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Pratiques : linguistique, littérature,

didactique

Propositions de travail pédagogique sur les antonymes


Caroline Masseron

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Masseron Caroline. Propositions de travail pédagogique sur les antonymes. In: Pratiques : linguistique, littérature, didactique,
n°43, 1984. Le sens des mots. pp. 6-29;

doi : https://doi.org/10.3406/prati.1984.1317

https://www.persee.fr/doc/prati_0338-2389_1984_num_43_1_1317

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PRATIQUES n° 43, Octobre 1984

PROPOSITIONS DE TRAVAIL
PÉDAGOGIQUE SUR LES ANTONYMES

Caroline MASSERON

... les contraires, ces m/rages ponctue/s et tumultueux...


... l'inextinguible réel incréé.
René Char, Fureur et Mystère,
Seuls demeurent, "Partage formel" XVII et I.
Cet article - sorte de contrepoint pédagogique aux mises au point
théoriques de B. Combettes et C. Kerbrat-Orecchioni - développe une série de
propositions pédagogiques au sujet des antonymes. L'ensemble s'ordonne selon la
progression suivante: de la reconnaissance du phénomène à l'étude de son
fonctionnement dans certains textes.
Mener un travail raisonné autour d'une question lexicale sous-entend
nécessairement que l'on en escompte des résultats : accroissement du
vocabulaire passif (compris) des élèves, augmentation du vocabulaire actif (utilisé),
amélioration du savoir-faire lexicographique : l'hypothèse étant que ces
objectifs s'atteignent par l'intermédiaire d'un savoir métalinguistique qui explicite ce
que sont, en langue et en discours, les antonymes, ainsi que par l'acquisition
d'un savoir-faire méthodologique qui permet entre autre d'accéder à la
description lexicographique des mots.
J'ai commencé mes investigations en ouvrant les manuels de grammaire
dont nous disposons dans les collèges et qui, pour la plupart, respectant les
Instructions Officielles (1), offrent quelques exercices sur les antonymes.
1 - L' ANTONYMIE DANS CERTAINS MANUELS DE QUATRIÈME
Soient les exercices suivants empruntés à trois manuels différents (2) :
a) Remplacez l'adjectif vert dans les phrases suivantes par un contraire.
Les arbres sont verts. Je préfère les olives vertes. Ce raisin est trop vert. Ils
ont ramassé du bois vert. Aimez-vous les légumes verts? Le vin trop vert
n'est pas bon à boire, lia un langage très vert. Ne traversez pas au feu vert\
Leur gazon est bien vert. On leur a offert une plante verte. J'ai acheté un
chou vert pour le faire avec des saucisses.
(1) CNDP, 1980, p. 27.
(2) I! s'agit de
a) Grammaire française, 4è/3è, A. MAUFFREY, COHEN et A. -M. LILTI, Classiques Hachette, 1983, p. 290
b) Langue française 4ème, H. MITTERAND, J. PAGÈS-PINDON et R. SCHMITT, Nathan 1983, p. 76.
I

c) Nouvel Itinéraire grammatical 4è, H. MITTERAND, J GRUNENWALD et F EGEA, Nathan 19/9, p 142
b) on oppose: les animaux sauvages et... Le personnel navigant et... Le
courant alternatif et... Les arbres a feuilles caduques et... Les
champignons comestibles et... Les joueurs amateurs et... Les peuples barbares
et...
c) Quel serait, dans chaque phrase, l'antonyme des quatre termes
suivants:
- SEC:
En été, l'air est sec. Il lui dit d'un air très sec. Je naime pas les gâteaux secs.
- FROID :
II se lave à l'eau froide. En toutes circonstances, il reste froid. Ce professeur
est très froid avec ses élèves.
- AIGU
.

Un angle aigu. Une pointe de flèche aiguë. Un accent aigu. Une douleur
aiguë.
- NOUVEAU:
C'est un nouveau modèle. Ce film est très nouveau. Il est tout à fait
nouveau dans la carrière.

Ces exemples ont en commun de faire travailler sur la polysémie et l'an-


tonymie partielle : un mot - ici, un adjectif - a plusieurs significations : les
différents antonymes que l'on découvre dans chaque nouveau contexte sont là pour
l'attester. Cependant, étant donné la difficulté que l'on éprouve à fournir
certaines réponses (quels sont les antonymes de vert dans plante verte, un vin trop
vert ? l'antonyme de sec dans gâteaux secs ?), on peut avancer l'hypothèse que
ces exercices portent principalement sur la polysémie et accessoirement sur
l'antonymie. La variété des contextes dans lesquels entrent des adjectifs
courants exemplifie en quelque sorte la diversité des significations par le recours
possible à l'antonymie.

Certes nous n'avons présenté qu'un échantillon mais il est très


représentatif de l'ensemble:
- une consigne qui demande de trouver l'antonyme,
- une fonction comparable attribuée au synonyme et à l'antonyme : on accède à
l'une des significations partielles d'un mot, par le recours à l'un ou à l'autre.
- la multiplicité des exemples (de l'unité lexicale courante au terme technique
plus rare d'emploi, du mot isolé à la phrase qui offre un contexte minimum) est
préférée à la moindre systématisation. Cela ne va pas sans inconvénient et d'une
part entraîne un arbitraire certain dans le choix des exemples, d'autre part rend
bien problématique le développement des connaissances lexicales. Ce
développement ne peut s'opérer que de façon strictement quantitative puisqu'il est
voué au hasard des emplois présentés. Plutôt qu'un tel saupoudrage (un peu
d'exercices sur les antonymes, un peu plus sur les synonymes, un peu sur les
homonymes, etc) qui tente par des voies multiples de souligner la " richesse du
lexique " et de sensibiliser à la nécessité de rechercher le mot juste (3), on
pouvait espérer une démarche un peu plus ambitieuse de construction d'un
savoir sur le lexique.

(3) Pour une critique argumentée de telles options, lire La recherche du " mot juste ", son sens et son rôle, Simone
DELESALLE, Langue française 26, mai 1975. On complétera cette approche générale des problèmes lexicaux
par deux lectures "incontournables" Problèmes du lexique, S. DELESALLE, in Recherches pédagogiques
63, INRP 1974 et Lexique et grammaire, Langue française 30, mai 1976, Larousse
:
2 — Les différentes phases de recherche, d'observation et
d'acquisition dans un travail sur le lexique

II s'avère donc que, de façon générale, les manuels s'intéressent


davantage aux antonymes qu'à Yantonymie; ils privilégient les exemples d'opposition
lexicale plutôt que la relation elle-même ou les sous-systèmes qui l'organisent
dans la langue.
Je voudrais avancer ici un point de vue différent et suggérer qu'on tirerait
meilleur profit d'un travail méthodique et systématique sur une seule question -
je propose ici l'antonymie mais il y en a d'autres, bien sûr- afin d'y approfondir
une méthode d'investigation puis y développer des connaissances sur les
relations sémantiques et lexicales entre les mots.
2.1. première étape: recherches préliminaires
Durant ce premier temps, il n'y a pas de cours à faire mais seulement une
notion lexicale à présenter sommairement afin que les élèves puissent élaborer
eux-mêmes une liste de contraires ou de ce qu'ils perçoivent comme tels. Ils
utilisent, au cours de cette phase de recherche, toutes les ressources disponibles :
leurs propres connaissances lexicales, les dictionnaires; ils puisent également
dans le stock langagier des discours quotidiens et non-scolaires qui les
environnent, télévision, affiches, messages publicitaires, titres d'articles de presse,
titres de films, etc. Cette phase de sensibilisation, pour être utile à tous les
élèves et non pas simplement aux plus dynamiques, peut durer un temps assez long,
un mois environ. Elle est ponctuellement entretenue, relancée, par quelques
brèves mises au point qui s'efforceront d'en rester à des considérations
méthodologiques : élargir au maximum le recueil d'exemples, aussi bien d'un point de
vue quantitatif que qualitatif, accompagner chaque citation de ses références,
ne sélectionner que des énoncés (approximativement) compris, etc. A l'issue de
ce travail, la classe a collecté le matériel sur lequel porteront les analyses et
observations ultérieures.
Cette liste présente en outre l'intérêt de " réaliser l'état initial " de la
question avant qu'un travail de réflexion ne soit engagé à son propos. Cela donne une
référence, un point de repère pour estimer le degré de maîtrise d'une question
lexicale: cela sera bien utile en fin de parcours pour apprécier la teneure des
acquis.
On peut compléter par une production écrite. Dans ce cas, il est
nécessaire de formuler une consigne d'écriture qui mettent les élèves dans
l'obligation de se servir d'antonymes négatifs (laid, méchant, vide, etc).
Quelques exemples de consignes :
- "Vous n'aimez pas un objet X. Décrivez-le précisément en essayant de
montrer pourquoi il vous déplait".
En l'occurrence, l'objet à décrire est imposé (dans tous les cas, il était traductible
en un substantif féminin, une voiture, une plante, une matière scolaire, etc) et les
textes devaient être rédigés sous la forme de devinettes afin que les objets
décrits soient retrouvés par les autres élèves.
- Argumenter un refus ou un désaccord :
un exemple : "Ce livre vous semble impossible à lire jusqu'au bout. Vous avez
décidé d'en abandonner la lecture et vous expliquez vos raisons à votre
professeur de français."

8
Les textes obtenus alors permettent de juger comment les élèves
résolvent " a priori " les problèmes d'une production écrite qui se doit d'être une
formulation négative. De quel secours seront les antonymes lexicaux ? Comment
se résout l'alternative entre la syntaxe ("n'est pas" ou bien "je n'aime pas..."
ou encore " je ne peux pas... ", " je ne veux pas... ") et les unités lexicales
négatives correspondantes {laide, détester, illisible, difficile, incompréhensible, etc) ?
Certainement, d'autres sujets peuvent compléter ceux-là. On peut
imaginer un commentaire sportif qui décrivent les derniers coureurs d'un peloton
cycliste, ou un commentaire électoral qui soit centré sur les résultats de la
dernière liste, etc. Il reste aussi la possibilité de faire transcrire négativement un
commentaire louangeur et enthousiaste sur un livre ou une personnalité
quelconque. L'important est de se donner une base d'observation suffisamment
interprétable; autrement dit, dans cette phase de préparation, le professeur
cherche les moyens de contrôler la plus ou moins grande disponibilité d'une
certaine catégorie de mots, les antonymes.
2.2 Phase d'observations, premiers classements
Au cours de la phase précédente, qui était strictement une phase de
reconnaissance, de maturation et d'isolement du phénomène, nous avons
préféré la notion élargie de contraire - comprise et utilisée couramment par les
élèves et dont les prolongements et les applications débordent le seul domaine
lexical- à la notion d' antonyme qui procède d'une description du lexique, ce
choix terminologique nous autorise à approcher l'antonymie partout autre
phénomène qu'elle ne recouvre pas exactement : opposition, contrariété,
contradiction, inversion, réciprocité, antithèse ou paradoxe. L'énumération de ces parasy-
nonymes qui tous ont à voir avec l'oposition témoigne de l'importance des
relations binaires et polarisées dans notre mode de pensée. Nous-mêmes, en cours
de français, recourons souvent à des explications qui se fondent sur une telle
polarisation: masculin/féminin, Animé/Inanimé, Accompli/Non-Accompli,
Concret/Abstrait, Etat initial/Etat final.
La constatation qui précède nous invite à ne pas rejeter prématurément
comme non-pertinents certains des exemples émis par les élèves. De cette
façon, il faut accepter de discuter certaines paires comme porte et fenêtre, neige
et pluie, ou encore table et chaise, les discuter comme des paires de contraires
jusqu'à l'établissement d'un critère qui en aura fixé l'irrecevabilité comme
antonymes.
Considérons maintenant quelques-uns des exemples sélectionnés par
des élèves de cinquième:
- blanc/ noir
facile/ difficile
méchant/ gentil
ouvrir/ fermer
mort/ vie
sale/ propre
visible/ invisible
marié/ célibataire
grand/ petit
faire/ défaire
? chaise/ table
? neige/ pluie
monter/ descendre
entrer/ sortir
donner/ prendre
intelligent/ bête
masculin / féminin
Nous laissons provisoirement de côté les énoncés : phrases ou extraits, il seront
réutilisés dans la suite de cet article. Pour le moment, il ne s'agit que de
reconnaître quelques caractéristiques syntaxiques, formelles ou sémantiques aux
paires de mots présentées :
a) la binarité du phénomène
S'agissant de mots aussi courants, la production de l'un des deux suffit à faire
surgir le second et la paire constituée est indiscutable, sauf exceptions sur
lesquelles nous reviendrons. Ex : blanc/ noir, monter/ descendre. Ce n'est que plus
tard, à l'occasion du travail sur des mots moins connus, que l'on découvre pour
un mot la possibilité de lui voir attribuer plusieurs contraires.
b) l'appartenance à une même catégorie grammaticale
Noir est le contraire de blanc et non pas noircir. Cette seconde observation se
fait à l'aide du dictionnaire et des listes de contraires donnés par les manuels.
Par exemple, la grammaire " Les chemins de l'expression " consacrée au lexique
pour le niveau 3eme(4) classe les termes en fonction de leur catégorie
grammaticale, nom, adjectif, verbe, préposition ou adverbe.
c) interchangeabilité des antonymes sur l'axe paradigmatique
Cette règle découle de la précédente. Elle donne lieu à diverses manipulations
(substitutions, déplacements, après que des contextes aient été produits par
écrit) étant donné son importance. Elle permet en effet de découvrir l'antonymie
partielle liée à l'existence de locutions: sale n'est pas l'antonyme de propre dans
nom propre pas plus que humide n'est l'antonyme de sec dans gâteau sec. Cette
propriété peut entraîner un court travail de production écrite sur ces locutions
lexicalisées qui figent l'emploi d'un mot, interdisant la substitution de son
antonyme dans le contexte délimité. Les expressions une fois relevées sont
réintroduites dans des énoncés qui, souvent amusants, ont la fonction d'atténuer le
caractère trop mécanique des recherches: ils permettent de mémoriser des
emplois en même temps qu'ils illustrent l'antonymie partielle:
• Le dictionnaire des noms propres existe mais pas le dictionnaire des noms sales.
• Que/qu'un qui n'est pas déclaré travaille au noir mais que/qu'un de déclaré ne
travaille pas au blanc.
• Un court-circuit n'est pas le contraire d'un long-circuit.

d) Tous les mots n'ont pas un antonyme


En particulier de nombreux noms "concrets" n'en ont pas: maison, jardin,
livres, etc. C'est tout au moins ce qu'on peut observer en langue, en se fondant
pour cela sur l'intuition linguistique des locuteurs aussi bien que sur les
informations d'un dictionnaire. Pourtant, il faut ajouter que n'importe quel discours peut

(4) M OBADIA, R. DASCOTTE, M. GLATIGNY et L. COLLIGNON, Classiques Hachette 1976 Dans sa totalité
consacré au lexique, ce volume, annoncé comme épuisé, mérite une réédition.

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constituer l'un de ces concrets en antonyme, ou au moins en un terme qui
sémantiquement s'oppose à un autre: "côté cour, côté jardin" (cour/jardin),
"l'un habite une maison, l'autre un appartement" (maison/appartement). M.
Glatigny et L. Collignon évoquent le problème en ces termes:
" II apparaît nettement que l'antonymie confronte des ensembles de deux
éléments ce qui implique que ces éléments puissent être confrontés avec
quelque vraisemblance. Un réverbère et un fromage ont beau être radicalement
différents, on ne voit pas en quoi ils pourraient être antonymiques ; certes on
pourrait dire que l'un est noir et l'autre blanc, mais il s'agirait là d'une antonymie
toute relative et superficielle qui ne pourrait apparaître que dans le discours et
qui n'existerait pas dans la langue. On voit ainsi que les choses, les objets ne sont
pas antonymiques par eux-mêmes (5) ".
L'exemple que nous donnons plus haut d'une antonymie "fabriquée par
le contexte discursif " entre maison et appartement se fonde sur le trait commun
"lieu d'habitation" et sur le trait d'opposition "habitat individuel/collectif".
Dans une phrase telle que "ils ont construit leur maison eux-même", le trait
d'opposition n'apparaît pas, n'est pas actualisé comme il serait dans
"finalement ils ont préféré acheter une maison plutôt qu'un appartement".
Les exemples qui précèdent témoignent d'une espèce d'incompatibilité
entre la notion d'opposition et la signification de certains termes. Mais il faut
signaler également l'absence en langue de certaines formes antonymiques qui
réaliseraient des significations non seulement acceptables mais
quasi-nécessaires. Le discours publicitaire ne s'y est pas trompé : il est constamment à
l'affût de ces néologismes dont on se dit en les rencontrant qu'ils sont " évidents " :
la création dedessoifferqu\ inverse assoiffer n'est pas du tout une création
parasitaire qui serait inutile par rapport à désaltérer.
Par ailleurs, certains mots n'existent pas, pour des raisons de forme sans
doute, et nécessitent l'utilisation de périphrases coûteuses: "impossible à
écrire ", " impossible à nettoyer ", ou bien " impossible à mémoriser ". Autant de
cas que les élèves appréhendent facilement et qui illustrent simplement les
relations entre la signification, l'état du lexique et les créations virtuelles.
e) Les paires antonymiques ne doivent pas être confondues avec les
séries hyponymiques
Rappelons que deux hyponymes sont deux entités distinctes qui sont à
un niveau inférieur deux parties d'un même tout ou hyperonyme qui les inclut.
Les hyponymes ressorti ssent à des problèmes de classification et de traits spé-
cificateurs.
Rosé trémière et géranium sont deux hyponymes de fleur. Fourchette et couteau
sont deux hyponymes de couvert. Et pour reprendre les exemples des élèves,
chaise et table sont deux meubles, pluie et neige sont deux avatars
météorologiques de l'eau.
Sans entrer dans le détail d'une grille sémique, on peut essayer
d'introduire la notion de trait spécifique différenciateur (qui n'est pas forcément
une caractéristique d'opposition) en comparant deux définitions de
dictionnaire assez simples et qui se rapportent à des objets largement connus des
élèves.
(5) op. cit., le livre du maître, p. 55.

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Ainsi, les définitions de chaise et table telles qu'elles sont rédigées dans le
Robert Méthodique (6) :
Chaise : siège à dossier et sans bras pour une seule personne.
Table : meuble sur pied(s) comportant une surface plane pour poser des objets.
On remarque tout d'abord que la définition de chaise ne reprend pas la fonction
de l'objet mais l'implicite dans l'incluant siège qui est un sous-ensemble de
meuble (Siège: objet fabriqué, meuble disposé pour qu'on puisse s'y asseoir.
Robert Méthodique).
A partir de ces définitions, et du terme superordonnateur meuble, les élèves
conçoivent aisément que chaise et table ouvrent une série, désignent des
objets aux fonctions indépendantes mais n'interviennent pas pour marquer une
quelconque relation contrastée. Il en ira de même avec les ensembles cycliques
(7) comme automne,, hiver qui ont cependant la particularité d'être une suite
close et d'autoriser - par le biais des températures ou des ensoleillements qu'ils
dénotent- des emplois contrastés: hiver/été.

f) nature sémantique du phénomène: typicalité formelle facultative


Chaud et froid, entrer et sortir sont des antonymes à part entière tout aussi
recevables que visible/ invisible ou embarquer/ débarquer. Le préfixe n'est pas
une garantie supplémentaire qui labelliserait en quelque sorte la relation
antonymique. Si cette impression (du préfixe renforçant l'antonymie) persiste
dans la conscience de certains locuteurs, c'est que l'adjonction des in-, anti- ou
dé- signale dans le matériau même du signifiant une valeur d'opposition
négative qui entre dans la structure sémique du signifié. Ce point mérite d'être
éclairci avec de jeunes élèves tant il est vrai qu'ils confondent facilement les
critères morphologiques et syntaxiques avec les critères sémantiques. En ce qui
concerne les antonymes, ils sont abusés doublement par l'existence d'un sème
commun (le sème de mouvement dans entrer et sortir) et par l'absence d'un
repère formel d'opposition (entrer et *désentrer).
Concluons sur cette étape et les objectifs d'acquisition que nous lui
assignons. La reconnaissance du fait lexical observé - appelons ce fait " l'opposition
de sens contenue dans certaines paires de mots " - s'opère au moyen d'une liste
d'exemples et se structure progressivement grâce à l'établissement de critères
généraux d'ordre métalinguistique. Cette phase d'observations poursuit des
objectifs de compréhension, dans l'ordre du métalinguistique. On peut signaler
quelques objectifs annexes : produire la définition de termes fréquents,
vérifications dans le dictionnaire de l'existence de certaines unités ou de l'appartenance
grammaticale de tel terme à telle catégorie, etc.
Au terme de ce travail, il faut imaginer de vérifier jusqu'à quel point
l'assimilation des critères de reconnaissance est assurée. Il n'y a pas de raison, à ce
stade, de faire chercher par les élèves des antonymes difficiles ou savants, ou
bien encore de demander toutes les acceptions d'un mot polysémique avec

(6) J. REY-DEBOVE, Ed. l_e Robert, 1982. Ce récent dictionnaire constitue un indispensable outil de travail. Son
originalité essentielle réside dans une présentation des éléments morpho-sémantiques, affixes et radicaux,
qui entrent dans la composition des unités lexicales. Ces éléments font l'objet d'articles définis en
synchronie, ils sont en outre répertoriés dans une série d'items lexicaux qu'ils servent à composer pour plus amples
:

développements, lire J. REY-DEBOVE, Un dictionnaire morphologique ?\r\ Le français aujourd'hui 58, juin
1982, p. 49 à 59.
(7) cf B. COMBETTES, p. 38.

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les antonymes correspondants: ce serait déplacer sensiblement les
vérifications et du coup miser sur une compétence qui dépasse - ou précède - l'explici-
tation mise en route (8).
Par conséquent, la vérification empruntera le moyen d'une liste de paires
de mots dans laquelle on aura glissé quelques paires d'intrus et que l'on
assortira de la consigne suivante :
"Voici une liste de paires de mots: vous classerez ces paires de mots dans deux
colonnes : la première colonne pour les paires qui répondent à tous les critères
étudiés et qui caractérisent "l'antonymie" (ou l'opposition), la seconde
colonne pour les paires qui ne satisfont pas à l'un au moins des critères étudiés.
Utilisation autorisée du classeur et des dictionnaires disponibles".
Quelques rapides exemples d'intrus glissés dans la liste soumise aux élèves:
noir et blanchir, quatre et huit, résistant et * irrésistant; la catégorie
grammaticale, deux hyponymes de la série chiffre et enfin la création non-attestée du
néologisme invalident ces paires comme antonymiques.
3 - Contradictoires, réciproques et contraires
Provisoirement, les termes de contraires et $ antonymes ont été utilisés
indifféremment pour désigner une paire de mots, dans tes limites vues plus
haut, par une opposition de sens. Le terme antonyme est avancé pour déterminer
le caractère lexical de la réflexion engagée. Mais on ne peut pas en rester là :
entretenir cette confusion terminologique revient à amalgamer des relations
d'opposition qui ne sont pas identiques (9). Là encore, il nous faut des critères
de reconnaissance dont la validité théorique soit à peu près fondée et l'efficacité
pédagogique garantie (10). J'ai pu apprécier, partiellement et empiriquement
bien sûr, que les analyses de significations se pratiquaient plus aisément à partir
de la quatrième. Cette hypothèse qui tendrait à faire croire que les relations
lexicales s'appréhendent mieux, passé un certain cap de développement cognitif et
de connaissances lexicales, demeure évidemment bien fragile et réclame d'être
affinée.
Nous en sommes donc à chercher des critères permettant de
discriminer correctement dans une liste hétérogène les contradictoires
{mort/vivant), les réciproques {donner/ recevoir) des coxxtra\res{compatible/
incompatible). Il faut noter que les meilleurs élèves possèdent intuitivement la réponse
quand ils disent par exemple: "mort ou vivant? ben on est forcément l'un ou
l'autre; alors que c'est pas pareil pour petit ou grand : on peut être moyen ".
Cette phrase traduit l'application spontanée de deux critères pertinents : la
disjonction exclusive (x OU y) qui caractérise les contradictoires, et
l'échelle de gradation, dont les antonymes ne sont que les deux pôles
extrêmes, qui caractérise les contraires (ou antonymes).
(8) Sur les relations entre le fait grammatical observé, les explications auxquelles il donne lieu et le contrôle de
l'acquisition, lire en totalité un numéro de Langue française déjà un peu ancien Sur les exercices de
grammaire, Langue Française 33, février 1977, Larousse.
:

(9) Lire surtout R. MARTIN, Inférence, antonymie et paraphrase, Ed Klincksieck, 1976, J. LYONS,
Linguistique générale. Ed. Larousse, 197O, et ici-même l'article de B. COMBETTES.
(10) "Un des acquis de la linguistique, au-delà des divergences d'école, est l'élaboration de procédures
opératoires, explicites et réitérables, basées sur des critères manifestes. L'enseignant peut, à la mesure des enfants
s'en inspirer et
1 ) faire jouer de tels critères pour confronter les énoncés.
2) faire accéder les enfants è la notion même de critère opératoire, et, par là, les rendre expérimentateurs
conscients et autonomes. L'exercice de grammaire peut donc avoir comme caractéristiques une pratique
contrastée de la langue et un accès à une technique de recherche de type scientifique."
:

(J. BASTUJI, Langue Française 33, p. 25).

13
3.1. Les contradictoires
On les appelle aussi des complémentaires: on souligne de la sorte
qu'ils forment des ensembles finis à deux termes dont le second est la
négation du premier : si x n'est pas marié, il est célibataire (11). Le critère retenu
est celui de la négation syntaxique de l'un des deux termes ; une fois cette
transformation opérée sur l'un des deux termes, on mesure les implications, les
conséquences sur le second terme. Pour que deux termes soient contradictoires, la
négation de l'un doit entraîner l'assertion du second. Et réciproquement, X est
célibataire implique que X n'est pas marié. X n'est pas célibataire implique qu'il
est marié (12). L'une des deux affirmations sélectionnant l'un des deux
complémentaires est nécessairement vraie, ainsi que la négation qui lui correspond et
qui comporte le second terme; dire que Y est une femme c'est établir
conjointement la vérité de la proposition Y n'est pas un homme.
Ce critère s'accompagne d'un autre: l'impossibilité de soumettre les
complémentaires à des opérations qui tendraient à relativiser la vérité de l'un
ou l'autre (13) : la modalisation en plus ou moins par exemple. Toutefois il faut
remarquer que l'ancrage socio-culturel des mots atténue le postulat de ces
considérations logico-sémantiques: dans un certain contexte on acceptera
l'affirmation selon laquelle quelqu'un est plus ou moins marié (14). Dans ce cas, il
conviendrait de voir dans le mot marié plusieurs composantes, sociale, affective et
d'interpréter ce " plus ou moins marié " comme la remise en cause de l'une de
ces composantes, soit " aux yeux de l'état civil, oui sans doute il est marié, mais
l'est-il exactement aux yeux des normes culturelles de la société dans laquelle il
vit" On peut ajouter que de tels propos, qui sont une tentative de trouver une
zone intermédiaire de vérité entre deux contradictoires, seraient soumis à
contestation dans un dialogue : " Mais enfin, marié ? il l'est ou il ne l'est pas : il n'y a
pas de plus ou moins", réplique qui obligerait à répondre nettement, dans le
cadre de l'alternative marié ou non.
Pour faire reconnaître les contradictoires aux élèves, on peut s'appuyer
sur quelques textes fantastiques dont les ambiguïtés fondamentales se
fondent sur des contradictions irréductibles : être mort ou vivant, être dans le rêve
ou la réalité, appartenir à la catégorie des Animés ou des Inanimés, des Humains
ou des Animaux, être là ou ailleurs (" le horla "), etc.
On peut également prendre le conte de Grimm "Le conte menteur des
dithmarses" (15) et demander aux élèves d'y relever les contradictions émises
et d'expliquer pourquoi Grimm nomme ces contradictions des " mensonges" :
"J'ai quelque chose à vous raconter. J'ai vu deux poulets rôtis qui volaient
(...). Et puis il y avait quatre gaillards qui voulaient prendre un lièvre (...) : il y
en avait un qui était sourd, un autre aveugle, le troisième était muet et le
quatrième avait un pied-bot. Vous voulez savoir ce qui arriva ? L'aveugle fut
le premier à voir le lièvre ; le muet appela le sourd à la rescousse et ce fut le
pied-bot qui le prit au collet. (...) Ouvrez vite la fenêtre que les mensonges
puissent s'envoler et partir. "
(1 1) J. LYONS. op. cit. p. 352.
(12) Mais " l'usage de l'un de cestermes dichotomiques, marié et célibataire, présuppose l'applicabilité des critères
particuliers qui règlent, dans la culture dont il s'agit, la possibilité du mariage." (LYONS 353).
(13) cf B. COMBETTES. p. 36.
(14) " C'est là qu'est pe rt inente la n ot ion de norm al it é: la complémen ta ri té des pairesdans le vocabulaire quotidien
des langues n'opère que dans le cadre des présuppositions, des croyances et des conventions que résume la
notion de contexte minimal. La présupposition de normalité fait partie de ce contexte minimal. " (LYONS, ibid.)
Que l'on compare — marié et * — pair.
(15) Pratiques de lecture et d'écriture, B. GROMER e^ M.-C. RIEDLIN, Scodel, 1975, p. 16

14
Le texte met en place un mécanisme de contradiction, à chaque fois identique
(le poulet rôti vole, l'aveugle voit, le muet parle, le peid-bot court, le sourd
entend) : une action est décrite au sujet de quelqu'un dont la qualification rend
cette action impossible. L'action dans ce cas ne peut être que fausse, ou
mensongère si le narrateur est conscient des contradictions qu'il invite à faire
prendre pour vraies.
3.2 Les réciproques
S'il fallait postuler pour les complémentaires un opérateur logico-sémantique
de négation, avec les réciproques, la relation d'opposition se construit sur
une permutation. Donner et recevoir peuvent être considérés comme deux
verbes pivots de cette relation d'échange. Pour l'expliquer, il faut poser deux
agents distincts, a et b, ainsi qu'un objet (au sens large) mis en circulation entre
les deux agents, à un moment t [donner et recevoir sont deux actions
simultanées qui concernent deux agents différenciés). Soit la "formule" suivante:
a donne x à b
et réciproquement:
b reçoit x de a.
Cette relation de réciprocité se manifeste linguistiquement à différents
niveaux, syntaxique, morphologique et lexical.
Au niveau syntaxique, la relation s'inscrit dans la transformation passive :
permutation du sujet et de l'objet et équivalence de sens entre l'énoncé actif et
l'énoncé passif (16). Ce que l'on peut illustrer avec le proverbe : " tel est pris qui
croyait prendre. "
Au niveau morphologique, une opposition de suffixes telle quANT/É
(comme dans dominant) /dominé) rend compte de la relation de réciprocité. Si a
domine (est dominant) b, on peut affirmer réciproquement que b est dominé par
a.
Enfin, au niveau lexical, soulignons l'existence de certains mots tel que
épouser qui restent identiques dans les deux propositions réciproques: a
épouse b et réciproquement b épouse a.
De la même façon :
- hôte : celui qui reçoit et celui qui donne l'hospitalité.
- louer, dans la relation céder ou prendre un appartement en location.
- cousin est, dans les termes de parenté, exemplaire de cette relation puisqu'il
reste le même quel que soit l'orientation donnée à la relation, de a vers b ou de b
vers a ; a et b sont cousins. De même, quand les oppositions de sexe sont
absentes, on a réciproquement : a est la sœur de b. b est la sœur de a,
et:
a est le frère de b, b est le frère de a.
Le vocabulaire de la parenté et du rôle social (17) :
parents/enfants, employeurs/employés, offrent de nombreux exemples qui
illustrent des permutations semblables.
(16) cf "La définition de la transformation passive", in Grammaire structurale du français: Le verbe,
J. DUBOIS, Ed. Larousse, 1967, p. 80 et sq.
(17) Cf LYONS, op. cit. p. 358.

15
3.3 Les contraires ou antonymes proprement dits
Après la contradiction qui sépare deux complémentaires et la
permutation, deux réciproques, envisageons l'opération d'inversion ou de
négation qui place les deux antonymes aux deux extrêmes d'une échelle de
gradation implicite (18). Ainsi de facile et difficile dans travail facile ou difficile
qui ponctuent, lexicalisent une évaluation en ses deux termes, symétriques par
rapport à un troisième qui est neutre, ni facile ni difficile, ou bien est facile et
difficile, à la fois l'un et l'autre, paradoxalement (la contradiction apparente
contenue dans cette double affirmation est surmontée par celui qui l'émet).
La zone intermédiaire implicitée ainsi que le caractère relatif, variable de
l'appréciation, sous-entendant l'établissement d'une norme, sont des
éléments décisifs pour différencier les antonymes des contradictoires ou
complémentaires pour lesquels au contraire la polarité est absolue. La grosse fourmi et
le petit éléphant sont à cet égard des exemples parlants ! Si l'on veut en
expliquer le caractère humoristique, il faut montrer que ce rapprochement cocasse
suppose trois comparaisons: la taille dans l'ordre des fourmis, la taille dans
l'ordre des éléphants et enfin la taille dans l'ordre des animaux. Les deux
premières comparaisons sont reprises par les antonymes grosse et petit, la
troisième est dans l'implicitation de animal, incluant deux objets apparement aux
antipodes l'un de l'autre puisque l'un serait le prototype du petit animal, la
fourmi, et l'autre serait exactement l'inverse, le prototype du gros animal,
l'éléphant. Autrement dit et pour finir sur cet exemple, une grosse fourmi est grosse
pour une fourmi mais n'en reste pas moins un petit animal. Une fois mise en
place la notion de gradation, il faut la vérifier en utilisant par exemple la modali-
sation "plus ou moins" (19) en réponse à une question comportant l'un des
antonymes. Ce critère a le mérite d'entraîner l'explicitation d'une norme. Ainsi,
à la question :
" Est-ce qu'Arthur est grand ? "
On peut répondre :
" Plus ou moins, ça dépend. Pour son âge H est plutôt petit : mais si tu ne l'as pas
vu depuis l'année dernière tu vas le trouver grandi".
Au début, on fournit aux élèves quelques uns de ces exemples fabriqués, afin de
leur faire analyser la relativité de tout jugement en repérant les références à des
normes distinctes pouvant, comme c'est le cas plus haut, orienter dans des
directions opposées une appréciation portée sur un même objet.
Voici de nouveaux exemples:
"II fait chaud ici ?
- plus ou moins. Si tu viens de l'extérieur, tu as l'impression que oui : mais après
quelque temps passé dans la salle, tu t'aperçois qu'il y fait plutôt froid. "
ou :
" II est facile cet exercice ?
- ça dépend ; si tu as compris les précédents, tu vas trouver celui-là assez facile.
Sinon, tu vas le trouver plutôt difficile."

(1 8) lire
" l'adjectif
par exemple
/7o/?-gr/-srtrf(syntactiquement
R. WARCZYK Antonymie, existant)
négation
n'est pas
ou opposition
l'antonyme?, de
Le grand
Linguistique,
parce qu'ilvol.n'est
17, qu'une
fasc. 1/1981
étape
:

de graduation de grand, non-grand, petit" (p. 34).


(19) cf B. COIVrBETTES et C KERBRAT-ORECCHIONI dans ce numéro.

16
ou enfin :
" II est bon ce film ?
- l'histoire est bonne mais plutôt mal racontée."
Il va de soi que ce type de travail, faire expliciter des normes de jugements
sur la qualité, la taille, la quantité ou la température à propos d'objets courants,
est dicté par la fréquence d'emplois de tels évaluatifs. Ces analyses sont
censées déboucher sur une écoute plus critique des discours quotidiens où
abondent ces "sentences normatives" qui bien souvent, soit par économie soit par
calcul, se situent au-delà de toute explicitation et s'apparentent à des
jugements "absolus".
C'est tout ce que nous dirons ici au sujet de la phase de sensibilisation à
ces phénomènes qui, grâce aux antonymes assignent des valeurs positives ou
négatives qu'ils prédiquent. Il faut maintenant compléter et préciser par des
apports méthodologiques : nous envisagerons successivement l'antonymie du
point de vue du traitement lexicographique qu'elle détermine puis de ses
incidences sur la formation des mots (rôle des préfixes) avant de revenir pour finir à
des études de textes.

4. ANTONYMIE ET DICTIONNAIRES (20).


Dans cette partie, l'objectif sera moins d'approfondir la réflexion que de
parfaire l'utilisation des instruments de travail. On trouvera donc quelques
exercices de manipulation au cours desquels il faut faire conquérir vitesse et
précision, des savoirs-faires qui seront ensuite à transférer dans les exercices
ultérieurs. Les traits caractéristiques du dictionnaire, à savoir sa
nomenclature, ses articles et la rédaction de ses définitions (21) servent de thèmes
distinctifs à chaque nouvel exercice.
4.1. La nomenclature
Tout d'abord, quelques recherches qui ont pour objectif de rappeler que le
classement alphabétique des entrées est un ordre arbitraire qui ne tient pas compte
des bases de dérivation communes.
"Voici quelques paires d'antonymes. Vous direz pour chaque paire si les
unités qu'elle comporte sont éloignées ou rapprochées dans la nomenclature du
Petit Robert. Vous rappellerez pour chaque mot l'entrée qui le précède puis celle
qui le suit.
Concave/ convexe. Centripète/ centrifuge. Lisible/ illisible. Petit/grand.
Facile/difficile ".
L'exercice suivant a pour but de réaffirmer la diversité des solutions adoptées
par différents dictionnaires. Le regroupement des dérivés sous la base est par
exemple une solution couramment adoptée par le DFC et à laquelle il faut
familiariser les élèves. Dans cette intention on leur propose l'exercice suivant :
"Cherchez dans le DFC les antonymes suivants: illégal, illicite, imbattable,
impardonnable; sont-ils à leur place alphabétique dans la nomenclature? A
quelles entrées de la nomenclature devrez-vous les chercher si vous souhaitez
trouver une autre information, la signification par exemple, que la simple
orthographe de ces mots?"

(20) Cf l'ouvrage de !_. COLLIGNON et M. GLATIGNY les dictionnaires, initiation à la lexicographie, CEDIC
1978, p. 180 à 190.
:

(21 ) cf mon article Les dictionnaires : une introduction, in PRATIQUES 33.

17
4.2 La mention des antonymes dans les articles
Le travail précédent regardait l'intervalle dans la nomenclature de deux
antonymes en tant que mots-entrées.
Celui-ci concerne la mention de l'antonyme dans l'article même.
" Reprenez l'article Convexe dans le Petit Robert. Cet article mentionne-t-il
Concave ? A quel endroit et dans quel contexte typographique ? Avez-vous besoin
de lire intégralement l'article pour trouver l'antonyme?
Cherchez maintenant les antonymes de laideur, maint et doublement.
Jusqu'à maintenant, vous avez découvert pour chaque mot-entrée un
antonyme, est-ce une loi générale? Le Petit Robert donne-t-il au moins un
antonyme pour chaque mot : lui arrive-t-il de n'en donner aucun, d'en donner
plusieurs.
Ces exercices sont à aménager suivant le dictionnaire que l'on souhaite (ou
peut) utiliser. Le Petit Robert existe dans mon collège en quantité suffisante pour
que chaque élève d'une classe puisse disposer d'un exemplaire : par contre il
n'existe au total que quatre Robert Méthodique pour le moment. Le second titre
est pourtant de loin préférable au premier pour travailler avec de jeunes élèves
sur des questions de lexique (22), et en particulier sur les antonymes puisque
ces mots sont classés dans le cours de l'article en fonction des acceptions de
sens; tandis que cette option reste exceptionnelle dans le Petit Robert (par ex.
l'opposition courant alternatif/ courant continu).
4.3 Antonymie partielle et polysémie :
le sens contextuel
Un exemple de polysémie: le verbe chasser. Selon que l'on chasse la
mouche ou le lièvre, on chassera l'animal pour s'en débarrasser ou bien pour se
l'approprier. Le contexte, ici l'objet du verbe, permet de sélectionner le sens du
mot qui sera opératoire pour élaborer une représentation sémantique cohérente
de la phrase entière. Que l'on compare par ex.
Il chasse le papillon (énoncé ambigu)
II chasse les papillons (pour se les approprier) et
II chasse le papillon de nuit (pour s'en débarrasser).
Dans leur grande majorité, les manuels qui proposent des exercices sur
les antonymes insistent sur l'antonymie partielle, c'est-à-dire qu'ils veulent
montrer que deux mots, par ex. blanc et noir, ne sont pas deux antonymes
permutables dans tous les contextes ; dans " il est devenu blanc comme un linge ",
image qui traduit une pâleur subite, noir ne fonctionne plus comme antonyme
en dépit du fait que la peau noire existe par opposition à la peau blanche. On
aurait plutôt, dans le registre des changements rapides de couleur qui
concernent la peau du visage, " il est devenu rouge comme une tomate, ou comme un
coquelicot" la première image traduisant l'idée d'une confusion, la seconde
,
celle d'une fierté embarrassée (devant un compliment par ex.). Rouge est
acceptable comme antonyme de blanc non pas du tout parce que la confusion (ou la
fierté) s'oppose à la peur mais parce que leurs conséquences physiologiques

(22) Outre les intérêts dé|à signalés, le Robert Méthodique présente l'avantage d'être délesté du fardeau cita-
tionnel de son aîné.

18
sont contraires : flux ou reflux de l'irrigation sanguine ! Cela indique que dans
blanc comme un linge, la couleur, ou la " non couleur " du visage, momentanée,
est métonymique des effets de la circulation sanguine; dans peau blanche/ peau
noire, la couleur, permanente, est indicatrice d'une pigmentation plus ou
moins importante, et partant, elle est métonymique d'une race ou d'une autre.
Blanc ne change pas de sens : l'adjectif dénote dans les deux cas un certain état
de couleur, mais sa contextualisation modifie la sélection de l'antonyme. Avec
l'exemple suivant, on développe l'idée que la polysémie du mot influence le
choix des antonymes.
Le travail qui suit a pour but, sur un mot facile, le mot SENS, de les
familiariser à cette mise en corrélation du mot dans des contextes distincts, de ses
définitions schématiques et des antonymes et dérivés spécifiquement
appropriés aux significations distinguées.
Après avoir fait correspondre une série de phrases dans lesquelles le mot
a des acceptions différentes avec des définitions simplifiées du mot, on dresse
avec les élèves une liste d'antonymes et de dérivés qui sont à leur tour l'objet
d'un classement. L'ensemble permet d'élaborer collectivement le tableau que
l'on va lire.

19
ro
o
Paraphrases dérivés
Emplois du mot
synonymiques
"définitions" : locution
(contextes distincts)
lexicalisé
SENS 1 . Tu t'es trompé : il faut retourner sens interdit
"direction" dans l'autre sens.
sens giratoire
. Tu couperas ton tissu dans le sens unique
sens de la longueur.
sens des aiguill
montre.
SENS II . Cette fille est pleine de bon A mon sens
"jugement, sens: elle trouve toujours une En un sens
raison " solution raisonnable. Dans ce sens q
SENS III . Ce mot a plusieurs sens. sensé
'signification"
. Ça ne veut rien dire: ça n'a sentir (=compr
aucun sens.
SENS IV . Après son évanouissement il a les cinq sens
"perception, repris l'usage de ses sens. les sensations
impression " . Il a le sens du rythme et dirige la sensibilité
très bien ses musiciens. le sens artistiqu
Pour vérifier et consolider les connaissances et méthodes acquises au cours de
ce travail, on pourra procéder à l'un ou l'autre de ces exercices:
1) restituer les définitions complètes du dictionnaire qui a servi de référence
(23). Par exemple, à SENS /Vfaire correspondre " faculté d'éprouver les
impressions que font les objets matériels, correspondant à un organe récepteur
spécifique."
2) fournir aux élèves une phrase dans laquelle le contexte est insuffisant pour
opérer avec exactitude la sélection de signification qui convient ; demander ce
qui est source d'ambiguïté dans le contexte donné. Ensuite, faire étoffer le
contexte de façon à ce que toute ambiguïté ait disparu.
Soit par exemple :
C'est le mauvais sens.
Une telle phrase peut être émise par le passager d'une voiture qui guide le
conducteur pour l'aider à sortir d'une grande ville; ou bien par un professeur qui
aide ses élèves à traduire un texte; ou enfin par une couturière qui aide
quelqu'un à couper une robe. Dans le premier contexte, la phrase invite à " retourner
dans l'autre direction " ; dans le second à " comprendre le mot dans son autre
sens" et à le traduire en conséquence, et, enfin dans le troisième, à "orienter
autrement le tissu que l'on s'apprête à couper ". La phrase en effet présuppose
une alternative à deux termes dont le mauvais vient d'être choisi par
l'interlocuteur. Etoffer le contexte consiste justement à indiquer qui sont les interlocuteurs
et quelles fonctions remplit la phrase émise, à quelles actions par exemple elle
peut conduire (24).
Ajoutons que les rapports entre la polysémie d'un mot et ses antonymes
sont couramment exploités par la presse et la publicité. Après en avoir expliqué
un exemple aux élèves, on leur en fera chercher d'autres. C'est ainsi que nous
avons commenté ce titre de film : " Ils sont grands ces petits" (25) qui utilise le
rapprochement contradictoire de deux antonymes pour formuler une vérité qui
n'a rien de paradoxale et qui serait même fort banale si elle n'usait de cette
formulation énigmatique : les enfants ont grandi (ou grandissentau sensdevieillis-
sent). L'antonymie ici est très formelle, elle est favorisée par l'un des sens
possibles du mot petit qui, employé comme nom et au pluriel, signifie enfants. La taille
des personnes dont il est question n'entre pas dans l'appréciation du titre ; et le
film de développer sur un mode comique les aventures de ces "grands
enfants".
4.4 La définition par opposition
C'est ainsi que Josette Rey-Debove nomme cette sorte de définition lexi-
cographique qui use de la négation ou de l'antonymie, opposant le mot entrée à
un autre qui lui a été défini "positivement" (26). Ce procédé définitoire est
appelé "secondaire" dans la mesure où tous les mots de la langue n'ont pas
d'antonyme.
(23) L'ensemble de la démarche s'inspire plus ou moins de la lecture très stimulante des propositions de R.
GALISSON Des mots pour communiquer, éléments de lexicométhodologie, Ed CLE international, 1983
Image et usage du dictionnaire (coordonné par R. GALISSON). Etude de Linguistique Appliquée, no 49,
:

janvier-mars 1983.
(24) " L'auto-dictionnaire " dont R. GALISSON s'emploie à aider la fabrication par des étudiants étrangers se fonde
principalement sur la compréhension du mot grâce à la confrontation des divers contextes linguistiques et
énonciatifs qui présentent une même entrée.
(25) Télérama, semaine du 22 avril 1984.
(26) Etude linguistique et sémiotique des dictionnaires français contemporains, Mouton, 19/1, p 243 a
247.

21
Par exemple :
insipide : qui n'a aucune saveur, aucun goût
inconfort : manque de confort.

Après avoir repéré quelques unes de ces définitions avec les élèves (cf les
verbes en dé-, ou les adjectifs en in-), on essaie d'isoler les éléments qui dans la
définition sont porteurs de " sens négatif " puis de caractériser la négation, c'est
à dire de voir si elle est syntaxique (qui n'est pas..., qui n'a aucun...) ou
sémantique (manque de..., perte de...).

Voici, à titre d'exemples, quelques uns des définisseurs négatifs ou privatifs que
nous avons trouvés :
a) verbes : défaire, dépouiller, ôter, enlever, arracher, extirper, supprimer
totalement, couper, etc.
b) noms : cessation, arrêt, abandon, perte, chute, destruction, absence, etc.
c) adjectifs : hostile à, contraire à. Ou des relatives du type : qui s'oppose à, qui
combat, qui empêche, qui protège contre, etc.

Ce stock de définisseurs négatifs peut donner lieu à des exercices de


" reconstitution de définitions " : on complète ces définisseurs par le mot-entrée
et l'on demande aux élèves de déduire le terme spécificateur qui manque à la
définition. Par exemple:
Mort : cessation de...
Ou bien à l'inverse, on complète l'un ou l'autre des définisseurs et l'on fait
chercher l'entrée ; c'est ainsi que "l'absence de ce qui serait nécessaire ou désirable "
doit conduire à défaut.

Les ressources ludiques, fausses définitions, néologismes, charades,


sont innombrables et passionnent la plupart des élèves, encore qu'il ne faille pas
sous-estimer les difficultés des élèves les plus faibles d'une classe dans le
maniement de ces jeux de mots. Quelques exemples proposés à la réflexion des
élèves ou parfois élaborés avec eux - les contraintes syntaxiques du genre de la
charade ou de la définition ouvrent un domaine d'exploration tout à fait
intéressant- :
- Est-ce que délaver veut dire "Salir" ?
- Mon premier n'est pas zéro.
On ne voit pas toujours le fond de mon second,
Mon troisième circule.
Mon tout est (synonyme de) "sans force".
- Y-a-t-il un rapport de sens entre les deux mots lire et délire ? Inventez-en un
après avoir vérifié le sens de délire.
- A partir des patronymes, si possible monosyllabiques, des élèves de la classe
(ceux de préférence qui ont un comportement "prototypique" : le studieux, le
chahuteur, etc), créer des néologismes accompagnés de leurs définitions:
Dé-X-iser : défaire quelqu'un de son habitude de (X= commander, chahuter,
dormir...).

22
En guise de conclusion à cette partie sur le dictionnaire, on signalera
l'article mauvais dans le Robert Méthodique, article intégralement fondé sur l'an-
tonymie. Nous ne rappellerons que les grandes parties du plan de cet exemple,
unique jusqu'à nouvel ordre.
I Opposé à bon
qui présente un défaut, une imperfection essentielle;
qui a une valeur faible ou nulle (dans le domaine utilitaire, esthétique ou
logique).
II Opposé à bon, beau, heureux...
qui cause ou peut causer du mal.
III Opposé à bon, honnête
qui est contraire à la loi morale.
Cet exemple peut servir à introduire la notion d'antiphrase ; cas limite où
bon, employé ironiquement, devient synonyme de son antonyme (!) :
// a reçu une bonne gifle.
Il est arrivé bon dernier.
C'est tout juste bon à jeter.

5. LES PRÉFIXES (27)


D'abord cette anecdote (véritable) : quelqu'un, en train de raconter dans
quelles conditions on lui a volé un auto-radio, explique : " je ne peux pas affirmer
catégoriquement que ma voiture était bien fermée. Je me souviens en avoir
refait le tour pour vérifier ; mais il reste tout à fait possible que, pensant fermer les
portières, je les aie défermées. "

La création néologique n'est ici pas du tout préméditée ; elle donne


d'autant mieux la mesure de l'inventivité lexicale qui est l'adéquation entre le
sentiment linguistique d'un sujet et les ressources virtuelles de notre langue. En
l'occurrence, défermer a été, de façon authentique et spontanée, préféré à ouvrir,
rouvrir ou dévérouiller, sans doute pour les raisons suivantes :

a) l'action (de "rouvrir") est sinon inconsciente au moins absolument


involontaire ; ce que rouvrir traduit mal : ce dernier verbe décrit plutôt un acte
délibéré.

b) le péfixe dé- marque l'inversion d'un processus (cf boutonner/


déboutonner, sceller/ désceller, habiller/ déshabiller, etc (28). L'anecdote en question
fait bien état d'une action inversée malencontreusement (cf les
conséquences !) : entre fermer et défermer une portière de voiture, il n'y a pas de

(27) cf L. GUILBERT : Les antonymes : y-a-t-il un système morpho-lexical des antonymes ?, Cahiers de lexicologie
n° 4, Didier 1964 : A. REY : Description d'un ensemble morphosémantique : les mots français en anti-, Ch. 11 de
Le lexique images et modèles, Armand Colin 1977.
(28) cf M.-IM. GARY-PRIEUR Déboiser et déboutonner : remarques sur la construction du sens des verbes dérivés
:

par Dé-, in Grammaire transformationnelle syntaxe et lexique, PU Lille 1976 ; J.-P. BOONS Sceller un
:

piton dans le mur; desceller un piton du mur : pour une syntaxe de la préfixation négative, in Langue française
:

n° 62. mai 1984.

23
différence, ou presque.) Seule l'orientation du tour de clé diffère et entraîne des
conséquences opposées. La ressemblance formelle des deux unités lexicales
souligne à bon escient la ressemblance des actions dénotées (29).
L'histoire qui précède illustre combien un locuteur français est sensible
au pouvoir créatif du péfixe ; la création du néologisme, au milieu d'un discours
explicatif, témoigne d'une vitalité certaine dans l'association Signifiant/Signifié
de dé-. Sans cela, l'explication fournie aurait été perdue.
Retenons, par conséquent, que certains préfixes d'une part sont perçus
comme facilement utilisables (encodage et décodage de défermer) et d'autre
part offrent une disponibilité qui est de caractère sémantique: l'adjonction de
dé- sur un verbe produit un mot de la même catégorie qui ne se distingue que par
le sens. Il en va tout autrement avec les suffixes qui sont beaucoup plus
morphologiques (ex. contenir, contenu, contenance). Cette différence entre les préfixes
et les suffixes expliquent que les premiers au détriment des seconds soient
mobilisés pour la formation des antonymes qui est avant tout d'ordre
sémantique. Rappelons en effet la rareté des suffixes antonymiques : -philel-phobe (on
leur préfère souvent pro-/anti-), -fugel-pète (ex. centrifuge! centripète) , ? -cavel-
vexe (dans concave/ convexe uniquement).
Dernière remarque générale avant d'envisager plus précisément les
préfixes antonymiques; le système de dérivation par adjonction de préfixe est
capricieux, irrégulier : certains préfixes sont beaucoup plus productifs que
d'autres, dé- et in- plus que a- (asexué, asémantique), des formations possibles ne
sont pas attestées (* irréveilla ble ou *inréveillable pour décrire une personne que
l'on ne peut pas réveiller le matin tant son sommeil est lourd), certaines formes
affixales sont en concurrence morphologique : pluri-, omni-, poly-, multi- pour
signifier " plusieurs".

5.1 Les paires de préfixes antonymiques


Les raisons pour lesquelles cette question nous semble importante à
traiter en classe sont les suivantes:
a) le préfixe est une unité signifiante intégrée, liée au mot : il entre, de façon
quasi-autonome, dans la représentation sémantique qui est reliée au mot. Dans
cette mesure, il sert utilement l'analyse sémique, sorte de dé-composition du
contenu sémantique global. Il est par exemple souvent porteur du sème
d'opposition : a/7f/-américain, Aypoglycémique, etc.
b) souvent d'origine savante, il préside à la formation des vocabulaires
techniques ou scientifiques. Or, la connaissance du grec ou du latin ne concernant
qu'une minorité d'élèves, " la motivation étymologique " de ces mots savants se
perd. On remédie à la situation par l'étude de quelques préfixes antonymiques
issus de ces langues afin de raffermir le sentiment de la composition lexicale et
de lever par là-même l'obstacle du vocabulaire trop compliqué (idée parfois
confondue avec les problèmes orthographiques des formations savantes :
longueur des mots, abondance de lettres rares, y, h, x).
(29) cfR. MARTIN: "Lelieudelarelationantonymique est le se me. Cet te hypothèse est de loin la plus satisfaisante.
Les sémèmes antonymiques comportent toujours des sèmes communs. Ainsi père " personne de sexe
masculin qui a un ou plusieurs enfants" s'oppose à mère par le seul couple sémique masculin/ féminin; il s' oppose à
fils par l'antonymie de donner et recevoir fia vie) à beau-père par le couple parenté naturelle/patenté par
alliance. Même chsud et froid ont en commun les sèmes de causation, de sensation, de toucher, de 'empèra-
:

ture mais l'un suppose une tergpérature élevée, l'autre une température basse" (op. cit. p. 66).
:

24
c) dans d'assez nombreux cas, les mots ainsi formés sont monosémiques et
cantonnés dans des emplois bien spécifiques: la difficulté qu'ils représentent
n'est finalement que superficielle et relève de la "traduction".
d) les préfixes antonymiques, ceux au moins qui sont appariés, existent en
nombre assez restreint (nous en comptons une cinquantaine) : c'est sans
commune mesure avec le nombre d'unités lexicales qu'ils servent à former ; le
gain est évident. Voici le classement que nous obtenons:

(jugement)
peu/beaucoup mê e/l'autre
intérieur/extérieur
TEMPORALITÉ ancien/ ouveau
D'OP OSITON un/plusieurs SPATIALITE avnt/ar ière
QUANTITÉ GRANDEUR peti /grand av nt/après IDENTIQUE
DOMAINES bas/haut QUALITÉ mal/bien
(trop) le
soi,
.
.

.
antérieu /posté/vëtre
min um/ ax/mi/?
supérieur iuaement. multi-
super-
positif
poly-,
inférieur/ méga- béné-
MARQUANT négatif/ le infer/supra- ,
ou mon -/pluri-, intro-/extra-
exo-
brachy-/dolicho- anté-,pr/ost- mé-/bien-,
mesure micro-/macro-, homo-/hét ro-
posit on hypo-/hyper- avnt-/après- endo-/ecto-, cao-/rtho- miso-/philo- homéo-/alo-
terme degré degré olig-/poly- min-/maxi- réto-/pro- paléo-/néo- égo-/alter-
sou-/sur- an-/cat- anti-/pro-
PREFIXE la intra-, in-/ex- infra-,
le la le le dans uni-, mal-,
. . . .

sur-alimentaion

yperglycémie dolichocéphale
macroc sme néolithique prospective
tie) demain philantrope al opathie
exogamie ur cat phore hétérogène
polynôme ultiplicté (démocra / postnat l verti
sou-alimentaion rie
brachycéphale/ après altruiste
hypog/ycémie/ tra posté
microc sme/ microphone paléoithique/ rétrospective/ homéopathie/
EXEMPLES mégaphone av nt-hier/ ex endogamie/ ca ophonie orthophonie misantrope/ homogène/
monôme/ m oligarchie/ prénatal/ verti/ ur/ anaphore/
unicité/ rie égoïste/
tro té
h in an

25
Il n'est pas question naturellement de considérer ce tableau comme une
fin en soi : il s'élabore à partir des exemples qui, opposés à d'autres,
permettent d'isoler les préfixes et de leur associer une signification invariable. Ensuite,
certains regroupements faits, on identifie les classèmes énumérés dans la
dernière colonne : cette classification sémantique demeurera opératoire au cours
d'autres analyses de sens (par ex. les marqueurs de temps et d'espace dans un
texte narratif). Mais également le tableau tel qu'il est sert de cadre à la
compréhension et à la production de termes scientifiques. Il accueille les nouveaux
mots rencontrés en sciences naturelles, chimie ou physique ; c'est alors
l'occasion de vérifier la signification des éléments de composition du mot, et
l'existence ou non d'un antonyme à partir du potentiel antonymique du préfixe.
Inversement, du côté de la production, la scientif icité de ces préfixes peut être
exploitée dans des textes descriptifs à vocation scientifique, réelle ou feinte (cf Jules
Verne et derrière lui toute la science-fiction).
5.2 L'opposition préfixe négatif/base non-marquée
(ex. invisible/visible, faire/ défaire)
Cette opposition est très productive dans le lexique. D'une part, de
nombreux préfixes remplissent cette fonction de nier le contenu sémantique de la
base à laquelle ils sont liés : dé-, in-, a-, non-, anti-, contre-, é- (ex. déneiger,
incorrigible, irrésistible, non-figuratif, amorphe, anticancéreux, écorner). D'autre part,
la productivité de certains d'entre eux {dé-, in-, non-) est importante. Il faut
rappeler le fait bien connu que la base non-marquée qui correspond sémantique-
ment à certains de ces antonymes n'est pas systématiquement attestée comme
unité lexicale : *résistible, *oubliable, *dubitab/e, etc. La série, ouverte et
irrégulière, des adjectifs en IN- (il-, im-, ir-) BASE -ABLE (-ible) peut faire l'objet
d'exercices structuraux qui explicitent les relations entre l'unité lexicale et la
transformation négative qu'elle sous-tend :
inexcusable : que l'on ne peut pas excuser
invariable: qui ne varie pas (30).
Mais on peut ailleurs utiliser ce type de formation lexicale pour illustrer les
interférences possibles entre la forme dominante de ce préfixe négatif (IN-) et ses
variantes (IL-, etc). Il s'agit en quelque sorte de constater, en synchronie, à quel
point le préfixe négatif est indissociable de son signifiant le plus fréquent : cette
contamination se fait au détriment de certaines règles morphologiques,
redoublement de la consonne initiale, dénasalisation devant m, par ex. En effet, le IN-
négatif se combine avec presque toutes les lettres initiales : inavouable,
imbuvable, incalculable, indicible, ineffaçable, infatigable, ingouvernable, inhabitable,
inimitable, injouable, innommable, inoubliable, imparable, inqualifiable,
insatiable, insoutenable, intarissable, inusable, invariable. Cette formation
contamine le reste; c'est ainsi que immangeable se prononce en nasalisant la
première syllabe et que sur ce modèle on dira d'un vêtement qu'il est in-mettable.
Inlavable est enregistré à la place de * illavable et l'on entend souvent dire
qu'une sauce ou un plat est inratable : si la sauce ou le plat en question sont déjà
ratés on pourra juger qu'ils sont inrattrapables. L'orthodoxie dicterait plutôt, si
l'on s'en tient aux règles morphologiques, * irratable et irrattrapable, or, au
moins dans la langue parlée la concurrence des deux formes a été résolue au
détriment du mot homologué.
(30) cf J. DUBOIS La transformation négative in Grammaire structurale du français le verbe, Larousse 1967, p.
132 à 174.
:

26
6. L'ANTONYMIE DANS QUELQUES TEXTES
A l'oral comme à l'écrit, dans les textes à vocation littéraire ou
simplement dans les discours quotidiens, " la rhétorique de l'opposition " se rencontre
très souvent, empruntant les formes les plus diverses.
En voici quelques exemples:
- radiophoniques tout d'abord :
" ...après cette musique décharnée, voici quelque chose d'un peu plus potelé. "
(présentation d'une composition de Ravel sur France-Musique)
"...si l'équipe des cyclistes colombiens gagne, le pays s'arrête, si elle perd, le
pays continue." (entendu sur France-lnter, au moment du tour de France 84).
" Non ! Je ne veux pas en parler en présence des absents. " (homme politique,
après les élections européennes 84)
- la presse écrite :
"Jeanne Moreau c'est un jour nuit, un jour soleil. Tantôt mordante et négligée,
l'œil en berne, la lèvre fatiguée; tantôt resplendissante et généreuse, la phrase
poème, le sourire lumineux." (Télérama, 21-07-84).
" Mais Jeanne Moreau, la grande, n'arrive pas à oublier son propre personnage,
sa voix, son mythe ; elle déshabite Camille en l'investissant trop d'elle-même. "
(Le Monde du 21 juillet 1984).
" Le " petit noir" moins cher pour les Blancs" (titre d'un fait divers raciste. Le
Monde, 10 février 84).
"Une histoire 6' amour et de désamour qui ressemblée un cri " (Le Monde du 30
mars 1984)
" Nationaliser n'est pas le contraire de dénationaliser" (Le Monde du 3 avril 84).
- Les titres d'œuvres littéraires jouent souvent sur les antonymes, voire les
contradictoires :
Le Portrait d'un inconnu
Entre la vie et la mort (N. Sarraute)
En attendant l'année dernière
Le temps désarticulé (P.K. Dick)
L'Ange noir (W. Irish)
Sur la terre comme au ciel (Belletto)
Le Mentir-Vrai (Aragon)
L'Insurgé (Vallès)
La Pluie et le beau temps (Prévert)
Contes inoxydables (Stanislas Lem)
Le Printemps froid (Danielle Sallenave)
- La publicité enfin :
. Minidou, petit par la taille, grand par la douceur
. Mir couleurs. Pour laver sans délaver
. Dites-moi Philips, est-ce qu'il faut collera la bureautique pour faire décoller ses
profits ?

27
. Scooter Peugeot : contrairement à toute logique mathématique, deux petites
roues peuvent aller plus vite que quatre grosses.
Ces extraits se caractérisent souvent par le schématisme appuyé d'une
pensée qui va d'un extrême à l'autre: à cet égard la description de l'actrice
Jeanne Moreau est frappante ; l'antonymie fait image pour démontrer la
versatilité du personnage. Ce qui est perdu en nuance intensifie l'alternance thèse-
antithèse, le fonctionnement binaire de ce qui est exprimé et, par conséquent
simplifie la compréhension. Exceptons de ces remarques les titres de romans
qui usent fréquemment de l'oxymore qui est une alliance recherchée de
contraires (31) : Le Printemps froid.
Les titres de roman peuvent donner lieu à divers exercices, selon que l'on
s'attache à travailler la rhétorique "titrologique" ou bien le rapport titre/texte.
Dans le premier cas, on partira de romans dont le contenu développe
explicitement un antagonisme, actoriel ou social, et l'on cherchera de nouveaux titres qui
inscrivent ces oppositions. Germinal est l'exemple type mais il y en a d'autres,
Les Misérables par exemple, dont on peut changer le titre et accentuer
l'opposition entre le voleur, Jean Valjean et le policier, Javert. Dans le second type
d'exercice, au contraire, on soumet un même titre à deux groupes d'élèves qui
n'ont pas lu le roman mais essaient d'élaborer le scénario d'une histoire qui
concorde avec le titre inducteur. On examine ensuite comparativement les
exploitations du phénomène d'opposition que contenait le titre.
6.1 L'antonymie à des fins polémiques ou argumentatives
Un exemple nous est fourni par une citation d'Henri Amouroux, rappelée
par la grammaire Nathan de 4eme (p. 76).
Pendant les premiers mois d'occupation, les Français " refont connaissance ". On
ne se divisera plus désormais en capitalistes et prolétaires, laïques et ca/otins,
gauches et droites, mais en vichyssois et antivichyssois, mais en collaborateurs et
résistants.
La vie des français sous l'occupation

Ces lignes, qui sont autant sinon plus une argumentation politique dirigée
contre les clivages du Front Populaire qu'une simple explication historique de la
période de l'occupation allemande, permettent d'apprécier le fonctionnement
des couples d'antonymes en discours. L'opposition structure doublement le
texte ; lexicalement tout d'abord : capitalistes/ prolétaires, vichyssois/
antivichyssois, etc ; discursivement, ensuite : cf l'enchaînement des propositions a MAIS b
(32). L'argumentation consiste à expliquer que la vie politique française se
simplifie en 1940, dans la mesure où les français n'ont plus qu'une seule
alternative : être pour ou contre la collaboration avec les allemands. La
simplification à laquelle conduit la nouvelle ligne de fracture historique est ici valorisée
par le texte, au détriment des divisions anciennes présentées comme trop com-
(31 ) Nous renvoyons ici aux multiples travaux qui ont étudié l'opposition comme " effet de style ". Parmi les plus
intéressants citons Roman JAKOBSON et Luciana STEGAGNO PICCHIO Les oxymores d/a/ectiques de
Fernando Pessoa et G. GENETTE Le jour, la nuit; ces deux articles figurent dans Langages n«i2, déc. 1968 "
:

linguistique et littérature". Pour replacer les figures d'antithèse et d'oxymore dans le cadre d'une rhétorique
:

générale, consulter l'ouvrage qui porte ce titre et qui est écrit collectivement par le groupe Mu, Ed. Larousse
1970, p. 120 et sq.
(32) II s'agit du MAIS de réfutation décrit par J.- M. ADAM " (ce MAIS) se comprend dans une stratégie de dialogue
conflictuel, dans un véritable conflit d'assertions. Les énoncés a et b ont une valeur pragmatique globale de
:

réfutation incluant une correction Nég. a. MAIS b. " (cf l'article de J.-M. ADAM dans ce numéro p. 109).
:

28
pliquées et caduques (" on ne se divisera plus désormais "). Ces divisions,
périmées, touchaient aux domaines politiques, religieux et social. La querelle
religieuse, les choix politiques et la division du travail ont ainsi disparu corps et
biens quand l'histoire et ses grands choix ont remplacé les vains débats
politiques ! Ce qui est pour le moins une visions partisane de l'époque.
Je donne l'exemple de cette citation parce qu'il me semble représentatif
d'un découpage du réel, idéologique ou subjectif, en pôles extrêmes, sous
couvert d'une objectivation historique qui emprunte les voies dichotomiques du
lexique.
En même temps, la phrase d'Amouroux illustre la difficulté qu'il y a parfois à
trouver la ligne de partage entre les textes explicatifs, ou d'exposition, et les
textes argumentatifs. Mais sans doute l'ambiguïté serait-elle levée si nous
pouvions bénéficier d'un extrait plus long. Toujours est-il que, s'agissant des textes
argumentatifs, l'antonymie doit s'élargir pour intégrer l'opposition de deux
propositions et tenir compte des liens d'articulation à valeur oppositive tels que
MAIS, AU CONTRAIRE ou PAR CONTRE (33).

6.2 L'antonymie à des fins explicatives


Ordre et désordre chez les fourmis
A quiconque regarde une fourmilière, il est impossible de ne pas être frappé par
deux caractéristiques en quelque sorte égales et de sens contraire : l'extrême
incohérence des efforts individuels et l'efficacité du travail collectif. Si nous observons
une ou (pire encore!) deux fourmis en train de remorquer une brindille, quelle
absurdité! l'une tire à hue et l'autre à dia ; il n'est pas exceptionnel de voir la
brindille entraînée dans les sens opposé au nid, ou même de constater qu'on l'a
abandonnée à mi-chemin. Ce qu'il y a de sûr, pourtant, c'est que les brindilles arrivent au
nid et que la construction du dôme progresse très vite.
Tel est le problème : comment l'ordre, ou tout au moins un résultat tangible sort-il
du désordre des actes individuels ? Cela mène tout naturellement à une question
plus ancienne, celle de "l'idée de plan "chez les insectes sociaux : existe-t-il un plan
gravé dans l'encéphale des fourmis, des abeilles et des termites ? Sinon d'où vient
l'incontestable régularité que nous observons dans leurs ouvrages ? (34).
Nous ne donnons que les deux premiers paragraphes de ce long article qui
poursuit sa démonstration sur trois pages. Le titre et l'extrait suffisent, pour
apprécier le contenu de la thèse développée: ordre collectif appréciable dans les
résultats obtenus MAIS (POURTANT, EN DÉPIT DE) désordre individuel,
mouvements anarchiques- L'article, dans la mesure où il cherche à étayer l'idée
paradoxale qu'une société de fourmis "s'organise" en additionnant des
activités " absurdes " si on les considère isolément, est amené à reformuler
souvent les notions d'ordre, de désordre et de vérité paradoxale. Bien entendu,
les antonymes sont un outil privilégié pour servir ce jeu alternatif : incohérence/
cohérence, coordination/ {incoordination, efficacité/ inefficacité. Ces paires
d'antonymes sont répartis autour de liens logiques qui tendent à résorber la
contradiction : en apparence/en réalité, on pourrait croire que/ c'est loin d'être
rigoureusement vrai, au contraire. Là encore, les unités lexicales antonymiques servent
une pensée dichotomique <iont Jesdeux termes pivots sont fréquemment
paraphrasés : ces reformulations sont exemplaires d'une structuration binaire
invariable et du meilleur usage possible des antonymes en discours.
(33) Sur ces connecteurs précis, lire N. DANJOU-FLAUX Au contraire, par contre, en revanche. Une évaluation de
la synonymie in Bulletin du Centre d'Analyse du discours, no 4, PU. de Lille, 1980. Sur le part (pédagogique
:

à tirer de ces enchaînements logiques, reprendre les chapitres 6, 11, 12, 13 et 14 de la grammaire de B. COM-
BETTES, J. FRESSON et R. TOMASSONE : De la phrase au texte, classe de troisième, Delagrave 1980
(34) Rémy CHAUVIN, Science et avenir no 321, novembre^/S. L'article est présenté dans Pratiques de lecture
et d'écriture, op. cit. p. 168 à 170.

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