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59) Wachtel, Nathan.

La vision des vaincus  : les indiens du Pérou devant la


Conquête espagnole 1530-1570. Paris, Gallimard, 1971.

Ma démarche était animée par une certaine sensibilité à la condition


de ceux que notre société avait non seulement vaincus, mais encore
exclus de sa mémoire. Je crois pouvoir dire cependant que ce sont
des considérations de logique scientifique qui, fondamentalement ,
inspiraient mon intérêt pour les Indiens d’Amérique, dans la mesure
où ceux-ci offraient un champ privilégié pour une recherche tendant
à renverser la perspective euro-centriste par la pratique d’une double
approche, à la fois historique et anthropologique... (i)
...Divers processus d’acculturation, variables géographiquement et
résultant de conquêtes successives, se sont en quelque sorte
superposés dès les temps préhispaniques, et les transformations
provoquées par la colonisation espagnoles sont souvent venues
s’inscrire dans le prolongement de l’évolution antérieure. Toute en
conservant l’une des idées directrices du livre, celle d’une
continuité partielle de structures détachées de leur contexte,
désormais transposées dans la situation coloniale, je serais
amené maintenant à insister davantage sur les différenciations
régionales des sociétés andines et sur leur hétérogénéité
ethnique. Il n’en reste moins que, globalement, par son
caractère de radicale nouveauté, l’invasion européenne a
bien suscité une rupture décisive dans l’histoire américaine.
(ii)
D’autre part, cet ouvrage se limitant essentiellement à la première
phase de l’époque coloniale au Pérou, ce sont les phénomènes de
déstructuration indigènes qui dominent l’ensemble des analyses. Je
ne fais qu’esquisser les réactions d’adaptation et les novations qui se
développent, dans la période considérée, à une échelle effectivement
réduite... (ii-iii)
...Et si la catastrophe démographique qui frappa les sociétés
indigènes atteignit une ampleur sans doute inégalée dans l’histoire
de l’humanité, il n’y eut pas non plus, chez les Espagnols, volonté
délibérée d’exterminer des populations entières, ne serait-ce que
parce que celles-ci fournissaient une main-d’œuvre indispensable,
trop précieuse pour être ainsi dilapidée. Que l’invasion du continent
américain par les Européens ait, dans ses multiples dimensions, une
portée incommensurable, nul doute. Unification du globe terrestre,
découverte de l’autre (même s’il n’est pas reconnu comme tel,
souvent jusqu’à nos jours), laboratoire d’innombrables métissages :
c’est bien là le creuset de notre modernité. Les
commémorations, au total, ne sont pas dénuées de sens, au moins
au titre de réflexion : nous savons désormais que le devenir
historique échappe à l’action consciente des hommes, bien qu’il
obéisse à des logiques que l’historien s’efforce d’analyser, tout en
s’attachant également à restituer, autant que possible, la singularité
des événements avec ce qu’ils ont pu comporter, pour ceux qui
vécurent la fin d’un monde, d’irrémédiablement tragique. (iv)
... Lorsque les espagnoles découvrirent en Amérique une humanité
autre, leur stupéfaction fut plus grande que ne le serait la nôtre, sans
doute, si nous rencontrions des êtres pensants en de lointaines
planètes. Or ce heurt, au XVI siècles, de deux mondes radicalement
étrangers coïncide avec les débuts de l’expansion européenne sur le
globe (...) Nos sommes en présence d’un phénomène, peut-être
unique, qui constitue une véritable expérimentation dans le domaine
des sciences humaines : des sociétés jusqu’alors fermées sur
elles-mêmes subissent, avec l’irruption des hommes blancs,
le choc d’un événement d’origine rigoureusement externe.
Comment réagissent-elles ? Quelle est ensuite leur
évolution ?. L’historiographie occidentale étudie
généralement la « Conquête », comme l’indique ce mot, du
seul point de vue des vainqueurs. Mais il existe une autre
face de l’événement : pour les Indiens, non moins stupéfaits,
l’arrivée des Espagnols signifie la ruine de leurs civilisations.
Comment ont-ils vécu la défaite ? Comment l’ont-ils
interprétée ? Et comment son souvenir s’est-il perpétué dans
leur mémoire collective ?
Il s’agit en quelque sorte de passer de l’autre côté de la scène et de
scruter l’histoire à l’envers, puisque aussi bien nous sommes
accoutumés à considérer le point de vue européen comme l’endroit :
dans le miroir indigène se reflète l’autre visage de l’Occident. Certes,
jamais nous ne pourrons revivre de l’intérieur les sentiments et les
pensées de Moctezuma ou d’Atahualpa. Mais nous pouvons au moins
tenter de nous déprendre de nos habitudes mentales, déplacer
notre point d’observation et transférer au centre de notre
intérêt la vision tragique de vaincus. Non par quelque effusion
affective, mais à travers la critique des documents qui permettent de
connaître les sociétés indigènes d’Amérique au XVIe siècle Ce qui
nous conduit aux confluences de deux disciplines : l’histoire
et l’ethnologie. Nous nous interrogeons en effet sur des problèmes
de changements sociaux dans le temps, mais à propos d’un monde
marginal, réservé généralement aux spécialistes des sociétés dites
« primitives ». (22)
Sur la confluence L’opposition entre histoire et ethnologie relève d’abord de
anthropologie-histoire contingences scolaires. L’on admet que l’historien traite du devenir
des sociétés, dont il restitue le passé grâce aux documents,
généralement écrits, qu’elles ont légué. Lui échappent les sociétés
« primitives », dépourvues d’écriture, donc d’archives, et réservées à
l’ethnologue. Ce dernier, par la force de choses, trouve l’objet de son
étude sur le terrain : il s’agit des sociétés actuellement vivantes, ou
survivantes, dont le passé n’est inscrit que dans leurs traditions
orales. Non que l’ethnologue se désinteresse par principe de
l’histoire : mais celle-ci lui demeure souvent inaccessible, il décrit les
éléments dont l’ensemble constitue le groupe social qu’il observe, et
il s’interroge sur les rapports qui les unissent dans la synchronie ;
plus généralement, il tente de rendre compte des variations de ces
rapports en comparant, sur un plan théorique, divers type de
sociétés. En somme : l’histoire, science de la continuité (ou de la
solution de continuité) des sociétés dans le temps, l’ethnologie,
science de la diversité des sociétés (dites « primitives ») dans
l’espace. Cependant les historiens savent désormais que le
temps historique suit un rythme différencié,
pluridimensionnel, et ils rencontrent le problème des
rapports synchroniques, ou des décalages, entre les divers
niveaux (économiques, sociaux, politiques, etc) des sociétés
dont ils étudient le devenir. Les ethnologues, de leur côté,
savent que les sociétés prétendues sans histoire n’existent
pas, et ils rencontrent, suivant un itinéraire inverse, le
problème de l’évolution des rapports qu’ils analysent dans un
cadre statique (ou selon une logique intemporelle). Autrement
dit, l’opposition entre les deux disciplines ne se réduit pas, comme on
le croit souvent, à celle de la synchronie et de la diachronie, de la
structure et de la praxis, du formel et du concret : ces couples
définissent des problèmes internes et à l’histoire et à l’ethnologie.
(24)
...En ethnologie et en histoire deux attitudes à la fois s’opposent et
se complètent : d’une part la restitution du singulier, du vécu, d’autre
part l’aspiration à la loi, à l’universel (...) Le problème est d’accorder
tous ces langages, dans un va-et-vient entre l’analyse et le concret.
Va-et-vient, car on ne peut saisir simultanément l’originalité du vécu
et la généralité de l’abstraction. Ce sont les modalités et l’orientation
de cet itinéraire qui différent en histoire et en ethnologie : la
première se soucie de revenir, en définitive, au singulier ; la seconde
réintègre celui-ci au sein du général (...) Mais du fait que l’histoire et
l’ethnologie se heurtent aux mêmes problèmes, tout en les traitant
selon des perspectives opposées, peut-être leur est-il permis de
s’offrir un secours réciproque : une recherche qui associerait les
méthodes des deux disciplines pour les féconder mutuellement se
situerait en un lieu stratégique dans le champ actuel des sciences
humaines. (24)
Il semble logique de commencer par lire les documents indigènes,
afin de prendre directement contact avec la vision des vaincus et de
réaliser ainsi, brutalement, le dépaysement mental dont nous avons
signalé plus haut la nécessité. C’est pourquoi nous utilisons tout
d’abord les sources de la première catégorie, pour décrire les
événements tels que les Indiens les ont vus (d’après les documents
du XVIe siècle) et tels qu’ils le voient aujourd’hui (selon le folklore
actuel). Événements, c’est-à-dire l’arrivée des Blancs, la défaite et
son interprétation... (31)
Le Pérou, début des années 1570 : tandis que s’éteint la dernière
génération qui, adulte, vécut la Conquête, la société indigène est
bouleversée, amoindrie, comme par les ravages d’un gigantesque
cataclysme. Les épidémies déclenchées au contact des Européennes
ont provoqué une chute démographique brutale : la population de
l’ancien Empire inca a diminué de plus de la moitié, peut-être des
deux tiers, comte tenu d’énormes variations régionales. D’immenses
mouvement migratoires ont modifié, et continuent à modifier, la
distribution de l’habitat, jetant sur les routes d’innombrables
vagabonds... (302)
...Certes, l’ancien Empire inca n’était pas dénué de contradictions ni
de dureté ; mais il constituait une totalité où les diverses activités de
ses sujets, tant au niveau religieux que politique ou économique,
prenaient sens. Cette totalité détruite, c’est le sens de la vie sociale
qui, pour les Indiens, s’évanouissait. (302)
Or, malgré ces ruptures brutales et multiples, d’étonnantes
continuités témoignent de la résistance des Indiens à la domination
espagnole. Si la totalité impériale s’est effondrée, des totalités en
quelque sorte partielles et locales se perpétuent et même parfois se
renforcent... (302)
Ce contraste entre, d’une part, la survie d’une vision du monde, qui
constituait une totalité signifiante, et, d’autre part, la continuité
partielle d’institutions détachées de leur contexte, désormais
transposées dans la situation coloniale, définit la crise de la société
indigène au lendemain de la Conquête... (303)
Toute recherche comporte, en ses différentes étapes, un
enseignement méthodologique, voire épistémologique. Reprenons
notre itinéraire dans cette perspective –Au commencement, un choc
brutal, la Conquête. Celle-ci provoque un traumatisme collectif dont
les effets persistent jusqu’à nous jours. Pourquoi cette continuité ?
L’exemple de Pérou, pendant les quarante premières années de la
période coloniale, illustre une crise de destructuration : le système
inca disparaît, mais de ses débris survivent des structures partielles,
si bien que se perpétue la logique de l’ancien système, quoique
altérée. La domination espagnole s’appuie sur les institutions
indigènes, mais c’est la violence qui fonde le système colonial. Non
seulement la violence nue, mais l’ensemble des processus de
déculturation ... (305)
...Et lorsque nous parlons d’une logique ou d’une rationalité de
l’histoire, ces termes n’impliquent pas que nous prétendions définir
des lois mathématiques, nécessaires, valables pour toutes les
sociétés, comme si l’histoire obéissait à un déterminisme naturel ;
mais la combinaison des facteurs qui composent le non-événementiel
de l’événement dessine un paysage original, distinct, que soutient un
ensemble des mécanismes et de régularités, c’est-à-dire une
cohérence, souvent inconsciente des contemporains, dont la
restitution s’avère en retour indispensable à la compréhension de
l’événement. Il s’agit de dégager cette logique, ou plutôt
(suivant les niveaux d’observation) ces logiques, elles-mêmes
relatives, qui commandent une région particulière du temps
et de l’espace (en l’occurrence celle des sociétés andines lors
de l’arrivée des Européens) et qui à l’insu des intéressés
impriment leur marque, leurs limites et leur type de
rationalité au vécu contingent et ineffable. (307)
Logiques relatives, et relativité à plusieurs degrés, puisque interfère
encore la perspective particulière de l’historien. C’est ainsi que la
destructuration de la société indigène domine l’ensemble de
nos résultats. Faut-il s’en étonner ? Les révoltes indiennes se
heurtent à la répression adverse : autrement dit la praxis des Indiens
affronte une autre praxis, celle des Espagnols, qui par leur triomphe
infléchissent à leur profit le cours de l’histoire américain. Nous nous
somme efforcé de renverser la perspective européo-centriste et de
nous placer de point de vue des vaincus : ce qui revient à abstraire
un ensemble de faits historique pour constituer l’objet de notre
étude. Mais le seul point de vue des vaincus serait tout aussi partiel
que le seul point de vue des vainqueurs : il importe de restituer (ou
du moins suggérer) une vision globale de l’histoire. Dans la situation
coloniale, les Indiens en tant que sujets subissent l’oppression des
vainqueurs, mais pour les Espagnols ils représentent avant tout une
main-d’œuvre, un objet d’exploitation. Les uns et les autres entrent
ensemble dans un nouveau système, vécue comme tragédie par le
vaincus, mais qui comporte un sens objectif dans l’exacte mesure où
la violence définit les Espagnols comme dominants et les Indiens
comme dominés. Ce système colonial s’insère à son tour dans un
ensemble plus vaste, celui de l’économie mondiale que commence à
instituer l’expansion de l’Europe sur le globe (...) il convient
simplement de nous rappeler que nous avons étudié l’ « envers »
d’un « endroit » et que cet « endroit » n’est autre que la colonisation
européenne. Bref, la destructuration de la société indigène
représente l’autre face de la praxis espagnole. (307-308)
Mais celle-ci [la révolte] ne s’exerce pas arbitrairement, on ne peut
imaginer de malin génie en histoire : tout événement se produit dans
un champ déjà constitué, fait d’institutions, de coutumes, de
pratiques, de significations et de traces multiples, qui à la fois
résistent et donnent prise à l’action humaine. Ces structures
préétablies imposent leurs règles aux diverses praxis à l’œuvre dans
le devenir, qui à leur tour les utilisent comme des instruments au
service de leur travail de réinterprétation et de création : dialectique
au cours de laquelle agissent et réagissent la force d’inertie du passé
et l’effort novateur du présent ; les hommes tout à la fois subissent
les héritages reçus et les adaptent dans un projet vers l’avenir...