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Faut-II "rééduquer"
l'intellectuel?
SOMMAIRE 3 LE LIVRE DE LA QUINZAINE Thorstein Veblen La théorie de la classe de
SOMMAIRE
3
LE LIVRE DE
LA QUINZAINE
Thorstein Veblen
La théorie de la classe de loisir
par Georges Friedmann
5
LITTERATURE
ETRANGERE
W.
B. Yeats
Le frémissement du VOtle
U ncollected Prose
par Serge Fauchereau
6
POESIE
Jacques Réda
Dusan Matic
Récitatif
La rose des vents
par Alain Huraut
par Jacques Lacarrière
8
TRIBUNE
par Bernard Pingaud
10
ROMANS FRANÇAIS
Faut·il «rééduquer»
l'intellectuel ?
Claude Delmas
Jean Chatenet
Le schooner
Petits blancs, vous serez
tous mangés
par Claude Bonnefoy
par Cella Minart
11
Bertrand Poirot-Delpech
La folle de Lituanie
par Claude Bonnefoy
12
Henry Bonnier
L'amour des autres
par Lionel Mirisch
13
André Breton: Trait d'union
14
Alain Jouffroy
La fin des alternances
par Marguerite Bonnet
16
INEDIT
Ernst Fischer: ·Goya
18
Maurice Rheims
La vie d'artiste
Dans les /?;aleries
par Nicolas Bischover
par N.B.
19
EXPOSITIONS
L'exposition du 1 %
par Marcel Billot
21
Jean Paulhan
Œuvres complètes
par André Dalmas
22
H.
Carrère d'Encausse,
L'U.R.S.S. et la Chine
devant les Révolutions
dans les sociétés industrielles
par Louis Arenilla
S. R. Schram
23
POLITIQUE
Philippe Alexandre
Le duel de Gaulle-Pompidou
par Pierre Avril
24
Jacques Berque
L'Orient second
par Dominique Desanti
25
CINEMA
Le sanl!; du condor
par Roger Dadoun
27 THEATRE
Eugène Ionesco
J eux de massacre
par Roger Grenier
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p. 27 Bernand
LE LIVRE DE Enfin, Veblen! par Georges Friedmann LA QUINZAINE Thorstein Veblen La théorie de
LE LIVRE DE
Enfin, Veblen!
par Georges Friedmann
LA QUINZAINE
Thorstein Veblen
La théorie de la classe
de loisir
caractéristique el savoureux.
L'observation de la classe de
l?isir est fondée sur une opposi-
hon fondamentale (qui en com-
mande d'autres) : entre la condi·
tion du producteur, qu'il soit agri-
culteur poussant la charrue, ou-
vrier, ingénieur - et le bour-
geois aux mains blanches, faisant
fortune grâce à des opérations im·
mobilières, financières, commer-
ciales, toutes abstraites, où il est
non pas affronté à des éléments
mais voué à la manipulation de
symboles. En d'autres termes,
c'est l'opposition entre ceux qui
contribuent à la prospérité collec·
tive et ceux qui «font fortune de
J'âpre concurrence de chacun con·
tre tous. D'où l'effort de plus en
plus répandu à travers la société,
et de ses produits. Il les défend
à maintes reprises, dans ce livre
(par exemple, pp. 106 à 109) et
Intr. de Raymond Aron
Coll. «Bibl. des Sciences
humaines»
Gallimard éd., 328 p.
«le rude effort pour f emporter
sur autrui par fexploit pécuniai-
re»
(p. 24)
qui s'accompagne
souligne «qu'ils sont jusqu'au
moindre détail d'une exécution
plus parfaite et plus exacte» que
d'une comparaison provocante,
individious comparison, c'est-à-
Le destin posthume de Thor-
stein Veblen a été singulier com-
me le fut toute sa carrière. Son
premier livre, le seul qui connut
un succès immédiat, la Théorie
de la classe de loisir (The the ory
of the leisure class) , paru en 1899,
alors qu'il avait quarante-deux
ans, est enfin traduit en France.
Les sociologues, dès leur appren-
tissage, savaient que Veblen était
un auteur important. Mais com-
bien l'avaient lu ? Quelques thè-
mes vebléniens étaient souvent
évoqués, grâce à des commenta·
teurs au premier rang desquels
Maurice Halbwachs: la place
centrale accordée à un «instinct
artisan », les pleins feux jetés sur
la «consommation ostentatoire»
observée à travers «la classe de
loisir» dans les Etats-Unis, dès la
fin du XIX' siècle ; mais ils appa-
raissaient 'plutôt sous forme de
slogans que d'idées directrices
expliquées et situées dans un en-
semble d'écrits.
Pierre Nora a été bien inspiré
en choisissant pour la Bibliothè-
que des sciences humaines ce li-
vre à la fois célèbre et peu con-
nu, où l'on trouve, explicites et
implicites, les traits principaux
de son œuvre, les aspects multi-
ples de son talent d'économiste
et de critique social. Il est impos-
sible de comprendre l'homme et
l'œuvre sans rappeler ses origi-
nes, sans évoquer son milieu et
ses problèmes existentiels.
Veblen est né en 1857, dans le
Middlewest, quatrième fils (la mai-
sonnée compta douze enfants)
d'un paysan pauvre venu de Nor-
vège dix ans plus tôt. Toute sa
vie, il demeura fidèle à ses as-
cendances terriennes, à la langue
et à la culture de ses ancêtres.
S'il ne «réussit» pas dans l'es·
tablishment des Universités amé-
ricaines, beaucoup plus fermé et
conformiste qu'aujourd'hui, c'est
en grande partie parce qu'il de-
meura imperméable au mode de
vie des Yankees, à leurs valeurs
et aux justifications qu'ils en don·
nent. D'où une distance à l'égard
de l'objet qui fait de ce livre un
document incomparable, toujours
jeune, rehaussé par un humour
rien », who get something out of
nothing. Pour la masse des ou-
vriers et des non-ouvriers, sala-
riés du commerce et des services,
le niveau de vie s'élève mais de-
meure médiocre, comparé à celui
des financiers, spéculateurs, homo
mes d'affaires, de Bourse, de loi,
de publicité, possesseurs, souvent
absents, des moyens de produc-
tion. Dans cette nouvelle version
du saint-simonisme, où les para·
sites et les frelons sont caracté·
risés par leur agitation abstraite,
mais aussi par les droits qu'ils
s'approprient aux dépens des pro·
ducteurs: par exemple le profit
sans travail du marchand de biens
contrastant avec le travail sans
profit du petit exploitant agrico-
le.
dire provoquant l'envie. Elle
constitue, par ailleurs, un «pro-
cédé de cotation» des individus
d'après leur fortune (cet homme
vaut tant de millions de dollars),
caractéristique des Etats-Unis à
l'époque des Rockefeller et Car-
negie, et encore largement utilisé
aujourd'hui.
La théorie de la classe de loi-
sir, Veblen l'a découverte par u'ne
expérience existentielle et non par
une réflexion abstraite. Elle ne
concerne pas des entités, «le ca-
pitalisme », « la bourgeoisie »,
mais se nourrit de l'observation
concrète, satirique, de bourgeois,
de capitalistes américains, ses
contemporains. Le regard de V e-
bIen est si aigu que, par delà cet-
te base de départ et ses limites
spatiales, temporelles, il éclaire
pour nous, aujourd'hui encore,
notre société en ce dernier tiers
du xx' siècle.
Mais quelle expérience existen-
tielle, vécue par le quatrième fils
de Thomas Anderson VehIen, a
ainsi pu donner à son œuvre cet-
te saveur originale et persistan-
te? VehIen, marqué par la com-
munauté paysanne, luthérienne
dont il est issu, par les souvenirs
d'un milieu naturel, celui du
pays de ses ancêtres, poétique, re-
lativement préservé, est demeuré
un homme en contact avec la na-
ture, les éléments, immédiate-
ment complice de tous les pro-
ducteurs et créateurs, de tous
ceux qui sont voués à l'instinct
artisan: Veblen est un homme
de présence. D'où son allergie in-
née, essentielle, à l'égard du nou-
veau milieu technique des Etats·
Unis, déjà en plein développe-
ment: il ne peut supporter
l'abstraction du capitalisme indus-
triel, de l'actionnariat, cette «pro-
priété absente» (absentee owner-
La critique veblénienne de la
classe de loisir s'éclaire donc par
l'opposition entre 1'« instinct ar·
tisan» du producteur, du créa-
teur, et ce qu'il appelle les ins-
tincts «prédateurs» : transformés
à partir de leur origine (VehIen
les étudie en ethnologue), ils con-
duisent à la rivalité pécuniaire, à
ship) dont les bénéficiaires cons·
tituent, pour une grande part, la
classe de loisir. Veblen discerne
les méfaits, les iniquités d'une ra-
tionalisation des activités écono-
miques poursuivies dans ces con-
ditions. Mais cet apologiste de
l'instinct artisan n'est pas pour
autant un ennemi de la machine
les objets faits à la main. Veblen
est un esprit original, qu'il faut
se garder de classer trop vite dans
des catégories passe-partout.
Ses analyses de la consomma-
tion et du loisir ostentatoires doi·
vent être situées dans le même
contexte biographique et culturel.
Elles demeurent actuelles grâce à
la vigueur avec laquelle il a saisi,
en leur essence, les mœurs et les
comportements dans la société
américaine de son temps. Veblen,
moraliste et «anthropologue so-
cial» avant la lettre, est resté
plus vivant que Veblen critique
de l'économie classique. Y a-t·il
aujourd'hui, aux Etats-Unis, ou
en France, une «classe de loi-
sir» telle que celle dont il a dé-
cortiqué les faits et gestes à la fin
du siècle dernier? Sans doute
pas. Il s'agit plutôt, de nos jours,
d'une collection bigarrée d'indivi-
dus provenant de couches sociales
très diverses qui ne sont pas tous
dépourvus d'une activité profes-
sionnelle plus ou moins intermit-
tente, mais ont en commun de
pouvoir accorder beaucoup de
temps et d'argent à leurs loisirs
et consommations ostentatoires.
Le renouvellement des objets et
modes, des habitudes, des mots
et c 0 m p 0 rte ments signifiant
«l'exploit pécuniaire» est désor·
mais plus rapide. Le monde de
l'ostentation ne se recrute plus
seulement dans l'aristocratie, la
grande bourgeoisie d'affaires el
d'industrie, mais souvent parmi
des vedettes (et ceux ou celles qui
veulent en faire figure) du théâ-
tre, du cinéma, des «communi·
cations de n1asse », etc. V eblen
reconnaissait déjà que le loisir
par procuration ou «loisir délé-
gataire » (vicarious), par exemple
celui d'une consommation visible
de services telle que l'entretien
d'une domesticité, appartenait au
passé plus qu'au présent (p. 45).
Il en est de même pour d'autres
habitudes, comme celle de se
créer des «obligations sociales» :
œuvres charitables, réunions de
cercle, visites mondaines, etc.
Le loisir et la consommation
ostentatoire, en tant que proto-
types, s'appuient donc aujour-
d'hui sur une base sociale réduite.
3
La Cl!!bazaine Littéraire du 16 RU 31 octobre 1970
INFORMATIONS La rentrée romanesque Veblen Par contre ils ont, sous des for- mes plus diffuses,
INFORMATIONS
La rentrée romanesque
Veblen
Par contre ils ont, sous des for-
mes plus diffuses, gagné énormé-
ment de terrain et un Veblen de
19ïO aurait écrit son livre en
eonsommation et, par f>xemple, à
travers ses réflexions, d'un hu-
mour cocasse et cruel; sur les
« animaux honorifiques et réputés
Domaine français
observant ce qu'ils sont devenus
sous l'effet de la production et dc
la consommation de masse. Dans
Jes sociétés industrielles évoluées,
les exigences du standing ont pé-
nétré d'abord des milieux d'em-
ployés (comme l'avait déjà vu
Halbwachs en comparant les bud-
gets de diverses catégories profes-
sionnelles) ; plus tard, elles ont
atteint certains milieux ouvriers,
ce qu'ont noté récemment, en le
déplorant, des responsables syndi-
calistes. Dans les économies en
grande partie fondées sur la con-
sommation durant le «loisir », la
consommation ostentatoire a pro-
gressé aux dépens du pur loisir
ostentatoire.
Un an avant la mort de Ve-
bIen, en 1928, Ford publiait une
série de réflexions sur le progrès
où l'on peut lire: «Il est inutile
de faire du sentiment pour cette
beaux », chats, chiens, chevaux de
selle, dont les gens de loisir s'en-
tourent. En voici, à propos des
chiens de luxe et de salon, un
échantillon: «Bien des gens de
bonne foi trouvent belles jusqu'à
ces grotesques et difformes
Alain Robbe-Grillet qui, depuis la
Maison de rendez·vous, en 1965,
s'était adonné uniquement au cinéma
avec Trans-Europ-Express et l'Eden
et après, fait une rentrée romanes-
que très remarquée avec Projet de
révolution à New York, à paraître ce
mois-ci aux Editions de Minuit.
tier où s'affrontent techniciens occi-
dentaux et ouvriers indigènes, nous
donne à comprendre, de l'intérieur,
les problèmes de l'Indp. moderne.
Chez Grasset,
le
nouveau
roman
que r on doit à certains
éleveurs
de François Nourissier:
la Crève,
La valeur commerciale des mons-
truosités canines
repose sur le
coût élevé de leur production ; la
valeur qu'ils prennent aux yeux
de leurs propriétaires est celle
décrit la faillite morale d'un homme
de quarante ans découvrant peu à
peu le vide de son existence.
d'articles de consommation osten-
tatoire» (p. 93).
Le chapitre sur «rhabillement,
expression de la culture pécu-
niaire », où l'on retrouve la même
distinction, est meilleur Ve-
bIen. Dans les éléments qui com-
posent un vêtement, une partie,
la plus petite, correspond aux
services pratiques et à la fonction
Chez Albin Michel, où est annoncé
un recueil de nouvelles de l'écrivain
polonais S. Mrozek: Deux lettres,
suivi d'autres récits, c'est un roman
d'une imagination débridée que nous
propose Miguel-Angel Asturias avec
le Larron qui ne croyait pas au ciel
où, dans l'immensité grandiose de la
nature américaine, nous suivrons les
aventures à la fois poétiques et bur-
lesques d'un groupe de conquistadors
espagnols lancés à la recherche d'un
eldorado mythique mais que le fana·
tisme propre à leur race mènera à
leur perte.
Toujours chez Albin Michel, on an-
nonce un roman qui fit l'objet de me-
sures d'interdiction en Angleterre et
qui, aux Etats-Unis, a fait beaucoup
de bruit au cours des années der-
nières: Las exit to Brooklyn, par
Selby Jr, ainsi qu'un roman fantasti-
que, traduit de l'allemand et qui est
dû à l'écrivain autrichien Leo Perutz,
considéré comme l'un des maîtres les
plus personnels de l'étrange et du
fantastique contemporain: le Marquis
de Bolibar.
question des loisirs ouvriers [
L'importance du loisir pour la
consommation impose la courte
]
de se vêtir. L'autre, de loin la
plus importante, est consacrée à
l'élégance, à l'honorabilité de ces
éléments. Ce qui prouve bien que
Trois premiers livres chez Galli·
mard: le Séquestré, par Bernard
Pont y, roman-document sur la vie des
jésuites où l'auteur décrit notamment
le trouble suscité par le monde con-
temporain dans le célèbre ordre reli-
gieux; le Gai ghetto, par Patricia
Finaly qui, avec un humour féroce
et souvent d'ls plus crus, nous conte
l'histoire d'une petite fille' juive sous
l'occupation et dans l'immédiat après-
guerre; Portrait de Raphaël, par Ni-
cole Quentin-Maurer, qui nous dépeint
l'amitié à la fois très fervente et
très innocente de deux adolescents.
semaine de travail.» (3) Taylor
et Ford, tous deux contemporains
de Veblen, l'un en donnant à la
production de masse ses fonde-
ments techniques, l'autre en la
réalisant pour la première fois
dans ses ateliers de Detroit, ont
transformé le visage de la société
américaine et les perspectives où
Veblen avait situé ses analyses.
Par la suite, l'action des «mass
media» a répandu des formes de
consommation ostentatoire à tra-
vers des couches sociales de reve-
nus très inégaux.
A la lumière de cette évolu-
tion, on comprend pourquoi la
sévérité de Veblen à l'égard du
sport, de l'athlétisme, son achar-
nement contre tout exploit spor-
tif, rapproché par lui des com-
portements prédateurs, nous sem-
blent dépassés (pp. 167-180) : le
sport de masse, le sport industria-
lisé et corrompu par la course
aux gros cachets appellent aujour-
d'hui d'autres critères, d'autres
critiques. Par contre, il a très
perspicacement vu, dès ses débuts,
la création continue de nouveaux
besoins et distingué entre ceux
qui relèvent de la nature et ceux
qui, dans un groupe social déter-
miné, relèvent de sa culture. Cette
distinction, plus ou moins expli-
citement formulée, se retrouve
dans toutes ses analyses de la
«le besoin de s' habiller est par
excellence un besoin "supérieur",
un besoin spirituel» (p. Ill) ,
Veblen a très finement analvsé
les procédés signifiant
de dépense, leur subtilité, leurs
progressifs raffinements. A' tra·
vers une grande partie de ses no-
tations sur la consommation osten·
tatoire, il fait de la sémiologie
«sans le savoir ». Les comporte-
ments de la classe de loisir con-
cernant le vêtement, la coiffure.
la domesticité, les animaux de
luxe, les gestes et mimiques, la
sélection d'obligations dites «so-
ciales» comme substitut à une
activité professionnelJe - tout
cela consiste à choisir des sym-
boles. des signifiants qui évol';ent
Signalons également un recueil de
nouvelles, en grande partie inédites,
de Boris Vian: le Loup garou, à pa-
raître chez Christian Bourgois en
même temps que trois pièces de
théâtre de l'auteur; un nouveau ro-
man de l'auteur de la Forteresse de
boue, Marie-Claire Sandrin (voir le
N° 28 de la Quinzaine),' qui paraît
chez Buchet-Chastel sous le titre de
la Première mort; les Sanglots longs,
nouvelles par l'auteur de l'Orchestre
rouge, Gilles Perrault (Fayard); le
second roman de l'auteur du Déses-
poir tout blanc, Clarisse Nicoïdski:
Le Prix Nobel
à Soljenitsyne
la Mort de Gilles (Mercure de Fran-
ce) ; le dernier volume de la trilogie
de Manz'ie, commencée avec Warrant
et Arachné (voir les N"' 50 et 64 de
la Quinzaine): le Portrait dans I.:s
yeux (Pauvert),
Domaine étranger
avec la société globale et l'image
aue la classe de loisir veut lui
donner d'elle-même. Comme le
note Raymond Aron, c'est là un
des aspects de ce livre qui expli-
auent, aujourd'hui encore, sa
fraîcheur et son actualité.
Il est remarquablement servi,
dans cette première version fran-
caise, par le talent de Louis
Evrard, sa fidélité au texte origi-
nal (qui pourtant posait au tra-
ducteur maints problèmes), ses
notes attentives et substantielles.
Trois nouveaux titres dans la col-
lection • Pavillons. de Robert Laf·
font:
Journal de la guerre au ca-
chon, par Adolfo Bioy Casares qui, à
travers la description minutieuse de
huit jours de la vie d'un petit retraité
à Buenos-Aires, évoque le drame
qu'est pour tout homme l'approche
de la vieillesse; le Bourreau affable,
Georges Friedmann
qui permettra enfin au public fran-
çais de découvrir un des romanciers
espagnols les plus attachants et les
plus originaux de la génération de
l'exil: Ramon Sender; la Montée des
eeux, par la romancière indienne
Kamala Markandaya qui, dans ce
livre qui a pour cadre un grand chan-
Au moment de mettre sous
presse, nous apprenons que le
prix Nobel de littérature vient
d'être attribué à Alexandre
Soljenitsyne. C'est, de la part
de l'Académie suédoise, un
acte courageux et qui rend jus-
tice au plus grand écrivain rus-
se actuel, persécuté dans son
pays. Cette récompense ne ré-
jouira pas seulement les admi-
'rateurs de Soljenitsyne dans le
monde entier, mais également
de nombreux citoyens soviéti-
ques, pour qui l'auteur d'Une
Journée d'Ivan Dénissovitch in-
carne la résistance de l'esprit
à tout ce qui voudrait l'étouffer.
La Quinzaine littéraire a pu-
blié en plusieurs numéros de
longs extraits du Pavillon des
cancéreux avant la parution de
cet ouvrage en français et fait
écho aux prises de position de
l'écrivain. Nos lecteurs trouve-
ront dans notre prochain nu-
méro un hommage à Soljenit-
syne.
4
I.lrrt ru.E Le testament de Yeats tr NGtl.E W.B. Yeat:> Le Frémissement du voile 1
I.lrrt
ru.E
Le testament de Yeats
tr
NGtl.E
W.B. Yeat:>
Le Frémissement du voile
1
Préface et traduction
de Pierre Leyris
Mercure de France éd., 300 p.
Uncollected Prose
1
Texte établi et préfacé
par John P. Frayne
Londres, Macmillan éd., 440 p.
Le monde anglo-saxon re-
connaît généralement Wil-
liam Butler Yeats (1865-1939)
comme le premier de ses
grands poètes au XX· siècle
Il est significatif que ce titre ait
été emprunté à Mallarmé: l'en-
fant, l'adolescent puis le tout
jeune homme du premier volume
vient d'entrer en littérature avec
nne plaquette de poèmes quand
commence le second. C'est doré-
navant un homme qui a vocation
d'écrivain et qui ne nous entre-
tiendra plus de ses expériences
enfantines et de sa famille, mai"
des différentes relations qu'il noue
à Londres et à Dublin.
Aujourd'hui, en Gramle-BJ'eta-
gne, c'est aussi cette période de
sa vie littéraire qui est au pre-
mier plan de l'actualité: ou
-
et précisons, les lecteurs
français dussent-i Is en être
étonnés: avant Eliot et Pound
dont il fut sinon le maître, du
moins l'immédiat aîné.
En France, on connaît surtout
Yeats comme dramaturge (il y a
quelques mois, le Théâtre d'Aran
donnait encore les Ombres sur la
mer). Quant à sa poésie, partie
centrale de son œuvre, elle nous
est inconnue, ou pire: méconnue,
car de mauvais choix de poèmes
ont fait heaucoup pour écarter
les lecteurs; le plus récent, un
choix hilingue (la Colombe) paru
en 1956, nous présentait des poè-
mes encore très préraphaélites,
remplis d'amoureux languides et
de paysages crépusculaires (sur
33 poèmes, 29 avaient paru avant
1903, les quatre autres datent de
1908 à ]912). Cette poésie-là ne
nous touche guère; nous avons
suffisamment de poètes symbo-
listes et leur influence à l'étranger
n'intéresse que l'histoire littérai-
re. Le grand Yeats est ailleurs,
dans les œuvres de sa maturité
dont justement le Frémissement
du voile, puhlié en 1922.
Pierre Leyris a entrepris de-
puis quelques années de vaincre
la désaffection du public français
à l'égard de la poésie de Yeat.,
en puhliant ce qui est, en dehors
de A Vision, sa meilleure œuvre
en prose: Enfance et jeunesse
resongées (paru au Mercure en
1965) et aujourd'hui le Frémisse-
ment du voile qui forment les
deux premières parties de l'en-
semhle intitulé Autobiographies.
Nul doute que la dernière, Dra-
matis Personae, ne soit en prépa-
ration.'
Le. Frémissement du voile se
présente d'ahord comme la suite
vient de rassembler ses écrits en
prose de 1886 à 1896 qui n'avaient
jamais été repris en volume. Cc
livre, réalisé malgré l'interdiction
formelle du poète (<< Maudit soit
qui met au jour / Les écrits que
j'ai rejetés»), offre une image de
Yeats sensiblement différente de
celle qui est donnée par son auto-
biographie.
On s'étonne de le voir sympa-
thiser à la fois avec l'esthète Os-
car Wilde et le socialiste William
Morris dont il trace des portraits
émouvants. Parmi les figures mi-
neures, il se prend d'amitié pour
le dessinateur Beardsley en hutte
à l'opinion publique, pour W.E.
Henley et surtout pour Lionel
Johnson et Ernest Dawson, poi-
vrots érudits que l'alcool empor-
tera à trente-cinq ans (notons tou-
tefois que Uncollected Prose con-
tient plusieurs attaques violentes
Portrait de WB. Yeats. par Augustus John
contre Dawson
). Il rencontre
aussi ceux qui seront lcs compa-
gnons marquants de sa carrière :
nolly, alors tout jeune, les mani-
festants entreprennent de lapider
les vitres des maisons pavoisées.
Yeats voudrait les calmer mais,
pris d'extinction de voix pour
avoir trop parlé, il ne peut se
faire entendre:
n'est pas par simple respect pour
son œuvre littéraire qu'on lui of·
frira plus tard un siège au Sénat.
Ainsi, d'un bout à l'autre du
Frémissement du voile, le voyons·
nous penché sur les problèmes
d'un art à la fois enraciné dans
la terre irlandaise et susceptihle
le poète mystique A.E., Arthur
Symons (qui lui révélera Mallar-
mé . et le symholisme français),
Lad.y Gregory et John Synge
(avec lesquels il fondera le l'héa-
tre National Irlandais).
On n'aura garde d'oublier ici
Maud Gonne, rencontrée et aimée
dès 1889, qui sera la grande ins-
piratrice tout au long de sa vie.
Cette femme fascinante, au natio-
nalisme exacerhé, qui parlait dans
les meetings et organisait des
manifestations anti-britanniques,
va pousser à l'action le poète qui
s'était intéressé jusque-là aux
seuls débats littéraires. Parmi les
pages les plus intéressantes du li-
vre, retenons celles où, à l'occa-
sion du J uhilé de la reine Victo-
ria, une manifestation a été pré-
parée à Duhlin. Excités par Maud
Gonne et par le futur chef de
l'insurrection de 1916, James Con-
Plus tard, ce soir-là, Connolly
porte en cortège un cercueil sur
lequel est inscrit Empire britan-
nique, la police et la foule se
battent pour sa
possession et,· en
fin de compte, en sorte que la
police ne s'en empare pas, on l'l
jette dans la Liffey. Il se livre
des combats entre la police et les
briseurs de vitrines et je lis dans
les journaux du matin qu'il :Y a
eu beaucoup de blessés; qu'une
vieille femme a été tuée à COUJIS
de bâton, à moins qu'elle n'ait
été piétinée par la foule, et qu'on
a brisé pour deux mille livres àe
carreaux de fenêtres pavoisées. Je
dénombre les maillons de la chai·
ne des responsabilités, les com/)Ie
sur mes doigts et me denumde
s'il y en a un qui émane de mon
atelier.
d'avoir sa place dans la civilisa·
tion européenne: que Finn sur
Ben Bulben soit l'équivalent de
Prométhée sur le Caucase. Il est
aujourd'hui émouvant de voir que
le jeune Yeats avait songé que la
prise de cônscience des traditionil
spécifiquement irlandaises devrait
rapprocher catholiques et protes·
tants à l'intérieur du pays :
d'Enfance' et jeunesse resongées.
Si Yeats répugne à l'action vio-
lente, il n'en est pas moins uu
homme conscient et efficace et ce
J'avais remarqué que les ca·
tholiques irlandais, parmi les·
quels étaient nés tant de martyrs
politiques, n'avaient ni le bon
goût, ni la courtoisie domestique
et la décence de rIrlande protes-
tante que j'avais connue; mais
r Irlande protestante paraissait ne
songer qu'à prospérer dans le
monde. Je songeais que nou.s pou.r·
rions rapprocher ces deux moi-
tiés si nous avions une littérature
nationale qui rendît rIrlande
belle dans la mémoire et qui pour·
I.a Q!!inzaine I.ittéraire du 16 ;lU 31 octobre 1970
5
PO_SIB Jacques Réda Yeats tant fût libérée du pr01Jinciali&me par une critique exigeante, une attitude
PO_SIB
Jacques
Réda
Yeats
tant fût libérée du pr01Jinciali&me
par une critique exigeante, une
attitude européenne.
1
Cette volonté qui lui faisait
collecter les légendes et les contes
de fées locaux (<< Ils sont la mère
Mathers e&t fort ennuyé par le&
dames en quête de con&eils spiri-
tuels, et fune 0: elles est venue
lui demander de la secourir con-
tre des esprits qui ont lapparence
de cadavres décomposés et qui
tentent 0: entrer dans son lit la
nuit. Il fa chassée O:une seule
phrase furieuse: «Très mauvais
goût de part et 0: autre. »
Jacques Réda
poème amoureux attentif décide :
Recitatif
Coll. «Le Chemin»
Gallimard éd., 72 p.
Elles savent - ayant commerce
avec la belle-sœur bréhaigne /
Pâle ou rousse là-haut, f exacte
ouvrière des pluies. » Mais aussi :
«
des nations », Uncollected Prose.
Quel est donc cet étonnement,
chaque fois que cela arrive?
Quelque fête réinventée dans la
«Elles semblent cacher leur vi-
sage dans un manteau / Comme
fait la terre féconde sous les nua-
p. 104) est la même qui lui fera
désirer la création d'un théâtre
national - il a en effet noté que
les Irlandais lisent rarement mais
écoutent très volontiers.
langue
La chose n'est pas nou-
Beaucoup plus serIeusement
que ces mages-là, Yeats cherchait
Le Frémissement du voile dé-
passe Enfance et jeunesse reson-
funité 0: être et les correspondan-
velle, sinon qu'un tel écho où la
langue se répète - étrangement
dé-placée au centre de l'identité
à elle-même où elle se recueille,
gées en volume et en densité par-
ce que Yeats lui assignait un but
autrement ambitieux. Dans une
lcttre de 1920 à Lady Gregory, il
déclarait y vouloir dépasser la
simple autobiographie pour en
faire «un testament politique et
littéraire ».
ces (il faut songer ici davantage à
Swedenborg et Blake qu'à Baude-
laire). Le Yeats de A Vision, de
plusieurs pages du Frémissement
du voile, nul ne l'aurait mieux
compris qu'André Breton, qui
ges. » Vue cosmique, vue du plus
haut, à partir de laquelle toute
femme prend mesure avec la ter-
re et le regard poétique avec le
plus haut regard: celui qui, rap-
prochant, compare. Or, qui a
perspective du dessus des nuages
pour parler de la sorte? Est-ce
les dieux informant le poète?
«
écrivait alors sa Lettre aux !Joyan-
tes. Cette constante préoccupa-
tion qui le pousse à chercher
Les dieux / Ont tourné au coin
de la rue. Les dieux / Comman-
dent humblement un grog à la
buvette de la gare / Et vomissent
au petit jour contre un arbre.
Les dieux / Voudraient mourir. »
• Je songeais que nous pourrions rapprocher ces deux moitiés
[la catholique et la protestante] si nous avions une littérature
nationale qui rendît l'Irlande belle dans la mémoire et qui pour·
tant fût libérée du provincialisme par une critique exigeante, une
attitude européenne.»
Dérision aujourd'hui à tenir le
langage des dieux; leur fuite?
ce que jouent les hommes en leur
spectacle .
Qu'en est-il du vide ainsi lais-
eé? inhahitable? Question trop
abrupte. Il est ici parlé de l'âme!
Seule elle peut «A distance de&
dieux et du corps anxieux / Dans
son éternité O:azote et O:hydro-
gène / A distance danser la mort
Cela ne doit pas surprendre si
l'on songe que depuis plusieurs
années déjà, Yeats consacrait la
majeure partie de son temps à
composer A Vision, ce livre com·
plexe où il entendait faire tenir
toute une cosmogonie fondée sur
l'occultisme et l'astrologie. On
appelle justement l'Irlande' le
pays des fées ; aucun peuple occi-
dental ne possède une mentalité
magique comme les Irlandais.
Yeats, qui publiera plusieurs vo-
lumes de contes et légendes de
son pays, sera tout naturellement
intéressé par les expériences spiri-
tes qui passionnaient la fin du
siècle dernier: les spéculations
les plus élevées aussi bien que
les navrants soubresauts d'un gué-
ridon trouveront en lui un témoin
attentif. On le verra s'affilier à
plusieurs sociétés hermétiques. Il
y avait bien des risques de ridi-
cule à cela, mais Yeats n'était pas
prêt à tout prendre pour argent
comptant, même l'argent alchimi-
que; et rappelant ses expérien-
ces ou celles des autres, l'humour
se fait jour plus d'une fois :
sans cesse le sens symbolique des
actions et des choses rend le Fré-
missement du voile plus proche
de l'essai que de l'autobiographie.
Gœthe intitulait son autobio·
graphie Poésie et vérité. Il peut
paraître y avoir dans le Frémis-
sement du voile plus de poésie
précisément - donne à entendre
ce qui sans cesse à son lieu mon-
tre «le Présent» (p. 37) ; ce qui
est proprement, à chaque fois
que cela a lieu, passion du nou-
veau.
Patience poétique, la seule fic-
tion en dernier ressort où serait
'renvoyé tout «livre» de poè-
mes; en cet espace décisif, l'in-
sistance de certains à y «livrer»
des poèmes dit encore la folle en-
treprise pour la poésie d'hahiter
là son temps. Le récitant s'y dis-
pose, accueillant l'espace de son
temps.
Le recueil de Jacques Réda,
Récitatif, comme les grands poè-
mes de jadis, ouvre sur une gé-
nesis; terme premier de la filia-
tion, le ciel :
légère. » L'âme serait le nom pour
la reconnaissance d'une situation
fondamentale sous le statut de la-
quelle la philosophie tenterait
aujourd'hui de s'éclairer: la dis-
tance. Distance à l'être; distance
tout court, écart, espacement en
quoi la poésie met en demeure
son destin comme langage, en
quoi elle se risque, elle est ris-
quée, prise de court, d'emblée à
la limite, sommée: «
or com·
que de vérité. La vérité, dans le
sens de ce qui est exact, précis.
est certainement présente dans le
ment je pourrais, / Moi qu'on
vient de jeter dans f ouverture et
qui suis décousu?»
volume Uncollected Prose qui
contient des articles littéraires,
mais aussi des textes de propa-
gande ou de complaisance (célé.
brations de Maud Gonne ou Clo-
vis Hugues). Si nous pouvons
ainsi suivre la vie intellectuelle
du poète, les querelles ouhliées et
les admirations passagères nc
nous donnent qu'une vérité éphé-
mère et finalement partielle. Le
'« Décousu»; est-ce l'ouvrage
du Temps, défait sans cesse, tel
celui de Pénélope? «A distance
danser la mort légère» ; danser ;
le corps comme le corps, dans
l'espacement, ne se retrouve et se
montre qu'au prix de se nier; de
même la fleur, depuis t<'ujours
« L'étonnant
ciel multiple est
« l'absente de tout bouquet
Va·
rempli de colères inexplica-
bles. »
cillement imperceptible du corps
à son poème; ex-stase, mime;
Frémissement du voile présente
«un long détour », dit Jacques
au contraire une vérité resongée,
organisée. Yeats y cherche avant
tout à mettre en lumière f évi-
d'mce poétique qui a présidé à
sa vie et son œuvre.
Nous le savons, depuis Holder-
lin, par là les dieux ont quitté
notre demeure. Restent la mère
et les fils, les époux et le mys-
tère des générations, de la Terrc
et du Ciel ; puis le savoir inquié-
tant des femmes dont ainsi le
Réda (p. 25), pour cette manière
non innocente de revenir au mê·
me, peu éloigné sans doute du
retour aux truismes en lequel
Merleau-Ponty voyait engagée la
philosophie.
Serge Fauchereau
6
Les oracles de la nuit par Jacques Lacarrlère Ou bien le manquement du texte (de
Les oracles de la nuit
par Jacques Lacarrlère
Ou bien le manquement du
texte (de la avance-
Dusan Matic
1
La Rose des vents
«dans la noirceur de f encre et
et de la nuit », attirées par elle,
rait-on volontiers)
Plutôt: c'est
Texte français d'A. Dalmas
une «voix déracinée qui nous
Fata Morgana, éd.
entretient ici, portée
par
le
« souffle (fâme) ; tout mot est
la femme, la sœur, la mère, la
fille, le sexe vivant des ténèbres,
fascinées par cette lumière qui
est déjà promesse d'aube.
l'échappée terrible, l'entonnation
évadée en l'écho qui révèle à
l'ouïe une distance. La brisure
est donc essentielle; proférée à
peine, la parole est perdue à ja.
mais. Dépossession; silence :
Entre l'heure du crépuscule et
l'heure presque semblable de la
nuit, quand les objets reprennent
à
la faveur des ténèbres, la liber-
«Muets, dépossédés, nous nous
éloignons côte à côte,
«Et ce couple brisé c'est moi
«Mais quelle est la juste dis·
tance ? est·il demandé, et «que
saisir / Et mesurer sinon, au flanc
mobile de la dune, / L' empreinte
de ce corps que le vent réenseve·
lit ? Ce qui passe, le vent, le
souffle, l'âme; l'orage lent du
temps remue l'empreinte; la ter-
re a sa distance irréductible, le
ciel et ses constellations que répè·
tent au sol les osselets qui rou·
lent (p. 12). Dans l'entre-deux du
passage a lieu cette enjambée : la
répétition.
A la manière liturgique des Ré·
pons se fait la reprise du (suc
le) fonds premier d'une «pure
té de leurs contours, comme si
tout le jour ils étaient ligotés d'un
carcan de lumière, l'homme ne
subit·il pas lui aussi les lois d'une
alchimie de l'ombre, ne perd.il
pas, à l'occasion du franchisse·
ment de cette ligne obscure, la
fragile unité de son être? Cette
question et cette heure cruciale,
je les retrouve à tout moment
dans les poèmes de Dusan Matic.
Songes et mensonges
de la nuit
Ces poèmes, je ne les connais-
sais jusqu'à ce jour que par les
courts extraits publiés dans l'An·
thologie de la poésie yougoslave
contemporaine (1) et deux numé-
Ainsi, d'emblée, cette Rose des
vents qui est le second nœud ca-
ché où se lient, se délient, se re-
lient les souffles contraires du
monde, comme le cœur figé du
cyclone, l'œil immobile du typhon
(et la poésie de Matic est en beau.
coup d'endroits une poésie des
météores, des vents, des jeux et
des courants de l'air qui livrent
sur nos têtes un combat dont le
poète - météorologiste du cœur
Ce qui m'a frappé, néanmoins,
à la lecture de cette œuvre, c'est
qu'à aucun moment, le poète n'y
livre de recettes. Les personnages
tâtonnent, essaient des gestes ar-
bitraires, manient des objets ha-
sardeux, des phrases provocantes
comme si, du hasard seul, devait
surgir le miracle de l'unité, quel.
que illumination nouvelle. Ils re·
commencent à zéro le jeu du mon·
de, livrant à l'imprévu les portes
du possible. Et le poète veille
avec eux puisque la nuit est pour
eux le moment de l'éveil.
ros des Lettres Françaises (2). Un
recueil plus important, plus si-
gnificatif aussi, la Rose des vents,
premier volet d'un dyptique dont
le second, les Portes de la nuit,
offrance, le Présent la paru·
tion donne à réitérer, ouvre à
l'éventualité du report dans le
poème, et du même coup est l'oc·
casion du plus bel amour: «Ce
-
cherche â saisir les moments
qui de tout homme paraît dans
la hauteur, je dois / Encore f éle·
et les lois), cette Rose des vents
est, comme l'homme, le lieu des
hautes turbulences et le symbole
de l'immobile. Et c'est apparem-
ver.:' Nommer, élever dans l'ap-
parition; le poète déjà, huissier
aux marches du monde et pré-
posé à la nomination, a fait son
pas frayant dans le Déplacement
(métaphore, métamorphose).
Comment être digne de l'atten·
tion questionnante de Réda, lors-
qu'elle n'est pas sans nous enjoin.
dre, par son urgence, de répon-
doit paraître prochainement chez
le même éditeur, pose à nouveau
cette question, surgie comme à
l'orée du crépuscule: où réside
le nœud de l'homme qui lie, re-
tient, resserre en lui ses person·
nalités multiples, ce nœud que la
nuit défait et que l'aube refait,
comme un incessant voyage de
soi·même à soi-même? .
ment la nuit, ou au seuil de la
nuit, que se situe le moment cru-
cial où le nœud se défait, où les
vents sont lâchés vers les points
cardinaux du destin, où l'homme
s'émiette en autant d'images de
lui· même, vivant leur propre vie.
Cet émiettement, Matic le tra-
duit au sens propre, par le lan-
gage et la syntaxe. Les personna-
A l'inverse de Saint-Pol Roux
qui, à l'heure de dormir, écri·
vait sur sa porte: «Le poète tra·
Matic garde les yeux. ou-
verts et refuse les songes et les
mensonges de la nuit. Il cherche
les mots à tâtons, caressant un
verbe, effleurant un adjectif, sai·
sissant des deux mains une ima-
ge 'et c'est pourquoi les mains sont
si présentes, si vivantes en son
œuvre, ces mains qui «fouillent,
dre: «Qui nous a séparés / Du
sombre Nil d'oubli dont on ne
connaît pas les sources ? Ce que
Pendant les années d'avant-
guerre, Dusan Matic a vécu à
Paris où il connut Aragon, Eluard,
Breton, s'imprégnant tout entier
de l'expérience surréaliste. Cette
expérience ne l'a jamais quitté,
elle a marqué son œuvre mais je
crois qu'on aurait tort de ne voir
en lui qu'un poète surréaliste,
adepte d'une école et porteur
d'un message unique. On devine
déjà dans les œuvres d'après-guer-
re, la volonté d'aller au-delà de
toutes les écoles, de saisir, en
explorent les profondeurs noctur-
nes, immémoriales qu'à notre in·
su nous portons en nous-mêmes
durant la veille du jour elles
ges de la Rose des vents -
qui est
sont ce qui permet à l'aveugle de
voir dans sa nuit, le langage de
la cécité. D'où aussi, sans nul
doute, cette importance de la veil-
le, de l'attente lucide, des yeux
ouverts sur les ténèbres.
le poème recueille et ouvre: la
mémoire non perdue mais relé-
guée dans sa profondeur, et pour
laquelle Baudelaire avait le mot
de Correspondance. Lien secret
et pérenne, ramassé et prenant
demeure en le poème, là où, nous
confie Réda, «je m'en vais sans
;mJ,rner la tête, car on m'attend
Comment répondre en ce mo-
ment d'une lecture, tandis que
sourd la tentation de s'abandon-
ner soi· même au poème, sinon
qu'en l'inépuisable livre une fête
a lieu
explorant les limites du langage
par un langage lui-même critique,
lucide et lyrique à la fois, l'écou-
lement de la vie: De là vient peut-
être ce sentiment de découvrir à
travers ses différents textes les
fragments d'un poème unique, ja-
mais interrompu, murmuré de-
puis des années et que d'autres,
une sorte de poème ou de con-
tre-poème en prose, en forme de
dialogues solitaires - s'appellent
je, tu et il. L'auteur lui-même les
définit au début du poème et je
n'en dirai rien de plus. Mais leurs
jeux singuliers, où les moindres
gestes prennent le sens étrange
qu'ont les phrases entendues dans
un demi-sommeil, visent au fond
à retrouver l'unité première de
celui qui est à la fois je, tu et il.
Un seul homme en trois person-
nes: Matic nous livre les arca-
nes d'une profane Trinité dont
les trois composantes masculines
Heureux les insomniaques, mur-
murent les vents libérés de la
Rose. Heureux les insc:nniaques,
murmure le poèt<e en ouvrant la
fenêtre du soir, déjà prêt à af·
fronter les sortilèges de la nuit.
Car seules l'insomnie, et le dur
désir de veiller permet au poète
d'effacer u·n à un les 'fantômes,
de forcer les portes du jour et
de tenir entre ses mains, avec la
Voie Lactée, toute la buée des
étoiles.
(1) Piere seghers, 1959.
à
(2) Hommage à Dusan Matie. 18
Alain Huraut
leur tour, pourraient continuer
après lui.
sont, au cœur «du vivant pétrin
des té,wbres:., dans ce jeu mené
septembre 1968 et 7 mai 1969.
La Q!!iazaine du 16 au JI octobre 1970
7
TRIBUNE Faut-il Il rééduquer" par Bernard Plngaud Dans le dernier numéro de l'Idiot International, Sartre
TRIBUNE
Faut-il
Il rééduquer"
par Bernard Plngaud
Dans le dernier numéro de
l'Idiot International, Sartre
tente de définir le rôle de
l'intellectuel, avant et après
la crise de mai 1968. Ce
texte, rigoureux comme à
l'habitude, n'a pas seulement
le mérite de nous éclairer
sur les raisons qui ont pu
conduire son auteur à pren-
dre la direction d'un, puis de
deux journaux • gauchistes -.
/1 pose un problème de fond,
auquel aucun écrivain de gau-
che, aujourd'hui, ne peut res-
ter insensible.
L'intellectuel, nous dit Sartre,
est quelqu'un qui dispose d'un
ensemble de connaissances visant
à l'universalité. Mais ce savoir a
beau être universel, il ne sert ja·
mais
tous les hommes
à la fois :"
dans un pays comme le nôtre, où
subsistent les barrières sociales, il
sert essentiellement la classe diri-
geante. L'intellectuel fait lui-
même partie de cette classe : tra'"
vaillant pour les privilégiés, il se
trouve, en fait, de leur côté. Il est
donc pris dans une contradiction
permanente. Certains « techni-
ciens du savoir pratique» s'ac-
commodent fort bien de cette
contradiction. L'intellectuel - ou
du moins l'intellectuel classique,
celui d'avant Mai - en souffre
et la dénonce. C'est un homme
qui a, par définition, mauvaise
conscience. Logiquement, cette
mauvaise conscience devrait l'ame-
ner à se contester lui-même. Mais
comme elle est aussi ce qui le
rend utile aux autres, ce qui lui
permet, en chaque occasion, de
critiquer la violence qui se cache
derrière la loi, les intérêts parti-
culiers déguisés en prétentions
universelles, l'intellectuel «aime
son rôle ». Mécontent de lui-
même en principe, il n'en con·
tinue pas moins, d'une part à tra-
vailler pour la société qui le pri-
vilégie, d'autre part à condamner
(dans des meetings, des articles
ou des pétitions) la répression
qui entretient ce privilège. Autre-
ment dit, il trouve «une bonne
conscience dans la mauvaise
conscience ».
C'est cette tranquillité que les
étudiants de mai 1968 ont dé-
truite. Comprenant qu'on allait
faire d'eux, « malgré tout»
(c'est-à-dire malgré leur forma-
tion universaliste) «des travail-
leurs salariés pour le capital ou
desfli'C8 qui permettraient de
mieux tenir une boîte », ils ont
décidé de ne plus jouer le jeu.
Leur contestation, dans la mesure
où elle remettait en cause un
statut accepté, jusque-là, comme
allant de soi, était donc dirigée,
en premier lieu, contre les intel-
lectuels. Ainsi s'explique que
ceux-ci ou se soient tenus à l'écart
du mouvement, ou, après l'avoir
rallié en pensant l'utiliser à leurs
fins, aient rapidement «décro-
ché ». Peu d'entre eux ont com-
pris qu'ils se trouvaient en pré-
sence, non pas d'une révolte de
type classique susceptible de tom-
ber, comme toujours, sous leur
juridiction, mais d'un mouve-
ment qui les niait en tant qu'in-
tellectuels, et les obligeait, s'ils
voulaient suivre, à une conver·
sion radicale.
La conclusion est claire: les
intellectuels n'ont plus, aujour-
d'hui, qu'à «se supprimer », ilU'
trement dit à reconnaître que
leur mauvaise conscience ne les
justifie pas et à mettre leur pro·
pre !lavoir «directement au ser-
vice des masses ». «Il faut que
les intellectuels apprennent à
comprendre l'universel qui est
désiré par les masses, dans le mo-
ment, dans l'immédiat. »
Après Mal
Ce raisonnement, parfaitement
logique, repose sur deux affirma·
tions complémentaires. La pre-
mière est que Mai a marqué un
changement radical dans notre
société. Il est difficile de l'accep-
ter sans nuances, car elle est à
la fois vraie et fausse. Certes,
nous étions nombreux, alors, à
penser qu'après ces événements,
«rien ne serait plus comme
avant ». On ne peut pas dire que
lcs faits aient vérifié le pronostic.
Nous nous souvenons aujourd'hui
de Mai comme d'un moment de
rupture, où tout paraissait pos-
sible. Mais la rupture n'a pas
duré. Si ce souvenir persiste -
vivace au point d'obséder aussi
bien la droite, qui le redoute,
que la gauche, qui en garde la
nostalgie -, qui peut dire en
quoi, réellement, Mai a consisté ?
Il s'est passé quelque chose, pen-
dant quelques semaines, et ce
quelque chose a disparu. C'est
1'« objet perdu»
des psychana-
lystes : nous le retrouvons partout
sans jamais le reconnaître nulle
part. Les structures de la société
française sont sorties de Mai à la
fois ébranlées et intactes. La fis-
sure un moment entrouverte s'est
refermée, laissant place aux mê-
mes problèmes, exactement, que
ceux qui se posaient «avant ».
Nous ne pouvons donc ni faire
comme si cela n'avait pas eu lieu,
en tirant un trait sur le passé,
ni faire comme si cela durait en·
core, ou comme si cela allait se
répéter d'un jour à l'autre. La
fidélité à Mai est, à la lettre, im-
possible; car, nous le voyons
mieux à présent, les chances de
Mai (son radicalisme, son «ly-
risme », son refus de l'organisa-
tion) ont été aussi les raisons de
son échec.
C'est pourtant cette deuxième
affirmation, présentée sous la
forme impérative du «il faut »,
qui sous-tend toute l'analyse de
Sartre. Je n'utiliserai pas ici l'ar-
gument facile qui consisterait à
lui reprocher la bonne conscience
que lui-même peut trouver dans
la dénonciation de la mauvaise
conscience des autres. Je m'éton-
ne seulement qu'il ne voie pas
dans quelle hnpasse son raison-
nement le conduit: car, ou bien
l'intellectuel se supprime réelle-
ment en tant qu'intellectuel, et le
rôle que Sartre voudrait jouer
aujourd'hui n'a plus de sens; ou
bien quelque chose de l'ancien
intellectuel subsiste dans le mili-
tant de 1970, et alors, de fil en
aiguille, ce sont toutes ses con-
tradictions qui resurgissent.
On le voit dans la suite de l'en-
tretien. Je ne pense pas seule-
ment au passage où Sartre, après
s'être mis lui-même en cause,
conclut à la nécessité d'achever
son Flaubert, dans l'espoir que ce
travail «à longue échéance»
pourra «encore servir ». Je pen-
se à sa conception du savoir, qui
oscille entre l'idée d'un savoir dès
à présent universel (par exem·
pIe, les mathématiques) et celle
d'un savoir bourgeois (déformé
par une « manière particula-
riste» d'apprendre les mathéma·
tiques). Je pense au projet d'un
journal révolutionnaire qui serait
ecrit par les ouvriers et les intel·
lectuels «ensemble»: «Les ou·
vriers expliquent ce qu'ils font et
les intellectuels sont là à la
pour comprendre, pour appren-
dre, et en même temps pour don-
ner à la chose un certain type
de généralités.» Cet «en même
temps» me paraît fort peu dia-
lectique, et je m'interroge sur ce
que pourraient être «un c'ertain
type de généralités» qui ne se-
raient pas les généralités univer·
selles de l'intellectuel classique.
Mais le plus significatif est ce
que Sartre dit de l'orientation de
la presse révolutionnaire. Déplo-
rant que trop souvent, «les jour-
naux bourgeois disent plus la vé·
rité que la presse révolution-
naire, même s'ils mentent », il
affirme le droit des masses à la
« vérité ». Où se situe donc cette
« vérité» aux prétentions univer-
selles? Si «la vérité est révolu-
tionnaire », et si, d'autre part,
comme le note Sartre un peu plus
loin, les révolutionnaires « ne
veulent pas la vérité» parce
qu'on leur a «bourré le Diou »,
ne retrouvons-nous pas le sché-
ma classique de l'intervention de
l"intellectuel, appelé à dénoncer
le «particularisme », non plus,
cette fois, de sa propre classe,
mais de celle dont il a pris le
parti ? Et peut-on dire, dès lors,
que le vieil antagonisme, allègre-
ment dénoncé au début, est sur-
monté?
La mauvaise conscience
L'erreur de Sartre qui
l'amène à penser qu'on ne doit
plus rien attendre des intellec-
tuels traditionnels - est de rai-
sonner comme si, dès à présent,
nous habitions cette société «uni-
versaliste» où les masses pour-
raient parler aux masses, dans
une transparence que rien ne
viendrait troubler, et qui n'aurait
«objectivement pas de place
pour l'intellectuel ». Ou du moins,
si la transparence n'existe pas en-
core, ce n'est plus qu'une ques-
tion d'« apprentissage»: l'intel-
lectuel doit s'initier au «langage
des masses », mais il est déjà de
leur côté. Je crois pourtant me
souvenir que, dans Qu'est-ee que
la littérature?, Sartre tenait le
raisonnement inverse: montrant
l'illusion d'une société universa-
liste (la «cité des fins»), il en
déduisait la nécessité de l'engage-
ment et définissait l'écrivain en-
gagé comme un traître à sa classe.
Mai nous a fait croire, un mo-
ment, que cette illusion était de-
venue réalité. Et qUe nous ayons
8
l'intellectuel? 1 Si pu le croire un moment, que nous ayons pu, pour ainsi dire,
l'intellectuel?
1
Si
pu le croire un moment, que
nous ayons pu, pour ainsi dire,
toucher du doigt, pendant quel-
ques semaines, une autre manière
de parler, de vivre, n'est certes
pas un événement négligeable.
Même si cela n'apparaît pas avec
éridence dans leur comportement
d'aujourd'hui, il a profondément
ébranlé un grand nombre de ces
intellectuels à qui Sartre repro-
che de n'avoir rien compris. Mais
la question n'est pas de savoir si
nous avons compris ou non, si
nous avons suivi sincèrement le
mouvement ou si, au contraire,
nous avons essayé de l'utiliser
pour «réaliser des idées» que
nous avions «avant ». est de
savoir si, dans la société française,
telle qu'elle se présente deux ans
après Mai, il y a un intérêt quel.
conque, non pas, bien sûr, pour
nous, mais pour les masses, à ce
que l'intellectuel se «supprime ».
Je suis, pour ma part, totalement
convaincu de la justesse des pro-
pos de Sartre quand il analyse le
comportement de l'intellectuel du
type classique. Mais je ne vois
pas comment l'intellectuel de 1970
pourrait échapper à la c mauvai-
se conscience» qui était déjà
la sienne en 1968. La contradic-
tion est peut-être devenue plus
éclatante, plus décourageante;
elle requiert, sans doute, des ac·
tes qui nous compromettent da·
vantage, des formes d'intervention
nouvelles. Mais, comme le prouve
l'attitude hypocrite, mais finale·
ment très lucide, de la justice
bourgeoise à l'égard de Sartre (ce
n'est pas un c militant », puis-
que c'est un c intellectuel »),
nous n'en sortirons pas dans un
avenir prévisible. Nous continue·
rons, les uns et les autres, à écri·
re des articles comme celui.ci, à
participer à des réunions, à des
meetings, à des colloques, à si·
gner des pétitions. Nous ne cesse-
rons pas d' c aimer notre rôle »,
tout en nous interrogeant sur son
utilité. Notre c rééducation »,
comme dit L'IDIOT, est décidé·
ment très c improbable ».
1 IA:'POÉSIE 1
1 ÉDÎTiONS, 1
.
1
Parutions récentes
< 1
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1
1
Version Verhesen
CLAIRE LEJEUNE·
Le Dernier Testament
RENÉ MÉNARD
Architecte de la Solitude
PERICLE PATOCCHI
Horizon vertical
1
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LA LITTERATURE
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DEPUIS1945
9
La du 16 au JI octobre 1970
ROMANS Trouble et sauvage FRANÇAIS Claude Delmas 1 Le Schooner Flammarion éd., 270 p. Plus
ROMANS
Trouble et sauvage
FRANÇAIS
Claude Delmas
1
Le Schooner
Flammarion éd., 270 p.
Plus encore que dans ses pré-
cédents romans, Claude Delmas
dans le Schooner refuse le récit
sans pour autant nous priver
d'une histoire. Quelque chose se
passe. Le héros vit une aventure
étrange et romantique, qui, com·
me les plus classiques des aven-
tures, commence par un départ
de la maison familiale et s'achève
par un retour au foyer. Une fois
la parenthèse refermée, le héros
peut dire ce qu'il a vu et vécu,
comme le matelot ou l'ancien
combattant à la table familiale.
Et le narrateur, ici, est bien
d'une certaine manière un voya-
geur, un marin, un soldat. Seule·
ment les contrées qu'il a traver·
sées, les combats qu'il a menés
semblent être en marge des car·
tes de l'histoire et bien plutôt
sortir d'un cauchemar d'adoles·
cent hanté par la révolte, le sexe
et la mort. Cependant, les ima-
ges qu'il nous livre, les sCènes
qu'il évoque, sensuelles, cruelles,
fantastiques, les fleuves charriant
des cadavres que des jeunes gens
singulièrement beaux repêchent
pour les dépouiller de leurs bi·
joux, les petites filles que la folie
guette et qu'on enferme dans un
établissement où on les prépare
à connaître tous les raffinements
de l'érotisme, les cavaliers en-
trant dans la ville abandonnée
pour s'y livrer à de grands jeux
comme lancer depuis la colline
des wagons sur les rails pour
qu'ils aillent en contrebas s'abî-
mer dans la mer, ont une fasci·
nante intensité. Elles sont d'au-
tant plus troublantes qu'elles sur-
gissent et disparaissent comme
les tours du' château de Dracula
durant le temps d'un éclair.
En effet, Claude Del mas
n'expose pas les événements dans
une suite logique, ne se soucie
pas de les lier entre eux, encore
moins de les expliquer. Quel est
ce pays où les adultes meurent
comme des mouches, où semblent
ne survivre que des adolescents
et des enfants ivres de leur
liberté et des soldats défendant
un ordre :.:oort? Quelques allu-
sions suffisent et la présence de
Perez, l'énigmatique révolution·
naire, ancien amant de la reine,
qui sourit devant la prétention
des jeunes gens de changer l'or·
dre du monde, pour qu'on décèle
)a trame symbolique, l'illustra-
tion . des conflits de génération,
l'exaltation de la jeunesse qui
refuse les compromis et les cal-
culs de la société et voudrait
maintenir contre tout et malgré
tout sa jeune force et sa mer-
veilleuse disponibilité. Mais pour
l'essentiel, Claude Delmas se con-
tente de poser des touches, pré-
cises, violentes, qui contiennent
l'essentiel. Pas de liaison. Pas de
temps mort. Pas de discours.
L'histoire se dégage d'elle·même
d'une succession de tableaux
brefs, nets, petits poèmes au ly-
risme dépouillé, coupants comme
des lames.
Cependant le livre dégage un
étrange romantisme. Les person-
nages de John, de Suzan, d'IIya
ont le charme trouble et sauvage
de ces héros qui vivent déjà de
l'autre côté des choses. Aussi
bien le narrateur, ami de l'un,
aimé des deux autres, ne peut
rien pour les sauver, mais seule·
ment dire ces moments uniques,
incomparables qu'il leur a dus et
qui ne furent peut-être que des
songes. Car le Schooner, écrit
avec une précision extrême, cst
la fable de la jeunesse pour qui
le sexe et la mort sont les seuls
moyens de se perpétuer, d'échap-
per à la résignation de l'âge mûr,
aux pièges trompeurs de la raison.
Claude Bonnefoy
Une nouvelle race
1 Jean Chatenet
'
Pètlts blancs, vous serez
tous maDl'és
Le seuu éd., 272 p.
Les premières pages sont aussi per-
cutantes que le titre: au cours d'un
déjeuner dans la brousse, Africains et
Européens devisent aimablement du
cannibalisme. c Pourquoi est-ce qu'Us
ne bouffent jamais les Blancs? », de-
mande quelqu'un. c Vous savez bien
que les Blancs sont comptés, lui ré-
torque-t-on. D'ailleurs, la viande blan-
che ne vaut rien: même diflérence
qu'entre la pintade sauvage et le pou-
let de claustration c n faut rompre
avec les préjugés, conclut l'autre. n
faut qu'Us s'habituent à bouffer les
Blancs .• Au petit frisson qu'U res-
sent, le lecteur reconnalt que l'auteur
a marqué un point.
Jean Chatenet n'est d'ailleurs pas
un inconnu; ce livre au titre mena-
çant est son cinquième roman et fruit,
·en outre, de son expérience africaine,
puisqu'U séjourna deux ans dans ce
qu'U appelle pudiquement. c le pays»
(mais où U n'est pas interdit de recon-
naltre la Côte-'d'Ivoire) dans le but
ment compliquée par ce que l'on croit
être l'exigence romanesque, et en train
de lire deux récits distincts, mais ré-
digés pareillement à la première per-
sonne: celui d'un journaliste fralche-
ment débarqué et celui d'un ingénieur
ayant déjà une longue expérience afri-
caine. n importe peu, à la vérité, de
savoir avec lequel de ces deux per-
sonnages s'ident1fl.e l'auteur, puisque
leur expérience débouche, en défl.nl-
tive, sur la découverte d'une même
ambigulté et qu'Us doivent tous deux
-
de façon, hélas 1 assez semblable -
faire l'effort de remplacer les idées
reçues par des vues plus personnelles
de ce pays africain. Autant les fon-
dre, alors, en une seule et même per-
sonne et découvrir avec elle que l'ère
des apôtres est bel et bien révolue,
que dix samaritains ne valent pas un
bon technicien, que s'U faut obliger
les gens à travailler ce n'est pas au
nom de leurs besoins à eux, mais de
ceux du pays, que les poussées de
d'y adapter les procrammes de radio
aux intérêts d'un auditoire éminem-
ment rural.
Mais, Dieu qu'U est difficUe de faire
un bon roman avec des faits vécus 1
Tous les pourtant, sont réu-
nis, depuis l'observation fl.ne et juste
des habitants - autochtones ou im-
portés aux divers titres de la coopé-
ration, de la collaboration ou surtout
des négociations - jusqu'à l'attache-
ment que l'on sent vrai et profond
pour Cette terre et ses gens, et qui
est exprimé avec juste ce qu'U faut
d'humour pour donner l'impression
que tout ce qui est dit dans ce livre
relève de cette objectivité naturelle
que l'on demande en vain à tant
d'écrivains qui prétendent c témoi-
gner •.
Si donc Jean Chatenet s'était con-
tenté d'un reportage, celui-ci aurait
été passionnant et,' contrairement à
ce qu'U semblait craindre, non limi-
tatif,. puisque les faits qu'U rapporte
et qui ont tous le mérite d'éviter les
lieux .communs sur la bonté des uns
ou la tIIléChanceté des autres (ou in-
versement> avaient largement de quoi
faire réfiéchir.
Mais il a voulu de la fiction 1 Nous
voici alors' dans une situation inutile-
haine et de racisme existent de part
et d'autre, que tout le monde parait
être la victime d'un fantastique ma-
lentendu et que les c petits blancs.,
entl.n, ne sont que d'abjects petits
bourgeois méprisables.
Tout cela - d'où Jean Chatenet a
heureusement banni tout exotisme ou
pittoresque douteux - n'a rien de ré-
jouissant, mais est en même temps
parfaitement tonique. Car du fait
que les choses sont appelées ici par
leur nom et que la vérité est dite
sans ménagement à droite ou à gau-
che, en noir ou en blanc, ce livre
dégage cette sorte de vigueur qui, si
elle s'éloigne de la littérature, n'a pas
moins le mérite de s'approcher de la
vraie vie. Adieu « l'Afrique éter-
nelle» des bonneE âmes qui hérissent
Jean Chatenet et ouvrons les yeux
sur la réalité des Africains. Les quel-
ques livres qui nous sont parvenus de
là-bas font assez clairement compren-
dre que' l'heure n'est plus aux avis
doctement exprimés à quelques mil-
liers de kilomètres de distance et que
les paysages physiques ou psychiques
évoluent plus vite que les théories sa-
vantes. Mais aussi, depuis, une nou-
velle race est née, que Jean Chatenet
est le premier à étudier tout en la
menaçant d'une marmite et dont on
découvre, avec lui, qu'elle peut être
de couleur changeante. Reste à savoir,
encore, qui voudra bien prendre le
risque de l'avaler.
10
Gilles Sandier Une mécanique subtile THEITRE' ET aO.BIT 1 Bertrand Poirot.Delpech La folle de Lituanie
Gilles
Sandier
Une mécanique subtile
THEITRE'
ET
aO.BIT
1 Bertrand Poirot.Delpech
La folle de Lituanie
Gallimard éd., 232 p.
Seulement, alors que le narrateur.
romanesque monologue,' parle
pour lui· même ou pour n'importe
qui, se confie au papier en toute
liherté sans avoir rien à cacher,
sans attendre de réponse, l'épis.
tolier s'adresse à quelqu'un qu'il
peut questionner, qui peut inter·
roger en retour, devant qui il se
compose un visage. D'où des em·
hellissements, des omissions, des
omhres qu'il importe de démas·
quer, qui imposent de lire entre
les ligbes. D'où aussi des allu·
sions, des clins d'œil, des mots
clefs, rappels de rites anciens,
signes d'une vieille complicité et
que seul le correspondant déchif·
frera du premier coup. Ainsi le
narrateur acquiert une plus gran·
de crédihilité.
Poirot.Delpech joue de toutes
ces possihilités. Cadine connaît
trop Nasta pour avoir hesoin de
tout lui rappeler. Elle ne l'a pas
vue depuis trop longtemps pour
tout lui révéler d'un coup de sa
vie présente, ses espoirs, ses dé·
ceptions, ses peurs. Elle est Ion·
gue à passer aux aveux, donnant
comme présent ce qui est déjà
passé. laisse pressentir des
situations hizarres, des drames.
Regards
sur
Un roman épistolaire, aujour.
d'hui, voilà qui peut surprendre
et paraître un étrange retour aux
vieilles modes, d'autant plus
étrange que Bertrand Poirot·Del·
pech, dont on connaît le talent,
li'il a toujours fait cavalier seul
par rapport aux avant.garde8 n'a
point pour hahitude de donner
tête haissée dans les pièges du
romanesque.
Au reste, le ton rassure qui est,
dès l'ahord vif, acide, imperti.
nent, laissant deviner sous l'hu·
mour une gravité cachée. Et lors·
que son héroïne, Cadine, com·
mence sa première lettre par une
le
théâtre
actuel
Un bilan passionné
et polémique,
à l'image
de son auteur,
combattant et militant
de ce qui constitue
aujourd'hui
le théâtre vivant.
houtade« Vieilles, nous? Jamais
on pense aussitôt: Vieux jeu,
lui? pas, et s'il feint
de se plier aux conventions les
plus classiques du roman par let·
tres, c'est qu'il réserve à ce clas·
sicisme·là, à la première occasion,
un méchant coup de hec.
On guette donc le moment où
il va rompre le rythme, dénoncer
la fraude, mais plus malin que
nous, il s'amuse à nous égarer sur
de fausses pistes - histoire poli.
cière, satire sociale, journal inti·
me, drame hurles que, récit éroti·
que - à jouer de tous les arti·
fices du romanesque et à les faire
jouer entre eux pour finalement
remettre en cause, sans en avoir
l'air, le sens même de son roman
et ouvrir du même coup au lec·
teur naïf qui l'avait pris à la
lettre, de vertigineuses perspec·
tÎ'ves.
Tout fonctionne dans la Folle
de Lituanie selon une mécanique
très suhtile et qui ne pèse jamais
tant elle se dissimule sous une
écriture rapide, pétillante, toute
en rupture, du tendre au trivial,
du sérieux au fantasque, et tant
l'auteur excelle à donner le chan·
ge. Car, apparemment, il semble
respecter les règles du genre.
Mieux, il y réussit parfaitement.
Une femme écrit à une amie
d'enfance qui s'est mariée il y a
vingt ans, avec un pilote améri·
cain, et qu'elle n'a pas t'evue de·
puis, elle lui rappelle leurs adieux
à Orly, leurs souvenirs communs
d'orphelines- pendant et après la
guerre (son pêre, tué au front, les
parents de Nasta morts .en dépor.
tations), l'admiration qu'elle avait
pour elle et son dépit, alors, de
n'être qu'une petite Duhois, une
han ale petite Française et non
point, à sa ressemblance une
étrangère fière de sa singularité et
s'offrant toutes les audaces. Aus·
sitôt, cette femme a une voix, et
on l'écoute, son amie a un visa-
ge, un comportement, et on la
voit. Pour un romancier clas·
sique, la partie serait gagnée;
il lui suffirait alors de glisser
dans le dialogue des deux épisto·
lières une intrigue qui se déve·
lopperait de lettre en lettre.
Or, justement, Poirot.De1pech
refuse ce canevas. Il sait les dan·
gers du genre comme il en utilise
les" ressources. Si les deux dames
correspondent normalement, si
chacune s'épanche dans le cœur
de l'autre, si dans le jeu appa·
raissent d'autres correspondants,
maris, amants, frères, filles, l'au·
teur redevient du même coup le
romancier Dieu qui jouit de tOU8
les points de vue, qui lit dans
les cœurs, viole les secrets de la
correspondance et dispose des des·
tins à sa guise. Donc Nasta ne ré·
pondra pas, ce qui n'est point
sans troubler le lecteur ni sans
gêner Cadine elle-même, mais le
désarroi de celle·ci est tel, les évé·
nements auxquels elle se trouve
mêlée sont si divers et parfois si
étranges qu'on comprend son be·
soin de se confier à quelqu'un qui
ne répond pas, mais qui du moins
la lit - puisque ses lettres ne
lui sont pas retournées.
Mais Cadine étant seule à
écrire, elle retrouve la position
classique du narrateur derrière
qui l'auteur s'efface. Tout s'or·
donne autour d'elle, à .partir
d'elle, prend corps dans ses mots.
THEATRE OUVERT
collection dirigée
par Lucien AltOlln
A traver .• des pièces inédites,
des textes-programmes, des essais
On s'attend au hanal, aux diffi·
ciles relatIons avec le mari, avec
la fille, et on l'a : elle conte crû·
ment sa vie conjugale, la mala·
dresse de Paul la, première fois
qu'ils se trouvèrént seuls dans
une chambre, avant leur maria·
ge, elle dit avec mélancolie ou
avec un humour pudique la las·
et documents, THEATRE OUVERT,
en suscitant un théâtre
de création, se propose
de participer au théâtre
de notre temps, un théâtre qui
dérange en refusant l'acquis.
Gérard
Gelas
THÉÂTRE
DU CHRNI,,' NOIR
situde du couple, la '. révolte
de
leur fille Sylvie, la tentation de
l'adultère. Mais l'extraordinaire
aussi est là, qui colore tout. On
assassine des Duhois, ·systémati.
quement, mais 4es
Duhois ayant une certaine Jor·
tune ou de hautes fonctions. 1'0us
les Dubois sont saisis par la ter-
reur. Le puhlic commence à sus·
pecter les Duhois d'être une race
à part, inquiétante, que peut.être
il vaudrait mieux supprimer.
Mais la réaction inverse est le
succès' des conserves Duhois, dont
Cadine est l'héritière et dont 80n
mari est le directeur. Tout s'en·
chaîne alors dans un tourhillon
où passent les souffles mêlés de
la Série noire, des Marx Brothers
et de Sade. La 8cène où Cadine
fait 8a première ho·
mosexuelle dans la. pièêe où elle
vient de découvrir son mari mort,
ct y met tant d'ardeur qq.'elle
n'entend pas l'arrivée des poli.
OPERA
Stock
éditeur
La Cl-uinzaine Littéraire du 16 au 31 octobre 1970
11
Polrot-Delpech Un mal insidieux ciers est un joli morceau d'hue mour noir, traité avec cette
Polrot-Delpech Un mal insidieux
ciers est un joli morceau d'hue
mour noir, traité avec cette
chlauté élégante que possèdent
1 Henry Bonnier
L'Amour des autres
Alhin Michel éd., 269 p.
Henry Bonnier ne s'arrête pas
là. Les rues abruptes de Vilmont,
écrit-il, forment huit cercles con-
quelques cinéal\tes anglo.saxons.
Mais ces histoires délirantes, où
rôdent des espions, des artistes Après son premier roman, Del·
t
fois véhémente, de cet enfouisse-
ment, de cette dégradation des
villes demeurées à l'écart, hors des
routes fréquentées, hors du temps,
hors de la vie: Il y avait des
voyageurs; il ne reste que des
contestataires, des g,ouïnes et, phine, histoire d'une femme qui
derrière eux, comme d'inquiétan. mourait pour avoir épuisé tous les
centriques, qui s'entrecroisent et
se chevauchent si bien, qu'ils (
donnent fimpression qu'il est pOSe
sible d'aller dans toutes les di·
tes figures de carnaval, l'inceste,
sens du mot rupture, Henry Bon·
la. folie et la
mort n'empêchent nier nous propose
aujourd'hui
pas Cadine, c'est le mal du retour l'Amour des autres. Rien de ré·
d'âge, de philosopher, parfois un
peu longuement, souvent avec
concilié, toutefois, dans ce livre
puissant et complexe, tout oc·
drôlerie, sur les mœurs contem· cupé à arracher des pansements,
poraines et le sens de la des· à démasquer (à débusquer) des
tinée.
Mais c'est le jeu dans lequel
Cadine se trouve prise qui cache
plaies. Blessure originelle ou
coups reçus au long des années,
un mal ronge chacun des person.
le vrai sérieux. Poirot.Delpech nages. Ou mieux: chacun couve
utilise là toutes les formes du
roman, même du roman popu-
laire, policier ou érotique pour
les détruire par leur excès ou leur
un mal, le chérit et en 'même
temps le cache, épouvanté. Ce
mal insidieux est mortel, et Hen·
l'Y Bonnier montre les uns les
rections. Ainsi de son livre où
s'étagent plusieurs niveaux de lec-
ture. Niveau psychanalytique,
d'abord: celui auquel on est sans
doute le plus directement invité.
Comme la vieille demoiselle du
téléphone, il faut retrouver, parmi
tilnt de fils, le fil du malheur, un
malheur que l'on s'approprie et
qui cessera peut.être alors de pe-
ser.
Niveau psychologique. L'A mour
des autres contient toute une sé-
rie de portraits, sinistres mais
brillants, peints comme en pas-
touristes. Vilmont n'est plus qu'un
musée, le musée de soi-même, dont
ses habitants sont les gardiens,
tâtillons ou insoucieux. La ville
est hors de la vie, eux sont hors
du bonheur. On devine, ici, la cri·
tique pleine d'amertume du «dé-
sert français », et, beaucoup plus
profondément encore, de ce mon·
de mort (
) à féchelle d'une vil·
le, d'une société, d'une civilisa·
tion, où le simulacre aurait rem·
confrontation et les fondre dans autres aux prises avec la mort,
un même récit comme il n'use
des thèmes à la mode, de la poli-
tique à la sexualité, que pour
nous proposer une critique acide
qui approche, qui s'installe. Mais
il est aussi, grâce à l'orgueil, leur
seule façon de vivre: en se sur·
vivant.
de notre société. On admire 60n Vil mont elle· même, la ville où
habileté de réussir à glisser tout
habitent, comme enfermés par des
pli la réalité. Quant aux causes
d'un tel désastre, quant aux re-
mèdes, Henry Bonnier n'épargne
personne, et semble n'attendre
rien de personne. Tous les hori·
zons politiques sont tour à tour
évoqués, stigmatisés et rejetés. Les
gauchistes aux cheveux longs en
prennent pour leur grade, ml\is
les nantis ou les petits bourgeois
sont aussi bien vilipendés. Une
seule allusion demeure équivoque,
cela dans le cadre conventionnel remparts depuis longtemps ébou-
d'un roman épistolaire. lés, ces hommes et ces femmes,
Si on s'est pris au jeu, on
ne vit plus que d'orgueil blessé
ou malheureuse: le national·so-
cialisme, qu'ils (les jeunes) appe-
laient avec délectation nazisme,
s'aperçoit brutalement que la et de repliement satis/ait. Les
a/in d'oublier (
,)
qu'à forigine
machine était truquée. Nasta, intrigues, les amours, ce bal en·
sans doute, n'existait pas, était le . core que vont donner de mûris·
retour d'un fantasme enfantin, santes et dragonesques dames de
du désir jadis éprouvé par Cadine charité, tout à Vilmont sombre
d'une amie merveilleuse - ou sous la poussière. Les actes de ces
d'être elle·même une orpheline moribonds n'affleurent plus que
fappellation contenait le mot de
aux origines mystérieuses. On
par une faible pulsation, un re·
croyait à la réalité des récits de mue· ménage de souris.
Cadine, puisqu'elle les faisait à Et la vieille demoiselle du télé·
quelqu'un. Ne s'adressant à .per· phone, qui établit les communi·
sonne, leur consistance s'évanouit.
«Dites tout de suite que j'écris
un roman », s'écrie Cadine devant
le psychiatre (une femme, les·
bienne) qui répond: «Pourquoi
cation, qui donne la parole, est le
dérisoire chef d'orchestre de l'ac·
tivité mesquine de Vilmont. Eiran·
gère, et présente partout car elle
écoute vivre, elle écoute mourir
socialisme. Bref, selon Henry Bon.
nier, le salut ne vient, pour cha·
cun, que de l'intérieur de soi·
même, de l'âme.
C'est dans l'âme de la demoi.
selle du téléphone que sont nés
tous les drames, toutes les joies,
qu'elle n'a pas vécus, et dont elle
nourrit amoureusement la vie des
autres. Mais, qu'elle-même soit
ou non sauvée, elle remplit jus·
qu'au bout sa fonction de don-
neuse de parole. Comme l'auteur
pas?» Tandis qu'elle reprend les autres (tel ce chauffeur de
sa correspondance pour justifier poids lourd dont more
du Bre/ historique de la cathé·
drale, comme f Encomiaste, c'est·
Nasta par ses lettres ou faire
croire qu'elle est victime d'un
complot, Poirot.Delpech nous rap·
tel illumine d'ironie et d'horreur
le bal des bourgeois indifférents),
elle tient dans ses inains, au·delà
à-dire «celui qui fait des dis·
cours aux gens de son
avec sa Prose de Vilmont, elle
pelle que le recours au mot des clés et des jacks du tableau,
roman suffit à dissiper ou à mule
tiplier comme on voudra les illu·
cet amour nourri de ses refus et
de ses rêves, offert au monde qui'
sant mais inoubliables. Vieillards
croupissant dans leur dignité ras·
sise, couples haineux, douairières,
sions du romanesque, et que le n'en a cure. Et au cours d'une
jeunes filles cristallines (mais le
sens du texte, s'il dépend de qui
parle et de qui écoute, suppose
d'abord l'existence singulière de
longue nuit de travail, le temps
du roman, elle se laisse happer
par une joie où se retrouve l'or·
cristal
se casse, et coupe)
Un
celui·ci, distincte de ce qu'on gueil des habitants de Vilmont:
nomme les choses ou le réel.
elle aussi a découvert sa blessure,
Qu'importe, après tout, que Nasta· elle est.remontée, souffrante et
existe ou non, si l'on prend
triomphante, jusqu'à la source
sir à la Folle de Lituanie. empoisonnée de son amour des
monde provincial, où les hu-
mains ont leur façon particulière
d'être laids, ridicules et méchants.
Et l'on débouche ainsi sur le
niveau sociologique, et partant
politique, du livre d'Henry Bon·
nier. Plus encore que de moder·
concourt à sauver la ville, par la
parole.
L'important, au fil des siècles,
laisse entendre Henry Bonnier, ce
n'est pas qu'une œuvre d'art (tel
ce tableau anonyme et sans date
accroché dans la cathédrale de
Vilmont, et caché BOUS. la pous·
sière) se manifeste avec éclat,
avec insistance, c'est qu'elle cle·
meure, fidèle à elle·même et à
l'esprit qui l'a animée, présente
dans le secret d'une vie.
nes Scènes de la vie de province,
Claude Bonnefoy
autres, jusqu'à la cause boiteuse
de sa vie.
on y trouve en effet l'analyse, par·
Lionel Mirisch
12
André Breton Trait d'union • • Marguerite Bonnet a réuni, pour Gallimard, les textes d'André
André Breton
Trait d'union
Marguerite Bonnet a réuni,
pour Gallimard, les textes
d'André Breton qui ne figu-
raient pas encore en volume:
articles, préfaces, réponses à
des enquêtes, entretiens, pri-
mitivement publiés dans des
journaux, revues ou catalo-
gues d'accès difficile. Nous
remercions Marguerite Bon-
net de nous avoir permis de
reproduire, avant la sortie de
Perspective cavalière, la pré-
face d'André Breton à une
exposition surréal iste qui a
eu lieu à Sarrebrück en 1952.
Lorsque, déjà en 1936, je me
demandais quel avait pu être,
sur le plan affectif, l'élément
générateur de l'activité surréa-
liste (à laquelle on commençait
à trouver son répondant dans le
« surrationalisme. qui gagnait
les milieux scientifiques), je le
découvrais sans la moindre hé-
ma) rendaient caduque l'ambi·
tion de reproduire ce qui tombe
sous la vue, quand bien même
l'artiste l'interpréterait selon
son intelligence et sa sensibi-
lité propres, aussi bien qu'en
fonction des courants qui mè-
nent son époque (impression-
nisme, néo - impressionnisme,
fauvisme, expressionnisme, cu-
bisme, etc.). Comme je l'obser-
vais à l'occasion d'une des pre-
mières expositions internatio-
nales du surréalisme, celle de
Copenhague en 1935, « la pein-
ture, jusqu'à ces dernières an-
nées, s'était presque unique-
ment préoccupée d'exprimer les
rapports manifestes qui exis-
tent entre la perception exté-
rieure et le moi. L'expression de
cette relation s'est montrée de
moins en moins suffisante, de
'sitation dans l'anxiété inhérente
à un temps où la fraternité hu-
maine fait de plus en plus dé-
faut, cependant que les systè-
mes les mieux constitués - y
compris les systèmes sociaux
plus en plus décevante
A
force de prendre appui sur les
structures du monde matériel.
- paraissent frappés de pétri-
fication. Deux ans plus tard, le
philosophe Gaston Bachelard,
dans les dernières pages de
son ouvrage la Formation de
l'esprit scientifique, exposait
tout l'intérêt qu'il y a, du point
de vue de la connaissance, à
inquiéter sans cesse la raison
et comme le dynamisme psy-
chologique exige la continuelle
alternance de poussées, les
unes empiristes, les autres ra-
tionalistes. Il y avait beau temps
qu'on n'était plus dans une pé-
riode où la raison, appliquée à
l'élucidation des événements
qui se vivaient, pouvait cacher
son embarras. A un an de là,
la guerre éclatait.
elle prêtait à accorder à telles
d'entre elles un intérêt déme-
suré, cependant qu'encore une
fois l'évolution des modes mé-
caniques de figuration frappait
d'inanité bon nombre de ses
prétentions. Dans ces condi-
tions, les surréalistes estimè-
rent que «le seul domaine
exploitable pour l'artiste deve-
nait celui de la représentation
mentale pure, tel qu'il s'étend
au-delà de celui de la percep-
tion vraie
L'important, ajou-
tais-je alors, est que l'appel à
la représentation mentale four-
nit, comme a dit Freud, «des
sensations en rapport avec des
processus se déroulant dans les
couches les plus diverses, voire
les plus profondes, de l'appa-
reil psychique •. En
art, la re-
Depuis qu'elle a pris fin, cha-
cun sait que se sont encore
relâchés les liens, ne disons pas
même de fraternité, mais de so-
lidarité au sens le plus général,
qui devraient unir l'ensemble
des hommes. Durant le même
temps, les systèmes sociaux en
présence n'ont fait qu'exaspérer
leur antagonisme, nous plaçant
sous la menace d'un conflit
exterminateur. C'est assez dire
que, les conditions dans les-
quelles il s'est développé étant
,loin d'être révolues, le surréa-
lisme ne saurait être déjà re-
jeté dans le passé, au même
titre que l'impressionnisme ou
le cubisme par exemple.
André Breton en 1957
Les surréalistes n'ont cessé
de déplorer que, dans la pre-
mière moitié de ce siècle, les
rapports culturels entre l'Alle-
magne et la France, seuls
susceptibles d'améliorer la com-
préhension et de créer la sym-
pathie entre les deux peuples,
aient été à ce point réticents,
jusqu'au jour où ils sont appa-
rus comme définitivement com-
promis. A toute occasion ils ont
fait valoir ce qu'ils devaient à
la pensée allemande aussi bien
qu'à la poésie de langue alle-
mande. Cette première prise de
contact - d'un contact réel
trop longtemps différé - com-
ble donc leur vœu le plus cher.
Le surréalisme est parti, en
peinture, de la conviction que
l'apparition de facteurs entière-
ment nouveaux dans la vie psy-
chique (dus à la psychanalyse,
à la Gestalt-theorie, au relati-
visme) et aussi le perfection-
nement de certaines techniques
modernes (photographie, ciné-
cherche de ces sensations tra-
vaille à l'abolition du moi dans
le soi. Elle tend à libérer de plus
en plus l'impulsion instinctive,
à abattre la barrière qui se
dresse devant l'homme civilisé,
barrière qu'ignorent le primitif
'et l'enfant. L'objectif final était
de concilier dialectiquement
ces deux tern1es violemment
'contradictoires pour l'homme
adulte: perception physique, re-
présentation mentale; de pero
mettre, autour d'éléments sub-
jectifs projetés par le moyen de
la peinture, l'organisation de
perceptions (nouvelles) à ten·
dance objective. Le surréalisme,
pris dans son ensemble, n'a ja-
mais adopté d'autre démarche.
13
La Q!!inzainc Littéraire du 16 au JI octobre 1970
La suite des impostures André Breton Cet appel à l'instinctif, cette volonté d'. abolition du
La suite des impostures
André Breton
Cet appel à l'instinctif, cette
volonté d'. abolition du moi
dans le soi D, dans la mesure
où ils tendent à faire prédomi-
ner le principe du plaisir sur
le principe de réal.té, montrent
assez en quelle suspicion, en
quelle défaveur peintres et poè-
tes surréal istes tiennent cette
dernière, au moins telle qu'elle
se définit de nos jours. Durant
toutes les années où le ciel
d'Europe s'assombrissait, où
s'aiguisaient de part et d'autre
des frontières les griefs qui al-
laient encore une fois déchirer
le monde, non seulement ils se
sont soigneusement abstenus
de faire leurs ces griefs, mais
ils ont cherché, ils cherchent
encore à dégager, à rendre par·
lant et audible, par-delà ce qui
en surface divise les hommes,
ce qui les unit en profondeur de
manière à lui donner une bonne
fois tout le champ. C'est en ce
sens qu'ils se réclament du
grand sociologue Charles Fou·
rier, plus révolutionnaire que
tous les autres pour avoir con·
clu à la nécessité de • refaire
l'entendement humain» en com-
mençant par • oublier tout ce
qu'on a appris ".
Alain Jouffroy
1
La fi" des alternances
Gallimard éd., 312 p.
Tout va fort bien, rien
de changé. Malgré la se-
cousse salutaire grâce à
laquelle, au printemps de
1968, le signe s'est enfin
rapproché de la chose si-
gnifiée, l'escamotage des
faits et le détournement
des mots se poursuivent
paisiblement. A force
d'incantations à la Révo-
lution, Liberté, Poésie,
même à propos de faux-
semblants, on parvient
encore à projeter sur les
horizons de la pensée et
de la vie un assez com-
pact brouillard!
qu,'il vit depuis plus de cinquante
ans. Ses œuvres successives prou-
vent qu'il n'en est rien: il a
transgressé les ordres que, pour
des raisons qui étaient tour à tour
les siennes et celles des autres, il
s'est créés au sein de sa propre
aventure. Ses premiers poèmes
portent déjà (3) la marque de
fhomme qui refuse d'être dupe
et qui, s'il n'y parvient pas tou-
jours, témoigne par avance pour
cet homme libre qui n'a encore
existé nulle part. Vous pouvez
toujours lui crier: Fixe! »
Ainsi prend forme un syllo-
gisme d'apparence rigoureuse:
Sous la plume d'Alain Jouf-
froy, dans un des essais de son
recueil, la Fin des alter-
la contradiction est le moyen de
la liberté; Aragon s'est beau-
coup contredit; il est donc le
prototype de l'homme libre
malgré les quelques imperfec-
tions liées à l'état de prototype.
Pour étayer les prémisses, rien
de mieux que la caution de Du-
casse, à condition bien sûr de la
dévoyer et de faire de la contra-
diction en soi, abstraite de tout
contenu, le ressort secret de la
poésie,
Jouffroy ne s'en prive guère et
les variations sur ce thème abon-
dent dans son livre (notamment
dans les pages qu'il intitule La
vie, depuis la mort d'André Bre-
Au sein du surréalisme, par
définition l'artiste a joui d'une
totale liberté d'inspiration et de
technique, ce qui explique la
très grande dissemblance exté·
rieure des œuvres qui sont ici
confrontées. Ce qui en toute ri·
gueur qualifie l'œuvre surréa-
liste, quel que soit l'aspect
qu'elle puisse présenter, c'est
l'intention et la volonté de se
soustraire à "empire du monde
physique (qui en tenant l'hom-
me prisonnier de ses apparen-
ces a si longtemps tyrannisé
l'art) pour atteindre le champ
psychophysique total (dont le
champ de conscience n'est
qu'une faible partie). L'unité de
con cep t ion surréaliste, qui
prend valeur de critérium, ne
saurait être recherchée dans les
« voies" suivies, qui peuvent
différer du tout au tout. Elle ré-
side dans la profonde commu-
nauté de but: parvenir aux ter-
res du désir que tout, de notre
temps, conspire à voiler et les
prospecter en tous sens jusqu'à
ce qu'elles livrent le secret de
• changer la vie ".
nances (1), voici qu'Aragon se
métamorphose en grand maître
de liberté. Parce qu'il vient de
laisser reparaître ses deux pre-
miers recueils poétiques, Feu de
joie de 1920 et le Mouvement
perpétuel de 1926, il met au jour
sa vocation profonde en réactua-
lisant, nous dit-on, «ce que nous
avons besoin, au joura hui plus
que jamais, de réactualiser: la
volonté de transformation du
monde,
f exigence de refonte
complète de f entendement hu-
main, le refus de toutes les for-
ton, écrites sur la même lancée
que la préface au Mouvement
perpétuel; elles la suivent immé-
diatement dans le temps, sinon
dans le volume, et l'un de leurs
propos, de toute évidence, est
d'en assurer les allégations). Le
comportement poétique qui s'y
dessine procède de ce droit que,
d'après Jouffroy, «fintelligence
mes de dictature et d'oppression
de fEtat» (2). La réédition-évé-
nement, rejoignant l'homme de
1969 à celui de 1920, agit pour
Jouffroy comme un révélateur;
elle lui dévoile l'unité secrète de
l'œuvre et de la pensée d'Aragon,
celle d'une liberté qui n'a cessé
de l'opposer à lui-même, selon le
mouvement qui a conduit Isidore
Ducasse des Chants de Maldoror
aux Poésies et dont Aragon,
mieux que personne, aurait pra-
tiqué la leçon.
Mais il faut citer intégrale-
poétique du surréalisme a fondé »,
celui de «passer outre à f avare
besoin de ne ressembler qu'à
soi»: se projeter «au-delà du
jugement immobilisateur que f on
prononce contre soi-même chaque
fois qu'on croit le prononcer con-
tre les autres », «avancer au-delà
de (sa) propre conception de la
rigueur avec soi-même et de la
fidélité », se donner «le plus
grand plaisir de f homme libre »,
celui du «coup de théâtre », s'as-
surer «la liberté suprême qui
consiste à claquer la porte sur
soi-même », etc.
Paris, mai 1952.
ment: «Aragon n'a jamais fait
autre chose que de se répéter
cette leçon dans toutes les cir-
constances. On a pu croire, pen-
dant de longues années, qu'il al-
lait se fixer dans fun des termes
de la contradiction fondamentale
Libre à Jouffroy, assurément,
de tenir pour négligeable l'inféo-
dation empressée de l'écrivain
Aragon, pendant un quart de siè-
cle, à un dogme artistique dont
la non-observance entraînait tou-
jours, là où ses grands-prêtres
étaient au pouvoir, cl 'extermina·
tion comme l'a écrit
André Breton, et souvent l'exter-
mination physique; libre à lui
de perdre mémoire des encoura-
gements donnés à pleine voix, des
années durant, au pire nationa-
lisme culturel (3). Il peut même,
s'il lui plaît, oublier l'approba-
tion bruyante à tous les crimel!
de Staline (4), la célébration par
toutes les rel!sources d'une rhéto-
rique servile du Grand Inquisi-
teur et Grand Bourreau (5), la
falsification systématique des faits
et des idées, le mensonge coutu-
mier, bref, tous leI! moyens par
lesquels Aragon, journaliste poli-
tique, directeur de journal, puis
tnembre du Comité Central du
Parti Communiste français, a
travai Il é sans défaillance à
l'obscurcissement de la conscience
révolutionnaire.
Il peut, à son gré, applaudir
aux protestations que, récem·
ment, Aragon a enfin osées, con-
tre le procès Siniavski-Daniel,
contre l'entrée des troupes russes
en Tchécoslovaquie (mais Buda-
pest?), en se dissimulant pudi-
quement le fait qu'il a attendu,
pour revoir et corriger son stali-
nisme inconditionnel, que chan-
celle partout dans le monde le
monolithisme bureaucratique. Il
peut lui faire gloire de cette op-
position toute circonstancielle
aux maîtres du Kremlin, soigneu-
sement calculée sur les besoins
électoraux du parti ou l'écart offi-
ciel que ce dernier s'autorise, op-
position à travers laquelle on a
pu d'ailleurs évaluer une fois de
plus son absence de courage poli.
tique (cf. son comportement au
dernier congrès, lors du «pro-
cès» Garaudy). Aragon y sup-
plée, il est vrai - et c'est appa-
remment tout ce qui compte pour
Jouffroy -, par de fausses con-
fidences romanesques, aptes à lui
composer un personnage neuf.
Heureux littérateurs, puisque la
parole invérifiable peut suffire à
effacer les actes accomplis! Mais
si Jouffroy se bornait à réduire
ceux d'Aragon aux contradictions
que dans sa marche à une liberté
toujours plus grande (voir plus
haut), il s'est inventées «pour
s'opposer à lui-même », il n'y au-
rait qu'à rire du narcissisme im-
pavide des hommes d'écriture.
Une catastrophe historique sans
précédent, toutes les idées per-
verties, tous les mots porteurs
d'espérance souillés? Vue naïve,
14
bonnes gens. Les esprits péné- trants en retiendront surtout, avec Alain Jouffroy, l'occasion pour l'homme
bonnes gens. Les esprits péné-
trants en retiendront surtout,
avec Alain Jouffroy, l'occasion
pour l'homme libre d'essayer un
nouveau pas
Là où la plaisanterie passe les
bornes, là où il faut crier: hal-
te! c'est quand Jouffroy s'avise
d'introduire dans la danse un pas
fallacieuse qui veut équilibrer à
partir des moyens d'une jeune88e
commune les extrêmes de tout le
reste de l'existence, tout ce qu'il
a écrit, tout ce qu'il a été, pro-
André Breton, Diego Rivera, Léon Trotsky. Coyoacan, 1938.
de deux, «ce pas de deux intel-
ligences où il n' y avait pas de
plus grand accord, peut-être,
qu'aux secondes dramatiques de
la discordance et pose un signe
Dès lors qu'on renonce à cette
exigence première, les aphorismes
mégalomanes sur l' é cri t ure,
«guerre des mots qui changent
d'égalité scandaleux:
« Entre
der jamais à la transformation de
l'homme et du monde. Il serait
temps d'en finir avec l'inflation
des mots. Assez de verbalisme
pseudo-révolutionnaire!
Aragon et Breton, il n'y aura plus
jamais à choisir S'étant inventé
Marguerite Bonnet
la mission d'établir l'identité des
contraires, il nous assène des révé·
lations proprement stupéfiantes:
teste pour lui ; il est à peine be·
soin de rappeler son refus pero
manent de tous les systèmes d'op-
pression, quel que soit leur ca-
mouflage, la vigoureuse dénon·
ciation qu'il a opposée à l'inqui-
Ilition stalinienne, son affirmation
résolue de l'indépendance de
l'art où il voyait, avec Trotsky
(6), la seule garantie de son au-
thenticité et de sa force révolu-
tionnaires.
Mesurer la profondeur de l'abî·
me qui sépare ces deux hommes,
ce n'est pas, comme le veut Jouf.
froy, «stérile perpétuation des
f ne sauraient être que
phrases creuses, propos complai-
sants à soi-même, incapables d'ai-
(1)
Le livre regroupe en quatre en·
< ces deux hommes n'ont jamais
cessé de se parler et de s'envoyel'
des messages qui font partie de
notre «on ne peut au-
jourd' hui défendre la mémoire et
les exigences de fun sans éclairer
à la lumière de la complicité
tous les signes que lui a faits et
que lui fait encore f De
sembles: le Suréalisme tel que je l'ai
disputes passionnelles et des anti·
nomies idéologiques c'est assai-
nissement indispensable de la
pensée, dans les questions les plus
graves. Le temps serait venu, pa-
raît.il, du «passage hors des ca-
tégories Quoi de plus
contraire à la rigueur intellec-
tuelle dont témoigne la démar-
che de Breton que les brumes
commodes de ce confusionnisme
délibéré? quoi de plus opposé
que cette incroyable laxité à
l'exigence qui fut toujours la
sienne,. exigence morale,' juste-
ment.
Œuvrant à l'édification de va-
leurs autres que celles de la so·
ciété présente, il savait, certes,
que la vie a horreur de l'immo·
bilité; il combattait ce qui la
fige, mais le sens du mouvement
vécu, la. Poésie telle que je la vis,
Après la réhabilitation des condam-
nés par les Soviétiques eux-mêmes,
Aragon a-t-il honte?
la
la
Révolution des poètes telle que Je
Ils. Deux repères pour un indlvi- .
dualisme révolutionnaire, des textes
écrits entre 1964 et 1969, mais pour
la plupart après la mort d'André Bre·
ton dont la figure domine le livre.
qui se moque Jouffroy? A qui
veut-il faire prendre les vessies
pour des lanternes ?
Il sait fort bien, puisqu'il a
connu que celui-ci tenait
Aragon pour disqualifié à tout
jamais, de façon irrémédiable, el
comme homme et comme écri·
vain, bien loin d'« entrer menta-
on ne craint pas de
nous le suggérer, «dans le jeu
de ses plus folles erreurs et de
«partager émotionnellement ses
plus grandes Il y a vrai-
ment plus que de la désinvolture,
plus que de la légèreté, à faus-
ser le sens d'une vie en mettant
à profit la crédibilité que fon-
dent des relations d'amitié, même
intermittentes, pou r affirmer
n'importe quoi.
Personne ne me démentira, ni
dans l'entourage de Breton ni
parmi ses proches, j'en suis
surée, si j'affirme ici que jusqu'à
la fin il n'y eut de sa part aucune
ambivalence affective à l'égard
d'Aragon. Quelques mois avant
sa mort, il répondait à un colla-
(2) Préface, datée du 22 avril 1969,
au recueil d'Aragon: le Mouvement
perpétuel, Gallimard, .coll. Poésie.
(3) C'est moi qui souligne.
(4) On trouvera dans l'ouvrage
d'Alain HiJraut. Aragon prisonnier p0-
litique, publié aux éditions André Bal-
land, quelques citations savoureuses
(6) • Dans l'immense trésor de la
culture humaine, ne prend·elle pas (la
nouvelle constitution stalinienne) la
première place au-dessus des œuvres
royales de l'imagination, au-dessus de
Shakespeare, de Rimbaud, de Gœthe,
de Pouchkine, cette page resplendis·
sante écrite avec les souffrances, les
travaux et les joies de 160 millions
d'hommes, avec le génie bolchevik, la
sagesse du Parti et de son chef, le
camarade Staline, un philosophe selon
le vœu de Marx, qui ne s'est point
contenté d'analyser le monde? •
(Commune, aoOt 1936.)
du temps où Aragon célébrait le génie
universel de Staline, lançait, au nom
du réalisme' socialiste, des excommu-
nications enflammées, ou glosait sur
la rime comme traduction de • l'être
(7) A signaler à ce propos: le der-
nier numéro de Tel Ouel, la nouvelle
autorité en marxisme, la nouve1le'
conscience révolutionnaire et la nou-
velle terreur des lettres, qui s'en
prend à Jouffroy pour des raisons di-
national -.
(5) • A Moscou, les Trotskystes
ont reconnu, publiquement, leurs liai-
sons avec la Gestapo.
verses, lui reproche en particulier
d'avoir écrit qu'en 1926 la position
intellectuelle et politique du surréa-
lisme était commune à Breton et Ara-
. lui. importait au plus haut point.
• Que se taisent donc les scanda-
. Rien de plus étranger à sa pen-
sée que d'élever au rang de nor-
me de conduite la contradiction
en soi ; on sait que, dès le temps
de Dada, il n'y voyait qu'une
«manière de Le sur·
réalisme avec lui l'a montré: la
contradiction n'a vertu émancipa·
trice que si elle conduit à plui!
de vérité, plus de lumière, dans
leux avocats de Trotsky et de ses
complices! Ou qu'ils sachent bien
que prétendre innocenter ces homo
mes, c'est reprendre la thèse hitlé-
rienne par tous ses points.
gon. Passons sur l'amalgame initiai
entre les thèses de Naville et de
Barbusse que Jouffroy commet par
ignorance, au cours de cette affirma-
tion en elle-même exacte, amalgame
qui ne gêne nullement ses adversaires
• Voilà les conséquences des pas-
sions • antistaliniennes - de ces mes-
sieurs. Ils se font aujourd'hui les dé·
fenseurs, croient-ils dans le meilleur
la connai88ance de notre rapport
cas, d'hommes qu'ils veulent encore
considérer comme des révolutionnai-
res, en fait, ils sont les avocats
d'Hitler et de la Gestapo. Je dis ceci
nommément pour Jean Guéhenno, qui
et qu'ils reprennent doctement - ils
en ont vu et accepté bien d'autres -
et venons-en à la question que pose
Tel Ouel pour sauver Aragon d'un
rapprochement aussi compromettant:
• depuis quand Aragon a-t-il dit qu'II
à nous-même et au monde. Sur ce
plan, la responsabilité de l'intel.
lectuel est particulièrement lour-
de, Breton l'a toujours pensé: car
a publié, dans Vendredi, un article
dont je veux croire qu'il aura honte
un jour.
était solidaire de l'occultisme ou du
trotskysme?" On admirera au pas-
sage l'art de déplacer le problème.
Mais il n'importe; il faut "accorder à
Tel Ouel: AlilIgon n'a jamais commis
le péché de trotskysme, mortel au
• De Zinoviev à Piatakov, de Niko-
borateur des Lettres Françaises
laev, qui tua Kirov, à Radek en conci-
sens propre du terme; il s'en est tenu
aux fautes vénielles du stalinisme, de-
qui lui demandait par téléphone
un article à propos du Lautréa·
mont de J.-P. Soulier: «Dites à
votre patron qu'il y a trop de ca·
davres entre lui et moi. Et pour·
quoi Jouffroy a-t·il attendu sa
mort pour faire cette découverte ?
Mais si Breton n'est plus là pour
protester contre l'arithmétique
si l'intellectuel n'est pas respon·
sable des avortements colossaux
que notre temps a connus, il l'est
liabule avec l'ambassadeur hitlérien,
vous reconnaissez les alliés mons-
trueux du fascisme
Ennemis du
pleinement de son rôle dans la
conscience que les hommes en
prennent, conscience dont le déve-
loppement est une des conditions
nécessaires du pa88age, encore à
venir, au règne de la liberté.
Front populaire, alliés du fascisme,
dans le moment même de la guerre
d'Espagne, qu'ont mérité les accusés
de Moscou? Le verdict a été bien
modéré au prix de ce qu'exige la
juste loi d'autodéfense des travail-
leurs. - (Vérités élémentaires, dans
Commune, mars 1937.)
puis longtemps pardonnées par les
politiques telquéliens. Là où il se rend
coupable à nouveau, on l'apprend un
peu plus loin par l'admonestation
plaintive de M. Sollers, c'est quand
il ouvre à Jouffroy les colonnes des
Lettres Françaises, et contre Tel Ouell
• Exorbitant", c'est bien le mot
Ré-
jouissante concurrence: M. Sollers a
laissé passer le bout. de l'oreille!" A
qui, les bonnes grâces du Maître?
La Q!!inzaine Uttéraire du 16 au JI octobre 1970
15
INEDIT Ernst Fischer: Dans les Dossiers des Lettres Nouvelles va paraître prochaine- un recueil d'essais
INEDIT
Ernst Fischer:
Dans les Dossiers des Lettres
Nouvelles va paraître prochaine-
un recueil d'essais du marxiste
autrichien Ernst Fischer: A la re-
cherche de la réalité.
Ce recueil comprend, en particu-
lier, un essai sur Goya, dont, il
l'occasion de l'Exposition Goya qui
a lieu actuellement à Paris, nous
détachons la conclusion.
Il Y a dans la critique
bourgeoise moderne tou-
te une tendance à éclip-
ser le Goya conscient au
profit du Goya incons-
cient, l'homme convaincu
de la force de la raison
au profit de l'homme
subjugué par la puissan-
ce de ses visions, l'hom-
me des Lumières au pro-
fit de l'illuminé, du ro-
mantique et du surréa-
liste. Si l'on considère
dans son ensemble l'am-
vre de Goya, on y per-
çoit ces deux éléments
dans leur opposition et
dans leur synthèse.
Personne ne peut chasser avec
le sourire de l'homme éclairé la
puissance de la vision, intuitive
et démoniaque, qui naît dans les
sombres régions de l'inconscient.
Mais, de même, personne ne de-
vrait oublier la fermeté avec la·
quelle Goya s'est sans cesse effor·
cé de placer ses rêves éprouvants
sous la domination de sa cons·
abusif et ridicule deI! notions
d'intuition et d'inspiration, les
grands artistes ont connu et con·
naissent cet état que les mystiques
ont appelé «l'autre état» et qui
apparaît sous des formes diver·
ses, avec une intensité plus ou
moins grande, choc instantané ou
courant durable, simple ébranle-
ment ou imprégnation. Mais la
conscience a toujours pour rôle
de dominer par l'art ce saisisse·
ment de l'artiste, qu'il soit dû au
choc d'un instant ou à un flux
plus long, et de découvrir le sens
de ce qui est apparemment
absurde. Et c'est ainsi que Goya
lui-même a demandé à la plus
monstrueuse des visions qu'il ait
eues, celle qui semble renier
toute raison: «Que veut donc ce
fantôme? »
Car tous ces fantômes veulent
quelque chose et réclament une
interprétation, même si elle est
inattendue ou' déconcertante et
peu rassurante pour le «bon
sens ». Ils surgissent des profon.
deurs de l'individualité, c'est-à·
dire, selon la définition de Karl
Marx, de «rensemble de tous les
rapports sociaux », pour venir à
la lumière. J.e processus de l'ima·
gination n'esl pas un «sacrilège
retour en arrière », comme l'a
prétendu Gottfried Benn; il n'est
pas seulement - tant s'en faut -
«un rêve, un animal qui repose
en nous, chargé des mystères de
ces peuples anciens qui portaient
encore en eux les temps primitifs
et r origine du monde ». Pour
ceux des philosophes et des psy-
chologues bourgeois qui donnent
le ton, c'est un fait acquis que
chaque interprétation sociale est
« primitive»; selon eux, le moi
retourne en arrière, dans le som-
bre refuge d'avant la naissance
(Freud), dans le monde archai-
que, jusqu'aux «archétypes» ori-
ginels (Jung), chaque rêve fait
jaillir de notre inconscient des
choses enfouies en nous, et toute
intuition, toute inspiration et tout
souvenir du passé chthonien se-
rait constitué par un «retour en
arrière », par un «mouvement
vers le bas ». Il faut être un
pseudo. homme des Lumières bien
banal pour ne pas percevoir dans
le rêve et dans l'imagination la
puissance du passé, de l'ancien,
de l'enfance et des origines, mais
il faut aussi être un pseudo.mage
stupide de l'irrationalisme pour
oublier la puissance du hic et
nunc social et de ses possibilités
qui ouvrent la voie à l'avenir.
Lorsque l'intuition se manifes·
te, que ce soit pour un instant
ou pour une durée assez longue,
il s'ouvre une réserve où ont été
emmagasinés aussi bien «l'ar-
chaïque» - l'expérience de l'en-
fance, les contes de nourrice, la
superstition - que le « tardif» -
la problématique sociale de l'épo.
que. Le matériel de rimagination
est donc déjà là, tiré d'influences
extérieures aussi bien que de
l'expérience personnelle, mais il
n'est pas encore vivant; peut.être
est-il déjà organisé en vue d'une
fin, mais c'est un organisme qui
ne respire pas encore. Et sou-
dain, un quelque chose anime
l'artiste, une expérience qu'il res-
sent comme une mission sociale,
un accord avec la situation pré-
sente, un équilibre fugitif entre le
moi et le monde qui l'entourc,
l'odeur d'un feuillage humide,
un regard d'un éclat subit, et
quelque chose se produit en lui,
une vita nuova, les hormones se
répandent en lui, les molécules
se rajeunissent. C'est un état où
l'on est triomphalement jeune et
exubérant - et c'est sans doute
Gœthe qui approche le plus de
la vérité quand il parle d'une pu-
berté sans cesse renouvelée.
Certes, la plupart des Roman-
tiques ont surestimé cet état.
Quand, par exemple, le confus
tance donnée à l'inconscient et au
conscient est différente selon les
artistes et les époques. Il y a eu
des romantiques qui se soumet·
taient presque sans contrôle au
« diktat» de l'inconscient (bien
que l'on ne puisse croire sur pa·
role
tout ce qu 1 ils racontent sur
Jeur intuition), et il y en a d'au-
tres qui contrôlaient leur produc.
tion artistique avec une cons-
cience extrêmement vigilante.
Goya était indiscutablement as·
sailli par d'authentiques visions
- mais ce ne sont pas des visions
atemporelles, ayant pour seule
source 1'« archaïque », ou un ins-
tinct refoulé; ce sont les visions
d'un Espagnol vivant à cheval
sur le XVII.I" et le XIX" siècles, d'un
Européen à l'époque de la Révo-
lution Française, des guerres na-
poléoniennes et de la Sainte Al-
liance. La grandeur de ces visions
réside justement dans le fait
qu'elles associent entre elles une
très vieille superstition (le village
où il est né, cet élément archaïque
paysan qui continue à agir en
lui) et la problématique sociale
et politique de l'époque, des ins-
tincts sauvages et un idéal de rai-
son et d'humanité. Dans la vision
elle-même, cette synthèse s'annon-
ce le plus souvent déjà alors mê-
me qu'elle est encore soustraite
à la conscience; en outre, Goya
G. H
Schubert, philosophe du
romantisme allemand, dit que la
Pythie dans son extase parlait en
vers, il affirme quelque chose
qu'il ne peut prouver. Il part
comme Hamman de l'hypothèse
selon laquelle la langue origi.
nelle n'a pas été de la prose, mais
de la poésie, et s'est conservéc
dans les extases des voyants, des
prêtres et des poètes. Ce qui nous
a été transmis sur l'oracle de Del·
phes nous permet de supposer
que, grisée par les vapeurs, la Py-
thie en transes balbutiait, haletait
et criait, et qu'ensuite des prê-
tres expérimentés et bien infor-
més assemblaient ces décombres
de mots qu'elle leur livrait en un
distique, en une prophétie très
consciemment construite, ambiva-
lente et polyvalentc. Et c'est jus-
tement cette collaboration dc
l'inconscient, qui livre une ma·
tière premièr, d'images, d'idée:;
et d'associations, et de la cons-
cience vigilante qui fait de cette
se demande consciemment com
ment la conjurer, comment l'ap.
préhender: «Que veut donc ce
fantôme? »
cience. Quand Reynolds, l'élégant
peintre anglais, affirma, confor·
mément aux conceptions rationa-
listes, que l'art est «essentielle·
ment imitation », et que le génie,
loin d'être inspiration, est «le
réllultat d'une pratique et d'un
Le caractère fantastique de ces
visions ne signifie pas qu'elles
nient le monde extérieur, ne se·
rait-ce que parce que la frontière
entre «l'extérieur» et «l'inté·
rieur» est fluctuante, parce qu'il
y a interpénétration de l'un dans
liens de r observation poussés »,
William Blake, initiateur du ro-
mantisme, nota: «Sacré imbéci-
le ! », et à l'aveu de Reynolds :
l'autre. L'imagination tire de la
réalité du moment un matériau
fragmentaire: elle n'est donc pas
ce qui contredit la réalité, mais
ce qui la complète et l'élargit.
Bien plus, c'est seulement par elle
«Si haut que s'envolent ma fan-
taisie ou mon imagination, ma
raison les domine du début à la
fin », il rétorqua ceci: «Si cela
est vrai, c'est une fichue idiotie
que d'être un
artiste ! »
Ces deux points de vue sont
partiellement justifiés. Goya lut-
ta pour les allier et en faire une
que le monde qui nous entoure
devient pleinement réalité. Sam
cesse confrontée à des élément8
de l'expérience (directs ou indi·
rects), elle les relie entre eux
d'une façon nouvelle, et surtout
elle introduit en même temps
dans la réalité des éléments nou·
veaux, pressentis et anticipés.
C'est toujours l'imagination qui
découvre et fait percevoir les re·
matière première une œuvre- lations nouvelles, et lorsqu'un
synthèse.
Bien que l'on fasse un usage
d'art, qui est caractéristique de
la production artistique. L'impor-
penseur comme Descartes rap-
porte ceci: «Le dix novembre
18
Gova 1619, quarul je vis poirulre la lu· mière li une merveilleuse décou- c'est exactement
Gova
1619, quarul je vis poirulre la lu·
mière li une merveilleuse décou-
c'est exactement le pro-
cessus de création de l'imagina-
tion qu'il célèbre. Ou bien pen-
sons à cette curieuse sentence for·
gée par Plotin dans les Enéades :
«La réalité terrestre falsifiée de-
marule à être complétée en une
belle image, afin que non seule-
ment elle soit, mais qu'en même
temps elle apparaisse comme
quelque chose de beau.» Sans
doute, il ne s'agit ni de «falsifi-
cation terrestre» ni d'image
« belle
mais ce mysticisme
cache une vérité: c'est que la
réalité n'est pas seulement le hic
et nunc, elle est falsifiée par cet-
te vision statique, elle a besoin
d'être complétée par l'imagina-
tion pour exister dans sa pléni-
tude.
Il n'y a que pathos verbeux
dans la déclaration de Gottfried
Benn: «Avec la formation du
concept de réalité commença la
crise, son stade pré-morbide, sa
profondeur, son nihilisme
Quel mauvais tour de passe·
passe : on commence par vider la
réalité de sa substance jusqu'à ce
qu'il ne reste plus que des «faits
ces fantômes d'appa-
rence si concrète, pour pouvoir
l'accuser ensuite justement de ce
vide; il s'agit de reconnaître la
réalité dans toute sa plénitude,
telle que Gœthe l'a comprise,
telle que Marx la concevait quand
Peu d'artistes ont connu une
évolution aussi considérable que
Goya, tant dans les moyens
d'expression que dans les sujets à
exprimer. Si l'on suit cette œuvre
dans son évolution, on perçoit
jusque dans les nuances les plus
infimes, son rapport profond avec
le temps: d'abord la grâce, la
légèreté, l'enjouement des pre-
fuières esquisses où le parvenu
fils de paysan était tout à
l'atmosphère rococo, puis le Hou
des lignes qui marquent le con-
tour de chaque objet, l'ambiguïtê
des choses qui se mêlent et se
fondent, à l'époque des Caprices,
enfin les esquisses véhémentes de
la dernière période, où il montre
la réalité dans des formes à peine
reconnaissables qui la font mou-
vement effrayant, surgissant hors
de l'obscurité de ce qui est encore
indescriptible. Il serait dogmati-
que et pédant .de vouloir expli-
quer directement par une situa-
tion sociale n'importe quel élé-
ment formel de n'importe quelle
œuvre d'art, et n'importe quelle
œuvre d'art dans sa totalité. Mais,
dans ses grandes lignes (et par-
fois même jusque dans les nuan-
ces), l'œuvre de Goya est la chro-
nique de son époque. Comment!
il disait: «ridée devient elle
aussi une force matérielle lors-
qu'elle s'empare des masses. La
réalité est pluridimensionnelle,
parcourue d'idées nouvelles, de
rêves, de pressentiments, de tâ-
ches, bonnes et maul"aises, de pos-
sibilités encore vierges qui con-
traignent l'artiste (et pas seule-
ment lui) à se demander: «Que
veut donc ce fantôme?
-
'Ce
qui est appel de l'imagination à
la conscience. Cette percée, écrit
Ernst Bloch, «cet éclair, souvent
llune violence soudaine, tire
aussi bien le matériau qui r en-
flamme que celui qu'il éclaire de
la seule nouveauté du temps lui-
même, pressée de devenir pen-
le permet le respect, aucune déco-
ration, aucune boucle oubliées,
seule manque la réalité, qui re-
garde en arrière et qui marche
en avant, la réalité puissante et
invisible. Elle est présente dans
chaque esquisse de Goya.
Goya - et ceci l'apparente à
Stendhal - a modelé les forces
de son. époque avec son imagina-
tion et sa conscience, sans idéa-
liser ni prophétiser. C'est vous -
semble-t-il dire à ses contempo-
rains et à ses cadets - qui déci-
derez et dévoilerez par votre ac-
tion ce qu'a voulu le fantôme,
c'est vous qui direz si la raison
sera capable de reconnaître la
nouveauté et si elle sera assez har-
die pour l'oser. Moi, je peins des
possibilités : à vous de choisir ce
qui est réel.
sée. Parfaitement d'accord avec
cette hypothèse, je voudrais seu-
lement éliminer le mot «seul »,
car même ce qui est mort ne l'est
pas au point d'être incapable de
s'emparer de l'imagination. Mais
ce qui est décisif, c'est la nou-
veauté du temps, le futur.
dira-t-on d'autre part, ces sorciè·
res, ces fantômes, ces monstres
sont censés représenter la réalité
d'une époque, d'un pays et d'un
peuple? C'est justement cette
réalité qu'ils représentent: car la
monstruosité des événements pro-
voque des visions extrêmes et exi-
ge des moyens d'expression extrê-
mes. Les figures et les situations
fantastiques de Goya retiennent
mieux la réalité de son temps que
ne le feraient des centaines de ta-
bleaux apparemment «réalistes»
représentant· des scènes de genre
et des batailles - de ce temps
qui secoua l'Europe pendant vingt
ans par des révolutions et des
guerres, des bouleversements so-
ciaux et des catastrophes politi.
ques, jusqu'à ce que les vampires
de la Sainte-Alliance aient la
bonté de s'asseoir sur les monta-
gnes de cadavres, tandis que le
capital sortait victorieux des sacri-
fices, des espoirs et des décep-
tions des peuples. Dans chaque
vision de Goya, il y a plus de réa-
lité concentrée que dans les ta-
bleaux de ces braves peintres qui
ont peint la bataille d'Aspern ou
le Congrès de Vienne «comme
cela s'est réellement cha-
que visage aussi ressemblant que
Voici que, peinte dans un jau-
ne gris sale, surgit de la pourri-
ture en pleine décomposition la
plus terrible des visions : Saturne
'qui dévore ses enfants, avec une
chevelure et une barbe de troglo-
dyte, les yeux horriblement écar-
.quillés d'un dément, pupilles fineR
émergeant d'un néant de blan-
cheur, angoisse, avidité, cruauté,
un monde anéanti, le pâle royau-
me des morts, paysage lunaire dé-
solé.
Et ce dessin merveilleux dont
il n'existe que trois reproduc-
tions: le Colosse. Sur une terre
solitaire, un géant nu est assis, à
flon chef la mince faucille de la
lune à son déclin, et à l'horizon,
pâle, la fraîche lumière de l'aube
lui aussi a les cheveux et la bar·
be en broussaille, mais il ne res·
semble pas à Saturne, mais plutôt
à Prométhée. Son visage, encore
dans l'ombre, à peine effleuré par
la lumière, est plein de mélanco-
lie. Mais ce n'est pas la Mélanco-
lie peinte par Dürer, celle de
l'alchimiste plongé dans des pen-
sées saturniennes, cette passivité
profonde au sein de la science et
de la superstition. La mélancolie
de ce géant est une réflexion où
s'élabore la décision. Ce géant va
se lever; mais que fera-t-il? Il
regarde en arrière, et pense eu
avant - et avant que le jour ne
commence, il se lèvera pour
anéantir la terre ou pour la re-
nouvéler. Et Goya ne demande
plus: «Que fait donc ce fantô-
me mais: «Où va l'huma-
nité ? Traduit de r allemarul
par Lebrave
La Q!!inuine du 16 au JI octobre 1970
17
La vie d'artiste Dans les galeries 1 Maurice Rheims La Vie d'Artiste Grasset éd., 449
La vie d'artiste
Dans les galeries
1 Maurice Rheims
La Vie d'Artiste
Grasset éd., 449 p.
courager l'émancipation des
femmes par la pratique des arts
d'agrément; Joseph-Marie Vien
faire à cinq ans et de mémoire
Deux expositions intéressantes dès
la rentrée et qui représentent deux
aspects antithétiques de la recherche
actuelle.
Musée d'Art moderne :
Entrez, entrez, et vous ver-
rez
Vous verrez s'animer au long
des âges la condition de ces
êtres singuliers qu'un sort fu-
neste place en marge de la so-
ciété, mais dont l'émouvante,
l'édifiante passion qU'ils portent
à leur art ne devrait, en toute
logique, qu'incliner à les y lais-
ser.
Vous verrez, sous la conduite
d'un guide assez humble pour
s'effacer sans cesse devant les
témoignages, ce que le milieu,
l'hérédité apportent à la voca-
tion; vous verrez que le don
ne suffit pas, qu'une formation
est nécessaire. Vous verrez
comment l'artiste ne put échap-
per au système corporatif, com-
ment il affirma son indépendan-
ce en lui substituant l'Acadé-
mie de Le Brun, plus tard dé-
trônée par l'Institut!
Vous verrez l'artiste se livrer
à des activités parallèles, orga-
niser fêtes et pompes funèbres.
régenter la mode; vous lever-
rez exercer le métier d'expert
et de courtier; vous le verrez
diplomate, homme de guerre et
policier.
Vous verrez les droits de
l'artiste si peu protégés que ce
qu'on appelle aujourd'hui un
faussaire était autrefois un bon
élève.
Vous verrez comment depuis
l'Antiquité sont nés expositions,
salons et biennales, du désir
des peintres de montrer leurs
œuvres.
Vous verrez jusqu'au XVIII"
siècle le mécénat réduire l'ar-
tiste à une dépendance quasi
cotale à l'égard de son protec-
teur; les Assemblées révolu-
tionnaires s'évertuer à protéger
les arts; Napoléon promu « gé-
néraI d'art. et, de nos jours
combien « l'intervention de
l'Etat dans l'art peut être à la
fois salutaire et périlleuse •.
Vous verrez le négoce s'em-
parer de l'art, naître les ventes
publiques, c l'antiquaire. deve-
nir marchand de tableaux et
l'œuvre d'art valeur financière.
Vous verrez Polygnote de Tha-
sos peindre des femmes habil-
lées de robes chatoyantes; le
succès de Mme Vigée-Lebrun en-
le portrait de Louis XIV entrevu
sur un écu; Adrien Brouwer
honteusement exploité par son
maître Franz Hals; Dürer mis
à l'amende pour exercice illégal
de la peinture; Bellini grâcié
du meurtre d'un jeune garçon
qui lui résistait.
Et vous verrez enfin - vision
sublime - l'art, de nos jours,
ft être le trait d'union entre les
groupes sociaux les plus di·
vers; c'est par centaines que
l'on recense en Occident les
salons des « Médecins amis de
section Animation
Grâce à P. Gaudibert, cette sec-
tion est devenue le lieu de Paris où
s'exprime une recherche libre et li-
bérée de toutes les contraintes du
«marché de l'art ». Depuis des mois
le public peut s'y baigner dans des
environnements, y vivre des moments
poétiques, s'y confronter avec des pro-
blématiques et des mises en questions
- tous également lnachetables et qui,
l'art
, les salons des «Jeunes
Ingénieurs
: celui de la ft Po-
lice
, des ft Postiers
, celui des
cc Pilotes de Iigne-.
Mais vous verrez aussi qu'on
ne peut dans cet ouvrage trou-
ver l'ombre d'une idée, trace de
la moindre vue personnelle.
Vous verrez même ·l'auteur y
renoncer en toute simplicité:
par là-même, impliquent la contesta-
tion et la révision d'une tradition et
de la condition de l'art et de l'artiste
dans notre société.
En l'occurrence, nous attirerons l'at-
tention sUr trois des propositions ac-
tuellement exposées. D'abord la con-
tribution collective intitulée Support-
surface. Ces quelques taches et rubans
divers sont évoqués. et retiendront l'at-
tention à cause des écrits à quoi ils
donnent lieu. «Textes» agréablement
présentés sous un cartonnage vert et
sans quoi la clé de la manüestation
nous est refusée. Textes qui marquent
l'entrée - récente et signifiante -
du discours écrit au sein même de
l'expression plastique, ou mieux la su-
bordination, l'abdication de celle-ci au
profit de' celui-là. Textes, donc, cons-
titués par des fragments de linguis-
tique, de lacanisme, d'althussérisme,
1'« appareil à sous », peut rester sous
le contrOle de son concepteur, sans de-
venir la propriété de personne. Mal-
heureusement, dans le cas du proto-
type exposé, la descente escomptée ne
se produit pas : à cause du program-
me visio-sensoriel qui attend le pas-
sager. Car, à l'encontre de ce qui est
supposé se passer dans l'utérus mater-
nel, c'est l'agression. Mais ni par le
silence, ni par l'insolite ni par l'absur-
de. L'oreille est agressée plus encore
que par les bruits urbains quotidiens,
le corps incommodé par le change-
ment thermique, l'œil et l'esprit trau-
matisés par la banalité des images
qui se succèdent sur l'écran. Ces pho-
tos du Vietnam, de femmes dévêtues
et d'hommes politiques trop vêtus, les
magazines et la télévision en livrent
chaque jour au citoyen moyen de quoi
faire son petit montage personnel. Les
artistes ont trop joué, ces temps der-
niers, avec les images de l'horreur. DB
pourraient bien aussi être en voie de
tuer ou ridiculiser ces concepts, un
moment opératoires, d'œuvre ouverte
et de lecture plurielle.
Galerie Claude Bernard
«Nous aurions souhaité appor·
ter notre contribution person-
nelle, mais ce projet n'étant pas
apparu comm., des plus simples.
nous nous sommes résolus ft
céder la plunie à
Vous verrez comment on fa-
brique ce genre d'ouvrage dont
on ne peut nier l'inutilité; vous
verrez que cela consiste à ha-
biller un plan détaillé, que l'on
retrouve généralement sous for-
me de table des matières, d'une
pléthore de citations, de témoi-
gnages extraits d'ouvrages trai-
tant de près ou de foin de fa
question. Vous verrez que cette
méthode qui tend à maquiller
un travail de documentation en
monument d'érudition dont vou-
drait témoigner ici une biblio-
graphie de plus de trois cents
numéros, ne procède en rien
d'une démarche .scientifique
mais qu'elle correspond parfai-
tement à ce que J'auteur candi-
dement dénonce: «Par la di-
versité des matériaux qui les
composent: fragments de cor·
respondance, Mémoires, travaux
de chercheurs, ces ouvrages ré-
pondent à des besoins nou-
veaux. Saturé de fictions, l'ama·
teur moderne, toujours pressé,
de derrideïsme : le lecteur et le candi-
dat spectateur est bousculé de polysé-
mie en métonymie, de pratique théori-
que en déconstruction, puisque aussi
bien, nous dit-on, il faut éliminer la
référence culturelle du champ de la
peinture.
Nous aurons bientôt l'occasion de
nous interroger sur le sens de cette
invasion c scripturaire ». Contentons-
nous, pour l'heure, de nous demander
si ces textes inspirés par la lutte des
classes n'ont pas pour efret immédiat
de faire communier dans le sentiment
d'incompréhension et d'exclusion dans
un «étonnement imbécile» eüt-on dit
au grand siècle, les représentants des
classes en lutte.
Venons-en maintenant aux réalisa-
tions qui sacrifient au culte .de l'ego.
Sarkis montre quatre vitrines où sont
exposées des séries de bâtonnets ser-
vant de manches à de minces fils de
fer ou à des morceaux de lameS Gi-
lette, l'emmanchement étant réalisé
grâce à des bandes de chifron blanc :
C'est à l'autre pôle, celui de l'art
objet que se situe Mac Garrell, pein-
tre américain de l'Indiana, qui de-
puis près de quinze ans œuvre à
contre-courant des écoles. S'il faut
comparer à tout prix, on le confron-
terait volontiers à Gilles Aillaud, dont
l'œuvre, en marge, constitue ici
l'expression la plus intéressante du
nouveau réalisme. Mais le rapproche-
ment fait aussi surgir la difrérence,
apparaître le rôle du grinçant, du
fantastique chez Mac Garrell et aussi
une violence qui est celle des Etats-
Unis, de Pollock et de Kline.
Le descripteur énumérera chez ce
néo-réaliste d'outre-Atlantique une
construction d'espace presque· classi-
que, le rôle presque surréaliste confié
aux objets familiers, l'utilisation systé-
matique de réminiscences empruntées
à la culture picturale, l'obsession du
miroir et de la duplicité exprimée en
particulier dans les doubles por-
traits. Mais l'unité d'écriture trans-
cende les jeux de la mémoire au pro-
fit d'une efficacité qui est celle de
t,oute œuvre véritable. Bischover
P.-S.: Au musée d'Art moderne,
même section, il faut voir, dans un
tout autre registre, l'œuvre graphique
du peintre algérien Abdallah Benan-
teur. Ses calligraphies - en particu-
lier - ont une puissance qui fait
évoquer dans le même temps la tradi-
tion d'Extrême-Orient et celle de
l'Islam.
Kienholz à Paris
trouvera des
exacts et condensés. De la cul·
ture en pilule
parodie désinvolte et maniaque de ces
séries de haches et herminettes qui
peuplent les musées de préhistoire. La
réussite poétique est totale et fait ré-
fléchir sur la nécessit6 de l'entreprise
poétique.
Aleyn propose un œuf de plastique
blanc contre l'introduction de deux
pièces de 1 franc, le blanc de cet ana-
logue du ventre maternel s'ouvrira et
vous prendrez place sur un siège con-
fortable avant que l'œuf ne se re-
ferme pour une descente de quatre
minutes et demie dans les profondeurs
de vous-même. L'idée est judicieuse,
comme le projet de transformer cet
Introscaphe en élément de mobilier
urbain qui, grâce au mécanisme de
L'exposition Kienholz, dont Jean-
Luc Verley a rendu compte lorsqu'elle
était à Amsterdam dans notre n° 93,
est accueillie à Paris par le C.N.A.C.
et l'A.R.C. dans les salles d'exposition
agrandies du Centre National d'Art
Contemporain, 11, rue Berryer, du 13
octobre au l or décembre. L'œuvre de
Kienholz est à la limite du suppor-
table mais elle porte un témoignage
aussi terrible que celle de Goya.
Nicolas Bischover
18
L'Exposition du Ce qu'on appelle le 1 % est le crédit spécial affecté à la
L'Exposition du
Ce qu'on appelle le 1 % est
le crédit spécial affecté à la
décoration monumentale des
édifices scolaires et qui corres-
pond effectivement à 1 % du
coût de la construction. L'idée
de cette affectation remonte à
1936; elle concernait tous les
édifices publics et son but était
d'apporter une aide aux artistes
en chômage. Les deux projets
de loi qui furent alors déposés
n'aboutirent pas et la décision
de Jean Zay, ministre de l'Ins-
truction Publique, de la mettre
en appl ication dans son propre
ministère ne fut également sui-
vie d'aucun effet.
conscience de son ampleur et
des problèmes qu'elle met à
jour.
Car il ne s'agit pas d'y déchif-
frer la réussite ou l'échec au
vu de la douzaine d'œuvres
exposées (entre autres un mur
d'Hantaï et une sculpture
d'Agam superbes) ou de la cen-
taine de diapositives présentées
en un excellent spectacle au-
dio-visuel. Il ne faut pas se leur-
rer: les 1 510 artistes qui ont
fait des projets depuis 1960
n'ont pas produit que des chefs-
d'œuvre; il suffit de lire l'en-
quête de Raymonde Moulin en
1960 (le Marché de la Peinture
en France) pour constater qu'on
Reprise en 1947, cette idée fit
l'objet d'un arrêté en 1949 con-
cernant exclusivement les bâti-
ments scolaires; arrêté dont la
régularité fut contestée et au-
quel on substitua celui du 18
mai 1951 toujours en vigueur.
Au cours des années de nom-
breux textes ont précisé les
modalités d'application dont la
circulaire du 30 mars 1965 qui
en définit les objectifs essen-
tiels, à savoir:
a longtemps fait appel à des
artistes régionaux et si dans
l'impressionnante liste des ar-
tistes publiée dans le catalogue
La Châtre. cite scolaire (Barges. architecte). Sculpture de Viseux.
il est lui-même choisi, et il l'est
- Promouvoir un art monu-
il en est dont on connaît l'œu-
vre (Arp, Cardena, Cesar,
Brayer, Coulentianos, Beaudin,
Buffet, Vasarely, Belmondo, Lar-
dera, Philolaos, Viseux, Stahly,
Singer, Ubac, Picasso, Hadju,
etc.), bon nombre nous sont
parfaitement inconnus.
Il n'en reste pas moins que
l'exigence de qualité manifes
tée par la Commission du 1 %
créée en janvier 1969 ne peut
notre architecture. Il faut lire
dans le catalogue le témoignage
!accablant sur ce point de l'ar-
chitecte Pierre Sirvin !
L'architecte ne doit cepen-
dant pas être le seul baudet;
·par les municipalités! Certes il
mental de qualité s'intégrant
'dans l'architecture des nouveaux
bâtiments scolaires.
y a Grenoble qui mobilise archi-
tectes, paysagistes, artistes,
- Donner aux artistes les
occasions de s'exprimer.
qu'être maintenue et, à cet
égard, les Commissions dépar-
- Mettre en contact les en-
fants et les jeunes gens avec
les réalisations de l'art de leur
époque.
tementales prévues dans le pro-
jet de réforme pour l'examen
'des projets inférieurs à 25 000 F
ne sont pas sans éveiller quel-
'urbanistes, coloristes peul' con-
cevoir la Ville Neuve de Cireno-
ble-Echirolles; il Y a, en ban-
lieue, Vitry qui ajoute son pro-
pre 1 % à celui de l'Etat, et
puis
qui? Mais pourquoi les
- Obtenir le plein emploi des
crédits du 15 %.
Actuellement, un projet de ré-
forme est soumis à l'examen
des deux ministères dont dé-
pend le 1 %, celui des Affaires
Culturelles et celui de l'Educa-
tion Nationale.
que crainte.
Incontestablement, le 1 %
fait sortir l'art de musées et s'il
n'est pas dans la rue il est dans
les cours et abords des écoles,
ce qui est probablement plus
important. Mais comment y est-
il et comment l'accueille-t-on?
ce sont là deux points essen-
tiels que les organisateurs n'ont
éludé, bien au contraire, et
le catalogue qu'ils ont établi
constitue à ce propos un docu·
ment remarquable d'objectivité.
Comment y est-il? Du fait
exclusif de l'architecte respon··
sable du choix de l'artiste et
de l'emplacement de l'œuvre.
Faut-il dire hélas? Actuelle-
ment oui, dans la plupart des
cas, car peu d'architectes sem-
blent se soucier de la décora-
tion des édifices qu'ils construi·
sent et 'trop souvent l'œuvre
d'art arrive comme des cheveux
dans cette pauvre soupe qu'est
municipalités seraient-elles plus
éclairées que ceux qui les éli-
sent? N'est-elle pas conster-
nante cette déclaration d'un
étudiant de la Faculté des Scien-
ces: «Je ne vois pas pourquoi
on mettrait des œuvres d'art
dans une faculté des sciences,
parce que les gens qui vien-
nent ici, ils ne s'intéressent pas
fiques, l'art n'a pas d'importance
pour eux .•
Nous abordons là les rap-
ports de l'art et du public, et
en particulier le problème de
l'éducation et de l'information
artistiques. L'Etat y joue son
rôle, et dans le domaine du 1 %
il le joue bien, mais il serait
dommage que cela n'aboutisse
qu'à faire de la France un im-
mense musée d'art contempo-
rain. Certes cela ne serait déjà
pas si mal, mais il importe
beaucoup plus que cette action
suscite dans le public le besoin
d'une beauté quotidienne et
qu'il exige les moyens de la re-
connaître et de la comprendre.
Il est certain que la partie est
désormais engagée et il appar-
tient à chacun d'y participer.
Cette exposition d'une portée
inhabituelle y invite et à ce titre
il est indispensable qu'elle cir-
cule à travers toute la France.
L'exposition des Halles est
organisée par le Service de la
Création Artistique dont le rôle
dans le fonctionnement du 1 %
se révèle capital depuis quel-
ques années quant à la qualité
des œuvres. Le bilan qu'il pré-
sente est en quelque sorte une
opération porte ouvert.:!, le dos-
sier complet d'une entreprise
tout à fait exceptionnelle: l'in-
troduction de l'art de notre
temps dans notre vie de tous
les jours. C'est donc dans une
perspective écologique qu'il
convient d'aborder l'exposition
afin de saluer tout d'abord la tâ-
che entreprise et de prendre
à tout ça. Ce sont des scienti-
• Marcel Billot
"
tr(Jl'Gi .fA CD
Il e.c:.RiT"tJR.Er":
J' AfA Jo",\J
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N01.: &4 CL. XXXI tA e.ttk{"·"'thtC&'
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E;likoMS (;AU't/it, l'lf-,'BJII-.SS
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19
La Littéraire du 16 au 31 octobre 1970
COLLECTIONS « En direct (Mercure de France) Ces machines à accaparer la vérité que sont
COLLECTIONS
« En direct
(Mercure de France)
Ces machines à accaparer la vérité
que sont la télévision, la radio, le
magnétophone finiront-elles par tuer
le livre? Et si, au contraire, elles le
ravivaient, lui ouvraient des voies
nouvelles, comme en témoigne la
progression spectaculaire du roman-
document, de toute cette littérature
de «non-fiction. que les Américains
«En direct", c'est-à-dire au cœur
de notre temps, au cœur de nos pro-
blèmes, Pour Jacques-Pierre Amette,
créateur et directeur de la col-
lection, il ne s'agit pas pour autant
d'être à la remorque de l'actualité,
à l'affût de l'événement qui fait la
du possible, de donner la parole à
ceux qui, de par leur situation, sont
le mieux placés pour savoir ce que
parler veut dire.
res d'Italie qUI, dès 1967, témoignant
d'une capacité d'Invention politique
surprenante, définissent en termes
quasi prophétiques dans l'Hypothèse
révolutionnaire des problèmes deve-
nus par la suite d'une actualité brû-
lante,
«
une" des journaux, mais de four-
ont
mise à la mode et dont les for-
mes les plus extrêmes: le témoi-
gnage, le
document à l'état <brut, ne
sont pas les moins prisées par le
public?
Rompant, à
son
tour,
avec une
vocation strictement littéraire, mals
non
pas avec ce label de qualité qui
lui est attaché, le Mercure de France
nous offre, avec la collection «En
direct., un des exemples les plus
réussis de cette littérature qui em-
prunte ses techniques au cinéma-
vérité et au journalisme mais qui
apporte, de plus, sur tout un ensem-
ble
de problèmes réservés, il y a
dix
ans encore, au seul spécialiste,
!.me vue globale, un complément d'In-
formation et surtout une garantie de
sérieux, de précision et de rigueur qui
reste, en dernier ressort, l'apanage du
livre.
nir, sur des questions précises, une
information qui ne l'est pas moins.
Et qui, mieux que les intéressés eux-
mêmes, pourrait nous parler avec
plus de précision et d'authenticité de
ces grands sujets de préoccupation
que sont, pour tous les Français
d'aujourd'hui, la crise de l'enseigne-
ment et la nécessité d'une pédago-
gie nouvelle, les méfaits d'un urba-
nisme qui néglige les besoins pri-
mordiaux de l'individu et les pers-
pectives qui s'offrent dans ce do-
maine, l'anachronisme d'un système
social basé sur des rapports de dé-
pendance et les espoirs de ceux qui
en sont les principales victimes, les
tenants et aboutissants d'un esprit
de violence qui fait, dans le inonde
entier, traînée de poudre? Plutôt que
de s'adresser à ces professionnels de
l'information qui bien souvent ne la
Dernier paru dans la série, le livre
de Christian Casteran sur la Guerre
civile en Irlande semble à première
vue s'écarter du cadre habituel de la
collection, Mais, comme s'en expli-
que l'auteur dans son avant-propos,
les événements qui bouleversent de-
puis deux ans l'Irlande du Nord sont
exemplaires en ce qu'ils expriment,
à l'échelle d'une communauté d'un
million et demi, le désarroi des so-
ciétés contemporaines, et si Chris-
tian Casteran n'est ni un • irish
roman catholic" ni un natif des quar-
tiers riches de Derry ou de Belfast,
unioniste, protestant et défenseur du
• law and order", Il considère l'af-
faire d'Irlande comme son affaire et
Il entend la comprendre et la faire
comprendre en spécialiste engagé,
qui prend parti, qui juge, qui com-
mente, qui dénonce.
« traitent. que pour mieux la trahir,
« En direct. s'efforce, dans la mesure
A ces Ouvriers qui, interrogés de
Sochaux à Billancourt, de piquet de
grève en comité d'entreprise par un
homme qui les connaît bien, Philippe
Gavi, font d'eux-mêmes un portrait
explosif et nous révèlent des opi-
nions et des réactions inattendues
sur la politique, le patronat, mai 1968,
l'amour et la sexualité, l'argent et la
société moderne, la culture et l'alié-
nation, A ces enfants de Barbiana
qui, remettant en question les fon-
dements mêmes de notre société,
expliquent dans leur Lettre à une
maîtresse d'école que le problème le
plus brûlant n'est pas celui que nous
pensions et que « le seul mur infran-
chissable est celui de notre, de ce
que nous appelons notre culture •. A
cette Institutrice de village qui nous
parle de la grande misère de nos
écoles primaires, de son système
absurde et anachronique, et aussi de
la vie d'un village de Lozère oublié
dans son Moyen âge et pourtant si
semblable à tant d'autres villages de
France. A ces étudiants contestatai-
Adélaide Blasquez
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20
Paulhan au complet 1 Jean Paulhan Œuvres complètes Cercle du Livre Précieux, 5 vol. «
Paulhan au complet
1 Jean Paulhan
Œuvres complètes
Cercle du Livre Précieux, 5 vol.
« Fuyez langage, il vous suit;
Suivez langage, il vout fuit. •
Jean Paulhan est mort, il y
a deux ans, le 9 octobre 1968.
L'anniversaire de sa dispari-
tion coïncide cette année avec
la fin de la publication de ses
œuvres complètes dont le
cinquième et dernier tome
vient d'être mis à la disposi-
tion des lecteurs.
Ce volume, qui rassemble la
totalité des écrits sur l'art, s'achè-
ve par la présentation des textes
politiques que Jean Paulhan a été
amené à écrire. Textes politiques,
c'est beaucoup dire, si l'on entend
par là l'exposé d'une doctrine, ou
l'adhésion à quelque groupement
ou parti. Plus humblement, il
s'agit la plupart du temps de ré-
prouver l'intolérance et, le cas
échéant, de dénoncer l'injustice.
Jean Paulhap, qui avait été, du-
rant l'ocèupl/.tion, le fondateur,
avec Jacques Decour, des Lettres
Françaises, s'est, à la Libération,
élevé avec vigueur contre l'abus
que, selon lui, on faisait alors du
délit d'opinion - et certaines
exclusives qui n'auraient eu pour
fin que d'éliminer un confrère gê-
nant. Jean Paulhan reprochait
aux juges de tenir moins compte
de l'opinion réelle de l'accusé, que
de la leur, tenue pour irrépro-
chable et définitive. On retrouvait
là, sous une autre forme, son
souci constant de ne pas se lais·
sel' abuser par le discours, d'où
qu'il vienne et quoi qu'il veuille
prétendre dire.
II serait de toutes façons pré.
:'J1aturé, et quelque peQ. présomp-
tueux, de tenter à tout prix de
porter aujourd'hui un jugement
sur l'ensemble de ces œuvres
complètes - si tant est qu'un tel
jugement soit possible, sinon uti·
le. Ces textes, qui s'étendent sur
près de soixante ans (de 1910, des
mentation, qui est ici l'inverse
d'une dispersion, explique assez
bien l'impression, déconcertante,
disait-on à plaisir, de Jean Pau-
lhan sur ses contemporains
Maintenant que le fiouvenir
s'affaiblit, pourquoi ne pas re·
connaître qu'on s'est en partie
trompé. Où l'on ne voulut voir
que paradoxes, séductions, encou·
ragements, ou, au contraire, désin-
voitures, se dissimulait l'attention
iloutenue d'un écrivain - on peut
dire, d'un homme - qui suivait
en secret, mais passionnément, la
progression et le déroulement
d'une expérience : la sienne pro-
pre. Une biographie de Jean Pau-
lhan serait du rest.e incompréhen.
sible sans l'histoire de ces textes,
seuls jalons visibles de cette expé·
rience.
Si le sujet en fut Jean Paulhan,
le domaine de J'expérience a été,
on le sait, le langage, le plus in·
confortable des séjours puisque le
langage ne cesse de modifier les
perspectives à mesure qu'on s'oc-
cupe de lui, allant même jus.
qu'à se contredire. L'originalité de
l'entreprise est d'avoir été con-
duite ni en philosophie, ni en
linguistique, ni pour tenter de
saisir une essence, ou découvrir
une structure. Philosophes, logi-
ciens et linguistes (qu'il connais-
sait bien, y compris les plus mo-
dernes) lui tenaient lieu, plutôt
que de repères, de témoins à
charge ou à décharge quand ce
n'était pas de repoussoirs. Au mi·
lieu du langage, Jean Paulhan
s'est comporté en artisan. Le lan-
gage était un matériau, livré ou
donné brut, en quelque sorte,
friable et opaque tout à la fois,
inoffensif, semblait-il, et pourtant
capable de réactions imprévisibles
(Jean Paulhan a posé cette ques-
tion surprenante: «Dites-moi à
Paulhan sollicitait d'un Malgache
l'explication du texte, celui-ci le
priait de commencer la dispute.
Mots et phrases jouaient un rôle
étrange, devenus signes d'un évé·
nement qui se passait ailleurs,
dans l'esprit, non sans cesser d'être
mots et phrases. Le langage n'était
pas un milieu inerte. Sa clarté
s'accompagnait d'un obscur, qu'il
rendait perceptible pourvu qu'on
ne soit pas aveuglé - c'est le
mot - par la clarté.
Plus tard, durant la guerre,
Jean Paulhan remarqua que ni
lui ni ses camarades de combat
n'étaient capables de décrire les
circonstances dans lesquelles ils
venaient vivre - et mourir. Les
mots perdaient leurs sens. Quant
au permissionnaire, chez lui, il
gardait le silence. Ses pensées
n'avaient plus de mots.
Ces deux épisodes inaugurent
l'itinéraire de l'expérience que
Jean Paulhan a, dès lors, suivi, à
travers ce qu'il appelait «les em.
barras de langage ». C'est à partir
de ce moment qu'on peut dire
qu'il se consacra vraiment à la
littérature. Celle-ci est, en effet,
le lieu privilégié de l'observation.
Chaque œuvre est une «machi-
ne» à langage et chaque écrivain
a la prétention d'en connaître le
mécanisme.
Pour certains (les romantiques,
par exemple) les mots viennent
de la pensée
Pour d'autres (les
anciens réthoriqueurs) , ce sont
les mots qui sont à l'origine de
la pensée. Chacun est la victime
de ses illusions. Pour les premiers,
à mesure qu'ils choississent les
mots, ils contraignent la pensée.
Pour les autres, ils sont paraly-
sés par les mots dans leur volon·
té de provoquer la pensée. Ce·
lui-là, qui ne veut qu'être clair.
souffre des lois qu'il s'impose pour
quoi vous pensez quand vous ne
pensez à rien?» et, une autre
fois fait observer «ce n'est pas
parce qu'un homme dit vrai qu'il
pense vrai », ou encore «si Mau·
riac et Paul Eluard sont en dé·
saccord sur la paix, le mot
«paix », lui, n'y est pour rien »).
maintenir à tout prix cette clarté.
Celui·ci regrette que mots et
phrases soient incapables de ren-
dre ce qu'il avait à dire. Tout le
monde se méfie du langage.
Des Fleurs de Tarbes (en 1941)
au Don des Langues (1966), Jean
premiers Hain Tenys, à 1968) ont
été, pour la première fois, publiés
en innombrables fragments, livres,
plaquettes, articles de revues ou
de journaux (ou pas publiés du
tout comme ces Progrès en amour
assez lents, rédigés au front du·
rant la première guerre mondiale,
et révélés en 1966). Cette frag.
L'expérience a commencé très
tôt, lors d'un séjour qu'il fit à
Madagascar. II y découvrit l'usa·
ge courant et populaire des Hains
Tenys, poèmes en forme de pro·
verbes, qui sont utilisés dans la
controverse. Curieux poèmes dont
le sens disparaissait pour n'être
plus que le symbole même de la
dispute. Si bien que lorsque Jean.
Paulhan a établi, au jour le
jour, non pas les lois du langage
qui fixeraient un rapport régu·
lier entre. mots et pensées, mais
un système de références entre
lesquelles oscillerait le langage,
entre deux défaillances et deux
opinions contraires. Ecrire, ce se·
rait, en même temps qu'admettre
cette ambiguïté fondamentale, ir-
réductible, utiliser le langage en
veillant à ne pas contrarier le
mouvement auquel il nous oblige.
Chaque œuvre est une description
d'expérience qui devient elle-mê·
me expérience. Le langage n'est
peut-être alors que l'exploration
de reffet qu'il et produit à la
fois - remarque qui ne manque
ni de sérieux ni de gaieté, ce qui,
à tout prendre, définit la person·
ne et l'œuvre d'un homme qui
voulut aller où l'on n'est pas, non
sans jamais cesser de se deman·
der où, vraiment l'on n'est pas.
André Dalmas
La Q!!inuine Littéraire du 16· au H octobre 1970
21
LETTRES A L'U .R.S.S. et la Chine La Quinzaine Ilttt·r.urt> H. Carrère d'Encausse, S.R. Schram
LETTRES A
L'U .R.S.S. et la Chine
La Quinzaine
Ilttt·r.urt>
H. Carrère d'Encausse, S.R. Schram
L'U.R.S.S. et la Chine devant les
Révolutions
dans les sociétés industrielles.
Travaux et recherches de science
politique,
Armand Colin éd., 108 p.
tiers monde affirme Simultanément
l'universalité de l'idéologie et la varié-
té des voies et des moyens révolution-
L'analyse d'Hélène Carrère d'Encaus-
se, maltre de recherches au Centre
d'étude des Relations internationales
et de Stuart R. Schram, directeur du
Contemporary China Institute de
Londres, pourrait passer pour une
simple monographie qui retracerait
les attitudes de la Russie et de la
Chine devant les diverses tentatives
révolutionnaires du tiers monde. Mais
dans la mesure où les comportements
des deux pays qui se réclament d'une
idéologie commune sont reliés à des
expériences révolutionnaires dissem-
blables, cette étude devient une ré-
flexion sur la théorie marxiste et sa
rencontre avec l'histoire.
Elle est d'abord le procès-verbal
d'une rupture et de ses développe-
ments; l'Octobre russe n'est plus le
phénomène fondamental dont la ré-
volution chinoise ne représentait que
le prolongement et l'écho. Celle-ci dé-
ment la volonté soviétique de conti-
nuité ou de flliation en prenant des
positions fortement d1fIérentes sur un
plan où l'idéologie aurait dU cepen-
dant préparer les deux pays à se re-
joindre dans des jugements communs,
l'appréciation des mouvements révolu-
tionnaires du tiers monde.
Depuis le divorce sino-soviétique de
1958, les divergences se sont accen-
tuées. Dans une première période, de
1959 à 1960, l'Union soviétique aban-
donne les théories de la III' Interna-
tionale, met l'accent sur l'aspect poli-
tique de l'indépendance et sur l'orien-
tation progressiste de la bourgeoisie
nationale. C'est admettre que des
forces non prolétariennes peuvent con-
tribuer à préparer les conditions de
réalisation d'un projet socialiste en
liquidant l'exploitation féodale des
campagnes et en instaurant un capi-
talisme d'Etat. La coopération avec
Nehru et les gouvernements nationaux
du Moyen-Orient se fondait sur cette
analyse. De 1960 à 1963, la radicali-
sation constante de l'action politique
daIlf le tiers monde, qui conduit des
équipes non communistes à jouer le
rôle d'avant-garde en réalisant des
réformes de structure économique dites
naires. «Le socialisme est fondamen-
talement un régime unique. Il n'y a
pas de socialisme russe ou allemand,
chinois ou africain; toute tendance
à copier mécaniquement un modèle
révolutionnaire en lui accordant une
valeur universelle est, au mieux, du
subjectivisme. ,.
Ces dernières affirmations consti-
tuent, à la fois, la description et la
condamnation de la ligne chinoise.
Car, de 1959 à 1969, tout en nuançant
ces jugements sur les pays de tiers
monde en fonction d'impératifs diplo-
matiques, la Chine s'est inflexible-
ment engagée dans la définition d'une
Monsieur le Directeur,
Je viens de découvrir dans la
Quinzaine (n° 102) mon «inter-
vention au Colloque de Loches
sur l'avant-garde littéraire. Je
tiens à souligner que ce texte, pu-
blié à mon insu, est extrait d'une
lettre adressée à M. Gadoffre pour
lui expliquer mon absence au col-
loque.
Je ne renie aucune des idées que
j'exprimais en privé, surtout pas le
constat d'un retard croissant qui
relègue la France au rang des
«pays culturellement sous-déve-
Mais si j'avais prévu que
2° Même si le « change:) est ap-
paru d'abord moins net que d'au-
cuns ne l'espéraient, ma lettre du
22 juillet ne pouvait prévoir ce
nouveau départ que promet, pqur
octobre, la prochaine livraison de
Change - non plus que les récents
afflux qui confirment la vitalité
de Tel Quel.
Bernard Teyssèdre
ma lettre fût publiée, jamais je
seule voie vers le socialisme: la mo-
bilisation des masses pour la lutte ar-
mée. L'universalisation de la voie chi-
noise implique la vérité et l'authenti-
cité du modèle présenté et réalisé par
Mao Tsé Toung.
Peut-être y avait-il dans la théorie
marxiste une dualité possible de si-
gnifications, et cé n'est pas le moin-
dre mérite de cette étude de montrer
comment l'histoire concrète a analysé
une pensée qui se voulait fondamen-
talement une. La Russie et la Chine
sont parvenues à la ·révolution par des
cheminements différents. Les événe-
ments de 17 amenèrent rapidement
n'aurais mis en cause, nommé-
ment, deux revues que j'estime,
d'une manière qui, sans autre
explication, relève de l'insulte gra-
tuite: «Change reste Tel
Double mise au point:
1 ° N'importe, ou tant mieux, si
les divergences théoriques demeu-
rent possibles,. l'œuvre que Tel
Quel poursuit sans transiger depuis
dix ans est d'une portée décisive.
Nous donnons bien volontiers
acte à Bernard Teyssèdre des rec-
tifications qu'il apporte à sa com-
munication au colloque de Loches,
communication dont nous igno-
rions le caractère «privé et qui
nous a été transmise, en même
temps que celles de Nathalie Sar-
raute et de J.M.G. Le Clézio, par
M. Gilbert Gadoffre aux fins de
publication.
M. Bernard Teyssèdre reste évi-
demment le seul à savoir que
quand il écrit « Change reste Tel
il formule une «insulte
Mais à l'égard de qui,
mon Dieu?
ESPRIT
Lucien Goldmann
le parti bolchévik au pouvoir dans un
pays présentant un immense retard
industriel. Sans méconnaïtre le rôle
des facteurs idéologiques, Lénine mit
l'accent sur l'importance de la techni-
que et de la compétence pour élever
la Russie à un haut degré de produc-
tion et de technologie. De Staline à
Brejnev-Kossyguine cette ligne fut
I>oigneusement maintenue.
LES ÉTATS-UNIS
EN RÉVOLUTION
Au contraire il fallut à l'armée rou-
ge chinoise vingt années de guerre
pour conquérir le pouvoir. Les exi-
gences de la lutte donnaient aux va-
leurs morales une primauté sur les
compétences techniques. Sans nier
l'importance des transformations éco-
nomiques - le parti chinois accepte
Les mouvements
de 1i bération
Ja voie de l'industrÙ!,lisation- rapide -
la révolution de Mao Tsé Toung comp-
te davantage sur les capacités des
hommes, mobilisés autour d'une foi
politique, pour triompher de toutes leI>
insuffisances matérielles. La «révo-
lution culturelle» pose comme prin-
cipe premier la fidélité intransigeante
aux valeurs morales inscrites dans la
pensée du Président Mao Tsé Toung.
Chacune de ces révolutions, en valo-
C'est avec une infinie tristesse que
nous avons appris le décès brutal de
notre ami et collaborateur Lucien
Goldmann. Sa personnalité, ses re-
cherches ont profondément marqué
ces vingt-einq dernières années. Dès
"après-guerre, son activité inlassable
s'attache à faire connaître l'œuvre de
Georg Lukacs; auprès de dizaines
d'étudiants et de jeunes professeurs,
alors qu'il n'existe pas encore d'édl·
tion française d'Histoire et Conscien-
ce des classes, Il en traduit patiem-
ment le texte. Sa thèse sur Kant, Ins·
pirée de l'idée lukacsienne de • vision
tragique du monde -, Introduit une
nouvelle méthode d'analyse en his-
toire de la philosophie. Il travaille
aussi en collaboration étroite avec
Jean Piaget et son équipe. De ces
rencontres et de ces approfondisse-
ments, naissent des textes qui re-
nouvellent complètement l'interpréta-
tion de Pascal et de Racine. Le Dieu
caché suscite des discussions pas-
sionnées. Depuis lors, dans de mul·
tiples congrès, à l'Ecole pratique des
Hautes Etudes, Lucien Goldmann
s'appliquait à une double tâche:
La culture des hippies
Les Panthères norres
socialistes, oblige l'U.R.S.S. à inventer
le concept de «démocratie nationale»
La répression
définie comme l'union des ouvriers,
des paysans et d'une partie de la
bourgeoisie. En même temps se fait
;our l'idée d'une voie. non capitaliste.
Eufln, dans la période 1964-1969, deux
réalités accaparent la réflexion des
risant sur le plan théorique sa propre
expérience de la prise du pouvoir, fait
éclater le marxisme en ses deux élé-
déterminer, d'une part, dans l'optique
d'un marxisme ouvert, une épistémo-
logie rendant compte des dynamis-
mes socio-idéologiques et poursuivre.
d'autre part, l'analyse des œuvres et
des qenres littéraires. Et les jeunes
chercheurs savent combien son ac-
cueil était généreux: et ses collè-
gues, quelle amitié il conservait
toujours dans les discussions.
«La Ouinzaine littéraire -, qui con-
sacrera bientôt un ensemble d'artl·
cles aux travaux de Lucien Goldmann,
présente ses affectueuses condo-
léances à Annie Goldmann et à ses
enfants.
ments constitutifs essentieis : la trans-
formation de l'homme dans le sens
de la justice, la transformation du
monde par le travail et la technique.
La
révol ution
est-elle possi ble
Soviétiques: les couches intermédiai-
res <intelligentzia , fonctionnaires, etc.)
Il
est à noter - et le philosophe peut
y
trouver matière à réflexion - que
aux U.S.A. ?
et l'armée, deux forces qui jouent un
rôle considérable dans le nouveau
cadre de la «démocratique révolution-
naire» pour le maintien de l'indépen-
dance politique et la modernisation
technologique.
L'idée de ces nouvelles analyses est
que l'orientation d'un mouvement ou
d'un régime n'est pas liée au carac-
cette dissociation s'effectue conformé-
ment aux traditions et aux attitudes
par lesquelles s'opposent une civili-
sation occidentale préoccupée par la
1970 :9F
ESPRIT ', 19, rue Jacob, Paris 6-
tère de classe de ceux qui le dirigent.
recherche des conditions objectives du
développement et une civilisation
orientale plus tournée vers les condi-
tions subjectives de l'existence. La
controverse idéologique serait-il le
masque d'un conflit plus ancien entre
l
'C.C.P. Paris 1154-51
A travers toutes ses étapes la théorie
l'Occident et l'Orient? Louis Arenilla
soviétique de la révolution dans le
22
POLITIQUE Histoire d'un couple grands projets technologiques 1 Philippe Alexandre (19 juillet) Le Chef de
POLITIQUE
Histoire d'un couple
grands projets technologiques
1 Philippe Alexandre
(19 juillet)
Le Chef de l'Etat
Le Duel de Gaulle
Pompidou
Grasset éd., 420 p.
Le titre du livre de Philippe
Alexandre ne répond pas exacte-
ment à son contenu car ce qu'il
nous raconte n'est pas tant le ré·
cit d'un duel que l'histoire d'un
couple. Ou, si l'on préfère, la fin
d'une liaison. Ses chapitres, qui
s'appellent « La Rencontre »,
«Les Jours gris », ou «La Rup-
ture» (laquelle précède curieuse-
ment «La Brouille») voient se
rejoindre affaires d'Etat et états
d'âme. Le général ressent la so-
litude comme une «souffrance»
(p. 183) ; M. Pompidou, qui a
venait d'autte part de formuler
dans sa conférence de presse du
21 février la doctrine de la majo-
rité présidentielle à l'image de la·
quelle devait être la majorité par·
lementaire. Cette conception, qui
avait été prônée par le rival de
M. Pompidou, M. Giscard d'Es·
taing, conduisait à retirer tout
leadership politique au Premier
ministre puisque la majorité à
l'Assemblée, celle dont il se vou·
lait le «patron », ne devait plus
être que l'ombre portée de celle
qui s'était réunie le 29 décembre
1965, dans le pays, sur le candidat
souffert des «tourments'> et des
4: chagrins ignorés'> (p. 256), mur-
mure: «Il fut un temps où le
général m'aimait
:t (p. 198).
Dessin de Vasco
Seulement, ces douleurs res-
taient ignorées de tous, sinon des
familiers. On doit de pénétrer
dans ces intimités illustres au pro-
cédé de l'auteur qui a interrogé,
nous dit-il, quatre.vingt dix pero
sonnalités: son livre est un ma·
gnétophone dans une anticham·
bre. Le résultat est d'un vif inté·
rêt en ce sens qu'il présente l'his·
toire des relations du général de
Gaulle avec son futur successeur
telle que la saga du gaullisme est
en train de la construire. La re·
marque ne retire rien à ces pages
bien enlevées, ni au talent du
transcripteur, elle ne vise qu'à si·
tuer le récit avec une certaine
prudence. Prudence alertée dès la
première page par l'insolite pa·
tronage de Constantin Melnik qui
passait un peu pour le Foccart
de Michel Debré (c'est au moins
ce que l'on pouvait lire dans le
Monde en 1959). A ce titre, on
ne s'étonnera pas exagérément de
voir les préparatifs de mai }958
qualifiés de «soi·disants com·
plots '> - encore que «préten.
dus'> eût été préférable.
Un second .motif de prudence
vient de ce que M. a
gagné, ce qui incite les interlo·
cuteurs de Philippe Alexandre à
souligner, fort humainement, la
contribution éminente du futur
c'est lui qui, de 1959 à 1962, «fait
les ministres'> si l'on en croit Ro·
bert Buron (p. 86), et à peine à
Matignon, il devient «le chef de
file des barons» (p. 109). L'en·
quêteur enregistre, glissant p!lr·
fois, cependant: «Ecoutons la
légende
» (p. 37). On ne sau·
16 décembre, salle des Horticul·
teurs, se plaignant notamment
que la commission' de contrôle lui
interdise d'apparaître à la télévi-
sion (M. Peyrefitte, ministre de
l'Information, « enrage d'être
condamné à l'impuissance », p.
171). Ses auditeurs n'avaient vrai·
rait en tout cas lui imputer une. ment pas l'impression de se trou·
excessive complaisance à l'égard
du locataire de l'Elysée, ni dans
le portrait (il traverse, indiffé·
rent, le Front populaire et l'Oc·
cupation), ni dans l'appréciation
d'une gestion qui fut loin d'être
miraculeuse (Premier ministre, il
laisse nonchalamment l'inflation
se développer). Sans complexe, il
affirmait un mois et demi avant
la crise de mai 1968: «Je n'ai
ver devant le deus ex machina de
pas le sentiment qu'un gouverne-
ment aussi efficace ait déjà gou·
verné la France aussi long.
temps
la campagne gaulliste. C'était Mi·
chel Debré qui émergeait de la
médiocrité des propagandistes of-
ficiels, grâce en particulier au fa·
meux débat qui l'opposa à Pierre
'Mendès France à Europe 1. Sa
performance l'avait, disait - on
alors, ramené dans les faveurs du
général qui décida son retour au
gouvernement et l'occasion per-
mit au Premier ministre d'élimi·
ner Giscard. Selon Philippe Ale-
xandre, c'est au contraire Pompi.
dou qui aurait proposé Debré à
un de Gaulle réticent.
Un autre point qui m'a étonné
est l'affirmation selon laquelle le
général aurait commencé à aban-
donner les affaires à son Premier
ministre au début de 1966 (p.
188), alors que cette période est
précisément marquée par la mul·
tiplication des initiatives prési.
dentielles dans des domaines
pourtant éloignés des classiques
obsessions gaulliennes, en particu·
lier la tenue de conseils à l'Ely-
sée sur la télévision en couleur et
le déficit de l'O.R.T.F. (15 mars),
l'urbanisme (28 avril), la réforme
des polices (20 mai), la politique
énergétique (31 mai), ou les
Charles de Gaulle.
A l'automne cependant, le Pré·
sident réélu abandonna à son Pre·
mier ministre la préparation des
élections législatives de mars 1967,
et c'est alors que M. Pompidou
s'affirma comme le leader de la
majorité parlementaire. Il assura
définitivement son autorité face à
une Assemblée difficile tandis que
le général s'éloignait vers ses
chimères, québecoi"es ou autres.
Il existait donc une certaine
logique, inhérente aux ressorts
ambigus du régime. L'élection
présidentielle avait souligné que
le Premier ministre n'était qu'un
directeur de cabinet, les législa.
tives lui rendirent une initiative
qu'il ne devait plus lâcher. En
mai 1968, il perdit bien son pari
de la réouverture de la Sorbonne,
mais ce n'était qu'une bataille et
ce fut lui le véritable triompha.
teur des élections de juin. Aussi
n'est·il pas étonnant que le géné.
raI l'ait congédié, avant de tenter
de ressaisir un contrôle qui lui
échappait en recourant à l'arme
gaullienne par excellence, le réfé·
rendum: Frédéric Bon l'a très
bien démontré dans un récent ar·
» (p. 217). Il est vrai que
son prédécesseur avait dit à peu
près la même chose. La modestie
n'a jamais été la vertu dominante
de la V' République.
Le livre apporte une foule d'in·
dications qui éclairent la face
obscure d'événements dont on ne
connaissait que l'aspect officiel.
Sont·elles toujours décisives? J'ai
été surpris, par exemple, de ce
qui est dit du rôle attribué à
M. Pompidou entre les deux tours
de l'élection présidentielle de
1965, car le Premier ministre était
alors comme tombé dans une
trappe et cet oubli le fâchait fort,
si je me souviens de la conférence
de pres8e mans8ade qu'il tint le
ticle de la Revue française de
Science politique (1).
ne saura
jamais quel rôle immense a joué
Président. c L'histoire
Pompidou dans mise en place
de la V' Républiqûe aurait con·
fié le général en 1959, lorsque
celui·là retournà. à. sa banque
Cette logique dessine en quel.
que sorte le s<fuelette des événe·
ments, mais un squelette sans
chair. On comprendra que
rêt du récit de Philippe Alexan·
dre ne réside pas dans l'analyse
critique des situations ; il est tout
entier dans la description des hu·
meurs de ce couple qui ne 8e
supporte plus: la lassitude du
monarque vieillissant, et l'impa.
tience du favori qui avait trop
bien retenu sa leçon.
Pierre A tJril
(1) • Le
référendum
du
27 avril
1969: suicide politique ou néceSSité
(p. 76). Même. du pouvoir,
stratégique?
(avril 1970).
23
La
Cb!'."'ac Uttérake du 16. au JI octDbre 1970
L'Orient second Jacques Berque C'est vrai pour l'Occident, qui 1 L'Orient second d'autres patries
L'Orient second
Jacques Berque
C'est vrai pour l'Occident, qui
1
L'Orient second
d'autres patries en vue d'un dia.
logue universel.
Gallimard éd., 448 p.
s'affirme triomphant mais se sait
en danger de dissolution. Plus
vrai encore pour le tiers monde,
ce «tiers exclu qui «cherche
brousse se fondent l'une dans
l'autre, résolvant un instant, pour
notre sensibilité, l'opposition en-
tre Nature et Culture, le voya·
geur constate la mouvance, la
Nous sommes pris, c'est en·
tendu, dans la tenaille nature et
culture; entre l'Espace à domi-
ner par l'atome et l'ordinateur,
et les espaces en friche autour,
au fond de nous. A cause de ce
déchirement, c'est entendu, il
n'est plus d'esprits universels
Et si un homme entreprenait
de faire le point d'un demi-siècle
d'« irrésignation :.? Un homme
ayant vécu l'Orient et non vécu
en Orient, ayant remis en cause
l'Occident natal pour voir com·
ment il est, déjà, profondément,
modifié par les autres cultures ?
Alors nous verrions se dessiner
notre tâche nouvelle: le «mou-
vement Pour être une
personne, aujourd'hui, pour deve·
nir soi, pour échapper aux
agressions aliénantes, il ne suffit
plus de connaître plusieurs cul·
tures. Ni d'ouvrir un regard cu·
rieux sur la constante transforma·
à
conquérir son histoire sans
Alors il faut remettre en ques-
tion la part de Marx qui plonge
dans le XX· siècle. C'est peut·être,
renoncer à
fin: «ce paradis est également
condamné par r économie mo-
derne et par r éthique de rI s-
L'homme qui se cherche
Jacques Berque n'a pas «par-
couru le monde, comme on le
dit des grands voyageurs: il a
tenté de le revivre, de lui rendre
à
travers ses affrontements, la
La société archaïque, iné-
luctablement, surgit dans l'his-
toire. Mais que Il e histoire?
L'histoire prosopopée (celle qui
dégoûte justement Foucauld), ce
n'est pas la vraie. L'histoire,
c'est l'entrée d'une nation, d'une
culture, dans l'ensemble complexe
du monde, fait de toutes les au-
tres cultures: un peuple s'accom-
plit, aujourd'hui, non à partir de
lui seul, mais à partir des autres.
pour Jacques Berque qui, comme
presque tous les intellectuels occi-
dentaux, a voulu y croire, le
plus courageux retour sur l'His-
toire et sur soi. La classe ouvrière
ne peut être définie, pour tou.
jours, «dans les seuls termes
d'une sociologie du Les
conditions du travail évoluent,