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 Chapitre III.

Les fondements théoriques de la


responsabilité sociale de l’entreprise
 Jean-Pascal Gond et Jacques Igalens
 Dans La responsabilité sociale de l'entreprise (2016), pages 35 à 58

S i les pratiques de RSE se sont diffusées puis institutionnalisées, les débats relatifs à la
définition de la RSE et à son bien-fondé économique ont continué, conduisant à une
fragmentation des approches théoriques. Il est possible de saisir le champ de la RSE dans
toute sa diversité à partir d’une grille d’analyse simplifiée qui articule les approches de la RSE
à des représentations de l’interface entre l’entreprise et la société. Une telle grille de lecture
s’offre comme une synthèse des travaux sur la RSE. Cet outil permet de clarifier le
positionnement des acteurs de la RSE.

I. – Une pluralité de concepts et d’approches : un champ d’étude


fragmenté

2La RSE a fait l’objet de nombreux développements théoriques depuis les années 1950, dans
la lignée des débats suscités par les écrits de Friedman, Levitt ou encore Bowen. Dans un
article de 1999, Carroll ne dénombrait pas moins d’une vingtaine de définitions différentes,
mettant toutes l’accent sur l’idée que la RSE renvoie à la fois aux obligations des entreprises
qui s’étendent au-delà des dimensions purement techniques, financières, légales et
économiques et aux actions des entreprises qui affectent potentiellement ou concrètement les
groupes qui sont en relation avec l’entreprise. La RSE apparaît aujourd’hui encore dans une
large mesure comme une notion en cours de définition, dont la théorisation s’effectue par
vagues successives, avec l’introduction de nouveaux concepts. Deux grandes approches ont
dominé ces développements. La première pose la question de la définition de la RSE et
s’attache à préciser la nature et les niveaux de responsabilité sociale des entreprises, la
seconde s’efforce d’analyser envers qui les entreprises sont (ou devraient être) socialement
responsables.

3En simplifiant les développements concernant la construction d’une approche visant à


définir le concept de RSE, il est possible, à la suite de Bill Frederick et de Donna Wood, de
distinguer trois grandes phases dans l’élaboration théorique de ce concept [1][1]D. J. Wood,
« Corporate Social Performance Revisited », Academy…. La première période renvoie aux
débats des années 1950 et 1960, elle a été dominée par la question de la définition des
frontières et du concept de RSE ainsi que par les discussions relatives aux fondements
éthiques et économiques de cette notion, dans le cadre des controverses évoquées dans le
chapitre I. Cette période se caractérise donc par une approche normative et philosophique de
la RSE.
4Pendant les années 1970, dans un contexte où les mouvements sociaux et environnementaux
prennent souvent pour cible les entreprises, la recherche sur la RSE prend un tournant plus
pragmatique et managérial, bien illustré par les travaux d’Ackerman et Bauer, qui se
concentrent sur la question de la gestion très concrète des problèmes sociaux et
environnementaux [2][2]R. Ackerman, R. Bauer, Corporate Social Responsiveness : the….
Ces auteurs s’attachent en effet à étudier les modes de réaction des entreprises aux pressions
externes issues de l’environnement marchand et non marchand. Ils introduisent ainsi la notion
de réactivité ou sensibilité sociale de l’entreprise (Corporate Social Responsiveness, ou
« CSR-2 ») qui renvoie aux processus de gestion de la RSE par les entreprises ainsi qu’au
déploiement et à la mise en œuvre des pratiques de RSE.
5À partir des années 1980 et 1990, un nouveau concept s’impose à son tour et succède à la
notion de sensibilité sociétale : la Performance sociétale de l’entreprise (PSE)
(pour Corporate Social Performance). La PSE s’offre tout à la fois comme une tentative de
synthèse des deux approches antérieures et comme une nouvelle perspective focalisant
l’attention sur les capacités de gestion de la RSE, les impacts des politiques de RSE et la
mesure de ces impacts. En effet, la PSE intègre tout à la fois le niveau des principes de
responsabilité sociale (débats normatifs des années 1950 et 1960) avec celui des processus de
gestion des problèmes sociaux (sensibilité sociale des années 1970), mais il complète ces
approches en intégrant un troisième niveau d’analyse : celui des résultats et des impacts
concrets des politiques de RSE.

6Au niveau des principes, la notion de PSE se veut englobante, puisqu’elle distingue et
intègre quatre niveaux de responsabilité sociale : les responsabilités économiques et juridiques
– qui correspondent à la vision restrictive de la RSE défendue par Milton Friedman – et les
niveaux éthiques et discrétionnaires – qui renvoient aux dimensions de la RSE qui vont au-
delà d’une bonne gestion et du respect du cadre légal. Ainsi, les responsabilités éthiques
correspondent aux normes sociales implicites – non codifiées par la loi –, dont le respect est
requis par la société, tandis que les responsabilités discrétionnaires renvoient aux
comportements des entreprises qui dépassent ces attentes, au travers de la réalisation, par
exemple, d’activités philanthropiques (ex. : mécénat). À la suite des travaux de Carroll, ces
quatre niveaux sont souvent représentés sous la forme d’une pyramide, dont la base serait
constituée des responsabilités économiques, et le sommet des responsabilités
discrétionnaires [3][3]Voir A.B. Carroll, « A Three Dimensional Conceptual Model of….
7La définition de la PSE la plus fréquemment mobilisée souligne le caractère très large et
englobant de cette notion. En effet, selon Donna Wood, la PSE peut se définir comme « une
configuration organisationnelle de principes de responsabilité sociale, de processus de
sensibilité sociétale ainsi que de politiques, programmes et de résultats observables qui sont
liés aux relations sociétales de l’entreprise [4][4]D.J. Wood, op. cit., p. 693. ».
8La figure 1 (ci-dessous) représente ce cheminement théorique qui a permis de spécifier
progressivement les dimensions du concept de RSE entre les années 1950 et 2000, aboutissant
à une approche qui distingue trois niveaux : les principes et les valeurs qui guident la RSE, les
processus de gestion de la RSE et les résultats et impacts obtenus en matière de RSE.
Parallèlement à ces efforts, un courant théorique issu de la stratégie d’entreprise et de
l’éthique des affaires s’est attaché à la question de savoir vis-à-vis de qui l’entreprise est
socialement responsable.
Figure 1. la construction théorique de la RSE
Fig. 1. – La construction théorique de la RSE

9À partir des années 1980, la théorie des parties prenantes (stakeholder theory) s’est en effet
progressivement imposée comme un cadre de référence complémentaire visant à préciser les
groupes vis-à-vis desquels l’entreprise exerce (ou devrait exercer) ses responsabilités sociales.
L’ouvrage de Freeman (1984) a popularisé cette théorie, en proposant de définir comme
« partie prenante » l’ensemble des personnes ou des groupes qui sont susceptibles d’affecter
et/ou d’être affectés par le déroulement de la stratégie de l’entreprise [5][5]R. E. Freeman,
op. cit., 1984.. Cette approche élargie de la conception de l’environnement de l’entreprise
permet d’inclure dans l’analyse stratégique des groupes d’acteurs auparavant négligés dans les
travaux de gestion, tels que les organisations non gouvernementales, les groupes activistes, les
riverains, les groupes politiques, etc. Ce faisant, elle s’offre comme un moyen de penser
l’environnement sociopolitique de l’entreprise, au-delà des aspects purement économiques et
commerciaux [6][6]A.-C. Martinet, Management stratégique : organisation et…. La théorie des
parties prenantes s’est attachée à étudier les fondements normatifs, descriptifs et
instrumentaux sur lesquels repose la prise en compte de demandes de groupes externes autres
que les actionnaires [7][7]T. Donaldson, L. E. Preston, « The Stakeholder Theory of the….
10La perspective normative de la théorie des parties prenantes vise à clarifier les raisons pour
lesquelles les demandes de groupes qui ne sont pas nécessairement en relation contractuelle
explicite avec les entreprises peuvent être légitimes et doivent donc être prises en compte.
Cette approche s’appuie sur l’éthique des affaires et des fondements philosophiques, tels que
l’éthique kantienne, la théorie de la justice de John Rawls ou encore la théorie des droits de
propriété afin de justifier la prise en compte des parties prenantes dans la gestion de
l’entreprise. La perspective descriptive de cette théorie s’efforce de montrer la pertinence
empirique de ce cadre d’analyse en soulignant que les managers et dirigeants tendent à penser
leur activité comme la gestion de multiples relations avec des groupes internes et externes.
L’approche par « parties prenantes » serait déjà ancrée dans les modes de gestion des
entreprises et serait donc plus « naturelle » qu’une approche centrée sur les actionnaires, car
spontanément adoptée par les managers. Finalement, la perspective instrumentale s’attache à
étudier les conséquences économiques et financières de la gestion des parties prenantes et à
répondre à la question suivante : dans quelle mesure la prise en compte des demandes de
parties prenantes plus ou moins distantes d’une organisation contribue-t-elle à améliorer sa
performance [8][8]Pour une synthèse des développements récents de la théorie des… ?
11En combinant ces deux courants, il est possible de proposer une définition synthétique de
la RSE qui croiserait le modèle de performance sociétale de l’entreprise avec une description
de l’organisation comme réseau de parties prenantes, incluant les salariés, consommateurs,
fournisseurs, actionnaires, ainsi que tous les autres groupes avec lesquels l’organisation est en
relation. Une telle approche consolidée définirait la RSE comme les principes de
responsabilité sociale, les processus de gestion de la RSE et les résultats de cette gestion tels
qu’ils se déploient dans les interactions entre une organisation et ses parties prenantes.

12Si une telle définition unifiée de la RSE est relativement consensuelle, cette représentation
tend toutefois à négliger de nombreuses théories et concepts qui se sont développés depuis les
années 1980, 1990 et 2000 pour préciser ou compléter les efforts de définition antérieurs. En
effet, au-delà des trois concepts de RSE 1, de RSE 2 et de PSE, et au-delà de la théorie des
parties prenantes, de nombreux concepts ont été proposés afin d’enrichir les approches
antérieures ou de s’y substituer en recentrant l’attention des chercheurs sur des dimensions
spécifiques des relations entre l’entreprise et ses parties prenantes.

13Ainsi, la notion d’entreprise citoyenne a été mobilisée en France au début des années 1990
par le Cercle des jeunes dirigeants pour qualifier des pratiques de gestion correspondant à la
RSE, et refait surface aujourd’hui dans le monde anglo-saxon pour étudier les conséquences
politiques du développement des pratiques de RSE. Le concept de Développement durable
appréhendé selon la perspective de l’entreprise est parfois assimilé à celui de RSE dans les
textes officiels des institutions telles que l’Union européenne ou les Nations unies. Par
ailleurs, le concept plus managérial de triple résultat (triple bottom line) a été proposé en 1997
par John Elkington comme un substitut à la notion de RSE, afin de souligner la nécessité pour
les entreprises de gérer simultanément les dimensions sociales, environnementales et
financières de la performance. Porter et Kramer ont, quant à eux, proposé en 2011 la notion de
« création de valeur partagée ». La figure 2 (page suivante) illustre cette prolifération de
concepts et de théories qui génère une confusion grandissante dans le champ académique
dédié à la RSE [9][9]Schéma construit d’après. A. Mohan, Strategies for the…. En effet,
chaque nouveau concept ne se substitue pas nécessairement au précédent et se pose tantôt
comme complément, tantôt comme alternative ou comme synthèse des concepts antérieurs.
De plus, de nombreuses théories appréhendent le phénomène sous des angles
complémentaires, et une même théorie ou une même approche de la RSE se décline selon des
visions distinctes, parfois contradictoires (ex. : les trois approches de la théorie des parties
prenantes). Dès lors, il n’est pas surprenant qu’un grand nombre d’auteurs soulignent les
contradictions et les ambiguïtés de ce champ d’étude. Ainsi, pour Elisabeth Garriga et
Domènec Melé, la « responsabilité sociale de l’entreprise n’est pas seulement un paysage
composé de théories, c’est aussi une prolifération d’approches qui sont souvent controversées,
complexes et qui manquent de clarté [10][10]E. Garriga, D. Melè, « Corporate Social
Responsibility :… ».
Fig. 2. – L’accumulation des concepts relatifs à la RSE

II. – Une grille d’analyse : la RSE comme interface


entreprise/société

14Face à une telle démultiplication des concepts et des approches, une façon de clarifier le
champ de la RSE consiste à s’appuyer sur le plus petit dénominateur commun à tous les
travaux portant sur ce thème, à savoir l’idée que la responsabilité de l’entreprise vis-à-vis de
la société est un concept qui, par définition, caractérise l’interface de l’entreprise et de la
société. Il découle de ce point commun que tout concept de RSE incorpore nécessairement
une représentation de cette interface, c’est-à-dire articule une vision du monde à une théorie
de l’entreprise ou de l’organisation. À partir de ce postulat, il est possible d’organiser les
définitions et les théories de la RSE qui se sont développées jusqu’à aujourd’hui en fonction
des représentations de l’interface entreprise/société [11][11]Source : J.-P. Gond, « La
responsabilité sociale au-delà du….
15A priori, on peut considérer qu’il existe une très grande diversité d’approches de l’interface
entreprise/société et en conséquence un très grand nombre de théories de la RSE. Un moyen
d’éviter d’effectuer un recensement exhaustif de toutes ces approches consiste à s’appuyer sur
la grille d’analyse développée par Burrell et Morgan en 1979 pour classer les travaux
sociologiques et les grands courants de théorie des organisations en fonction de leurs
orientations épistémologiques et sociopolitiques [12][12]G. Burrell, G. Morgan, Sociological
Paradigms and Organization…. Cette grille est structurée selon deux axes.
16Le premier axe est épistémologique et méthodologique, il oppose les approches
objectivistes (ou positivistes) en sciences sociales, qui considèrent que la réalité sociale existe
indépendamment de son observation et s’intéresse à la recherche de relations stables entre les
concepts, aux approches plus subjectivistes qui considèrent la société comme une construction
sociale négociée et s’attachent à étudier les représentations des acteurs, leurs interprétations et
les processus grâce auxquels ils font sens de leurs interactions et de leur environnement.

17Le second axe de la grille de lecture de Burrell et Morgan oppose les approches s’efforçant
d’expliquer et d’analyser les mécanismes grâce auxquels la société peut se reproduire dans le
temps et voir ses composantes rester intégrées (ex. : sociologie parsonnienne) aux travaux qui
se focalisent sur les changements sociaux et cherchent à rendre des comptes de ces
dynamiques de changement radical (ex. : sociologie marxiste).

18En adaptant cet outil au champ de la gestion, il est possible de distinguer quatre
perspectives contrastées de l’interface entreprise/société auxquelles correspondent quatre
visions de la RSE qui sont présentées sur la figure 3.
Fig. 3. – Quatre perspectives sur l’interface entreprise/société

19L’approche fonctionnaliste (objectiviste/régulation) appréhende la relation sur le mode de


l’intégration et s’attache à éclairer les conditions grâce auxquelles les buts de l’entreprise et
de la société peuvent être intégrés. La vision sociopolitique (objectiviste/changement) plus
centrée sur les dynamiques de pouvoir analyse le lien entreprise/société comme un rapport de
force et de domination. La vision culturaliste (subjectiviste/régulation) s’attache à l’étude de
la façon dont les entreprises s’imprègnent des valeurs sociales et influencent en retour ces
valeurs. Enfin, l’approche constructiviste (subjectiviste/changement) est focalisée sur
l’analyse de la coconstruction de l’entreprise et de la société. Il est possible de faire
correspondre à chacune de ces perspectives sur les interactions entreprise/société une
conceptualisation de la RSE : la RSE comme fonction de régulation sociale (vision
fonctionnaliste), la RSE comme produit culturel (vision culturaliste), la RSE comme relation
de pouvoir (vision sociopolitique) et enfin la RSE comme construction sociocognitive (vision
constructiviste).

III. – La RSE comme fonction sociale

20La vision fonctionnaliste de l’interface entreprise/société a très fortement cadré les


approches de la RSE depuis les années 1970, à la suite de l’ouvrage que Preston et Post ont
consacré en 1975 au « principe de responsabilité publique [13][13]L. E. Preston, J. E. Post,
Private Management and Public… ». Leur approche de l’interaction entreprise/société est
directement issue des travaux du sociologue américain Talcott Parsons, l’entreprise et la
société y sont conçues comme deux sous-systèmes en interaction poursuivant chacun des buts
spécifiques [14][14]T. Parsons, Societies. Evolutionary and Comparative…. Leur interface se
caractérise par la recherche de stabilité et le maintien de l’équilibre entre les deux systèmes.
Idéalement, les objectifs des deux entités devraient pouvoir s’intégrer à long terme, et la
régulation s’effectue grâce à un contrôle social de la société sur l’entreprise, lié à un contrat
social implicite reliant les deux entités. Si l’entreprise abuse de son pouvoir, la société peut le
lui retirer, telle est, selon Davis, la « loi d’airain de la responsabilité » qui lie le monde des
affaires à son environnement social [15][15]K. Davis, « The Case for and against Business
Assumptions of….
21Selon cette perspective, la RSE peut se définir comme un instrument de régulation sociale
qui vise à stabiliser les interactions entre l’entreprise et la société et à faciliter l’intégration à
long terme des buts de l’entreprise et de la société. Une telle approche laisse peu de place à
une prise en compte des changements politiques et sociaux radicaux (orientation vers la
stabilité) et tend à réifier la RSE pour en faire un phénomène dont l’existence est tenue pour
acquise. La RSE remplit des fonctions sociales, elle répond à des besoins nouveaux exprimés
dans la société lorsque les besoins fondamentaux d’ordres économiques et légaux ont déjà été
satisfaits. D’un point de vue méthodologique, les travaux s’inscrivant dans cette perspective
épousent en général une vision positiviste et s’attachent à établir les lois explicatives des
déterminants et des conséquences de la RSE (orientation objectiviste).

22La question de recherche qui a dominé ces travaux est de savoir comment faire converger
les buts de l’entreprise et ceux de la société, en étudiant la nature de la relation entre
comportement socialement responsable et performance financière. La RSE est souvent
envisagée dans cette perspective comme un instrument permettant de concilier recherche de
profit et bien-être social. Elle est ainsi appréhendée comme un outil de gestion, une
application marketing ou encore une forme de stratégie. Ainsi, Michael Porter et
Mark Kramer proposent de s’interroger sur les moyens de construire des stratégies de RSE
permettant de mieux intégrer les objectifs des entreprises à ceux de la société [16][16]M.
Porter, M. Kramer, « Strategy and Society. The Link between…. Dans un article récent, les
mêmes auteurs proposent la notion de « création de valeur partagée » entre la société et les
entreprises [17][17]M. Porter, M. Kramer, « Creating Shared Value. How to Reinvent…. Les
recherches fonctionnalistes sont caractérisées par le développement de concepts tels que celui
de Performance sociétale de l’entreprise, visant à fournir une définition unique et intégrée du
concept de RSE et à le mesurer afin de pouvoir étudier de manière rigoureuse ses liens à la
performance économique et financière. En règle générale, ces travaux ont privilégié le point
de vue des entreprises à celui de la société ou des parties prenantes, en s’efforçant d’expliciter
les mécanismes grâce auxquels la RSE peut accroître la performance économique en
influençant les comportements des parties prenantes. Le chapitre IV présente une synthèse
détaillée des principaux apports de cette perspective.
23La vision fonctionnaliste de la RSE joue un rôle fondamental dans la construction des
« marchés de la vertu » – selon l’expression consacrée par Vogel [18][18]D. Vogel, op. cit.,
2005. – car elle légitime les actions des entrepreneurs de RSE. Elle est souvent celle qui
domine les discours des entreprises, des cabinets de conseil et des associations s’efforçant de
promouvoir la RSE dans le monde des affaires, telles que Business for Social Responsibility,
CSR Europe ou encore l’Observatoire pour la responsabilité sociétale des entreprises (ORSE).
Elle se traduit très concrètement par la volonté de construire un business case pour la RSE,
c’est-à-dire de démontrer que les bénéfices associés aux actions de RSE dépassent leurs coûts
et donc que l’adoption de pratiques socialement responsables est économiquement bénéfique.
Il s’agit en général d’identifier les stratégies « gagnant gagnant », c’est-à-dire celles où les
entreprises et d’autres parties prenantes retirent un avantage de la mise en œuvre de la RSE.

IV. – La RSE comme relation de pouvoir

24Contrairement aux postulats fonctionnalistes, la représentation sociopolitique des


interactions entre l’entreprise et la société met en question la compatibilité de la recherche du
profit et de l’adoption de comportements responsables. Les objectifs des entreprises et de la
société sont considérés comme potentiellement fortement divergents. L’entreprise est ici vue
comme une « arène politique », soumise à des jeux de pouvoir et en relation de dépendance
ou en position de force vis-à-vis des groupes localisés dans son environnement. L’interface
entreprise/société est donc un lieu où s’exercent les relations de pouvoir, où chaque entité
s’efforce de dominer l’autre.

25Selon cette perspective sociopolitique, la RSE peut être définie comme l’expression de
relations de pouvoir, elle traduit la capacité des acteurs sociaux et des parties prenantes à
influencer les entreprises et à leur faire prendre en compte leurs demandes. son corollaire est
aussi la traduction du pouvoir des entreprises sur ces acteurs et leur capacité à résister à ces
pressions ou à les contrôler. Cette approche renoue avec les débats des années 1950 et 1970
sur les fondements politiques de la RSE et les risques inhérents à l’influence sociale et
politique dont les entreprises peuvent bénéficier grâce à la RSE. La RSE traduit donc des
rapports de force macrosociaux, elle est l’expression des dynamiques politiques et des
tensions à l’œuvre dans le capitalisme contemporain (orientation vers le changement). Cette
approche s’attache aussi à rendre compte des agendas politiques réels cachés des acteurs
économiques et questionne le rôle de façade que peut jouer la RSE (orientation objectiviste).

26Les questions de recherches inhérentes à cette perspective sont nombreuses et visent à


clarifier la nature des rapports de force entre l’entreprise et la société : l’entreprise domine-t-
elle ou est-elle dominée par la société ? Quels rôles politiques les entreprises et notamment les
entreprises multinationales, exercent-elles grâce à la RSE ? La RSE n’est-elle qu’un outil de
manipulation de l’opinion publique, un leurre visant à masquer la recherche du profit dans une
économie mondialisée ?

27L’approche de la RSE comme relation de pouvoir a fait l’objet de développements


théoriques s’inscrivant dans une logique critique qui vise à dénoncer le caractère superficiel et
cérémoniel de la RSE, assimilée à une forme de cosmétique organisationnel, un masque pour
les entreprises, comme en témoignent les expressions anglo-saxonnes éloquentes de
« verdissement » (greenwashing) ou de « composition d’étalage » (window-dressing). La RSE
y est appréhendée – non sans fondement – comme une nouvelle idéologie visant
principalement à détourner l’attention des médias des problèmes plus importants et à redorer
l’image des entreprises privées [19][19]Une synthèse de la perspective critique sur la RSE est
proposée…. Une vague plus récente de travaux s’efforce d’appréhender de manière plus
systématique les enjeux politiques sous-jacents à la résurgence contemporaine de la RSE et
analyse la façon dont elle redéfinit les formes de gouvernance corporative dans un contexte
économique mondial globalisé. Ces travaux préfèrent les termes d’entreprise
citoyenne (corporate citizenship) ou de RSE politique (political CSR) à celui de RSE et
s’efforcent de clarifier les conséquences d’une prise en compte du rôle politique joué
aujourd’hui par les entreprises [20][20]Voir D. Matten, A. Crane, « Corporate Citizenship :
toward an….
28La perspective sur la RSE comme relation de pouvoir trouve de nombreuses illustrations
empiriques. Ainsi, les auteurs dénonçant les excès du capitalisme contemporain sont souvent
très critiques vis-à-vis de la RSE – voir par exemple Joël Bakan dans son ouvrage The
Corporation ou encore Naomi Klein dans No Logo – et dénoncent le caractère potentiellement
trompeur de ces pratiques. Les discours de groupes syndicaux et d’associations mettent
parfois radicalement en question le bien-fondé du caractère supposé « volontaire » de la RSE.
Ainsi, Amnesty International a fortement critiqué l’idée selon laquelle le respect des Droits de
l’homme – qui trouve souvent sa place dans les politiques de RSE – pourrait ne dépendre que
du bon-vouloir des entreprises et les affranchir ainsi de règles contraignantes. Force ouvrière,
dans sa réponse au forum sur le Livre vert de la Commission européenne en 2001 a assimilé la
RSE à une forme de néopaternalisme. Finalement, l’association ATTAC ne voit dans la RSE
qu’une réponse superficielle des entreprises visant à éviter une confrontation avec les
mouvements sociaux. Ainsi, cette association appelle ses adhérents à une grande vigilance sur
ces questions afin que la RSE ne puisse être utilisée par les entreprises pour soustraire au
débat démocratique les grands problèmes de société.

V. – La RSE comme produit culturel

29La vision culturaliste est aussi focalisée sur l’explication de la coexistence et de


l’intégration de l’entreprise et de la société, mais elle appréhende ce processus comme un
échange réciproque de valeurs et de référents culturels stables (orientation vers la régulation)
et s’attache à comprendre la façon dont les entreprises s’adaptent ou influencent leur
environnement socio-culturel (orientation subjectiviste).

30Selon cette perspective, la RSE est définie comme le produit d’une culture, c’est-à-dire que
son contenu reflète les relations désirables entre entreprise et société telles qu’elles sont
définies par l’environnement social, culturel et institutionnel. Selon cette approche, la
définition même de la RSE varie en fonction du contexte organisationnel et national.

31Les questions de recherche explorées par cette perspective recouvrent de nombreuses


dimensions : comment les entreprises intègrent-elles les valeurs et les cadres culturels des
sociétés dans lesquelles elles opèrent ? Dans quelle mesure les politiques de RSE et la gestion
des parties prenantes sont-elles influencées par les facteurs institutionnels nationaux et
régionaux ? La notion de RSE est-elle globale ? Les politiques de RSE des multinationales
sont-elles transposables d’un pays à un autre ? Quel est le rôle de la culture organisationnelle
dans le déploiement de la RSE ?
32Deux approches sur la RSE comme culture ont été développées dans les années récentes.
La première analyse la RSE comme produit d’une culture organisationnelle, la seconde se
focalise sur la façon dont les facteurs institutionnels, historiques et culturels influencent la
RSE au niveau organisationnel, national et global. La première perspective est bien
représentée par les travaux de Diane Swanson, consacrés au raffinement de la notion de PSE,
qui visent à montrer comment les valeurs, les dimensions éthiques et normatives peuvent
s’intégrer aux processus de prise de décision dans les organisations [21][21]D.L. Swanson,
« Toward an Integrative Theory of Business and…. D’après Swanson, les entreprises sont
plus ou moins perméables aux valeurs de l’environnement et sensibles aux dimensions
éthiques du fait de facteurs liés à la culture des organisations, aux valeurs des dirigeants et à la
structure organisationnelle. L’orientation éthique des dirigeants et des managers ainsi que la
culture organisationnelle jouent ici un rôle crucial pour déployer la RSE. Dans la lignée de ces
approches, de nombreux modèles se sont efforcés de décrire les étapes du processus
d’intégration et de mise en œuvre des démarches de RSE au sein des
organisations [22][22]Pour une synthèse complète, voir : F. Maon, A. Lindgreen et….
33La seconde catégorie de travaux montre la façon dont la perception de la RSE par les
parties prenantes varie en fonction du contexte culturel. Au-delà d’études visant à spécifier les
caractéristiques de la RSE dans différents pays [23][23]Voir I. Maignan, O. C. Ferrell,
« Measuring Corporate…, ces travaux montrent comment les contextes historiques nationaux
contribuent à définir la notion même de RSE. Ainsi, Dirk Matten et Jeremy Moon ont
récemment proposé de définir deux types de RSE. Le premier type correspond à l’approche
américaine – la RSE explicite – et le second correspond à une approche de la RSE qui a
prévalu pendant longtemps en Europe, la RSE implicite [24][24]D. Matten, J. Moon,
« “Implicit” and “Explicit” CSR : a…. En effet, selon ces auteurs, les acteurs privés tels que
les entreprises ont traditionnellement pu gérer des problèmes sociaux, environnementaux et
plus généralement des dimensions liées au bien public dans des pays tels que le Canada ou les
États-Unis. Ce contexte spécifique les a conduits à formaliser explicitement des politiques
discrétionnaires et volontaires de responsabilité sociale : il s’agit de la RSE
« explicite ». A contrario, dans des pays tels que l’Allemagne ou la France, c’est
historiquement l’État et le contexte institutionnel qui ont poussé les entreprises à tenir compte
des dimensions sociales et environnementales, créant des comportements socialement
responsables de la part des entreprises sans que celles-ci ne les articulent nécessairement sous
la forme de politiques de RSE. Ces entreprises n’étaient donc pas moins socialement
responsables que leurs homologues américaines, elles avaient simplement adopté une forme
de RSE « implicite ». La diffusion contemporaine des politiques de RSE explicite dans des
pays où la RSE était jusqu’alors implicite met en lumière les transformations des relations
entre l’État, la société et les entreprises.
34De nombreux exemples illustrent le caractère culturellement marqué de la RSE au niveau
des pratiques d’entreprises comme des pays. Ainsi, un programme de RSE développé par
McDonald en Angleterre vise à améliorer l’éducation des enfants de quartiers défavorisés en
matière d’hygiène et de pratique alimentaire en donnant des cours dans les salles de classe.
Un tel programme serait certainement jugé comme intrusif dans un contexte français où
l’éducation est considérée comme relevant du domaine et de la compétence de l’État plutôt
que d’entreprises privées. Les réponses au Livre vert publié en 2001 par la Commission
européenne montrent aussi des différences très importantes dans la façon dont les États
envisagent la place à accorder aux entreprises dans les politiques de RSE. Alors que le
gouvernement britannique encourageait une approche volontariste en mettant l’accent sur la
possibilité d’éviter des réglementations excessives grâce à la RSE, les gouvernements français
et italiens ont mis en avant le rôle central de l’État pour susciter et encadrer ces politiques.
VI. – La RSE comme construction sociocognitive

35La vision constructiviste de l’interface entreprise/société combine le caractère subjectif et


culturellement situé de la perspective culturaliste sur la RSE à l’aspect dynamique des
approches envisageant la RSE comme relation de pouvoir. Cette approche met l’accent sur
l’importance des représentations sociales, des normes et des systèmes de valeurs dans
l’analyse de la RSE (orientation subjectiviste) tout en reconnaissant aux acteurs la possibilité
de se saisir de ces dimensions et de les modifier afin de promouvoir de nouvelles formes de
RSE (orientation vers le changement). L’interface entreprise/société est donc un lieu où les
deux entités se coconstruisent et où la définition même de la RSE se négocie.

36Selon la perspective constructiviste, la RSE se définit comme une construction


sociocognitive qui est le produit temporairement stabilisé d’une négociation entre l’entreprise
et la société, mettant en jeu les identités, les valeurs et les problèmes sociétaux. Cette
approche renvoie à des situations où les entreprises et les parties prenantes négocient
l’existence et la définition des effets externes négatifs tels que la pollution au travers de
processus de cadrage. La définition et le contenu légitime de la RSE restent ouverts et sujets à
négociation : la RSE est un ordre négocié, toujours susceptible d’être modifié ou altéré par les
stratégies des acteurs [25][25]J.-G. Padioleau, « L’éthique est-elle un outil de gestion ? »,….
37Les travaux s’inscrivant dans cette perspective s’articulent autour de la question centrale de
la construction réciproque des entreprises et de la société : l’entreprise construit-elle la société
ou est-elle construite par elle ? Comment le contenu de la RSE est-il négocié entre les
acteurs ? Quel rôle joue ce concept dans la façon dont la société cherche à réguler les
pratiques des entreprises ? Quelles sont les stratégies mobilisées par les parties prenantes pour
stabiliser la définition de la RSE à une période donnée ? Quels dispositifs ou technologies
cadrent les comportements des entreprises pour leur faire réinternaliser les externalités ?
Quels acteurs provoquent, facilitent ou freinent les processus d’institutionnalisation de la
RSE ?

38Cette perspective s’offre aujourd’hui comme une piste de recherche prometteuse mais
encore peu explorée, en particulier dans la littérature de langue anglaise. Ainsi, Beaulieu et
Pasquero (2002) ont analysé la quête de légitimité d’une association comptable canadienne et
ont montré la façon dont le contenu de la RSE de cette institution se renégocie dans les
interactions avec les parties prenantes à chaque étape historique de son
développement [26][26]S. Beaulieu, J. Pasquero, « Reintroducing Stakeholder Dynamics…. La
thèse d’Aurélien Acquier, relative à l’institutionnalisation de nouveaux modèles de
management lors de la construction d’une politique de développement durable dans un grand
groupe français, décrit la dynamique de construction de modèles de gestion des parties
prenantes [27][27]A. Acquier, Les Modèles de pilotage du développement durable :…. Enfin,
des travaux consacrés
Tableau 1. – Synthèse des approches théoriques de la RSE
39à la construction des marchés de la RSE et en particulier à celui de L’Investissement
socialement responsable ont adopté une posture constructiviste en montrant, par exemple,
comment la construction d’un dispositif de mesure de la RSE par les agences de notation
sociale et environnementale a contribué à légitimer ce concept dans le monde
financier [28][28]Voir F. Déjean, L’Investissement socialement responsable,….
40D’un point de vue empirique, cette approche trouve de nombreuses illustrations si l’on
s’attache à suivre les acteurs qui portent aujourd’hui les projets liés à la RSE dans les
entreprises ou dans le cadre de la création d’entreprises. En effet, les entrepreneurs de RSE
foisonnent sur les nouveaux marchés de la RSE, tels que celui de la notation sociale
environnementale, de l’audit, du conseil et de la certification de la RSE. Les processus de
construction de normes déjà anciennes telles que la Global Reporting Initiative, ou de la
norme à venir ISO 26000 relative au système de management de la RSE peuvent aussi être
vus comme autant d’arènes où la définition de la mesure et du contenu de la RSE se construit
progressivement, lors de négociations entre acteurs issus d’horizons divers (ONG, grandes
entreprises, États, experts, etc.). Le tableau 1 synthétise les orientations théoriques du champ
de la RSE.