussi cette citation : chambre avec deux compagnons qui nisme, naissance, croissance et mort.
« Il n’y a qu’une personne qui m’a vrai- deviendront célèbres. Il y a le jeune Il sera d’ailleurs l’un des théoriciens
ment compris, et encore ! Elle m’a mal Friedrich Schelling, de cinq ans son de la Naturphilosophie*, qui tentera
compris. » cadet qui sera « le grand philosophe » de réconcilier la science et la poésie
L’obscurité légendaire d’Hegel n’a de son temps avant d’être détrôné en embrassant une vision créatrice et
d’égal que son ambition. L’esprit par Hegel lui-même. Le second est le vitaliste de la nature.
absolu qu’il se propose d’atteindre poète romantique Friedrich Hölder- Hegel a donc vécu le temps des révo-
englobe la pensée de la nature, de lin, qui restera à jamais son ami. lutions, censées représenter le pro-
l’histoire du monde et des idées. Car, En 1789, à l’annonce de la Révolu- grès en marche, même s’il s’agit d’un
pour Hegel, l’histoire des hommes et tion française, les trois camarades progrès enfanté dans la souffrance
celle des idées sont une seule et même seraient allés planter un « arbre de et les convulsions. Ces contradic-
chose, même si elles se sont séparées. la liberté » dans un champ voisin. tions attestent du combat entre forces
À terme, elles apparaîtront comme On ne sait s’il s’agit d’une légende, contraires qui se sont séparées et

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hegel

Todd Davidson/Getty

qui doivent, selon lui, se réconci- les animaux et chez l’enfant. Puis se en 1806, Hegel est en train d’achever
lier. Réconcilier, réunir ce qui était succèdent les étapes suivantes : la la Phénoménologie. Il y croise même
séparé : voilà le grand projet d’Hegel. perception d’abord, l’entendement l’empereur alors en tournée. « J’ai vu
Retrouver l’unité : c’était déjà l’une ensuite, la conscience de soi et la l’âme du monde à cheval », écrira-t-
des notions clés de la doctrine de raison, qui permettent d’accéder fina- il à un ami. Derrière cette formule
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son compagnon F. Schelling. Ce sera lement au « savoir absolu », le Graal du enthousiaste, il y a une idée : Napo-
le sens profond de sa propre philo- philosophe. léon incarne la Révolution française,
sophie. Il s’agit de réconcilier l’indi- Cette épopée du savoir correspond c’est l’esprit de la liberté, le représen-
vidu et l’intérêt général, la religion à des âges de l’histoire humaine. La tant de l’État moderne, l’État de droit.
et la politique, le peuple et l’État, la conscience s’éveille chez les pre- Même si, comme César, il impose
science et la poésie, ou encore l’objet miers hommes puisque les peuples ses vues par la force et au nom de ses
à connaître et le sujet connaissant que primitifs vivent dans les mythes. La ambitions personnelles, il incarne en
la philosophie moderne avait séparés. raison apparaît chez les Grecs. La fait un esprit qui le dépasse lui-même.
religion chrétienne, puis l’émergence Ce qu’Hegel nomme « la ruse de la rai-
Phénoménologie de l’esprit : de la science classique marquent son », formule restée célèbre.
une odyssée du savoir de nouvelles étapes dans ce progrès
Phénoménologie de l’esprit, pre- de l’esprit humain. Au stade ultime, La Science de la logique
mière grande œuvre d’Hegel (1807), l’esprit absolu, affranchi de toutes À cette époque, Hegel se considère
se présente comme une vaste odys- les contraintes, peut déployer libre- comme philosophe mais peine à
sée de la connaissance qui décrit la ment ses ailes comme « la chouette de trouver un poste universitaire. Il vit
marche de l’esprit, à la fois individuel Minerve qui ne prend son envol qu’à la de cours donnés comme vacataire à
et collectif. L’esprit se déploie au fil tombée de la nuit », c’est-à-dire à la fin l’université et écrit des articles dans
du temps, empruntant un long et de l’histoire. les journaux. Lorsque les troupes
tortueux itinéraire et franchissant suc- La fin de la philosophie est aussi celle de Napoléon ont dévasté Iéna, il y a
cessivement plusieurs étapes. La pre- de l’histoire : l’avènement de l’esprit perdu tous ses biens. En outre, il a une
mière est celle de la conscience. Elle absolu correspond à l’avènement de aventure embarrassante avec l’épouse
débute avec la sensation, première l’État moderne qui incarne la raison. de son logeur, qui a eu un enfant de
forme de connaissance présente chez Lorsque Napoléon entre dans Iéna, lui… Le voilà obligé de quitter la ville.

Mars-avril-mai 2014 Les Grands Dossiers des Sciences Humaines n° 34 41


l’art de penser

La Phénoménologie de l’esprit :
Quelque temps plus tard, il parvien- une odyssée du savoir
dra à obtenir un poste de directeur du
Gymnasium de Nuremberg (équiva-
lent d’un poste de proviseur de lycée
aujourd’hui). Malgré de nombreuses
tâches administratives et des charges
d’enseignement, il s’attelle à l’écriture
d’un ouvrage d’envergure : Science de
la logique.
C’est un texte particulièrement diffi-
cile et abstrait, un labyrinthe concep-
tuel de plus d’un millier de pages. On
y croise des notions de métaphysique
– l’être, le phénomène, l’essence, le
concept, la causalité, l’esprit – mais
aussi le vocabulaire auquel Hegel
a donné sa marque : l’être en soi et
pour soi, l’universel concret, le saut

Marie Dortier
qualitatif…
Science de la logique se présente
comme un traité qui a pour but de Phénoménologie de l’esprit décrit la marche de l’esprit, à la fois individuel et collectif, en
décrire les relations les plus abstraites quatre grandes étapes. La première est celle de la conscience qui intègre la sensation, la
entre les êtres (êtres matériels ou perception, l’entendement (c’est-à-dire l’intelligence). La seconde étape est la conscience
vivants, mais aussi êtres idéels). Rap- de soi, ou l’individu prend conscience de lui-même. L’âge de raison correspond ensuite à
pelons que, pour Hegel, la nature et ce que l’on nommait l’âge de raison : capacité à raisonner dans le domaine théorique (la
logique) et pratique (la morale). Avec l’esprit absolu, la pensée atteint le stade religieux
l’esprit forment une seule et même
(qui correspond chez Hegel au protestantisme) et philosophique ; celui d’une philosophie
réalité. Il n’y a donc pas de séparation
historique et systématique qui intègre tous les savoirs antérieurs.
entre les lois de la nature et celles
de l’esprit. Ou plus exactement, leur
séparation n’est qu’un « moment » rure et de cette réunification que veut contient une essence qui demande
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d’un processus historique. Elles sont expliquer Science de la logique. à se déployer. D’où cette formule,
destinées à se réunifier dans l’esprit Cet ouvrage est donc basé sur une nichée au cœur de Science de la
absolu. C’est le récit de cette déchi- logique du devenir supposant de révi- logique, qui fera bondir les logiciens :
ser les principes de l’ontologie, c’est- « L’être et le non-être sont une seule et
à-dire de la science de l’être. L’ontolo- même chose. »
nMot-cLé gie est fondée sur une distinction de
base entre l’être et le non-être. Soit un La dialectique : une valse
pHiLoSopHie
De La nature être (un œuf, un humain, une phrase, à trois (ou quatre) temps
(en allemand Naturphilosophie) etc.) et le non-être, c’est-à-dire tout ce La logique du devenir a été assimilée
courant de pensée qui apparaît dans le qui n’est pas l’être. Un être se définit à la fameuse dialectique hégélienne
contexte du romantisme allemand. comme une entité « en soi », par oppo- en trois temps : « thèse, antithèse, syn-
Il rassemble des poètes (comme sition à l’autre ou par rapport au vide. thèse » (très utile pour les devoirs de
Novalis), écrivains (comme Goethe) et Mais en réalité, constate Hegel, les philosophie !).
philosophes (comme Schelling et Hegel) choses ne sont jamais si figées. Les En réalité, le schéma hégélien se
qui s’opposent au positivisme ambiant. choses changent, tout en restant un présente plutôt comme une valse a
Attentifs aux progrès de la biologie, peu elles-mêmes : l’œuf devient la quatre temps : 1. L’être en soi, 2. Néga-
de la géologie et de la médecine, poule, la graine devient plante, l’en- tion (antithèse), 3. Négation de la
ils souhaitent fonder la science sur fant grandit, la société se métamor- négation, 4. Synthèse (ou être en soi
de nouvelles bases, plus esthétiques. phose, le mot change de sens… et pour soi).
La nature est pensée comme un espace Pour penser cela, il faut forger une Un exemple ? Hegel n’en donne
créatif, de déploiement de la vie, qui nouvelle logique : celle du devenir. jamais… Si ce n’est, dans son Ency-
la rapproche de l’art. Chaque être contient en lui un autre clopédie des sciences philosophiques
être qui demande à advenir : l’être (1817), une vague évocation d’une

42 Les Grands Dossiers des Sciences Humaines n° 34 Mars-avril-mai 2014


hegel

graine qui pousse et devient fruit et dépassant ainsi les contradictions. selle qui expose les « lois du devenir ».
arbre. On peut illustrer les choses L’être en soi de départ est devenu un Voilà ce qui rend justement sa « grande
à partir d’un œuf devenant poule « être pour soi », puis enfin un « être en logique » à la fois si obscure et si fasci-
(schéma ci-dessous). soi et pour soi ». nante, monstrueuse autant que déri-
Au départ un œuf, un être en soi. Le schéma dialectique du devenir soire. Obscure puisque s’appliquant
Il possède en son sein un jaune, qui en trois ou quatre temps n’est qu’un à tout, elle doit se formuler dans les
deviendra l’animal, et le blanc qui résumé sommaire : au fil des pages, termes les plus abstraits possibles sans
lui permettra de se nourrir. Puis le Hegel propose des développements jamais s’ancrer dans des réalités pré-
jaune se transforme en embryon et en qui donnent le vertige car « l’être pour cises. Fascinante puisque les concepts
poussin. Il dévore le blanc et brise sa soi » est aussi « l’essence », « l’être en abstraits s’enchaînent, donnant le
coquille. Émerge un être nouveau qui soi et pour soi » est aussi le « concept » sentiment de mettre le monde entier
est la négation de l’œuf. La négation lequel se divise en « universel abstrait » sous forme algébrique : une algèbre du
est la deuxième phase de la dialec- et « universel concret ». changement.
tique. Le poussin grandit et devient Quelle est la validité de ces dévelop- Sa logique peut aussi paraître totali-
une poule : c’est la « négation de la pements conceptuels sans fin ? À quoi taire car rien n’est censé lui échapper.
négation », phase souvent oubliée. La s’appliquent-ils au juste ? Pour Hegel, la Avec le recul, elle peut aussi sembler
poule donne ensuite naissance à un réponse est claire : à tout ce qui change. absurde. Qui peut croire aujourd’hui
œuf. On revient à la phase initiale en Il pense construire une science univer- que le développement d’une plante
répond aux mêmes logiques qu’une
révolution politique, ou que le déve-
La dialectique : loppement psychologique d’un être

une valse à 3 ou 4 temps humain relève de la même dynamique


que celle de l’histoire universelle ?
À la décharge d’Hegel, on remar-
quera qu’à son époque, ni l’embryo-
logie, ni la théorie de l’évolution, ni la
psychologie de l’enfant, ni la préhis-
toire – qui sont toutes des sciences du
devenir – n’existaient encore. Ou plus
exactement, elles étaient toutes en
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gestation. Il suit de près ces sciences


naissantes, pressent leur importance
et voudrait déjà en fournir le cadre
conceptuel.
On comprend aussi que l’on puisse
encore se plonger dans sa logique,
prise avec une certaine distance, pour
y puiser des métaphores propres à
stimuler l’esprit.
Si l’on considère que la philoso-
phie est l’art de « créer des concepts »
comme l’affirme Gilles Deleuze, alors
Marie Dortier

Hegel peut encore en fasciner plus


d’un. C’est ainsi que certains tenants
Hegel a conçu la dialectique comme une logique générale du devenir, applicable à de la philosophie analytique, qui ont
l’histoire humaine comme à celle des organismes vivants. on la présente souvent en trois voulu un temps se débarrasser de
temps : ils sont plutôt quatre. toutes ses spéculations hors-sol, ont
1 - Le premier temps est celui de l’être en soi (ex. : l’œuf). L’œuf contient en son sein des redécouvert les charmes discrets de
forces contraires. L’embryon (logé dans le jaune) se nourrit du blanc (qu’il dévore). l’hégélianisme (encadré p. 47).
2 - L’étape de la négation (de l’œuf) est celle du poussin, un être « pour soi ». Lorsqu’Hegel termine sa Science de
3 - L’être pour soi est aussi un être en devenir qui contient en lui un adulte qui demande à la logique en 1816, il a 46 ans. Il est
advenir. c’est la négation de la négation
marié avec Marie von Tucher dont il
4 - La poule va donner naissance à une couvée qui est une forme de réalisation de soi.
aura deux enfants, et obtient enfin

Mars-avril-mai 2014 Les Grands Dossiers des Sciences Humaines n° 34 43


l’art de penser

un poste à sa mesure : celui de pro- Il refuse de voir le monde comme un tivité : l’enfant doit s’intégrer dans un
fesseur à l’université d’Heidelberg. grand système fonctionnant comme groupe ; les peuples doivent se fondre
Il est désormais le concepteur d’un une horloge. La vie organique, celle des dans un État avec des règles et des lois.
système philosophique qui impres- plantes et des animaux, relève d’une Le troisième stade, celui de l’esprit
sionne, même si peu de personnes le dynamique qui ne se laisse pas enfermer absolu, est celui de l’âge adulte, celui
comprennent vraiment. dans une mathématique abstraite – la dans lequel les règles ne sont plus impo-
même idée est déjà présente chez Aris- sées de l’extérieur mais intériorisées.
L’Encyclopédie tote. Cette opposition à Newton va lui La subjectivité (sa volonté propre) et
des sciences philosophiques coûter cher par la suite, puisqu’Hegel se l’objectivité (les règles et les lois) ne s’op-
En 1818, il est nommé à la prestigieuse verra discrédité par les physiciens. posent plus : elles se sont enfin réconci-
université de Berlin. Entretemps, il La troisième partie est la reprise et le liées. Cet esprit absolu fusionne le désir
publie son Encyclopédie des sciences développement de sa phénoménologie et la contrainte.
philosophiques, qui expose son système de l’esprit. Il s’agit cette fois d’une histoire La transcendance et la volonté indivi-
de pensée. humaine vue comme le déploiement de duelle se réalisent pour Hegel dans trois
L’Encyclopédie est composée de trois l’esprit. On ne sera pas étonné de voir domaines privilégiés : l’art, la religion
parties : 1. La logique, 2. La philosophie qu’elle se déroule aussi en trois temps, (protestante) et la philosophie (la sienne
de la nature, 3. La philosophie de l’esprit. voyant se succéder « l’esprit subjectif », bien sûr !). On le voit, les trois phases de
La première partie ne fait que résumer « l’esprit objectif » et « l’esprit absolu ». l’histoire peuvent aussi se lire comme les
sa « science de la logique ». L’esprit subjectif est celui de l’enfance parties d’un tout.
La deuxième partie, la philosophie de (de l’homme ou des sociétés) ; il est celui Hegel a actualisé plusieurs fois son
la nature, est elle-même divisée en trois de la prise de conscience de soi, de la Encyclopédie. Au fil des années, il ne
sous-parties : mécanique, physique et subjectivité assumée, de la vitalité. fera que l’enseigner et l’enrichir. Le
organique. En matière de physique, L’esprit objectif représente quant à lui seul nouveau livre qu’il publiera de son
Hegel n’hésite pas à critiquer Newton. l’émergence de la pensée de la collec- vivant est la Philosophie du droit. Par la
suite, ses étudiants rassembleront ses
Plan de l’Encyclopédie des sciences cours pour composer la Raison dans
l’histoire.
philosophiques Bien plus tard sera éditée sa Philo-
sophie de la religion. On y découvre le
visage moins connu d’un Hegel phi-
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losophe du protestantisme dont les


thèses éclairent toute son œuvre. Le
Père, le Fils, le Saint-Esprit – la Sainte-
Trinité – sont vus comme les trois stades
de l’évolution de l’esprit religieux : le Père
est un dieu lointain et autoritaire qui
représente la loi. Le Fils est un dieu per-
sonnel et émotionnel, il représente la foi.
Le Saint-Esprit opère la réconciliation
entre le Père et le Fils.
Quand Hegel meurt du choléra en
1831, il est devenu le grand mandarin
qui marque de son empreinte toute la
philosophie allemande. Sa pensée est
alors incontournable. Sur le plan aca-
démique, il exerce un véritable magis-
tère intellectuel. Désormais il faudra
Marie Dortier

se prononcer pour ou contre lui. Toute


la philosophie allemande du XIXe siècle
trois grandes parties composent l’Encyclopédie de Hegel (1817). 1. La logique reprend et se définira par rapport à son projet :
résume les conclusions de sa « grande logique ». Il s’agit de l’exposé de la dialectique. 2. envisager la philosophie comme un sys-
La philosophie de la nature est également organisée en trois temps. La troisième partie
tème qui a pour vocation de représenter
porte sur l’avènement de l’esprit, qui, lui aussi correspond à trois moments clés.
l’esprit absolu. l

44 Les Grands Dossiers des Sciences Humaines n° 34 Mars-avril-mai 2014


hegel

n Peut-on encore être hégélien ?


Quand Georg Hegel meurt, en 1831, vail du négatif ». hégélienne – représentée en Grande-
son système imprègne toute la phi- En mélangeant ceci avec Bretagne par F.H. Bradley, T.H. Green,
losophie allemande (ou prussienne). du Lacan, du Mao et le commentaire Bernard Bosanquet et John McTag-
Les épigones sont divisés en divers d’une série télévisée à la mode, on gart – que B. Russell et G.E. Moore
courants : les vieux hégéliens (conser- brosse le portrait voulurent bâtir
vateurs et orthodoxes) et les jeunes intellectuel d’un une philosophie nouvelle fondée sur
hégéliens (David Strauss, Bruno Bauer, Slavoj Žižek. la logique. Mais ce projet a lui aussi été
Ludwig Feuerbach). critiqué au fil du temps… C’est ainsi
Version libérale qu’est apparu, avec
Karl Marx, quant Dans les an- les Américains
à lui, garde Francis Fukuyama.
nées 1990, Fran- William Sellars et
d’Hegel cis Fukuyama, Robert Brandom
sa dialectique reprenant à son compte le diagnostic un curieux
mais lui donne d’Hegel, annonçait que « la fin de
Jean-François
Kervégan. mélange analytico-
une tournure l’histoire » était arrivée. Non pas avec hégélien.
matérialiste. l’État moderne mais avec le marché et
Getty

Karl Marx.
Certains ont la démocratie qui, malgré quelques sou- Version érudite
refusé en bloc l’idée bresauts, allaient triompher sur la scène L’approche érudite
de système, mondiale. La thèse a suscité une volée et exégétique d’Hegel est portée par des
tel Max Stirner, qui prône l’individua- de réactions négatives, les critiques n’y spécialistes comme Jean-François Ker-
lité irréductible, ou encore Arthur Scho- voyant qu’un plaidoyer naïf en faveur végan. Il affirme avoir passé vingt-cinq
penhauer, qui accuse Hegel de faire de du néolibéralisme. Quelques années ans à analyser la seule notion d’« esprit
la raison un nouveau dieu. plus tard, F. Fukuyama affirmera lui- objectif ». D’autres s’interrogent sur
Mais le rejet de l’hégélianisme viendra même s’être trompé. Il avait oublié de la métaphysique. Et la philosophie
surtout du positivisme, qui rejette prendre en compte le rôle des technolo- de l’histoire ? C’est sans doute là que
le jargon métaphysique. gies dans la marche de l’histoire. Aux l’influence d’Hegel est la plus impor-
En Grande-Bretagne, les néohégéliens dernières nouvelles, donc, l’histoire tante.
(Francis Herbert Bradley, Thomas Hill continue.
Green) sont raillés par Bertrand Russell Que penserait Hegel
et George Edward Moore. Version modérée de tout cela ?
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Au XXe siècle, l’hégélianisme ne va Hegel avait été remis au goût du jour Il est une autre façon de faire revivre
survivre qu’à travers quelques thèmes dans les années 1930 avec la lecture l’esprit hégélien : en réactualisant
comme le désir de reconnaissance, de la Phénoménologie de l’esprit. sa « pensée du devenir ». Les théories
dont Alexandre Kojève fera le pivot Il eut une influence décisive sur Mau- actuelles sur l’émergence, l’autoorga-
de son œuvre. rice Merleau-Ponty, nisation ou la dynamique des systèmes
Pourtant, depuis quelque temps, Jean-Paul Sartre, complexes ont une parenté avec l’hégé-
Hegel a retrouvé quelques couleurs. Jacques Lacan lianisme, puisque toutes cherchent à
Qui sont ses nouveaux disciples ? et bien d’autres. mettre au jour les lois du changement.
Aujourd’hui, le Si Hegel revenait aujourd’hui, nul
Version mao-lacanienne succès du thème de doute qu’il réprendrait la question de
Une première façon d’apparaître la reconnaissance l’histoire universelle et se passionnerait
comme hégélien relève de la stratégie Axel Honneth. le remet en jeu. Le pour l’histoire globale (qui fait exploser
de l’esbroufe. Elle consiste à invoquer voilà qui réapparaît sa vision linéaire et occidentale de l’his-
le Réel (avec un « R » majuscule, ce qui chez Judith Butler, Axel Honneth ou toire mais pose de nouvelles questions
évite d’avoir encore Ludwig Siep, dans La Philo- sur les dynamiques historiques) et qu’il
à le définir ou sophie pratique d’Hegel. Actualité et prendrait connaissance de la théorie
de s’embarras- limites, publié en 2013. de l’évolution et de ses développements
ser des faits), récents (l’évo-dévo, l’embryologie, la
« l’universel Version analytique morphogenèse, l’épigenèse). Il s’inter-
concret », S’il est un domaine de la philosophie où rogerait aussi sur la dynamique des
« l’universel Hegel avait été banni, c’est bien celui crises et de la croissance économique.
abstrait » ou de la philosophie analytique. C’est en Il se passionnerait pour les travaux
Slavoj Žižek. encore le « tra- opposition frontale à la métaphysique sur l’intelligence des plantes puisqu’il

Mars-avril-mai 2014 Les Grands Dossiers des Sciences Humaines n° 34 45


l’art de penser

Edmund Husserl
Vers une science des idées
Edmund Husserl a voulu faire de la philosophie une « science
des phénomènes », perçant le secret de notre relation au monde.
Récit d’un projet inachevé.

Edmund Hus- phénoménologie que Husserl entend et deux fassent quatre est une vérité
serl est assis à sa promouvoir. Elle doit, selon lui, pro- qui ne dépend pas de la psychologie
table de travail poser une nouvelle voie pour sortir la de chacun. La logique ne peut se dis-
dans sa maison philosophie de la crise qu’elle connaît soudre dans la psychologie. Il faut donc
de Göttingen. alors. Mais pour mieux comprendre ce chercher une théorie de la connais-
Nous sommes projet, il nous faut revenir en arrière. sance qui concilie les deux approches.
en 1910. Il rédige C’est à ce problème que Husserl songe
ses Idées direc- La rencontre avec Brentano déjà dans les années 1890. Après avoir
trices pour une Husserl fut d’abord mathématicien, passé sa thèse de mathématique, il
phénoménologie, manuscrit sur lequel passionné par la théorie des nombres. s’est orienté vers la philosophie sous
il travaille depuis des années et qu’il Scientifique, soucieux de rigueur, l’influence de Franz Brentano (1838-
a maintes fois repris et remanié. C’est il conçoit la pensée comme une 1917), un professeur d’exception à qui
le printemps et le philosophe austro- démarche devant aboutir à des conclu- Husserl dédie son premier livre : la Phi-
allemand voit par la fenêtre un arbre sions universelles et irréfutables. À ce losophie der Arithmetik (1891).
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en fleurs. Cet arbre, pense-t-il, est peut- titre, il partage les critiques faites aux Prêtre défroqué, personnage atypique
être un bon moyen pour expliquer philosophes qui ne parviennent jamais passionné d’échecs, de cuisine, de poé-
quelques-unes des idées-clés de la à s’entendre. Il veut faire de la philoso- sie, nageur et gymnaste infatigable,
nouvelle philosophie qu’il veut pro- phie une « science rigoureuse » dont auteur d’une vingtaine de livres de phi-
mouvoir : la phénoménologie. les conclusions s’imposent à tous, à la losophie et de psychologie, F. Brentano
Prenons cet arbre en fleurs, écrit Hus- manière des vérités mathématiques. était un professeur charismatique.
serl, « c’est la chose, l’objet de la nature Mais en tant que scientifique, le Son enseignement attirait beaucoup
que je perçois ; là-bas, dans le jardin ». jeune Husserl se trouve vite face à d’étudiants (Sigmund Freud fut de
Ceci est un arbre réel, mais fermons un dilemme théorique. Pour rendre ceux-là). À Vienne, il développe, devant
les yeux et oublions cet arbre-là pour compte des faits mentaux, le positi- un parterre d’auditeurs subjugués,
penser à la notion d’arbre. Alors que la visme scientifique, alors dominant une théorie de la conscience centrée
nature nous présente des arbres sous dans la pensée allemande, professe sur la notion « d’intentionnalité », une
différents états – platanes, sapins ou qu’il faut aussi appliquer à l’esprit notion qu’il emprunte à la scolastique
cerisiers en fleurs –, la pensée peut en humain la démarche objective. Il faut médiévale (on la retrouve déjà chez
extraire un schéma abstrait, une idée en finir avec l’introspection. La psy- Thomas d’Aquin). Pour F. Brentano,
pure, une « essence » qui transcende chologie doit devenir expérimentale. l’intentionnalité désigne cette capacité
tous les spécimens qui peuplent le Elle doit étudier les désirs, la volonté, particulière de l’être humain de forger
réel : l’idée d’arbre est bien formée les idées, comme n’importe quelle des « représentations ». Les représen-
d’un tronc et de branches. C’est une réalité naturelle. Mais les connais- tations mentales – qu’il s’agisse d’une
forme générale, un « noyau commun » sances mathématiques seraient-elles orange, d’une souris, ou d’un enfant –
qui s’impose lorsqu’on y pense. Ces assimilables à des processus mentaux ne sont pas des images objectives.
idées pures, ou « essences », qui orga- comme les autres ? Husserl, le mathé- Elles portent la marque du sujet qui les
nisent notre pensée, sont au cœur de la maticien, ne peut l’admettre. Que deux produit, l’empreinte de ses désirs, de sa

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husserl

‘‘
volonté et de son « rapport au monde ».
La représentation est dite « intention-
nelle » car elle exprime le sens que
l’individu attribue aux choses.
La théorie de l’intentionnalité de Alors que la nature nous présente
Brentano avait vivement impressionné
Husserl. Mais son « psychologisme* » des arbres sous différents états,
heurtait l’esprit du mathématicien. la pensée peut en extraire
Comment donc conjuguer la logique
et ses vérités universelles et le psy- un schéma abstrait, une essence
chologique, inévitablement subjectif ?
Husserl entrevoit alors une façon de qui transcende tous les spécimens
résoudre le dilemme en « fusionnant » qui peuplent le réel.
la théorie de l’intentionnalité de Bren-
tano et les conceptions universalistes
des mathématiciens. Il commence
alors à rédiger ses Recherches logiques
(publiées en deux parties en 1900-
1901) dans lesquelles il expose sa théo-
rie. En géométrie, un rectangle est une
figure aux caractéristiques univer-
selles : c’est une figure à quatre côtés,
dont les angles sont droits. On peut
faire varier sa taille, changer sa largeur
ou sa longueur, son « essence » de rec-
tangle reste la même. Husserl appellera
par la suite « variation eidétique » cette
démarche qui consiste à modifier par
la pensée les caractères d’un objet
mental afin d’en dégager l’essence (en
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grec eidos). Son projet consiste à trans-


poser cette méthode à la perception
en général.
La parution des deux volumes des
Recherches logiques va attirer l’atten-
tion de quelques philosophes. Martin
Heidegger dira que cet ouvrage l’avait
Rudolf Vicek/Getty/Flickr RF

« ébloui » et qu’il en avait fait son livre


de chevet. Mais les idées développées
par Husserl, abstraites, sont interpré-
tées de diverses manières. Elles font
l’objet de commentaires qui irritent
leur auteur.
Pour Husserl, les années 1900-1910
seront difficiles. Il ne parvient pas à Et les « Ideens » vinrent psychiques (et oublie le monde exté-
obtenir la reconnaissance universi- En 1913, il publie son grand livre Idées rieur). Son projet, la phénoménologie,
taire à laquelle il aspire. Sur le plan directrices pour une phénoménologie, se veut une « science des essences » ou
théorique, il se heurte aussi à des pro- (couramment appellé « Ideens »), un « science eidétique ». Pour Husserl, il est
blèmes conceptuels qui le conduisent épais ouvrage qui expose sa pensée. Il y inutile de mépriser ou de nier les appa-
à remanier sa théorie. De 1900 à 1913, entend se démarquer à la fois de l’em- rences sensibles. Cet arbre est là, je le
il ne publie presque rien : le voilà attelé pirisme, qui n’étudie que les faits phy- vois, il est grand, feuillu, etc. L’attitude
à essayer de clarifier son projet, mais siques (et récuse les « essences »), et de naturelle commence par la perception.
aussi à remanier son analyse. la psychologie qui n’étudie que les faits Mais il faut aller plus loin, et conver-

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l’art de penser

tir cette perception en « essence ». La un net tournant dans la réception de de ses Méditations cartésiennes.
pensée doit s’efforcer de tirer un petit l’œuvre du philosophe. Il est devenu L’avenir s’assombrit avec la montée
nombre d’axiomes épurés à partir de une figure connue et respectée. Au du nazisme. Juif d’origine (bien qu’il
son commerce avec les choses, les cours des années 1920, des penseurs se soit converti au protestantisme en
personnes, les situations : une couleur déjà connus, comme Max Scheler, 1918), Husserl se voit interdire toute
(le rouge), une forme (le cercle), un se rallient à son projet. Husserl attire activité académique à partir de 1936.
type humain (l’ami, l’enfant, l’étran- à Fribourg des étudiants comme On lui réserve quelques égards parce
ger…) ou encore une émotion (la peur, Hans-Georg Gadamer, Eugen Fink, que l’un de ses fils est mort à la guerre,
la haine, l’ennui…). La démarche de Emmanuel Levinas ou encore Herbert mais on lui interdit d’enseigner et bien-

‘‘
Husserl repose sur l’époché ou « mise Marcuse. Le plus brillant d’entre eux, tôt de publier. Inquiet, il refuse pour-
en parenthèses » du monde : il faut le jeune Heidegger, devient le plus tant de quitter son pays, et s’engage
« mettre le monde hors circuit » et axer proche collaborateur de Husserl, qui le dans une intense réflexion sur l’unité
son esprit sur les idées pures. considérera comme son fils spirituel. européenne. Il entreprend alors l’écri-
ture d’un manifeste, La Crise de l’hu-
manité européenne et la philosophie.
Husserl n’a pas réussi à faire de Dans ce livre, Husserl en appelle à un
sursaut face à la montée des périls.
la phénoménologie cette science Pour lui, l’Europe est menacée d’un
incontestable qu’il appelait de ses vœux. côté par la montée de l’irrationnel,
de l’autre par le développement des
sciences et techniques qui déshuma-
La philosophe pense avoir jeté les Il le fait nommer à Marburg en 1922, nisent le monde. La phénoménolo-
fondements d’une philosophie dont le puis lui laissera sa place, à Fribourg, au gie reste la seule voie de salut car elle
champ d’investigation s’ouvre à tous moment de prendre sa retraite en 1928. s’intéresse à la conscience, à l’esprit,
les phénomènes mentaux : les souve- En hommage à son professeur, Hei- « aux questions qui portent sur le sens
nirs, les rêves, les valeurs, l’expérience degger lui dédiera en 1927 son premier ou l’absence de sens de toute existence
esthétique, les croyances religieuses, la livre, Être et Temps. humaine ». Le ton devient de plus en
relation à autrui etc. plus prophétique.
Cependant, son travail demeure Les années noires… Husserl meurt en 1938, à l’âge de
encore programmatique. Il ne fait Le temps semble venu pour que la 79 ans, laissant une œuvre inache-
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qu’esquisser un projet sans vraiment phénoménologie se déploie enfin. vée. La phénoménologie est dans une
lui donner corps. Husserl a d’ail- Mais les choses ne se passent pas ainsi. situation paradoxale. D’un côté, elle
leurs annoncé à ses étudiants que Tout d’abord, Heidegger n’est pas a ouvert une voie fertile dans laquelle
la tâche serait immense et prendrait homme à suivre les pas d’un maître. se sont engagés nombre de grands
des dizaines d’années… Avec la paru- Il prend bientôt ses distances avec esprits : M. Heidegger, H.-G. Gadamer,
tion des Ideens, on observe pourtant Husserl et pense à sa propre destinée M. Scheler, E. Levinas, M. Merleau-
philosophique. Il s’éloigne du vieux Ponty, J.-P. Sartre… mais chacun donne
professeur et commence même à iro- à la phénoménologie sa propre inter-

nmOT-CLÉ niser sur lui.


Husserl est affecté par la « trahison »
prétation : les uns exploreront ainsi
les rapports de l’homme au temps, à
PSYCHOLOGISME de Heidegger. Il se juge incompris. la mort, à son angoisse existentielle ;
Le psychologisme désigne Mais lui-même n’aide pas vraiment les autres verront dans la théorie de
une tendance à envisager le monde à se faire comprendre. Il ne cesse de Husserl un outil pour comprendre
par le seul prisme de la psychologie. reformuler son projet initial. Il accu- la perception, l’imagination, le sens
Il revient à dénier toute existence, mule des milliers de notes, reprend artistique. D’autres encore y trouveront
en dehors du psychisme humain, sans fin sa copie, au grand dam de les éléments pour forger une pensée de
à des notions telles que la vérité, ses assistants, comme Edith Stein ou l’homme plongé dans l’histoire (enca-
la logique ou le beau. Eugen Fink, chargés de mettre au point dré ci-contre).
L’un de ses représentants ses écrits pour publication. Aujourd’hui, Husserl reste très res-
les plus célèbres est Theodor Lipps Pour faire connaître sa pensée, Hus- pecté : il est l’un des philosophes les
(1851-1914), connu pour ses travaux serl donne des conférences. En 1929, il plus cités et enseignés dans le monde.
sur l’inconscient et l’empathie. est invité à la Sorbonne pour une série Mais il est également controversé :
d’exposés qui deviendront le matériau les sciences cognitives, par exemple,

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husserl

rejettent la notion d’« essences », abs- une « science de l’esprit ». Wilhelm Dil- forme sociale » (le capitalisme, la secte),
traite et improuvable. L’éclatement they, notamment, est préoccupé par expriment une expérience, saisissent
de son héritage et la persistance de les idées et cultures telles qu’elles sont un style de vie ou un rapport au monde
controverses montrent que Husserl a subjectivement perçues. Si Husserl (le bourgeois, l’étranger, le protestant).
échoué au moins sur un point : il n’a est enthousiasmé par le projet de Dil- Husserl a beaucoup écrit, mais peu
pas réussi à faire de la phénoméno- they, il lui reproche un « historicisme » publié de son vivant. Ses principaux
logie cette science incontestable qu’il qui postule une relativité des idées, à ouvrages sont : Recherches logiques
appelait de ses vœux. Il n’a pas produit rebours de la thèse des essences qu’il (1900-1901) ; Idées directrices pour une
un exposé très clair de sa méthode, cherche lui-même à fonder. phénoménologie et une philosophie
ni donné d’exemples très évidents Au même moment, Christian von phénoménologique pures (volume I,
illustrant sa théorie alors même qu’il Ehrenfels, un autre élève de F. Bren- 1913, volume II, 1912-1915) ; Médi-
voulait fonder une science rigoureuse. tano, lance l’idée de « psychologie de tations cartésiennes (1929-1932) ; La
la forme » (Gestalt). Les formes sont Crise des sciences européennes et la
Husserl, les essences des schémas mentaux, des modèles, phénoménologie transcendantale
et les formes des sortes de prototypes qui donnent (1934-1937).
Lorsque Husserl conçoit la phé- forme au réel perçu. À la mort de Husserl, plus de 40 000
noménologie comme « science des Toujours à la même époque, Max pages de manuscrits ont été archivées.
essences », au tournant du xIxe siècle, Weber élabore sa théorie des idéaux- Elles font l’objet de publications sous
la pensée allemande est tiraillée entre types tandis que Georg Simmel fonde forme d’œuvres complètes appelées
le naturalisme (qui veut étudier les une sociologie des « formes sociales ». Husserliana (31 volumes publiés) en
phénomènes mentaux comme des Il s’agit en quelque sorte de construire Allemagne. l
faits naturels) et l’espoir de construire des patrons « qui synthétisent une

n Les héritiers de la phénoménologie


La postérité de Cette spécificité lui permet • maurice son œuvre aux sources de
la phénoménologie de se projeter librement merleau- nos intuitions éthiques et
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est exceptionnelle si on dans l’avenir, ce qui Ponty aux relations que l’on noue
en juge par la renommée est source d’angoisse. (1908-1961) avec autrui.
des philosophes qui se sont Il soutient,
engagés dans le sillage de • Hans- dans Il faut aussi citer l’Allemand
Husserl. Georg son ouvrage max Scheler (1874-1928),
Gadamer Phénoménologie de auteur de L’Homme
• martin (1900-2002) la perception que du ressentiment ; Jean-Paul
Heidegger Étudiant de la perception d’un objet Sartre (1905-1980), dont
(1889-1975) Husserl, n’est pas une photographie L’Être et le Néant débute
Il est le fils il explore objective de celui-ci ; par une analyse de l’être
spirituel les relations entre on l’appréhende toujours directement inspirée de
de Husserl, la compréhension d’un point de vue corporel Husserl ; le Polonais
même s’il des faits humains (angle de vue, capacité Jan Patocka (1907-1977),
s’opposa à son héritage. (le langage, l’histoire, perceptive) et intentionnel mais aussi des penseurs
Dans Être et Temps, il les idées) et (désir, amour, utilité). comme Paul Ricœur,
explore le rapport de leur inévitable Jean-Toussaint Desanti,
l’homme au temps. Si « interprétation ». • Emmanuel michel Henry,
tous les êtres vivants sont D’où l’importance de Levinas Jean-Luc marion, ou encore
inscrits dans la temporalité l’herméneutique (science (1905-1995) Dominique Janicaud, dont
puisqu’ils naissent, vivent de l’interprétation), abordée Il a consacré les œuvres s’inscrivent
et meurent, seul l’homme dans Vérité et Méthode sa thèse à dans la voie ouverte
en a conscience. (1960). Husserl, puis par Husserl… l

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l’art de penser

Salvador Dali (1904-1989),


La Persistance de la mémoire
Aisa/Leemage.

(montres molles), museum of


modern Art, New York.
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De Husserl à Heidegger
Variation sur le temps
Se souvenir, anticiper, vivre le présent…
Comment vivons-nous le temps qui passe ?
Cette question a divisé Edmund Husserl et Martin Heidegger.

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husserl

P
enser le temps est un mère ou les manières de concevoir le Comment expliquer qu’une prose
défi redoutable pour les passé ou le futur. aussi obscure ait pu marquer à ce
philosophes. Notre perception de l’avenir, par point les esprits ? Sans doute parce
Qu’est-ce que ce temps qui exemple, se présente sous plusieurs que sous le carcan conceptuel appa-
défile alors que nous avons le senti- strates temporelles emboîtées : le pré- raissent des problèmes existentiels
ment de vivre dans un éternel présent ? sent (que suis-je en train de faire ?) ; très sensibles.
Cette énigme du temps fut l’un des le futur proche (ce que je ferai dans En fait, Être et Temps aurait pu s’in-
premiers thèmes sur lequel Edmund la journée) ; le moyen terme (ce que tituler L’Être est le temps, car l’être
Husserl a voulu exercer sa méthode. je dois faire dans les prochaines humain vit dans le temps de plusieurs
Le père de la phénoménologie a donné semaines, ou pour les prochaines manières. Si, comme tous les êtres
en 1904-1905 à Göttingen plusieurs vacances) ; le futur lointain (ce que je vivants, l’homme naît, vit et meurt, il
cours sur le temps, publiés par la suite ferai de ma vie)… est la seule créature à avoir conscience
sous la forme d’un livre dont la lecture De même, sa démarche initiale aurait du temps qui passe. Cette possibilité
permet d’éclairer sa démarche (1). dû le conduire à explorer la palette des de se projeter dans l’avenir lui ouvre
La phénoménologie du temps, pré- émotions temporelles liées au passé aussi un champ de possibles : l’avenir
vient d’abord Husserl, se démarque de (la nostalgie, le regret), ou au présent est ouvert.
l’approche de la physique puisqu’elle (l’ennui, le sentiment de l’urgence). Mais la capacité d’anticipation est
met « hors circuit » le temps objectif Au lieu de cela, Husserl se lance dans aussi source d’inquiétude et de « pré-
du physicien : « Ce sont les vécus de des considérations de méthode qu’il occupation » (Besorgen). Unique créa-
temps qui nous intéressent. » Il s’agit affine sans fin : il fera cela toute sa vie ture à pouvoir forger son futur, l’être
d’appréhender le temps tel qu’il est durant. D’où ce sentiment de remettre humain est aussi la seule à connaître
« visé, représenté, intuitionné, concep- sans fin sur le chantier et d’affûter l’angoisse du lendemain.
tuellement pensé » par le sujet. La phé- ses couteaux sans jamais passer à la Voilà pourquoi, d’après Heidegger,
noménologie vise donc à dégager coupe. la plupart des hommes préfèrent
les éléments fondamentaux de cette se replier dans le présent et se lais-
« conscience intime » du temps. Et Heidegger vint ser absorber par la quotidienneté,
La forme la plus sommaire du temps Quand Martin Heidegger reprendra quitte à renier leur propre liberté. Seul
vécu est, nous dit Husserl, le sentiment le flambeau de la phénoménologie, l’homme « authentique » qui assume
que deux choses arrivent en même il va lui donner une inflexion toute pleinement sa condition d’humain ose
temps. Un autre élément de percep- différente. Husserl voulait fonder une assumer sa liberté.
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tion élémentaire du temps est le fait de théorie de la connaissance, dans la Voilà, en substance, le propos de Hei-
saisir qu’une chose se passe avant ou lignée de René Descartes ou d’Emma- degger dans Être et Temps. Voilà pour-
après une autre. Husserl nous fait aussi nuel Kant. quoi, même derrière un appareillage
remarquer que le présent a ceci de Heidegger propose plutôt une phi- conceptuel horriblement hermétique,
particulier qu’il génère deux impres- losophie de l’existence, dans la lignée il a frappé les esprits.
sions contradictoires : il est en quelque Friedrich Nietzsche ou de Søren Kier- D’une certaine façon, l’obscurité
sorte figé dans un instant perpétuel kegaard. Son coup de force : impo- des textes d’Heidegger a pu lui ser-
mais il s’écoule aussi en séquences ser une autre approche du temps vu vir. Car, si peu de monde comprenait
qui se succèdent comme dans un flot comme devenir, liée au remords, à vraiment le sens de ces textes, cha-
continu. Ainsi, lorsque j’écoute une l’angoisse de l’avenir et, finalement, au cun y reconnaissait des mots-clés
mélodie, chaque note vient l’une après sens de la vie. – attentes, ennui, espoir, préoccupa-
l’autre mais ma conscience les unifie Son grand livre Être et Temps paraît tion, angoisse, etc. Chacun pouvait
en un ensemble continu hors de quoi en 1927. Il se présente d’abord comme donc y projeter sa propre façon de
je n’entendrais pas une mélodie, mais une sorte de monstre conceptuel ina- vivre le temps. l
une succession de sons séparés. bordable. Il suffit d’ouvrir une page au
En se focalisant sur l’analyse des élé- hasard pour en juger : « Avenir, être-été,
ments de conscience, Husserl s’attarde présent, montrent les caractères phéno-
sur le sentiment d’écoulement du ménaux du “jusqu’à soi”, du “retour à”,
temps, notamment sur la perception du “ménager la rencontre de”. Les phé-
d’un avant et d’un après. Cependant, il nomènes du jusque, de l’à, de l’après…
(1) Leçons pour une phénoménologie
ne se penche pas sur toutes les façons mettent en évidence la temporellité de la conscience intime du temps, édité
de saisir les multiples dimensions de (…). La temporellité est l’hors de soi pour la première fois en 1916, par Edith Stein,
la temporalité et ne dit rien sur l’éphé- orignal en et pour soi-même. » l’assistante de Husserl.

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l’art de penser

Ludwig Wittgenstein
Analyser le langage
Impossible de penser le monde sans interroger d’abord le langage :
tel est le point de départ de Ludwig Wittgenstein. Il entend aussi
terrasser une certaine métaphysique vaporeuse et désincarnée.

Le personnage proposé par l’empereur), il brille en mencé à haïr les juifs et se serait pro-
de Ludwig Wit- tout : musicien, c’est aussi un intellec- mis leur éradication. Toute sa vie, le
tgenstein relève tuel (il écrit des articles d’économie et Führer aurait été hanté par le spectre
d’un genre par- de philosophie), un amateur d’art et du génial Wittgenstein…
ticulier : celui mécène. Le tout Vienne défile chez lui : Engagé dans des études d’ingénieur,
du penseur soli- Johannes Brahms, Mahler sont venus Ludwig y découvre les mathéma-
taire, en rupture jouer à la maison, le palais familial est tiques pures et se passionne pour
avec le monde, orné de tableaux de Gustav Klimt et de elles. En 1912, il a alors 23 ans, il part
et dont l’histoire sculptures d’Auguste Rodin. à Cambridge pour s’y consacrer plei-
fascine. Mais la richesse et la gloire ne font nement. C’est là qu’il rencontre Ber-
Sa vie débute à Vienne, en 1889, à pas forcément le bonheur. Karl aura trand Russell. Celui-ci est alors l’une
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l’époque où la capitale autrichienne huit enfants, dont cinq fils. Mais des grandes figures de l’intelligent-
rassemble toute l’élite intellectuelle – poids écrasant du père ou névrose sia anglaise. Philosophe, logicien et
européenne, de Robert Musil à Joseph familiale héréditaire ? – trois des frères redoutable polémiste engagé dans de
Schumpeter, de Gustav Mahler à Sig- de Ludwig vont se suicider… Ludwig a multiples combats politiques, il s’in-
mund Freud, de György Lukacs à Karl noté lui-même dans son journal avoir terroge sur les fondements logiques
Kraus (1). songé souvent à mettre fin à ses jours. des mathématiques et sur la possi-
Paul, le quatrième frère, devient pia- bilité d’en faire une base solide pour
Le génie et la mort niste virtuose, mais perd un bras lors les sciences et la philosophie. D’em-
La famille Wittgenstein semble frap- de la Grande Guerre : c’est pour lui que blée, il entame avec Wittgenstein,
pée par deux lourds fardeaux, le génie Maurice Ravel a composé le Concerto qui n’est alors qu’un jeune étudiant,
et le suicide. Le génie d’abord. Karl, pour la main gauche. un dialogue d’égal à égal. B. Russell a
le père de Ludwig est un personnage Ludwig, lui, est un garçon solitaire, raconté plus tard qu’au terme de son
hors du commun. À 20 ans, il avait tourmenté et passionné. Petit, il aime premier trimestre de cours, Wittgens-
déjà composé un opuscule philoso- le bricolage, la mécanique et rêve de tein était venu le voir en lui deman-
phique, s’était enfui seul aux États- devenir ingénieur. L’histoire a voulu dant : « Voulez-vous me dire si je suis
Unis avec pour tout bagage un violon. que Ludwig croise au lycée de Linz un complètement idiot ou non ? Si je le
De retour en Autriche, il a rapidement autre élève dont l’histoire retiendra suis, je deviendrai aéronaute, mais si
fait fortune comme maître de forges. le nom : Adolf Hitler. Sur une photo ce n’est pas le cas, alors je deviendrai
Magnat de l’industrie, sa richesse était de classe, on peut même les voir tous philosophe. » B. Russell ajoute : « Il
monumentale, équivalente à celle les deux. Autour de cette rencontre m’apporta alors un texte qu’il avait
des Krupp en Allemagne. Personnage fortuite, on a bâti une hypothèse plus écrit, après avoir lu seulement la pre-
éclatant, mondain, autoritaire, anti- que douteuse (2). Ce serait au contact mière phrase, je lui dis : “Non, vous ne
conformiste (il refuse l’anoblissement du jeune Ludwig qu’Hitler aurait com- devez pas devenir aéronaute.” »

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wittgenstein

AKG/Bildarchiv Steffens
Inscription du Livre des morts en hiéroglyphes sur la tombe de Djed Thod ef Ankh de Hermopolis Magna, Egypte.
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Quand son père meurt, en 1913, numérotées comme des théorèmes : « le chien aboie » est un fait. Et l’on
le jeune Ludwig, en rupture avec 1 - « Le monde est tout ce qui a lieu » ou peut décomposer le monde en une
son milieu, refuse de se rendre à son 6373 - « Le monde est indépendant de série de faits ou « d’états du monde »
enterrement. Il se débarrasse de son ma volonté ». élémentaires.
énorme héritage et le fait distribuer à Le thème central du livre porte sur la De son côté, le langage est formé de
quelques amis. Ludwig débute alors correspondance entre le monde et le propositions, elles aussi décompo-
une vie d’ermite. Il s’installe en Nor- langage, notamment sur la capacité de sables en formules élémentaires : « il
vège, dans une cabane construite de constituer une langue rigoureuse qui pleut », « Marie joue avec Claire »… Ces
ses mains. Puis, au début de la guerre, puisse représenter exactement la réa- propositions sont considérées comme
il s’engage comme volontaire dans lité. L’enjeu théorique – fort débattu à des images de la réalité. Elles ne sont
l’armée autrichienne. C’est durant l’époque – consiste à délimiter, dans vraies ou fausses qu’en tant qu’elles
cette période qu’il termine de com- le langage, ce qui relève de la véritable correspondent ou non à un état du
poser ce qui deviendra le Tractatus connaissance de ce qui n’est que spé- monde.
logico-philosophicus. culation métaphysique, vide de sens. Les propositions du langage sont
Le monde est d’abord conçu comme reliées entre elles par des règles d’as-
Le Tractacus logico- « la totalité des faits, non des choses » semblage logiques (« si », « alors », « ou
philosophicus (1921) ou comme « tout ce qui a lieu ». Wit- bien », « ne pas ») qui peuvent refléter
Le Tractatus se présente comme un tgenstein se refuse à tout essentia- une organisation du monde possible.
ouvrage curieux : une petite brochure lisme, qui présuppose une existence Les propositions tirent leur validité
de quatre-vingts pages, divisée en une qui ne serait pas déduite des faits de leur cohérence logique et de leur
suite de formules laconiques chacune observés. Les faits, rien que des faits : correspondance avec le monde. En

Mars-avril-mai 2014 Les Grands Dossiers des Sciences Humaines n° 34 53


l’art de penser

parents, il décide alors de démission-


“ Sur ce dont ner. Il retourne quelques mois prati-
on ne peut parler, quer le jardinage chez les moines. Sa
il faut se taire ” sœur Gretl, prenant sans doute pitié
Tractacus “ La logique n’est du sort de son jeune frère, l’invite à
pas une théorie mais la rejoindre chez elle. Elle a le projet
une image réfléchie
de construire une grande maison à
du monde ”
Vienne. Pendant deux ans, Ludwig se
“ Le monde fera donc architecte et bâtisseur…
est tout ce
qui a lieu” Le second Wittgenstein
Tractacus En 1929, sur proposition de B. Rus-
Marie Dortier

sell et George E. Moore, Wittgenstein


accepte de rompre son isolement et
de rejoindre le prestigieux Trinity Col-
lege de Cambridge où il devient ensei-
dehors de cela, tout n’est que bavar- groupe de philosophes, de mathéma- gnant. Une légende s’instaure autour
dage. « Dieu est tout-puissant », « cette ticiens, de physiciens réunis autour de de lui. Comment ne pas être fasciné
fleur est belle » sont des propositions Moritz Schlick. En effet, les membres par cet esprit hors du commun, qui
qui n’ont pas de vraies significations du cercle du Vienne s’attellent alors à préfère aller voir des westerns, lire des
puisqu’elles ne portent pas sur une fonder une nouvelle philosophie de la romans policiers plutôt que d’étu-
correspondance entre une proposi- connaissance : le positivisme logique dier les philosophes, qui s’habille
tion et un fait tangible (la beauté est qui affirme que seuls le recours aux sans aucun souci de son apparence,
un jugement de valeur et non un état « faits » (le positivisme) et la démons- qui peut abandonner ses cours pour
de fait). Seules donc les sciences de tration rigoureuse (la logique) ont séjourner dans sa grotte en Norvège,
la nature, qui portent sur le monde place dans un discours scientifique. et projette un temps de s’installer en
physique, ont une validité. La tâche Pour le cercle de Vienne, le Tractatus Russie comme… médecin !
de la philosophie, s’il y en a une, n’est est une formidable machine de guerre Durant ses années d’enseignement,
pas de dire la vérité, mais d’élucider contre toutes les philosophies spécu- Wittgenstein ne publie aucun livre.
les propositions du langage (4112 - « Le latives, les discours idéologiques et les Il se contente de noter ses réflexions
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but de la philosophie est la clarification verbiages inutiles. dans ses « carnets » (ils seront édités
des pensées »). Tous les discours qui Mais Wittgenstein n’a cure des ultérieurement sous le titre Cahier
relèvent de l’éthique ou de l’esthétique débats qui ont lieu autour de son bleu, Cahier jaune, Cahier brun) et de
n’ont aucun sens du point de vue d’un livre. Il les méprise même et refuse de donner des leçons que certains de ses
langage vraiment rigoureux. Ils ne se joindre aux discussions du Cercle. étudiants consignent religieusement
peuvent être tenus sans tomber dans Jugeant sa démonstration définitive et (Leçons et conversations). Il rédige
la vacuité et la confusion. Le résultat sa tâche terminée, il décide de stopper par intermittence un ouvrage, Inves-
est donc brutal : en dehors des propo- là sa carrière de philosophe. Après tigations philosophiques, qui ne sera
sitions qui portent sur les faits, il n’y a avoir fini de distribuer la fortune de publié qu’après sa mort.
rien qui puisse être dit. Conséquence : son père, il envisage d’abord d’entrer Pourtant une nouvelle philosophie
« Sur ce dont on ne peut parler, il faut se au couvent et passe quelques mois est en préparation, qui rompt avec
taire. » Telle est la célèbre formule sur au monastère de Klosterneuburg, le Tractacus. Ce que l’on a nommé la
laquelle se conclut le Tractacus. proche de Vienne, comme… aide-jar- « seconde philosophie » de Wittgens-
À partir de là, Wittgenstein considère dinier. Puis il s’inscrit dans une école tein est en rupture avec sa précédente
qu’il a mis un point final à son travail, d’instituteurs en 1920 et exercera ce théorie du « langage-image ». Dans le
et qu’il a peut-être clos celui de la métier pendant six ans dans des vil- Cahier brun (1933-1935), le langage
philosophie… lages de Basse-Autriche. Pendant cette n’est plus envisagé sous l’angle de la
À peine publié, en anglais en 1921, période, il rédigera un manuel pour description du monde mais comme un
puis en allemand en 1922 avec une écoliers. outil de communication. Les expres-
préface de B. Russell, ce texte connaît Un jour de 1926, Wittgenstein, aussi sions « va-t-en », « bon Dieu ! », « je te
un grand retentissement dans la com- sévère avec les autres qu’avec lui- maudis ! » ou « passe-moi le sel » ne
munauté intellectuelle. Il devient le même, brutalise l’une de ses petites racontent pas le monde. Elles s’inscri-
manifeste du cercle de Vienne, un élèves. Face aux protestations des vent dans un contexte de communica-

54 Les Grands Dossiers des Sciences Humaines n° 34 Mars-avril-mai 2014


wittgenstein

tion et présentent d’abord une fonc- Mais Wittgenstein se préoccupe peu indifférent aux biens matériels et
tion pratique : demander, ordonner, de faire école. Durant la guerre, il aux titres de gloire. C’est aussi le
jurer, imaginer, refuser. Wittgenstein abandonne à plusieurs reprises les signe d’une lourde culpabilité, d’une
parle de « jeux de langage » pour évo- cours pour le service civil. Entre 1941 homosexualité honteuse, d’une atti-
quer les interactions verbales qui se et 1944, on le verra devenir laborantin, tude autodestructrice, d’un mal-être
produisent entre individus. De plus, puis aide-infirmier dans des hôpitaux qui l’a tourmenté toute sa vie.
ajoute le philosophe, le sens d’une de Londres et de Newcastle… Ses écrits, souvent énigmatiques,
expression (« il est beau ») peut changer À la fin de la guerre, malade et fati- fragmentaires, sans cesse remaniés et
d’une personne à l’autre, en fonction gué, il rejoint de nouveau son poste qu’il n’a pas lui-même toujours jugé
du contexte, du lieu. Se dessine donc à Cambridge, mais continue d’entre- bon de publier, sont propices aux
une conception pragmatique du lan- couper ses enseignements de séjours commentaires sans fin. Ne disait-il
gage, c’est-à-dire tournée vers l’action, en Irlande ou en Norvège, dans des pas, en avant-propos de son Trac-
la communication et fortement dépen- villages de pêcheurs, où il reste seul. tacus : « Ce livre ne sera peut-être
dante du contexte. Atteint du cancer, il meurt en avril compris que par qui aura déjà pensé
Tout comme le Tractatus a été à 1951, à l’âge 62 ans. lui-même les pensées qui s’y trouve
l’origine du positivisme logique, la exprimées – ou du moins des pensées
seconde période de la pensée de Wit- La portée de son œuvre semblables. » l
tgenstein va susciter un autre cou- Il est à l’origine de ce que l’on a
rant de pensée. Sous son influence nommé le « linguistic turn » (tournant
se forme à Cambridge un mouve- linguistique) de la pensée anglo-
ment que l’on qualifiera par la suite de saxonne, qui oriente la philosophie (1) Voir William Johnston, L’Esprit Viennois. Une histoire
« philosophie du langage ordinaire » vers les problèmes d’analyse du intellectuelle et sociale, 1848-1938, Puf, 1985.
(2) Kimberley Cornish, Wittgenstein contre Hitler. Le
réunissant des auteurs comme John langage. Juif de Linz, Puf, 1998. La thèse est critiquée par Gérald
Austin, le père de la pragmatique, Une version héroïque de sa vie peut Stieg, « Wittgenstein, Hitler : un délire d’interprétation »,
Peter F. Strawson ou Gilbert Ryle. le montrer comme un génie solitaire, Critique, n° 627-628, 1999.

Mathias
de Breyne
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Mars-avril-mai 2014 Les Grands Dossiers des Sciences Humaines n° 34 55


l’art de penser

tRoiS queStionS à… Pascal Engel


Qu’est devenue
la philosophie analytique ?
sique, atomiste et pluraliste : en Grande-Bretagne,
Bertrand Russell et George E. Moore s’en prennent
aux hégéliens comme Francis Bradley et John
McTaggart. Un autre courant se développe en
Autriche et en Allemagne, en réaction aux post-
kantiens : Franz Brentano et Gottlob Frege en sont
les représentants les plus célèbres. Leur but est un
projet de refondation de la science (notamment
des mathématiques) sur des bases logiques, mais
aussi ontologiques.
La deuxième phase survient avec le Tractatus de
Ludwig Wittgenstein et les positivistes logiques.
Le but de la philosophie n’est plus de refonder la
science, mais de clarifier la pensée par la réforme
logique du langage et de reconstruire « le langage
de la science ». Rudolf Carnap distingue les « ques-
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tions internes » à la science (les seules légitimes) et


les « questions externes » (qui ne la concernent pas
comme celle des universaux ou de la nature ultime
de la réalité).
Après la Seconde Guerre mondiale, le « deuxième
Wittgenstein » développe une analyse critique du
langage ordinaire (John Austin, Peter Strawson, et
l’école d’Oxford) et l’idéal d’une réforme logique
de la philosophie cède la place à ce que P. Straw-
DR

son a appelé une métaphysique « descriptive », en


fait une analyse conceptuelle à partir du langage
PaScaL EnGEL naturel. Le ton demeurait kantien : il s’agissait de
Directeur d’études La philosophie analytique (PA) s’était donné donner des limites au langage et à la pensée, et la
à l’École des hautes comme but de mettre fin à la métaphysique métaphysique au sens spéculatif était rejetée.
études en sciences entendue comme une spéculation qui tourne Pourtant même durant ces premières phases de la
sociales, ses travaux à vide. Elle visait à « clarifier la pensée ». PA, les problèmes métaphysiques pointaient le bout
s’inscrivent dans la Or, un siècle plus tard, elle semble être de leur nez : la métaéthique (les énoncés moraux
philosophie analy- retombée dans un puits sans fond de débats sont-ils vrais ou faux ?), la nature de l’esprit (mind-
tique contemporaine. qui ressemblent fort à la scolastique d’antan… body problem*), ou la question récurrente des uni-
il a publié, entre Pour comprendre où en est aujourd’hui la PA, il versaux préoccupaient beaucoup des positivistes
autres, Épistémo- faut remonter à ses origines historiques. Au départ, comme Moritz Schlick ou Herbert Feigl, ainsi que
logie pour une mar- il s’agit d’une critique de la métaphysique moniste B. Russell. La métaphysique était comme du chien-
quise, ithaque, 2011. hégélienne, mais au nom d’une autre métaphy- dent : on n’en vient pas aisément à bout.

56 Les Grands Dossiers des Sciences Humaines n° 34 Mars-avril-mai 2014


wittgenstein

C’est quand on a, avec Willard Quine, mis en sous la forme du débat démocratique. Alors que la
doute les principales doctrines du positivisme tradition philosophique européenne est plutôt celle
logique que la métaphysique a retrouvé ses droits. du solitaire inspiré, qui pratique des discours d’auto-
L’idée d’une nécessaire refondation de la science rité, adopte des postures et des poses destinées à
ou l’espoir de reconstruire la philosophie sur des imposer des « effets de vérité ». Il suffit de penser
principes logiques ont été abandonnés. Les questions aux présents gourous de la philosophie mondiale,
métaphysiques sont redevenues centrales : on s’est comme Slavoj Žižek, Alain Badiou et leurs clones,
mis à reparler des « essences » et des « accidents », des pour voir la différence.
« vérités nécessaires » (Saul Kripke), des « possibles » Cela ne signifie pas qu’il n’y ait pas des dérives dans
(David Lewis), des « universaux » (David Armstrong), la PA, et certains effets-gourou, voire même, je l’ad-
des « lois de la nature » (Fred Dretske), de l’individu mets, une certaine scolastique (bien qu’il n’y ait pas
et de l’individuation (David Wiggins) – autant de que du mauvais dans la scolastique : sans Thomas
notions que la première PA avait rejetées comme d’Aquin ou Occam, la philosophie serait-elle tout à
taboues. Peu à peu, la PA a remis en son centre des fait ce qu’elle est ?). Dans mon dernier éditorial dans
questions comme celle de la liberté et du détermi- la revue Dialectica, j’ai admis qu’il y a pas mal de
nisme, et même celle du fondement de toute chose. mauvaise PA (Dialectica, vol. LXVI, n° 1, 2012).
On a vu reparaître des thèmes cartésiens, comme le
dualisme, leibniziens comme celui des monades et Si la PA ne prétend pas trouver des vérités
du lien entre les substances, spinozistes comme celui définitives, on peut supposer que ce débat
du naturalisme panthéiste, et la théologie est revenue, et cette démarche aboutissent au moins à
un peu comme les émigrés après la Restauration. des connaissances partagées qui font progresser
le savoir. Pouvez-vous donner une clarification
Mais n’est-ce pas un retour à la case départ, vers conceptuelle due à la PA ?
la bonne vieille métaphysique d’antan ? Prenons un exemple emprunté à la métaphysique
Pas vraiment non plus, car la PA a tout de même de l’esprit et du corps. Tout le monde, même les
gardé sa marque de fabrique initiale : la clarification dualistes, admet que l’esprit dépend, en quelque
des concepts, le style de l’argument serré et l’analyse manière, du corps et du cerveau. Et même les
logique des problèmes. Il y a toute la différence du matérialistes purs et durs reconnaissent que nous
monde entre un auteur comme D. Armstrong, par avons l’intuition que les propriétés mentales ne
exemple, quand il parle du monde comme ensemble se réduisent pas aux propriétés physiques (même
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d’« états de choses » (ce que faisait aussi Edmund s’ils pensent que cette intuition est une illusion).
Husserl dans ses Recherches logiques) et Maurice Nous avons besoin d’un concept permettant de
Merleau-Ponty quand ce dernier parle du visible et représenter cette dépendance, qui n’est pas néces-
de l’invisible dans un langage heideggérien. Et toute sairement une réduction. On a invoqué la notion
la différence du monde entre la sécheresse d’un F. d’émergence, qui est à présent mise à toutes les
Dretske quand il parle de l’information et les émois sauces. Mais elle est ambiguë, car elle suppose que
vitalistes d’un Henri Bergson ou d’un Gilles Deleuze. quelque chose de nouveau émerge des propriétés
Le domaine de la PA s’est également diversifié : physiques, qui en soit distinct. Les philosophes ana-
dans les années 1960, celle-ci était une échoppe lytiques (particulièrement Jaegwon Kim) ont parlé
fréquentée par une poignée de gens. Aujourd’hui, de « survenance » : l’esprit « survient » sur le corps,
c’est un supermarché où l’on trouve de tout : cer- c’est-à-dire qu’il n’y a pas de différences mentales
tains se préoccupent d’éthique, d’autres d’ontologie, sans qu’il y ait des différences physiques, sans que
d’autres encore de philosophie de l’esprit, d’éthique le mental nécessairement se réduise au physique.
et de droit, d’autres d’esthétique et de philosophie On a construit ainsi diverses notions de survenance,
de la religion ! Il y a des réalistes et des idéalistes, plus ou moins fortes. Ce concept très utile et précis
des monistes et des dualistes. Outre la clarification a aussi été utilisé pour caractériser le statut des
des concepts et l’analyse logique, il y a une posture propriétés éthiques (bien, mal) et des propriétés
de débat ouvert et critique. On est loin de l’esprit esthétiques (beau, laid), par rapport à leur base psy-
du philosophe solitaire qui développe seul son sys- chologique (émotions, sentiments). Cette notion
tème, sans se soucier des critiques et contestations me semble avoir apporté une clarification de ces
possibles, et professe seul du haut de sa chaire. Ici, problèmes, même si clarifier ne signifie pas auto-
chaque idée est soumise à la discussion critique et matiquement résoudre ou dissoudre, comme ont
publique. La PA repose sur l’échange et se construit tendance à le croire les disciples de Wittgenstein. l

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l’art de penser

Science et philosophie
une histoire d’amour
en cinq actes
Cela commence par une histoire d’amour très fusionnelle entre philosophie
et science. Mais le couple va bientôt se brouiller jusqu’au divorce.
Depuis peu, les anciens amants se sont retrouvés et amorcent un timide
dialogue.

1 - Un couple uni de l’action (éthique, politique) (3). Ces exemple avance de concert avec les
La science et la philosophie sont nées savoirs spécialisés sont considérés mathématiques lorsqu’il s’agit d’étu-
dans le même berceau. Thalès, le fon- selon lui comme « seconds » par rap- dier le mouvement des planètes ou la
dateur de l’école de Milet (1), fut tout à la port à la « philosophie première », que chute des corps (« La nature est écrite en
fois philosophe, astronome et mathé- l’un de ses élèves rebaptisera « méta- langage mathématique », écrit Galilée).
maticien (découvreur du fameux théo- physique ». De plus, tout savoir appelle L’« analyse », préconisée par Descartes
rème qui porte son nom) (2). On peut une théorie de la connaissance. Philo- dans son Discours de la méthode ne
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en dire de même pour Pythagore (lui sopher pour lui, c’est étudier la nature, peut se comprendre que dans le cadre
aussi a son théorème), Démocrite ou l’humain et les questions premières, de la « géométrie analytique » que Des-
Aristote. Tous appartiennent à l’his- mais c’est aussi réfléchir au moyen de cartes est en train d’inventer (4). De
toire des sciences autant qu’à celle de connaître – l’épistémologie. même, la notion métaphysique de
la philosophie pour une raison simple : Cette conception très vaste de la « monade » chez Leibniz est liée à la
dans l’Antiquité grecque, philosophie philosophie associant étroitement physique des forces, et à sa traduc-
et science sont presque indissociables. physique, métaphysique, théologie, tion mathématique (les vecteurs et
Dans la plupart des écoles philoso- ontologie, logique, éthique, anthropo- le calcul infinitésimal) que le philo-
phiques grecques (à l’Académie de logie va se maintenir jusqu’à l’époque sophe allemand invente avec Newton.
Platon, au Lycée d’Aristote, mais aussi moderne. René Descartes, Blaise Pas- À l’époque, on ne saurait faire de la
chez les stoïciens, épicuriens, pythago- cal ou Gottfried Leibniz sont des pen- physique sans se poser la question des
riciens, éléates), on enseignait tout à la seurs universels : leur œuvre contient fondements premiers de la matière,
fois les mathématiques et l’astronomie à la fois des mathématiques, de la (qu’est-ce qu’une force ?, par exemple),
autant que la rhétorique ou l’éthique théologie et de l’éthique. Ce que l’on ou de la représentation générale du
(sans parler de la gymnastique et la commence à nommer la science est cosmos. Quand Newton démontre
musique). Le philosophe est alors une encore synonyme de philosophie de que les planètes obéissent à la même
sorte de décathlonien de la pensée. la nature. Isaac Newton lui-même titre loi que les corps terrestres, celle de
Cela ne veut pas dire qu’il ne fait pas sa grande œuvre : Principes mathéma- la gravitation, il remet en cause l’un
distinction entre les sphères du savoir. tiques de philosophie naturelle (1687). des dogmes de la pensée aristotéli-
Aristote par exemple s’attache à dif- Il ne peut d’ailleurs en être autrement cienne : la séparation entre un monde
férencier les savoirs sur la nature (qui car les compartiments de savoirs sont sublunaire et un monde supralunaire,
incluent la connaissance des astres, des étroitement imbriqués et difficilement chacun régi par ses propres lois (ce
éléments, des animaux) et les sciences dissociables. La physique classique par qui expliquait notamment pourquoi

58 Les Grands Dossiers des Sciences Humaines n° 34 Mars-avril-mai 2014


popper

les planètes ne tombaient pas sur la


Terre). Il n’y a pas de physique sans
métaphysique.

2 - La séparation
Leibniz fut peut-être le dernier de ces
savants universels. Son œuvre touche à
la fois aux mathématiques, à la linguis-
tique, à la morale, à la politique et à la
métaphysique.
À partir du XVIIIe siècle, la plupart
des philosophes restent de fervents
admirateurs des sciences. Mais ils sont
désormais incapables de participer à
son développement. Car les mathé-
matiques, la physique, la botanique, les
sciences expérimentales commencent

Thomas Ernsting/Laif/Rea
à s’autonomiser, se diversifier et se
techniciser. Quelle place alors reste au
philosophe ?
Une première voie réside dans l’ency-
clopédisme. Denis Diderot et Jean
Bonn (Allemagne), Institut fédéral des médicaments et dispositifs médicaux.
Le Rond d’Alembert se lancent dans
cette grande entreprise. Est-ce encore
une œuvre philosophique que de pré- la naissance d’une philosophie empi- – psychologie, anthropologie, linguis-
senter et vulgariser tous les savoirs ? riste, représentée notamment par John tique, sociologie. De même que les
La question reste ouverte… Diderot Locke et David Hume. L’Angleterre est sciences expérimentales quelques
rédige parallèlement Pensées sur l’in- alors le haut lieu de la science expé- décennies plus tôt, elles contribuent à
terprétation de la nature (1753), où il rimentale, dont Bacon a donné une grignoter le champ philosophique. Elles
est question de méthode expérimen- formulation méthodologique dans s’emparent de ses objets de prédilec-
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tale (inspirée de Francis Bacon), de son Novum organum (1620). L’empi- tion, tels l’esprit, le langage, la morale,
théorie de la connaissance (inspiré risme porte en lui le rejet de toute dont elles postulent qu’ils doivent
de Condillac), de forces et de causes métaphysique, assimilée à un discours désormais être étudiés par l’observa-
(inspirées de Newton). Mais le statut creux portant sur des réalités inobser- tion, la comparaison, la mesure plutôt
de ces pensées est ambigu : théorie vables (Dieu, l’âme ou « l’être en tant que par la seule réflexion en chambre…
de la nature ? Méthode ? Psychologie qu’être »). Emmanuel Kant, à la lecture L’esprit positiviste, dont Auguste
de la connaissance ? Tout y est mêlé de Hume, en a tiré les leçons : laissons Comte va formuler les principes, laisse
dans un plaidoyer pour le progrès des travailler les savants et limitons les pré- peu de place à la philosophie. « L’âge
sciences. De son côté, Georg Hegel tentions de la raison. Nous ne pouvons métaphysique » se voit relégué dans
ambitionne, avec son Encyclopédie pas tout connaître, seulement la réalité le passé. Le temps est venu de « l’âge
des sciences philosophiques (1817), de telle qu’elle se présente à nous, via les positif », celui de la science fondée sur
bâtir à la fois une théorie du devenir sens, sous la forme des phénomènes. des lois générales et des faits avérés (5).
et une méthode appliquée à la nature L’action humaine – la politique et la Privé tour à tour de la théologie, de
et à l’esprit humain. Mais cette dialec- morale – peut elle aussi faire l’objet l’étude la nature ou de l’âme humaine,
tique est vouée à l’échec : aucun appa- d’observations empiriques. En France la philosophie se retrouve peu à peu
reil conceptuel ne semble à même de apparaissent de nouvelles disci- dépouillée de tous les domaines
rendre compte à la fois de la physique plines, les « sciences morales et poli- d’étude qui étaient les siens. Quel os
newtonienne et de la biologie nais- tiques », qui se proposent d’étudier conceptuel lui reste-t-il à ronger ?
sante, fondée sur un modèle évolutif. les « mœurs » et les modes de vies des Évidemment, tout le monde ne par-
Une autre voie pour la philosophie populations humaines sous toutes les tage pas l’arrogance positiviste, qui va
consiste à limiter volontairement son latitudes. même susciter de vives réactions. Elles
champ d’investigation. L’essor des En ce début du XIXe siècle, les sciences proviennent d’une philosophie spiri-
sciences expérimentales a conduit à humaines sont en train d’apparaître tualiste représentée, par exemple, par

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l’art de penser

Pierre Maine de Biran et ses émules. métaphysique que la psychanalyse et le Si W. Quine lance une petite bombe en
Mais qui les écoute ? En Allemagne, marxisme, alors en vogue à l’époque, et 1951 avec son article « Les deux dogmes
la réaction antipositiviste est emme- qui revendiquent tous les deux le statut de l’empirisme », qui sape les bases de
née par le courant phénoménolo- de science. D’abord séduit, Popper a l’empirisme, tous deux se donnent la
gique. Franz Brentano, Wilhelm Dil- pris ses distances avec l’une comme même tâche : définir les canons de la
they, Edmund Husserl vont tour à tour avec l’autre. Il est en désaccord avec vérité d’un énoncé scientifique.
s’insurger contre la vision scientifique Rudolf Carnap pour qui la science Au même moment, de l’autre côté
du monde qui ne laisse aucune à la repose sur la mise en accord entre les de l’Atlantique, la philosophie des
question du « sens ». Le sens, voilà ce théories et les faits. Pour Popper, la sciences fait aussi son chemin, avec son
qui échappe à l’étude des faits et des démarche scientifique consiste plutôt à style propre. En France notamment,
lois objectives. mettre à l’épreuve une théorie. Il faut la des philosophes comme Alexandre
confronter, et non la conforter. C’est ce Koyré, Gaston Bachelard (encadré
3 - Naissance de qu’il nomme la « réfutabilité » (encadré p. 62) et Émile Meyerson étudient la
la philosophie des sciences p. 61). science sous un angle à la fois plus his-
Au début du XXe siècle, le divorce En 1934, il publie son premier livre, torique et psychologique. A. Koyré se
entre philosophie et science semble Logique de la découverte scientifique, fait connaître avec ses études sur l’évo-
consommé. Tout au plus les physiciens où il expose sa théorie. Mais le livre lution des conceptions du monde de
accordent-ils à la philosophie un rôle passe d’abord inaperçu, pour des rai- l’Antiquité à l’époque moderne (Études
subalterne : définir justement les prin- sons qui ont peu à voir avec la philo- galiléennes, 1939, Du monde clos à


cipes de la démarche scientifique pour sophie : en ce début des années 1930, l’univers infini, 1957). G. Bachelard,
séparer le bon grain de l’ivraie, la vraie les intellectuels juifs sont pourchassés influencé par la psychanalyse, envisage
science de la fausse monnaie métaphy- en Allemagne et en Autriche. Popper l’avènement de la pensée scientifique
sique. Et ce sont paradoxalement des
physiciens et mathématiciens qui se
mettent au travail pour jeter les bases Les théories scientifiques seraient-elles
d’une… philosophie des sciences !
Trois noms ont particulièrement mar- assimilables à des régimes politiques
qué ses débuts à l’orée du XXe siècle : qui dominent une époque et peuvent être
le mathématicien Henri Poincaré, qui
s’intéresse aux conditions psycholo- renversés ?
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giques de la découverte, le physicien


Pierre Duhem, qui pense le premier les
limites de l’empirisme (le fait le plus est contraint d’émigrer. Il va d’abord comme une sorte d’arrachement – une
simple implique toujours un système trouver une terre d’asile en Nouvelle- « rupture épistémologique » – avec les
de représentation pour l’expliquer), Zélande. Le cercle de Vienne se dis- images et analogies trompeuses qui
et le physicien Ernst Mach qui aura loque. En 1936, son charismatique hantent l’esprit humain.
une influence déterminante sur la fondateur, Moritz Schlick, est assassiné Des deux rives de l’Atlantique, la phi-
création du cercle de Vienne (encadré en plein cours par un étudiant nazi. losophie des sciences semble donc
p. 65), un groupe de physiciens et de R. Carnap et Kurt Gödel migrent aux avoir pris des trajectoires différentes.
philosophes qui se réunissent à la fin États-Unis. Otto Neurath fuit en Hol- Mais tous, Américains ou « Conti-
des années 1920 autour d’un mani- lande, puis rejoint la Grande-Bretagne. nentaux », s’accordent sur un même
feste au titre explicite : La Conception Il faut attendre le lendemain de la objectif : définir la science en traçant
scientifique du monde. Leur ambition guerre pour que Popper rejoigne la une nette ligne de démarcation avec
est claire : en finir avec la métaphy- Grande-Bretagne, où il intègre la pres- les autres savoirs. Pour eux tous, la
sique et promouvoir une nouvelle tigieuse London School of Economics. science est au service de la vérité. Et
vision du monde fondée sur les faits Il va régner sur la philosophie des la philosophie des sciences doit être à
et la logique, d’où le nom d’empirisme sciences britannique pendant un quart son service…
logique donné à ce courant. de siècle.
Les débats du cercle de Vienne attirent Aux États-Unis, R. Carnap retrouve 4. Le vent de la critique
l’attention d’un jeune homme du nom Willard Quine, qu’il a déjà côtoyé en Puis arrivent les années 1960. Et
de Karl Popper. Lui aussi cherche à défi- Europe. À eux deux, ils donnent l’impul- avec elles un vent nouveau, celui de la
nir les critères rigoureux qui définissent sion à une philosophie des sciences très contestation. Un peu partout en Occi-
la science, mais sa cible est moins la marquée par la philosophie analytique. dent, les nouvelles générations s’en

60 Les Grands Dossiers des Sciences Humaines n° 34 Mars-avril-mai 2014


popper

prennent aux autorités : l’État, l’armée,


la famille, le capitalisme…, pourquoi nLes cygnes
sont-ils vraiment blancs ?
pas la science ?
Depuis le XVIIIe siècle, la science avait
été assimilée au progrès. Elle était
perçue comme une arme contre les Peut-on prouver de façon irréfutable qu’il existe un cygne blanc ? Rien de plus
croyances, préjugés et dogmes de toute simple, direz-vous, le premier cygne blanc fera l’affaire. Oui, mais comment le
sorte… Mais le temps des remises en « prouver » ? Il suffit de comparer sa blancheur à celle d’un étalon, une feuille de
cause est arrivé. papier blanc par exemple. Mais comment s’assurer que ce papier est vraiment
En 1962, paraît La Structure des révo- blanc ? Analysons sa couleur et ses longueurs d’onde au moyen d’un appareil…
lutions scientifiques. Le mot « révolu- Mais est-on sûr que l’appareil de mesure fonctionne vraiment bien ? Mesurons à
tion » présent dans le titre fait déjà son l’aide de deux appareils, faisons confirmer l’observation par des expérimentateurs
petit effet. L’auteur, Thomas Kuhn, rigoureux puis contrôler les expérimentateurs par d’autres, etc. On le voit à partir
suggère que l’histoire ne progresse de cet exemple, il n’est jamais possible de prouver de façon absolue par une
pas de façon continue mais par bonds expérience unique un simple fait comme « ce cygne est blanc ». L’expérience
soudains, comparables à des révolu- fait appel en cascade à tout un système de présupposés : sur ce qu’est une
tions politiques. Durant de longues couleur, un cygne, la validité d’une mesure, etc.
périodes, les savants raisonnent dans Voilà la petite bombe lancée par le philosophe de Harvard Willard Quine en
un cadre de pensée stable et normal
1951 dans un article retentissant : « Les deux dogmes de l’empirisme » (The
(appelé « paradigme »). Puis survient
Philosophical Review).
une crise : le système craque de toutes
Le premier dogme de l’empirisme consiste à parler de « vérités empiriques »,
parts. Un nouveau modèle s’impose
prouvées par l’expérience. Or, rétorque Quine, même les faits les plus évidents
alors et renverse l’ancien. C’est ainsi
peuvent toujours être contestés à l’infini. L’affirmation la plus simple renvoie
que l’on serait passé en quelques
à une infinité de présupposés, et au fond à tout un système d’hypothèses
années de la physique d’Aristote à celle
implicites. Cette position a été qualifiée de « holisme » : aucune hypothèse ne
de Galilée, puis de celle de Newton à
peut être isolée de tout un corpus d’autres hypothèses. Quine s’oppose donc à
celle d’Albert Einstein.
Les théories scientifiques seraient- « l’élémentarisme » du positivisme logique, selon lequel à une hypothèse isolée
elles donc assimilables à des régimes peut correspondre un fait isolé (encadré p. 65).
politiques qui dominent une époque L’autre dogme de « l’empirisme logique », professé par le cercle de Vienne
– auquel s’attaque Quine –, porte sur la distinction entre les vérités analytiques,
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et peuvent être « renversés » ? Voilà qui


est peu compatible avec l’idée que l’on qui ne font que décortiquer une connaissance en ses parties, et les vérités
se faisait d’une science par définition synthétiques, qui associent des éléments disparates pour former une
étrangère aux croyances et idéologies connaissance nouvelle.
et progressant de façon continue au fil Pour Quine, les vérités analytiques (« si A appartient à B » et « B appartient à C »,
des découvertes. alors « A appartient à C ») ne sont pas que des vérités logiques, mais dépendent
Le doute est désormais semé. Durant aussi des faits. Ainsi, la loi de la non-contradiction peut être mise en cause par
les années suivantes, une nouvelle la mécanique quantique (qui admet qu’une particule peut être et ne pas être à
génération de philosophes va s’atta- la fois). l
quer à l’image de la science « ration-
nelle ». Le jeune hongrois Imre Laka-
tos, assistant de Popper, s’emploie à
montrer qu’il existe dans toute théorie
scientifique un noyau dur d’hypo-
thèses non réfutables (au sens de Pop-
per) qui est entouré d’une ceinture
protectrice d’hypothèses auxiliaires
destinées à protéger contre les objec-
tions le cœur de la théorie. Autant
dire que la science contient aussi ses
dogmes intouchables !
Getty

La critique se radicalise encore par


la suite. En 1975, Paul Feyerabend

Mars-avril-mai 2014 Les Grands Dossiers des Sciences Humaines n° 34 61


l’art de penser

n Bachelard, entre
tifique, montre que les controverses
scientifiques opposent rarement la
vérité à l’ignorance, mais deux théories
la poésie et la science qui s’affrontent sur un pied d’égalité
avec des arguments solides de part et
Rajak Ohanian/Rapho

En 1938, Gaston Bachelard (1884-1962) publie coup sur d’autre. Et ce sont parfois des raisons
coup deux ouvrages, La Formation de l’esprit scientifique extrascientifiques (comme un consen-
(sous-titré « Psychanalyse de la connaissance objective ») sus de la communauté) qui font pen-
et La Psychanalyse du feu. cher la balance d’un côté plutôt que de
Dans le premier essai, Bachelard présente l’évolution de la démarche l’autre (6).
scientifique comme une marche progressive vers l’abstraction. L’esprit Ces critiques vont susciter, on l’ima-
scientifique doit se détacher des images concrètes du monde qui sont le lot gine, de furieux débats entre relativistes
commun de la pensée ordinaire pour aller vers l’abstrait, les concepts « purs ». et positivistes. Si dans les années 1990, les
Cette marche vers l’abstraction correspond à l’histoire des sciences. Elles sont
débats virulents vont s’apaiser, l’image
idéale de la science n’en est pas sortie
passées d’un âge préscientifique, qui va de l’Antiquité au XVIIe siècle, à un âge
indemne.
scientifique jusqu’au début du XXe siècle, puis à un « nouvel âge scientifique »
qui débute en 1905 avec la relativité d’Albert Einstein. Cette trajectoire est
5 - La reprise du dialogue
aussi le trajet de la pensée individuelle qui part de l’état concret d’une pensée
Quand arrivent les années 2000, la
baignée dans les images vers la pensée purement abstraite de l’esprit rationnel.
philosophie des sciences est entrée
Ces images proviennent de l’autre pôle de la pensée humaine : l’imagination.
dans un nouvel âge. Même si le recul
Car pour Bachelard, la pensée possède deux faces : l’animus et l’anima, la
manque pour en apprécier toute
raison et l’imagination. Cette puissance évocatrice de l’imagination, il l’explore la portée, quelques lignes de forces
en poète et psychanalyste de la pensée dans La Psychanalyse du feu, dans semblent se dégager.
L’Eau et les Rêves (1941) ou dans La Poétique de l’espace (1957). Les produits Tout d’abord, la philosophie s’est
de l’imagination imprègnent la science. hybridée avec l’histoire, la sociologie,
Pour que l’esprit scientifique progresse, il faut donc lever les « obstacles l’anthropologie des sciences. L’évo-
épistémologiques » qui bloquent parfois la pensée. Parmi ces obstacles figurent lution est nette et internationale. En
l’analogie ou la métaphore. Il y a aussi « l’obstacle substantialiste » (ou réaliste) témoignent l’essor des science studies et
qui consiste à expliquer toute une classe de phénomènes (météorologiques, la publication de grands dictionnaires
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physiologiques…) par la référence à un objet ou à une substance. C’est le cas d’histoire et de philosophie des sciences
pour René Descartes et sa « métaphysique de l’éponge ». La science est donc à vocation pluridisciplinaires (7). Ces
une lutte permanente contre l’erreur et l’image trompeuse. l recherches contribuent à sortir la
science de son vase clos. C’est une acti-
vité collective, animée par des réseaux
entre en scène avec son livre Contre Au Royaume-Uni, un autre courant de chercheurs, nourrie de débats et de
la méthode. Ce vieil anarchiste ico- critique apparaît dans les années 1970, controverses, soutenue par des institu-
noclaste, installé en Californie – haut impulsé par des sociologues comme tions et des politiques scientifiques.
lieu d’une nouvelle culture libertaire –, David Bloor et Harry Collins. Ces der- Les dimensions proprement cogni-
soutient que les théories scientifiques niers proposent une façon de lire l’his- tives de l’activité scientifique sont éga-
sont beaucoup moins rigoureuses toire des sciences qui refuse de faire lement en pleine évolution. Longtemps
qu’elles le prétendent. Exemples à la part belle aux vainqueurs, la vérité réduite à une démarche hypothético-
l’appui, il montre que la physique clas- triomphant toujours de l’erreur. À l’uni- déductive (fondée sur l’induction et la
sique (de Galilée et Newton) et même versité d’Édimbourg, D. Bloor lance déduction), la pensée scientifique se
la théorie de la relativité d’Einstein se le « programme fort », qui consiste à découvre aujourd’hui plus complexe.
sont imposées malgré des faits expéri- étudier les conditions institutionnelles, Des philosophes mettent en évidence
mentaux qui allaient à leur encontre… culturelles et sociales de la fabrication le rôle des analogies, (Evelyn Fox Kel-
voire en dépit de certains incohérence de la science. Il étudie de façon symé- ler), des « styles cognitifs » spécifiques
internes ! trique les idées scientifiques, qu’elles propres (Ian Hacking (8)), des schèmes
Le coup est rude, car Feyerabend s’at- soient fausses ou vraies. Il s’agit d’un mentaux implicites qui façonnent
taque aux piliers les plus solides de la point de vue clairement « relativiste ». les modèles et théories scientifiques
science : l’idée de cohérence interne et De son côté Harry Collins, dans sa (Marion Vorms (9)). Un autre champ
de conformité aux faits ! Sociologie de la connaissance scien- d’étude concerne la « rhétorique scien-

62 Les Grands Dossiers des Sciences Humaines n° 34 Mars-avril-mai 2014


popper

tifique » : là où l’on ne voyait naguère grande. De toutes ces évolutions, deux


que démonstration et argumenta- tendances fortes se dégagent.
(1) Tout comme Anaximandre et Anaximène.
tion, on découvre que les scientifiques Depuis deux générations, la science (2) C’est aussi un ingénieur et un homme d’affaires avi-
emploient aussi des procédés rhéto- a été détrônée de son piédestal. Elle sé (il aurait réussi quelques bons coups en spéculant sur
riques, comme l’usage de métaphores, apparaît moins comme une tour d’ivoire les cours de l’huile d’olive, mais c’est une autre histoire).
pour convaincre (10). dans laquelle des savants progressent (3) Michel Crubellier et Pierre Pellegrin, Aristote et les
savoirs, Seuil, coll.« Points », 2002.
La philosophie des sciences a vers la vérité armés d’une méthode
(4) Benoît Timmermans, La Résolution des problèmes
connu également une autre évolution unique et quasi infaillible. D’une cer- de Descartes à Kant, Puf, 1994.
notable : la diversification. Elle s’était taine façon, la science apparaît comme (5) Le fait qu’Auguste Comte nomme encore « philo-
construite autour d’un modèle de réfé- une activité plus faillible… donc plus sophie positive » ne doit pas prêter à illusion. Il est à la
rence quasi unique, la physique fon- humaine. Inversement, la philosophie recherche de nouveaux mots pour définir la discipline dont
il se veut le promoteur : la « sociologie » qu’il avait envisagé
damentale. Depuis, elle s’est ouverte des sciences, en multipliant les études
d’abord de nommer « physique sociale ».
à bien d’autres champs : biologie, de cas, les approches pluridiscipli- (6) Cet argument avait déjà été avancé par le physicien
médecine, chimie, mathématiques, naires, l’examen rigoureux des procé- français Pierre Duhem. C’est pourquoi on parle de
théorie de l’évolution, éthologie, bota- dures et pratiques, est paradoxalement « l’hypothèse Duhem/Quine ».
nique, sciences sociales, climatologie, moins normative, moins généraliste et (7) Dominique Lecourt (dir.), Dictionnaire d’histoire et
philosophie des sciences, 4e éd., Puf, 2006.
sciences de l’ingénieur, etc. (11). Cette donc plus… scientifique.
(8) Ian Hacking, L’Émergence de la probabilité, 1975,
diversification contribue à donner une Désormais, scientifiques et philo- trad. fr. Seuil, 2002, et Concevoir et expérimenter, Chris-
image beaucoup moins unitaire de la sophes collaborent souvent en bonne tian Bourgois,1989.
démarche scientifique et à prendre en entente. Les témoignages des scien- (9) Marion Vorms, Qu’est-ce qu’une théorie scientifique ?,
compte la diversité de ses méthodes, tifiques sur leur propre activité se rat- Vuibert, 2011.
(10) Fernand Hallyn, Les Structures rhétoriques de la
de ses techniques, de ses modes de tachent de plus aux travaux des philo-
science. De Kepler à Maxwell, Seuil, 2004.
raisonnement et de ses modèles expli- sophes. L’heure n’est pas venue de la (11) Anouk Barberousse, Denis Bonnay et Mikaël
catifs : entre le physicien des particules fusion et confusion des genres, mais le Cozic (dir.), Précis de philosophie des sciences, Vuibert,
et l’entomologiste, la différence est dialogue a repris. l 2011.

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Mars-avril-mai 2014 Les Grands Dossiers des Sciences Humaines n° 34 63


l’art de penser

Karl Popper
contre les systèmes clos
Toute vérité scientifique est une erreur en sursis : une théorie scientifique
ne doit pas être confirmée, mais au contraire mise à l’épreuve
et invalidée. Tel est le message du philosophe des sciences Karl Popper.

Ka r l Po p p e r n a î t à véritable démarche scientifique des spéculations


Vienne, en 1902, à un idéologiques ou métaphysiques.
moment où la capitale Habituellement, on juge qu’une théorie est scien-
autrichienne est le centre tifique parce qu’elle est vérifiable. Or, pour Popper,
culturel de l’Europe. ce qui définit la scientificité d’une proposition, ce
Durant sa jeunesse, l’ado- n’est pas la vérification mais sa capacité à affronter
lescent suit avec passion des tests qui pourraient l’infirmer, la rendre fausse
les débats intellectuels ou falsifiable.
qui se nouent autour du Prenons par exemple la formule « tous les signes
marxisme, de la psycha- sont blancs ». Cette proposition est une hypothèse
nalyse naissante, de la tirée de l’expérience. Elle ne peut être prouvée, en
philosophie analytique effet il est matériellement impossible de vérifier que
du cercle de Vienne, de la tous les cygnes de la terre sont blancs. L’hypothèse
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théorie de la relativité du est par contre falsifiable en principe. En effet, il


jeune Albert Einstein... suffit de trouver un contre-exemple pour réfuter la
Très tôt, il est amené à théorie. La thèse « tous les cygnes sont blancs » n’est
DR

s’interroger sur la scienti- jamais prouvée mais reste valide tant que l’on ne
ficité de certaines de ces trouve pas de contre-exemple.
théories, notamment du marxisme auquel il adhé- « J’en arrivais à cette conclusion que l’attitude
rera un temps. Enseignant les mathématiques et la scientifique était l’attitude critique. Elle ne recher-
physique dans les collèges, il poursuit ses réflexions chait pas les vérifications mais des expériences cru-
épistémologiques sur la nature de la science et ciales. Ces expériences pouvaient réfuter la théorie
publie en 1934 Logique de la découverte scientifique. soumise à l’examen, jamais elle ne pourrait l’éta-
Né dans une famille juive protestante, l’arrivée blir (2). » Tel est le principe de falsifiabilité.
du nazisme l’oblige à fuir en Nouvelle-Zélande. Or, selon Popper, certaines théories pseudo-
Après la guerre, il vient s’installer à Londres (grâce scientifiques, comme, selon lui, le marxisme ou la
à l’intervention de son ami Friedrich von Hayek (1)). psychanalyse, trouvent toujours des confirmations
Il y fera toute sa carrière comme enseignant de de leurs thèses dans la réalité parce qu’elles sont
philosophie et de méthodologie scientifique à la ainsi faites qu’elles peuvent intégrer un fait et son
célèbre London school of Economics et c’est là qu’il contraire.
publiera toute son œuvre.
Conjecture et réfutation
Le critère de falsifiabilité On ne prouve jamais la vérité absolue d’une théo-
« À quelle(s) condition(s) une théorie est-elle rie mais on peut juger de sa plus ou moins grande
scientifique ? » Telle est la question qui fonde toute fiabilité face à des expériences critiques. Une bonne
l’œuvre de Popper. Son projet est de distinguer la théorie, comme l’est la théorie de la relativité, n’est

64 Les Grands Dossiers des Sciences Humaines n° 34 Mars-avril-mai 2014


popper

qu’une hypothèse (ou « conjecture ») qui a su résis-


ter à certaines expériences critiques. Il n’y a donc
pas de différences de nature entre hypothèses
et théories ; la science progresse par essais et par
n Trois regards
sur la science
erreurs, par critiques successives des théories anté-
rieures, par conjectures et réfutations. Henri Poincaré (1854-1912)
Dans La Science et l’Hypothèse
(1902), le mathématicien présente
Critique de l’historicisme la nouvelle vision de la matière
L’autre versant de la pensée de Popper concerne qui émerge de la physique récente.
la philosophie politique. et notamment la critique Dans Science et Méthode (1908), il
de ce qu’il nomme « l’historicisme », c’est-à-dire les présente une sorte de psychologie de
théories sociales qui prétendent mettre à jour les la découverte en quatre temps : pré-
lois du développement historique. « J’entends par paration, incubation, illumination,
historicisme une approche des sciences sociales qui démonstration.
fait de la prédiction historique leur principal but,
et qui enseigne que ce but peut être atteint si l’on Pierre Duhem (1861-1916)
découvre les “rythmes” ou les “modèles”, les “lois” ou Physicien français, spécialiste de
les “tendances générales” qui sous-tendent le déve- la thermodynamique, il défend une
loppement historique (3). » conception instrumentaliste de la
physique (La Théorie physique. Son
Mondadori/UIG

L’histoire humaine n’est pas prévisible parce que


objet, sa structure, 1906). Selon lui,
la société n’est pas soumise à un déterminisme
la théorie physique est un système
strict. La société est « ouverte », riche de potentialités abstrait, construit par convention,
diverses. D’autre part, la connaissance que nous qu’il faut sans cesse confronter
avons du réel ne peut être absolue, elle n’atteint pas à l’expérience. Il n’y a donc pas
l’essence des choses mais cherche à approcher la de place pour la philosophie de la
réalité par approximations successives. nature. P. Duhem est aussi le premier
L’historicisme défend donc une vision métaphy- historien des sciences, auteur d’une
sique du savoir et totalitaire de l’ordre social. Les monumentale histoire des doctrines
théoriciens modernes de l’historicisme, dont Pop- cosmologiques (Le Système du
per trouve les origines chez Platon, Georg Hegel ou monde. Histoire des doctrines cos-
mologiques de Platon à Copernic,
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Karl Marx, sont les « ennemis des sociétés ouvertes ».


10 vol., 1913-1959).
Sur le plan des pratiques, l’historicisme conduit à
des politiques utopiques et idéocratiques. L’attitude
David Bloor (né en 1942)
critique se veut pragmatique, en politique aussi elle
Sociologue, il considère que l’on peut
se soumet à la réfutation des faits. expliquer l’émergence d’idées scien-
tifiques par des jugements psycho-
Le rationalisme critique logiques ou historiques. Les erreurs
Il existe donc un lien profond unissant le critère s’expliquent par le poids des préjugés
de la falsifiabilité, la critique de l’historicisme et la ou de la tradition par exemple. l
philosophie libérale professée par Popper.
Ce lien, c’est le « rationalisme critique » qui prend
acte de la part d’indétermination du réel, de l’im-
perfection de tout savoir, pour prôner une attitude
critique basée sur le « possibilisme », l’ouverture,
la libre confrontation des idées. Libéralismes poli-
tique et idéologique vont donc de pair avec le pro-
grès du savoir. Le totalitarisme implique une ferme-
ture théorique. La recherche d’un monde meilleur
comme celle d’une connaissance vraie resteront
toujours une « quête inachevée ». l
(1) Économiste autrichien, chef de file du courant néolibéral.
(2) Karl Popper, Misère de l’historicisme, 1944-1945, trad. fr. Pocket, 1991.
(3) Ibid.

Mars-avril-mai 2014 Les Grands Dossiers des Sciences Humaines n° 34 65


l’art de penser

Jacques Derrida
Le déconstructeur
De Derrida, on ne retient souvent qu’un mot : la déconstruction.
Mais que se cache derrière ce slogan que personne n’a jamais
su vraiment définir ? Tentative de décryptage…

Plus qu’un etc. À l’extrême, Glas (1974) se pré- « Déconstruire » pour Derrida, c’est
sim ple philo- sente comme un collage d’extraits s’attaquer aux grands auteurs, de Pla-
sophe, Jacques de textes d’apparence incohérente. ton à Georg Hegel, de René Descartes
Richard Melloul/Sygma/Corbis

Derrida fut une Autant d’éléments qui font de Derrida aux structuralistes, qui prétendent
véritable star de un sphinx mystérieux dont la produc- tous ordonner et enfermer le réel
l’intelligentsia. tion fut aussi considérable – près de dans une pensée systématisante. Ces
À sa mort, en 70 ouvrages – que difficile d’accès. Dès grandes matrices intellectuelles clas-
o c t o b re 2 0 0 4 , lors, comment comprendre son suc- sificatrices seraient en fait basées sur
toutes les nécro- cès ? Est-il vraiment un auteur majeur, de lourds présupposés. Les doctrines
logies rappellent qu’il a été l’un des incontournable (Emmanuel Levinas philosophiques découpent le monde
penseurs les plus traduits, les plus n’a pas hésité à le comparer à un nou- en catégories figées et opposées : le
cités et les plus honorés – il fut docteur veau Kant) qu’il faut lire, fût-ce au réel et l’apparent, l’intelligible et le
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honoris causa de nombreuses univer- prix d’un long travail de décryptage, sensible, l’esprit et le corps, la nature
sités – de son temps. Le titre de l’un dans l’espoir de saisir la profondeur et la culture, l’homme et l’animal. Ces
des films de Woody Allen, Deconstruc- de sa pensée ? À moins que son succès couples d’oppositions qui structurent
ting Harry (1997), fait même direc- ne soit dû à cette sorte de charisme le langage philosophique et font sys-
tement allusion à sa théorie de la magnétique associé à tous les grands tème renvoient moins à une réalité
déconstruction. penseurs dans l’histoire des idées ? extérieure qu’à une logique interne
Cependant, avoir été l’un des pen- Peut-être y a-t-il une autre explication. propre au discours philosophique.
seurs les plus cités de son époque Dans l’un de ses premiers livres,
signifie-t-il qu’on a été le plus lu ? Une pensée De la grammatologie (1967), Derrida
Pas si sûr, et pour une raison simple : de la déconstruction se propose de fonder une nouvelle
l’œuvre de Derrida est hermétique. Quand vous entendez « Derrida », discipline visant à dévoiler le soubas-
Ses premiers livres sont d’une aridité vous pensez aussitôt à « déconstruc- sement des textes, leur « impensé »
propre à rebuter les meilleurs spécia- tion ». C’est son label, son slogan, la et à dégager les présupposés de leur
listes. La Voix et le Phénomène (1967), marque qu’il a déposée et qui lui a construction, toujours liés à une
par exemple, est consacré à un thème permis de s’imposer sur la scène des forme de pouvoir.
très pointu : « la question du signe idées. Derrida nomme « différance » (avec
chez Husserl ». À l’origine, la théorie de la décon- un a) ce principe de différenciation
D’autres ouvrages sont déroutants struction s’inscrit dans la filiation qui, au sein du langage philoso-
pour d’autres raisons : des titres énig- de la pensée de Martin Heidegger, phique, tend à produire des opposi-
matiques (Limited Inc., 1990), un qui lui-même s’inspirait de Friedrich tions binaires. Ainsi des distinctions
vocabulaire complexe (grammatolo- Nietzsche et de sa volonté de démolir corps/esprit, raison/imagination,
gie, dissémination, etc.), de longues la tradition philosophique « à coups de réalité/apparence, homme/animal
digressions sans plan d’ensemble, marteau ». qui établissent toutes une hiérarchie

66 Les Grands Dossiers des Sciences Humaines n° 34 Mars-avril-mai 2014


derrida

entre les termes qu’elles associent.


Dans la pensée de Platon par exemple,
le monde des idées est supérieur au
monde sensible : l’un est éternel et
pur alors que l’autre est imparfait et
superficiel. La même logique est à
l’œuvre chez Descartes, qui oppose
et hiérarchise quant à lui l’esprit et le
corps ou encore l’homme et l’animal.
Voilà donc l’utilité de la déconstruc-
tion : elle s’attaque au langage de la
métaphysique occidentale pour en
démasquer les logiques implicites,
source de domination.

Les raisons d’un succès


La déconstruction est donc un outil
de subversion des textes. Elle prend
à contre-pied la tradition philoso-
phique, accusée de soutenir l’ordre
dominant sous couvert de « vérités
essentielles ».
Dans les années 1970, cette idée
fait mouche au sein du microcosme
universitaire. Elle est alors en parfaite
cohérence avec la critique du pouvoir
et de son langage, l’un des thèmes
familiers de l’époque.

Roy Scott/Getty/Ikon
« La langue est fasciste », affirmait
Roland Barthes ! Au même moment,
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Michel Foucault s’en prend aux « dis-

‘‘
ciplines » – le mot est évocateur – qui
associent inextricablement savoir et
pouvoir (1). Pierre Bourdieu s’attaque
quant à lui à la culture scolaire légi-
time qu’il accuse d’entretenir des
formes cachées de domination de La déconstruction s’attaque au langage
classe. Bourdieu et Derrida entrent
d’ailleurs la même année à l’École de la métaphysique occidentale pour
normale supérieure, peu de temps en démasquer les logiques implicites,
après Foucault. À cette époque,
Louis Althusser, qui critique alors les source de domination.
« appareils idéologiques d’État », a une
influence considérable sur les jeunes
normaliens. Aux États-Unis et en Alle-
magne, la « théorie critique » (sous l’œuvre de Derrida et l’esprit de la Paul de Man (1919-1983), Geoffrey
l’égide de Theodor W. Adorno, Jürgen déconstruction sans prendre en H. Hartman (né en 1929), profes-
Habermas) décline à sa manière la compte ce contexte intellectuel. seurs à Yale, et Joseph Hillis Miller
même thématique et le même objec- Aux États-Unis, la méthode de la (né en 1928) vont propager les idées
tif : déconstruire un discours philoso- déconstruction va arriver à point de Derrida dans les départements de
phique et scientifique accusé d’être le nommé. Elle offre une matrice théo- littérature, et fonder grâce à elles une
complice de l’ordre dominant. rique idéale pour une nouvelle forme nouvelle « éthique de la lecture » des
On ne peut donc comprendre de critique littéraire. textes de la littérature occidentale.

Mars-avril-mai 2014 Les Grands Dossiers des Sciences Humaines n° 34 67


l’art de penser

La déconstruction va aussi être Kristeva ou encore Jean Baudrillard, époque. Mais comment opère-t-elle
revendiquée par le mouvement fémi- Derrida deviendra l’une des figures précisément ? On l’a vu, la stratégie
niste en lutte contre le « phallocen- majeures de la French Theory aux fondamentale de la déconstruction
trisme ». Hélène Cixous, amie de Der- États-Unis. consiste à s’attaquer aux textes pour
rida et figure de proue du féminisme La théorie de la déconstruction a en révéler les fondements arbitraires
international, déclinera ces thèmes donc fourni, dans certaines sphères masqués. Contrairement à ce que
dans ses ouvrages. C’est ainsi qu’avec culturelles, des pistes en accord l’on croit parfois, déconstruire n’est
Foucault, Jean-François Lyotard, Julia avec les aspirations critiques d’une pas détruire, c’est mettre au jour les

n En défense des animaux


Pour comprendre comment fonctionne la machine ou de la possibilité même d’un savoir technoscientifique
à « déconstruire » derridienne, ouvrons le dernier livre dans le processus d’humanisation ou d’appropriation
du philosophe, L’animal que donc je suis (2006). de l’homme par l’homme, y compris dans ses formes
Arrêtons-nous tout d’abord sur le titre, très révélateur éthiques ou religieuses les plus élevées. »
du « style » Derrida. L’expression « que (…) je suis » Derrida souhaite même fonder une « philosophie
est ambiguë : renvoie-t-elle au verbe « être » ? Il s’agit alors animalière » pour que le statut de l’animal soit réévalué :
d’un clin d’œil à la formule cartésienne du cogito : « Je pense « L’animal nous regarde et nous sommes nus devant lui.
donc je suis. » À moins que « je suis » renvoie au verbe Et penser commence peut-être là. » l
suivre ? Mais dans ce cas, qui suit l’autre : l’homme
ou l’animal ? Et que vient faire ce « donc » inséré au milieu
de la phrase ? S’agit-il d’une coquetterie intellectuelle ?
Voilà le genre de difficultés, parmi beaucoup d’autres,
qui attendent le lecteur de Derrida.
Le contenu du livre est, heureusement, plus clair.
Peut-être s’agit-il d’ailleurs de l’ouvrage de Derrida
dont la lecture est la plus aisée. Il porte sur le statut de
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l’animal tel qu’il est pensé chez René Descartes, Emmanuel


Kant ou Martin Heidegger. Selon Derrida, ils n’ont pas
appréhendé l’animal en lui-même, mais toujours en rapport
avec l’homme. À vrai dire, ces philosophes
ne pensent pas l’animalité, ils s’en servent comme
d’un faire-valoir. Le simple fait de parler d’« animal »
en général est symptomatique, puisqu’il s’agit
d’une simplification conceptuelle abusive
qui nie la diversité des espèces et des genres.
Quel lien y a-t-il en effet entre une fourmi, un éléphant,
une méduse et un gorille ? Cette dénégation de la diversité
du monde animal relève même d’une véritable
« guerre des espèces », d’après l’auteur.
Derrida n’y va pas de main morte puisqu’il affirme
que Descartes et sa conception de l’animal-machine
portent une lourde responsabilité dans l’asservissement
de plusieurs espèces depuis deux siècles :
Michel Gunther/Biosphoto

« Le cartésianisme appartient, sous cette indifférence


mécaniste, à la tradition judéo-christiano-islamique
d’une guerre contre l’animal, d’une guerre sacrificielle
aussi vieille que la Genèse (…). Cette violence ou
cette guerre ont été, jusqu’ici, constitutives du projet

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derrida

rouages d’un texte : « Un texte n’est un


texte que s’il cache au premier regard,
au premier venu, la loi de sa compo-
sition et la règle de son jeu », explique
nSonner le glas du savoir absolu…
Dans Glas, Jacques Derrida s’attaque à Georg Hegel, philosophe du savoir total
Derrida. Au départ, la méthode pré-
et symbole de l’esprit de système (p. 42). Mais quelle attitude
conisée par Derrida dans De la Gram-
adopter pour critiquer Hegel ? La stratégie de Derrida est une pure tactique
matologie relève d’un mixte (assez
de déstabilisation consistant à découper en morceaux les écrits de l’auteur
alambiqué) entre Heidegger (pour
de la Phénoménologie de l’esprit et à y insérer des commentaires divers,
l’idée de déconstruction), la psycha-
notamment des remarques sur son nom, « Hegel » faisant penser à l’aigle
nalyse (il faut révéler l’inconscient
prédateur ou impérial. l
des textes) et le structuralisme (le
texte forme un système organisé
autour de couples d’oppositions).
Cependant, pour marquer sa spéci-
ficité, Derrida applique les principes
de la déconstruction aux corpus de culté de taille pour Derrida : com- Avec les années, les livres de Derrida
textes qui la fondent, au premier rang ment déconstruire la cohérence de seront de plus en plus déstructurés.
desquels ceux d’Heidegger ou de Sig- l’objet livre… par le biais d’un livre ? Au diable les plans, les développe-
mund Freud. D’où une stratégie assez particu- ments continus, les références et par-
lière adoptée dans La Dissémina- fois même la ponctuation, il s’agissait
La Dissémination tion, qui s’en prend à la forme du de faire « travailler » les textes, de
Mais critiquer l’écriture philoso- livre en proposant un livre lui-même lancer des pistes et de soumettre des
phique par les moyens de l’écriture éclaté. L’auteur écrit dès la première propositions plutôt que de défendre
philosophique et déconstruire le page, comme si on était à la fin : « Ceci une thèse avec les instruments de la
langage avec les outils du langage est (donc) n’aura pas été un livre. » Plus démonstration. Le comble de cette
tout de même contradictoire. Pour loin, l’auteur ajoute dans un style démarche est atteint avec Glas (enca-
dépasser ce problème et subvertir inimitable : « La question s’y agite dré ci-dessus).
plus efficacement le langage philo- précisément de la présentation. » La La démarche de Derrida, si elle a reçu

‘‘
sophique, Jacques Derrida propose critique du « sujet », à la mode dans un accueil favorable dans certaines
donc, dans La Dissémination (1972), ces temps-là, obligeait aussi Derrida sphères intellectuelles, s’est aussi
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de s’en prendre à la « forme » livre. à écorner le mythe de « l’auteur » attirée quelques critiques virulentes.
Celles de Foucault, par exemple, qui
l’accuse d’obscurantisme ; celles de
Derrida applique les principes de la Bourdieu aussi, qui considère que
sa théorie ne renverse pas complè-
déconstruction aux corpus de textes qui la tement les fondements du discours
philosophique et se conforme aux
fondent, au premier rang desquels ceux logiques académiques. Celles des par-
d’Heidegger ou de Sigmund Freud. tisans de la tradition philosophique
qui affirment que l’on peut parfaite-
ment tenir un discours critique sans
effectuer une dissection systématique
Qu’est-ce qu’un livre ? Un texte qui comme personnage solitaire et sacra- de ses propos. Malgré ces reproches,
découpe le réel en tranches et donne lisé. À la limite, le nom du philo- l’autorité de Derrida ne cessera de
ainsi l’impression que l’on a saisi en sophe n’aurait pas dû se trouver sur croître jusqu’à sa mort. l
un tout cohérent la réalité. Or, l’ordre la couverture… Quelques acrobaties
de l’exposé, le développement de intellectuelles lui permettent fina-
l’argumentation, les citations ainsi lement de pouvoir signer son livre :
que tout l’appareillage formé par le « Qu’on appelle ceci un livre et son
« hors-texte » produisent, selon Der- dos un rempli, que j’en sous-signe la
(1) Michel Foucault et Roland Barthes partagent les
rida, des « effets de vérité » formels déclaration, voilà qui ne saurait avec mêmes sources : Friedrich Nietzche et Martin Heidegger.
qu’il s’agit aussi de déconstruire. plus de réserve ou d’inconséquence à Tous deux s’en prennent à René Descartes et au
Mais se présentait alors une diffi- la lecture fermer la marche. » rationnalisme.

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l’art de penser

Gilles Deleuze
et Félix Guattari
L’art du concept
La philosophie n’est ni un savoir ni une réflexion. Elle est l’art d’inventer
des concepts. À l’heure où elle se voit bousculée par les sciences humaines,
Deleuze et Guattari affirment sa capacité unique à « faire penser ».

l’on pourrait détacher de la matrice pétuellement agité par les courants


intellectuelle qui lui donne sens. Le et les vagues…
cogito par exemple est profondément
lié à la phase de doute systématique Des personnages
débouchant sur une seule certitude conceptuels
possible (« je pense ») qui permet de Les concepts philosophiques ont
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former les idées simples et claires à également en commun d’être incar-


partir desquelles René Descartes tente nés par des « personnages concep-
de rebâtir tout le savoir. tuels ». Quand Descartes disserte sur
Po u r c e t t e m ê m e ra i s o n , l e s son cogito, il met en scène sa propre

‘‘
concepts prennent sens au sein de histoire (il est enfermé dans sa pièce
DR

théories philosophiques. Ils ne s’as- chauffée d’un poêle, il se met à douter


Qu’est-ce que la philosophie ? (1991) semblent pas facilement entre eux, de tout, on connaît la suite…). Ce récit
est le dernier livre de Gilles Deleuze,
coécrit avec Félix Guattari, un ami
avec lequel il forma un véritable duo
philosophique. La réponse à la ques-
La philosophie est l’art de former,
tion que pose le titre est donnée dès la d’inventer, de fabriquer des concepts. »
première page de l’ouvrage : « La phi-
losophie est l’art de former, d’inventer, Gilles Deleuze et Félix Guattari

de fabriquer des concepts. »


Fabriquer des concepts : qu’est ce
que cela veut dire ? Les philosophes
sont des pourvoyeurs de concepts. car les doctrines qui les englobent ne permet au lecteur de se mettre dans
Ainsi, parmi beaucoup d’autres, du sont pas situées sur le même « plan la peau du philosophe. Le person-
cogito cartésien, de la « substance » d’immanence » : l’espace philoso- nage conceptuel est en quelque sorte
d’Aristote, ou encore de la « monade » phique est fait de multiples plans qui une figure prototypique confrontée à
de Gottfried Leibniz. Cependant, un ne se recoupent pas. Pire, il est en un problème, qu’il s’agisse du philo-
concept n’est pas un simple terme que mouvement, comme un océan per- sophe-roi de Platon, du Zarathoustra

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deleuze - guattari

de Friedrich Nietzsche ou encore du


Sisyphe d’Albert Camus. Il donne un
visage au concept.
Si les philosophes ne sont rien
nÀ quoi sert un rhizome ?
d’autre que des créateurs de concepts, Le rhizome, sur lequel Gilles Deleuze se penche dans Mille plateaux (1980),
on peut alors s’interroger sur le statut est sans doute le concept le plus fertile de sa pensée.
et le rôle de la philosophie. Ne serait- En botanique, il sert à nommer un ensemble de liens qui relient entre elles
elle pas qu’une forme de littérature des plantes et leur permet de se reproduire en vertu des principes de
plus abstraite ? Pour Deleuze et Guat- la reproduction végétative. Un rhizome est un réseau sans centre,
tari, affirmer que la philosophie ne sans hiérarchie et sans tronc central.
sert à rien est « une coquetterie qui Le terme fait bien sûr immédiatement songer à la notion de réseau,
n’amuse même plus les jeunes. » dont le succès est aujourd’hui considérable (réseau neuronal, social,
Les auteurs apportent une réponse Internet, etc.). Il est remarquable de constater que ce concept apparaît bien
ambiguë à la question de l’utilité de la avant l’essor du Web et de ses théories. Et si c’était là la raison d’être
discipline. La philosophie sert à mettre de la philosophie : fournir des idées qui fertilisent les pensées futures ? l
de l’ordre dans le chaos des pensées :
c’est la fonction des concepts. Mais
elle sert aussi à mettre du chaos dans
l’ordre des pensées : c’est la fonction
d’une réflexion créative qui ne doit
jamais se figer.
Pour mieux cerner le rôle de la phi-
losophie, Deleuze et Guattari la com-
parent avec la science et l’art. « La
science ne produit pas de concepts »,
soutiennent nos auteurs.
Ils poursuivent alors en remarquant
qu’aucune science ne pouvant se
clore sur elle-même, les scientifiques
auront toujours besoin de la philoso-
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phie pour penser les principes et les


limites de leur activité : seule la philo-
sophie permet de cerner les notions
de temps, d’espace, de causalité ou
encore de chaos. La dimension artis-
tique est aussi importante dans la
recherche scientifique, puisque quand
plusieurs théories au pouvoir explica-
André Cesar/Getty

tif équivalent s’affrontent, on choisit


souvent la plus « élégante ».
En fait, pour Deleuze et Guattari,
science, art et philosophie ne peuvent
s’exclurent et doivent se fertiliser
mutuellement. À une époque où la
philosophie se voyait contestée par ou la psychanalyse, par la science ou ni dans celles de la nature. Elle doit
les sciences humaines et où beau- même par l’histoire, parce que je crois rester autonome, même si cette auto-
coup d’étudiants, à la suite de Claude que la philosophie a son matériau nomie n’a de sens qu’à la condition
Lévi-Strauss, de Pierre Bourdieu et brut qui lui permet d’entrer dans des qu’elle s’enrichisse des apports des
de beaucoup d’autres, changeaient relations extérieures, d’autant plus autres disciplines et qu’elle les ferti-
d’orientation, Deleuze décida sciem- nécessaires avec ces autres disciplines », lise. Sans doute ce parti pris explique-
ment d’embrasser une carrière de affirmait-il. t-il pourquoi Michel Foucault avait
philosophe. « Je ne suis pas passé par Autrement dit, la philosophie n’est affirmé : « Un jour peut-être, le siècle
la structure, ni par la linguistique soluble ni dans les sciences humaines sera deleuzien. » l

Mars-avril-mai 2014 Les Grands Dossiers des Sciences Humaines n° 34 71


l’art de penser

Comment on devient
philosophe
Un apprenti philosophe décide d’aller frapper
aux portes des maîtres de la discipline.
Récit d’un itinéraire initiatique.

I
maginons que vous vouliez deve- sance » ou comme « vertu, morale ». Première leçon : philosopher, c’est
nir philosophe. Pour cela, vous Le sage est donc celui qui « sait » penser librement. Faire usage de sa
avez décidé d’aller frapper à la (ou plus exactement celui « aime le raison et ne pas s’en tenir aux idées
porte des meilleurs d’entre eux savoir »), et pratique une vie vertueuse. reçues, aux canons officiels. C’est d’ail-
afin qu’ils vous enseignent leur art. Cette première définition renvoie à leurs aussi le message d’Emmanuel
Hélas, beaucoup sont morts. Mais deux orientations de la philosophie : Kant dans Qu’est-ce que s’orienter dans
heureusement, certains ont laissé de 1 - La philosophie comme « art de la pensée ? (1786).
petits livres où ils tentent d’expliquer vivre » : elle est alors tournée vers la À ce propos, et puisqu’il faut pen-
le plus simplement du monde ce qu’est quête de bonheur ou vers l’éthique ou ser librement, vous avez découvert
la philosophie. Exactement ce qu’il faut vers le sens de la vie. C’est un premier en creusant un peu que l’histoire
pour commencer. chemin. de Socrate est un peu plus ambiguë
En flânant en librairie, en biblio- 2 - La philosophie comme « art de que le rapporte la légende (p. 6). Non
thèque, chez le bouquiniste et sur penser » renvoie à une quête de savoir, seulement le personnage est moins
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Internet, vous avez rassemblé un pre- d’une vérité, d’une méthode, ou tout héroïque qu’on l’a décrit, mais le but
mier lot d’ouvrages : les auteurs ont simplement une façon de s’interroger qu’il assigne à la philosophie paraît
une réputation incontestable, le for- sur le monde. ambivalent, voire contradictoire : par
mat est court (cela oblige à être clair) Laissons le premier chemin pour moments Socrate affirme qu’il « sait
et le titre explicite : Qu’est-ce que la plus tard, et engageons-nous dans le qu’il ne sait rien » et que c’est là toute sa
philosophie ? second, « l’art de penser ». C’est la voie sagesse. Dans d’autres, il se présente
Les voilà étalés devant vous : il y a « le » de la connaissance : où nous mène-t- comme un « accoucheur » d’une vérité
Gilles Deleuze-Félix Guattari, celui elle ? Vous frappez à la première porte. qu’il détient de réminiscences, obte-
d’Alexis Philonenko (encadré p. 75). C’est Socrate qui vous ouvre. Il est nues dans des vies antérieures…
Vous avez même déniché sur Internet considéré par beaucoup comme le
un texte de Martin Heidegger (1955) « père de la philosophie ». Dans S’ini- Socrate contre Socrate
qui porte ce titre. Vous voilà armé pour tier à la philosophie (Mel Thompson, Quel est donc le but final de la philo-
débuter. Lancez-vous ! Ouvrir un livre, 2014), il est présenté de façon cano- sophie : se défaire de toute illusion ou
c’est comme frapper à une porte. Il suf- nique comme un libre penseur qui accoucher d’une vérité ultime ? Ce n’est
fit de tourner la première page… interpellait ses contemporains pour pas la même chose : dans un cas, le phi-
remettre en question leurs certitudes. losophe reste une mouche du coche,
Commençons par le Socrate a payé cher cette insolence : il sceptique et ignorant ; dans l’autre, il se
commencement fut condamné a mort. Ayant la possi- mue en « maître de vérité ». Au passage,
Vous le saviez déjà, le mot « philoso- bilité de fuir, il a même préféré mourir, vous avez découvert grâce à Gregory
phie » vient du grec ancien et veut dire plutôt que de renoncer à sa liberté de Vlastos qu’il n’y avait pas qu’un Socrate
« ami de la sagesse » (philia = ami et penser. Comment imaginer plus beau