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QU'EST-CE QUE LA POESIE ?

Une conférence de Nicole LAURENT-CATRICE


Prononcée le 9 février 2009 au Rotary Club de RENNES

Le poème n'est pas une réponse à une interrogation de l'homme ou du monde.


Il ne fait que creuser, aggraver le questionnement.
Lorand Gaspar

I - La forme
II - L'ambivalence de la forme répond au “bien/mal”
III - Les paradoxes de la poésie

I - La forme
Vous comme moi, vous avez appris plus ou moins de la
poésie en classe. Quelques poèmes, quelques tirades
de Racine ou Corneille, et la poésie s'arrêtait à
Baudelaire quand ce n'était pas à Victor Hugo... D'où
cet attachement que notre génération possède pour la
poésie rimée. Or je voudrais essayer de vous parler de
la poésie contemporaine qui souvent vous déroute.

D'où viennent les formes fixes ? Vous savez que la


poésie archaïque, la plus ancienne était chantée.
C'était soit des sortilèges que l'on murmurait pour
conjurer des sorts ou guérir des maladies (et j'en ai
entendus au Mexique, de la part de femmes mayas)
soit des chansons de geste relatant des guerres ou des
hauts faits que les aèdes, en Grèce, puis les trouvères
et les troubadours au Moyen Age allaient chanter dans
les cours. Mais aujourd'hui, où la poésie n'est plus
chantée (mettons à part le champ de la chanson à
texte), cette forme qui doit se plier à un rythme musical
a eu tendance à disparaître.

La poésie ne réside pas dans les rimes, les pieds


comptés, les alexandrins, les sonnets ou autres formes
fixes.

Ce ne sont que des enveloppes. Si vous recevez une enveloppe vide, vous vous demandez où est le message.
Du fait de mes activités culturelles, je recevais des poèmes que les gens m'envoyaient pour savoir ce que j'en pensais. Parfois
c'étaient des sonnets, parfaitement faits, rimes, pieds, césures, les deux quatrains, les deux tercets, mais ils étaient ennuyeux à
mourir car ils n'avaient pas d'âme, pas de sensibilité et surtout pas d'au-delà, pas de transcendance - et je ne donne pas
forcément le sens de Dieu au mot transcendance -. Par contre des poèmes de Musset, certains de Victor Hugo, me ravissent
toujours. Donc la poésie ne réside pas forcément dans la forme, mais elle n'en est pas non plus forcément absente.

La poésie c'est l'âme de la phrase, comme on dit l'âme du violon. On ne la voit pas, mais c'est elle qui fait la
musique.

D'ailleurs le sentiment poétique ne se situe pas forcément dans les mots. On peut faire de la cuisine, du jardinage, de la
couture, et je ne parle pas des autres arts, avec poésie, si on y met un sens, une intention, une sensibilité qui dépasse la stricte
technique. Quelqu'un d'entre vous m'a dit : c'est une perception. Oui, c'est une perception aiguë du monde et de ce qu'il veut
nous dire. C'est aussi pour aller plus loin une conception du monde. Cela peut être une façon de vivre, où le cœur, le corps et
l'esprit marchent ensemble. Il y a des personnes qui vivent de façon poétique naturellement, et ce n'est pas la même chose que
d'être “dans la lune” ou insouciant.

La principale rupture dans la forme de la poésie eut lieu au début du XXème siècle, comme il y a eu rupture dans la peinture
avec l'art abstrait. Jusque là on peignait ou on rimait pour dire quelque chose qui était préétabli : un vaste sujet religieux, une
fresque historique, un rendez-vous galant, un portrait de femme aimée ou d'homme admiré.

En poésie on pourrait dater cette rupture d'Apollinaire (+ 1918), des dadaïstes et du surréalisme. Mais elle était en marche
bien avant, avec Mallarmé (1842-1898) qui a fait de la poésie abstraite comme on fait de la peinture abstraite. C'est Manet, je
crois, qui disait que la peinture ce n'est que de la couleur étalée sur la toile ; on pourrait dire en le pastichant que chez Mallarmé
la poésie ce n'est que des mots inscrits sur du papier. Le sujet peut être hermétique ou futile, il importe peu désormais. C'est la
musique des mots et l'art des mots qui priment.

Par ailleurs la poésie se confond de plus en plus avec la prose. Déjà Baudelaire, Aloysus Bertrand, Rimbaud avaient
institués les poèmes en prose. De nos jours bien des récits, des fragments, sont de la pure poésie. Désormais il n'y a plus de
distinction poésie/prose, mais la distinction se fait entre prose poétique/prose narrative ou prose discursive, avec des tas de
flottements entre les deux.

Donc plus de sujet préétabli, désormais le sujet du poème comme du tableau en


peinture se découvre au fur et à mesure qu'il se peint ou s'écrit. Il y a un moment
où ce qu'on dit vous échappe, où ça dit quelque chose en vous qu'on n'imaginait
pas pouvoir dire, quelque chose qui naît du fin fond de la personne. De même que
le romancier dit que ses personnages se mettent à vivre en dehors de lui et malgré
lui. Je vais prendre pour exemple un court poème de mon dernier livre “Cairn
pour ma mère” (p. 49) Mais moi tout donner très vite / de tes vêtements /
sans trier/ sans rien retenir / chirurgie radicale / pour que le meurtre soit
accompli. Ce dernier vers m'a échappé et j'en ai été un peu effrayée. Mais je l'ai
gardé car il disait l'ambigüité des sentiments et aussi cette sensation que l'on a de
tuer quelque chose en jetant les objets du passé.

A chaque palier du poème il y a une jouissance, un point parfait où l'on sent que
c'est ça, mais en même temps le doute s'installe toujours et nous pousse à refaire
et refaire, dire et redire. Ce point parfait n'est jamais assuré d'avance, on ne sait
pas ce qu'il en sera du poème, ni où il nous mène, ni même s'il nous mène
quelque part. De là que l'acte poétique, comme l'acte sexuel ou l'acte
psychanalytique, nous laisse toujours en manque, est toujours à refaire et n'a
jamais fini de creuser en nous la soif de comprendre et d'être. C'est un jeu entre le
langage et l'émotion. C'est un pari toujours renouvelé entre soi et soi, entre soi et
le lecteur potentiel. Car la jouissance qu'on en éprouve dépend aussi de l'autre.

C'est donc ce sens qui s'élabore au fur et à mesure qui donne au poème sa structure interne, sa forme et non la forme qui fait
la poésie. C'est pourquoi la poésie contemporaine n'a pas forcément de forme fixe. La structure interne du poème est
intimement liée au sens. Je vais vous en donner un exemple. Quand j'ai souhaité traduire un poète espagnol contemporain de
Lorca : Miguel Hernández, qui avait écrit des sonnets extrêmement travaillés et qui ne parlait que d'un amour qui
l'emprisonnait, avec des images comme la liqueur enfermée dans la cornue, le taureau encerclé dans les passes du torero, le
chardonneret enfermé dans sa cage etc..., il n'était pas question pour moi de traduire ces poèmes dans une forme
approximative et lâche. Il fallait que je retrouve la forme contraignante du sonnet sous peine de trahir le sens même des
poèmes. C'est la forme même qui EST le sens.

La poésie est le creuset de la langue et le tremblement de la langue.


Je vais vous donner quelques clés pour montrer comment elle est à la fois creuset (lieu de recherche et d'orfèvrerie) et
tremblement (lieu du doute, de l'ambivalence et du flou des sentiments, des images). Cette ambivalence est due au fait que le
rationnel et l'irrationnel se disputent la primauté dans le poème. Et c'est donc toujours un équilibre instable. Certains poètes
sont plus rationnels, intellectuels, d'autres font plus état des sentiments, des connivences, des images, font davantage
intervenir l'inconscient.

Lorsque Apollinaire, et à sa suite les surréalistes et presque toute la poésie moderne, supprime les virgules du langage
poétique c'est pour donner une bivalence à la phrase. Bivalence comme on dit en chimie. C'est au lecteur de couper la phrase
où il veut et parfois le sens peut changer du tout au tout.

Le jeu des prépositions peut être infini. Quelquefois une préposition qu'on n'attendait pas avec tel verbe rend un son différent
et cherche à exprimer autre chose.

Le temps des verbes également peut être source de sens. Le très beau poème de Per Jakez Helias : La pierre noire.

Je vous aimerai depuis hier


depuis le commencement du monde
Demain je vous ai tant aimée
que j'en perds le souffle aujourd'hui

La poésie consiste surtout à suggérer (selon le mot de Mallarmé). Elle ne dit pas tout, elle sous-entend. Prenons pour
exemple ce vers d'Angèle Vannier :

Dormir les joues rouillées par les larmes.

On sous-entend “mouillées par les larmes” ce qui serait banal. Le mot “rouillées” donne un effet de profondeur, accentue l'effet
de chagrin.
La poésie revient à la source des mots , ouvre tous les sens d'un mot. Bien souvent le poète cherche à retrouver le sens
originel d'un mot, pour lui redonner de la vigueur. Dans Table et retable le poème suivant en donne une idée

D'impatience
je ne t'ai pas laissé bouillir assez longtemps
J'aurais dû te faire mijoter
à petit feu
te soigner aux petits oignons...
Tu as le cœur encore un peu dur
Mon chou

Un autre outil est la polysémie , c'est-à-dire privilégier des mots qui ont plusieurs sens. Cela aussi donne un effet de
profondeur et permet d'entendre plusieurs choses sous le même vocable. “Cairn...” p.11 “Ne pas faire écran -seule avec mon
écran-” ou “Table et retable” p.43
Autre moyen encore : la métaphore . Elle est très ancienne. La métaphore mélange deux champs de réalité afin que l'un
évoque l'autre. Dans Cromlec'h le cercle de pierres est assimilé à l'oreille.(dans Rituels p. 80)
De tout temps l'enceinte
osselets d'une gigantesque conque
où tonne la voix d'un Dieu
Quel Titan frappe du marteau
sur l'enclume
dans ce monde labyrinthique
où l'homme) fœtus n'entend rien
qu'à travers les grandes eux fécondantes
de la mort

La poésie dit beaucoup en peu de mots. C'est l'art de l'ellipse. Témoin ce poème de Guillevic :

Si un jour tu vois
qu'une pierre te sourit...
Iras-tu le dire ?

Ou encore ce poème inédit :

Chaque feuille a sa beauté


unique
avec sa dissymétrie
ses rognures et ses taches
Elles sont des milliards de milliards
On voudrait les sauver toutes
avant qu'elles aillent pourrir
pour nourrir
l'humus de la vie

Et les hommes ...

Il faut ajouter l'importance de l'image . Elle a toujours existé, mais depuis les surréalistes l'image est devenue incongrue. Et
plus les éléments en sont éloignés, selon eux, et plus l'impact est fort, plus l'étincelle sera signifiante. C'est la rencontre sur une
table de dissection d'un parapluie et d'une machine à coudre, disait, je crois, Benjamin Péret.

Lorsqu'on transgresse une règle de grammaire, il faut connaître la règle et savoir pourquoi, dans quel but et pour dire quoi, on
la transgresse. Par exemple j'utilise parfois des mots d'argot ou des formes familières dans des poèmes amusants, par jeu,
pour utiliser toutes les ressources du vocabulaire et de la langue

Yack
Ya que tu marches sur le toit du monde
Ya que tu as une toison profonde
Ya que ta graisse sert à éclairer
Ya que même ta bouse est honorée
(Abécédaire de Claire)

C'est terrible parce que en tentant d'expliquer je me rends bien compte que la poésie s'absente, elle est comme la sensitive,
cette plante qui dès qu'on la touche se referme. Mais ce que je veux exprimer avec force c'est que pour qu'il y ait poésie, et
littérature en général, il faut qu'il y ait non seulement un travail sur le langage mais aussi une émotion, un trouble, une écharde.
Alors bien sûr la poésie moderne demande un effort pour “voir” ce qui se dit là, sans le dire tout à fait. C'est peut-être une des
causes de sa désaffection. Il faut faire un effort intérieur pour se mettre en connivence avec le poème.
Vous voyez bien que polysémie, ellipse, absence de ponctuation, métaphore, toutes ces ambivalences, mènent à
l'ambigüité. Et ceci c'est très important Je vais vous expliquer pourquoi.

II - L'ambivalence de la forme répond au “bien/mal”


Le rapport de l'acte poétique avec l'éthique est lui aussi paradoxal et ambivalent.

Quand on fait de l'hébreu on s'aperçoit que l'expression qui a été traduite laborieusement par “l'arbre de la connaissance
du bien et du mal” se dit en hébreu dans une formule beaucoup plus concentrée “l'arbre du bien/mal” où le bien et le mal
sont intrinsèquement liés. On en retrouve un écho dans la parabole de l'ivraie et du bon grain. Le maître du champ dit à ses
serviteurs : “n'arrachez pas les mauvaises herbes, vous risqueriez d'arracher le bon grain avec...”
La poésie est comme l'arbre qui est au centre du paradis terrestre. C'est l'arbre du bien/mal. En elle, comme en lui, bien et mal
sont intrinsèquement liés. La poésie est la voix même du genre humain avec ses contradictions, ses ombres et sa lumière, ses
violences et son amour. Et par cette révélation même, parce qu'elle met en lumière la noirceur des âmes et l'aspiration des
âmes, elle sape les fondements d'une morale qui n'est que bien pensante et veut se cacher à soi-même la part de l'ombre qui
est en tout être et dans le monde. Or que serait une lumière sans ombre ? Car cette poésie faite d'angélisme, qui ne parle que
de petites fleurs, d'oiseaux merveilleux et de pures jeunes filles, n'est qu'une évasion du réel. Là où il n'y a qu'angélisme, il n'y a
pas de part pour la rédemption, c'est-à-dire pour ce retournement formidable du mal en bien, de mort en vie, d'esclavage en
liberté. Mais il y a aussi une poésie de la noirceur, de la perversion, de la déprime et qui n'est qu'un enfoncement dans le réel
sans lumière. Et là où il n'y a qu'ombre et destruction et complaisance dans la douleur et la violence, il n'y a pas place non plus
pour ce retournement où l'ombre devient lumière et la violence, tendresse. Donc d'un côté il y a une poésie angélique, sans
grande profondeur, et que pour ma part je trouve un peu mièvre et de l'autre une poésie que j'ose appeler satanique, de voyeur,
et qui ne peut aider l'homme dans son cheminement.

La poésie est (pour moi) un acte spirituel. Elle fait apparaître l'invisible, elle révèle la beauté cachée du monde. Non pas en
célébrant les petites fleurs et les petits oiseaux, mais en maniant le clair-obscur (à la manière de Rembrandt), en disant les
deux faces du monde, la face obscure et la face lumineuse et comment l'une n'existe que par l'autre. Alors peut-on tout dire en
poésie ? Oui, à condition que ce soit vraiment TOUT, la part d'ombre ET la part de lumière. Ce n'est pas que le poète s'évade
de la réalité, il est au plus près de la réalité humaine, de sa réalité intérieure et de la réalité des événements, non dans ce qu'ils
ont de transitoire et d'anecdotique, mais dans ce qu'ils fondent les mouvements du monde et de l'âme. Elle voit et elle exprime
les signes de l'invisible. Elle dit “ les choses qui sont derrière les choses ” selon Prévert. Elle met en place la cohérence
des signes, elle ordonne le chaos comme disait Francis Bacon de sa peinture. “ La poésie lui sera une demeure de
signes ” nous dit encore Yves Bonnefoy.

" La poésie est une mystique du réel " dit l'argentin Roberto Juarroz.

III - Les paradoxes de la poésie


La mission de la poésie, le mot est impropre car elle n'a pas de mission, elle est comme un enfant qui vit, qui rit, qui chante,
disons plutôt que son effet est multiple.
C'est ce que j'appelle les paradoxes de la poésie

1) - Comme on l'a vu, elle ne cesse de voiler le sens prosaïque, le sens réaliste de la vie par des images, des tours, mais c'est
pour mieux en dévoiler le sens caché, le sens profond, l'autre face de la réalité qui est la vraie réalité.
Je sais que tous les poètes ne seront pas d'accord avec cela et aujourd'hui, de plus en plus on voit apparaître une poésie qui
est réalisme pur, “au ras des pâquerettes”, sans transcendance. L'avenir seul dira si cette poésie restera.

2) Plus on se dit soi-même, plus on plonge dans son être propre, et plus on rejoint l'universel. Je voudrais citer ici
Jung : “...le poète a effleuré une profondeur de l'âme, salutaire et rédemptrice... une profondeur où tous les êtres
vibrent d'une même vibration et où, par conséquent, les perceptions et les actions de l'individu participent de
l'humanité tout entière.”
C'est ce que j'ai voulu exprimer dans ce poème :

Parler au plus près de la chair


parole rasoir
qui taillade
et sculpte
Ce n'est pas le grain de ta peau
différent d'un autre grain de peau
Plus près
Ce n'est pas ton sang
au groupe différent
Encore plus près
Si près
que ce sont les molécules
non ! les atomes
tous semblables
que je veux saisir
ion, mon frère

3) - La poésie n'est pas une thérapeutique, et pourtant elle opère une catharsis (purification) , comme les Grecs le disaient
du théâtre, c'est-à-dire qu'elle permet de faire le deuil, de comprendre certains de nos comportements, d'avancer dans la vie
spirituelle. Elle met en contact l'écrivant ou le lecteur avec son moi profond, son moi le plus vrai. Elle est outil de connaissance.
Le poème reste l'espion de notre âme, celui qui sait sans savoir, qui transmet sans connaître les tenants et les aboutissants. Il
faut parfois des mois, voire des années pour comprendre certains poèmes, fussent-ils écrits par nous-mêmes. J'avais écrit en
1994 un long poème sur les inondations du pays de Redon et il avait dérivé vers une vision de tuyaux, de pompes comme pour
une personne hospitalisée. (La sans visage)

Se débattre
agripper le bras
des branches
s'accrocher suffoquer
les sauveteurs les tuyaux les pompes
bouches qui se débondent
terre gorgée...

Et curieusement neuf mois plus tard (neuf mois, le temps d'une gestation !) je me suis retrouvée à l'hôpital avec des tuyaux
partout suite à une opération. Comme si le corps, l'inconscient savait avant que cela arrive à la conscience.

4) - Ecrire c'est mourir, mais pour vivre . Pour atteindre l'état poétique il faut prendre une distance d'avec la réalité, nos
sentiments, nos émotions, l'anecdote. Sinon ça ne peut pas toucher autrui. J'avais reçu une fois d'une personne qui se voulait
poète les lettres qu'il avait écrites à sa bien-aimée. Et c'était tellement peu distancié, tellement impudique que c'en était gênant,
intolérable et en tout cas pas de la littérature. Donc il faut mourir à ses émotions, à soi-même, mais pour revivre, rechercher
l'autre en nous-mêmes, pour pouvoir partager avec l'autre, le lecteur. Ainsi le lecteur pourra trouver dans le poème du même et
de l'autre, c'est à dire quelque chose de lui et quelque chose d'étranger qui le nourrira.

5) - La poésie est inutile et pourtant elle est indispensable. C'est un inutile indispensable .
La poésie est mise à l'écart et particulièrement en France. Récemment encore j'ai pu m'en rendre compte : lors de la prestation
de serment de Barack Obama, il y a eu des intermèdes culturels. D'abord une chanteuse, qu'on a écoutée et le commentaire
à la télévision ou sur Ouest-France a même donné le titre et vaguement le sens de la chanson. Puis il y a eu un quatuor qui a
joué, là pas besoin de traduction. Enfin une “poétesse” a été appelée au micro. Eh ! bien là on a à peine vu son visage et
pendant qu'elle disait son poème les commentateurs français se sont mis à repasser des images déjà vues et à parler d'autre
chose que du poème.
On n'a jamais autant réclamé la liberté, regretté la violence et imputé à Dieu le mal qui se répand sur la terre. Et pourtant on n'a
jamais autant dénié à la poésie sa place, qui si elle n'est pas la première, car d'autres arts et d'autres pratiques ont aussi leur
mot à dire, occupe une place importante dans le concert, est une voix indispensable pour faire entendre la plus haute
conscience de l'homme. Et comment ne pas citer ici René Char : “ La poésie ose dire dans la modestie ce qu'aucune
autre voix n'ose confier au sanguinaire Temps. Elle porte aussi secours à l'instinct en perdition. ” Eh, bien
l'instinct est en perdition actuellement, faute de parole vraie, et rien n'est fait pour lui porter secours. Et plus nous vivrons une
ère de technologie, éloignée de la nature et virtuelle et plus nous aurons besoin de retrouver l'homme primitif sans quoi il nous
dévorera. Ceux qui n'ont pas accès à cette parole véritable, parce que la langue leur manque ou qu'on ne leur a jamais appris à
exprimer leurs émotions ou leurs sentiments se trouveront un jour dépassés par eux et c'est le geste qui remplacera la parole :
la gifle, le couteau, le viol. Et c'est la parole poétique et l'art qui peuvent nous remettre en contact avec notre moi profond.

Conclusion - " La poésie n'est rien d'autre que cette violente nécessité d'affirmer son être qui anime l'homme.
” Aldo Pellegrini, poète argentin cité par Roberto Juarroz dans Poésie et Réalité.
L'autre jour une personne m'a dit : “Vous écrivez toujours ? Ça passe le temps.” Je lui ai répondu : “Non, ça ne passe
pas le temps.” Mais a-t-elle compris ? Beaucoup ne ressentent pas comme nécessaire cette part de la vie qui n'est pas un
passe-temps pour dame désœuvrée mais une nécessité intérieure, une recherche et une avancée spirituelle.
Je continue avec la citation d'Aldo Pellegrini : “ Elle s'oppose à la volonté de ne pas être, qui guide les foules
domestiquées et à la volonté d'être par les autres, qui se manifeste chez ceux qui exercent le pouvoir. " C'est
pourquoi elle est à la fois éveil des “foules domestiquées” et remise en question de “ceux qui exercent le pouvoir”.
Elle est donc un espace de liberté , par rapport à soi-même et par rapport aux forces de coercition qui veulent s'exercer sur
nous. Le travail de la langue en est le signe visible. Par ces libertés qu'elle prend avec la langue, elle affirme notre liberté de
pensée, notre autonomie par rapport aux règles établies. J'espère que ces quelques mots vous aideront à faire vôtre l'injonction
de Saint Augustin : "Tolle et lege" Prends et lis. Prenez et lisez de la poésie

Nicole Laurent-Catrice
Janvier 2009

Nicole Laurent-Catrice est une écrivaine française née en 1937 dans le nord de la France.
PARCOURS
Après une enfance en Anjou puis à Paris, elle vit aujourd'hui en Bretagne.
Nicole Laurent-Catrice étudie la langue bretonne et apprend, pour des raisons culturelles et personnelles, la
« langue de famille ».
En 1974, elle rencontre Angèle Vannier et fait partie du groupe qui se forme autour de la poétesse aveugle.
Professeur d'espagnol puis, de 1984 à 1997, chargée de programmation pour la poésie au festival des Tombées de la
nuit de Rennes, poète et traductrice (anglais, espagnol, italien, portugais), elle anime des ateliers d'écriture depuis 1991.
Elle fut secrétaire des Rencontres poétiques internationales de Bretagne de 1983 à 1993.

BIBLIOGRAPHIE

 Autodafé du temps, Éd. Carré d'encre, 2006


 La Part du feu, Maison de la poésie d'Amay, L'Arbre à paroles, 2005
 Angèle Vannier et la Bretagne, Blanc Silex, 2004
 Table et retable, Maison de la poésie d'Amay, L'Arbre à paroles, 2003
 Antología poética, Éd. associatives Clapàs, 2002
 Corps perdu, Maison de la poésie d'Amay, L'Arbre à paroles, 2001
 Corps perdu, gravures Isabelle Dubrul, atelier Tugdual, 2001
 Les Irlandaises avec Anne Bernard Kearney, co-édition éditions des forges, éditions autres temps, 1999
 La Sans visage, ERE, 1996
 Anthologie de la poésie irlandaise du XXe siècle, sous la direction de Jean-Yves Masson, Verdier, 1996
 Liturguia za kameka, 1995
 Le Peuplier, 1995
 Je de cartes, 1992
 Liturgie des pierres, Éditions du petit véhicule, 1989
 Deuil m'est seuil, Éd. Caractères, 1987
 Amour-miroir, 1983
 Paysages intérieurs, 1980

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