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La lutte des classes refait école


Sur Internet, des clics et des classes

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Dessin Benjamin Tejero

Si l’accès au numérique s’est généralisé avec les


smartphones, le Web reste le lieu d'un entre-soi
social, où l'on navigue différemment selon son
milieu et son niveau d'études. Et où ubérisation rime
avec précarisation et exploitation.
Par
NICOLAS CELNIK
27 Avril 2020

Pour voguer sur les eaux parfois houleuses du Web, tout le monde n’a pas la
même embarcation. Tout le monde ne va pas au même port. Certains,
d’ailleurs, n’y naviguent pas du tout : c’est le fameux «illectronisme»,
l’incapacité à utiliser un appareil numérique. On dit souvent que cette
«inhabileté numérique», qui touche encore près de 17 % de la population
selon une étude de l’Insee, serait le foyer d’une «nouvelle fracture sociale».
Mais si l’illectronisme est en effet plus présent dans les milieux populaires,
qui n’ont pas eu les moyens de s’équiper des premiers ordinateurs, trop
coûteux, les statistiques montrent qu’il est plutôt le lot des personnes âgées
de plus de 70 ans.

L’arrivée du smartphone a largement banalisé l’accès au numérique,


comblant le retard entre familles modestes et familles aisées. «Elles ne se sont
jamais vraiment approprié l’ordinateur. Mais les tablettes et téléphones, avec
leur interface tactile, suppriment l’obstacle du clavier et de la souris. C’est ce
qui a boosté l’équipement et la connexion», expliquait ainsi à Libération la
sociologue Dominique Pasquier, qui a mené une enquête sur le sujet,
l’Internet des familles modestes (Presses des Mines, 2018). Mais qu’on clique,
swipe, scrolle, qu’on regarde une vidéo, partage un post ou lise un article, ce
qu’on fait sur Internet en dit long sur nous. Et contrairement à une idée reçue
trop souvent rabâchée, les usages divergent moins entre jeunes et vieux
qu’entre milieux populaires et milieux aisés.

Les interactions en ligne restent dans l’entre-soi social, d’après les recherches
de Dominique Pasquier. Les internautes des classes populaires utilisent
rarement le mail pour communiquer. Et sont plus à l’aise sur Facebook ou le
Bon Coin que sur le site de la CAF. «Les personnes que j’ai rencontrées ont pris
ce qui était important pour elles, poursuit la sociologue. Mais ce qui a encore
du mal à passer aujourd’hui, c’est la dématérialisation des services
administratifs. Ce sont d’énormes problèmes d’ergonomie, et il y a une grosse
responsabilité de la part des pouvoirs publics.» Une situation d’autant plus
préoccupante qu’Emmanuel Macron l’a annoncé : d’ici à 2022, il souhaite que
tous les services publics soient dématérialisés.

Pression sociale
L’origine même d’Internet explique sans doute qu’il ne soit pas abordé de la
même manière par tous : le World Wide Web a été conçu par des ingénieurs
américains archidiplômés, souvent aux antipodes, sur l’échelle sociale, d’un
ouvrier de la Creuse. Ressortons Bourdieu ici : ceux qui naviguent comme un
poisson dans l’eau dans cette masse d’informations qu’est le Web possèdent
un capital culturel plus élevé. Et l’on trouve ici une correspondance entre
l’utilisation privée d’Internet et le domaine professionnel : une enquête de la
Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques
(Dares) de 2018 relevait que 98,8 % des cadres et professions intellectuelles
supérieures utilisent des outils numériques dans un contexte professionnel.
Chez les ouvriers, le chiffre s’élève à peine à 34,8 %.

«Un jeune favorisé se demandait : “Si je vais à


New York et que je poste une photo sur Facebook, est-
ce que ça ne va pas nuire à mon image ? Les gens vont
se dire que c’est peut-être la première fois que je vais
à New York.”»
SOPHIE JEHEL
sociologue, auteure d'une enquête sur les pratiques numériques des jeunes

Plusieurs mondes, plusieurs utilisations du numérique, donc. Ainsi, ceux qui


publient le plus sur des blogs sont généralement les plus diplômés – et ont
des profils proches de ceux des journalistes, ce qui contredit l’idée
qu’Internet permet de faire entendre les voix qui ne sont pas relayées par les
médias de masse.Sur les réseaux comme dans les milieux sociaux,
l’entourage exerce une pression qui dicte la conduite de chacun. «Les critères
et les formes du contrôle social ne sont pas les mêmes selon les milieux, donc les
publications qu’on y fait varient», rapporte Sophie Jehel, maîtresse de
conférences en sciences de l’information et de la communication à
l’université Paris-VIII. Pour une de ses enquêtes, la sociologue a observé
l’utilisation de Facebook par des jeunes issus d’un milieu populaire et chez
d’autres issus de milieux très favorisés. «Un de ces jeunes favorisés se
demandait : “Si je vais à New York et que je poste une photo sur Facebook, est-ce
que ça ne va pas nuire à mon image ? Les gens vont se dire que c’est peut-être la
première fois que je vais à New York.”» Dans les milieux populaires, il s’agit
aussi de ne pas montrer d’éléments compromettants, puisque «les réseaux
sociaux permettent potentiellement d’élargir son horizon social», explique
Sophie Jehel. Un jeune passionné par le street-art peut entrer en contact avec
des designers ou des artistes qui ne fréquenteraient pas directement ses
sphères de sociabilité. Il ne s’agirait pas que l’image qu’il renvoie sur les
réseaux lui soit nuisible. Face à la pression sociale, ce seraient alors les
utilisateurs issus des milieux «intermédiaires» qui pourraient se livrer à un
usage plus libre d’Internet, bénéficiant d’une «plus grande tolérance de leur
entourage», selon Sophie Jehel.

Pédale au pied ou fourchette dans la main


Mais pour comprendre les liens que tissent entre eux Internet et classes
sociales, il faut aussi regarder par l’autre bout de la lorgnette, et s’intéresser à
la manière dont le numérique structure la vie hors-ligne. Face aux
applications comme UberEats, il y a ceux qui ont la pédale au pied et ceux
qui ont la fourchette dans la main. Les enjeux sociaux des plateformes sont
au cœur des recherches d’Antonio Casilli, maître de conférences en
humanités numériques à Télécom Paris et chercheur au centre Edgar Morin
de l’EHESS (En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic, Seuil,
janvier 2019). Selon lui, les plateformes «digitales» (celles que l’on utilise avec
son doigt, en particulier) ont engendré l’émergence d’un «précariat». Elles
représentent une «énième merveilleuse solution pour payer de moins en moins
la force du travail en précarisant, en excluant d’une reconnaissance formelle,
en éloignant les travailleurs de tout un tas de protections liées à l’emploi
classique, héritages de luttes sociales, et donc en restreignant de plus en plus la
masse salariale», expliquait-il à Libération l’an dernier. Un précariat exploité
par son patronat : bienvenue dans le «nouveau monde».

Antonio Casilli et le travail du clic

Tout savoir sur le travail du clic avec Antonio Casilli


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