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DANS LA MÊME COLLECTION


Artaud, par Alain et Odette Virmaux
Beckett, par Alfred Simon
Breton, par Gérard Legrand
La critique littéraire au XXe siècle, par Jean-Yves Tadié
Duchamp, par Robert Lebel
Freud, par Roger Dadoun
Roger Gilbert-Lecomte et le Grand Jeu,
par Alain et Odette Virmaux
Lacan, par Marcelle Marini
Proust, par Jean-Yves Tadié

LES DOSSIERS BELFOND


Collection dirigée p a r Jean-Luc Mercié
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SITUATION
DE
GEORG TRAKL
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DU M Ê M E A U T E U R

Lénine, l'art et la révolution : Essai sur la formation de l'esthétique soviétique,


vol. 1, Payot, 1975.
Berliner Requiem, Galilée, 1976.
«Bela Balazs, théoricien marxiste du cinéma», in: Bela Balazs: L'Esprit du
cinéma, Payot, 1977.
L'Expressionnisme comme révolte: Apocalypse et révolution, Payot, 1978.
L'Expressionnisme et les arts, Payot, 2 vol., 1980.
La peinture expressionniste, CNDP, 1982.
Piscator et le théâtre politique (en collaboration avec Maria Piscator), Payot,
1983.
Weimar en exil : Essai sur le destin de l'émigration intellectuelle allemande
antinazie en Europe et aux États-Unis, Payot (à paraître, 1987).

Volumes collectifs

Éléments pour une analyse du fascisme, 10/18, 2 vol., 1976.


L'activisme hongrois, Goutal-Darly, 1979.
Exilés en France: Souvenirs d'antifascistes allemands émigrés (1933-1945).
Sous la direction de Gilbert Badia, Maspero, 1983.
Les Bannis de Hitler. Accueil et lutte des exilés allemands en France
(1933-1939). Sous la direction de G. Badia, EDI/PUV, 1984.
Utopies et réalités en URSS, 1917-1934, CCI, 1980.
Louise Brooks. Portrait d'une anti-star, Phébus, 1977.
Histoire de la psychanalyse, Hachette, 2 vol., 1982.
Passion and Rebellion. The Expressionist Héritage, J.F. Bergin Publishers,
1983.
Otto Weininger. Werk und Wirkung, Vienne, 1984.
Debut eines Jahrhunderts. Essays zur wiener Moderne, Vienne, 1985.
«Heidegger et le national-socialisme», Cahier de l'Herne sur Heidegger.
Ernst Bloch et Gyorgy Lukacs. Un siècle après, Actes Sud, 1986.

Présentations, éditions

«En relisant Double Vie» (Gottfried Benn : Double Vie), Minuit, 1981.
«Odôn von Horvath et le national-socialisme» (Ôdôn von Horvath, Jeunesse
sans Dieu), PUG, 1982.
«Blasphème et folie chez Oscar Panizza» (Oscar Panizza: Le Concile
d'Amour), PUG, 1983.
«Les photographes allemands témoins de leur temps» (Van Deren Coke:
Avant-garde photographique allemande 1919-1939), Sers, 1982.
«A la mémoire de Klaus Mann» (Klaus Mann: Le Tournant), Solin, 1984.
« Les dessins de Klimt, Kokoschka, Schiele : Du Jugendstil à l 'Expression-
nisme» (Serge Sabarsky : Klimt, Kokoschka, Schiele), Solin, 1986.
« Rudolf Kurtz et l'esthétique du cinéma expressionniste» (R. Kurtz : Expres-
sionnisme et cinéma), PUG, 1987.
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JEAN-MICHEL PALMIER 1

SITUATION
DE
GEORG TRAKL
Nouvelle édition,
revue et précédée d'une lettre
de Martin Heidegger à l'auteur

PIERRE BELFOND
216, boulevard Saint-Germain
75007 Paris
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envoyez vos nom et adresse, en citant ce livre,
aux Editions Pierre Belfond,
216, Bd Saint-Germain, 75007 Paris.
Et pour le Canada à Edipresse (1983) Inc.,
5198, rue Saint-Hubert,
Montréal, Québec H2J 2Y3, Canada.
ISBN 2.7144.2018.4

Copyright @ Éditions Belfond 1987


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« Situer veut dire ici avant tout : désigner le site.


Cela signifie ensuite : être attentif à ce site. Ces
deux démarches, désigner un site et se rendre
attentif au site, sont l'acheminement préparatoire
à une situation. Mais nous aurons fait preuve déjà
d'assez d'audace si, dans ce qui va suivre, nous
nous contentons de ces démarches préparatoires.
La situation, quand elle répond à un achemine-
ment véritable, aboutit à une question. Celle-ci
questionne en direction de la résidence que com-
porte le site.
La situation ici entreprise ne parle de Georg
Trakl que pour méditer le site de son Dict. »
Heidegger : Unterwegs zur Sprache
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LETTRE DE
MARTIN H E I D E G G E R À L'AUTEUR

Fribourg
le 9 mai 1972
Cher Monsieur Palmier,
Votre étude très approfondie et étendue sur le site de la poésie de
Georg Trakl est une grande surprise et un beau cadeau. Je vous en
remercie cordialement.
Ce qui distingue cette importante étude, c'est la grande objectivité
de la présentation et du jugement critique. Votre travail est, comme il
m'apparaît, guidé par deux questions. L'une concerne le rapport
entre poésie et pensée, l'autre, sous la formule de Marx et Heidegger,
interroge le rapport entre la détermination de l'homme comme être
social et la signification de l'être de l'homme à partir du Dasein [ce
qui, en français, ne peut être traduit par être-là, mais éventuellement
par « être-le-là » ; supporter (ausstehen) la clairière (die Lichtung)].
A l'exception de l'Avant-Propos au volume II de l'édition histori-
que et critique (p. 8) qui fait mention de mon essai sur Trakl, votre
étude est, à ma connaissance, la première qui ait compris le sens de
ma réflexion. Celle-ci est certes, comme il est mentionné au début,
délibérément partielle, mais dans un sens qui autorise l'interrogation :
une œuvre de poésie (Dichtung) et par suite toute grande œuvre d'art
peut-elle et doit-elle être expliquée par la biographie ou n'est-ce pas
plutôt l'œuvre qui rend possible une interprétation de la biographie
qui emprunterait le bon chemin ?
Vous-même abordez en passant cette question et soulignez à juste
titre la trilogie des poèmes en prose (p. 401 sq.).
Vous avez dans votre langue un mot d'origine latine «Transfigura-
tion ». Pour autant que je comprenne jusqu'ici votre prudente inter-
prétation de la trilogie, votre texte ne fait pas apparaître si vous assi-
gnez le rôle déterminant à l'œuvre ou à la biographie.
En tout état de cause, votre étude n'apporte pas seulement pour la
France quelque chose de neuf, mais elle pose d'une manière générale
la question qui conduit mes essais de réflexion : qu'est-ce qui dans
l'ordre de préséance a pour la critique littéraire une place détermi-
nante, la recherche ou le renvoi au poème et à l'écoute de la parole
poétique ?
Ma propre interprétation de Hôlderlin, George, Rilke et Trakl, je
ne la caractériserais pas comme « métaphysique » mais au contraire
comme ayant trait à l'histoire de l'Être.
Vos remarques critiques sur mon interprétation, qui devait néces-
sairement, à de nombreux égards, demeurer incomplète, sont très jus-
tifiées surtout quant à la figure de l'« Étranger» et des autres figures.
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Peut-être mes Éclaircissements sur la poésie de Hôlderlin vous per-


mettront-ils de pousser plus loin votre réflexion sur les questions que
je pose au sujet de la poésie. Je vous fais envoyer cet ouvrage (qua-
trième édition augmentée) par les éditions Klostermann ainsi que
mon cours de l'année 1936 consacré à l'essai de Schelling sur la
liberté humaine (Niemeyer) où est posée la question de la détermina-
tion métaphysique du mal.
Aux pages 304 et 305, vous traduisez à la manière habituelle en
France mais non pertinente « das Sein zum Tode » par « Être-pour-Ia-
mort» alors qu'il s'agit d'« être- vers-la-mort ». L'interprétation de la
mort dans Sein und Zeit est orientée par la question de la temporalité
(en tant que porteuse du futur) du Dasein et uniquement orientée dans
ce sens, ce qui en marque la limite, limite qui est celle de la finitude
du Dasein et même de l'être comme tel.
Je laisserai de côté la question : dans quelle mesure ma définition
de la poésie peut s'appliquer à Rimbaud et à d'autres poètes, et égale-
ment ce qu'il faut comprendre ici par « s'appliquer ». Que pensez-
vous de la définition de la poésie donnée par Mallarmé dans la lettre
du 27 juin 1884, un an avant la composition du Nénuphar Blanc?
Moi-même, je fus touché pour la première fois par la poésie de
Trakl au cours de l'été 1912, lorsque, encore étudiant, je lus dans la
salle de la bibliothèque universitaire de Fribourg les numéros de la
revue Der Brenner.
Pour l'interprétation de l'œuvre poétique de Georg Trakl, on
devrait prendre en considération le fait que, au début de la première
édition complète des œuvres de Trakl Die Dichtungen (1917), dont
Trakl avait lui-même discuté le plan avec son éditeur et ami Karl
Rock, se trouve le poème «Verfall» (Ruine) qui figure déjà dans
l'édition des poèmes de 1913, page 51.
Ce poème pense aux « destins plus clairs » et cette réflexion s'inflé-
chit à partir de la troisième strophe : « Alors me fait trembler un souf-
fle de ruine. » Ce qui est nommé ici pour ainsi dire dans une succes-
sion temporelle, la poésie suivante pourra le dire dans une transfigu-
ration unique en tant que situation.
A la différence de la fausse interprétation existentielle et anthropo-
logique (chez Camus notamment), largement répandue en France,
vous interprétez de manière ontologique, dans la direction exacte, le
« Verfallen » (8.u.Z. § 35 sq.).
Il serait instructif de suivre les réactions suscitées en France par
votre étude.
Je me souviens encore avec plaisir de votre visite et vous adresse en
mon nom et celui de ma femme mes salutations et mes meilleurs
vœux pour votre travail futur.
Votre
Martin Heidegger
Traduit de l'allemand par Jean-Michel Palmier
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INTRODUCTION À LA PREMIÈRE ÉDITION


(1972)

Nous sommes les voyageurs sans but,


Les nuages que le vent disperse.
Les fleurs, tremblant dans le froid de la mort,
Qui attendent d'être fauchées.
G. Trakl : Chant à l'heure de la nuit

Il est rare qu'une introduction aide à la compréhension d'un livre.


Aussi celle-ci n'a-t-elle aucunement pour but de présenter l'ouvrage
qui suit, mais plutôt d'en préciser le projet et de signaler à l'avance
les limites et les insuffisances qui marquent sa réalisation.
En l'intitulant Situation de Georg Trakl, nous reconnaissons claire-
ment son inspiration initiale: l'étude que Heidegger consacra au
poète, Die Sprache im Gedicht: Eine Erôrterung von Georg Trakls
Gedicht, publiée dans le volume Unterwegs zur Sprachel. Je ne doute
d'ailleurs pas que, pour tous ceux qui se sont interrogés sur l'étrange
figure du poète autrichien, cette approche n'ait été déterminante. Que
l'on soit attentif ou hostile à la conception que Heidegger a de la poé-
sie, on ne peut nier qu'elle est éblouissante.
Pourtant, ces pages ne constituent pas une « étude heideggerienne »
de la poésie de Georg Trakl. On ne lit pas Trakl ou Hôlderlin à tra-
vers Heidegger, mais on se laisse ou non concerner par l'ébranlement
qu'il a fait subir à la métaphysique occidentale, et il est impossible de
lire aujourd'hui Héraclite, Nietzsche ou Hôlderlin en ignorant ce que
Heidegger en a dit. Par ailleurs, l'importance accordée ici à l'histoire,
qu'il s'agisse de cette fin de l'Empire austro-hongrois qui vit naître
tant d'étoiles, ou de cette misère de Berlin dans laquelle surgit, à la
veille de la Première Guerre mondiale, la poésie expressionniste, ou
encore l'importance que nous avons accordée à la vie même de Trakl,
aux événements qui la marquèrent, tout cela nous éloigne des pré-
misses ontologiques de Heidegger. Enfin, le rapport que Heidegger
établit entre pensée et poésie, brièvement étudié dans le dernier cha-

1. Heidegger, Unlerwegs zur Sprache, 1959, Neske. L'étude consacrée à Georg Trakl
fut écrite en 1953. Cf. index établi par W. Richardson dans sa thèse: Heidegger:
Through Phenomenology to Thoughl (Martinus Nijhoff, La Haye, 1963).
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pitre, ne nous semble pas absolu. Sa conception de la poésie, quelles


qu'en puissent être la grandeur et la beauté, nous semble trop proche
de Hôlderlin. Si les commentaires que Heidegger a donnés de ses
poèmes sont d'une grande richesse, il n'est pas certain qu'une telle
approche, fondée sur cette conception si particulière de la poésie,
celle de Hôlderlin, puisse éclairer des poètes comme Verlaine, Rim-
baud ou Apollinaire. Non qu'ils soient moins grands que Hôlderlin,
mais il s'agit de tout autre chose et la révolte de Rimbaud peut diffici-
lement être comprise à partir de Heidegger.
Cette influence décisive des écrits de Heidegger, et aussi un doute
constant quant à leur aboutissement, expliquent le caractère parfois
contradictoire de maints développements. Il aurait été facile de sup-
primer ces contradictions. Si nous les avons laissées, c'est qu'elles
nous semblent significatives.
Il est difficile d'évoquer la naissance et le développement de
l'expressionnisme allemand sans nous référer à l'histoire. Mais lors-
que nous nous efforcerons d'élucider certains fragments de l'élégie de
Hôlderlin, Brot und Wein, nous ne pourrons que suivre la démarche
de Heidegger. Les problèmes que pose l'interprétation d'une œuvre
littéraire, et surtout poétique, dépassent de beaucoup le niveau du
simple commentaire, même philosophique. Aussi sommes-nous loin
de prétendre avoir pu les résoudre dans le cadre de ce travail. Beau-
coup, parmi ceux que nous avons soulevés, ne trouveront pas de
réponse ici.
Nous espérons leur consacrer d'autres études plus spécifiques en
essayant d'élucider le sens historique de cette révolte expressionniste,
entrevue à travers certains aspects de l'œuvre de Georg Trakl.
Ces recherches sont nécessaires pour justifier et prolonger celle-ci.
Plus profondément encore, c'est la possibilité d'une rencontre entre
Marx et Heidegger qui devrait être prise en considération à partir de
ce conflit d'interprétations autour d'une œuvre poétique qui inter-
pelle à la fois l'histoire et la métaphysique.

II

Qui est donc Georg Trakl ? Cette question, c'est celle que Rainer
Maria Rilke posait à Ludwig von Ficker, ami et éditeur de Trakl, qui
lui avait fait parvenir, peu de temps après la mort de celui-ci, le
recueil Sébastien en rêve. « Wer mag er gewesen sein ?» écrivait Rilke,
et il reconnaissait ne pas pouvoir pénétrer dans cet univers. Cette
question, tous ceux qui ont rencontré l'œuvre de Trakl se la sont
posée après lui.
Né le 3 février 1887 à Salzbourg, Trakl appartient à cette généra-
tion qui devait tomber dans les plaines d'Europe centrale : presque
tous les poètes contemporains de Trakl, dont nous évoquerons ici les
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noms, y sont morts. Sans doute Trakl a-t-il échappé au massacre qui
décima cette génération dite expressionniste et dont les poèmes au
rythme semblable à des sanglots ou à des cris furent l'ultime cri de
révolte et de haine contre un monde qui les a tous fait mourir. Mais la
guerre de 1914 l'a moralement tué. Pharmacien militaire, Trakl ne
pouvait supporter ces visions. Il tenta de se tuer. Pour lui éviter le
conseil de guerre, il fut désarmé et placé en observation dans un hôpi-
tal psychiatrique polonais, où il mourut d'un excès de cocaïne. Acci-
dent ou suicide ?
Ce qu'on connaît de sa vie tient en peu de mots : une enfance assez
calme, rêveuse, passée dans cette splendide ville de Salzbourg, mais
hantée déjà par deux terribles passions, son amour pour sa sœur et la
drogue. Cette sœur, Gretl, le hantera jusqu'à sa mort. C'est encore
elle qui surgit dans le dernier poème, Grodek, au milieu des lacs bleu
sombre et des flaques de sang, marchant, silencieuse, entre les soldats
morts ou agonisants, solitaire sous les frondaisons d'or de la nuit
constellée. On la rencontre dans presque tous les poèmes de Trakl,
telle une obsession, qui culmine dans ces évocations du «péché de
sang », peut-être imaginaire, peut-être commis.
Quant à la drogue, ce fut une passion tout aussi funeste. Elle repré-
senta pour Trakl non une simple fuite dans «les paradis artificiels »,
mais une véritable entreprise d'autodestruction. On songe moins à
Baudelaire, à Rimbaud, qu'à Dylan Thomas ou Malcolm Lowry qui,
à travers l'alcool, se tuèrent lentement, comme Trakl à travers le vin
et la drogue. Enfant, on retrouvait Trakl à moitié mort de froid dans
la neige, ivre d'éther et de chloroforme, et son état de pharmacien,
profession qu'il choisit sans doute poussé par sa toxicomanie, fut une
lente préparation à la mort. Pourtant, c'est dans cet enfer qu'il écrivit
ses plus beaux poèmes, qu'il découvrit les «terrifiantes possibilités»
qui étaient en lui, tous ces démons « qui hurlaient dans son sang ». Il
faudrait aussi évoquer la fascination pour tout ce qui est mort, pourri,
décomposé et qui s'enracine peut-être dans son enfance, lorsque, très
jeune, il se promenait dans ce célèbre cimetière Saint-Pierre, contem-
plant les taches de décomposition verdâtre qui recouvraient les mains
blêmes des enfants morts, exposés à la morgue, dans des cercueils de
verre.
De cette vie, il ne nous reste que quelques témoignages et deux
volumes de poèmes qui, pendant longtemps, ont passé presque ina-
perçus.

III

On a souvent comparé Trakl à Rimbaud et à Hôlderlin. Il est sans


aucun doute leur frère spirituel, mais avec la magie du verbe de
Novalis, la fureur de Dylan Thomas, cette obsession de l'innocence et
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du mal qui traverse certains enfants. Pourtant son œuvre, en France,


n'a suscité encore qu'assez peu d'intérêt. En Autriche et en Alle-
magne, elle éveille une surprise croissante, et de nombreuses études
lui ont été consacrées depuis la Seconde Guerre mondiale.
De toute son œuvre, nous ne connaîtrions pratiquement rien sans
Ludwig von Ficker, son ami et éditeur, directeur de la revue littéraire
et philosophique Der Brenner. Ce fut lui qui publia les premiers
poèmes de Trakl, et qui l'accueillit au Tyrol, l'aidant à vivre, lui pro-
diguant son assistance matérielle et morale. Par la suite, l'Otto Müller
Verlag, à Salzbourg, reprendra, en deux volumes, tous les poèmes et
esquisses théâtrales que Trakl écrivit dans sa courte vie. Son œuvre
complète tient en deux minces volumes. Même si un jour une édition
critique, projetée depuis longtemps, nous apporte de nouveaux
poèmes ou simplement des esquisses de plusieurs d'entre eux, on ne
peut en espérer de grandes révélations. Avant de sombrer dans la
mort et la folie, Trakl nous a dit tout ce qu'il avait à nous dire.
Il est impossible de faire tenir en un volume tout ce que la philolo-
gie, la germanistique pourraient nous apprendre sur la poésie de
Georg Trakl, sa forme lyrique, les influences qu'elle a reçues. De
telles approches ont leur importance, mais elles n'entrent pas dans le
cadre de ce travail. Nous n'avons d'ailleurs aucunement l'érudition
nécessaire pour entreprendre une recherche du seul point de vue de
la philologie. Les travaux philologiques sur Trakl sont bien connus,
on les trouvera mentionnés dans la bibliographie.
Il en est de même pour les traductions. Nous nous sommes le plus
souvent efforcé d'être le plus fidèle possible au texte allemand et on
pourra sans doute relever de nombreuses maladresses dans plusieurs
d'entre elles. Nous sommes persuadé que les premiers à nous les par-
donner seront ceux qui ont tenté de traduire Trakl, de faire passer
toute la complexité des nuances de sa langue poétique, de son univers
de couleurs, en françaisl. Nous nous sommes proposé ici de faire seu-
lement quelques pas dans cet univers.

1. Il existe plusieurs traductions des poèmes de Trakl. Nous les avons souvent utili-
sées partiellement, nous réservant de les modifier lorsque cela nous paraissait néces-
saire. Le lecteur pourra peut-être s'étonner de trouver dans les différentes parties de ce
travail le même vers traduit sous des formes sensiblement différentes. Ceci est tout à
fait intentionnel. Considérant l'extrême difficulté que l'on rencontre à traduire Trakl
en français, nous estimons que seule une interprétation de son œuvre peut nous per-
mettre ensuite d'entreprendre une telle traduction. Aussi, c'est en avançant dans son
univers pas à pas que chaque poème pourra nous apparaître avec plus de clarté. Ce
n'est qu'au terme de l'étude de ce que Trakl nous dit par exemple de la mort qu'il sera
possible de traduire correctement le Chant de la mort à sept voix et de savoir ce que
signifie ce mot étrange de Verwesung.
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IV

Au cours de l'élaboration de ce travail, nous avons contracté une


dette très grande à l'égard de tous ceux qui se sont intéressés à cette
étude, en particulier les spécialistes de la littérature autrichienne et
allemande, qui nous ont souvent apporté l'aide de leur érudition. Il
serait impossible de leur dire à tous ma gratitude.
Je remercie M. le Professeur Paul Ricœur d'avoir accepté de diriger
cette recherche, effectuée dans le cadre d'une thèse de troisième cycle
à la faculté des lettres et sciences humaines de Nanterre, et surtout M.
le Professeur Henri Arvon, dont les critiques, les conseils et l'amitié
m'ont été précieux dans la mise au point du manuscrit.
Deux rencontres avec Martin Heidegger m'ont plus appris que
deux ans de recherches.
J'exprime aussi ma reconnaissance à tous ceux qui, en France, se
sont efforcés de faire connaître l'œuvre de Trakl ; en particulier le
regretté Robert Rovini, qui fut l'un des premiers à écrire sur Trakl ;
Henri Stierlin, qui a présenté sous le titre Rêve et Folie, et autres
poèmes, un excellent choix de poèmes de Trakl1 ; Jacques Legrand,
qui a sans doute le mieux étudié, en France, cette obsession de la
mort que l'on rencontre à chaque pas dans l'univers de Trakl ; enfin,
Maurice Brion, qui a consacré toute sa vie à révéler la richesse de la
poésie allemande.
Dans l'accomplissement des différentes recherches nécessitées par
ce travail, nous avons rencontré une aide efficace et une compréhen-
sion chaleureuse auprès du gouvernement autrichien, qui nous a per-
mis de séjourner à Vienne, à Salzbourg, et de consulter les archives de
toutes les bibliothèques. Je remercie particulièrement M. Wilhelm
Matejka, conseiller culturel près l'ambassade d'Autriche à Paris, de
l'intérêt constant qu'il a porté à ce travail, ainsi que les professeurs du
Forschungs und Dokumentationsstelle fur neuere ôsterreichische Litera-
tur, de Vienne, qui m'ont aplani maintes difficultés dans l'étude d'un
univers qui m'était souvent étranger. Enfin, je remercie sincèrement
tous les Autrichiens rencontrés dans les rues, les cafés de Vienne, qui
ont gardé dans leur cœur le souvenir impérissable des fantômes que
j'ai tenté d ' é v o q u e r icP.

1. Au moment de la rédaction du présent ouvrage, la traduction des Œuvres com-


plètes de Georg Trakl par Marc Petit et Jean-Claude Schneider (Gallimard, 1972)
n'avait pas encore été publiée.
2. J'avais déjà terminé la rédaction de cette étude lorsque j'ai rencontré à Salzbourg
la soeur aînée de Georg Trakl, Maria. Je ne peux retracer ici les circonstances de cette
étrange rencontre, et l'émotion qui l'a accompagnée. Tout au plus puis-je lui témoi-
gner, à travers ces lignes, mon affection.
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PRÉFACE À LA NOUVELLE É D I T I O N
(1987)

Comment imaginer, après le succès des expositions consacrées, au


Centre Pompidou, à Berlin et à Vienne, que la plupart de ces thèmes,
de ces œuvres aujourd'hui abondamment commentés, admirés, discu-
tés étaient encore — il y a une quinzaine d'années — pratiquement
inconnus en France, à l'exception d'un public très limité de spécia-
listes? Vienne intéressait peu, hors des dorures et des fastes légen-
daires des Habsbourg. L'histoire de l'Empire austro-hongrois, de son
déclin et de sa culture n'était pas encore accessible à travers les excel-
lentes monographies de William M. Johnston : L'Esprit viennois ou de
Carl E. Schorske : Vienne fin de siècle. En dehors de travaux universi-
taires, rarissimes, comme la thèse de Caroline Cohn consacrée à Karl
Kraus (Didier, 1962), il n'existait guère d'ouvrage permettant de saisir
l'ensemble de la culture autrichienne, aussi bien sur le plan de la litté-
rature, du théâtre, que des arts plastiques1. Sans doute un certain
nombre d'oeuvres autrichiennes avaient-elles été traduites, et cela dès
les années 20-30. La plupart — hormis celles rééditées en livres de
poche — étaient entre-temps épuisées, qu'il s'agisse des romans
aujourd'hui si populaires de Stefan Zweig ou des pièces d'Arthur
Schnitzler. S'il existait des traductions des romans de Hermann
Broch, leur auteur demeurait peu connu. Seul Robert Musil, après
Kafka, était parti à la conquête du public français grâce à son mer-
veilleux traducteur, Philippe Jacottet. La plupart des poètes autri-
chiens, et même Hugo von Hofmannstahl, restaient inconnus.
Quant à l'univers historique de l'expressionnisme allemand, il fai-
sait l'objet d'une même ignorance. Sans doute çà et là des poèmes
expressionnistes avaient-ils été traduits2. Quelques études — très
rares il est vrai — avaient tenté de clarifier la notion même d'expres-
sionnisme. Mais, si l'on excepte les poèmes de Gottfried Benn et ceux
d'Yvan Goll, d'ailleurs épuisés, la seule référence était un court essai

1. Faut-il rappeler que Gustav Klimt, Oskar Kokoschka, Egon Schiele, Adolf Loos
étaient à peine connus, que l'on ne s'intéressait ni à L. Wittgenstein ni à Karl Kraus,
que l'autobiographie d'Elias Canetti n'existait pas encore et que la plupart des réfé-
rences permettant de comprendre la culture de cette époque faisaient défaut ?
2. Le seul document important sur l'expressionnisme était l'ouvrage de Lotte H. Eis-
ner, L'Écran démoniaque consacré au cinéma allemand des années 20-30.
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d ' l I s e et Pierre G a r n i e r d a t a n t d e 1962. Il f a u d r a a t t e n d r e e n c o r e plu-


s i e u r s a n n é e s p o u r q u e L i o n e l R i c h a r d réalise s o n a n t h o l o g i e — ô
combien nécessaire — de poèmes expressionnistes.
E n q u i n z e a n s , f o r c e est d e r e c o n n a î t r e q u e la s i t u a t i o n a b i e n
c h a n g é . O n n e p e u t q u e s ' e n réjouir. E t r é c l a m e r l ' i n d u l g e n c e p o u r
t o u s c e u x q u i c o m m e n c è r e n t à faire d é c o u v r i r la p o é s i e e x p r e s s i o n -
niste à u n e é p o q u e o ù elle n e s e m b l a i t i n t é r e s s e r p e r s o n n e et o ù les
r é f é r e n c e s p o u r la c o m p r e n d r e f a i s a i e n t c r u e l l e m e n t d é f a u t . C ' e s t
d a n s ce c o n t e x t e q u e s ' i n s c r i t cette é t u d e s u r G e o r g T r a k l .
Q u i le c o n n a i s s a i t a l o r s ? C e u x q u i a v a i e n t lu la c o u r t e m a i s r e m a r -
q u a b l e p r é s e n t a t i o n r é d i g é e p a r R o b e r t R o v i n i p o u r la c o l l e c t i o n
« P o è t e s d e t o u s les t e m p s » d e s é d i t i o n s Seghers. C e u x qui a v a i e n t
t r o u v é ç à et là d a n s les r e v u e s g e r m a n i s t i q u e s q u e l q u e s articles s u r
T r a k l . C e u x q u i a v a i e n t lu a v e c u n s e n t i m e n t d ' é m e r v e i l l e m e n t et
d ' é t r a n g e t é le recueil R ê v e et Folie t r a d u i t p a r H e n r i Stierlin c h e z
G . L . M . C e u x q u i a v a i e n t la c h a n c e d ' a v o i r é t u d i é la g e r m a n i s t i q u e et
d é c o u v e r t a u c o u r s d e l e u r s é t u d e s cette s u r p r e n a n t e f i g u r e d e la litté-
r a t u r e a u t r i c h i e n n e . Et c e u x , e n f i n , q u i a v a i e n t d é c o u v e r t T r a k l à tra-
vers le m a g n i f i q u e t e x t e q u e lui a v a i t c o n s a c r é H e i d e g g e r d a n s Unter-
wegs z u r Sprache, a d m i r a b l e m e n t t r a d u i t p a r J e a n Beaufretl.
L ' a u t e u r r e c o n n a î t s a d e t t e à l ' é g a r d d e ces d i v e r s e s é t u d e s . C e f u t
n a t u r e l l e m e n t la l e c t u r e d e l'essai d e H e i d e g g e r q u i l ' o r i e n t a vers le
d é s i r d ' é l u c i d e r cette œ u v r e insolite. P a r s a d e n s i t é , s a p r o f o n d e u r , le
c o m m e n t a i r e d e H e i d e g g e r était a u s s i f a s c i n a n t q u e l ' œ u v r e d e T r a k l
e l l e - m ê m e . C o m m e n t p o u v a i t - i l a f f i r m e r s é r i e u s e m e n t q u e ce p o è t e
m o r t e n 1914 d ' u n excès d e c o c a ï n e d a n s u n h ô p i t a l d e C r a c o v i e é t a i t
« le p o è t e d u d e s t i n d e l ' O c c i d e n t n o n e n c o r e d é v o i l é » ? Q u e signi-
fiait cet é t r a n g e r a p p r o c h e m e n t q u ' i l e f f e c t u a i t a i l l e u r s e n t r e L ' É t r a n -
g e r d e T r a k l et le Z a r a t h o u s t r a d e N i e t z s c h e ? C ' e s t a p r è s q u e j ' e u s
c o n s a c r é u n e m a î t r i s e d e p h i l o s o p h i e à l ' a n a l y s e d u r e c t o r a t d e Hei-
d e g g e r e n 1933 ( L e s écrits politiques d e Heidegger, L ' H e r n e , 1968) q u e
le p h i l o s o p h e a l l e m a n d m e c o n v i a à F r i b o u r g - e n - B r i s g a u . Et
a u j o u r d ' h u i encore je ne p e u x m e souvenir de cette rencontre sans
é m o t i o n . J e le q u e s t i o n n a i e n t r e a u t r e s s u r s o n i n t é r ê t p o u r Trakl. Il
m e d é c l a r a l ' a v o i r lu très t ô t , p e n d a n t la g u e r r e d e 1914, et il m e m o n -
t r a q u e l q u e s p h o t o s — d e T r a k l l u i - m ê m e et d e s a s œ u r , j e crois —
q u ' i l g a r d a i t s u r s o n b u r e a u . É t r a n g e a t t e n t i o n d e la p a r t d e
q u e l q u ' u n qui, j u s t e m e n t , a f f i r m a i t b i e n h a u t s o n r e f u s d e p r e n d r e e n
considération tout élément biographique pour comprendre une
œuvre.
Après avoir constaté avec regret qu'il n'existait a u c u n e étude assez
v a s t e c o n s a c r é e a u p o è t e a u t r i c h i e n , j e r é s o l u s d e lui c o n s a c r e r u n e
t h è s e d e t r o i s i è m e cycle, s o u s la d i r e c t i o n b i e n v e i l l a n t e m a i s u n p e u

1. Rappelons aussi que le volume Unterwegs zur Sprache ne sera traduit intégrale-
ment qu'en 1976 sous le titre Acheminement vers la parole (Gallimard).
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perplexe de Paul Ricœur, qui se demandait ce que ce poète toxico-


mane et alcoolique, amoureux de sa sœur, obsédé par un univers de
couleurs et de ruines, pouvait avoir de philosophique. Mais la généro-
sité de Paul Ricœur était si grande qu'il me laissa tenter l'aventure.
Découvrir Trakl signifiait d'abord explorer son univers. Je résolus
de commencer la rédaction de cette étude à Vienne et à Salzbourg, là
où il avait vécu, parmi les paysages qui avaient été les siens, allant
même jusqu'à lire ses poèmes dans ce cimetière Saint-Pierre de Salz-
bourg qui était curieusement son lieu de promenade favori, étant
enfant1.

II

Si Trakl était en France à peu près inconnu, sauf de quelques spé-


cialistes, il serait exagéré de dire qu'il faisait à l'époque l'objet d'un
culte particulier en Autriche. Certains germanistes français, et non
des moindres, le tenaient pour un poète obscur, sans grande impor-
tance dans la littérature allemande et autrichienne. Je me souviens de
la tristesse de ce professeur viennois citant l'exemple d'un illustre ger-
maniste français qui avait déconseillé à un étudiant de lui consacrer
une maîtrise, trouvant l'œuvre de Trakl «un peu mince».
Aujourd'hui, il est banal d'affirmer que Trakl appartient aux rares
auteurs qui, de Luther à Paul Celan en passant par Hôlderlin, Nova-
lis, Nietzsche et Brecht, ont radicalement bouleversé la langue alle-
mande. A Salzbourg même, il n'existait aucun musée Trakl. Seule une
plaque sur une façade de crépi ocre, comme on en trouve partout
dans les villes de l'ancien Empire austro-hongrois, rappelait que le
poète était né dans cette maison. Quant à la visiter, cela supposait
qu'on parvienne d'abord à déjouer l'attention du chien qui en gardait
l'entrée. Des admirateurs du poète devaient quand même venir en
pèlerinage car un commerçant compatissant m'offrit de téléphoner à
sa sœur. Et je pus la rencontrer, à la tombée de la nuit, dans un quar-
tier très modeste, étonnée que je sois venu de Paris pour voir la mai-
son et la pharmacie où avait vécu et travaillé son frère. Si l'Otto Mül-
ler Verlag rassembla très tôt les documents sur Trakl, un assez grand
nombre ont dû se perdre. Et bien plus tard, en parlant avec une jeune
fille yougoslave, rencontrée en Dalmatie, j'apprenais avec stupéfac-
tion qu'une de ses tantes, liée pour je ne sais quelle raison avec la
famille de l'architecte viennois Adolf Loos, avait longtemps possédé

1. La célèbre morgue de ce cimetière Saint-Pierre, dans laquelle Trakl semble avoir


passé de longues heures dans son enfance, n'existait plus. Mais on peut toujours y voir
les anciennes catacombes chrétiennes et ces étonnantes tombes où des amants de
bronze et de marbre s'étreignent pour l'éternité. Derniers vestiges de la mort baroque.
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d a n s u n e vieille boîte... d e s lettres d e G e o r g Trakl. H é l a s ! elle ne par-


v e n a i t p l u s à se s o u v e n i r ce q u e cette c o r r e s p o n d a n c e était d e v e n u e !
C e s e n t i m e n t d ' a b o r d e r u n e œ u v r e aussi g é n i a l e q u e p e u c o n n u e ne
p o u v a i t q u ' a t t i s e r la p a s s i o n d e la r e c h e r c h e , q u i t t e à en m i n i m i s e r les
difficultés.

III

Le point de départ de cette étude, l'occasion de cette découverte de


Trakl fut la lecture de Heidegger. Or cette lecture ne laisse rien intact.
Qui oserait réellement écrire sur Hôlderlin sans tenir compte de ses
Approches? Pour Trakl, la lecture de Heidegger est d'autant plus diffi-
cile à utiliser qu'elle forme un système relativement clos qui exclut
toute référence à l'histoire et à la biographie. Et il est infiniment plus
difficile de réaliser un dialogue entre Trakl et Heidegger qu'entre
Hôlderlin et Heidegger, comme Beda Alleman l'a magistralement
tenté. La conception que Heidegger propose de la poésie est éblouis-
sante. Et ses commentaires de Rilke, Hôlderlin, Môrike, Hebel sont
absolument passionnants. Le problème, c'est qu'il nous semble diffi-
cile d'ouvrir, même comme le fit Jean Beaufret autour de René Char
et de Heidegger, un tel questionnement avec des poètes comme Bau-
delaire, Verlaine ou Rimbaud. Est-il sérieusement possible de lire et
de comprendre l'œuvre de Rimbaud sans prendre en considération sa
vie ? L'âge auquel Hôlderlin a écrit ses poèmes n'a sans doute pas
une importance fondamentale. Mais Rimbaud ?
La vie de Trakl n'est pas sans évoquer, par sa violence, son tragi-
que, sa déraison, son dérèglement, celle de Rimbaud. Et, en essayant
d'élucider ses poèmes, il nous est de plus en plus clairement apparu
qu'on pouvait difficilement les comprendre sans tenir compte de cette
vie, sans explorer l'univers de Trakl, son enfance, sans essayer d'en
restituer les «jardins secrets », sans évoquer son alcoolisme, son
amour pour sa sœur, sa passion pour la drogue.
Aussi, l'approche tentée, même si elle s'appuie sur l'interrogation
de Heidegger, s'en écarte dans sa méthode même. Elle n'en échappe
pourtant pas moins à un certain pathos heideggerien, assez typique
de tous ceux qui en France ont subi son influence et qui s'en sont dif-
ficilement démarqués quant au style. Par ailleurs, en essayant d'éluci-
der l'univers de Trakl, il était nécessaire d'évoquer le déclin de
l'Empire austro-hongrois, les poètes et les artistes qu'il avait fréquen-
tés, de Karl Kraus à Oskar Kokoschka en passant par Adolf Loos,
mais aussi de le situer par rapport à l'expressionnisme autrichien et
allemand. Même si Trakl occupe une place absolument singulière au
sein de la poésie expressionniste, le rapprochement entre sa syntaxe
et celle des poètes expressionnistes, qu'il s'agisse de Georg Heym,
d'Ernst Stadler ou d'Else Lasker-Schüler, est à peu près inévitable.
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Mais comment concilier ce rapport de Trakl à l'histoire, à cette géné-


ration expressionniste, à sa révolte qui culmina en 1914, avec l'«éluci-
dation du site» au sens de Heidegger? La contradiction est à peu
près insoluble. Je ne doute pas que tous ceux qui sont venus à la lec-
ture de Heidegger par Sartre et qui l'ont lu au tournant des années
1968-1970 se sont posé les mêmes questions.
C'est en travaillant à cette étude, commencée avec des prémisses
heideggeriennes, que s'est imposée la nécessité de lire aussi Brecht,
Lukâcs, Bloch et leurs fameux débats sur l'expressionnisme. Au
terme de ce travail sur Trakl s'est effectué un certain éloignement de
Heidegger sans que cesse pour autant l'admiration. Et c'est la
réflexion sur les courants esthétiques des années 20-30 qui est deve-
nue la suite logique de ce livre. Sans cet intérêt pour Georg Trakl, je
n'aurais jamais été amené à consacrer plusieurs livres à l'expression-
nisme allemand — L'Expressionnisme comme révolte, L'Expression-
nisme et les arts.. Ce sont les apories de cette lecture tentée à partir de
Heidegger qui m'ont conduit à admirer et à approfondir les intuitions
esthétiques d'Ernst Bloch.

IV

Ces hésitations théoriques, cette contradiction dans la conception


du sens final de l'approche sont visibles dans cet essai. Il serait vain
de les renier ou de vouloir les estomper. Elles reflètent aussi un cer-
tain climat politique que connurent tous ceux qui firent leurs études
en 1968 et qui découvrirent le marxisme à cette époque. L'absence
d'ouvrages, mais aussi de références générales à Vienne et à Berlin, le
peu de matériaux dans lesquels il était alors possible de puiser expli-
quent aussi en partie l'insuffisance de l'approche historique. Il aurait
été sans doute passionnant d'explorer plus en détail les relations de
Trakl avec Karl Kraus — alors presque inconnu et non traduit en
France —, avec Adolf Loos et surtout Kokoschka. L'étude que nous
avons tentée des couleurs chez Trakl — et qui suscita l'intérêt
d'Emmanuel Lévinas2 — est largement marquée par la lecture de
Kandinsky et de son livre Du spirituel dans l'art. Il aurait été tout
aussi intéressant de comparer les paysages crépusculaires de Trakl, sa
fascination pour l'automne avec certaines des plus belles toiles
d'Egon Schiele (alors complètement inconnu), son goût pour les cou-
leurs les plus rutilantes avec les toiles de Gustav Klimt. S'il est diffi-
cile d'établir des rapports entre Trakl et d'autres poètes autrichiens de
sa génération (même Peter Altenberg, Felix Dôrmann, etc.), nous
regrettons de ne pas avoir consacré de développement au thème de

1. Payot, 1978, 1980.


2. Lors de la soutenance de cette thèse.
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l'inceste d a n s la littérature autrichienne (que l'on songe p a r e x e m p l e


à R. M u s i l e t A . S c h n i t z l e r ) . Si les r a p p o r t s f o r m e l s e n t r e les p o è m e s
d e T r a k l et les g r a n d e s é v o c a t i o n s e x p r e s s i o n n i s t e s d e G e o r g H e y m
s o n t évidents, notre interrogation n ' a guère pris e n c o m p t e l'étude d e
l a f o r m e m ê m e d e s p o è m e s d e T r a k l , s a l a n g u e si é t r a n g e , s e s u s a g e s
parfois paradoxaux de cas de déclinaisons, de substantifs souvent
p e u c o m p r é h e n s i b l e s . Et c'est à ce n i v e a u q u ' u n e c o n f r o n t a t i o n d e la
langue d e Trakl avec celle d ' u n poète c o m m e Gottfried B e n n n o u s
semblerait passionnante.
Le problème, c'est qu'il n'existait alors a u c u n e traduction intégrale
de l'œuvre de Trakl. Seul u n traducteur professionnel, au terme d ' u n
long travail, p o u r r a i t s'en acquitter. C'est ce q u ' o n t réalisé Jean-
C l a u d e S c h n e i d e r e t M a r c P e t i t e n 19721. L e u r t r a d u c t i o n e s t a s s u r é -
m e n t r e m a r q u a b l e p a r s a fidélité a u texte a l l e m a n d et s o n refus d e
p r e n d r e parti. D a n s n o t r e é t u d e , n o u s a v o n s été a m e n é à utiliser les
t r a d u c t i o n s e x i s t a n t e s , s o u v e n t b i e n d i f f é r e n t e s , e n les m o d i f i a n t
lorsqu'elles nous semblaient trop s'écarter d u texte allemand o u
c o n t e n i r d e s c o n t r e s e n s . N o u s - m ê m e e n a v o n s s û r e m e n t c o m m i s et,
n'étant pas germaniste professionnel, nous ne p o u v o n s que conseiller
a u lecteur de méditer lui-même la difficulté de traduire u n p o è m e de
T r a k l e n c o m p a r a n t l e s t r a d u c t i o n s s o u v e n t si d i v e r g e n t e s q u i e n o n t
été tentées. E n c o r e u n e fois, ce livre fut écrit a v e c a u t a n t d e p a s s i o n
q u e d ' e n t h o u s i a s m e p o u r c e p o è t e si p e u c o n n u . N o u s e s p é r i o n s ,
i n c o n s c i e m m e n t , q u e le l e c t e u r n o u s p a r d o n n e r a i t les i n é v i t a b l e s
m a l a d r e s s e s d u e s à l ' a m p l e u r d u sujet.

De manière assez paradoxale, cet essai, malgré tous les reproches


qu'il ne peut manquer de susciter, a fait l'objet d'un accueil, dans
l'ensemble, très chaleureux de la part de la critique. Si l'on excepte
une recension particulièrement venimeuse d'H. Meschonnic, déplo-
rant même que cet ouvrage ait suscité l'approbation de « vieux yeux »
(l'académicien Marcel Brion)2, la plupart des critiques ont été sensi-
bles à cet effort pour révéler un poète si étrange et si peu connu. Je
remercie bien sincèrement tous ceux qui m'ont fait part de ce qu'avait
signifié pour eux la rencontre avec l'œuvre de Trakl à travers ce livre.
Je remercie aussi les germanistes qui m'ont signalé des corrections
nécessaires et ont jugé cette étude en tenant compte du fait qu'elle
avait été rédigée par un étudiant en philosophie et non par un agrégé

1. Gallimard.
2. Mais quelle générosité dans ces «vieux yeux»! Ma reconnaissance va aussi au
Pr Henri Arvon, dont l'amitié et les encouragements à travailler sur l'expressionnisme
et l'esthétique allemande des années 20-30 ont été décisifs, et qui me fit bénéficier de
ses conseils et de ses critiques.
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d ' a l l e m a n d . A la s u i t e d e la p a r u t i o n d e ce livre, M a r t i n H e i d e g g e r
m ' a a d r e s s é la très b e l l e lettre q u i a été a j o u t é e à la p r é s e n t e é d i t i o n .
L ' a u t e u r sait p a r f a i t e m e n t q u ' i l n e m é r i t e p a s ces c o m p l i m e n t s . E t si
cette lettre est r e p r o d u i t e , c ' e s t p o u r s a v a l e u r e n e l l e - m ê m e , p o u r ce
q u ' e l l e révèle d u r a p p o r t d e H e i d e g g e r à la p o é s i e d e G e o r g T r a k l .
M a i s q u e H e i d e g g e r ait p u s ' i n t é r e s s e r à u n travail réalisé p a r u n étu-
d i a n t et l ' e n c o u r a g e r à p o u r s u i v r e t é m o i g n e a u s s i d e la p a r t d e H e i -
d e g g e r d ' u n e g é n é r o s i t é q u i invite à la p l u s e x t r ê m e h u m i l i t é .
J e s o u h a i t e q u e g r â c e à la p r é s e n t e r é é d i t i o n ce livre t r o u v e s o n
c h e m i n a u p r è s d ' u n e n o u v e l l e g é n é r a t i o n d e lecteurs. E t s'il p e r m e t
d e les c o n d u i r e vers l ' œ u v r e d e T r a k l , il a u r a p a r f a i t e m e n t r e m p l i s a
mission. E n f i n , c o m m e n t n e p a s r e m e r c i e r P i e r r e B e l f o n d q u i e n
1972, f a i s a n t fi d e t o u t e l o g i q u e c o m m e r c i a l e , é d i t a cet é p a i s v o l u m e
écrit p a r u n é t u d i a n t i n c o n n u s u r u n p o è t e a u t r i c h i e n q u i n e l ' é t a i t
p a s m o i n s . Q u ' i l t r o u v e e n c o r e ici, p o u r c e t t e r é é d i t i o n , l ' e x p r e s s i o n
de m a reconnaissance.
Jean-Michel Palmier
( J a n v i e r 1987)
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P R E M I È R E PARTIE

PREMIÈRES APPROCHES DE
L'ŒUVRE DE GEORG TRAKL

Le roi Œdipe a
Peut-être un œil de trop.
Hôlderlin (VI, 26)
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CHAPITRE PREMIER

RÊVE ET FOLIE

Au retour
Les bergers trouvèrent le doux corps
Putréfié dans un buisson d'épines.
De Profundis
Alors s'effondra, livide, la tête de celui qui n'était jamais né.
Chant pour Kaspar Hauser
Je ne suis qu 'à moitié né.
Georg Trakl
«A NOVALIS»
«DANS LA SOMBRE TERRE REPOSE L'ÉTRANGER SACRÉ
LE DIEU A RETIRÉ DE LA DOUCE BOUCHE LA PLAINTE
LORSQU'IL MOURUT RESPLENDISSANT.
COMME UNE FLEUR BLEUE
CONTINUE A VIVRE SON CHANT
DANS LA NOCTURNE DEMEURE DES DOULEURS.»

Lorsqu'il composa cette épitaphe pour l'auteur des Hymnes à la


Nuit, Georg Trakl ne pensait sûrement pas qu'il rédigeait la sienne.
Car ce sont ces mêmes paroles qui seront gravées par les soins de son
ami Ludwig von Ficker sur sa tombe, un matin d'automne.
La mort énigmatique de Georg Trakl survenue, le 3 novembre 1914,
dans un hôpital psychiatrique de Cracovie où il était en observation,
à la suite de l'absorption d'une dose trop forte de cocaïne, a précipité
dans la terre un homme que personne n'a réellement connu. Les
témoignages les plus divers ont été recueillis sur son oeuvre : son frère,
son ami Ludwig von Ficker, les poètes qu'il rencontra dans les cafés
de Vienne, les prostituées de la « «Judengasse », auxquelles Trakl
apportait du pain et du vin les soirs d'hiver, ont tenté de livrer le
secret d'un homme qui fut pour tous un étranger. Ce qu'il abandonne
à nos recherches, c'est une dépouille sans âme et sans vie. Mais, à tra-
vers la mort, il continue de poser sur nous son regard étrange et
inquiétant.
« Mais qui pouvait-il bien être?» Cette question de Rilke, c'est
encore celle que posera Heidegger, quarante ans plus tard, lorsqu'il
interrogera la figure de l'Étranger, convoqué par le Déclin, s'enfon-
çant sur les sentiers de la nuit d'argent, en marche vers le Crépuscule
bleuissant, et qui surgit au moment où s'achève peut-être toute la
métaphysique occidentale.
On a cherché dans sa vie le sens de son œuvre. Et quelle vie ! Elle
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semble réunir tout le tragique de celles de Hôlderlin et de Rimbaud.


Mais était-ce bien là le chemin le plus sûr pour pénétrer dans l'uni-
vers de Georg Trakl ? N'est-ce pas plutôt le sens de sa vie qu'il faut
chercher dans son œuvre? Que l'on songe seulement à Nietzsche,
comptant avec angoisse le nombre d'années de lucidité qui lui reste
pour écrire et ne se trompant pas, à Hôlderlin décrivant en Diotima la
femme qu'il ne rencontrera que quelques années plus tard, Suzette
Gontard.
Malgré toutes ces réserves, on ne saurait se dispenser de déchiffrer
certains éléments biographiques. Ils contiennent assurément une part
de vérité que l'on ne peut s'abstenir de prendre en considération.
La brève existence de Georg Trakl est pauvre en événements qui
retiennent l'attention. Nous nous efforcerons cependant de restituer
l'essentiel de cette vie, avant même d'esquisser quelques pas dans la
compréhension de son œuvre.
Les études consacrées à la vie de Georg Trakl, d'inspirations très
diverses, sont nombreuses. On en trouvera un bref rappel à la fin de
ce volume.

1. LES T É N È B R E S DE L ' E N F A N C E

Les orphelins morts sont couchés contre le mur dujardin.


Psaume

On s'accorde à reconnaître que Georg Trakl connut une enfance


calme et heureuse. De tels témoignages s'appuient en fait beaucoup
plus sur les souvenirs de son frère Fritz que sur les dires du poète.
L'enfance que Trakl semble avoir gardée en sa mémoire est une nuit
remplie de terreur. Dans son grand poème Sébastien en rêve, il nous
en livre quelques bribes :
Queljour sombre de / 'année, quelle triste jeunesse
Lorsque l'enfant descendit sans bruit vers les eaux glacées et les
poissons d'argent,
Repos et visage ;
Lorsqu 'il se précipita, pétrifié, devant les chevaux emballés,
Et que sur lui s'arrêta son étoile dans la nuit grise ;
Ou lorsque, tenant la main glacée de sa mère,
Le soir, il passa par le cimetière automnal de Saint-Pierre,
Et qu'un frêle cadavre, couché silencieusement dans les ténèbres de la
chambre,
Ouvrit sur lui ses froides paupières.
Mais lui n 'était qu 'un petit oiseau dans les branches dénudées ;
La cloche sonnait dans le soir de novembre,
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Et le calme de son père, comme il descendait en dormant l'obscur


escalier tournant.
Apaisement de l'âme. Solitaire soirée d'hiver;
Les formes sombres des pâtres près du vieil étang ;
Le petit enfant dans la cabane de chaume ;
O que son visage
Sombra doucement dans la fièvre noire.
Sainte Nuit.
Dans un autre texte, Traum und Umnachtung (Rêve et ténèbres), qui
est l'une des esquisses poétiques que Trakl écrivit sur sa vie en 1914,
il nous dit encore :
Au soir, le père devint un vieillard ; dans d'obscures chambres se pétri-
fia le visage de la mère, et sur le fils pesait la malédiction d'une race
dégénérée. Il se rappelait parfois son enfance remplie de maladies,
d'effrois et de ténèbres, ses jeux secrets au jardin d'étoiles, ou les rats
qu 'il nourrissait dans la cour crépusculaire.
Ces paroles révèlent le sentiment de Trakl quant à son passé:
l'effroi. L'enfance apparaît souvent dans ses poèmes : l'enfant inquié-
tant qu'il fut semble préfigurer le génie torturé de la maturité. A vrai
dire, il est probable que le sentiment de Trakl à l'égard de son
enfance s'est profondément modifié au cours des années. Il en garde
la nostalgie, mais craint son retour, et, surtout, il craint de voir réap-
paraître les cauchemars qui la traversent. Elle descend sur lui, l'enve-
loppe, « pleine de maladies, d'effroi et de ténèbres1 ».
Un sentiment l'habite déjà, qui ne le quittera jamais plus : la certi-
tude de n'être pas aimé.

C'est à Salzbourg que naquit Georg Trakl, le 3 février 1887, qua-


trième des six enfants du quincaillier Tobias Trakl et de sa femme
Maria. Son père étant protestant, de confession augsbourgeoise, il fut
baptisé en l'Église évangélique de Salzbourg2.
Nous savons peu de chose sur ses frères et soeurs : Gustav, Maria et
Minna. Seule Grete ou Gretl, sa «sœur chérie» (Lieblingsschwester),
qu'il aima d'un amour incestueux, occupera une grande place dans sa
vie et dans ses poèmes. Sa figure sera plus tard esquissée.
Les Trakl étaient sans doute originaires de Hongrie. Tobias Trakl
était né en 1837 à Odenburg et, par la suite, il vivra à Vienne et à Salz-
bourg. Le nom même de «Trakl» semble confirmer cette origine: il

1. « Erfullt von Krankheit, Schrecken und Finsternis».


2. La mère de Trakl, qui occupe peu de place dans sa vie, était catholique romaine.
Rien ne nous permet d'affirmer, comme certains auteurs, qu'elle se fût convertie. Plu-
sieurs de ses enfants opteront d'ailleurs pour la confession catholique.
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s ' a g i t s a n s d o u t e d e la t r a n s f o r m a t i o n a u t r i c h i e n n e d e « T r a c k e l » o u
« T r a c k l », a s s e z r é p a n d u e n H o n g r i e . C e fut s a n s d o u t e l ' e s p o i r d ' u n e
vie p l u s h e u r e u s e q u i le fit é m i g r e r vers les villes les p l u s r i c h e s d e
l'Empire austro-hongrois1.
L a f i g u r e d u p è r e r e v i e n t f r é q u e m m e n t d a n s les p o è m e s d e Trakl,
q u ' i l a p p a r a i s s e s o u s la f o r m e d u g a r d i e n d e s o n e n f a n c e , d e la voix
q u i d i s s i p e la p e u r et les t é n è b r e s o u d u vieillard qui l e n t e m e n t
s ' a c h e m i n e vers la m o r t , m o r t q u i h a n t e r a p e n d a n t très l o n g t e m p s le
fils, le « fils blanC2 ». D a n s Rêve et ténèbres, il s'écrie :

O le silence q u i r é g n a i t d a n s la maison, lorsque son p è r e s'éteignit a u


milieu d e s ténèbres [...]. M a i s d o u c e m e n t l ' o m b r e d u m o r t p é n é t r a , le
s o i r d a n s la f a m i l l e en deuil, et ses p a s f a i s a i e n t un b r u i t d e cristal
d a n s la p r a i r i e verdoyante, à l'orée d u bois. S a n s m o t dire, ils s e réuni-
r e n t a u t o u r d e la t a b l e et, p a r e i l s à d e s m o u r a n t s , rompirent d e leurs
m a i n s d e cire le p a i n s a n g l a n t .

O n d e v i n e d e r r i è r e ces é t r a n g e s é v o c a t i o n s la p u i s s a n c e d e l ' a t t a -
c h e m e n t d e l ' e n f a n t p o u r celui q u i p a r v e n a i t à c a l m e r l ' a n g o i s s e q u i
l ' a s s a i l l a i t s a n s cesse.
Tobias Trakl avait d ' a b o r d épousé à Sopron une femme qui m o u r u t
très j e u n e , a p r è s a v o i r m i s a u m o n d e le d e m i - f r è r e d e T r a k l , W i l h e l m
( n é e n 1868). Il se r e m a r i a e n s u i t e a v e c M a r i a H a l i c k , fille d ' u n
o u v r i e r d ' u s i n e d e P r a g u e et le c o u p l e s ' é t a b l i t b i e n t ô t à S a l z b o u r g ,
ville r i c h e et active, q u i c o n s t i t u e le d é c o r d e t o u t e s o n e n f a n c e et d e
ses p r e m i e r s p o è m e s . Le m a g a s i n d e T o b i a s é t a i t s i t u é s u r la M o z a r t -
p l a t z , e n p l e i n c e n t r e d e la ville.
O n i m a g i n e ce q u e f u t le m i l i e u d a n s l e q u e l T r a k l g r a n d i t : u n e
f a m i l l e - aisée, a s s e z g a i e , p a s s i o n n é m e n t d é v o u é e à l ' e m p e r e u r
d ' A u t r i c h e b i e n q u e t c h è q u e et h o n g r o i s e , p r o f o n d é m e n t p i e u s e , fière
d ' h a b i t e r d a n s l ' u n e d e s p l u s belles villes d e l ' E m p i r e .
Les rapports que Trakl entretint avec son père sont strictement
o p p o s é s à c e u x q u e F r a n z K a f k a e n t r e t i n t a v e c le sien. O n c o n n a î t la
c é l è b r e L e t t r e a u P è r e d a n s l a q u e l l e K a f k a a t r a c é u n p o r t r a i t si p o i -
g n a n t d e la f i g u r e q u i é c r a s a s o n e n f a n c e et s a vie : H e r m a n n K a f k a ,
t y r a n n i q u e et v i o l e n t , d o n n a à F r a n z ce t e r r i b l e s e n t i m e n t d e fai-
b l e s s e , d e v u l n é r a b i l i t é et d e c u l p a b i l i t é q u i n e d e v a i t p l u s j a m a i s le
quitter. C'est au contraire c o m m e une présence rassurante q u ' a p p a -
r a î t T o b i a s T r a k l . D a n s S é b a s t i e n en rêve, il est q u e s t i o n d u « c a l m e
d u p è r e ( d e s Vaters Stille) », d e s a m a i n qui, j u s q u ' à ce q u ' e l l e soit
réduite en poussière, n e quittera jamais l'imagination de l'enfant :

1. A la même époque, dans une autre partie de cet immense empire, Hermann Kafka
émigrait vers Prague, pour des raisons semblables. Les similitudes qui unissent Trakl et
Kafka seront plus tard brièvement rappelées.
2. « Je devins à cette heure le fils blanc dans la mort de mon père )), écrit-il étrange-
ment dans Révélation et déclin (Offenbarung und Untergang), trad. d'Henri Stierlin
(G.L.M., Paris, 1956).
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O u lorsqu 'il tenait la m a i n calleuse d e son p è r e


E n g r a v i s s a n t le ténébreux calvaire.
... O u bien lorsqu 'ilf r a n c h i t le m u r en r u i n e de-la ville
T e n a n t l'osseuse m a i n d u vieillard.

D a n s Rêve et ténèbres il écrit aussi :

D e la neige tomba, u n e obscurité bleue emplit la m a i s o n . E t la d u r e


voix d u p è r e s'éleva, p a r l a n t c o m m e un aveugle, et c o n j u r a s o n épou-
vante.

T o b i a s T r a k l m o u r u t le 18 j u i n 1910, a p r è s u n e c o u r t e m a l a d i e .
G e o r g avait à cette é p o q u e vingt-trois ans, et cette m o r t l ' é b r a n l a p r o -
f o n d é m e n t . Il s ' e n f o n c e r a d é s o r m a i s , c h a q u e j o u r d a v a n t a g e , d a n s u n
m o n d e d e c a u c h e m a r s et d ' é p o u v a n t e d o n t il n e s o r t i r a j a m a i s p l u s .
U n c o u r t texte e n p r o s e , s a n s d o u t e a u s s i u n e e s q u i s s e a u t o b i o g r a p h i -
que, n o u s livre d ' a u t r e s a s p e c t s d e ce d r a m e q u i le h a n t e . Il s ' a g i t d e
O f f e n b a r u n g u n d U n t e r g a n g (Révélation et déclin).
J ' é t a i s à cette h e u r e le f i l s b l a n c d a n s la m o r t d e m o n père. E n f r i s s o n s
bleus, le vent d e la n u i t descendit d e la colline, et la s o m b r e p l a i n t e d e
m a mère, m o u r a n t e à n o u v e a u ; et j e vis l'enfer noir d a n s m o n coeur;
m i n u t e d e f u l g u r a n t silence.
Le p è r e m o r t , il se t r o u v e livré d e n o u v e a u à la p u i s s a n c e d e s t é n è -
bres, à la p e u r qui n e le q u i t t e pas. O n s o n g e à cette i m a g e d u C h r i s t ,
a p p a r a i s s a n t a u x p ê c h e u r s d u l a c d e T i b é r i a d e , a u m i l i e u d e la t e m -
pête, c a r l ' a n g o i s s e q u e r e s s e n t T r a k l , l o r s q u e s o n p è r e d i s p a r a î t , c ' e s t
u n e a n g o i s s e p r i m i t i v e d e v a n t la vie et la m o r t , d e v a n t les p u i s s a n c e s
terrifiantes q u ' i l s e n t e n lui.
L a m è r e d e Trakl, M a r i a H a l i c k , s e m b l e l ' a v o i r b e a u c o u p m o i n s
m a r q u é . Elle se m a n i f e s t e p l u t ô t p a r la d i m e n s i o n d ' a b s e n c e q u ' e l l e
i n c a r n e a u x y e u x d e cet e n f a n t q u i s o u f f r i t si c r u e l l e m e n t d e s a froi-
deur.
Fille d ' u n o u v r i e r d ' u s i n e d e P r a g u e , elle n ' é t a i t p a s d ' a s c e n d a n c e
p u r e m e n t t c h è q u e , m a i s aussi a p p a r e n t é e a u x A l l e m a n d s d e B o h ê m e .
S o n p è r e q u i t t a la vieille ville d e P r a g u e , p o u r c h e r c h e r d u t r a v a i l e n
B a s s e - A u t r i c h e . Aussi est-ce d ' u n m o n d e g e r m a n i q u e q u ' e l l e p o r t e
l ' e m p r e i n t e essentielle. L a m è r e d e M a r i a H a l i c k , A n n a , v i e n d r a vivre
a u p r è s d e s a fille à S a l z b o u r g . O n t r o u v e d a n s les p o è m e s d e T r a k l ,
q u e l q u e s r é m i n i s c e n c e s d e cette p r é s e n c e , d a n s u n s y m b o l i s m e s o u -
v e n t difficile à déchiffrer. Ainsi d a n s E n c h e m i n :

Quelqu 'un chuchote en bas, d a n s le j a r d i n ;


Quelqu 'un vient d e q u i t t e r ce ciel noir.
S u r la commode, d e s p o m m e s e n b a u m e n t .
G r a n d - m è r e a l l u m e d e s chandelles d'or.

N o u s s a v o n s p e u d e c h o s e d e la m è r e d e T r a k l , e n d e h o r s d e s s o u -
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venirs q u ' e n a laissés s o n fils Fritz. P i e u s e et d ' u n c a r a c t è r e r e n f e r m é ,


elle m e n a u n e vie à l ' é c a r t d e s siens et s u r t o u t d e ses e n f a n t s , assez
p e u s o u c i e u s e d e l e u r é d u c a t i o n et d e leurs s e n t i m e n t s , p e r d u e d a n s
ses c o l l e c t i o n s d ' a n t i q u i t é s . O n c o m p r e n d la l o n g u e p l a i n t e q u i tra-
verse l ' e n f a n c e d e T r a k l et m ê m e t o u t e sa vie, celle d e n ' a v o i r p a s été
aimé.
Si le p è r e est u n e v o i x r a s s u r a n t e qui d i s s i p e les t é n è b r e s , la m è r e
n ' e s t q u ' u n e p r é s e n c e é v a n e s c e n t e , l o i n t a i n e et s o u v e n t glaciale. T r a k l
m a n i f e s t e r a t o u j o u r s à l ' é g a r d d e cette m è r e u n s e n t i m e n t très
a m b i g u : ce n ' e s t p e u t - ê t r e p a s u n h a s a r d s'il n ' a i m a j a m a i s a u c u n e
f e m m e , e n d e h o r s d e s a s œ u r , et s'il f r é q u e n t a t o u t e s a vie d e s prosti-
t u é e s , c h o i s i s s a n t les p l u s âgées. Il n ' e s t p a s i m p o s s i b l e q u ' i l ait c h e r -
c h é à avilir cette i m a g e glaciale q u i le fit t a n t souffrir.
D a n s son enfance, Trakl semble p o u r t a n t l'avoir p r o f o n d é m e n t
a d m i r é e . Il est v r a i s e m b l a b l e q u ' e l l e j o u a u n rôle i m p o r t a n t d a n s la
f o r m a t i o n d e s a sensibilité, c o m m e e n t é m o i g n e n t p a r e x e m p l e ces
q u e l q u e s lignes e x t r a i t e s d e Rêve et ténèbres :

P e r s o n n e n e l'aimait. D a n s les c h a m b r e s crépusculaires, s a tête b r û l a i t


d e m e n s o n g e et d e luxure. L e b r u i s s e m e n t bleu d ' u n e robe d e f e m m e le
f i g e a i t en colonne, et la silhouette n o c t u r n e d e s a m è r e a p p a r a i s s a i t
s u r le seuil. A son chevet s e d r e s s a i t l ' o m b r e d u Mal1.

Plus l o i n T r a k l n o u s d i t e n c o r e :

I l a i m a p l u s p r o f o n d é m e n t les sublimes o u v r a g e s d e p i e r r e ; le beffroi


d o n t les infernales f i g u r e s g r i m a ç a i e n t en s ' é l a n ç a n t d a n s la n u i t vers
le ciel blëu d e s étoiles : le t o m b e a u g l a c é d a n s lequel repose le c œ u r
b r û l a n t d e l'homme.

C e s a l l u s i o n s s o u v e n t o b s c u r e s et q u e l ' o n t r o u v e p r i n c i p a l e m e n t
d a n s les t r o i s t e x t e s a u t o b i o g r a p h i q u e s , Verwandlung d e s Bôsen
( M é t a m o r p h o s e d u M a l ) , T r a u m u n d U m n a c h t u n g ( R ê v e et ténèbres),
et O f f e n b a r u n g u n d U n t e r g a n g (Révélation et déclin), s ' é c l a i r e n t consi-
d é r a b l e m e n t si l ' o n t i e n t c o m p t e d e ce r a p p o r t é t r a n g e qui l ' u n i t à s a
m è r e , m é l a n g e d e tristesse et d ' e f f r o i . Il p a r l e r a s o u v e n t d e la « f r o i -
d e u r d e la m è r e » , d e « s a m a i n g l a c é e » . C ' e s t a i n s i q u ' i l n o u s d i t
d a n s S é b a s t i e n en rêve:

1. Dans son essai sur Trakl, Otto Basil esquisse un parallèle entre le père de Kafka
et la mère de Trakl (ou du moins leurs images). Un tel rapport est sans doute exagéré,
mais il n'en renferme pas moins une grande part de vérité. La vie de Franz Kafka fut
tout entière dominée, écrasée et meurtrie par cette figure du père dont il ne se libéra
jamais. Celle de Trakl fut sans doute aussi profondément marquée par la figure de la
mère, mais en un sens infiniment moins tragique que ne le fut la vie de Kafka. Le paral-
lèle Trakl-Kafka ne nous semble d'ailleurs pas pouvoir être mené très loin, en dehors
de considérations existentielles assez vagues qui ne nous apprennent finalement que
très peu de chose sur chacun. Cf. le travail de Walter Falk, Leid und Verwandlung.
Rilke, Kafka, Trakl und der Epochenstil des Impressionismus und Expressionismus, Otto
Müller Verlag, Salzbourg, 1961.
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O u lorsque, t e n a n t la m a i n glacée d e s a mère,


Le soir, il p a s s a p a r le cimetière a u t o m n a l d e Saint-Pierre.
L ' o p p o s i t i o n est p r é s e n t é e chez T r a k l d ' u n e m a n i è r e p r e s q u e physi-
q u e ; la m a i n glacée et pétrifiée d e la m è r e s ' o p p o s e à la m a i n c h a u d e
et c a l l e u s e d u père. La m è r e r e p r é s e n t e r a t o u j o u r s cette p r é s e n c e loin-
t a i n e et glaciale qu'il n e p o u r r a j a m a i s p o s s é d e r , qui l ' a b a n d o n n e a u
sein d e sa p e u r et d e s o n m a l h e u r . Il s e m b l e bien q u ' e l l e n ' a i t p a s eu
p l u s d e c h a l e u r q u e ces s t a t u e s q u ' e l l e r a s s e m b l a i t d a n s l e u r m a i s o n
d e S a l z b o u r g et c'est f i n a l e m e n t s o u s l ' a s p e c t d ' u n visage pétrifié
q u ' e l l e a p p a r a î t r a d a n s les p o è m e s d e Trakl. Aussi écrit-il d a n s Rêve
et ténèbres :

P r o f o n d est lè s o m m e i l en d'obscurs poisons, rempli d'étoiles et d u


clair visage maternel, t o u t pétrifié. A m è r e est la mort, cette n o u r r i t u r e
d e s pécheurs ; d a n s les b r a n c h a g e s b r u n s d e l'arbre, d e s visages ter-
r e u x se brisèrent en ricanant.

C e t e r m e d e « p é t r i f i c a t i o n » (Versteinerung) a p p a r a î t p r e s q u e t o u -
j o u r s l o r s q u e Trakl é v o q u e la figure d e sa mère. Les p r e m i è r e s lignes
d u texte Rêve et ténèbres c o n t i e n n e n t d é j à ce m o t :

A u soir, le p è r e devint un vieillard; d a n s d'obscures c h a m b r e s s e pétri-


f i a le visage d e la mère.

C e n ' e s t p a s s e u l e m e n t s o n visage qui se pétrifie, m a i s t o u t ce


q u ' e l l e t o u c h e . Le p a i n l u i - m ê m e d e v i e n t glacial, s e m b l a b l e à u n e
pierre o u à d u s a n g e n t r e ses m a i n s :

S a n s mot dire, ils s e réunirent a u t o u r d e la table ; et, pareils à d e s


mourants, rompirent d e leurs m a i n s d e cire le p a i n s a n g l a n t . A h ! les
y e u x d e pierre d e la s œ u r lorsque s a f o l i e p a s s a , d u r a n t le repas, s u r le
f r o n t ténébreux de son frère, et qu 'entre les m a i n s d o u l o u r e u s e s d e la
m è r e le p a i n se pétrifia.

D a n s sa d i s s e r t a t i o n d ' h a b i l i t a t i o n , lise D e m m e r r a p p o r t e c e r t a i n e s
paroles que Trakl aurait dites à son ami Ludwig von Ficker :

J ' a i p a r m o m e n t s tellement h a ï m a mère, q u e j ' a u r a i s p u la t u e r d e


m e s mains.

N o u s n'avons finalement que peu d'informations sur l'enfance de


Trakl, rien en t o u t cas qui p u i s s e n o u s i n d i q u e r u n c h e m i n p o u r p é n é -
t r e r d a n s son oeuvre : t o u s les t é m o i g n a g e s le p r é s e n t e n t c o m m e u n
g a r ç o n s a u v a g e et t u r b u l e n t m a l g r é ses traits f é m i n i n s , assez e n c l i n à
la solitude. U n détail m é r i t e d é j à d ' ê t r e n o t é : g r â c e à u n e g o u v e r -
n a n t e a l s a c i e n n e les e n f a n t s T r a k l p a r l e n t e n t r e e u x e x c l u s i v e m e n t
français. N o u s v e r r o n s p a r la suite c o m m e n t la r e m a r q u a b l e c o n n a i s -
s a n c e q u e T r a k l avait d u f r a n ç a i s facilita s a r e n c o n t r e a v e c A r t h u r
Rimbaud.
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Il n e s e m b l e p a s q u ' i l ait été u n élève très brillant. Il s u r p r e n d p a r


s o n c a r a c t è r e é t r a n g e . C e r t a i n s le j u g e n t m ê m e i n q u i é t a n t .
Avec ferveur, tu découvres le sens d e s s o m b r e s années.
L e f r o i d , l ' a u t o m n e d a n s les c h a m b r e s solitaires ;
E t d a n s l ' a z u r s a c r é s ' e s t o m p e un b r u i t d e p a s lumineux.
(Enfance)

2. L A D É C O U V E R T E D E L A D R O G U E

Il est difficile d ' é t a b l i r a v e c p r é c i s i o n la d a t e à l a q u e l l e s ' e f f e c t u a la


r e n c o n t r e d e T r a k l a v e c la drogue1. Il s e m b l e q u ' a u c o u r s d e ses der-
n i è r e s a n n é e s d e lycée T r a k l ait d é j à t e n t é d e s ' e n i v r e r a u c h l o r o -
f o r m e . Si l ' o n e n c r o i t u n e c e r t a i n e t r a d i t i o n , ce serait u n v i e u x p h a r -
m a c i e n d e S a l z b o u r g q u i l ' a u r a i t initié à la t o x i c o m a n i e , m a i s il s ' a g i t
là d ' u n e a f f i r m a t i o n a u j o u r d ' h u i d i f f i c i l e m e n t vérifiable. C e q u i s e m -
b l e p a r c o n t r e très v r a i s e m b l a b l e , c ' e s t q u ' à la fin d e ses é t u d e s T r a k l
se s o i t livré, e n c o m p a g n i e d ' u n j e u n e fils d e p h a r m a c i e n , à d e s e m -
blables expériences.
N o u s s o m m e s a u s s i p e u r e n s e i g n é s s u r les r a i s o n s q u i o n t p u p o u s -
s e r le j e u n e T r a k l vers cette p a s s i o n q u i c o n s u m e r a t o u t e s a vie.
R ê v e u r , t a c i t u r n e , s o l i t a i r e , il n e p r é s e n t e e n c o r e à cette é p o q u e
a u c u n déséquilibre véritable.
A-t-il v o u l u c o n n a î t r e , lui aussi, les « P a r a d i s artificiels » q u e v a n -
t a i e n t B a u d e l a i r e et R i m b a u d ? Est-ce le s o u c i d ' a t t e i n d r e l ' i n c o n n u ,
le d é m o n i a q u e , le « d é r è g l e m e n t d e t o u s les s e n s » , q u i l ' a c o n d u i t
v e r s la d r o g u e ? L ' e n n u i et le c a l m e d ' u n e r i c h e f a m i l l e b o u r g e o i s e d e
S a l z b o u r g ? T o u t c e l a est p r o b a b l e , m a i s n u l l e m e n t certain. Il f a u t
i n s i s t e r a u s s i s u r cette f o r m i d a b l e v o l o n t é d ' a u t o d e s t r u c t i o n q u i s e m -
blera l'animer bientôt. Suicide ou accident, sa mort n'en contredit pas
la p r é s e n c e et la réalité, m a i s la c o n f i r m e . O n p e u t m u l t i p l i e r les
h y p o t h è s e s p o u r l ' e x p l i q u e r , a u c u n e n e s e m b l e e n a t t e i n d r e le f o n d e -
m e n t . Q u ' i l soit d é c h i r é p a r le s e n t i m e n t d ' a v o i r c o m m i s u n e f a u t e
t e r r i f i a n t e , n u l n ' e n d o u t e , m a i s q u e l l e est-elle ? L ' i n c e s t e a v e c G r e t l ?
Il s ' a g i r a i t p l u t ô t d ' u n f a n t a s m e , si l ' o n e n c r o i t ses b i o g r a p h e s . O n
i m a g i n e f a c i l e m e n t a v e c q u e l effroi ses p r o c h e s d é c o u v r i r e n t s a
f u n e s t e p a s s i o n : u n j o u r , o n le r e t r o u v e c h e z lui e n état d e l é t h a r g i e ,
b i e n t ô t ses a m i s le d é c o u v r i r o n t s a n s c o n s c i e n c e , à d e m i m o r t d e
f r o i d , a l l o n g é d a n s la neige, s u r les p e n t e s d u K a p u z i n e r b e r g .
L ' u n d e s d o c u m e n t s les p l u s b o u l e v e r s a n t s q u e n o u s p o s s é d i o n s
s u r c e t t e p é r i o d e d e la vie d e G e o r g T r a k l est s a n s d o u t e la lettre q u ' i l

1. C'est vers l'âge de quinze ans que commence véritablement cette passion de Trakl
pour la drogue. Elle s'affirme encore lorsque Trakl entre dans un cercle littéraire assez
mal famé aux yeux de la bourgeoisie de Salzbourg : Apollo, plus tard nommé Minerva.
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a d r e s s e à s o n a m i et f u t u r b i o g r a p h e H a n s S z k l e n a r : il lui a n n o n c e
q u ' i l a m a l h e u r e u s e m e n t à n o u v e a u c h e r c h é r e f u g e d a n s le c h l o r o -
f o r m e : « H a b e ich leider wieder z u m Chloroform m e i n e Z u f l u c h t
g e n o m m e n . » Il a j o u t e cette p h r a s e l o u r d e d e sens : « J e vois la c a t a s -
trophe bien trop proche. »
D è s cette é p o q u e il est h a n t é p a r la p e u r d e m o u r i r , et p o u r t a n t , la
m o r t d a n s les v a p e u r s d ' é t h e r lui s e m b l e a u s s i m e r v e i l l e u s e q u e fasci-
n a n t e : il choisira d o n c d e d e v e n i r p h a r m a c i e n . A p r è s trois a n s d e
stage, il e n t r e r a à la p h a r m a c i e Z u m weissen E n g e l ( A l ' a n g e b l a n c ) o ù
il t r o u v e r a t o u t ce q u ' i l p o u v a i t s o u h a i t e r p o u r a l i m e n t e r s a t o x i c o m a -
nie.
C e n ' e s t t o u t e f o i s p a s là la s e u l e e x p é r i e n c e b o u l e v e r s a n t e q u e
vivra Trakl, et qui i n t e n s i f i e r a s o n d é s é q u i l i b r e i n t é r i e u r . L ' é t r a n g e
a m o u r qu'il éprouve p o u r sa sœur, Gretl, qui l'obsédera j u s q u ' à sa
m o r t , s e m b l e le c œ u r d e t o u t e la f a n t a s m a g o r i e q u i t r a v e r s e s o n
œuvre.
L o r s q u e cette s œ u r se s u i c i d a , le 21 n o v e m b r e 1917, elle e m p o r t a i t
a v e c elle l ' u n i q u e s e c r e t q u e T r a k l n e c o n f i a s a n s d o u t e à p e r s o n n e
d ' a u t r e , et qui n o u s p e r m e t t r a i t p e u t - ê t r e d ' e n t r e v o i r la r é p o n s e à la
q u e s t i o n q u e p o s a i t R a i n e r M a r i a Rilke : « Wer m a g e r g e w e s e n
sein ?»

3. L ' É N I G M E D E L A S Œ U R

Cœur
Penche-toi alors plus aimant sur la dormeuse paisible.
Déclin de l'été

G r e t l T r a k l n a q u i t le 8 a o û t 1892. C e q u e n o u s s a v o n s d ' e l l e t i e n t
e n p e u d e mots. Aussi est-ce d a n s l ' œ u v r e d e s o n frère, o ù elle n e
cesse d ' a p p a r a î t r e , q u ' i l f a u t la r e c h e r c h e r . N u l d o u t e q u ' e l l e n ' a i t
j o u é d a n s la vie d e G e o r g T r a k l u n r ô l e d é t e r m i n a n t . M a i s l e q u e l ?
S o n visage est d é j à u n e é n i g m e . Les q u e l q u e s p h o t o s q u i n o u s res-
t e n t d ' e l l e la m o n t r e n t belle, s a u v a g e et t é n é b r e u s e , a v e c u n e e x p r e s -
s i o n agressive et u n p e u m a s c u l i n e . T o u t e sa p e r s o n n e s e m b l e a u r é o -
lée d e mystère, j u s q u ' à ce d e m i - s o u r i r e q u ' e l l e e s q u i s s e , et q u i p r e n d
u n e a l l u r e d e défi. C e q u i n e p e u t m a n q u e r d e s u r p r e n d r e , c ' e s t
l ' é t o n n a n t e r e s s e m b l a n c e q u i existe e n t r e G e o r g et G r e t l . C e q u i é t a i t
a u d é b u t u n s u j e t d ' a m u s e m e n t d e v i e n d r a p a r la s u i t e u n e v é r i t a b l e
o b s e s s i o n , q u i n ' e s t p a s s a n s i m p o r t a n c e p o u r la c o m p r é h e n s i o n d e
n o m b r e u x p o è m e s d e T r a k l . N o u s v e r r o n s p a r la s u i t e la s i g n i f i c a t i o n
q u ' e l l e a c q u i e r t , d a n s l ' i n t e r p r é t a t i o n d e ces c o u p l e s d e m o t s q u i
r e v i e n n e n t s a n s cesse, tels q u e « Jüngling » et « J ù n g l i n g i n , « F r e m d -
l i n g » et « F r e m d l i n g i n » .
G r e t l fut u n e p i a n i s t e e x t r ê m e m e n t d o u é e . Elle é t u d i a a u c o n s e r v a -
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t o i r e d e S a l z b o u r g et fut p l u s t a r d , à Berlin, l'élève d ' E r n s t D o h n a n y .


D a n s t o u t e s les c i r c o n s t a n c e s , d a n s t o u s les é v é n e m e n t s qui m a r q u è -
r e n t s a vie, elle se m o n t r a p a s s i o n n é e et i n d é p e n d a n t e . N o u s t r o u v o n s
u n é c h o d e s a v o c a t i o n m u s i c a l e d a n s E n Chemin o ù il est dit :

A u soir, ils p o r t è r e n t l ' É t r a n g e r d a n s la c h a m b r e d e s morts ;


Une o d e u r d e g o u d r o n ; le d o u x m u r m u r e d e s p l a t a n e s r o u x ;
L e vol s o m b r e d e s c h o u c a s ; s u r la p l a c e on a relevé la g a r d e .
L e soleil a s o m b r é derrière u n e toile noire ; toujours reviendra cette
soirée enfuie.
D a n s la c h a m b r e voisine, la s œ u r j o u e u n e s o n a t e d e Schubert.
Très d o u c e m e n t son rire s'écoule d a n s la f o n t a i n e délabrée/.

C ' e s t p e u t - ê t r e aussi à p a r t i r d e ces s o u v e n i r s q u e s ' é c l a i r e n t ces


vers d u p o è m e P s a u m e , d é d i é à K a r l K r a u s :

I l y a d e s petites filles, d a n s u n e cour, avec d e s robes misérables q u i


vous d é c h i r e n t le cœur.
I l y a d e s c h a m b r e s pleines d ' a c c o r d s et d e sonates.
I l y a d e s o m b r e s q u i s ' e m b r a s s e n t d e v a n t u n m i r o i r aveugle.

S o n d e s t i n fut aussi t r a g i q u e q u e celui d e s o n frère, a u q u e l elle n e


v o u l u t p a s survivre2.
P a r m i t o u s les t h è m e s q u i h a n t e n t les p o è m e s d e T r a k l , celui d u
m i r o i r est l ' u n d e s p l u s i m p o r t a n t s . Le p r e m i e r s a n s d o u t e à l ' a v o i r
s o u l i g n é fut R a i n e r M a r i a Rilke, qui p a r l e « d ' i m a g e s d e m i r o i r » ,
« d ' e s p a c e d e miroir »3. S a n s a u c u n d o u t e Rilke a-t-il été s e n s i b l e à ce
j e u : les f o r m e s qui t r a v e r s e n t les p o è m e s d e T r a k l s o n t t o u j o u r s d e s
f o r m e s secrètes et reflétées. Il s e m b l e q u e t o u t ce q u ' i l d é c r i t surgisse
b r u s q u e m e n t d ' o n n e sait o ù et traverse le c h a m p d ' u n m i r o i r imagi-
n a i r e , n ' o u v r a n t p r o b a b l e m e n t q u e s u r l u i - m ê m e . T o u t e s les figures
q u i h a n t e n t les p o è m e s d e T r a k l n e s e m b l e n t être q u e d e s c r é a t u r e s d e
rêve : l ' É t r a n g e r q u e l ' o n p o r t e e n terre et q u i t r a v e r s e les sentiers d e
la n u i t , l ' h o m m e qui a s s a s s i n e les b ê t e s d e la forêt, le b l a n c M a g i c i e n
qui, d a n s s a t o m b e , j o u e a v e c les s e r p e n t s , Elis, la S œ u r , le D é m e n t ,

1. Nous traduisons à dessein LA sœur et non MA sœur, car il s'agit toujours d'une
figure fantastique, une figure de rêve, aucunement individualisée.
2. Remarquons déjà que le fait de qualifier Gretl d'hystérique ou de schizophrène,
comme le font plusieurs commentateurs, ne rend absolument pas compte de son éton-
nante personnalité. On ne saurait nier bien sûr le profond déséquilibre intérieur qui
devint manifeste après la mort de son frère. Toxicomane et alcoolique, elle appartient
par sa vie et par sa mort à l'expressionnisme allemand dont elle fréquenta les cercles. Il
nous paraît illusoire de vouloir rechercher dans la famille de Trakl une hérédité mor-
bide, comme le fait Theodor Spoerri, dans son étude, à laquelle il sera fait plus tard
référence: Georg Trakl: Strukturen in Persônlichkeit und Werk. Eine psychiatrisch-
anthropographische Untersuchung (Francke Verlag, Berne, 1954). Le fait que des signes
pathologiques se manifestent dans les générations précédentes Trakl-Halick permet
tout au plus de conclure à une prédisposition sous forme de « fragilité nerveuse ?. mais
aucunement à l'hérédité d'un trouble quelconque, nullement démontrée.
3. Rainer Maria Rilke, Brie/en an den Herausgeber des «Brenner», février 1915.
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l'Orpheline que l'on retrouve putréfiée dans un buisson d'épines,


t o u t e s ces figures sont, a u sens le p l u s fort d u mot, d e s figures m a g i -
ques, qui s e m b l e n t c o n j u r e r u n e m a l é d i c t i o n , u n e f a u t e o b s c u r e .
N'est-il p a s f r a p p a n t d e ne t r o u v e r p a r e x e m p l e p r e s q u e a u c u n
p o è m e qui décrive o u m ê m e évoque u n d é c o r réel ? L ' u n i v e r s d e T r a k l
est u n univers e s s e n t i e l l e m e n t s y m b o l i q u e et m a g i q u e , p e u p l é d e
rêves et d e f a n t a s m e s .
La s u r p r e n a n t e r e s s e m b l a n c e p h y s i q u e d e T r a k l et d e sa s œ u r n o u s
s e m b l e j o u e r u n rôle essentiel d a n s ce s y m b o l i s m e d u miroir. U n e
p h o t o d e 1912 n o u s m o n t r e G r e t l , les c h e v e u x longs, le r e g a r d p e r d u
d a n s le rêve. Q u e l ' o n c o m p a r e cette p h o t o a v e c celle d e Trakl, o n n e
p o u r r a se d é f e n d r e d e l'effet d e s u r p r i s e q u e p r o v o q u e la j u x t a p o s i -
t i o n d e s d e u x images.
Q u ' y a-t-il d ' é t o n n a n t à ce q u e T r a k l ait vu d a n s s a s œ u r s o n d o u -
b l e ? C e c i r e n d m ê m e t o u t à fait c o m p r é h e n s i b l e la f é m i n i s a t i o n q u ' i l
fait s u b i r à c e r t a i n s t e r m e s c o m m e « D e r J ü n g l i n g » q u i se t r a n s f o r m e
e n « Die J ü n g l i n g i n » , « D e r F r e m d l i n g » e n « Die F r e m d l i n g i n » . C ' e s t
la f a s c i n a t i o n m o r b i d e p o u r cette r e s s e m b l a n c e , et s o n i d e n t i f i c a t i o n
à sa sœur, qui r e n d e n t la t r a n s f o r m a t i o n nécessaire. L ' i d e n t i t é e x i s t a i t
d a n s la réalité a v a n t d ' ê t r e p r é s e n t e d a n s les p o è m e s . Les m o t s e n
miroirs : Jüngling/Jünglingin, Fremdling/Fremdlingin, Mon ch/Mon-
chin, ne f o n t q u e la restituer.
Le m o n d e en m i r o i r d e T r a k l s ' o u v r e s u r le c o r p s d e s a s œ u r .
L ' u n i o n m y s t i q u e qui les liait, l e u r r e s s e m b l a n c e m o r b i d e , leurs per-
s o n n a l i t é s é b r a n l é e s les o n t - e l l e s c o n d u i t j u s q u ' à l ' i n c e s t e ? Il est dif-
ficile d e le préciser.

C e t t e r e s s e m b l a n c e d e G e o r g et d e G r e t l e x p l i q u e s a n s a u c u n
d o u t e c e r t a i n s t h è m e s et d i s s i p e u n e p a r t i e d e l e u r o b s c u r i t é . Le per-
s o n n a g e d e la sœur, a v e c s a t r o u b l e sensualité, surgit d ' i n n o m b r a b l e s
fois d a n s les p o è m e s d e Trakl. Il est s u r p r e n a n t d ' a i l l e u r s d e c o n s t a t e r
l'étroite a s s o c i a t i o n q u i existe c h e z T r a k l e n t r e la s œ u r et le d o u b l e , la
s œ u r et le miroir, le reflet et la m o r t .
D a n s le p o è m e P s a u m e d é d i é à K a r l K r a u s , il écrit :

I l y a des c h a m b r e s pleines d ' a c c o r d s et d e sonates.

C e vers se r a p p o r t e s a n s a u c u n d o u t e à G r e t l , qui f a s c i n a i t s o n
frère p a r s o n j e u . Le vers s u i v a n t d o i t aussi être r a p p o r t é à G r e t l et
plus p a r t i c u l i è r e m e n t à l ' a m o u r i n c e s t u e u x q u ' e l l e s e m b l e lui a v o i r
inspiré :

I l y a des ombres qui s ' e m b r a s s e n t d e v a n t un miroir aveugle.


Q u i s o n t ces o m b r e s q u e reflète le miroir, s i n o n G e o r g et G r e t l ? La
suite d u p o è m e s e m b l e c o n f i r m e r cette h y p o t h è s e assez v r a i s e m b l a -
ble :
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L a s œ u r é t r a n g è r e r é a p p a r a î t d a n s les c a u c h e m a r s d e quelqu 'un.


C o u c h é e s o u s la coudraie, elle j o u e avec ses étoiles.
L ' é t u d i a n t , p e u t - ê t r e s o n double, l'observe longtemps p a r la f e n ê t r e .
D e r r i è r e lui s e tient son f r è r e mort, ou bien le voici q u i d e s c e n d le vieil
escalier t o u r n a n t .

C e t t e s œ u r é t r a n g è r e , c ' e s t e n c o r e G r e t l . N o u s r e t r o u v o n s cette
e x p r e s s i o n d a n s l ' e s q u i s s e a u t o b i o g r a p h i q u e Rêve et ténèbres :

A h ! les y e u x d e p i e r r e d e la s œ u r lorsque la f o l i e p a s s a , d u r a n t le
repas, s u r le f r o n t t é n é b r e u x d e s o n frère...
Il n e f a u t d ' a i l l e u r s p a s se faire d ' i l l u s i o n s u r le sens d u m o t folie.
T r a k l e m p l o i e le p l u s f r é q u e m m e n t les m o t s : « D i e f r e m d e Schwes-
t e r » , p l u s r a r e m e n t « I h r W a h n s i n n » . Il est p e u v r a i s e m b l a b l e q u ' i l
faille d o n n e r a u m o t « f o l i e » s o n s e n s le p l u s c o m m u n , et l o r s q u e
T r a k l p a r l e d e « D e r W a h n s i n n i g e (le D é m e n t ) » , il est t o u t a u s s i
i n e x a c t d ' e n t e n d r e p a r ce m o t le « f o u ». Si n o u s v o u l o n s c o m p r e n d r e
le s e n s d e « D e r W a h n s i n n i g e » , il f a u t t e n i r c o m p t e d e l ' a v e r t i s s e m e n t
que nous d o n n e Heidegger dans son interrogation de Georg Trakl :
« L e M o r t est le D é m e n t . Le m o t désigne-t-il u n a l i é n é ? N o n . L a
d é m e n c e n ' e s t p a s le s o n g e d e l ' i n s e n s é . Wahn a p p a r t i e n t a u vieil h a u t
a l l e m a n d W a n a et s i g n i f i e o h n e : s a n s . Le D é m e n t s o n g e et il s o n g e
c o m m e n u l a u t r e n e s a u r a i t le faire. M a i s il s ' e s t d é d i t e n c e l a d e ce
q u i est s e n s p o u r les a u t r e s . Il est a u t r e m e n t sensé. S i n n e n signifie
d ' o r i g i n e : faire v o y a g e , t e n d r e vers... p r e n d r e d i r e c t i o n . L a r a c i n e
i n d o - e u r o p é e n n e s e n t et s e t signifie c h e m i n . Le D i s - c é d é est le
d é - m e n t p a r c e q u ' i l est e n c h e m i n vers ailleurs. C ' e s t à p a r t i r d e là
q u e s a d é m e n c e p e u t ê t r e n o m m é e " d o u c e " ; c a r il s o n g e p a i x p l u s
essentielle'.»
D ' a u t r e s p a r o l e s , e x t r a i t e s d e Rêve et ténèbres, r e p r e n n e n t ce m ê m e
s y m b o l i s m e d u m i r o i r , d u D o u b l e et d e la Soeur :
D ' u n m i r o i r a z u r é s u r g i t l'étroite silhouette d e la sœur.
A i n s i s ' é c l a i r e le s e n s d e l ' a f f i r m a t i o n d e R a i n e r M a r i a R i l k e : « L a
v i s i o n d e T r a k l s e m b l e f a i t e d ' i m a g e s reflétées p a r d e s m i r o i r s et q u i
r e m p l i s s e n t t o u t s o n e s p a c e ; il est i m p o s s i b l e d ' y p é n é t r e r t o u t
c o m m e d a n s l ' e s p a c e q u i s ' o u v r e d e r r i è r e le m i r o i r . »

Q u e l l e f u t e x a c t e m e n t la n a t u r e d e s r a p p o r t s d e G e o r g et d e G r e t l ?
Le p r e m i e r m o t q u i v i e n t à l ' e s p r i t est b i e n s û r celui d ' « i n c e s t e » .
C e t t e h y p o t h è s e a été le p l u s s o u v e n t é c a r t é e a v e c u n e r é s i s t a n c e et
u n e v i o l e n c e d o n t n u l n e s a u r a i t v r a i m e n t s ' é t o n n e r . Les r a i s o n s i n v o -

1. Heidegger, Unterwegs zur Sprache, p. 53, traduction Jean Beaufret, N.R.F. 1958,
p. 69.
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q u é e s p o u r j u s t i f i e r ce r e f u s n e n o u s p a r a i s s e n t m a l h e u r e u s e m e n t p a s
t o u j o u r s c o n v a i n c a n t e s . Bien sûr, il est p o s s i b l e q u e cet i n c e s t e n ' a i t
j a m a i s existé q u e d a n s l ' i m a g i n a t i o n m o r b i d e d u . f r è r e , m a i s les q u e l -
q u e s t é m o i g n a g e s q u e n o u s p o u v o n s recueillir o u i n t e r p r é t e r n e n o u s
s e m b l e n t p a s a l l e r d a n s ce sens. Si, r é e l l e m e n t , il n ' e x i s t a a u c u n l i e n
i n c e s t u e u x e n t r e G e o r g et G r e t l , c o m m e n t e x p l i q u e r les c i r c o n s t a n c e s
é t r a n g e s d a n s lesquelles d i s p a r u t l e u r c o r r e s p o n d a n c e ?
C e s lettres d o n t l ' e x i s t e n c e était c o n n u e d e s p r o c h e s d e G e o r g
T r a k l f u r e n t v r a i s e m b l a b l e m e n t d é t r u i t e s p a r la f a m i l l e d e T r a k l , a f i n
q u e n u l n e p û t s a v o i r q u e l lien l ' a v a i t u n i à la s œ u r . C e n ' e s t q u e tar-
d i v e m e n t q u e le p r é t e n d u « vol » d e cette c o r r e s p o n d a n c e fut i n v e n t é
d e t o u t e s p i è c e s p o u r j u s t i f i e r cette d i s p a r i t i o n . Il est r e m a r q u a b l e p a r
ailleurs q u e t o u t e s les « v e r s i o n s » a v a n c é e s p a r la f a m i l l e d e T r a k l
s o i e n t e n p a r t i e c o n t r a d i c t o i r e s : elles t é m o i g n e n t d ' u n m a l a i s e cer-
tain.
D è s les a n n é e s d e lycée, G r e t l était p o u r T r a k l « d a s schonste M à d -
chen, die grôsste Kiinstlerin, d a s seltenste Weib». Il s e m b l e b i e n q u ' e l l e
f u t la s e u l e f e m m e q u ' i l ait r é e l l e m e n t a i m é e . E n d e h o r s d e c e t t e
s œ u r , T r a k l n e c o n n u t q u e l ' a m o u r d e s p r o s t i t u é e s ' . G r e t l n e fut d ' a i l -
leurs p a s p l u s h e u r e u s e . U n vers d ' H é l i a n : « S e s s œ u r s s o n t p a r t i e s
c h e z d e b l a n c s vieillards2 » se r a p p o r t e s a n s d o u t e à s o n m a r i a g e a v e c
L a n g e n , d e d i x a n s s o n aîné.
L o r s q u e G r e t l faillit m o u r i r à Berlin d e s s u i t e s d ' u n e f a u s s e
c o u c h e , G e o r g t o m b a d a n s u n é t a t d e p r o s t r a t i o n t o t a l e . Près d e q u a -
t r e m o i s a v a n t la m a l a d i e d e s a s œ u r , il m a n i f e s t a i t à s o n é g a r d , p a r
u n e sorte d ' é t r a n g e p r é m o n i t i o n , u n e b o u l e v e r s a n t e i n q u i é t u d e . T o u t
ce q u i arrive à G r e t l le p l o n g e d a n s u n p r o f o n d d é s e s p o i r , m ê m e s'il
lui p a r d o n n e , d i f f i c i l e m e n t t o u t e f o i s , s o n m a r i a g e a v e c L a n g e n , q u ' i l
r e s s e n t c o m m e u n e t r a h i s o n . Il est vrai q u e , c o m m e t o u t e la vie senti-
m e n t a l e d e G r e t l , ce f u t u n t e r r i b l e échec.
L a vie d e G e o r g et d e G r e t l est t r a v e r s é e p a r les m ê m e s p a s s i o n s .
N o u s s e r i o n s tentés d e d i r e a u s s i p a r la m ê m e œ u v r e , m a i s ce q u ' i l
était d o n n é à T r a k l d e t r a n s f o r m e r e n p a r o l e s , G r e t l le vivait t r a g i q u e -
m e n t e n actes. T o u s d e u x s ' i n i t i è r e n t s a n s d o u t e m u t u e l l e m e n t à la
d r o g u e . Il n o u s reste q u e l q u e s lettres d e G r e t l , d ' u n e é c r i t u r e a n g u -
l e u s e et é n e r g i q u e , d a n s lesquelles elle s u p p l i e c e u x q u ' e l l e c o n n a î t
d e lui d o n n e r d e l ' a r g e n t p o u r s ' e n p r o c u r e r , c a r l ' a c h a t d e c e t t e d r o -
g u e a b s o r b a i t aussi u n e g r a n d e p a r t i e d u b u d g e t d e s o n frère. A p r è s

1. Le rapport de Trakl avec ces prostituées est d'ailleurs assez étrange : ce n'est pas
un lien charnel comme pour Baudelaire ou Verlaine. Trakl comme Rilke eut toute sa
vie une passion pour les êtres pauvres ou malheureux. Les soirs d'hiver, il leur porte du
pain, des beignets, du vin, et passe des nuits entières à parler avec ces « Dirnen» de la
Judengasse. On songe à la passion de Rainer Maria Rilke pour Marthe, une jeune pros-
tituée qu'il rencontra un soir dans un quartier pauvre de Paris, mourant de faim,
repoussée par tous.
2. « Die Schwestern sind ferne zu weissen Greisen gegangen. »
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la m o r t d e T r a k l , l ' e f f o n d r e m e n t d e G r e t l s e r a si p r o f o n d q u ' i l f a u d r a
la g a r d e r s o u s s u r v e i l l a n c e . D e 1915 à 1916, elle e n t r e p r i t d e u x c u r e s
d e d é s i n t o x i c a t i o n s a n s a u c u n résultat.
Elle d i r a s e u l e m e n t : « La s o l i t u d e est c o m m e u n cercueil. » R i e n n e
p e u t p l u s v e n i r à b o u t d e s o n a n g o i s s e : la d r o g u e , l ' a l c o o l d e v i e n n e n t
i n e f f i c a c e s et n e p e u v e n t c a l m e r sa p e u r .
E n n o v e m b r e 1917, a l o r s q u ' e l l e se t r o u v a i t e n c o m p a g n i e d e plu-
s i e u r s p e r s o n n e s , elle se p r é c i p i t a d a n s u n e pièce v o i s i n e et se t u a ' .
A i n s i d i s p a r a i s s a i t la « L i e b l i n g s s c h w e s t e r » , la s œ u r c h é r i e d e
T r a k l , q u i f u t la s e u l e à t r a v e r s e r sa vie, e m p o r t é e p a r le m ê m e o u r a -
g a n q u i les b r i s a t o u s d e u x et les r é u n i t à j a m a i s d a n s la m o r t , a u - d e l à
d e leurs j e u x d e l ' e n f a n c e et d e s p o è m e s .

D a n s la p r e m i è r e é d i t i o n d e s œ u v r e s d e T r a k l , u n p o è m e fut délibé-
r é m e n t écarté. Il s ' i n t i t u l a i t B l u t s c h u l d ( P é c h é d e sang). Il est v r a i s e m -
b l a b l e q u e ce s o n t les m ê m e s r a i s o n s , i n v o q u é e s p o u r e x p l i q u e r la
d e s t r u c t i o n d e la c o r r e s p o n d a n c e d e G e o r g et d e G r e t l , q u i f u r e n t à
l ' o r i g i n e d e cette o m i s s i o n d é l i b é r é e .

P é c h é d e sang2

L a n u i t m e n a c e p r è s d e la couche d e nos baisers


Q u e l q u e p a r t on m u r m u r e : qui retirera d e vous la f a u t e ?
E n c o r e t r e m b l a n t d e la d o u c e u r d e cette volupté m a u d i t e
N o u s implorons : P a r d o n n e - n o u s , Marie, d a n s t a miséricorde.

D e s coupes d e f l e u r s s'élèvent d e s p a r f u m s avides


I l s c a r e s s e n t n o s f r o n t s q u e la f a u t e a f a i t blêmir
L a s , s o u s le souffle d ' é t o u f f a n t e s vapeurs
N o u s rêvons : P a r d o n n e - n o u s , Marie, d a n s ta miséricorde.

1. Peu de travaux ont été consacrés à la soeur de Georg Trakl. Les témoignages et
documents la concernant n'ont jamais été réunis, et toute recherche de ce genre est
aujourd'hui rendue impossible. Il est vrai qu'une telle recherche présente des
difficultés innombrables: par où commencer? Faut-il considérer le personnage de la
Soeur comme une figure métaphysique, comme le fait Heidegger, ou tenter d'éclairer
ses rapports avec Georg à partir des données de la psychanalyse? Il est vraisemblable
qu'aucune explication unilatérale n'est acceptable. On ne saurait limiter la
signification de « Die Schwester» au simple rapport incestueux de Trakl à Gretl, et on
ne saurait non plus interroger cette figure de la Soeur sans se référer à la personne de
chair et de sang, avec sa trouble sensualité, qui lui donne vie et lui prête ses traits.
L'amour de Trakl pour Gretl fut sans doute une passion morbide et dévastatrice, mais
aussi l'histoire d'un très grand amour, dont les dimensions sont à l'image de l'amitié
stellaire dont nous parlent Nietzsche et Hôlderlin : «Nous sommes deux vaisseaux
dont chacun a son but et sa course. » (Nietzsche, Le Gai Savoir, Sanctus Januarius, aph.
279.)
La Soeur qui guide à travers les étoiles la barque de l'Étranger... Trakl aurait aimé ce
beau symbole. Un vers de Déclin nous dit : « 0 mon frère, aveugles aiguilles, nous
montons vers minuit. »
2. Aus goldenem Kelch, p. 90. Otto Müller Verlag, Salzbourg (7e édition).
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M a i s p l u s h a u t m u r m u r e la f o n t a i n e d e s Sirènes
E t p l u s noir s e dresse, d e v a n t n o t r e f a u t e , le S p h i n x
Q u e nos cœurs p l u s f a u t i f s à n o u v e a u résonnent,
N o u s s a n g l o t o n s : Pardonne-nous, Marie, d a n s ta miséricorde.
« P é c h é d e s a n g » . T e l l e est la f a u t e d o n t T r a k l s ' a c c u s e r a a v e c le
p l u s de violence. Q u e l'inceste ait o u n o n été c o m m i s i m p o r t e p e u .
T r a k l le ressentira c o m m e a c c o m p l i . U n a u t r e p o è m e , Passion, s e m b l e
r e p r e n d r e le m ê m e t h è m e , s o u s u n e f o r m e p l u s s y m b o l i q u e e n c o r e .
L ' a b s e n c e d e t o u t e é d i t i o n définitive d e s œ u v r e s d e T r a k l r e n d dif-
ficile la t â c h e d e d a t e r ces d e u x p o è m e s . Le p r e m i e r est p u b l i é d a n s le
recueil d e poésies d e j e u n e s s e : A u s g o l d e n e m Kelch, le s e c o n d , d a n s le
recueil dit d e la « m a t u r i t é » , intitulé D i e D i c h t u n g e n 1 . É c o u t o n s - l e
aussi i n t é g r a l e m e n t :
Passion

Q u a n d la lyre s o n n e d ' a r g e n t a u x doigts d ' O r p h é e


E t p l e u r e u n m o r t a u j a r d i n d u soir
Q u i es-tu g i s a n t sous les h a u t s a r b r e s ?
M u r m u r e la p l a i n t e d e s r o s e a u x d e l ' a u t o m n e
L ' é t a n g bleu s ' e n va m o u r i r sous les a r b r e s verdissants,
A la p o u r s u i t e d e l ' o m b r e d e la S œ u r ;
Sombre amour
D ' u n e race s a u v a g e
L e J o u r s'envole s u r d e s roues d ' o r
D o u c e nuit

S o u s d e sombres s a p i n s
D e u x loups pétrifiés d a n s l'étreinte
O n t mêlé l e u r s a n g ; t o u t d o r é
L e n u a g e s e p e r d i t p a r - d e s s u s le sentier,
P a t i e n c e et silence d e l'enfance
D e n o u v e a u la rencontre : le f r ê l e c a d a v r e
A l ' é t a n g d u triton
S o m m e i l l a n t d a n s ses cheveux d e j a c i n t h e .
Q u 'elle éclate enfin la tête f r o i d e !

C a r toujours suit, u n bleu gibier


Celui d o n t l'œil g u e t t e d a n s le clair-obscur d e s a r b r e s
Ces plus noirs sentiers
Eveillé et m û p a r l ' h a r m o n i e n o c t u r n e

1. Les deux recueils sont cités dans l'édition Otto Müller (Salzbourg). Jusqu'à la
parution des œuvres complètes, sous forme d'édition critique, ces deux recueils
rassemblent l'essentiel des poèmes de Georg Trakl. Aussi l'utiliserons-nous comme
source de référence. Nous remercions l'Otto Müller Verlag des indications
complémentaires et documents qu'il a bien voulu mettre à notre disposition pour la
rédaction de ce travail. Une édition critique des œuvres de Georg Trakl est
actuellement en préparation, sous la direction de Walter Killy.
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Douce démence :
O u bien s o n n e n t les a c c o r d s vibrants
E n sombre extase
A u x p i e d s g l a c é s d e la p é n i t e n t e
D a n s la ville d e pierre.

N ' e s t - c e p a s l ' i n c e s t e q u e s y m b o l i s e n t ces d e u x l o u p s q u i s'étrei-


g n e n t , m ê l a n t l e u r s a n g , s o u s les s o m b r e s s a p i n s ' ?
D'autres poèmes contiennent des ébauches du même thème:
P s a u m e p a r l e d e s « o m b r e s q u i s ' e n l a c e n t d e v a n t u n m i r o i r a v e u g l e ».
D a n s C h a n t d u s o i r é v o q u e il est d i t : « D è s q u e j e p r i s tes frêles
m a i n s , t u o u v r i s d o u c e m e n t tes y e u x r o n d s . Il y a l o n g t e m p s d e cela. »
Il f a u d r a i t a u s s i r a p p e l e r t o u t e s les a l l u s i o n s d e p l u s e n p l u s o b s c u r e s
q u e l'on p e u t rassembler a u t o u r de quelques mots, qui reviennent sur
u n r y t h m e o b s é d a n t : la S œ u r , la forêt, le b u i s s o n d ' é p i n e s , f o r m a n t
d e véritables constellations.

L a f l a m m e est s œ u r d u p l u s pâle, q u i rit s o u s ses cheveux p o u r p r e s ; o u


voici le lieu d u crime q u e longe u n sentier caillouteux. L e s épines o n t
d i s p a r u et le s o u v e n i r p l a n e d u r a n t d e s années...
( M é t a m o r p h o s e du mal)
Au retour
L e s bergers découvrirent le d o u x corps
P u t r é f i é d a n s u n buisson d'épines. D e P r o f u n d i s

Souffrez q u e ce c h a n t rappelle a u s s i l'enfant,


S a démence, les sourcils b l a n c s et son trépas,
L e c a d a v r e o u v r a n t d e s y e u x bleus.
O h ! q u e ce revoir est triste. H é l i a n

A u f o n d d ' u n f o u r r é d e ronces q u i c h a n t e
R e p o s e n t tes y e u x lunaires. A l ' e n f a n t Elis

Un bleu a n i m a l
S a i g n e d o u c e m e n t d a n s les buissons d'épines. Elis

S œ u r , toi q u e j ' a i trouvée d a n s u n e clairière solitaire


A u milieu d e s bois, à midi, d a n s l ' é m o u v a n t silence d e s bêtes.
Blanche, s o u s un c h ê n e vert et d a n s l ' é p a n o u i s s e m e n t d ' a r g e n t d e s
ronces. P r i n t e m p s d e l ' â m e

1. Dans une ébauche antérieure de ce poème, Trakl n'avait pas écrit « Deux loups
(Zwei Wolfe»), mais « Nous ( Wfr)», ce qui ne laisse aucun doute sur le sens de cette .
image.
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Oh ! quelfrisson, lorsque chacun, sans ignorer sa faute, suit pourtant


d'épineux sentiers. Il découvrit alors dans un buisson de ronces la
forme blanche de l'enfant qui saignait près du manteau de son
fiancé. Rêve et folie
La juxtaposition de ces vers montre qu'il existe autour de la Sœur
des symboles et des thèmes que nous sommes loin d'avoir pu déchif-
frer. Vision unique éclatée en de multiples fragments, que peut bien
signifier pour Trakl ce cadavre d'enfant, cet enfant blessé, ensan-
glanté, qu'il découvre à chaque instant au milieu d'un buisson
d'épines ? Par quel lien cet enfant peut-il être rapproché de la Sœur,
dont l'obsédante présence surgit en même temps que cette vision?
Qui est Elis ?
Autant de questions qui ne peuvent encore trouver de réponses,
mais il ne fait aucun doute que ce péché de sang est lié à la culpabi-
lité qui étreint le poète.

Il nous faut d'ailleurs dire quelques mots de ce sang qui semble


obséder Trakl, tant les images sanglantes sont nombreuses dans ses
poèmes. Que représente-t-il exactement? Le sang qui coule, qu'il
s'agisse de celui de Gretl lorsqu'elle faillit mourir à Berlin, ou du
sang de l'animal, est toujours le sang du martyre.
L'animal n'est jamais simplement tué: il est écorché. Dans le
poème en prose Métamorphose du Mal1 il est dit :
Sous la coudraie, le chasseur vert écorche une bête. Le sang f u m e sur
ses mains, et l'ombre du gibier gémit, brune et silencieuse, dans le
feuillage au-dessus des yeux de l'homme ; la forêt.
Au sang de l'animal Trakl attribue une valeur quasi mystique. C'est
presque son âme qui s'échappe par la plaie béante.
Dans un autre poème intitulé Abendlândisches Lied ( Chant occiden-
tal), Trakl écrit ces vers qui donnent encore plus de force à l'image
du sacrifice et du martyre :
0 nocturne envol de l'âme ;
Pâtres, nous partions jadis vers des forêts crépusculaires,
Et la bête rouge nous suivait, la fleur verte et la source murmurante
Humblement. 0 l'antique chant du grillon,
Le sang naissant sur l'autel,
Et l'appel de l'oiseau solitaire dans le calme vert de l'étang.
Le sens religieux est encore plus profond dans Révélation et déclin,
et l'on songe à certains fragments des Hymnes à la Nuit de Novalis,

1. Verwandlung des Bôsen : Georg Trakl, Alfred Kubin. Offenbarung und Untergang,
Otto Müller Verlag, Salzbourg.
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d a n s l e s q u e l s la f i a n c é e d e q u i n z e ans, S o p h i e v o n K ü h n , est identi-


fiée a u C h r i s t , d a n s s o n t o m b e a u 1 . T r a k l é c r i t :

Rutilante, u n e g o u t t e d e s a n g t o m b a d a n s le vin d u solitaire ; lorsque


j ' e n bus, il f u t p l u s a m e r q u e le p a v o t ; m a tête s'enveloppa d ' u n n u a g e
noir, les l a r m e s cristallines d ' a n g e s d a m n é s ; s a n s bruit le s a n g
s ' é c o u l a d e la p l a i e d ' a r g e n t d e la Sœur, alors q u 'une pluie d e f e u tom-
b a i t s u r moi.

N o v a l i s t e r m i n e le S i x i è m e H y m n e à la n u i t p a r ces m o t s :
D e s c e n d o n s vers la Fiancée,
Vers J é s u s - C h r i s t le B i e n - A i m é !
C o u r a g e ! L e soir va s ' é t e n d r e
S u r les c œ u r s a i m a n t s et p i e u x
Un rêve en b r i s a n t n o s liens,
Va n o u s p l o n g e r a u sein d u Père.

N o u s trouvons chez Trakl, c o m m e chez Novalis, l'association


d ' u n e i m a g e s a c r é e et d ' u n e i m a g e p r o f a n e . C h e z T r a k l , le m a r t y r e d u
C h r i s t d e v i e n t le m a r t y r e d e la S œ u r , c o m m e le s a n g se c h a n g e e n vin.
N o v a l i s , a g e n o u i l l é s u r la t o m b e d u p e t i t c i m e t i è r e d e G r ü n i n g e n ,
t r a n s p o r t é p a r s o n é l a n m y s t i q u e , e n vient à c o n f o n d r e le visage d u
C h r i s t et celui d e sa B i e n - A i m é e .
R a p p e l o n s q u e les H y m n e s à la N u i t d e N o v a l i s o c c u p e n t d a n s s o n
œ u v r e u n e p l a c e f o n d a m e n t a l e . Ils c o n s t i t u e n t u n e é t a p e e n t r e les
Disciples d e Saïs, le Miirchen d e Klingsohr, Foi et Amour, d ' u n e p a r t , et
L a C h r é t i e n t é ou l'Europe, Heinrich d ' O f t e r d i n g e n d ' a u t r e part. Ils m a r -
q u e n t aussi l ' é p i s o d e le p l u s t r a g i q u e d e s a c o u r t e vie.
Ils t r o u v e n t l e u r i n s p i r a t i o n d a n s la m o r t d e S o p h i e v o n K ü h n , sur-
v e n u e le 19 m a r s 1797, à l ' â g e d e q u i n z e ans. Les H y m n e s s e r o n t l'éla-
b o r a t i o n p o é t i q u e , la t r a n s f i g u r a t i o n d e cette m o r t et d u d é s e s p o i r d e
N o v a l i s , a s s i s t a n t a u x « l u t t e s c o n v u l s i v e s d e cette j e u n e s s e b r i s é e
d a n s s a fleur », c o n t r e l ' A n g e d e la M o r t . « T u m ' a s révélé q u e la
N u i t , c ' e s t la vie, t u m ' a s fait h o m m e » , écrira-t-il p l u s t a r d . S o n
a m o u r , il l ' é l è v e r a a u r a n g d ' u n e r e l i g i o n m y s t i q u e et universelle.
D a n s s o n j o u r n a l , il n o t e ces s i m p l e s m o t s : « Christus u n d S o p h i e » .
Les f o r m u l e s c é l è b r e s qui s u i v r o n t s o n t b i e n c o n n u e s . Il é c r i r a :
« C e q u e j ' é p r o u v e p o u r S o p h i e n ' e s t p a s d e l ' a m o u r m a i s d e la reli-
gion... »
T r a k l aurait-il r e c o n n u d a n s cette p h r a s e s o n a m o u r p o u r G r e t l ?
N ' e n d o u t o n s p a s , rêve, c a u c h e m a r , o u m a g i e , s a p a s s i o n i n c e s t u e u s e
était aussi u n e religion.
Le s a n g q u i s ' é c o u l e d ' u n e plaie, q u ' i l s'agisse d e la plaie d ' a r g e n t
d e la S œ u r o u d e l ' a n i m a l b l e u , d e la b o u c h e s a n g l a n t e d e la sœur, q u i

1. Le rapport de Trakl à Novalis sera plus tard étudié, à travers leur conception réci- -
proque de la mort et de la finitude.
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crie : « Blesse, ronce noire », est toujours sacré, comme celui du


Christ ou d'un martyr.
O le sang ruisselant sur la gorge de l'homme qui gémissait
Fleur bleue ; ô larme de f e u
Versée dans la nuit.
chante le poème An einen Frühverstorbenen (A un jeune mort). Le sang
qui se répand dans la nuit, qui coule des blessures et de l'autel, est
celui de la Transfiguration ( Verklârung). Aussi le poète s'écrie-t-il
dans le poème du même nom :
Fleur bleue
Qui chante avec douceur parmi les roches fanées.
Quoi qu'il en soit de la réalité de cet inceste, ce qui importe c'est
que Trakl l'ait vécu comme éternellement présent. Dans l'une de ses
premières ébauches théâtrales, le thème de l'inceste est déjà sous-
jacent et il semble bien qu'il ait trouvé par la suite une expression de
plus en plus symbolique. Il n'est toutefois pas sans intérêt de rappeler
sa forme originelle.
Totentag (Jour des Morts) est l'une des ébauches théâtrales que
Trakl détruisit, à la suite de l'échec que connurent ses pièces et qui
fut conservée, malgré lui. Une assemblée de parents et d'amis avait
applaudi aux représentations des deux premiers drames en un acte
Totentag et Fata Morgana, tous deux joués en mars 1906. Mais
lorsqu'un véritable public y assista, ce fut un échec total. Les héros de
Trakl parlent une langue symbolique étrange, celle de ses futurs
poèmes, ils cherchent à s'échapper d'un monde d'illusion pour attein-
dre la mort'. L'inspiration qui domine est sans doute celle d'Ibsen, et
de Maeterlinck. Par la suite, Trakl ébauchera encore une pièce pour
marionnettes, Barbe-Bleue.
Ce qui frappe le plus dans ces esquisses à moitié détruites2, c'est
leur caractère à la fois fantastique et magique, mais surtout la pré-
sence des thèmes obsédants qui traversent, comme un cri, toute
l'œuvre de Trakl. Dans Barbe-Bleue, nous trouvons déjà maintes fois
répétés les mots «décomposition», «pourriture», encore mal diffé-
renciés, et qui reviennent d'une manière surprenante : « Qui dit que sa
bouche en silence a pourri ? » demande Barbe-Bleue, dans une chan-
son qu'il entonne gaiement avant de tuer sa nouvelle victime, une fil-

1. Cf. Georg Trakls Gedichle. Nachworl de Hans Szklenar, présentation d'Ernst Gün-
ther Bleisch, Fischer, 1964.
2. Les deux pièces que Trakl fit représenter en 1906, Jour des Morts et Fala Morgana
n'ont qu'un intérêt très minime. Il est vraisemblable qu'elles auraient été complètement
oubliées si elles n'avaient pas été de Trakl. Celui-ci d'ailleurs les détruisit avec la même
fureur qu'il les avait écrites, tout comme il détruira sa tragédie en cinq actes : Don Juan.
On en trouve quelques fragments dans le recueil Aus goldenem Kelch (Otto Müller Ver-
lag, Salzbourg). Certains de ces fragments ont été traduits par Robert Rovini dans son
essai sur Georg Trakl (op. cit.).
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lette de quinze ans. Plus loin, lorsque la fillette lui demande ce


qu'ouvre la petite clé en or qu'il porte autour du cou, il s'écrie :
Elle ouvre la porte de la chambre nuptiale
Son secret, c'est la pourriture et la mort.
La pièce s'achève dans une sorte de délire sanglant. Barbe-Bleue
s'écrie, au sommet de la démence :
Mais toi, petite enfant, je dois te posséder toute
Il me faut, Dieu le veut, t'ouvrir la gorge!
Et de tes entrailles à mes lèvres tirer
Ton sexe et ta virginité,
Colombe, et boire ton sang si rouge
Et les spasmes et l'écume de ta mort!
Là encore, l'obsession du sang se retrouve dans de nombreuses
répliques. Préfigurant les thèmes de la maturité, il est déjà identifié à
du vin, ou plutôt, c'est le vin lui-même qui luit comme du sang.
Il n'est pas étonnant que le public soit resté de glace, face à un
symbolisme aussi obscur qu'inquiétant. Rappelons que cette pièce
s'adressait à des enfants !

Dans le Fragment d'un drame, de 1914, c'est le même symbolisme et


les mêmes thèmes qui sont à l'œuvre. La figure de la Sœur y occupe
une place importante : certaines répliques sont d'ailleurs reprises
dans les poèmes, par la bouche même de cette Sœur. Ainsi : « Blesse,
ronce noire », « Malheur, cette blessure à ton cœur béante », se retrou-
vent aussi dans Révélation et déclin, et l'un des personnages disparaît
dans un buisson de ronces.
Ce qui nous retiendra plus longtemps, parmi ces esquisses théâ-
trales de moindre valeur, c'est le thème de Totentag (Jour des Morts) ;
il jette une vive lumière sur le « péché de sang » dont s'accuse inlassa-
blement Trakl.
Un jeune homme s'éprend d'une jeune fille, belle et attirante,
Grete. Il est obsédé par l'idée qu'ils puissent être du même sang.
Grete le trompe avec un étudiant, Fritz, ce qui conduit le «jeune
homme » au désespoir et au suicide.
Qui croirait que c'est par une simple coïncidence que Trakl a
donné à l'héroïne de cette fantaisie incestueuse le prénom de sa
sœur? Le désespoir que ressent le «jeune homme» n'est-il pas celui
de Trakl, lui-même, lorsque Grete se marie, le quitte et va vivre à Ber-
lin?

Cette sœur, il ne la reverra jamais plus. Une courte visite à Berlin


lui laissera comme dernière image celle d'une Gretl luttant contre la
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mort et la misère, désespérant de la vie. Lui-même se désespère de ne


pouvoir la sauver. Pendant longtemps il attendra son retour, sa ren-
contre toujours annoncée et toujours remise à plus tard, mais en
vain : il ne la reverra jamais et seule la mort, cette mort qu'ils avaient
souhaitée tous les deux, les réunira.
Dans un poème intitulé Dans la nuit, Trakl écrit :
Le bleu de mes yeux s'est éteint cette nuit
Et l'or rouge de mon cœur. Oh ! si calme brûlait la bougie.
Ton manteau bleu s'est fermé sur l'ami qui sombrait;
Le rouge de ta bouche a scellé son entrée en ténèbres1.
Quel est cet ami qui entre dans les ténèbres et que la nuit accueille
dans son refuge ?
Trakl nous répond à travers le poème Occident, qu'il dédia à Else
Lasker-Schiiler :
Sur une barque noire
Vers l'autre rive les amants ont péri.

4. « A L'ANGE B L A N C »

De 1897 à 1905, Trakl a suivi les cours du lycée d'État de Salz-


bourg. En 1908, il devient pharmacien.
Trakl ne fut jamais un brillant élève, au contraire. Même en alle-
mand, il est médiocre. Esprit étrange et dissipé, il prend peu d'intérêt
à ce qu'on lui enseigne. Aussi les études de pharmacie étaient-elles la
seule possibilité qui s'offrait à lui de poursuivre des études universi-
taires. Mais il est probable que ce fut sa toxicomanie qui joua un rôle
déterminant dans son choix. Pendant quatre semestres, Trakl étudia
la pharmacie à Vienne. En 1910, il fut reconnu «Magister pharma-
ciae ».
On imagine assez mal l'auteur de Sébastien au rêve travaillant dans
la cave d'une pharmacie de Salzbourg. Pour l'obtention de ce
diplôme final, l'étudiant viennois devait non seulement suivre les
quatre semestres de cours, mais effectuer un stage de trois années
auprès d'un pharmacien. Aussi, le 28 septembre 1905, Trakl entrait-il
comme stagiaire dans une pharmacie de Salzbourg, connue sous le
nom: «L'Ange Blanc» (Zum weissen Engel)2. Il y demeurera trois
ans, travaillant dans la pénombre sous une voûte de pierre, auprès

1. Traduction Robert Rovini, op. cit., p. 119.


2. La pharmacie était située 7 Linzengasse, non loin du Kapuzinerberg. Les quel-
ques photos que nous avons pu voir trahissent son aspect sinistre : une simple cave,
avec des centaines de fioles ; parmi elles, celles qui contenaient les drogues, éther, chlo-
roforme, opium : tel est le décor dans lequel vécut Trakl. Elle existe toujours
aujourd'hui.
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d ' u n vieil h o m m e , q u i d e v a i t p l u s t a r d a f f i r m e r q u e , s'il était i n c a p a -


ble d e d i r e si T r a k l é t a i t u n g r a n d p o è t e , il p o u v a i t certifier q u ' i l f u t
un mauvais pharmacien.
Il s e m b l e e n fait q u e T r a k l ait e x e r c é c o n s c i e n c i e u s e m e n t u n e p r o -
f e s s i o n p o u r l a q u e l l e il n ' é p r o u v a i t q u ' u n intérêt m o r b i d e , t a n d i s q u ' i l
c r é a i t l ' u n e d e s œ u v r e s les p l u s p r o f o n d e s et les p l u s o r i g i n a l e s d e
notre temps.
N o u s s a v o n s assez p e u d e c h o s e s s u r s a vie, à cette é p o q u e . Il se
p a s s i o n n e p o u r les s y m b o l i s t e s f r a n ç a i s , c o n n a î t très b i e n les œ u v r e s
d e V e r l a i n e , d e B a u d e l a i r e et s u r t o u t celle d ' A r t h u r R i m b a u d . C e s
a n n é e s d e travail à « L ' A n g e B l a n c » s o n t d e s a n n é e s d ' i n t e n s e
r e c h e r c h e , m ê m e s'il n ' a p a s e n c o r e c o n q u i s la p l e i n e m a î t r i s e d e
l ' u n i v e r s q u ' i l p o r t e e n lui. C ' e s t a u m i l i e u d e cette s o l i t u d e l a b o -
r i e u s e q u e T r a k l c o m p o s e l ' é b a u c h e d e L a M o r t d e D o n J u a n . S'agit-il
d ' u n e r é m i n i s c e n c e d e s Fleurs d u m a l ?
Les p o è m e s q u e p u b l i e r a p l u s t a r d l ' a m i d ' e n f a n c e d e T r a k l ,
E r h a r d B u s c h b e c k , s o u s la f o r m e d ' u n recueil intitulé A u s g o l d e n e m
Kelchl, é t a i e n t d é j à u n e sorte d e c h o i x e f f e c t u é p a r T r a k l l u i - m ê m e
p a r m i les p o è m e s et les e s q u i s s e s d e cette é p o q u e . L ' e n s e m b l e d e v a i t
être a s s e z i m p o r t a n t . T r a k l n ' a t o u t e f o i s a u c u n s o u c i d ' ê t r e connu2. Il
croit e n s a v o c a t i o n , m a i s n ' a a u c u n e c o n f i a n c e d a n s les autres. C ' e s t
e n v a i n q u e B u s c h b e c k e x h o r t e s o n a m i à p u b l i e r ses p o è m e s , et
s ' e f f o r c e d e le faire c o n n a î t r e , à V i e n n e , à P r a g u e , p a r m i les n o m -
b r e u x cercles littéraires q u i e x i s t e n t à cette é p o q u e : il m o u r r a p r e s q u e
c o m p l è t e m e n t i n c o n n u . L o i n d e c h e r c h e r l ' a p p r o b a t i o n et l ' e s t i m e d e
V i e n n e o u d e P r a g u e , c o m m e K a f k a il h a i t la ville, la t e r r i f i a n t e ville.

R i e n n ' e s t p l u s é t r a n g e r à T r a k l q u e ce m y t h e d e la ville, p l e i n e d e
b r u i t s , d e p a r f u m s et d e l u m i è r e s q u i s é d u i s i t B a u d e l a i r e . L a ville,
p o u r T r a k l , c ' e s t le m o n d e d e la p e u r , d e l ' é p o u v a n t e , la cruelle et
sinistre ville d e p i e r r e et d e fer, q u i p o r t e e n elle, e n f e r m é c o m m e
d a n s u n t o m b e a u , le c œ u r d e m é t a l , celui d e l ' h o m m e pétrifié.
D a n s A ceux q u i s e s o n t tus, T r a k l s'écrie :

O Folie d e la g r a n d e ville où, le soir, des a r b r e s m a l i n g r e s s e roidissent


p r è s d u m u r noir,

1. Otto Müller Verlag, Salzbourg.


2. Erhard Buschbeck, l'ami d'enfance de Trakl, semble bien avoir joué auprès de lui
le même rôle que Max Brod auprès de Kafka. C'est en vain qu'il l'exhorte, Trakl reste
sourd à ses prières. En 1909, il lui écrit de Vienne:
Cher ami,
Je te remercie de ta lettre. En ce qui concerne mes poèmes que tu as envoyés au Merkur,
ce qu 'il en adviendra ne m'intéresse plus. Sans doute, ce n 'est pas bien de dire cela, à toi
qui t'es donné de la peine pour moi. Mais vraiment, j'ai pour l'instant l'humeur à tout autre
chose. Non pas à mes soucis communs, naturellement (du reste j'ai déjà passé deux
examens — puisque tu le demandes). Non, mes affaires ne m'intéressent plus.
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E t l'esprit d u m a l p a r a î t sous son m a s q u e d ' a r g e n t ;


L a lumière, d e son f o u e t magnétique, chasse la n u i t p i e r r e u s e
O sonnerie estompée des cloches vespérales.

Une putain, prise d e f r i s s o n s glacés, accouche d ' u n e n f a n t mort.


Furieusement, la colère d e Dieu f r a p p e le f r o n t d u possédé,
P o u r p r e sanie, faim b r i s a n t d e s y e u x verts.
O rire effroyable de l'or.

M a i s a u f o n d d ' u n e s o m b r e caverne s a i g n e s a n s bruit l ' h u m a n i t é p l u s


muette.
E t f o r g e en m é t a u x d u r s le c r â n e libérateur.

U n a u t r e p o è m e , Passion, n o u s p a r l e e n c o r e d e la « ville d e p i e r r e »
(in d e r steinernen S t a d t ) .
C o m m e n t , e n relisant ce q u e T r a k l écrit s u r V i e n n e , ne p a s s o n g e r à
la p e u r de F r a n z K a f k a , d e v a n t le d é c o r f a n t a s t i q u e d e P r a g u e , et sur-
t o u t a u x g r a n d s t h è m e s d e l ' e x p r e s s i o n n i s m e a l l e m a n d ? T r a k l ne suc-
c o m b a j a m a i s a u m y t h e d e la V i e n n e d o r é e et d é c a d e n t e , o ù il fait
figure d ' é t r a n g e r . U n recueil d e ses p o è m e s fut refusé p a r les é d i t i o n s
A l b e r t L a n g e n d e M u n i c h . Il f a u d r a a t t e n d r e 1939 p o u r v o i r d e s
p o è m e s p u b l i é s p o u r la p r e m i è r e fois, e n u n p e t i t recueil, qui p a s s a
presque totalement inaperçu.
Isolé, T r a k l l'est t o u t a u t a n t q u e K a f k a à P r a g u e : t o u s d e u x s o n t
h a b i t é s p a r le m ê m e g o u f f r e et h a n t é s p a r u n u n i v e r s q u i s ' e f f o n d r e ,
e n l a m b e a u x . Seul E r h a r d B u s c h b e c k l ' i n t r o d u i t p a r m i les cercles d e
sympathiques bohèmes, groupés a u t o u r de revues aux n o m s depuis
l o n g t e m p s oubliés, et q u i r e p o s e n t à p r é s e n t d a n s le s i l e n c e d e la
B i b l i o t h è q u e n a t i o n a l e d e Vienne. Il en fut ainsi d e la Minerva,
a u t o u r d e laquelle se r e n c o n t r è r e n t le critique Karl K r a u s , le p e i n t r e
O s k a r K o k o s c h k a , et le m u s i c i e n A r n o l d S c h ô n b e r g . É t r a n g e m o n d e ,
l u t t a n t en vain c o n t r e la m o r t q u ' i l sent si p r o c h e .
C e s o n t d ' a i l l e u r s les m ê m e s figures q u e r e n c o n t r e r o n t T r a k l et
K a f k a : Karl K r a u s , Felix Weltsch, F r a n z Werfel. A cette é p o q u e , Pra-
g u e et Vienne étaient n o n s e u l e m e n t les d e u x p l u s belles villes d e cet
i m m e n s e e m p i r e , mais aussi les c e n t r e s littéraires et a r t i s t i q u e s les
p l u s brillants. M a i s t o u s d e u x ne s'y s e n t i r o n t j a m a i s à l'aise, p r o j e -
t a n t d e s v o y a g e s qu'ils n ' a c c o m p l i r o n t p a s : K a f k a rêve d ' a l l e r vivre à
Berlin et T r a k l d e s'exiler, c o m m e A r t h u r R i m b a u d .
E n s e p t e m b r e 1908, T r a k l d é c o u v r e V i e n n e et s o n université. Il y
d e m e u r e r a q u a t r e s e m e s t r e s et, p e n d a n t u n e a n n é e entière, V i e n n e
sera son seul refuge. É t r a n g e refuge, p u i s q u ' i l écrit en n o v e m b r e
1913, d a n s u n e lettre à s o n a m i et f u t u r é d i t e u r , L u d w i g v o n Ficker,
d i r e c t e u r d u Brenner, q u e V i e n n e est u n e Dreckstadt, u n e « ville d e
b o u e » . D u p l u s p r o f o n d d e s o n â m e , il la hait. Il y s o u f f r e terrible-
m e n t d e la solitude, p e n s i o n n a i r e m i s é r a b l e , d e s m e u b l é s et d e s h ô t e l s
b o n m a r c h é . E n j u i l l e t 1909, il écrivait à E. B u s c h b e c k :
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« J e suis a b s o l u m e n t seul à V i e n n e . Et le s u p p o r t e aussi ! S a u f u n e


p e t i t e lettre q u e j ' a i r e ç u e d e r n i è r e m e n t , et u n e g r a n d e a n g o i s s e et u n
abandon inouï !
« J ' a i m e r a i s m e d i s s i m u l e r t o u t e n t i e r et d i s p a r a î t r e invisible q u e l -
q u e p a r t ailleurs. E t o n e n reste t o u j o u r s a u x m o t s , o u , p o u r m i e u x
d i r e , à la t e r r i b l e i m p u i s s a n c e ! D o i s - j e c o n t i n u e r à t ' é c r i r e d a n s ce
style ? Q u e l l e a b s u r d i t é ! »
S a l z b o u r g , s a ville n a t a l e , n e t r o u v e r a j a m a i s n o n p l u s g r â c e à ses
y e u x . « C o m b i e n d e t e m p s d e v r a i - j e e n c o r e r e s t e r d a n s c e t t e ville
m a u d i t e ? » écrit-il e n c o r e à B u s c h b e c k , et, e n 1912, il p a r l e r a d a n s
u n e lettre à R ô c k d e « la ville m o r t e » . Il c r i t i q u e r a p l u s t a r d I n n s -
b r u c k a v e c la m ê m e v i o l e n c e : « J e n ' a u r a i s j a m a i s p e n s é , écrit-il à
B u s c h b e c k , q u e j e d e v r a i s vivre ce t e m p s , e n soi si difficile, d a n s la
ville la p l u s b r i l l a n t e et la p l u s v u l g a i r e q u i soit d a n s ce m o n d e acca-
b l é et c o r r o m p u . » Il a j o u t e cette p h r a s e é t r a n g e :
A q u o i b o n ce m a l h e u r ? Enfin, j e r e s t e r a i toujours u n p a u v r e K a s p a r
Hauser.
Il s ' a g i t s a n s d o u t e d ' u n e a l l u s i o n a u p o è m e q u ' i l a v a i t d é d i é à Bes-
sie L o o s et q u i s ' i n t i t u l a i t p r é c i s é m e n t : K a s p a r H a u s e r L i e d ( C h a n t
pour K a s p a r Hauser).

Chant pour Kaspar Hauser

I l a i m a i t v r a i m e n t le soleil qui, pourpre, d e s c e n d a i t la colline,


L e s sentiers d e l a f o r ê t , l'oiseau n o i r q u i c h a n t a i t ,
E t l ' e x u b é r a n c e d e la verdure.

S a d e m e u r e é t a i t grave, à l ' o m b r e d e l'arbre,


E t p u r s o n visage.
D i e u lui insufflait u n e d o u c e f l a m m e a u c œ u r :
O homme!

S o n p a s découvrit la ville silencieuse a u s o i r ;


L ' o b s c u r e p l a i n t e d e ses lèvres :
J e veux devenir u n chevalier.

M a i s buissons et bêtes le s u i v a i e n t
D e m e u r e et j a r d i n crépusculaire d ' h o m m e s b l a n c s
E t s o n m e u r t r i e r le recherchait.

Printemps, été, et le b e l a u t o m n e
D u j u s t e , s o n p a s léger
D a n s les s o m b r e s c h a m b r e s d e ceux q u i rêvent
I l p a s s a la nuit, s e u l a v e c s o n étoile ;
Aperçut, d a n s les b r a n c h e s nues, la neige q u i tombait,
E t d a n s le corridor t é n é b r e u x l ' o m b r e d u meurtrier.
Alors s'effondra, b l a f a r d e , la tête d e celui q u i n 'était p a s né.
T r a k l s e m b l e s ' ê t r e l u i - m ê m e i d e n t i f i é à cette é t r a n g e et l é g e n d a i r e
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Contemporain de l'expressionnisme, chantre du déclin de l'empire


austro-hongrois, alcoolique, drogué, fou, Georg Trakl est mort à
vingt-sept ans, en 1914. Son œuvre tient en peu de titres mais son
empreinte sur la poésie allemande est considérable. On î'a comparé
- pour la fulgurance de son style - à Hôlderlin et, surtout, à
Rimbaud.

Jean-Michel Palmier lui a consacré en 1972 une étude, rééditée


aujourd'hui à l'occasion du centenaire de la naissance du poète
autrichien. Marcel Brion, dans Le Monde, saluait déjà « l'enquête
la plus complète publiée en France sur Georg Trakl et la découverte
de son site dans la littérature de notre siècle ».

Cette nouvelle édition — augmentée et mise à jour — est précédée


d'une lettre de Martin Heidegger à Jean-Michel Palmier : « Votre
étude est, à ma connaissance, la première qui ait compris le sens
de ma réflexion sur Trakl. »

Maître de conférence à l'université de Paris VIII, Jean-Michel


Palmier est spécialisé dans l'étude des mouvements artistiques
des années 20 - 30. Il a consacré plusieurs livres à l'expressionnisme
allemand (L'expressionnisme comme révolte, Payot, 1979;
L'expressionnisme et les arts, Payot, 1980).

Photo Roger-Viollet
Couverture François Delmote
ISBN 2.7144.2018.4
HSC 60.1090.4.8704
145 FTTC
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