Vous êtes sur la page 1sur 5

L’Amateur d’Autographes

Confiné
Gazette bi-hebdomadaire
N° 12
15 MAI 2020

Octave Mirbeau

LIBRAIRIE WILLIAM THÉRY


1 bis, place du Donjon
28800 - ALLUYES
Tél. 02 37 47 35 63
E.mail : williamthery@wanadoo.fr
QUATRE LETTRES D’OCTAVE MIRBEAU
À ERNEST VAUGHAN

On sait qu’Octave Mirbeau a été un des tout premiers à se lever pour défendre l’innocence
d’Alfred Dreyfus et qu’il a été l’un des plus fervents et des plus influents des partisans de la
Justice et de la Vérité. Il s’est donc tout naturellement rapproché du quotidien dreyfusiste par
excellence qu’était L’Aurore, fondé le 19 octobre 1897 par Ernest Vaughan et qui publiera le
J’accuse de Zola le 13 janvier 1898. Journaliste proudhonien, Ernest Vaughan (1841-1929) a
été membre de la première Internationale et a été proscrit après la Commune, puis a collaboré
longtemps à L'Intransigeant d’Henri Rochefort, son beau-frère, qui sera un antidreyfusard
virulent, avant d’en être chassé en décembre 1896. Il a confié la direction politique de son
nouveau quotidien à Georges Clemenceau, qui n’est alors plus député. Dans ses Souvenirs
sans regret, publiés en feuilleton dans L’Aurore, Vaughan écrira, le 16 avril 1901, à propos du
lancement du quotidien dreyfusiste : « Octave Mirbeau, avec qui j’avais eu, chez
Clemenceau, plusieurs entrevues, était des nôtres. » Sans doute le père de l’abbé Jules avait-
il alors donné un accord de principe pour fournir de la copie, mais il faudra attendre qu’il ait
besoin d’une tribune, que Le Journal, antirévisionniste, ne pouvait plus lui fournir, pour que
Mirbeau engage sa collaboration avec L’Aurore. Elle commencera officiellement le 2 août
1898 et Mirbeau y plaidera d’emblée pour la nécessaire union des prolétaires et des
intellectuels afin de faire face au danger d’un coup d’État où il a comme une prémonition de
ce proto-fascisme à la française analysé par l’historien israélien Zeev Sternhell.
Ces quatre lettres de Mirbeau à Ernest Vaughan appartenaient aux archives de Jean-Étienne
Huret – petit-fils du célèbre journaliste Jules Huret, ami et admirateur de Mirbeau –, qui m’a
généreusement ouvert ses portes et ses collections. La plus importante est évidemment celle
d’août 1898, où Mirbeau rapporte, en toute simplicité, comment il vient, spontanément, sans
mandat de qui que ce soit, de payer de sa poche les 7 555 francs de l’amende à laquelle Émile
Zola a été condamné, le 18 juillet précédent, au terme de son deuxième procès pour J’accuse.
La somme avancée par Mirbeau ne lui sera jamais remboursée. Suite à la loi d’amnistie du
28 décembre 1900, Zola enverra à son avocat Labori une lettre datée du 6 mars 1901 et
publiée par L’Aurore le 10 mars, intitulée « Qu’ils gardent l’argent », où il écrira notamment :
« Pendant mon exil en Angleterre, un ami avait dû verser la somme de 7 555 francs en
paiement temporaire des amendes et des frais du procès de Versailles. Puisque leur amnistie,
selon eux [c’est-à-dire « les hommes qui ont rédigé et voté la loi d’amnistie »], effaçait tout, il
me semblait bien qu’on rendrait cet argent, qui n’était point acquis, du moment que j’avais
frappé l’arrêt d’une opposition et que le procès devait être jugé à nouveau. Point du tout ! On
m’a fait répondre que le paragraphe 8 de l’article 2 porte que “les sommes recouvrées, à
quelque titre que ce soit, avant la promulgation de la loi, ne seront pas restituées”. Ce
paragraphe ne s’applique évidemment qu’à certaines contraventions amnistiées. N’importe,
on y fait rentrer les 7 555 francs, on torture le texte de la loi et l’État lui aussi garde l’argent.
Si le parquet s’entête à cette interprétation, ce sera une monstruosité encore, dans l’indigne
façon dont on m’a refusé toute justice. » Zola annonce donc à son avocat qu’il renonce à
réclamer quoi que ce soit : « Je ne veux pas être complice en acceptant quoi que ce soit de
leur amnistie. [...] Cela me gâterait tout notre effort d’abnégation et de bravoure »
(Correspondance de Zola, t. X, pp. 245-246). Et pourtant, le 4 mars 1901, soit deux jours plus
tôt, Zola avait écrit à Mirbeau : « Labori va tenter une démarche pour tâcher de rattraper les
sept mille et quelques cents francs que vous avez versés en mon nom pour l’affaire de
Versailles » (ibid., p. 242). Sans doute ces tentatives ont-elles avorté et incité Zola à adopter
une attitude qui souligne davantage encore son désintéressement et celui de son « ami », qui
n’est pas désigné, sans doute à la demande de Mirbeau.
Pierre MICHEL
Président des Amis d’Octave Mirbeau

[Carrières-sous-Poissy – Fin décembre 18971 ?]


Clos St-Blaise
par Poissy
Seine & Oise
Mon cher Vaughan,
Voulez-vous me faire faire un abonnement à L’Aurore ? Du fond de ma campagne, c’est le
diable à me le procurer journellement.
Tous mes compliments pour votre campagne contre Rochefort2. J’ai rarement vu quelqu’un
manger le foie d’un homme avec une bonne humeur aussi inaltérable !
Amitiés.
Octave Mirbeau

2
[En-tête : Hôtel des Réservoirs]
Versailles, le 8 août 1898
Mon cher ami,
En même temps que cette lettre, vous recevrez un constat de M. Lambotte, huissier à
Versailles, par lequel il est relaté que, spontanément, de mes deniers personnels, sans mandat
d’aucune sorte, et simplement parce que Zola est mon ami, et que j’ai voulu lui éviter tous les
dommages et tracas qui peuvent résulter d’actes d’exécution, j’ai acquitté, entre les mains du
percepteur de Versailles, les frais et amendes du procès du 18 juillet3, et ce, sous la réserve

1 Date conjecturale, fonction de l’hypothèse formulée dans la note 2. Mais ce qui est bizarre, c’est de demander un

abonnement au Clos Saint-Blaise, alors que Mirbeau se trouve presque tout le temps à Paris à cette époque, avec les
représentations de ses Mauvais bergers, d’un côté, et, de l’autre, l’affaire Dreyfus qui prend son essor et va désormais
accaparer toute son énergie.
2 C’est surtout dans la deuxième moitié du mois de décembre 1897 que L’Aurore mène campagne contre l’antidreyfusard

Henri Rochefort. Notamment le 23 décembre, où un article de Guinaudeau est intitulé ironiquement « M. Rochefort va faire
la lumière ». D’où la date proposée. Mais il est possible que la lettre soit postérieure et date de l’été 1898 ou 1899,.
3 Ce procès a eu lieu le 18 juillet 1898. Zola, après avoir quitté le tribunal, a été condamné, comme le 23 février en

première instance, à un an de prison et 3 000 francs d’amende. Le soir même il a pris le train pour Londres, où il vit
difficilement sous un nom d’emprunt, pour éviter que la sentence ne soit exécutoire. Assigné en justice par les pseudo-experts
graphologues, qui se jugeaient eux aussi diffamés par J’accuse, Zola a subi, le 9 juillet, une autre condamnation : quinze
au contraire de tous les droits de Zola et de Perreux4. Frais et amendes se montent à la
somme de 7 555 F, 255.
C’est une affaire que nous règlerons plus tard, au retour de Zola6.
Recevez, mon cher Vaughan, mes meilleures amitiés.
Octave Mirbeau

Le Buttin
Honfleur
Calvados
[25 juillet 19007]
Mon cher ami,
Voulez-vous me dire à qui je dois le superbe article de L’Aurore8 ? Est-ce à Berthier ? Je
voudrais bien le savoir pour lui envoyer mes remerciements. Vous n’imaginez pas combien
cet article m’a fait plaisir, et combien je l’ai savouré.

jours de prison avec sursis, 2 000 francs d’amende, plus 5 000 francs de dommages-intérêts à verser à chacun des trois
plaignants – que Mirbeau va s’employer à ridiculiser et à clouer au pilori d’infamie. Les dommages-intérêts seront doublés
le 10 août. À propos de l’amende et des frais du premier procès, Labori écrivait, le 24 juillet à Zola : « Je suis d'avis qu'il faut
éviter la saisie de vos meubles, même à concurrence d'une somme quelconque, si le Parquet le tente. Il faudrait donc qu'un
tiers, un personnage important, Duclaux, par exemple, quand on annoncera la vente, se présente non en votre nom, mais au
sien, et offre le paiement pour amende et frais (on parle au total de 8 000 Fr.). Cette somme vous sera restituée sur
l'opposition, mais d'ici là il faut la verser. Soyez assez bon pour me dire à qui il faut la demander, car il importe qu'on soit
prêt le cas échéant. Il est également nécessaire d'empêcher la vente pour que l'opposition soit plus facilement recevable,
l'exécution par vente n'ayant pas eu lieu. » Le 26 juillet, Zola répond : « Quant à la question d'argent, elle est facile à régler.
Je vous envoie un mot pour Fasquelle, il vous remettra la somme nécessaire, que vous lui demanderez, pour les amendes et
les dommages-intérêts. Vous ferez donner cette somme par le personnage que vous choisirez, Duclaux ou un autre. » Nous
ignorons si Fasquelle a été contacté et, en ce cas, s’il a ou non accepté d’avancer la somme. Nous ignorons également quand
et comment Labori en est arrivé à solliciter Mirbeau.
4 Gérant de L’Aurore, qui était aux côtés de Zola sur le banc des accusés.
5 C'est le 8 août que Mirbeau est allé à Versailles payer, de sa poche, au percepteur de Seine-et-Oise, les 7 555 francs 25 en

question. C'est le montant de l'amende à laquelle Zola a été condamné le 18 juillet par la Cour d'Assises de Seine-et-Oise,
augmentée des frais, qui sont énormes. Le Journal du 11 août mentionne le versement effectué par Mirbeau et en explique
l’intérêt : « Ce paiement aura pour effet d’éviter la saisie et vente des meubles de M. Zola, saisie et vente qui auraient pu être
légalement pratiquées, la signification au domicile suffisant au point de vue civil, alors qu’au point de vue pénal, il est de
toute nécessité qu’elle soit faite à personne, c’est-à-dire au condamné lui-même » – ce qui explique aussi le départ précipité
de Zola et le soin qu’il met à se cacher, même à l’étranger. Pour la même raison, Mirbeau proposera, en octobre, d’avancer
l’argent de l’amende et des frais dans l’affaire des pseudo-experts, pour éviter de nouveau la saisie ; seulement, cette fois-là,
ce ne sera pas son propre argent, mais celui de Joseph Reinach, qui le lui remettra de la main à la main, et sans reçu….
6 Autant que nous le sachions, il n’y a jamais eu de remboursement.
7 Cachet de la poste.
8 Le compte rendu du Journal d‘une femme de chambre a paru le 22 juillet dans L’Aurore. Il est effectivement de Berthier.
J’ai fait mon service9 ici. Je renvoie les volumes aujourd’hui. Vous aurez vos exemplaires
dans quelques jours.
À vous, de tout cœur, et aux amis de L’Aurore, fidèlement..
Octave Mirbeau

P. S. Je m’aperçois que, sur ma lettre envoyée par la librairie, Guinaudeau et Lhermitte10


sont mal prénommés. Si, dans mon abrutissement, ils le sont aussi à la dédicace du livre,
voulez-vous leur en faire toutes mes excuses, et leur dire que je leur enverrai, à chacun, un
autre exemplaire.
Merci encore.

[Nice – 3 avril 190111]


Cher ami,
Voulez-vous bien ne plus m’envoyer L’Aurore à Nice12, et le faire suivre, 3 Boulevard
Delessert Paris, où je rentre, après quelques jours de repos en Italie.
Êtes-vous content de votre combinaison13 ? Je le voudrais, et de tout cœur.
À vous, aux amis.
Octave Mirbeau

9 Service de presse du Journal d’une femme de chambre.


10 Georges Lhermitte, journaliste à L’Aurore, publiera en 1906 La Séparation et ses conséquences.
11 Cachet de la Poste. La lettre est adressée à L’Aurore, 142 rue Montmartre. Elle est bordée de noir, suite au décès de

Ladislas Mirbeau, le père d’Octave.


12 Mirbeau s’était réabonné à L’Aurore le 15 mars précédent. Mais, naturellement, il l’a reçu régulièrement depuis deux ans et

demi, que ce soit en tant qu’abonné ou que collaborateur et ami.


13 Il s’agit du passage de 5 à 10 centimes, pour faire face aux difficultés de trésorerie du quotidien.