Vous êtes sur la page 1sur 10

La

Guerre Froide du Gaz :


L’affaire Nord Stream 2




Par Margot QUÉRÉ & Éléonore POILVERT



Commerce International et Produits stratégiques
Didier KECHEMAIR – avril 2019
Introduction :

Une semaine après la célébration des 70 ans de l’OTAN, on remarque qu’une affaire en cours
semble irriter Washington plus que de raison… Signé le 4 avril 1949 entre 12 Etats, l’objectif de l’OTAN
était de protéger les Etats membres de l’expansion soviétique, or il semblerait que les Etats-Unis
désapprouvent un projet énergétique récent impliquant l'Europe et la Russie.

En effet, le projet de gazoduc Nord Stream 2 entre la Russie et l’Allemagne pose des questions
de dépendance européenne envers la Russie. Dans une volonté de doubler les capacités du gazoduc
Nord Stream établi en 2011, le géant russe Gazprom et les entreprises européennes OMV (Autriche),
Uniper ou Wintershall (Allemagne), Royal Dutch Shell (anglo-néerlandais) ainsi qu’Engie (France) ont
signé en septembre 2015 un accord commercial pour la construction de deux nouveaux conduits sous-
marins sur une longueur totale de 1224km entre les villes de Vyborg (Russie) et Greifswald (Allemagne)
en contournant soigneusement l'Ukraine. Ce nouveau projet permettrait de livrer 55 milliards de
mètres cubes de gaz par an aux pays européens, ce qui représente à 11% de la consommation annuelle
de l'UE.

La consommation de gaz de l’UE n’a cessé d’augmenter ces dernières années. Hors, les
réserves de gaz sont très concentrées : seulement 3 pays détiennent plus de la moitié des réserves
mondiales. Ces pays sont la Russie, l’Iran et le Qatar.























La Russie assure 40% des importations européennes de gaz. L’importation de gaz est une
source d’inquiétude croissante pour l’Union Européenne. En effet, certains des pays membres sont
devenus extrêmement dépendant d’un fournisseur unique. La Russie possède donc une réelle
influence diplomatique sur l'Europe, ce qui déplait fortement aux Etats-Unis. Nord Stream 2 cristallise
les tensions entre la Russie, les Etats-Unis et les pays européens. Dans quelles mesures ces trois pays
se livrent-ils une véritable guerre économique ?


I) La Russie, monopole de l’énergie fossile en gaz naturel ?

A. La Russie et les conflits gravitant autour du gaz naturel

a) L’avantage comparatif de la Russie

Au regard de la répartition mondiale des réserves de gaz naturel, il est indéniable que cette
ressource est un moyen d’expression de la puissance diplomatique et historique russe.

En effet cette inégalité est mise en avant par une forte concentration des ressources au sein
de la « Strategic Ellipse », regroupant l’ancienne Union soviétique ainsi que les pays du Moyen-Orient.
En 2010 par exemple, on recensait 56,1 billions de m3 de ressources en Russie, 55,9 billions pour le
Moyen-Orient, contre 7,6 en Amérique du Nord et 4,9 en Europe… La comparaison est
malheureusement radicale.

Puisque la plupart du temps la production de gaz d’une région ne s’aligne pas sur sa
consommation, le gaz naturel doit être transporté sur de longues distances. Ces coûts de transport
sont significativement plus élevés que ceux concernant le transport des hydrocarbures dû à la faible
densité énergétique du gaz. Ce dernier apparait donc comme un désavantage compétitif, en ce que
l’utilisation du gaz dépend des conditions économiques et politiques du pays consommateur, et de
plus en plus des exigences environnementales.

Si le pétrole possède un marché mondial unique, le gaz naturel lui dispose de quatre principaux
marchés régionaux dans lesquels les producteurs et les distributeurs ont des contrats à long terme avec
des prix indexés sur le cours du pétrole (donc prévisibles) :
- Le marché européen, avec les principaux exportateurs Russie, Afrique du Nord, Norvège, et
les Pays-Bas ;
- Le marché nord-américain (ALENA) ;
- Le marché asiatique du GNL, caractérisé par de grandes distances entre les principaux
consommateurs (Japon, la Corée du Sud et Taïwan) et les pays producteurs (principalement
l’Indonésie, la Malaisie et Brunei) ;
- Le marché sud-américain, qui a été développé au cours des dernières années.

b) Voies et destinations des gazoducs russes



La Russie a développé un réseau de gazoducs pour acheminer son gaz à travers l’Europe. Nous
pouvons dénombrer quatre gazoducs principaux en Europe, qui se sont développés dès 1967 avec
Brotherhood qui passe par l’Ukraine, source de conflits politiques et militaires depuis la fin de l’URSS,
et la Slovaquie. Yamal Europe, actif depuis 2006, transite par la Pologne et la Biélorussie avant d’arriver
en Allemagne. Ce gazoduc est également une source de tensions avec la Russie : les Etats contestent
le manque de concurrence et des prix en hausse de Gazprom.

De fait, Gazprom a adapté sa stratégie, prenant en compte les tensions géopolitiques que l’on
développera par la suite, avec l’Ukraine notamment, et a négocié des voies différentes pour ses
gazoducs. Ainsi, BlueStream, mis en service en 2003 sous l’impulsion de Moscou et d’Ankara, permet
une arrivée directe du gaz de Russie jusqu’en Turquie en passant par la mer Noire, ce qui sécurise
l’apport énergétique. SouthStream, censé donner plus d’ampleur à cette voie et ce jusqu'en Bulgarie,
porte d’entrée de l’Union européenne, a été annulé en 2014.





La même stratégie d’acheminement de gaz sans passer par des pays tiers a été développée
avec Nord Stream, qui transite le gaz de Russie en Allemagne en passant sous la mer Baltique. Début
2018, Nord Stream est ainsi la principale voie d’approvisionnement du gaz russe vers l’Union
Européenne. Nord Stream2 toujours en suspens du fait de l’opposition des partenaires est-européens
et américain, est une extension de Nord Stream visant à doubler les capacités de transport.

En 2017, la Russie a développé son réseau vers l’Asie avec le gazoduc Yamal, qui révolutionne
le transit du gaz partagé à 46% vers l’Europe et 54% vers l’Asie. En passant par la mer du Nord, il permet
un accès simplifié et plus rapide (15 jours contre 30 jours en contournant l’Arctique). Devant être
financé par les banques américaines avant l’application des sanctions, la Russie s’est donc tournée vers
la Chine pour ce projet, d'autant plus que la demande européenne diminue depuis quelques années
1
alors que le marché chinois est en expansion. TOTAL possède près de 30% des parts de ce projet .










B. Crise ukrainienne : une remise en question de l’autonomie stratégique
européenne ?

a) Crise ukrainienne et impacts sur la stratégie russe du gaz

2
« Se défaire des Etats de transits » , voici ce que Vladimir Poutine, alors Premier ministre russe,
annonce en 2011 pour justifier le lancement du gazoduc Nord Stream. Intervention prémonitoire ? Il
se pourrait bien. En effet gaz et politique se retrouve liés via Gazprom, largement prédominant dans
les affaires et la politique russe puisque cette compagnie assure plus de 90% de la production de gaz
russe et dispose d’un monopole sur les exportations. L’Etat, actionnaire à 51% de la société, mène en
effet une stratégie diplomatique incontestable à travers elle. Longtemps en position de domination
face aux Européens et leur dépendance aux ressources russes, la Russie s’est néanmoins retrouvée
menacée par la crise de Crimée en 2014.

1
Participation directe de 20% et de 18,9% au travers du capital qu’il possède chez Novatek.
2
AFP, sur Youtube « Poutine annonce le lancement du gazoduc Nord Stream », 5 septembre 2011
Déjà en 2005, c’est avec l’Ukraine que la Russie pratique le chantage énergétique et entretient
des conflits gaziers allant jusqu’à une réduction de l’approvisionnement de 20% en 2009, pendant 14
jours. Il faudra attendre 2010 pour que l’Ukraine obtienne un tarif préférentiel, sous la présidence de
Viktor Ianoukovitch, soutenu par les russes. Mais à sa destitution en 2014, la défiance russe prend de
l’ampleur sur fond d’annexion de la Crimée et Gazprom relève les prix de 80% en mars (on passe de
381,5$ les 1000m3 en 2013 à 485$). Ainsi l’Ukraine a vu sa part du transit russe vers l’Europe passer
de 80% en 2000 à 40% en 2014.

Le gaz devient alors un enjeu notamment pour l’Europe car Nord Stream, mis en service en
2012, transite via l’Ukraine. La Russie répond en menaçant de ne plus livrer de gaz. Malgré les sanctions
économiques de l’UE qui lui reproche son rôle dans le conflit en Ukraine, cette première n’a cependant
jamais subi d’interruption d’approvisionnement de Gazprom, bien qu’elle s’y prépare. L’UE via la
Commission n’a pas hésité au printemps 2015 à signifier à Gazprom une série de griefs, lui reprochant
un abus de position dominante en Europe, notamment via l’interdiction de réexportation vers d’autres
Etats Membres créant des inégalités de traitement en Europe centrale.

Ainsi, face à ces sanctions pesant sur les exportations et donc sur ses capacités
d’investissement, Gazprom revoit sa stratégie et opère un pivot eurasiatique pour contourner
l’Ukraine. C’est le « grand tournant vers l’Asie » annoncé par Poutine en mai 2014, permettant une
diversification totale des producteurs et des clients, des routes de transport, tout cela pour remplacer
le modèle d'interdépendance qui a dominé jusqu'à présent.

Cependant, et bien que cette constatation puisse être triste pour les fervents défenseurs
européens, l’Europe reste un importateur clé. C’est pourquoi les russes ont réfléchi à de nouveaux
projets tels que South Stream et Nord Stream2.

Finalement, les tensions russo-ukrainiennes ont conduit le Grand Ours à trouver des
alternatives de transport. Si Yamal est monté en puissance au nord, c’est Nord Stream, poussé par
l’Allemagne, qui permet de contourner l’axe biélorusse-ukrainien-polonais.

b) Vers une dépendance européenne ?

Comment l’Europe pourrait-elle être moins dépendante de la Russie et diversifier ses
partenariats ? Lors des 25 ans du géant russe Gazprom l’année dernière, son patron Alexeï Miller n’a
pas manqué de rappeler que ses exportations ont gagné 30% en 3 ans, tout en détenant 34,7% du
marché gazier européen, ce qui en fait un marché auquel Gazprom n'est pas près de renoncer.

En effet depuis le début des années 2000, l’Europe considère la Russie comme un partenariat
essentiel, mais assure-t-elle vraiment sa sécurité énergétique ? Des pays comme l’Estonie, la Slovaquie
ou la Bulgarie sont à 100% dépendants des ressources de Gazprom. Ce dernier s’est aussi débrouillé
pour tisser des partenariats avec des entreprises européennes, telles que GDF Suez, l’allemand BASF
ou même une filiale allemande, Gazprom Germania.

Dans un contexte concurrentiel de développement international et de diversification des
grandes compagnies gazières, il convient d'analyser la position de Gazprom.
Cependant, pour faire face à la puissance géoéconomique russe, l’Europe argue le 3ème
3
Paquet Energie , qui impose sur le territoire de l’UE un découplage entre producteur, transporteur et
distributeur et exige qu’un tube puisse être ouvert aux tiers, ce qui n’est pas dans les pratiques de
Gazprom. Cet argument d’importante stratégique est donc un moyen de pression aux mains de l’UE
lorsque des pays d’Europe de l’Est cherchent à coopérer avec la Russie pour la construction de
nouveaux gazoducs. Nous avons notamment l’illustration avec l’annulation du projet South Stream, ou
la suspension de Nord Stream.













Mais alors, solidarité européenne et indépendance ou intérêts économiques d’entreprises
privées ? Si certains défendent l’aspect purement commercial de ce projet, il ne faut pas oublier qu’une
entreprise représente un poids commercial pour l’Etat qu’elle représente, et ne peut donc pas nier sa
connexion à la sphère politique nationale et ici, européenne. Une question de définition pose d’ailleurs
problème dans ce projet, car si Bruxelles impose une diversification, de quoi parle-t-on
exactement, diversification de voie d’approvisionnement, de formes d’énergie, de fournisseurs ? Nord
Stream répond au premier, peut-il se vanter de diversifier ses fournisseurs ou de diversifier les sources
intervenant dans le mix énergétique ?

Face à cet appétit russe, l'UE a tenté de se défendre via notamment le projet Nabucco, afin
d'importer directement le gaz de la région Caspienne. Cela a été appuyé en 2010 par la Commission
Européenne qui a créé un consortium économique (Caspian Development Corporation ou CDC) dans
le but d'accompagner les entreprises européennes à se fournir dans cette région. D'ailleurs le
commissaire européen à l'énergie, Günther Oettinger, a tranché par la négative sur le projet South
Stream, car "Entre la Russie et l’UE, il y a un bébé nommé Ukraine", tout en rappelant les règles du
marché européen englobant la concurrence, l'impératif de transparence et la diversification. En 2012
la Commission a ouvert une enquête contre Gazprom pour abus de position dominante et pratiques
anticoncurrentielles.

Plus insolent encore aux yeux de la Russie, un nouveau projet de gazoduc transanatolien
devant acheminer le gaz naturel depuis l’Azerbaïdjan vers l’Europe a vu le jour. TANAP devrait en effet


3
Publié en aout 2009, ce document vise la mise en place de conditions de concurrence homogènes en Union
Européenne afin d’achever le marché intérieur de l’énergie. Il est composé notamment de la directive
2009/73/CE et du règlement CE n°715/2009 concernant les marchés de gaz.
passer par la Turquie et la Grèce avant d’atteindre l’Italie et fournir du gaz à l’Europe. Voté par la
Commission Européenne, il devrait être mis en service d’ici 2020. Pour la Turquie, ce projet clé
permettra de porter sa sécurité énergétique tout en bypassant la Russie. ERDOGAN parle d’ailleurs
d’un « domaine de coopération et non de conflit ». Reste à savoir si TANAP sera une alternative viable
au Nord Stream 2.

Le terme "guerre du gaz" est finalement à peine exagéré, et même amplifié avec l'entrée de
nouveaux acteurs tels le Japon, la Chine ou l'Inde, qui ont une soif d'énergie sans fond. Seulement,
l'Europe n'apparait pas comme très cohérente aux yeux du monde, car ses membres ne sont eux-
mêmes pas en accord sur la politique d'approvisionnement commune de gaz.

En effet le Royaume-Uni et quelques pays d'Europe de l'Est (Ukraine, Pologne…) sont plutôt
pro-américains et veulent limiter à tout prix le monopole russe en Europe, ou du moins son influence.
En novembre 2015 d’ailleurs, l’Estonie, la Hongrie, la Lettonie, la Pologne, la Roumanie et la Slovaquie
ont adressé une lettre à la Commission, dénonçant le projet NordStream2 sur le plan de la dépendance
européenne, de la déstabilisation de l’Ukraine, ainsi que du renforcement des positions allemande et
russe. Cette fronde est aussi soutenue par des pays comme l’Italie, la Grèce, la République Tchèque ou
la Bulgarie.

En revanche, l'Allemagne l'Italie ou la France n'hésitent pas à s'engager dans des coopérations
afin de sécuriser les approvisionnements et de continuer à bénéficier de bas prix. En effet
NordStream2, de par son tracé direct, permettrait d’acheminer le gaz à un coût 40% inférieur que celui
passant par l’Ukraine, non seulement grâce aux gains de distance mais aussi en évitant des taxes
imposées par les pays traversés.

Evidemment, les allemands ont en effet tout à gagner car si NordStream2 se maintient,
la quasi-totalité du gaz russe transitera par eux, ce qui ferait de l’Allemagne un pays de transit ainsi
qu’un acteur majeur du marché gazier. Lorsque le vice-chancelier et ministre fédéral de l’Energie
Sigmar Gabriel s’est rendu à Moscou en 2015, il a avoué préférer que le projet reste sous la
compétence légale allemande, ce qui permettrait d’éviter les « interférences politiques » avec l’UE et
ses exigences communautaires gênante.

II) L'opposition des Etats-Unis au projet

A. D'éventuelles sanctions économiques

Les Etats-Unis sont hostiles à la construction de ce gazoduc. Après plusieurs mois de vive
opposition à ce projet, le président américain l'a à nouveau confirmé l'été dernier : lors du sommet de
l'OTAN Donald Trump a dénoncé l'Allemagne d'être sous le contrôle de la Russie et d'être prisonnière
de cette-dernière.

Le 15 juin 2017, le Sénat américain adoptait un projet de loi punissant la Russie pour son
ingérence en Ukraine et son interférence durant les élections présidentielles américaines. Ce projet
menaçait les entreprises européennes qui auraient contribué à la construction du gazoduc Nord
Stream 2 de sanctions économiques extraterritoriales (amendes, exclusion des appels d'offres
américains…). Des sanctions contre l'Iran et la Corée du Nord étaient aussi prévues. Adoptée fin juillet
2017 par le Congrès américain et signée par le président Donald Trump le 2 aout 2017, la loi sur les «
sanctions pour lutter contre les adversaires de l'Amérique » (CAATSA) remettait en cause l'avenir de la
pipeline Nord Stream 2.

En effet, les entreprises européennes impliquées dans Nord Stream 2 – Engie, Uniper,
Wintershall, OMV et Shell – se sentant menacées par les possibles sanctions américaines se sont
montrées très frileuses concernant leur financement du gazoduc. Pierre Chareyre, responsable chez
Engie, a d'ailleurs affirmé lors d'une conférence téléphonique : "Si les sanctions (américaines) sont
effectivement applicables au projet (Nord Stream 2), alors nous pourrions (...) ne pas continuer de
financer ce projet de façon à ne pas être visés par des sanctions".

Cependant, en Novembre 2017, le Département d'Etat des Etats-Unis a précisé les intentions
américaines concernant les sanctions économiques contre la Russie. D'après les Public Guidance de
l'article 232 de la loi CAATSA : "Investments and loan agreements made prior to August 2, 2017 would
not be subject to Section 232 sanctions". Ainsi, les éventuelles sanctions économiques américaines ne
pourraient s'appliquer aux accords d'investissement et de prêt décidés avant le 2 août 2017. Le projet
financier du gazoduc réalisé avant cette date butoir, les entreprises européennes seraient donc hors
de portée des sanctions économiques.

Récemment la question des sanctions américaines est de nouveau d'actualité. Le 3 janvier
2019, Richard Grenell, l'ambassadeur des Etats-Unis à Berlin publie une lettre dans laquelle il met en
garde les entreprises européennes liées au projet Nord Stream 2 contre d'éventuelles sanctions
américaines : " (…) your company consider (…) the reputational costs and sanction risks associated with
it (Nord Stream 2) ". Richard Grenell aborde aussi de nouveaux projets de loi liés à de possibles
nouvelles sanctions : " There are also draft bills under consideration in Congress that, if passed, could
impose sanctions". L'ambassadeur américain fait surement allusion au projet de loi, déposé au
Congrès, intitulé Protect European Energy Security Act. Son but est de commander un rapport à l'Office
of the Director of National Intelligence (ODNI) et au Trésor sur le gazoduc et ses conséquences directes
sur l'augmentation de l'influence russe en Europe. De plus, en février 2019, Mike Pompeo réaffirme
l'hostilité des Etats-Unis envers le pipeline reliant la Russie à l'Allemagne. En déclarant que son pays
allait tout faire pour mettre fin à ce projet, le secrétaire d'Etat américain continue d'accentuer la
pression pesant sur les entreprises européennes.

B. Les intérêts américains

Après avoir exposé les risques de sanctions économiques américaines, il faut se demander
pourquoi est-ce que les Etats-Unis sont hostiles au projet Nord Stream 2.

En se référant aux documents et déclarations officielles américaines, les Etats-Unis avancent
deux principales raisons à leur opposition :

- Le contournement de l'Ukraine. En effet, le tracé du futur gazoduc contourne entièrement


l'Ukraine. Cette stratégie permettrait à la Russie de retirer à son voisin un levier de négociation
pourtant indispensable dans le contexte conflictuel actuel.
- La sécurité énergétique de l'Europe. Les Etats-Unis estiment que l'Europe est totalement
dépendante du gaz russe, la Russie étant le principal fournisseur de gaz – si ce n'est l'unique –
de nombreux pays européens.

Cependant, comme le FCPA qui permet de sanctionner les entreprises européennes dans le
but de lutter contre la corruption, la loi CAATSA s'inscrit dans une stratégie de contrainte globale. Sous
prétexte d'objectifs moraux, les Etats-Unis défendent leurs propres intérêts. Ainsi, on peut deviner que
le véritable enjeu de l'opposition des Etats-Unis est de vendre leur gaz de schiste en Europe et de se
placer comme le premier fournisseur de gaz en Europe. Ils fournissent déjà plusieurs pays européens
mais ambitionnent de compter l'Allemagne parmi leurs futurs clients. Cette-dernière s'est engagée à
construire plusieurs terminaux méthaniers afin de recevoir le gaz américain.

Ainsi, sous prétexte d'œuvrer pour la sécurité énergétique européenne en prônant la
diversification des filières d'approvisionnement de gaz, les Etats-Unis veulent s'imposer comme
fournisseur principal et vendant au pays européens du gaz de schiste plus onéreux que le gaz russe.


Conclusion :

Au-delà d’une simple querelle autour de ressources naturelles, ce projet illustre une réelle
guerre économique et diplomatique. Chaque pays – que ce soit la Russie, les États-Unis ou encore
chaque pays européens – défend ses propres intérêts sans envisager à l'intérêt commun. Chacun se
prévaut de la sécurité énergétique européenne en arguant divers arguments afin de défendre la
solution qu'il préfère. Nord Stream 2 n'est pas un simple accord d'entreprise mais il illustre un
phénomène de plus en plus fréquent aujourd'hui : la guerre économique.

La guerre économique a toujours existé en se matérialisant sous différentes formes. Mais elle
se manifeste plus fréquemment aujourd'hui dans un monde de plus en plus isolationniste. Depuis,
l'élection de Donald Trump à la tête des États-Unis en novembre 2016, l'un des État les plus puissants
de la planète, les exemples d'actions s'inscrivant dans la logique de la guerre économique se
multiplient. Cela n'est guère étonnant, Donald Trump s'étant fait élire sur le slogan "America First"
désormais devenu sa doctrine politique sur la scène internationale. Ainsi, avec une logique
isolationniste et protectionniste, le président américain fait passer les intérêts américains avant les
alliances diplomatiques. Le terme de solidarité collective ne semble plus avoir beaucoup de sens… Au
sein même de l'Europe les pays se déchirent ne réfléchissant qu'à leurs intérêts nationaux et non
régionaux. Le terme de solidarité collective ne semble plus avoir beaucoup de sens…
Bibliographie :

Céline Bayou, « Turkish Stream : la bataille ne fait que commencer », Diploweb, La revue géopolitique, 9
juin 2015.

« Les exportations de gaz russe en hausse », Le Figaro, mis en ligne le 16 février 2018.

Pascal Marchand, « Le conflit ukrainien, des enjeux géopolitiques et géoéconomiques », EchoGéo [En ligne],
Sur le Vif, mis en ligne le 31 octobre 2014, consulté le 15 novembre 2018.

Johanna Luyssen, "Gazoduc Nord Stream 2 : les Etats-Unis accentuent la pression contre l'Allemagne",
Libération, 14 janvier 2019.

Anne Feitz, "Nord Stream 2 : les acteurs craignent les sanctions américaines", Les Echos, 15 juillet 2017.

Jules Mouillé, "L’affrontement russo-américain sur la question énergétique européenne : le cas du gazoduc
Nord Stream 2", INFOGUERRE, 29 novembre 2017.

Site de US. Department of State : CAATSA/CRIEEA Section 232 Public Guidance.

Vincent Collen, "Gaz russe : l'horizon s'éclaircit pour le gazoduc Nord Stream 2", Les Echos, 14 novembre
2017.

Lettre de Richard Grenell, ambassadeur des Etats-Unis à Berlin, 3 janvier 2019.

"L'ODNI rejoint Mike Pompeo dans la croisade anti-Nord Stream 2", Intelligence Online, Numéro du 6 Mars
2019.

"Les Etats-Unis feront tout en leur pouvoir pour arrêter Nord Stream 2, selon Pompeo", Le Monde de
L'Énergie, 13 février 2019.

"Allemagne : pressions de Washington contre le gazoduc Nord Stream 2", RFI, 13 janvier 2019.

Angélique Palle et Sami Ramdani, "Gazoduc Nord Stream 2 : piège russe ou nécessité européenne ?", La
Tribune, 7 février 2019.

"Les Etats-Unis veulent coûte que coûte arrêter le gazoduc entre la Russie et l'Allemagne", BFMTV, 12
février 2019.

Franck Pengam, " De l’eau dans le gaz : l’Initiative des Trois Mers vs. Nord Stream II", AgoraVox, 25 janvier
2019.

Jean-Claude Bourbon, "Nord Stream 2, le gazoduc qui divise les Européens et inquiète les Américains", La
Croix, 14 février 2019.

Vous aimerez peut-être aussi