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De l’art1

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Nous arrivons dans le domaine de l’art. Ici triomphe
une beauté plus humaine peut-être et plus pure. L’homme
ne défigure plus la nature. Il rivalise avec elle. En des ta¬
bleaux et des statues, il dit l’émotion que les belles
lumières, les formes harmonieuses de la matière ont sus¬
citée en lui. Le poète, à l’aide des mots, chante ses rêves,
ses joies et ses douleurs. Il donne une voix à la grande âme
collective de l’humanité qui, sans lui, ne pourrait que s’a¬
giter silencieusement dans la nuit. Enfin le musicien,
affranchi de la forme et des mots eux-mêmes, traduit lui
aussi et peut-être avec plus de profondeur le rêve de bon¬
heur ou de souffrance qui dort obscurément au fond de
l’âme de ses frères. Nous sommes hommes, aujourd’hui,
plus que fils de la Nature, et l’Art est plus près de nous que
la Nature. Il nous émeut plus à fond, en exigeant un
moindre effort, une moindre complaisance de notre part.
Peut-être se trouve-t-il parmi vous, mes chers amis, un ou
plusieurs artistes de génie. Je le voudrais, car il n’est peut-
être rien de plus grand qu’un grand artiste. L’humanité est
comme une malade angoissée qui se retourne sur sa couche
en des alternatives de joie et de douleur, d’espoir et d’abat¬
tement. Et les plus consolantes paroles qu’elle ait enten¬
dues au cours des âges, c’est l’art qui les lui a dites.
Mais n’est-il pas menacé, lui aussi, par le développement
de la science, par la prédominance croissante, paraît-il, des
facultés rationnelles sur les puissances du sentiment, par le
souci enfin, qui courbe, dit-on, chaque jour plus lourde-

de1.Valenciennes
Extraits du par
discours
M. Bellet,
prononcé
professeur
à la distribution
de Première.
des prix du lycéj
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ment les hommes vers la terre, vers les occupations pure¬


ment matérielles, pronaïques et mesquines de la vie quoti¬
dienne? Les mêmes esprits chagrins, dont je vous parlais
tout à l’heure, le craignent. Ils croient que l’art aura pro¬
chainement fait son temps, que le rôle qui lui était dévolu
parmi nous n’est pas loin d’être terminé, qu’enfin les
hommes se détournent de lui, ne lui demandent plus ni
conseils, ni consolations, que déjà ils n’entendent plus guère
son langage et que bientôt ils ne l’entendront plus du tout.
Je
moins
ne partage
sombre. point ces craintes vaines et l’avenir me paraît

Nous pouvons écarter, je crois, d’abord, le prétendu


danger qui viendrait de l’esprit pratique. De tout temps
certains hommes ont vécu absorbés par la sensation pré¬
sente, par la recherche du profit présent, du plaisir pré¬
sent, et exclusivement matériel. Et de tout temps aussi
d’autres hommes ont eu d’autres soucis, d’autres aspira¬
tions; sans pour cela négliger le moins du monde leur
humble devoir journalier, ils ont levé parfois le regard au-
dessus du sillon qufils creusaient pour regarder les mer¬
veilles qui les entouraient, pour prêter l’oreille aux nobles
accents, aux paroles généreuses qui retentissaient près
d’eux, à la splendeur enfin de l’idée désintéressée et de la
Beauté. Et cette espèce d’hommes, quoi qu’on en dise,
n’est pas près de s’éteindre.
On objecte que la vie est aujourd’hui dure et pénible, et
que les loisirs sont rares. Pauvre excuse! D’abord il n’est
pas prouvé du tout que la vie soit plus dure aujourd’hui
qu’elle l’était jadis. Au contraire, à bien des égards, elle est
plus douce et plus facile. L’âpreté des compétitions, de la
lutte pour la vie, que nous accusons à tort, est notre fait; et
il ne tient qu’à nous de la diminuer, du moins pour notre
part. Et si même la vie était aussi pénible qu’on le dit, nous
n’en aurions que plus besoin qu’un rayon de beauté vînt
l’éclairer.
Le danger qui viendrait de la science et de la raison me
semble moins sérieux encore. Je ne conçois guère qu’un
homme puisse jamais se contenter de savoir et de raisonner,
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Là n’est point toute la substance de notre vie intellectuelle


et l’on voudrait, en vérité, nous amputer du meilleur de
nous-mêmes. Savoir n’est pas tout. La raison une fois satis¬
faite, il reste quelque chose en nous qui attend et qui
appelle. A cet appel, à cette pressante question de l’âme,
que le fait ou la froide vérité ne satisfait point, l’art vient
répondre. En face de la science qui ne nous parle que d’in¬
térêt matériel ou de vérité abstraite, il fait chanter joyeuse¬
ment ou douloureusement la corde qui, tendue au plus pro¬
fond de notre âme, ne demande qu’à vibrer. Nous sommes
des hommes, et nous ne subsistons qu’un instant. Ce qui
nous touche, ce n'est point la vérité rationnelle, si froide
dans son éternité, et qui nous semble un défi à notre imper¬
ceptible durée. Parlez-nous plutôt de l’éphémère. Voilà les
paroles que nous attendons. L’art les prononce. Aussi, plus
que la science, pénètre-t-il au vif de notre être et de notre
vie ; c’est qu’il excelle à dire la grâce fugitive de ce qui ne
dure qu’un instant; c’est qu’il chante en émouvants accents
tout ce qu’il y a en nous de fragile, d’instable et d’irrémé¬
diablement mortel.
« Un seul beau vers, a dit A. France, a fait plus de bien
au monde que tous les chefs-d’œuvre de la métallurgie ».
Parole excessive peut-être, et pourtant profondément vraie.
— Au reste il se peut que l’art profite du développement
même de la science par une sorte d’efiet de contraste. Plus
l’une prend d’importance, plus nous en sentons l’insuffi¬
sance et le néant, et plus l’autre nous apparaît indispen¬
sable. De même le séjour prolongé dans les villes nous met
au cœur un plus vif désir de nous replonger dans la nature
maternelle, et, au sortir des artificielles cités de pierre, le
moindre feuillage vert, la moindre senteur embaumée nous
agitent tout entier d’un délicieux frisson.
Mais je m’en voudrais d’insister sur ce point; car je m’a¬
vise que cette opposition de la Raison et de la Beauté est
peut-être fort artificielle. De fait il est une poésie de la
science. Ne serait-il pas étrange, après tout, qu’une chose,
pour être belle, dût nécessairement être fictive et fausse ?
La vérité, disions-nous, a sa beauté qui vaut mieux que celle

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du mensonge et de l’illusion. Il peut y avoir dans la science
autant d’émotion que d’exactitude précise; et il est sûr que
Michelet se penchant sur l’insecte, Maeterlinck ouvrant et
décrivant la ruche, chantant comme un épithalame le vol
nuptial de la reine, Fabre couché sur l’herbe et surprenant
les secrets des scarabées, ont dû éprouver des sensations
d’art incomparables, que nous éprouvons à notre tour en
les lisant. — Et parfois la science ne se contente pas de
traduire la beauté des choses; elle en devient créatrice. Un
astronome imagine cette merveilleuse hypothèse : la vie qui
germe, s’agite et pense, a été semée sur les planètes par des
poussières infimes, mais fécondes, qui tombent de la che¬
velure de quelque soleil, flottent des siècles par les espaces
sidéraux, engourdies, mais conservées par le froid, et se
posent enfin sur un astre tiède pour y pulluler. Ce savant
n’a-t-il pas conçu une idée aussi poétique que celle d’une
Valkyrie exilée du ciel, et, après un long sommeil réveillée
par quelque Siegfried? — Non, décidément la Raison n’est
pas l’ennemie de la Beauté.
A ce propos il me revient en mémoire une bien jolie cou¬
tume d’autrefois. Je veux parler de la cérémonie des Arré-
phores qui se célébrait chaque année à Athènes. Savez-vous
ce que c’était que les Arréphores? Voici : deux petites filles
âgées de huit à onze ans, au service de la déesse Athéna,
recevaient des mains de la prêtresse deux corbeilles rem¬
plies d’objets voilés. Elles posaient la corbeille sur leur
tête, partaient de l’Acropole, et, descendant vers la ville, se
rendaient au sanctuaire d’Aphrodite aux Jardins. Là elles
déposaient leur fardeau, mais elles en recevaient un autre,
également voilé, qu’elles remportaient à l’Acropole. Le sens
de cette gracieuse coutume est assez mystérieux. Mais je
crois que nous ne nous tromperons guère si nous y voyons
un symbole des mystérieux présents qu’échangèrent de
toute éternité dans le [cœur des hommes, les deux déesses
de la Raison et de la Beauté .....