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Séquence théâtre (2020-21). JL LAGARCE, Juste la fin du monde (1990).

Parcours : Crise personnelle, crise familiale

TEXTE 1. Première partie, scène 1


SUZANNE. - C’est Catherine.
Elle est Catherine.
Catherine c’est Louis.
Voilà Louis.
Catherine.

ANTOINE. - Suzanne, s’il te plaît, tu le laisses avancer, laisse-le avancer.

CATHERINE. - Elle est contente.

ANTOINE. - On dirait un épagneul.

LA MERE. - Ne me dis pas ça, ce que je viens d’entendre, c’est vrai, j’oubliais, ne me dites
pas ça, ils ne se connaissent pas.
Louis tu ne connais pas Catherine ? Tu ne dis pas ça, vous ne vous connaissez pas, jamais
rencontrés, jamais ?

ANTOINE. Comment veux-tu ? Tu sais très bien.

LOUIS. Je suis très content.

CATHERINE. Oui, moi aussi, bien sûr, moi aussi. Catherine.

SUZANNE. Tu lui serres la main, il lui serre la main. Tu ne vas tout de même pas lui serrer
la main ? Ils ne vont pas se serrer la main, on dirait des étrangers.
Il ne change pas, je le voyais tout à fait ainsi,
tu ne changes pas,
il ne change pas, comme ça que je l’imagine, il ne change pas, Louis,
et avec elle, Catherine, elle, tu te trouveras, vous vous trouverez sans problème, elle est la
même, vous allez vous trouver.
Ne lui serre pas la main, embrasse-la.
Catherine.

ANTOINE. Suzanne, ils se voient pour la première fois !

LOUIS. Je vous embrasse, elle a raison, pardon, je suis très heureux, vous permettez ?

SUZANNE. Tu vois ce que je disais, il faut leur dire.

LA MERE. En même temps, qui est-ce qui m’a mis une idée pareille en tête, dans la tête ?
Je le savais. Mais je suis ainsi, jamais je n’aurais pu imaginer qu’ils ne se connaissent,
que vous ne vous connaissez pas,
que la femme de mon autre fils ne connaisse pas mon fils,
cela, je ne l’aurais pas imaginé,
cru pensable.
Vous vivez d’une drôle de manière.
TEXTE 2. Première partie, scène 2.
CATHERINE. – Il porte le prénom de votre père,
je crois, nous croyons, nous avons cru, je crois que c’est bien,
cela faisait plaisir à Antoine, c’est une idée auquel, à laquelle, une idée à laquelle il tenait,
et moi,
je ne saurais rien y trouver à redire
- je ne déteste pas ce prénom.
Dans ma famille, il y a le même genre de traditions, c’est peut-être moins suivi,
je ne me rends pas compte, je n’ai qu’un frère, fatalement, et il n’est pas l’ainé, alors,
le prénom des parents ou du père du père de l’enfant mâle,
le premier garçon, toutes ces histoires.
Et puis,
et puisque vous n’aviez pas d’enfant, puisque vous n’avez pas d’enfant,
- parce qu’il aurait été logique, nous le savons … -
ce que je voulais dire :
mais puisque vous n’avez pas d’enfant
et Antoine dit ça,
tu dis ça, tu as dit ça,
Antoine dit que vous n’en aurez pas
-ce n’est pas décider de votre vie mais je crois qu’il n’a pas tort. Après un certain âge, sauf
exception, on abandonne, on renonce-
puisque vous n’avez pas de fils,
c’est surtout cela,
puisque vous n’aurez pas de fils,
il était logique
(logique, ce n’est pas un joli mot pour une chose à l’ordinaire heureuse et solennelle, le
baptême des enfants, bon)
il était logique, on me comprend,
cela pourrait paraître juste des traditions, de l’histoire ancienne mais aussi c’est aussi ainsi
que nous vivons,
il paraissait logique,
nous sommes dit ça, que nous l’appelions Louis,
comme votre père donc, comme vous, de fait.
Je pense aussi que cela fait plaisir à votre mère.

TEXTE 3. Deuxième partie, scène 2.


CATHERINE. - Elle ne te dit rien de mal,
tu es un peu brutal, on ne peut rien te dire,
tu ne te rends pas compte,
parfois tu es un peu brutal,
elle voulait juste te faire remarquer.

ANTOINE. - Je suis un peu brutal ?


Pourquoi tu dis ça ?
Non.
Je ne suis pas brutal.
Vous êtes terribles, tous, avec moi.
LOUIS. - Non, il n'a pas été brutal, je ne comprends pas
ce que vous voulez dire.

ANTOINE. - Oh, toi, ça va, « la Bonté même » !

CATHERINE. - Antoine.

ANTOINE. - Je n'ai rien, ne me touche pas !


Faites comme vous voulez, je ne voulais rien de mal,
je ne voulais rien faire de mal,
il faut toujours que je fasse mal,
je disais seulement,
cela me semblait bien, ce que je voulais juste dire
— toi, non plus, ne me touche pas ! —
je n'ai rien dit de mal,
je disais juste qu'on pouvait l'accompagner, et là, maintenant,
vous en êtes à me regarder comme une bête curieuse,
il n'y avait rien de mauvais dans ce que j'ai dit,
ce n’est pas bien, ce n'est pas juste, ce n'est pas bien d'oser penser cela,
arrêtez tout le temps de me prendre pour un imbécile !
il fait comme il veut, je ne veux plus rien,
je voulais rendre service, mais je me suis trompé,
il dit qu'il veut partir et cela va être de ma faute,
cela va encore être de ma faute,
ce ne peut pas toujours être comme ça,
ce n'est pas une chose juste,
vous ne pouvez pas toujours avoir raison contre moi,
cela ne se peut pas,

je disais seulement,
je voulais seulement dire
et ce n'était pas en pensant mal, je disais seulement,
je voulais seulement dire...

LOUIS. - Ne pleure pas.

ANTOINE. - Tu me touches : je te tue.


CRISE PERSONNELLE, CRISE FAMILIALE
TEXTE ASSOCIE A. Victor HUGO, Lucrèce Borgia (1833), III, 3.
GENNARO. - Vous êtes ma tante. Vous êtes la sœur de mon père. Qu’avez-vous fait de ma
mère, Madame Lucrèce Borgia ?
DONA LUCREZIA. - Attends, attends ! Mon dieu, je ne puis tout dire. Et puis, si je te disais
tout, je ne ferais peut-être que redoubler ton horreur et ton mépris pour moi ! Ecoute-moi
encore un instant. Oh ! je voudrais bien que tu me reçusses repentante à tes pieds ! Tu me
feras grâce de la vie, n’est-ce pas ? Eh bien, veux-tu que je prenne le voile ? Veux-tu que je
m’enferme dans un cloître, dis ? Voyons, si l’on te disait : « Cette malheureuse femme s’est
fait raser la tête, elle couche dans la cendre, elle creuse sa fosse de ses mains, elle prie Dieu
nuit et jour, non pour elle, qui en aurait besoin cependant, mais pour toi, qui peux t’en passer;
elle fait tout cela, cette femme, pour que tu abaisses un jour sur sa tête un regard de
miséricorde, pour que tu laisses tomber une larme sur toutes les plaies vives de son cœur et
de son âme, pour que tu ne lui dises plus comme tu viens de le faire avec cette voix plus
sévère que celle du jugement dernier : vous êtes Lucrèce Borgia ! » Si l’on te disait cela,
Gennaro, est-ce que tu aurais le cœur de la repousser ! Oh ! Grâce ! Ne me tue pas, mon
Gennaro ! Vivons tous les deux, toi pour me pardonner, moi, pour me repentir ! Aie quelque
compassion de moi ! Enfin cela ne sert à rien de traiter sans miséricorde une pauvre misérable
femme qui ne demande qu’un peu de pitié ! - Un peu de pitié ! Grâce de la vie ! -et puis, vois-
tu bien, mon Gennaro, je te le dis pour toi, ce serait vraiment lâche ce que tu ferais là, ce serait
un crime affreux, un assassinat ! Un homme tuer une femme ! Un homme qui est le plus fort !
Oh ! Tu ne voudras pas ! Tu ne voudras pas !
GENNARO, ébranlé. - Madame…
DONA LUCREZIA. - Oh! Je le vois bien, j’ai ma grâce. Cela se lit dans tes yeux. Oh ! Laisse-
moi pleurer à tes pieds !
Une Voix au-dehors. - Gennaro !
GENNARO. - Qui m’appelle ?
La VOIX. - Mon frère Gennaro !
GENNARO. - C’est Maffio!
La VOIX. - Gennaro! Je meurs ! Venge-moi !
GENNARO, relevant le couteau. - C’est dit. Je n’écoute plus rien. Vous l’entendez, madame,
il faut mourir !
DONA LUCREZIA, se débattant et lui retenant le bras. - Grâce ! Grâce ! Encore un mot !
GENNARO. - Non !
DONA LUCREZIA. - Pardon ! écoute-moi !
GENNARO. - Non!
DONA LUCREZIA. - Au nom du ciel!
GENNARO. - Non! Il la frappe.
DONA LUCREZIA. - Ah! … tu m’as tuée ! Gennaro! Je suis ta mère !
TEXTE B. Pascal RAMBERT, Clôture de l’amour (2011)
je te préviens je préfère te le dire tout de suite
tout de suite
je ne lâcherai rien sur eux
reste où tu es
ne bouge pas Audrey
pas un pas
pas un pas Audrey
oui parfaitement
je préfère te le dire je ne lâcherai rien sur eux
je n’accepte pas ces trucs de mères
ces trucs de mamans tout ce fatras débile sur l’amour maternel Audrey toutes ces merdes
qu’on lit dans les magazines sur les plages en été rien
tu m’entends rien
tu peux me dire ce que tu veux c’est facile dès qu’il y a rupture bilan fermeture du compte c’est
back to the fundamental back to non Audrey c’est back to nowhere je suis désolé
je ne lâcherai sur eux

on va rester calmes sur cette affaire


tu ne vas pas déployer tes talents de tragédienne oui
de tragédienne on n’est pas sur une scène de théâtre on ne va pas hurler on ne va pas parler
fort on va rester calmes
vois je suis très calme très calme
ne bouge pas
ne fais pas un pas s’il te plaît Audrey n’avance pas
baisse cette main Audrey baisse cette main
tu ne vas pas les toucher
tu ne vas pas te transformer en louve Audrey
tu ne vas pas être une louve
je suis un loup Audrey
je suis un loup et je lape
je t’ai lapée
je t’ai lapée comme un loup
j’ai lapé tout ton corps
je t’ai lapée
j’ai tout lapé sur ton ventre
j’ai bu
j’ai bu ce qui en sortait
j’ai mangé
j’ai avalé
j’ai dévoré comme les loups le sang qui coulait de leurs corps d’enfant sur ton ventre
tu as mis sur ton ventre et j’ai mangé ce qui coulait de leur corps d’enfant
alors ne me la raconte pas Audrey
ne me la raconte pas
on va rester calmes
on est pareils dans cette histoire
pareils
tu entends ?