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connexion versus déconnexion le mouvement de l’autonomie énergétique, 1970-1980

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« Dans le futur, l’habitation sera


complètement indépendante de tous les
grands services en réseau : électricité,
eau, assainissement, gaz. Le degré
d’autonomie est une question pratique
qui dépend de l’état d’avancement de
la technologie de nos sociétés modernes
et des étapes socio-économiques de son
développement1. »
– Alexander Pike, Cambridge, 1971.

Formulées en 1971, les prédictions d’Alexander Pike sur l’autonomie éner-


gétique conservent toute leur actualité. N’est-ce pas le cimentier Lafarge
qui confirme, trente ans plus tard : « D’ici à 2050, les nouvelles construc-
tions ne consomme[ront] plus aucune énergie provenant de sources exté-
rieures […], les édifices de demain [seront] autonomes2 », ou le construc-
teur Bouygues qui lance l’« Autonomous Building Concept3 » ? Mais que
l’apparente unanimité de ces anticipations ne fasse pas illusion, les enjeux
diffèrent et l’accumulation de ces déclarations reste le seul présage d’un
débranchement plusieurs fois annoncé.
Depuis le début des années 2000, l’autonomie énergétique des bâtiments,
voire des villes, est expérimentée par la profession architecturale et relayée
par la presse. Dans une configuration technique, économique et symbo-
lique complexe, le projet de l’autonomie vient défier un ordre énergétique
centenaire : celui du modèle industriel des grands réseaux qui a constitué
à l’échelle des villes, puis de plus vastes territoires, le mode de production
dominant de nombreux services – eau, assainissement, énergie (gaz, élec-
tricité, vapeur) –, apportant d’indéniables améliorations aux conditions de
confort et de salubrité des populations tout en rendant marginales les solu-
tions décentralisées préexistantes ou concurrentes. Aujourd’hui, les appels
en faveur de la transition énergétique nous donnent quelques signes tan-
gibles de la déconstruction de ce que les socio-anthropologues appellent
le « macrosystème technique4 », au profit de machines énergétiques habi-
tables, cités auto-énergétiques, microréseaux et autres éco-infrastruc-
tures… Le monde de l’architecture s’empare de la question énergétique, un
nouvel imaginaire d’infrastructure se constitue. L’autonomie énergétique
est toutefois une utopie technologique qui nourrit le projet architectural

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et urbain depuis déjà plus d’un siècle. Bien au-delà des expérimentations L’approche historique est plurielle ; elle relève d’un héritage hybride entre
de la contre-culture, dont elle apparaît généralement comme un épiphé- une histoire de l’architecture orientée « énergie-environnement-climat »
nomène, elle trouve des antécédents conceptuels et expérimentaux dès la d’un côté et « technologie-infrastructure » de l’autre. Le premier ensemble
fin du xixe siècle. Ce rêve a été celui de grandes figures du monde de l’in- est traditionnellement tourné vers l’analyse des formes de l’habitat verna-
génierie, de l’industrie et de l’architecture. Dès que la question de la dis- culaire en fonction des identités climatiques, et essentiellement focalisé
tribution et de la connexion à grande échelle s’est posée, le projet de la sur les rapports, dits passifs, illustrés par les travaux de Victor Olgyay ou
déconnexion est apparu. Ses protagonistes articulaient deux ambitions : se d’Amos Rapoport5. Le second se structure en donnant toute sa préémi-
couper de l’emprise des grands réseaux et garantir, par l’intermédiaire d’un nence à la question de la technologie et de ses progrès. À partir du milieu
système de services intégré au bâti, un minimum vital (eau, électricité, cha- des années 1960, l’ingénierie devient l’élément essentiel du rapport entre
leur). Comment s’articule cette autre histoire des services ? Quels en sont l’architecture et l’environnement. James Marston Fitch, Leo Marx6 et plus
les figures de proue et les projets de référence ? radicalement encore Reyner Banham vont faire apparaître la technolo-
Son cheminement est marqué par des réalisations aussi étonnantes que le gie au premier plan. Mais si Banham, dans L’Architecture de l’environne-
système mécanique autonome de John Adolphus Etzler en 1841 ou la mai- ment bien tempéré 7, examine l’architecture du point de vue de ses services,
son électriquement autonome de Thomas Edison en 1912. Théoriquement il n’aborde pas la question des réseaux, ni celle de l’autonomie énergétique.
et techniquement fragiles, les caractéristiques de ce renouvellement éner- Pour ce qui est de la connexion, l’histoire et la théorie de l’architecture et
gétique se sont accentuées au xxe  siècle. Mû par les avancées technolo- de la ville sont relativement discrètes sur leur rapport au réseau, alors qu’il
giques et le contexte de crise sociale de la fin des années 1960, le mouve- constitue un élément fondamental du projet urbain et territorial, dans la
ment de l’autonomie énergétique arrive à une maturité internationale au réalité comme dans la fiction. Il faut alors se tourner du côté des historiens
lendemain du choc pétrolier de 1973. Fortement impulsée par la contre- des techniques, qui ont fait de l’extension des connexions le phénomène
culture américaine, l’autonomie quittera cet espace-temps pour se pro- majeur de la modernité. Le branchement à l’espace réseau a notamment
pager géographiquement, remontant des filières plus institutionnelles et été théorisé par Gabriel Dupuy dans L’Urbanisme des réseaux. Théories et
poussant ses propres limites, de l’unité domestique à la ville-territoire. La méthodes8 , où il établit l’avènement de la « cité des réseaux » en éclairant les
maison autonome d’Alexander Pike ou la cité auto-énergétique de Georges rapports que l’urbanisme entretient avec leur progression. Mais le système
Alexandroff attestent de la puissance du concept, qui conjugue virtuosité réseau y reste le modèle à défendre et à améliorer. La connexion l’emporte.
technique et projet économique, politique, social et environnemental, dans Lorsque la déconnexion est évoquée, elle n’est jamais « projet », rares sont
un renversement critique de l’ordre technologique hérité. L’autonomie ses valeurs de distinction positives. Elle apparaît le plus souvent comme le
énergétique a fonctionné comme une fabrique d’idéalité rurale et urbaine : négatif de la connexion : elle est non désirable, marginalisante, punitive.
retour d’une nature nourricière, autogarantie des nécessités vitales, écono- C’est la situation des exclus, de ceux qui sont à l’écart des normes d’accès
mie de la quotidienneté, relocalisation des ressources et cogestion. aux services essentiels. Il y a eu pourtant, à certaines périodes de l’histoire,
Sous le prisme du rapport connexion versus déconnexion, la première partie la revendication de l’autonomie comme projet technique, architectural et
de cet ouvrage proposera une mise en perspective historique du thème, depuis politique, bien différent d’une autonomie « subie » (la maison isolée géo-
les origines de la cité assainie, raccordée ou câblée, au début du xixe siècle, graphiquement ou socialement, qui doit se débrouiller sans le réseau). En
jusqu’au moment où la consommation énergétique devient l’objet d’une gou- ce sens, être déconnecté et être sans réseau ne sont pas la même chose. La
vernementalité réfléchie, et le raccordement aux infrastructures urbaines, déconnexion est un projet de nos sociétés modernes.
un modèle d’alimentation générique. Élément structurant de la planifica- Aujourd’hui la problématique environnementale et l’accélération des
tion urbaine et territoriale, la prise en compte du réseau énergétique dans la recherches prospectives sur la métropole post-carbone nous invitent
théorie urbanistique sera interrogée tout en éclairant quelques propositions à l’introspection disciplinaire quant à l’héritage de cet urbanisme des
favorisant l’autonomie. La seconde partie, en suivant l’évolution des pro- réseaux, faisant ressurgir des problèmes qui semblaient résolus depuis long-
grammes et des échelles, analysera la décennie d’expérimentations archi- temps. L’évolution des modes de vie (économies d’énergie, décroissance)
tecturales 1970-1980, qui a participé à l’éclatement du cadre énergétique et les avancées techniques questionnent les limites du modèle d’organisa-
moderne. tion et de gestion des services urbains conçu pour la croissance et selon des

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logiques industrielles. L’émergence d’une pensée critique de ce système de


distribution se renforce depuis quelques années et les chercheurs prennent
davantage en considération les potentialités des systèmes décentralisés,
dans les pays du Nord comme dans les pays du Sud9. Toutefois une recons-
truction généalogique des discours et des projets relatifs à la déconnexion
fait défaut. Sans ambitionner d’en retracer exhaustivement l’histoire, cet
ouvrage propose plutôt de poser quelques jalons en revenant sur une sélec-
tion des cas les plus représentatifs et iconiques.
L’histoire de l’autonomie énergétique adresse des mises en garde fonda-
mentales sur le régime d’instrumentalité des services  : en changeant la
conception et l’usage des grands réseaux énergétiques, en réinventant à dif-
férentes échelles un système de services, le projet de l’autonomie porte une
utopie technologique des plus radicales, un véritable contre-projet d’in-
frastructure. Face à la résurgence consensuelle de ce thème dans l’argu-
mentaire du « développement durable », la pertinence d’expérimentations
majoritairement oubliées ou éclipsées pose aujourd’hui la question de la
réinterprétation et de la fortune critique de ce mouvement pour la pratique
architecturale énergétique du xxie siècle. Cheval de bataille des architectes
et des entreprises de construction, les méthodes et les technologies les plus
avancées se mettent aujourd’hui au diapason des exigences du développe-
ment durable. Ses normes évolutives définissent les nouveaux carcans de la
construction et remettent ce concept d’autonomie énergétique au goût du
jour dans l’urgence d’une catastrophe climatique annoncée. Les quelques
précurseurs qui ont expérimenté la déconnexion sont désormais rejoints
par nombre d’architectes et leaders mondiaux du bâtiment. Si, en ces temps
de crise, l’écologisme d’État tend à pacifier les contradictions du capita-
lisme financier, la banalisation et l’édulcoration de la question économique
et politique de l’autonomie énergétique nous invitent à revenir sur les ori-
gines et les tenants de son histoire, lesquels lui avaient conféré des inten-
tions autrement plus audacieuses.

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table des matières

remerciements 5

sommaire 7

i n t r o d u c t i o n  9
cha p it re I connexion versus déconnexion   16 —
La capture énergétique du territoire 19 / Le réseau-filet 19 / Conquête et maîtrise
des flux  23 / La ville de service  25 / Connexion et coercition  29 / Paysage embrouillé  35
/ Un élément structurant de la planification urbaine et territoriale  41 / Réorganiser
la rue et assurer le branchement  43 / Une utopie réticulaire de grande échelle  47 /
La rationalisation du noyau de services 55 / La modernité est branchée 64 / La cité des
abonnés, du monopole privé au service public  71 / Un mécanisme de la biopolitique  73
— Être débranché. Genèse d’une nouvelle utopie technique 78 / Autonomie et
autarcie  78 / De la colonie de peuplement à la planification de plus larges ensembles
agro-industriels  80 / L’Éden mécanique de John Adolphus Etzler  82 / La tentative de
Thomas Edison  85 / Frank Lloyd Wright, la quête de l’autosuffisance ou la connexion
« a minima » 88 / L’appel de Leberecht Migge : « Tous autosuffisants ! » 92 / L’optimisme de
Richard Buckminster Fuller 94 / Quel programme énergétique pour la maison du futur ? 103
— Vers un affranchissement énergétique  109 / Mobilité et connexion  110 / Du
« clip-on » au « plug-in » 113 / L’eldorado électrique 117 / L’illusion d’une déconnexion 120 /
Une dystopie de la connexion  123 / Positivité du nomadisme et déterritorialisation  125 /
Les technologies de l’espace dans la prospective architecturale 128 / Fixation domestique 133 /
L’autosuffisance des environnements artificiels 140 / Du jetable au durable 145 / Critique de
l’orthodoxie technique moderne 149 |

chapitre II le mouvement de l’autonomie


énergétique, 1970-1980   154 — La radicalité de la contre-
culture 157 / Des balbutiements : des navires rudimentaires et insoumis 158 / La crise de
1973 : l’accélération  164 / Nouvelle urbanité  168 / Le territoire expérimental de Michael
Jantzen  173 / Les vaisseaux autosuffisants de Michael Reynolds  178 / Michel Rosell : de
la lutte des classes à la maison autonome  183 / Une réception problématique  193 —
Alexander Pike et l’« Autonomous Housing Project », 1971-1979  195 / Mais
qui est Alexander Pike ?  195 / Pour une habitation autonome et moderne  200 / Un
prototype emblématique 207 / Un succès médiatique international 212 / « Autarkic Housing
Project » 215 / De l’enthousiasme à l’abandon 216 / La postérité contrariée d’un programme
inaugural  218 — La cité auto-énergétique  219 / Une popularité croissante pour
l’autonomie  219 / Les « Bioshelters-Total Energy System » de Day Chahroudi et Sean
Wellesley-Miller 222 / La civilisation paysanne modernisée de Yona Friedman 226 / Georges

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Alexandroff, une trajectoire territoriale  230 / L’héritage ambigu du mouvement  239 —


Le développement problématique d’une technologie critique 247 / Dépassement
d’une symbolique négative  247 / Parade mécanique et déconstruction énergétique  254 /
Abondance énergétique et vivrière  259 / Un concept vitaliste  262/ Les années 1980 :
l’autonomie énergétique à la marge des politiques environnementales 266 / De l’autonomie
à l’écologie ou l’aporie du développement durable 274/ La diversité infrastructurelle face
au macrosystème technique 276 |

n o t e s  285
Index 307 |

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