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Dictionnaire philosophique

Voltaire

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ALCORAN, ou plutôt LE KORAN.
SECTION PREMIÈRE[1].

Ce livre gouverne despotiquement toute l’Afrique


septentrionale, du mont Atlas au désert de Barca, toute
l’Égypte, les côtes de l’Océan éthiopien dans l’espace de six
cents lieues, la Syrie, l’Asie Mineure, tous les pays qui
entourent la mer Noire et la mer Caspienne, excepté le
royaume d’Astracan, tout l’empire de l’Indoustan, toute la
Perse, une grande partie de la Tartarie, et dans notre Europe la
Thrace, la Macédoine, la Bulgarie, la Servie, la Bosnie, toute la
Grèce, l’Épire, et presque toutes les îles jusqu’au petit détroit
d’Otrante, où finissent toutes ces immenses possessions.
Dans cette prodigieuse étendue de pays il n’y a pas un seul
mahométan qui ait le bonheur de lire nos livres sacrés, et très
peu de littérateurs parmi nous connaissent le Koran. Nous nous
en faisons presque toujours une idée ridicule, malgré les
recherches de nos véritables savants.
Voici les premières lignes de ce livre :
« Louanges à Dieu, le souverain de tous les mondes, au Dieu
de miséricorde, au souverain du jour de la justice ; c’est toi que
nous adorons, c’est de toi seul que nous attendons la protection.
Conduis-nous dans les voies droites, dans les voies de ceux que
tu as comblés de tes grâces, non dans les voies des objets de ta
colère, et de ceux qui se sont égarés. »
Telle est l’introduction, après quoi l’on voit trois lettres, A,
L, M, qui, selon le savant Sale, ne s’entendent point, puisque
chaque commentateur les explique à sa manière ; mais selon la
plus commune opinion elles signifient : Allah, Latif, Magid,
Dieu, la grâce, la gloire.
Mahomet continue, et c’est Dieu lui-même qui lui parle.
Voici ses propres mots :
« Ce livre n’admet point le doute, il est la direction des
justes qui croient aux profondeurs de la foi, qui observent les
temps de la prière, qui répandent en aumônes ce que nous
avons daigné leur donner, qui sont convaincus de la révélation
descendue jusqu’à toi, et envoyée aux prophètes avant toi. Que
les fidèles aient une ferme assurance dans la vie à venir ; qu’ils
soient dirigés par leur seigneur, et ils seront heureux.
« À l’égard des incrédules, il est égal pour eux que tu les
avertisses ou non ; ils ne croient pas : le sceau de l’infidélité
est sur leur cœur et sur leurs oreilles ; les ténèbres couvrent
leurs yeux ; la punition terrible les attend.
« Quelques-uns disent : Nous croyons en Dieu, et au dernier
jour ; mais au fond ils ne sont pas croyants. Ils imaginent
tromper l’Éternel ; ils se trompent eux-mêmes sans le savoir ;
l’infirmité est dans leur cœur, et Dieu même augmente cette
infirmité, etc. »
On prétend que ces paroles ont cent fois plus d’énergie en
arabe. En effet l’Alcoran passe encore aujourd’hui pour le livre
le plus élégant et le plus sublime qui ait encore été écrit dans
cette langue.
Nous avons imputé à l’Alcoran une infinité de sottises qui
n’y furent jamais [2].
Ce fut principalement contre les Turcs devenus mahométans
que nos moines écrivirent tant de livres, lorsqu’on ne pouvait
guère répondre autrement aux conquérants de Constantinople.
Nos auteurs, qui sont en beaucoup plus grand nombre que les
janissaires, n’eurent pas beaucoup de peine à mettre nos
femmes dans leur parti : ils leur persuadèrent que Mahomet ne
les regardait pas comme des animaux intelligents ; qu elles
étaient toutes esclaves par les lois de l’Alcoran ; qu’elles ne
possédaient aucun bien dans ce monde, et que dans l’autre elles
n’avaient aucune part au paradis. Tout cela est d’une fausseté
évidente ; et tout cela a été cru fermement.
Il suffisait pourtant de lire le second et le quatrième sura [3]
o u chapitre de l’Alcoran pour être détrompé ; on y trouverait
les lois suivantes ; elles sont traduites également par du Ryer,
qui demeura longtemps à Constantinople ; par Maracci, qui n’y
alla jamais, et par Sale, qui vécut vingt-cinq ans parmi les
Arabes.

RÈGLEMENTS DE MAHOMET SUR LES FEMMES.


I.
« N’épousez de femmes idolâtres que quand elles seront
croyantes. Une servante musulmane vaut mieux que la plus
grande dame idolâtre.
II.
« Ceux qui font vœu de chasteté ayant des femmes
attendront quatre mois pour se déterminer.
« Les femmes se comporteront envers leur maris comme
leurs maris envers elles.
III.
« Vous pouvez faire un divorce deux fois avec votre femme ;
mais à la troisième, si vous la renvoyez, c’est pour jamais ; ou
vous la retiendrez avec humanité, ou vous la renverrez avec
bonté. Il ne vous est pas permis de rien retenir de ce que vous
lui avez donné.
IV.
« Les honnêtes femmes sont obéissantes et attentives, même
pendant l’absence de leurs maris. Si elles sont sages, gardez-
vous de leur faire la moindre querelle ; s’il en arrive une,
prenez un arbitre de votre famille et un de la sienne.
V.
« Prenez une femme, ou deux, ou trois, ou quatre, et jamais
davantage. Mais dans la crainte de ne pouvoir agir
équitablement envers plusieurs, n’en prenez qu’une. Donnez-
leur un douaire convenable ; ayez soin d’elles, ne leur parlez
jamais qu’avec amitié...
VI.
« Il ne vous est pas permis d’hériter de vos femmes contre
leur gré, ni de les empêcher de se marier à d’autres après le
divorce, pour vous emparer de leur douaire, à moins quelles
n’aient été déclarées coupables de quelque crime.
« Si vous voulez quitter votre femme pour en prendre une
autre, quand vous lui auriez donné la valeur d’un talent en
mariage, ne prenez rien d’elle.
VII.
« Il vous est permis d’épouser des esclaves, mais il est
mieux de vous en abstenir,
VIII.
« Une femme renvoyée est obligée d’allaiter son enfant
pendant deux ans, et le père est obligé pendant ce temps-là de
donner un entretien honnête selon sa condition. Si on sèvre
l’enfant avant deux ans, il faut le consentement du père et de la
mère. Si vous êtes obligé de le confier à une nourrice étrangère,
vous la payerez raisonnablement. »
En voilà suffisamment pour réconcilier les femmes avec
Mahomet, qui ne les a pas traitées si durement qu’on le dit.
Nous ne prétendons point le justifier ni sur son ignorance, ni
sur son imposture ; mais nous ne pouvons le condamner sur sa
doctrine d’un seul Dieu. Ces seules paroles du sura 122 :
« Dieu est unique, éternel, il n’engendre point, il n’est point
engendré, rien n’est semblable à lui ; » ces paroles, dis-je, lui
ont soumis l’Orient encore plus que son épée.
Au reste, cet Alcoran dont nous parlons est un recueil de
révélations ridicules et de prédications vagues et incohérentes,
mais de lois très bonnes pour le pays où il vivait, et qui sont
toutes encore suivies sans avoir jamais été affaiblies ou
changées par des interprètes mahométans, ni par des décrets
nouveaux.
Mahomet eut pour ennemis non seulement les poëtes de la
Mecque, mais surtout les docteurs. Ceux-ci soulevèrent contre
lui les magistrats, qui donnèrent décret de prise de corps contre
lui, comme dûment atteint et convaincu d’avoir dit qu’il fallait
adorer Dieu et non pas les étoiles. Ce fut, comme on sait, la
source de sa grandeur. Quand on vit qu’on ne pouvait le perdre,
et que ses écrits prenaient faveur, ou débita dans la ville qu’il
n’en était pas l’auteur, ou que du moins il se faisait aider dans
la composition de ses feuilles, tantôt par un savant juif, tantôt
par un savant chrétien ; supposé qu’il y eût alors des savants.
C’est ainsi que parmi nous on a reproché à plus d’un prélat
d’avoir fait composer leurs sermons et leurs oraisons funèbres
par des moines. Il y avait un père Hercule qui faisait les
sermons d’un certain évêque ; et quand on allait à ces sermons,
on disait : « Allons entendre les travaux d’Hercule. »
Mahomet répond à cette imputation dans son chapitre XVI, à
l’occasion d’une grosse sottise qu’il avait dite en chaire, et
qu’on avait vivement relevée. Voici comme il se tire d’affaire :
« Quand tu liras le Koran, adresse-toi à Dieu, afin qu’il te
préserve de Satan... il n’a de pouvoir que sur ceux qui l’ont pris
pour maître, et qui donnent des compagnons à Dieu.
« Quand je substitue dans le Koran un verset à un autre (et
Dieu sait la raison de ces changements), quelques infidèles
disent : Tu as forgé ces versets ; mais ils ne savent pas
distinguer le vrai d’avec le faux : dites plutôt que l’Esprit saint
m’a apporté ces versets de la part de Dieu avec la vérité...
D’autres disent plus malignement : Il y a un certain homme qui
travaille avec lui à composer le Koran ; mais comment cet
homme à qui ils attribuent mes ouvrages pourrait-il
m’enseigner, puisqu’il parle une langue étrangère, et que celle
dans laquelle le Koran est écrit est l’arabe le plus pur ? »
Celui qu’on prétendait travailler [4] avec Mahomet était un
J u i f nommé Bensalen ou Bensalon. Il n’est guère
vraisemblable qu’un Juif eût aidé Mahomet à écrire contre les
Juifs ; mais la chose n’est pas impossible. Nous avons dit
depuis que c’était un moine qui travaillait à l’Alcoran avec
Mahomet. Les uns le nommaient Bohaïra, les autres Sergius. Il
est plaisant que ce moine ait eu un nom latin et un nom arabe.
Quant aux belles disputes théologiques qui se sont élevées
entre les musulmans, je ne m’en mêle pas, c’est au muphti à
décider.
C’est une grande question si l’Alcoran est éternel ou s’il a
été créé ; les musulmans rigides le croient éternel.
On a imprimé à la suite de l’histoire de Chalcondyle le
Triomphe de la croix ; et dans ce Triomphe il est dit que
l’Alcoran est arien, sabellien, carpocratien, cerdonicien,
manichéen, donatiste, origénien, macédonien, ébionite,
Mahomet n’était pourtant rien de tout cela ; il était plutôt
janséniste, car le fond de sa doctrine est le décret absolu de la
prédestination gratuite.

SECTION II [5].

C’était un sublime et hardi charlatan que ce Mahomet, fils


d’Abdalla. Il dit dans son dixième chapitre : « Quel autre que
Dieu peut avoir composé l’Alcoran ? On crie : C’est Mahomet
qui a forgé ce livre. Eh bien ! tâchez d’écrire un chapitre qui lui
ressemble, et appelez à votre aide qui vous voudrez. » Au dix-
septième il s’écrie : « Louange à celui qui a transporté pendant
la nuit son serviteur du sacré temple de la Mecque à celui de
Jérusalem ! » C’est un assez beau voyage, mais il n’approche
pas de celui qu’il fit cette nuit même de planète en planète, et
des belles choses qu’il y vit.
Il prétendait qu’il y avait cinq cents années de chemin d’une
planète à une autre, et qu’il fendit la lune en deux. Ses
disciples, qui rassemblèrent solennellement des versets de son
Koran après sa mort, retranchèrent ce voyage du ciel. Ils
craignirent les railleurs et les philosophes. C’était avoir trop de
délicatesse. Ils pouvaient s’en fier aux commentateurs, qui
auraient bien su expliquer l’itinéraire. Les amis de Mahomet
devaient savoir par expérience que le merveilleux est la raison
du peuple. Les sages contredisent en secret, et le peuple les fait
taire. Mais en retranchant l’itinéraire des planètes, on laissa
quelques petits mots sur l’aventure de la lune ; on ne peut pas
prendre garde à tout.
Le Koran est une rapsodie sans liaison, sans ordre, sans art ;
on dit pourtant que ce livre ennuyeux est un fort beau livre ; je
m’en rapporte aux Arabes, qui prétendent qu’il est écrit avec
une élégance et une pureté dont personne n’a approché depuis.
C’est un poème, ou une espèce de prose rimée, qui contient six
mille vers. Il n’y a point de poëte dont la personne et l’ouvrage
aient fait une telle fortune. On agita chez les musulmans si
l’Alcoran était éternel, ou si Dieu l’avait créé pour le dicter à
Mahomet. Les docteurs décidèrent qu’il était éternel ; ils
avaient raison, cette éternité est bien plus belle que l’autre
opinion. Il faut toujours avec le vulgaire prendre le parti le plus
incroyable.
Les moines qui se sont déchaînés contre Mahomet, et qui ont
dit tant de sottises sur son compte, ont prétendu qu’il ne savait
pas écrire. Mais comment imaginer qu’un homme qui avait été
négociant, poëte, législateur et souverain, ne sût pas signer son
nom ? Si son livre est mauvais pour notre temps et pour nous,
i l était fort bon pour ses contemporains, et sa religion encore
meilleure. Il faut avouer qu’il retira presque toute l’Asie de
l’idolâtrie. Il enseigna l’unité de Dieu ; il déclamait avec force
contre ceux qui lui donnent des associés. Chez lui l’usure avec
les étrangers est défendue, l’aumône ordonnée. La prière est
d’une nécessité absolue ; la résignation aux décrets éternels est
le grand mobile de tout. Il était bien difficile qu’une religion si
simple et si sage, enseignée par un homme toujours victorieux,
ne subjuguât pas une partie de la terre. En effet les musulmans
ont fait autant de prosélytes par la parole que par l’épée. Ils ont
converti à leur religion les Indiens et jusqu’aux Nègres. Les
Turcs même leurs vainqueurs se sont soumis à l’islamisme.
Mahomet laissa dans sa loi beaucoup de choses qu’il trouva
établies chez les Arabes : la circoncision, le jeûne, le voyage de
la Mecque qui était en usage quatre mille ans avant lui, des
ablutions si nécessaires à la santé et à la propreté dans un pays
brûlant où le linge était inconnu ; enfin l’idée d’un jugement
dernier, que les mages avaient toujours établie, et qui était
parvenue jusqu’aux Arabes. Il est dit que comme il annonçait
qu’on ressusciterait tout nu, Aishca sa femme trouva la chose
immodeste et dangereuse : « Allez, ma bonne, lui dit-il, on
n’aura pas alors envie de rire. » Un ange, selon le Koran, doit
peser les hommes et les femmes dans une grande balance.
Cette idée est encore prise des mages. Il leur a volé aussi leur
pont aigu, sur lequel il faut passer après la mort, et leur jannat,
où les élus musulmans trouveront des bains, des appartements
bien meublés, de bons lits, et des houris avec de grands yeux
noirs. Il est vrai aussi qu’il dit que tous ces plaisirs des sens, si
nécessaires à tous ceux qui ressusciteront avec des sens,
n’approcheront pas du plaisir de la contemplation de l’Être
suprême. Il a l’humilité d’avouer dans s o n Koran que lui-
même n’ira point en paradis par son propre mérite, mais par la
pure volonté de Dieu. C’est aussi par cette pure volonté divine
qu’il ordonne que la cinquième partie des dépouilles sera
toujours pour le prophète.
Il n’est pas vrai qu’il exclut du paradis les femmes. Il n’y a
pas d’apparence qu’un homme aussi habile ait voulu se
brouiller avec cette moitié du genre humain qui conduit l’autre.
Abulfeda rapporte qu’une vieille l’importunant un jour, en lui
demandant ce qu’il fallait faire pour aller en paradis :
« M’amie, lui dit-il, le paradis n’est pas pour les vieilles. » La
bonne femme se mit à pleurer, et le prophète, pour la consoler,
lui dit : « Il n’y aura point de vieilles, parce qu’elles
rajeuniront. » Cette doctrine consolante est confirmée dans le
cinquante-quatrième chapitre du Koran.
Il défendit le vin, parce qu’un jour quelques-uns de ses
sectateurs arrivèrent à la prière étant ivres. Il permit la
pluralité des femmes, se conformant en ce point à l’usage
immémorial des Orientaux.
En un mot, ses lois civiles sont bonnes ; son dogme est
admirable en ce qu’il a de conforme avec le nôtre ; mais les
moyens sont affreux : c’est la fourberie et le meurtre.
On l’excuse sur la fourberie, parce que, dit-on, les Arabes
comptaient avant lui cent vingt-quatre mille prophètes, et qu’il
n’y avait pas grand mal qu’il en parût un de plus. Les hommes,
ajoute-t-on, ont besoin d’être trompés. Mais comment justifier
un homme qui vous dit : « Crois que j’ai parlé à l’ange Gabriel,
ou paye-moi un tribut ? »
Combien est préférable un Confucius, le premier des mortels
qui n’ont point eu de révélation ! il n’emploie que la raison, et
non le mensonge et l’épée. Vice-roi d’une grande province, il y
fait fleurir la morale et les lois ; disgracié et pauvre , il les
enseigne ; il les pratique dans la grandeur et dans
l’abaissement ; il rend la vertu aimable ; il a pour disciple le
plus ancien et le plus sage des peuples.
Le comte de Boulainvilliers, qui avait du goût pour
Mahomet, a beau me vanter les Arabes, il ne peut empêcher
que ce ne fût un peuple de brigands ; ils volaient avant
Mahomet en adorant les étoiles ; ils volaient sous Mahomet au
nom de Dieu. Ils avaient, dit-on, la simplicité des temps
héroïques ; mais qu’est-ce que les siècles héroïques ? c’était le
temps où l’on s’égorgeait pour un puits et pour une citerne,
comme on fait aujourd’hui pour une province.
Les premiers musulmans furent animés par Mahomet de la
rage de l’enthousiasme. Rien n’est plus terrible qu’un peuple
qui. n’ayant rien à perdre, combat à la fois par esprit de rapine
et de religion.
Il est vrai qu’il n’y avait pas beaucoup de finesse dans leurs
procédés. Le contrat du premier mariage de Mahomet porte
qu’attendu que Cadisha est amoureuse de lui, et lui
pareillement amoureux d’elle, on a trouvé bon de les
conjoindre. Mais y a-t-il tant de simplicité à lui avoir composé
une généalogie dans laquelle on le fait descendre d’Adam en
droite ligne, comme on en a fait descendre depuis quelques
maisons d’Espagne et d’Écosse ? L’Arabie avait son Moréri et
son Mercure galant.
Le grand prophète essuya la disgrâce commune à tant de
maris ; il n’y a personne après cela qui puisse se plaindre. On
connaît le nom de celui qui eut les faveurs de sa seconde
femme, la belle Aishca : il s’appelait Assan. Mahomet se
comporta avec plus de hauteur que César, qui répudia sa
femme, disant qu’il ne fallait pas que la femme de César fût
soupçonnée. Le prophète ne voulut pas même soupçonner la
sienne ; il fit descendre du ciel un chapitre du Koran pour
affirmer que sa femme était fidèle. Ce chapitre était écrit de
toute éternité, aussi bien que tous les autres.
On l’admire pour s’être fait, de marchand de chameaux,
pontife, législateur, et monarque ; pour avoir soumis l’Arabie,
q u i ne l’avait jamais été avant lui, pour avoir donné les
premières secousses à l’empire romain d’Orient et à celui des
Perses. Je l’admire encore pour avoir entretenu la paix dans sa
maison parmi ses femmes. Il a changé la face d’une partie de
l’Europe, de la moitié de l’Asie, de presque toute l’Afrique, et
il s’en est bien peu fallu que sa religion n’ait subjugué
l’univers.
À quoi tiennent les révolutions ! un coup de pierre un peu
plus fort que celui qu’il reçut dans son premier combat donnait
une autre destinée au monde.
Son gendre Ali prétendit que quand il fallut inhumer le
prophète, on le trouva dans un état qui n’est pas trop ordinaire
aux morts, et que sa veuve Aishca s’écria : « Si j’avais su que
Dieu eût fait cette grâce au défunt, j’y serais accourue à
l’instant. » On pouvait dire de lui : Decet imperatorem stantem
mori.
Jamais la vie d’un homme ne fut écrite dans un plus grand
détail que la sienne. Les moindres particularités en étaient
sacrées ; on sait le compte et le nom de tout ce qui lui
appartenait : neuf épées, trois lances, trois arcs, sept cuirasses,
trois boucliers, douze femmes, un coq blanc, sept chevaux,
deux mules, quatre chameaux, sans compter la jument Borac
sur laquelle il monta au ciel ; mais il ne l’avait que par
emprunt, elle appartenait en propre à l’ange Gabriel.
Toutes ses paroles ont été recueillies. Il disait que « la
jouissance des femmes le rendait plus fervent à la prière ». En
effet pourquoi ne pas dire benedicite et grâces au lit comme à
table ? une belle femme vaut bien un souper. On prétend encore
qu’il était un grand médecin ; ainsi il ne lui manqua rien pour
tromper les hommes.

1. ↑ Questions sur l’Encyclopédie, première partie, 1770. (B.)


2. ↑ Voyez l’article AROT ET MAHOT, (Note de Voltaire.)
3. ↑ En comptant l’introduction pour un chapitre. (Note de Voltaire.)
4. ↑ Voyez l’Alcoran de Sale, page 223. (Note de Voltaire.)
5. ↑ Ce morceau parut en 1748 dans le tome IV des Œuvres de Voltaire , à la
suite de sa tragédie de Mahomet. En 1750, il faisait partie du tome IV ou
Suite des Mélanges. (B.)
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