Vous êtes sur la page 1sur 8

XIV.

Qu'est-ce que l'art*)?

i.

Dans son livre récent sur l'art, M. le comte Léon Tolstoï


n'a pas donné à son traducteur, M. de Wyzewa, l'exemple
de la présomption. « Si mauvais que soit mon travail, j'espère
» du moins, dit simplement Tolstoï, ne pas m'être trompé
n dans la pensée qui en forme la base, et qui consiste à
»■ considérer l'art de notre temps comme engagé dans une
r> fausse voie. » (Conclusion du livre, p. 254).
Qu'on veuille bien noter ces derniers mots de Tolstoï : il y
définit modestement et exactement la portée de son présent
livre. 11 a entendu y émettre des critiques; et nullement il n'a
prétendu y formuler triomphalement l'innovation de doctrines
positives, irréfragables et définitives, qui doivent éclipser toute
gloire en philosophie esthétique. — II ne se soucie nullement
d'exclamer pareil Eureka triomphant ; mais, plutôt qu'à un
Archimède, transporté d'enthousiasme, il peut se comparer à
un Juvénal écrivant de maîtresse façon sa colère de voir
tout détruire, et s'indignant âprement contre les destructeurs,
contre les artistes histrions et leurs cruels mécènes dans la
Rome païenne.

*) Qu'est-ce que Vart ? par le comte Léon Tolstoï, traduit du russe et


précédé d'une Introduction par Theodor de Wyzewa. Librairie Perrin et Cie,
Paris.
A. THIÉRY.

En effet, Tolstoï consacre bien des pages à cette Rome


des vices, qu'il voit, renaissant depuis quatre siècles, pour
amoindrir et aveulir la société chrétienne ; et tout son livre
■est un formidable plaidoyer contre le paganisme de la
Renaissance.
Les païens du bon vieux temps étaient bien supérieurs aux
paganisants depuis le xvie siècle, car, pour ces derniers, leur
paganisme n'était plus une religion, mais seulement une
philosophie mauvaise, une morale malsaine, et la plus abjecte,
l'épicuréisme.
Pour Tolstoï, le beau se confond avec le plaisir; et le beau
n'étant, au plus, qu'une forme accidentelle de plaisir, toute
esthétique qui assigne le beau comme fin de l'art est, par le
fait, épicurienne, — et partant méprisable.
C'est la thèse philosophique du livre que de montrer,
comment le beau n'est pas autre chose que plaisir ; et encore
comment le beau n'étant recherché qu'à titre de plaisir, il faut
en conclure que la jouissance est la seule chose essentielle' à
la beauté, de façon que sa détermination esthétique n'importe
pas : le beau n'est qu'un grand plaisir, mais un plaisir comme
tous les autres, et rien de plus.

Une fois persuadé que beauté n'est que plaisir, Tolstoï


s'indigna, et tenta résolument d'affranchir l'art de cet
asservissement à la beauté.
La renaissance, et les pires productions du paganisme
contemporain, lui apparurent comme la pratique logique de la
théorie de l'art au service du beau, c'est-à-dire du plaisir.
Dès lors, voulant un art plus noble, et moins immonde, tous
ses efforts s'emploient à rompre des lances contre cette
théorie de l'art pour le beau, d'où lui semble venir tout le mal.
qu'est-ce que l'art '? 299

II combat de toutes pièces cette thèse pour la démolir;


mais, ses efforts ne se bornent pas à cette destruction : il
prétend édifier après avoir abattu. Il instaure un système
positif d'art indépendant en tous points du beau : c'est la
formule de Y art, moyen de transmission des sentiments parmi
les hommes.
*
*

Cette tentative de reconstruction n'a pas les suffrages de


M. de Wyzewa, qui est bien décidément partisan de cette
théorie, qu'en matière d'esthétique la meilleure théorie ne vaut
risn.
On peut se faire, d'après cela, une idée de ce que vaut l'éloge
décerné par le traducteur-introducteur à l'œuvre de Tolstoï.
En disant que l'ouvrage du philosophe russe est la
meilleure esthétique, il entend faire, en son langage à lui, un très
piètre compliment. À
M. Theodor de Wyzewa, on le sait, est quiétiste. Au lieu de
s'indigner avec son auteur pour rêver en puritain à un art
austère et chrétien, il trouve sincèrement que les licencieuses
et artistiques joies ne sont jamais que bonnes; et que, même
au point de vue où se plaçait Tolstoï, l'art ne supporte
aucune théorie ; l'art ayant pour seul objet de transmettre les
sentiments, ne peut être accessible qu'aux seuls sentiments.
C'est en vain que, pour les chefs-d'œuvre et toutes les beautés
nous essayerions d'y pénétrer par des raisons : elles n'y
atteignent rien. — Aucune théorie : de la pratique !
« A discuter les rapports de l'art avec la beauté, on risquait
-y> d'entrechoquer, dans les nuages, deux formules vaines, tandis
■r> qu'il y avait sur la terre tant d' œuvres d'art, bonnes et belles,
■» qui ne demandaient qu'à être goûtées en silence. » l)
Voici comment peut se résumer selon nous la critique de
.M. de Wyzewa :

!) Avant-propos du traducteur.
300 A. THIÉRY.

« Que si l'auteur russe avait des observations critiques,


d'ailleurs très justes, sur l'amoindrissement et la honte de
nombreuses productions d'art contemporain, pourquoi les mettre
en cette forme systématique, qui leur enlève et leur valeur et
leur effet ? »
Cette fois encore, je le crois, l'auteur sera peu enchanté de
son traducteur. En effet, à moins d'être quiétiste, on se fait
honneur de mettre sa pratique en conformité avec les
principes de théorie qui nous formulent l'idéal à poursuivre. Et il
faut toute l'incohérence quiétiste pour croire qu'on peut, sans
nous atteindre, s'en prendre aux principes qui guident notre
conduite. — A vrai dire, nos principes sont, au contraire, ce
que nous avons de plus cher, et ce n'est jamais que par eux
et relativement à eux, que nos actions et notre vie elle-même
ont une dignité et une valeur à nos propres yeux.
*

Mais, quoi qu'il en soit de l'importance en général des


principes, venons-en à parler spécialement du livre qui nous occupe,
et des principes, ou plutôt du seul principe qui en est la thèse
unique, à savoir que l'art ne serait que le « moyen de
transmission des sentiments parmi les hommes ;?.
Précisant la portée de cette formule, M. de Wyzewa a montré
très justement, que le tout du livre repose sur elle. Voici
comment il s'exprime. Strictement déduite de sa définition de
l'art, la doctrine qu'il (Tolstoï) nous expose est un monument
de construction logique : à cela près, « qu'elle est simple,
r> variée, vivante et agréable à lire, je ne vois aucune raison
» pour ne pas l'admirer à l'égal de l'immortel jeu de patience
r> métaphysique de Baruch Spinoza. » l)
J'ajoute, pour ma part, qu'entre Tolstoï et Spinoza, il y a
plus que cette analogie de forme deductive, signalée par M. de
Wyzewa; et j'estime, qu'en fait de métaphysique panthéiste,

') Avant-propos du traducteur, p. 2.


qu'est-ce que l'art ? 301

l'œuvre du philosophe russe contemporain, bien souvent, ne


le cède, en rien, au vieux Baruch d'Amsterdam. — II est vrai
que Tolstoï, comme les panthéistes de tous les temps,
s'attache à combattre à tout propos la doctrine de l'existence d'un
Dieu personnel; mais, il y ajoute cette forme de panthéisme si
en faveur à notre époque, qui consiste à déifier l'altruisme
humain, et à faire du prochain, le seul objet de la morale. Il
en vient ainsi à constituer un culte athée et une religion de
l'humanité, dont Auguste Comte et les socialistes s'entendent
à nous donner un triste exemple et une effrénée propagande.

Le livre se termine sur cette conclusion :


« L'art seul peut faire que les sentiments d'amour et de
» fraternité, accessibles seulement aujourd'hui aux hommes
» les meilleurs de notre société, deviennent des sentiments
» constants, universels, instinctifs chez tous les hommes. «
(Conclusion, p. 267).
Réaliser l'union fraternelle des hommes, voilà, selon
Tolstoï, le but de l'art, et non seulement de l'art social, mais de
tout art actuel quel qu'il soit.

Qu'on ne se méprenne pas si toujours, à la façon de nos


socialistes, Tolstoï parle de Dieu, d'apostolat, de religion et
du Christ qu'il place en compagnie de Bouddha et de Socrate.
— Il n'entend ces mots que dans un sens purement athée, pour
désigner une sorte d'amour de l'humanité ; et il convient
d'ailleurs que cette acception ne laisse pas que d'être obscure. Voici
cet aveu :
« Ces mots ïunion des hommes avec Dieu, et entre eux, pour
» obscurs qu'ils puissent paraître à des esprits prévenus, ont
r> cependant un sens parfaitement clair. Ils signifient : l'union
y> chrétienne, en opposition avec l'union partielle et exclusive
REVUE NÉO-SCOLASTIQUE. 20
302 A. THIÉRY,

» de quelques hommes seulement, unit entre eux tous les


» hommes sans exception » (page 207).
En d'autres termes, l'humanité n'est Dieu qu'à condition de
comprendre tous les hommes. — Logiquement, l'auteur déduit
de cet abus de mots une définition de l'art « non chrétien » ou
non divin, — et de l'art chrétien ou de l'art divin. L'art non
chrétien, dit-il, — en unissant entre eux quelques hommes, isole
ces hommes, par là même, du reste de l'humanité, de telle
façon que cette union partielle est souvent une cause d'éloigne-
ment à l'égard des autres hommes. L'art chrétien, au
contraire, est celui qui unit tous les hommes sans exception
(p. 208). Imperturbablement l'auteur descend aux
applications et aboutit à classer en tout premier rang ces types d'art
religieux : Les misérables, Les pauvres gens de Victor Hugo,
tous les romans et nouvelles de Dickens ; La case de l'oncle
Tom; les œuvres de Dostoïewsky, et le roman Adam Bede,
par Georges Eliot.

Quant à promettre l'immortalité à la forme de christianisme


qu'il a inventée, le célèbre Tolstoï ne s'en sent pas le courage,
et il le confesse : « Dans notre temps, écrit-il, la conception
« religieuse des hommes a pour centre la fraternité univer-
'n selle, et le bonheur dans l'union. La science véritable doit
55 donc nous enseigner les diverses applications de cette con-
w ception à notre vie; et l'art doit transporter cette conception
w dans le domaine de nos sentiments... Et c'est chose fort
55 possible que, dans l'avenir, la science fournisse à l'art un
55 autre idéal, et que l'art, alors, ait pour tâche de le réaliser ;
« mais, dans notre temps, la destination de l'art est claire et
» précise. La tâche de l'art véritable, de l'art chrétien, est
5; aujourd'hui de réaliser l'union fraternelle des hommes ».
(p. 266, et in fine)
A vrai dire, on ne parle pas autrement dans les sections
d'art de nos socialistes Maisons du Peuple ; car, dans ces offi-
qu'est-ce que l'art ? 303

cines, on ne se soucie des œuvres d'art, que pour faciliter


l'avènement du culte des hommes pour eux-mêmes, sans autre
Dieu ni maître.

Toutefois, Tolstoï n'appartiendra jamais, semble-t-il, à ce


qu'on nomme, dans le parti, les agissants, ou les propagandistes
par le fait ; il est heureux de caresser l'absolu d'une théorie, et
cela lui suffit ; ayant posé en thèse que le divin était
l'universalité des hommes, il en tire une application rigoureuse,
mais saugrenue : « Pour qu'une œuvre d'art, dit-il, soit divine,
c'est-à-dire de bon art, il faut qu'elle soit comprise de tous
les hommes sans exception. Or, l'humanité ne pourra jamais
être unanime à comprendre les œuvres d'art, sinon les plus
banales, les moindres, et les moins compliquées. — On voit
au premier instant l'absurdité de cette conséquence ; cependant
l'auteur ne semble pas s'en apercevoir. — Beaucoup d'hommes
ont besoin d'une éducation musicale pour apprécier les
harmonisations; pour l'auteur, c'est la preuve qu'il n'y a guère de
bon art, qu'à de sèches mélodies sans accompagnement :
Beethoven, Berlioz, Listz, Wagner, ne sont pas dès l'abord
compris ; ils sont donc de mauvais aloi, et sans valeur artistique ;
— et, ce qui ne manque pas de piquant, l'auteur finit par
reconnaître que, dans ses nombreuses œuvres littéraires, comme
aussi dans celles des musiciens classiques, il n'y a que
quelques courts passages artistiques. — « Toute la littérature con-
» temporaine en est encore à attendre une œuvre d'art, car, dit
r> fauteur, on ne saurait guère trouver dans la littérature
■r, moderne, d 'œuvre satisfaisant ■pleinement aux conditions de
w ï universalité r> (p. 213).

En vain s'imagine-t-on de protester, en invoquant l'évidente


beauté d'une œuvre magistrale, comme la 9me symphonie de
Beethoven. Tolstoï vous répondra : « Tout ce que j'ai écrit et
304 A. THIÉRY.

» qu'on vient de lire, je l'ai écrit seulement pour arriver à un


r>critérium clair et raisonnable, permettant de juger de la
r>valeur des œuvres d'art. Et maintenant ce critérium me
r> prouve de la façon la plus évidente que la 9me symphonie de
» Beethoven n est pas une bonne œuvre d'art » (p. 217).
ici nous nous permettrons de faire remarquer qu'il y a, en
bonne logique comme aussi en cette logique géométrique
préconisée par Spinoza, un mode légitime de raisonnement
qui s'appelle la réduction à l'absurde; le moment est venu d'en
appliquer les principes; et si, adoptant, pour norme d'art,
l'universalité, Tolstoï en vient à décerner le qualificatif « laid n
aux choses belles, il y a tout lieu de conclure, non à la laideur
de la beauté, ce qui est contraire au principe de contradiction,
mais à la fausseté du critérium hypothétique dont on est parti.

(A suivre )
Armand Tiiiéry .