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Enseignante : Melle Djebara

Module : LF2
Niveau : 3eme PES (G1/G2), 3 eme PEM (G1/G2)

Le réalisme

Texte 1
Gustave Flaubert, Madame Bovary, 1857

Cependant elle n’était plus aussi pâle, et son visage avait une expression de sérénité, comme
si le sacrement l’eût guérie.

Le prêtre ne manqua point d’en faire l’observation ; il expliqua, même à Bovary que le
Seigneur, quelquefois, prolongeait l’existence des personnes lorsqu’il le jugeait convenable
pour leur salut ; et Charles se rappela un jour où, ainsi près de mourir, elle avait reçu la
communion.

— Il ne fallait peut-être pas se désespérer, pensa-t-il.

En effet, elle regarda tout autour d’elle, lentement, comme quelqu’un qui se réveille d’un
songe ; puis, d’une voix distincte, elle demanda son miroir, et elle resta penchée dessus
quelque temps, jusqu’au moment où de grosses larmes lui découlèrent des yeux. Alors elle se
renversa la tête en poussant un soupir et retomba sur l’oreiller.

Sa poitrine aussitôt se mit à haleter rapidement. La langue tout entière lui sortit hors de la
bouche ; ses yeux, en roulant, pâlissaient comme deux globes de lampe qui s’éteignent, à la
croire déjà morte, sans l’effrayante accélération de ses côtes, secouées par un souffle furieux,
comme si l’âme eût fait des bonds pour se détacher. Félicité s’agenouilla devant le crucifix, et
le pharmacien lui-même fléchit un peu les jarrets, tandis que M. Canivet regardait vaguement
sur la place. Bournisien s’était remis en prière, la figure inclinée contre le bord de la couche,
avec sa longue soutane noire qui traînait derrière lui dans l’appartement. Charles était de
l’autre côté, à genoux, les bras étendus vers Emma. Il avait pris ses mains et il les serrait,
tressaillant à chaque battement de son cœur, comme au contrecoup d’une ruine qui tombe. À
mesure que le râle devenait plus fort, l’ecclésiastique précipitait ses oraisons ; elles se
mêlaient aux sanglots étouffés de Bovary, et quelquefois tout semblait disparaître dans le
sourd murmure des syllabes latines, qui tintaient comme un glas de cloche.

Tout à coup, on entendit sur le trottoir un bruit de gros sabots, avec le frôlement d’un bâton ;
et une voix s’éleva, une voix rauque, qui chantait :

Souvent la chaleur d’un beau jour


Fait rêver fillette à l’amour.

Emma se releva comme un cadavre que l’on galvanise, les cheveux dénoués, la prunelle fixe,
béante.

Pour amasser diligemment


Les épis que la faux moissonne,
Ma Nanette va s’inclinant
Vers le sillon qui nous les donne.

— L’Aveugle s’écria-t-elle.

Et Emma se mit à rire, d’un rire atroce, frénétique, désespéré, croyant voir la face hideuse du
misérable, qui se dressait dans les ténèbres éternelles comme un épouvantement.

Il souffla bien fort ce jour-là,


Et le jupon court s’envola !

Une convulsion la rabattit sur le matelas. Tous s’approchèrent. Elle n’existait plus.
Questions d’analyse :
1- En quoi cet extrait fait-il apparaître le roman Madame Bovary comme une « tragédie »
réaliste ?

2- Etudiez la vision critique du narrateur.

Texte 2
Prosper Mérimée, Mateo Falcone (1829)

Mateo Falcone est l’une des nouvelles les plus célèbres de Mérimée. Elle décrit les mœurs corses, que
Mérimée avait étudiées. L’action se situe sous l’Empire, pendant les guerres napoléoniennes.
Nous vous invitons à lire l’incipit de cette nouvelle.

En sortant de Porto-Vecchio et se dirigeant au nord-ouest, vers l’intérieur de l’île, on voit le terrain s’élever
assez rapidement, et après trois heures de marche par des sentiers tortueux, obstrués par de gros quartiers de
rocs, et quelquefois coupés par des ravins, on se trouve sur le bord d’un maquis très étendu. Le maquis est la
patrie des bergers corses et de quiconque s’est brouillé avec la justice. Il faut savoir que le laboureur corse, pour
s’épargner la peine de fumer son champ, met le feu à une certaine étendue de bois : tant pis si la flamme se
répand plus loin que besoin n’est ; arrive que pourra ; on est sûr d’avoir une bonne récolte en semant sur cette
terre fertilisée par les cendres des arbres qu’elle portait. Les épis enlevés, car on laisse la paille, qui donnerait de
la peine à recueillir les racines qui sont, restées en terre sans se consumer poussent au printemps suivant, des
cépées très épaisses qui, en peu d’années, parviennent à une hauteur de sept ou huit pieds. C’est cette manière
de taillis fourré que l’on nomme maquis. Différentes espèces d’arbres et d’arbrisseaux le composent, mêlés et
confondus comme il plaît à Dieu. Ce n’est que la hache à la main que l’homme s’y ouvrirait un passage, etl’on
voit des maquis si épais et si touffus, que les mouflons eux-mêmes ne peuvent y pénétrer. Si vous avez tué un
homme, allez dans le maquis de Porto-Vecchio, et vous y vivrez en sûreté, avec un bon fusil, dela poudre et des
balles, n’oubliez pas un manteau bien garni d’un capuchon, qui sert de couverture et de matelas. Les bergers
vous donnent du lait, du fromage et des châtaignes, et vous n’aurez rien à craindre de la justice ou des parents
du mort, si ce n’est quand il vous faudra descendre à la ville pour y renouveler vos munitions. Mateo Falcone,
quand j’étais en Corse en 18…, avait sa maison à une demi-lieue de ce maquis. C’était un homme assez riche
pour le pays ; vivant noblement, c’est-à-dire sans rien faire, du produit de ses troupeaux, que des bergers,
espèces de nomades, menaient paître ça et là sur les montagnes. Lorsque je le vis, deux années après
l’événement que je vais raconter, il me parut âgé de cinquante ans tout au plus. Figurez-vous un homme petit,
mais robuste, avec des cheveux crépus, noirs comme le jais, un nez aquilin, les lèvres minces, les yeux grands
et vifs, et un teint couleur de revers de botte. Son habileté au tir du fusil passait pour extraordinaire, même dans
son pays, où il y a tant de bons tireurs. Par exemple, Mateo n’aurait jamais tiré sur un mouflon avec des chevro-
tines ; mais, à cent vingt pas, il l’abattait d’une balle dans la tête ou dans l’épaule, à son choix. La nuit, il se
servait de ses armes aussi facilement que le jour, et l’on m’a cité de lui ce trait d’adresse qui paraîtra peut-être
incroyable à qui n’a pas voyagé en Corse. À quatre-vingts pas, on plaçait une chandelle allumée derrière un
transparent de papier, large comme une assiette. Il mettait en joue, puis on éteignait la chandelle, et, au bout
d’une minute dans l’obscurité la plus complète, il tirait et perçait le transparent trois fois sur quatre.
Questions d’analyse
1- Quels détails du décor participent, selon vous, du réalisme ?
2- Comment la nature vous apparait-elle dans ce passage ?
3- Quel caractère de Matéo Falcone se dessine dans cet extrait ?
4- Selon vous, la narration à la première personne augmente-elle ou diminue t-elle le
réalisme de la situation ?

Texte 3 :

Honoré de Balzac, Le Cousin Pons (1847)


Sylvain Pons est un compositeur de musique dont la gloire s’est éteinte. Mais il a gardé de son
prestige passé le goût des belles choses, et surtout il est resté d’une extrême gourmandise. Ayant de
petits revenus, il cherche ainsi toutes les possibilités pour manger de bonnes choses à peu
de frais… Mais la société bourgeoise apprécie de moins en moins les artistes et quand Pons
est invité en société, on se moque bien souvent delui et il subit les pires humiliations. C’est ce
qui lui arrive quand il endure le mépris de parents fortunés. Dans l’extrait qui suit, il est reçu
par ses cousins parvenus, les Camusot de Marville.

« Madame, voilà votre monsieur Pons, et en spencer encore ! vint dire Madeleine à la présidente, il devrait bien
me dire par quel procédé il le conserve depuis vingt-cinq ans ! »En entendant un pas d’homme dans le petit
salon, qui se trouvait entre son grand salon et sa chambre à coucher, madame Camusot regarda sa fille et haussa
les épaules. « Vous me prévenez toujours avec tant d’intelligence, Madeleine, que je n’ai plus le temps de
prendre un parti » dit la présidente.
—Madame, Jean est sorti, j’étais seule, monsieur Pons a sonné, je lui ai ouvert la porte, et, comme il est
presque de la maison, je ne pouvais pas l’empêcher de me suivre ; il est là qui se débarrasse de son spencer.
— Ma pauvre Minette, dit la présidente à sa fille, nous sommes prises, nous devons maintenant dîner ici.—
Voyons, reprit-elle, en voyant à sa chère Minette une figure piteuse, faut-il nous débarrasser de lui pour toujours
?— Oh ! pauvre homme ! répondit mademoiselle Camusot, le priver d’un de ses dîners ! »
Le petit salon retentit de la fausse tousserie d’un homme qui voulait dire ainsi : Je vous entends.« Eh bien !
qu’il entre ! dit madame Camusot à Madeleine en faisant un geste d’épaules.— Vous êtes venu de si bonne
heure, mon cousin, dit Cécile Camusot en prenant un petit air câlin, que vous nous avez surprises au moment
où ma mère allait s’habiller. » Le cousin Pons, à qui le mouvement d’épaules de la présidente n’avait pas
échappé, fut si cruellement atteint, qu’il ne trouva pas un compliment à dire, et il se contenta de ce mot profond
:« Vous êtes toujours charmante, ma petite cousine ! »Puis, se tournant vers la mère et la saluant :« Chère
cousine, reprit-il, vous ne sauriez m’en vouloir de venir un peu plus tôt que de coutume, je vous apporte ce que
vous m’avez fait le plaisir de me demander… »Et le pauvre Pons, qui sciait en deux le président, la présidente
et Cécile chaque fois qu’il les appelait cousin ou cousine, tira de la poche de côté de son habit une ravissante
petite boîte oblongue en bois de Sainte-Lucie, divinement sculptée.« Ah ! je l’avais oublié ! » dit sèchement la
présidente. Cette exclamation n’était-elle pas atroce ? n’ôtait-elle pas tout mérite au soin du parent, dont le seul
tort était d’être un parent pauvre ?« Mais, reprit-elle, vous êtes bien bon, mon cousin. Vous dois-je beaucoup
d’argent pour cette petite bêtise ? » Cette demande causa comme un tressaillement intérieur au cousin, il avait la
prétention de solder tous ses dîners par l’offrande de ce bijou.« J’ai cru que vous me permettiez de vous l’offrir,
dit-il d’une voix émue.— Comment ! Comment ! reprit la présidente ; mais, entre nous, pas de cérémonies,
nous nous connaissons assez pour laver notre linge ensemble. Je sais que vous n’êtes pas assez riche pour faire
la guerre à vos dépens. N’est-ce pas déjà beaucoup que vous ayez pris la peine de perdre votre temps à courir
chez les marchands ?…— Vous ne voudriez pas de cet éventail, ma chère cousine, si vous deviez en donner la
valeur, répliqua le pauvre homme offensé, car c’est un chef-d’œuvre de Watteau qui l’a peint des deux côtés ;
mais soyez tranquille, ma cousine, je n’ai pas payé la centième partie du prix d’art. »
Questions d’analyse :
1- Dans quel milieu social se déroule la scène ? Justifiez votre réponse en relevant des
indices
2- Comment les personnages s’adressent-ils les uns aux autres ? Que remarquez-vous ?
3- Relevez les éléments qui permettent de cerner le personnage du Cousin Pons dans ce
passage ?
4- De quelle manière les paroles sont elles rapportées dans cet extrait ? quel est l’effet
produit ?

Texte 4 :
Stendhal, Le rouge et le noir,
Avec la vivacité et la grâce qui lui étaient naturelles quand elle était loin des regards des
hommes, Mme de Rênal sortait par la porte-fenêtre du salon qui donnait sur le jardin, quand
elle aperçut près de la porte d'entrée la figure d'un jeune paysan presque encore enfant,
extrêmement pâle et qui venait de pleurer. Il était en chemise bien blanche, et avait sous le
bras une veste fort propre de ratine violette.
Le teint de ce petit paysan était si blanc, ses yeux si doux, que l'esprit un peu romanesque
de Mme de Rênal eut d'abord l'idée que ce pouvait être une jeune fille déguisée, qui venait
demander quelque grâce à M. le maire. Elle eut pitié de cette pauvre créature, arrêtée à la
porte d'entrée, et qui évidemment n'osait pas lever la main jusqu'à la sonnette. Mme de Rênal
s'approcha, distraite un instant de l'amer chagrin que lui donnait l'arrivée du précepteur. Julien
tourné vers la porte, ne la voyait pas s'avancer. Il tressaillit quand une voix douce lui dit tout
près de l'oreille :
– Que voulez-vous ici, mon enfant ?
Julien se tourna vivement, et frappé du regard si rempli de grâce de Mme de Rênal, il
oublia une partie de sa timidité. Bientôt, étonné de sa beauté, il oublia tout, même ce qu'il
venait faire. Mme de Rénal avait répété sa question.
– Je viens pour être précepteur, madame, lui dit-il enfin, tout honteux de ses larmes qu'il
essuyait de son mieux.
Mme de Rênal resta interdite; ils étaient fort près l'un de l'autre à se regarder. Julien n'avait
jamais vu un être aussi bien vêtu et surtout une femme avec un teint si éblouissant, lui parler
d'un air doux. Mme de Rênal regardait les grosses larmes, qui s'étaient arrêtées sur les joues si
pâles d'abord et maintenant si roses de ce jeune paysan. Bientôt elle se mit à rire, avec toute la
gaieté folle d'une jeune fille ; elle se moquait d'elle-même et ne pouvait se figurer tout son
bonheur. Quoi, c'était là ce précepteur qu'elle s'était figuré comme un prêtre sale et mal vêtu,
qui viendrait gronder et fouetter ses enfants !
– Quoi, monsieur, lui dit-elle enfin, vous savez le latin ?

Questions d’analyse :
1- Analysez le cadre de la mise en scène de la rencontre
2- Montrez la progression de la scène avec ses différents moments.
3- Quel regard Mme de Rénal porte-t-elle sur le jeune paysan ? Que révèle t-il ?

Texte 5

Honoré de Balzac, La cousine Bette


Monsieur, dit Victorin à Bianchon, espérez-vous sauver M. et Mme Crevel ?

- Je l’espère sans le croire, répondit Bianchon. Le fait est inexplicable pour moi... Cette maladie est
une maladie propre aux nègres et aux peuplades américaines, dont le système cutané diffère de celui
des races blanches. Or, je ne peux établir aucune communication entre les noirs, les cuivrés, les métis
et M. ou Mme Crevel. Si c’est d’ailleurs une maladie fort belle pour nous, elle est affreuse pour tout le
monde. La pauvre créature, qui, dit-on, était jolie, est bien punie par où elle a péché, car elle est
aujourd’hui d’une ignoble laideur, si toutefois elle est quelque chose !... Ses dents et ses cheveux
tombent, elle a l’aspect des lépreux, elle se fait horreur à elle-même ; ses mains, épouvantables à voir,
sont enflées et couvertes de pustules verdâtres ; les ongles déchaussés restent dans les plaies qu’elle
gratte ; enfin, toutes les extrémités se détruisent dans la sanie qui les ronge.

- Mais la cause de ces désordres ? demanda l’avocat.

- Oh ! dit Bianchon, la cause est dans une altération rapide du sang, il se décompose avec une
effrayante rapidité. J’espère attaquer le sang, je l’ai fait analyser : je rentre prendre chez moi le résultat
du travail de mon ami le professeur Duval, le fameux chimiste, pour entreprendre un de ces coups
désespérés que nous jouons quelquefois contre la mort.

- Le doigt de Dieu est là! dit la baronne d’une voix profondément émue. Quoique cette femme m’ait
causé des maux qui m’ont fait appeler, dans des moments de folie, la justice divine sur sa tête, je
souhaite, mon Dieu ! que vous réussissiez, monsieur le docteur. [...]

Lisbeth resta pétrifiée à trois pas du lit où mourait Valérie, en voyant un vicaire de Saint-Thomas-
d’Aquin au chevet de son amie, et une sœur de charité la soignant. La religion trouvait une âme à
sauver dans un amas de pourriture qui, des cinq sens de créature, n’avait gardé que la vue. La sœur de
charité, qui seule avait accepté la tâche de garder Valérie, se tenait à distance. Ainsi l’Eglise
catholique, ce corps divin, toujours animé par l’inspiration du sacrifice en toute chose, assistait, sous
sa double forme d’esprit et de chair, cette infâme et infecte moribonde en lui prodiguant sa
mansuétude infinie et ses inépuisables trésors de miséricorde.

Les domestiques, épouvantés, refusaient d’entrer dans la chambre de monsieur ou de madame ; ils ne
songeaient qu’à eux et trouvaient leurs maîtres justement frappés. L’infection était si grande, que,
malgré les fenêtres ouvertes et les plus puissants parfums, personne ne pouvait rester longtemps dans
la chambre de Valérie. La religion seule y veillait. Comment une femme d’un esprit aussi supérieur
que Valérie ne se serait-elle pas demandé quel intérêt faisait rester là ces deux représentants de
l’Eglise ? Aussi la mourante avait-elle écouté la voix du prêtre. Le repentir avait entamé cette âme
perverse en proportion des ravages que la dévorante maladie faisait à la beauté. La délicate Valérie
avait offert à la maladie beaucoup moins de résistance que Crevel, et elle devait mourir la première,
ayant d’ailleurs été la première attaquée.

- Si je n’avais pas été malade, je serais venue te soigner, dit enfin Lisbeth, après avoir échangé un
regard avec les yeux abattus de son amie. Voici quinze ou vingt jours que je garde la chambre ; mais,
en apprenant ta situation par le docteur, je suis accourue.
- Pauvre Lisbeth, tu m’aimes encore, toi ! je le vois, dit Valérie. Ecoute ! je n’ai plus qu’un jour ou
deux à penser, car je ne puis pas dire vivre. Tu le vois, je n’ai plus de corps, je suis un tas de boue...
On ne me permet pas de me regarder dans un miroir... Je n’ai que ce que je mérite. Ah ! je voudrais,
pour être reçue à merci, réparer tout le mal que j’ai fait.

- Oh ! dit Lisbeth, si tu parles ainsi, tu es bien morte !

- N’empêchez pas cette femme de se repentir, laissez-la dans ses pensées chrétiennes, dit le prêtre.

- Plus rien ! se dit Lisbeth épouvantée. Je ne reconnais ni ses yeux ni sa bouche ! Il ne reste pas un seul
trait d’elle ! Et l’esprit a déménagé! Oh ! c’est effrayant !...

- Tu ne sais pas, reprit Valérie, ce que c’est que la mort, ce que c’est que de penser forcément au
lendemain de son dernier jour, à ce que l’on doit trouver dans le cercueil : des vers pour le corps, mais
quoi pour l’âme ?... Ah ! Lisbeth, je sens qu’il y a une autre vie !... et je suis toute à une terreur qui
m’empêche de sentir les douleurs de ma chair décomposée !... Moi qui disais en riant à Crevel, en me
moquant d’une sainte, que la vengeance de Dieu prenait toutes les formes du malheur... Eh bien, j’étais
prophète !... Ne joue pas avec les choses sacrées, Lisbeth ! Si tu m’aimes, imite-moi, repens-toi !

Question :

Etudiez les caractéristiques réalistes contenues dans le texte. Que révèlent-elles ?

Texte 6
Emile Zola, L’œuvre

Claude passait devant l'Hôtel de Ville, et deux heures du matin sonnaient à l'horloge, quand
l'orage éclata. Il s'était oublié à rôder dans les Halles, par cette nuit brûlante de juillet, en
artiste flâneur, amoureux du Paris nocturne. Brusquement, les gouttes tombèrent si larges, si
drues, qu'il prit sa course, galopa dégingandé, éperdu le long du quai de la Grève. Mais, au
pont Louis-Philippe, une colère de son essoufflement l'arrêta ; il trouvait imbécile cette peur
de
l'eau ; et, dans les ténèbres épaisses, sous le cinglement de l'averse qui noyait les becs de gaz,
il traversa lentement le pont, les mains ballantes.

Du reste, Claude n'avait plus que quelques pas à faire. Comme il tournait sur le quai de
Bourbon, dans l'île Saint-Louis, un vif éclair illumina la ligne droite et plate des vieux hôtels
rangés devant la Seine, au bord de l'étroite chaussée. La réverbération alluma les vitres des
hautes fenêtres sans persiennes, on vit le grand air triste des antiques façades, avec des détails
très nets, un balcon de pierre, une rampe de terrasse, la guirlande sculptée d'un fronton. C'était
là que le peintre avait son atelier, dans les combles de l'ancien hôtel du Martoy, à l'angle de la
rue de la Femme-sans-Tête. Le quai entrevu était aussitôt retombé aux ténèbres, et un
formidable coup de tonnerre avait ébranlé le quartier endormi.

Arrivé devant sa porte, une vieille porte ronde et basse, bardée de fer, Claude, aveuglé par la
pluie, tâtonna pour tirer le bouton de la sonnette ; et sa surprise fut extrême, il eut un
tressaillement en rencontrant dans l'encoignure, collé contre le bois, un corps vivant. Puis, à la
brusque lueur d'un second éclair, il aperçut une grande jeune fille, vêtue de noir, et déjà
trempée, qui grelottait de peur. Lorsque le coup de tonnerre les eut secoués tous les deux, il
s'écria :

- Ah bien ! si je m'attendais... Qui êtes-vous ? que voulez-vous ?


Il ne la voyait plus, il l'entendait seulement sangloter et bégayer :

- Oh ! monsieur, ne me faites pas du mal... C'est le cocher que j'ai pris à la gare, et qui m'a
abandonnée près de cette porte, en me brutalisant... Oui, un train a déraillé, du côté de Nevers.
Nous avons eu quatre heures de retard, je n'ai plus trouvé la personne qui devait m'attendre...
Mon Dieu ! c'est la première fois que je viens à Paris, monsieur, je ne sais pas où je suis...

Question : Quels sont les éléments réalistes de ce passage extrait de l’œuvre de Zola ?
Analysez trois procédés d’écriture qui les introduisent.

Le naturalisme
Texte 1
Dans Thérèse Raquin, j'ai voulu étudier des tempéraments et non des caractères. Là est le
livre entier. J'ai choisi des personnages souverainement dominés par leurs nerfs et leur sang,
dépourvus de libre arbitre, entraînés à chaque acte de leur vie par les fatalités de leur chair.
Thérèse et Laurent sont des brutes humaines, rien de plus. J'ai cherché à suivre pas à pas dans
ces brutes le travail sourd des passions, les poussées de l'instinct, les détraquements cérébraux
survenus à la suite d'une crise nerveuse. Les amours de mes deux héros sont le contentement
d'un besoin; le meurtre qu'ils commettent est une conséquence de leur adultère, conséquence
qu'ils acceptent comme les loups acceptent l'assassinat des moutons; enfin, ce que j'ai été
obligé d'appeler leurs remords, consiste en un simple désordre organique, et une rébellion du
système nerveux tendu à se rompre. L'âme est parfaitement absente, j'en conviens aisément,
puisque je l'ai voulu ainsi. ( …) Mon but a été un but scientifique avant tout : j'ai montré les
troubles profonds d'une nature sanguine au contact d'une nature nerveuse. J'ai simplement fait
sur deux corps vivants le travail analytique que les chirurgiens font sur des cadavres.

Emile Zola, Préface de Thérèse Raquin (1868)

Texte 2

Je veux expliquer comment une famille, un petit groupe d’êtres, se comporte dans une so
ciété, en s’épanouissant pour donner naissance à dix, à vingt individus, qui paraissent, au pre
mier coup d’œil, profondément dissemblables, mais que l’analyse montre intimement liés les
uns aux autres. L’hérédité a ses lois, comme la pesanteur.
Je tâcherai de trouver et de suivre, en résolvant la double question des tempéraments et d
es milieux, le fil qui conduit mathématiquement d’un homme à un autre homme. Et quand je t
iendrai tous les fils, quand j’aurai entre les mains tout un groupe social, je ferai voir ce groupe
à l’œuvre, comme acteur d’une époque historique, je le créerai agissant dans la complexité de
ses efforts, j’analyserai à la fois la somme de volonté de chacun de ses membres et la poussée
générale de l’ensemble.
Préface de La fortune des Rougon (1871)
Texte 3
Eh bien ! en revenant au roman, nous voyons également que le romancier est fait d'un
observateur et d'un expérimentateur. L'observateur chez lui donne les faits tels qu'ils les a
observés, pose le point de départ, établit le terrain solide sur lequel vont marcher les
personnages et se développer les phénomènes. Puis l'expérimentateur paraît et institue
l'expérience, je veux dire fait mouvoir les personnages dans une histoire particulière, pour y
montrer que la succession des faits y sera telle que l'exige le déterminisme des phénomènes
mis à l'étude. C'est presque toujours ici une expérience « pour voir », comme l'appelle Claude
Bernard. Le romancier part à la recherche d'une vérité. (…) En somme, toute l'opération
consiste à prendre des faits dans la nature, puis à étudier le mécanisme des faits, en agissant
sur eux par les modifications des circonstances et des milieux, sans jamais s'écarter des lois de
la nature. Au bout, il y a la connaissance de l'homme, la connaissance scientifique, dans son
action individuelle et sociale.
Le roman expérimental (1880)

Texte 4

Lorsque L'Assommoir a paru dans un journal, il a été attaqué avec une brutalité sans
exemple, dénoncé, chargé de tous les crimes. Est-il bien nécessaire d'expliquer ici, en
quelques lignes, mes intentions d'écrivain ? J'ai voulu peindre la déchéance fatale d'une
famille ouvrière, dans le milieu empesté de nos faubourgs. Au bout de l'ivrognerie et de la
fainéantise, il y a le relâchement des liens de la famille, les ordures de la promiscuité, l'oubli
progressif des sentiments honnêtes, puis comme dénouement la honte et la mort. C'est la
morale en action, simplement.

L’assommoir, (1877)

Questions :

1- Pourquoi, selon Zola, les hommes sont-ils « dépourvus de libre arbitre » ?


2- A quoi Zola compare t-il le romancier naturaliste ? en quoi consiste son travail ?
3- Dans quelle mesure peut-on dire que l’hérédité a « ses lois, comme la pesanteur » ?
4- Comment Zola justifie-il l’écriture de son roman L’assommoir ? Ce dernier a-t-il été
une réussite ? pourquoi ?