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SOMMAIRE 3 LE LIVRE DE LA QUINZAINE Alain R~riIlet Projet polLr une révolution à New
SOMMAIRE
3
LE LIVRE DE
LA QUINZAINE
Alain R~riIlet
Projet polLr une révolution
à New York
par Anne Fabre-Luce
4
ROMANS FRANÇAIS
Jacques Tehoul
Edith Thomas
L'amour réduit à merci
Le jeu d'échecs
Eve et les autres
Les gendres
Isabelle
L'Inadmissible
Les poneys sauva/{es
par
par Maurice Chavardès
Lionel Mirisch
FrançoisSonkin
Jean Freustié
Robert Lapoujade
Michel Déon
par André Dalmas
par Alain Clerval
par Anne Fabre-Luce
par Alain Clerval
9
LlTïERATURE
Malcolm Lowry
Sombre comme la tombe
où repose mon ami
Lettres
par
Geneviève Serreau
ETRANGERE
Raymond Chandler
par Jean Wagner
11
ENTRETIEN
Durrell, écrivain et peintre
Propos recueillis
par Claude Bonnefoy
12
HOMMAGE
14
Au toscin de l'Histoire
Un inédit de Soljénitsyne
par
Georges Nivat
16
EXPOSITIONS
17
18
L'Univers de Kienholz
Le Kunstmarkt de Cologne
Dans les galeries
Les murs de Brassaï
par
par Marcel Billot
Gilbert Lascaux
par
Roger Grenier
19
HISTOIRE
Charles de Gaulle
Jean Baechler
Mémoires d'espoir
Les phénomènes révolutionnaires
par Pierre Avri!
20
par
Bernard Cazes
21
ETHNOLOGIE
Robert JauIin
Le paix blanche
par Jean Duvïgnaud
23
CINEMA
Peter Sasdy
par
Roger Dadoun
24
Robert Kramer
Une messe pour Dracula
Un rêve d'insurrection
par Louis Seguin
25
THEATRE
Witkiewicz
par AdoH Rudnicki
26
Lettres à la Quinzaine
François Erval, Maurice Nadeau.
Publicité littéraire :
Crédits photographiques
Conseiller: Joseph Breitbach.
22, rue de Grenelle, Paris (7e).
Téléphone: 222-94-03.
p.
1
Observer/Transworld
Denoël
Comité de rédaction :
Publicité générale : au journal.
p.
3
Vasco
Georges Balandier,
Bernard Cazes,
François Châtelet,
Françoise Choay,
Dominique Fernandez,
Marc Ferro, Gilles Lapouge,
Gilbert Walusinski.
p.
5
Denoël
Prix du nO au Canada : 75 cents.
p.
6
Denoël
Abonnements :
p.
7
Gallimard
p.
8
Gallimard
p.
9
Denoël
p.
10
Ch. Bourgois
La Quinzaine
Secrétariat de la rédaction
p.
Il
Galerie de Seine
htt~r.lirp
et documentation
p.
12 Observer/Transworld
Anne Sarraute.
p.
13 Observer/Transworld
p.
15 Observer/Transworld
Courrier littéraire :
Un an : 58 F, vingt-trois numéros.
Six mois : 34 F, douze numéros.
Etudiants : réduction de 20 %.
Etranger: Un an : 70 F.
Six mois: 40 F.
Pour tout changement d'adresse
envoyer 3 timbres à 0,40 F.
Règlement par mandat, chèque
bancaire, chèque postal :
p. 16
Norbert Nobis-Bonn
Adelaide Blasquez.
C.C.P. Paris 15551-53.
p.
17
Christel Hesse
Maquette de couverture:
p.
18
Directeur de la publication :
Jacques Daniel.
p.20
François Emanuel.
p.21
Rédaction, administration
Impression S.I.S.s.
p.23
43, rue du Temple, Paris (4 e )
Téléphone: 887-48-58.
Printed in France.
p.24
Brassaï
D.R.
D.R.
D.R.
D.R.
2
1 I.IY •• D. Le roman comme jeu I.A QUINZAIN. 1 Alain Robbe-Grillet comprendre la
1 I.IY •• D.
Le roman comme jeu
I.A QUINZAIN.
1 Alain Robbe-Grillet
comprendre
la
complexité, mais
à
Projet pour une révolution
s'y
perdre.
Dans
Projet
pour
une
à New York
révolution à New
York, ce jeu se
Minuit éd., 214 p.
Autant et plus
encore
peut-être
que la Maison de Rendez-vous, ce
dernier roman d'Alain Robbe-
Grillet nous convie à considérer la
fiction comme une aventure ludi-
que. Dans UI;le série de scénarios
construits en abyme, l'auteur est,
en effet parvenu à produire une fic-
tion totalement « irrécupérable» des
points de vue de l'identité du narra-
teur ou des personnages, de celui de
la chronologie ou de la « factuali-
té » des événements.
Comment réussir à faire un texte
duquel aucune vérité ne subsiste
après la lecture, et qui rompt avec
toutes les amarres de la vie réelle ?
Cela demande un grand talent, un
point de vue critique incessant et
une virtuosité dans la « mise à dis-
tance» que Robbe-Grillet semble
posséder au plus haut degré.
Une des clefs possibles de ce livre
où le mixage de type cinématogra-
phique, le brouillage systématique
de toute piste amorcée sont égale-
ment soutenus, est une situation fort
banale, sorte de « Monsieur le Mar-
quis rentra à huit heures ». En ef-
fet, un homme, le narrateur, atten-
du par sa femme, rentre chez lui, et
dépose ses clefs sur une console
dans l'entrée de la maison. Le ro-
man consistera à remplir et à dé-
ployer au maximum cet événement
initial, essentiellement neutre. Pour
ce faire, on utilisera par exemple,
les couvertures des romans policiers
dont on « visualise » les images sur
les rayons de la bibliothèque en haut
dans la maison. Ces images s'asso-
cieront aisément en tant que « situa-
tions» terminales avec l'insertion
de la clef dans la serrure et la sym-
bolique phallique qu'elle implique.
Le bruit des clefs que l'on dépose
se convertira en un fracas de vitre
qu'un agresseur imaginaire vient
de briser pour pénétrer jusqu'à la
femme qui attend dans la chambre.
Les bris de vitre feront sept petits
poignards transparents destinés à
transpercer la chair offerte d'une
victime ligotée sur un lit, et dont
l'image est peut-être sur la couver-
ture déchirée d'un des romans poli-
ciers en question.
Ce que Bernard Pingaud disait de
la lecture du Nouveau Roman en
général demeure vrai: C'est un
labyrinthe dans lequel le jeu ne
consiste pas à sortir, c'est-à-dire à
poursuit dans le sens d'une vérita-
ble propédeutique de la gratuité et
du « désengagement » total pour le
lecteur. En raison du poids consi-
dérable du système de valeurs avec
lequel celui-ci aborde la lecture en
général, rien ne lui est en effet plus
difficile que de se défaire de ses ha-
bitudes de juger, de « valoriser »
constamment les éléments de la fic-
tion les uns par rapport aux autres
d'une part, et aussi de les confron-
ter sans cesse avec sa propre échelle
de valeurs. La lecture de type ordi-
naire correspond toujours à la
confrontation de deux « Weltsans-
chaaungen», c'est mon monde
contre et par rapport à celui que
l'auteur me propose qui se trou-
vent immédiatement « mis en jeu ».
Lire, c'est opérer une série de sai-
sies des éléments du texte, les enre-
gistrer « comme» vrais ou moins
vrais, bons ou mauvais, par rapport
Dessin de Vasco.
à soi. Tout l'arsenal aristotélicien
dont nous avons hérité, les princi-
pes de cohérence interne du récit,
les notions de Il supérieur» et
Il d'inférieur », les concepts de péri-
pétie, de reconnaissance ou de né-
mésis adhèrent encore puissamment
lecteur au niveau du
du Il bien », ou du
Il juste
»,
vrai »,
Il
elle vient investir une autre région,
celle du
jeu
des
articulations
des
à l'esprit du lecteur contemporain.
D'où sa Il déception» en face d'un
roman de ce type qui est un anti-
récit, se détruisant lui-même au fur
et à mesure qu'il s'élabore (comme
l'indiquait Sartre à propos du Por-
variantes proposées pour un évé-
nement dont le contenu est indif-
férent en Soi.
Considéré dans cette perspective,
Projet pour une Révolution à New
trait d'un Inconnu de Nathalie Sar-
raute). Le lecteur aura, devant l'inu-
tilité de ce bagage de valeurs, la
sensation d'être Il joué », alors qu'il
devrait entrer dans le jeu de la non-
valeur et jouir précisément du Il dé-
lestage » qui lui est proposé.
Mais entrer dans le Il ludique»
est infiniment plus difficile que de
suivre les parcours traditionnels :
c'est aller dans le sens toujours ré-
voqué ou révocable de toute vérité
comme le tentent certains philoso-
phes tels que Eugen Fink (Le Jeu
comme symbole du Monde, Minuit,
coll.
Arguments »)
ou
Kostas
Il
Axelos (Le
Jeu
du
Monde,
Mi-
nuit, coll. Il Arguments »).
Ces
pensées vont d'ailleurs beaucoup
plus loin, qui proposent la tota-
lité du monde comme jeu, et
pas seulement la fiction. Si l'on
décide d'acquiescer aux contrain-
tes d'un ludisme radical en matière
de roman, force nous est alors de
permettre à la notion de gratifi-
cation de changer de lieu et de
sens. Au lieu de se situer ?Our le
York est une remarquable leçon de
Il désappropriation » : Le narrateur
(Il Disons Il je », ce sera plus sim-
ple », écrit Robbe-Grillet) est un
transfuge délibéré; il assume tour
à tour l'identité de tous les autres
personnages, visant ainsi une Il pa-
nique des assurances vitales » chez
le lecteur qui doit être constamment
Il désorienté» et qu'on projette
dans une errance joueuse où se suc-
cèdent indifféremment réel et ima-
ginaire, sans distinction et sans
rupture.
Pourtant, l'univers Il facultatif »
ainsi composé peut encore être jugé,
mais seulement de manière globale
et extérieure : on y verra l'épanouis-
sement complaisant d'un monde de
fantasmes sadiques, sorte de théâ-
tre intérieur dans lequel les person-
nages peuvent être récupérés grâce
à la cohérence de leur rôle : la
femme, masochiste, y joue la Il vic-
time », objet d'un plaisir différé et
substitutif. L'homme maîtrise et
détruit dans cet objet la chair qu'il
hait et qui le fascine par sa virgi-
nité. But du désir et de la haine,
lieu de résolution des pulsions re-
foulées et des passages à l'acte ima-
ginaires et irréversibles pour le
voyeur, la femme polarise en tant
que proie toutes les gravitations
irréelles qui s'ordonnent autour de
sa Il facticité» charnelle. L'inter-
prétation psychanalytique s'impose
d'ailleurs devant une symbolique
aussi insistante et répétitive.
On pourra aussi souligner l'effet
Il assujettissant » (ramenant au su-
jet) de cette fiction dont le but n'est
autre que de renvoyer à elle-même,
donc à un solipsisme caractérisé. Le
Il matériau» d'où sortent les ima-
ges (c'est-à-dire la Il situation initia-
le, et les objets qui composent les
scénarios, tels que les objets aban-
donnés sur le terrain vague ou les
accessoires d'un magasin où l'on
vend des masques, de faux poi-
gnards, des mannequins de son,
etc. ») est lui-même systématique-
ment démystifié en vue de la mysti-
fication à laquelle il va contribuer.
On cherchera en vain la présence
d'une conscience angoissée par sa
finitude, un engagement précis d'or-
dre politique ou humain. Le nar-
rateur semble jouer à se faire peur
par la titillation que procure une
imagerie savamment orchestrée. Ce
livre est donc susceptible de susci·
ter, par un retour honique des cho-
ses, un appel à la profondeur qu'il
veut précisément éliminer.
Heureusement, un humour éton-
nant soutient à chaque ligne un ré-
cit qui déborde de toutes parts ses
frontières. Il met en évidence une
distance critique constante de la
part de l'auteur - qui commente
ses propres Il séquences », se fait
interroger sur les erreurs ou les
contradictions de l'histoire. On rit
des Il valences » imaginaires et fol-
Ies qu'il accroche insolemment aux
moindres détails. En véritable Il pas-
se-muraille» le narrateur traverse
les surfaces pour se et nous retrou-
ver de l'autre côté de distributeurs
de bonbons dans le métro new yor·
kais, il se travestit quand le besoin
s'en fait sentir, ou décolle laborieu-
sement les masques de chair de son
visage entre deux scènes. Il semble
qu'il doive absorber beaucoup de
Marie-Sanglante pour avoir la force
de tenir tous ensemble les innom-
brables fils de ses marionnettes
jusqu'au brouillage final dans le-
quel tout et tous se confondent.
Mais, comme le dit un de ses per-
sonnages (Laura, qui est tantôt sa
femme, tantôt une petite fille qui
serait sans doute du goût de Ma-
thias dans le Voyeur)
:
Il Pour
lt Ile
petite vérité, il y a des milliard" et
~
3
La Quinzaine Littéraire,
du ]"' au 15 novembre 1970
Un langage strict ~ Robbe-Grillet da milliards de mensonges, alors Jacques Tehoul vow comprenez »)-
Un langage strict
~
Robbe-Grillet
da milliards de mensonges, alors
Jacques Tehoul
vow comprenez
»)-
1
banale déchirure de l'absence et de
la souffrance il lit : FNL vaincra,
Pour « Monsieur le Marquis ren-
tra à huit heures », la suite de la
L'amour réduit à merci
Le Seuil éd., 222 p.
il découvre Hanoï, Camin, Chicago.
Il
a
perdu,
ou
brisé,
son
amour,
soirée est un délire synonymique
de variantes de son emploi du
temps. La Révolution - qui n'est
heureusement qu'à l'état de projet
mais il paye ainsi pour toutes les
injustices, toutes les tortures, tous
les crimes de l'univers.
pond à cette vr.swn si forte qui te
hante au moment même où tu res-
sens la violence de l'injustice? La
vieille gravure est toujours exposée
dans la vitrine. C'est la page de
garde d'un livre très rare de Ful-
gosus. Un carton dactylographié :
-
est elles aussi une variante de
variante - celle de la réunion de
malades mentaux venus «consul-
L'Amour réduit à merci. L'amour
aveuglé par un bandeau est enchaî-
né à {Ln arbre. D'autres personnages
l'entourent. Tout ceci est très allé-
ter» pour une narco-analyse. Le
narrateur » nous confie d'ailleurs
parfois qu'il ne parvient pas à
«
«
caser» tous les éléments de ses
variantes (manière de nous impli.
quer dans le jeu) : « Quant
à l'es-
calier de fer, j'y pense, dit-il, on
l'utilisera quand même », et force
nous est de lui faire confiance.
On aimera, je crois, les policiers
sadiques - « mais la vareuse et les
Bien des jeunes romanciers, sem-
ble-t-il, refusent (ou veulent igno-
rer) une certaine dichotomie : celle
qui conduisait nos auteurs de na-
guère à séparer le « privé » du « so-
cial », la vie des individus de celle
du monde. Non qu'ils aiment « si-
tuer» leurs héros dans un contexte,
professionnel ou autre, trop précis,
mais ils leur imposent une respon-
sabilité quasi historique, qui dé-
passe ce qu'a d'accidentel et de
petit leur propre drame.
Tel est le cas de Jacques Teboul,
Ce qui épaissit le roman, lui don-
ne à la fois du poids et une certai-
ne opacité. Comme dans les œuvres
très chargées, on manque de lumiè-
re, on manque d'air. Ce que veut
d'ailleurs Jacques Teboul, incontes-
tablement. C'est pour nous oppresser
qu'il se bat. Ses pages serrées, sou-
vent belles en soi, sont faites pour
nous prendre à la gorge. Mais d'où
vient alors cette relative indifféren-
ce du lecteur, cette impression de
demeurer à l'écart d'un livre qui
se déroule (armée en marche) loin
de lui, sans lui ?
gorique. La distance ainsi posée dé-
colore un peu la vision. On entend
des cris, mais on ne perçoit qu'un
murmure.
Heureusement, ce murmure a la
forme des phrases acérées et arden-
tes de Jacques Teboul. Ce langage
strict et pourtant musical, brutal
et pourtant savamment composé,
dont
l'Amour
réduit
à
merci
est
« constellé» d'enfants biafrais
s'étage, se replie, se déploie, et l'on
admire qu'il ne soit jamais inutile.
bottes n'empêchent pas les senti-
Dans
l'Amour
réduit
à
merci,
si
ments humains
»
-
qui se font
squelettiques, de cadavres déchique-
tés de Vietnamiens, de morts arabes
la .fable lasse un peu, le texte de-
servir des sandwiches au jambon
de Nanterre
Raymond (en) ap-
Probablement du parti pris allé-
gorique. Jacques Teboul accumule
par leurs victimes pendant les
pelle (à) Jeanne, qui n'est plus,
(l'a-t-il tuée ?), mais à travers la
des bombes qu'il se
hâte
de désa-
meure, métal brûlant, compact et
sans paille.
«
pauses », et qui demandent aux
morcer. Quel
mot chez toi corres-
Lionel Mirisch
ravissantes suppliciées de manger
aussi « pour leur inventer des faits
précis et significatifs ». Car il s'a-
,
A
git « d'alimenter» convenablement
ce petit délire oral et spéculaire.
Alors les « vampires de métropoli-
tain JI, les hommes en blanc munis
de délicates et précises seringues.
les jeunes blousons noirs mimant
l'action révolutionnaire seront les
bienvenus pour défoncer les portes
en trompe-l'œil, pour incendier len-
tement les rousseurs tendres de
mannequins à la chair exquisement
blanche.
L'auteur prend son bien où il le
trouve - parfois dans ses autres ro-
mans. n propose Edouard Manneret
(la Maison de Rendez-vous) comme
«solution possible» à une action
irréelle, et décrit avec un plaisir
qu'on imagine grand une mygale -
descendante de la scutigère de la
Jalousie, perçant le sein blanc d'une
victime, «ravie », extasi~ comme
le supplicié chinois qui fascinait
Georges Bataille (et dont la photo-
graphie ne le quittait jamais).
Plus exigeant que le roman tra-
ditionnel où l'identification com·
plaisante était toujours proposée au
lecteur, ce livre nous enjoint de
transgresser nos frontières et d'as-
sumer «pour voir» la totalité de
Se
creer sOI-meme
1 Edith Thomas
Le jeu d'échecs
Grasset éd., 272 p.
1 Eve et les autres
Mercure de France éd., 160 p.
Pour que le bonheur ne déçoive
pas, le mieux est peut-être de le
créer soi-même, au lieu d'attendre
qu'autrui vous l'octroie. Aude, par
exemple, ne pourrait accepter « d'ê-
tre définie» par un homme. Fem-
me, elle veut être sa propre lumière,
non le reflet d'un mâle; elle déci-
paru chez un autre éditeur en
1952), elle nous offre une huitaine
de cours récits - mi-nouvelles mi-
apologues - qui, tout en rajeunis-
sant avec entrain et impertinence
la Bible, mettent les points sur les i
d'un certain féminisme.
Le ton est donné par cette répli-
Une femme dresse le bilan de sa
vie. Non que cette vie soit proche
de sa fin, mais parce que le senti-
ment d'échec qu'éprouve Aude de-
mande à être en quelque sorte véri-
fié. Ce qu'elle a raté, c'est son épa.
nouissement de femme, plus préci-
sément d'amante. Aucun homme ne
lui a donné ce qu'elle espérait. Et
l'amour, un temps partagé, de la
jeune et instable Claude a fini dans
l'amertume.
Aude s'interroge donc. Pourquoi
cette malchance? Serait-ce inapti-
tude à s'harmoniser avec autrui ?
Serait-ce maladresse? « Je suis ti-
mide et retirée, dit-elle d'elle-même,
dera d'assumer sa liberté même si
cette liberté la voue à la solitude du
cœur et des sens. Elle aura, volon-
tairement, un enfant « sans père »,
un enfant né d'une blessure, pres-
que d'un désespoir, mais à qui elle
s'efforcera d'apprendre le bonheur
et l'espoir, en même temps que la
volonté et le courage.
Edith Thomas n'a pas attendu
d'écrire ce livre pour s'intéresser,
que
de
la
femme
de
Loth à son
époux
:
« Je
te hais
pour ce que tu
as voulu faire de moi : un être qui
n'est jamais que le reflet de
toi.
»
Mme Putiphar, la Femme adul-
tère, Judith, Marie elle-même qui
- comme l'Aude du Jeu d'échecs
- se fait faire un enfant naturel
comme elle dit, à « la
solidarité
des femmes entre elles dans un
univers qu'elles n'ont pas fait et
dont elles ne sont pas responsa-
(non sans l'abriter astucieusement
sous la pseudo-paternité de Joseph),
toutes ces femmes affirment une
personnalité qui rejette l'empreinte
masculine.
avec, tout à coup, des flambées de
bles.» Plusieurs de ses ouvrages
précédents sont consacrés à celles
qui ont tenté de changer le monde,
en se changeant padois elles-mêmes,
l'illusoire li de la fiction en tant
que tel. Exercice passionnant pour
«
qui s'intéresse à ses propres au-delà,
de Jeanne d'Arc à George Sand, en
passant par les Pétroleuses, les
Femmes de 1848 et Pauline Roland,
à
ces «variantes D inconnues de
en
attendant
l'essai
annoncé
sur
nous-mêmes qui nous attendent de
Louise Michel.
.
Sans aigreur, mais ironiquement,
Edith Thomas remet les choses à
leur place, taillant, décousant, rac-
commodant l'Ancien et le Nouveau
Testament. Le plaisir qu'elle y a
pris est évident. On le partage vo-
lontiers, tant ces historiettes sont
vives, adroitement conduites, en·
jouées. L'intention, cependant, de-
meure grave.
l'autre côté de nos « vérités D.
En
publiant
une
nouvelle
Anne Fabre-Luce
hardiesse. » Du portrait qu'avec un
pointillisme psychologique extrême-
ment habile en brosse Edith Tho-
mas, il se dégage, en fait et avant
toutes choses, la peur de s'illusion-
ner : n'être dupe de rien, écrit la
narratrice, « pas même de l'illusion
du honheur. »
édi-
tion d'Eve et les autres (qui avait
Maunce Chavardès
4
Une satire heureuse 1 François Sonkin Les Gendres Coll. Lettres Nouvelles Marc, enfin dépossédé de
Une satire heureuse
1 François Sonkin
Les Gendres
Coll. Lettres Nouvelles
Marc, enfin dépossédé de tous ses
rêves, abandonnera un univers où
l'adolescence même est devenue
Denoël éd., 192 p.
Le livre de M. François Sonkin
n'est pas un roman au sens conven-
tionnel où l'on continue à l'enten-
dre. Ce n'est pas d'autre part l'un
de ces ouvrages qui semblent avoir
pour seule ambition de bouleverser
pour le rendre plus obscur le mode
traditionnel du récit et de l'écriture.
Il s'agit, je l'écris « toutes pro~u­
tions gardées », d'une tentative
. originale et fort habilement condui-
te de donner de la civilisation et de
l'existence quotidienne que celle-ci
IL engendre», une relation qui soit
à la fois émouvante, exacte et
acceptable pour un lecteur, aujour-
d'hui quelque peu saturé de ces
comparaisons.
à la mode, de la psychanalyse - ne
peut apporter de remède. Autour
d'eux, la foule des gendres se refer-
me. Ils suffoquent et leurs yeux
sont ternis de buée comme ces mi-
roirs qu'on approche de la bouche
des gens presque morts.
suspecte : « Marc acheta une gran-
de poupée, très grande, très bête,
avec de grandes nattes, un très
grand sourire et de grandes cuisses
de bébé. Il ne reconnut aucun gen-
dre parmi les permissionnaires. Il
Mai 68
La troisième et dernière partie du
livre a pour ca9re Paris au mois de
mai 1968, quand l'agitation com-
mença d'étourdir et quelquefois de
dérouter l'ordre établi. L'événement
sépare définitivement la fille, deve-
nue inhumaine, au sens proRre,
invulnérable à toute émotion, de son
père. Pour lui ce sera comme une
renaissance, quand, sur les barri-
cades il accompagnera Mai, cette
jeune fille, si semblable à sa fille
adolescente. L'aventure durera jus-
qu'à la reconquête, quartier par
quartier, de la ville investie par
l'armée des gendres. Mai, la jeune
révolutionnaire, se perdra dans la
foule abusée et vaincue, tandis que
regagna la chambre de son hôtel.
Il fit un ballot de ses vêtements,
ses objets de toilette, son manteau,
sa petite voiture et la poupée. Il ne
lui restait plus qu'à nouer ses
draps bout à bout pour s'échapper
Un langage
de la prison. »
A l'écart on le voit, de tout rap-
pel idéologique, se tenant, par son
langage, dans le domaine concret,
si je peux dire, de l'écriture, ce livre
n'est pas un ouvrage de circonstan-
ces. Il n'exploite aucune facilité .et
ne se permet aucune complaisance
dans l'allusion. Disons simplement
pour conclure qu'une imagination
verbale, constamment en éveil, a
fait des Gendres une satire heureuse
et un divertissement.
André Dalmas
Emouvant, exact et ~acceptable,
ce roman l'est en effet par une
qualité essentielle, celle du langage.
Sans jamais rien devoir à quelque
mode que ce soit, cette réussite
mérite d'être soulignée, car elle
n'est pas commune: syntaxe, voca·
bulaire, utilisations facétieuses du
lieu commun, métaphores inatten-
dues, tout cela crée, entre l'écrivain
et son lecteur, une complicité par
quoi l'image la plus dérisoire ou la
plus cocasse devient l'arme la plus
sûre. Tel est l'attrait d'un récit
dont l'auteur a su jusqu'à la fin
préserver la grâce naissante.
De cet ouvrage, on peut aussi dire
qu'il est le livre des métamorpho-
ses, ou plus exactement .(pour reve-
nir à son titre) le « lieu» de
l'engendrement - de ce phénomène
qui fait de l'homme contemporain,
non pas un adulte, mais cet être
nouveau, cet hybride de l'univers
mécanique, que l'auteur appelle un
gendre. Le gendre est un conserva-
teur, mais d'une espèce inédite: il
engendre moins l'ordre que la tris-
tesse qui l'accompagne, moins la
propriété que la provocation de
l'injustice, moins la prospérité que
l'ennui qu'elle fait naître. La marée
des gendres couvre les villes moder-
nes, envahit ses rues, pénètre dans
ses appartements. La seule fonction
de ces gendres semble être le main-
tien des conditions les plu!! favora-
bles à leur reproduction. Le gendre
est à la fois devenu l'époux et le
protecteur de son propre développe-
ment - il est l'hermaphrodite ·de
la civilisation qui l'occupe: en mê-
me temps policier et victime, direc-
teur et dirigé, sujet et objet de toute
activité.
L'auteur a divisé son livre en
trois parties qui correspondent,
chacune, à trois états concrets, à
trois métamorphoses de ses person-
nages principaux : un père, Marc,
et sa fille Nature. Celle-ci est une
adolescente encore gracieuse, qui
survit aux frontières du monde des
gendres. Cependant constamment
menacée, Nature sera bientôt, en
dépit de la présence de son père,
attirée, puis absorbée par la marée
civilisatrice. Marc la voit s'éloigner
de lui, changer de formes et de re-
gards, devenir l'épouse, la Femme
monotone d'où toute fraîcheur est
désormais absente. Devant elle, en
elle « chaque jour passe et se vide
comme un sac. fatigué, si mou
qu'elle ne sait par où le saisir. »
Elle est Claire, l'attribut du gendre.
Quant au père « il se retrouve seul,
tout est éteint, tout est devenu froid,
soigneusement froid, soigneusement
éteint et propre comme une allée
HELENE CIXOUS
le troisième
corps
les commençements
Le style d'Hélène Cixous
demeure, puissant,
nombreux, violent.
Il est celui
"d'un guerrier de la vie",
décidé à vaincre
ses démons intérieurs,
acharné dans sa quête
et sa possession du monde
par le langage.
On ne peut qu'admirer
l'ampleur du registre,
la variété des tons,
qui va de la colère
à l'abandon savant,
en passant par l'angoisse,
l'insolence, le rire, le sang,
les larmes.
Hélène Cixous
est d'autant plus poète
qu'elle saisit
le paradis ou l'enfer
dans les choses
quotidiennes.
bien ratissée (
) Avec son sang,
son sperme, ses idées, il se sent
perdu comme dans un canot pneu-
matique de naufragé abandonné
seul dans le néant, entre assis et
debout. »
JACQUELINE PlATIER
Le Monde
La foule des gendres
Pour le père et pour la fille, a
présent chacun de leur côté,
commence la morne navigation de
l'exotisme, au sein de la pesanteur
croissante des corps, à laquelle nulle
thérapeutique - y compris celle,
HELENE DE WIERLYS
La Quinzaine Littéraire
La Quinzaine Uttéraire,
du }o. au 15 novembre 1970
5
Un regard clair L~hoDlDle foudroyé 1 Jean Freustié Isabelle La Table Ronde éd., 320 p.
Un regard clair
L~hoDlDle foudroyé
1 Jean Freustié
Isabelle
La Table Ronde éd., 320 p.
Cette Isabelle dont le prénom pas-
tel fait penser aussitôt à des faveurs
d'un vieux rose, à un médaillon
ancien" n'a guère de ressemblance
avec l'autre Isabelle, la fragile hé·
roÏne du récit de Gide. Nul amour
brisé ne la rattache à son passé, au
contraire, d'une jeunesse éblouis·
sante, elle est à l'âge où l'épanouis.
sement des formes éveille en tout
homme, fût-il son père, de troubles
pensées et une curiosité au fond très
naturelle. Mais, chez Jean Freustié,
la peinture des passions choisit
toujours le détour d'une situation
scandaleuse pour montrer que les
sens ne peuvent guère trouver un
secours ou un apaisement dans les
conventions, l~ sens du devoir ou du
péché.
Paul, divorcé depuis quinze ans,
n'a guère ,veillé que de loin à l'édu·
cation de sa fille dont Sonia, son
ancienne femme, a la charge. Mais
il n'a pu, cette fois, résister au ca·
price de jouer les pères nobles. Il
emmène la jeune fille en vacances
dans sa propriété de Haute·Proven·
ce. Pour un solitaire qui vit à la
campagne, entre les livres à lire,
ceux à écrire, que ses amours pas·
sées ont rendu, la quarantaine ve·
nue, mi·amer, mi·détaché, la pré.
sence d'une jeune fille de dix.sept
ails, sûre de ses charmes, récemment
avertie des dangers et des morsures
de l'amour, voilà précisément la me·
nace qui va bouleverser ses habitu·
des, son bonheur tranquille. Ce vo-
luptueux qui, comme tous les hom-
mes de plaisir, s'est toujours tiré,
grâce à son scepticisme et sa lassi·
tude, des situations compliquées, ou
scabreuses, comment cette fois a·t·il
pu sortir de ~ette aventure : rêver
d'être l'amant de sa fille sans pou·
voir, ni se séparer d'elle, ni se résou-
dre à commettre l'irréparable?
Pour Isabelle, Paul, qu'elle n'a ja-
mais vraiment connu, est un
hdmme comme les autres que l'ex·
périence et son mystère, son métier
d'écrivain parent d'un prestige
neuf.
L'amoralité de ce livre, et l'on y
songe peu tant elle s'exprime avec
naturel, se marie, d'une manière
qui fait le charme acide de tous
les livres de Freustié, à un esprit
positif, au regard clair que l'écri-
vain, médecin de son métier, pose
sans jamais perdre son sang-froid,
ni son goût méticuleux du détail,
sur tous les déportements de ses
personnages. L'auteur mêle au récit
du séjour d'Isabelle des fragments
de roman écrits par Paul où l'auto-
biographie interfère avec les souve·
nirs de la jeune fille quand elle
était enfant, et l'on voit par l'appro-
fondissement que le récit dans le
récit donne au livre, se dessiner le
propos subtil de l'auteur : fiction
et réalité ont besoin de l'équivoque
et de l'interdit pour se nourrir l'une
de l'autre et s'enrichir de toutes les
nuances subtiles de l'imaginaire.
Le brusque surgissement de la jeune
fille fait découvrir à Paul, non seu·
lement les satisfactions ambiguës de
la paternité, mais surtout le poids
du temps. Qu'Isabelle non seule·
ment ne soit pas fâchée du désir
qu'elle inspire, mais aille, même,
jusqu'à suggérer à Paul de disposer
d'elle si tel est son bon plaisir, peut
paraître une rouerie ou un jeu
pervers, mais pour ces deux' êtres
que la vie n'a jamais mis dans le
cas d'être vraiment l'un pour l'au·
tre un père et une fille, pourquoi
n'en irait·il pas ainsi?
Fût-elle sa fille, aucune femme
ne peut consentir à voir ses avances,
ou sa coquetterie demeurer sans
réponse. Isabelle précipite la sépa-
ration pour échapper à ce père qui,
pour n'être pas un modèle de vertu,
n'a pas eu le courage de commettre
l'irréparable. En échange, elle lais-
se à Paul son amie, la douce et
paisible Maryvonne qu'il n'a pas
les mêmes raisons de respecter. Paul
est un écrivain, il préfère l'imagi.
naire, ses chimères, aux réalités.
Isabelle dont il n'a pas su faire sa
prisonnière aura seulement réussi
à relancer douloureusement les sou·
venirs, dont il fera la matière d'un
nOUVf:au livr.e.
On a l'impression, qu'à l'image
de la pure et gracile Isabelle de la
première partie du récit, Freustié a
voulu en médecin tirer une deuxiè-
me épreuve de la jeune fille où elle
apparaît abîmée par la vie.
C9mme toujours chez lui, le goût
de sonder les reins et cœurs l'em-
porte sur les rêves et la poésie douce
amère.
Les analystes qui font l'étude du
cœur humain ont généralement un
penchant excessif pour l'introspec-
tion ou le lyrisme. Jean Freustié
offre l'exemple fort rare d'un psy-
chologue qui met à étudier la poé.
sie du cœur, non la froide passion
du libertin, mais l'œil critique et
patient du thérapeute. Alain Clerval
1 Robert Lapoujade
parce qu'il la fait ». Le roman cons·
L'inadmissible
Denoël éd., 196 p.
Robert Lapoujade, peintre et ci·
néaste, nous apporte dans ce roman
la présence multipliée dans l'espace
et dans le temps d'une conscience
foudroyée : celle d'un homme, dé·
puté et historien qui est doublement
blessé, dans sa propre histoire - par
la trahison de la femme qu'il ai·
mait - et aussi par l'histoire du
monde à laquelle il rattache son
aventure personnelle. Dans ce dou·
loureux éclatement de l'être, devenu
titue alors une sorte de labyrinthe
dans lequel les récits se superposent,
se succèdent, se remplacent sans
transition, selon le pur courant as·
sociatif de la conscience imageante.
Un pessimisme profond traverse
les différents plÛ"ëow's 'du, rêcit :
l'humanité ressemble à un troupeau
d'éléphants qui s'écrasent les uns
les autres dans leur course préci-
pitée vers la mort. Pour retracer
l'aventure de :ta confusion humai·
ne, la voix du narrateur se fait plu-
infiniment poreux et vulnérable, les
événements d'ordres subjectif et
objectif se mêlent indissolublement
en une sorte de « bouillie des ori·
gines » où convergent tous les temps
et tous les lieux. Le récit est alors
comme un immense présent qui se
dilate et draine indifféremment avec
soi les alluvions issues du passé, du
présent et de l'avenir.
L'éclatement de la' conscience
met en évidence la faillite de l'homo
me. « Nous étions des émergences
composites, inventant le sublime
rielle : Cf. Ainsi suis·je facilement le
témoin, Charlemagne autant que
1acques Relde ou que Lennie.
Comment trouver le point et pour-
quoi y attribuer une telle impor-
tance ? » demande le narrateur. « Il
me suffit d'attendre et de laisser
fonctionner les cercles, intervenir
le moins possible. Nous sommes les
autres et le néant» (p. 26).
et
des paumés» dit Jacques Relde,
le narrateur. Mais n'est·il pas lui-
même et au niveau du discours
même qui constitue le livre « une
émergence composite inventant le
sublime » ? quand il « présentifie »
délibérément le procès de Jeanne
d'Arc, l'aventure du Gaullisme,
celle de Franco, ou une « liquida.
tion » planétaire à venir? Pour le
narrateur, les faits historiques sont
le tuf dont toute conscience contem·
poraine 'se "nourrit. « L'homme est
toujours
près
de
l'histoire,
dit-il,
Une prose faite d'interférences
dans laquelle se recoupent inlassa-
blement les différents cercles issus
d'un pro-jet initial, tel apparaît ce
roOlan qui doit autant aux techni-
ques du Nouveau Roman, qu'à celle
deil images cinématographiques ou
au tachisme vibrant et discontinu de
la création picturale.
Des personnages émergent cepen·
dant rlu jeu des interférences, et
qui évoluent autour de la personne
du narrateur : sa femme Lennie,
objet de désir et d'amour, devenue
la proie éphémère et très klossows-
kienne de photographes érotomanes,
ses trois enfants disparus eux aussi
, par un jour de Mai, et dont le nar·
rateur croit entendre les' appels dé-
6
Prestiges de J'aventure sesperes. Il semble que la perte de la femme aimée soit le
Prestiges de J'aventure
sesperes. Il semble que la perte de
la femme aimée soit le mobile qui
pousse son mari à faire converger
l'Histoire dans ce qu'elle a d'apo-
calyptique. Un grand amour qui
finit provoque l'effondrement de
toutes les histoires, intérieures" et
extérieures. Mais en généralisant le
mal, la douleur, les supplices, en
convoquant l'Histoire, l'amant bles-
sé s'exerce à assumer sa propre
souffrance, et aussi sa viduité.
C'est pourquoi, Lennie, c'est aus-
si. Jeanne d'Arc en butte aux bru-
talités de ses gardiens, subissant les
insultes de ses juges. Elle peut aussi
devenir une reine traînée par son
nouveau maître, violée dans sa
chair, béante de plnisir et de honte
dans les bras de l'amant.
1 Michel Déon
Les poneys sauvages
Gallimard éd., 504 p.
« Dans
notre
société coexistent
tous les niveaux de conscience, de
l'homme du Moyen Age et même
du primate au mandarin. Le passé
est une sorte de tare que nous trans-
formons en livres d'images» dit
Jacques Relde. Ce sera donc par la
multiplication des consciences pos-
sibles qu'il ,pourra parvenir à « an-
nuler» Lennie, à la restituer à
l'Histoire, à lui conférer sa valeur
mythique. « Telle qu'en elle-même
enfin », elle apparaîtra intégrée aux
courants multiples de l'aventure hu-
maine dans le monde, par l'effet de
ce nouveau viol qui consiste pour le
narrateur à lui imposer son propre
vertige qui n'est plus celui de
l'amour mais celui de l'identité.
Que devient en effet la signification
d'un amour quand on l'occulte par
le meurtre d'Henri IV, par l'image
du feu atteignant le corps blanc et
pur de Jeanne, par la vision des
rites érotiques « communautaires »
des groupes « hippie », ou par le
spectacle de la bombe frappant Hi-
roshima ?
Puisque
l'amour est révolu
qui
permettait de perdre ensemble la
notion du temps, puisqu'il n'est
plus possible de vivre les moments
uniques « en éclatant de toute part
et en conjuguant l'amour, à travers
un saut infini de deux corps lovés
tissant obstinément un creux sans
mesure », il reste à faire l'histoire
du monde à laquelle renvoie cet
amour et, ce faisant, « faire le tour
de soi-même »,
Avec un style extrêmement vi-
suel, une technique de convergence
parfois inégale, mais pourtant sai-
sissante par la violence des images,
l'Inadmissible
se
un étonnant kaléidoscope de la
« contemporanéité »,
propo~ comme
Anne
Fabre-Luce
Voici un écrivain qui n'a pas
craint d'écrire un roman qui soit
un roman, avec des destins entre-
mêlés, le bruit tragique et les lames
de fond de l'Histoire des quarante
dernières années et le grandisse-
ment mythique que l'action confère
aux individus dès lors qu'ils sont
assez doués pour la parer des presti-
ges de l'esprit ou la relier au sens
tragique de la vie, comme au sourd
battement de leur sang.
Il s'agit, à travers une large fres-
que fertile en rebondissements, qui
s'ordonne à partir de quatre expé-
riences d'homme, de montrer le dé·
clin de l'Occident, pour emprunter
à Spengler les prophéties nihilistes
dont Michel Déon a entrepris d'il-
lustrer l'exactitude lugubre. On
peut, bien sûr, le déplorer, mais,
seul, un tempérament de droite, et
comme il nous y invite lui-même, il
faut rattacher l'auteur à une fa-
mille d'esprits", pouvait entrepren-
dre une œuvre de cette ampleur,
sans craindre d'utiliser le moule
hors d'usage du roman-fleuve, par-
ce que sa facture et ses conventions
répondent aux propos apologétiques
ou polémiques, parfois irritants, qui
sous-tendent le déroulement du
récit.
Nous retrouvons ce qui frappe
toujours la pensée de droite d'un
anachronisme pathétique ou enfan-
tin, c'est-à-dire tous les thèmes sur
le destin, le dépérissement des civi-
lisations, les chevaleries du néant,
la décadence ou le fatalisme histo-
rique, car ils se situent toujours,
hors de ce monde, "dans le ciel in-
temporel de la transcendance et des
valeurs éternelles où la dévolution
des dons et des fonctions par grâce
d'état ou droit de naissance, fait
face à l'irruption scandaleuse d'une
contingence grossière et abusive.
Après tout, si l'on accepte ces don·
nées et parti pris romanesques
comme les lois du genre, pourquoi
bouderions-nous le plaisir de ce
livre, tant les dons du conteur
s'imposent avec force ?
Et puis, n'y a-t-il pas dans l'œu-
vre de Michel Déon une incu"able
nostalgie de l'enfance, ce royaume
secret habité par le songe, qui bai·
gne le livre tout entier d'où, en fili-
grane, le refus désespéré d'être exilé
du paradis à l'ombre des épées. Le
livre de Michel Déon trouve préci-
sément son ressort dramatique dans
l'opposition entre l'ordre des va-
leurs scellées dans l'initiation aris-
tocratique et le règne de la matière
acharnée à blesser l'esprit.
Le narrateur, un Français, écrit,
à l'aide de confidences et de livres,
du balcon de Spetsai l'histoire de
quatre hommes, Georges Saval,
Horace Mc Kay, Barry Roots et
Cyril Courtney, que le hasard
d'une année d'études a réunis à
Cambridge en 1938, à la veille de
la guerre. Au terme de cette année
rendue encore plus merveilleuse par
les prémices de la catastrophe et
le crépuscule automnal dont la mé-
moire embellit une société menacée,
ces quatre hommes, unis dans l'ad·
miration de leur maître d'études,
Dermot Dewagh, se sont prêté un
serment d'allégeance mutuelle et
ont fait le pacte de refuser des des-
tins médiocres. C'est à l'histoire des
membres de cette confrérie éparpil-
lée à travers le monde au gré des
caprices cruels de Clio que Michel
Déon a voulu nous intéresser, et il
y parvient tant les charmes 'et les
prestiges de l'aventure sont pre-
nants.
Tous les événements marquants
des trente dernières années passent
tout au long du roman, Munich,
Dunkerque, l'Occupation, la guerre
froide, l'Algérie, la Hongrie et la
Tchécoslovaquie, les différentes
crises du Moyen-Orient
pour mar-
quer de leur empreinte profonde
le destin des héros du livre. Ces
quatre poneys sauvages - image
allégorique d'une vie en liberté, loin
du béton cellulaire et de la violence,
sont en effet hantés, malgré ou à
cause de leur engagement politique,
par la nostalgie d'un retour aux
sources d'une nature pacifiée. Par
nécessité romanesque et par goût
de la prédication, l'auteur en a fait
des types qui incarnent une passion
exemplaire de notre époque, mais
qu'un principe destructeur, l'air
empoisonné du temps que nous vi-
'
vons, a dévoyés.
Ainsi, la foi nationaliste dé Bar-
ry Roots, pour n'avoir pas su résis-
ter à l'expérience de l'inhumain
inhérente à la servitude du rensei-
gnement, glisse dans le communis-
me, voué pour les besoins de la poli-
tique russe, à une apostasie constan-
te pour goûter, sur le tard, aux plai-
sirs des sens dans les bras d'une
mégère du Pirée. Pour avoir suivi
l'itinéraire inverse, agent double au
service de sa Gracieuse Majesté, qui
devient espion soviétique, Horace
Kay n'en éprouvera pas moins les
mêmes humiliations : il sera expul.
sé de Russie, désavoué par les siens,
envoyé dans un camp de travail
forcé. Quant au journaliste Georges
Saval, témoin placé au cœur de
l'événement, il sera pris dans l'en·
grenage et le tourbillon aveugle de
l'Histoire, sourdement miné par le
spectacle des horreurs et des men·
songes, couverts du voile ténébreux
de la raison d'Etat ou justifiés par
les desseins tortueux de l'idéologie.
N'ayant pu faire éclater la vérité
sur le massacre de Katyn et sur la
fameuse entrevue de Gaulle Si·
Salah, il fera retraite en hlande.
Le poète Cyril Courtney fauché
en pleine jeunesse sur une plage à
Dunkerque, couvre de son ombre,
comme la mélancolie des espérances
trahies, l'enlisement inexorable des
survivants dans les impostures du
siècle. Quant' aux femmes, Sarah,
7
La Qulnzalne Uttéralre,
du 1" au 15 novembre 1970
Giono après mai 68 ~ Déon la mangeuse d'hommes, unie à son mari, Georges Saval,
Giono après mai 68
~
Déon
la mangeuse d'hommes, unie à son
mari, Georges Saval, par un pacte
qui survit aux aventures fugitives
que sa quête d'absolu lui fait re-
chercher avec une espèce de folie,
ou Delia Courtney, la sœur de
Cyril, hantée par la mémoire du
poète disparu, ce sont des figures
nées d'un romantisme échevelé qui
sont moins des caractères romanes-
ques que la substance des rêves ou
l'idéalisation des concepts que les
héros masculins prêtent du fond de
leur solitude à l'éternel féminin.
Un désenchantement que rehaus-
se le contrepoint romantique de
l'aventure et de la passion, court
tout au long du livre et lui inspire
sa conclusion : la leçon d'une sa-
gesse qui ne trouve plus d'apaise-
ment que dans la retraite des grands
espaces rendus à l'illusioq 4'un âge
d'or miraculeusement préservé.
Pourquoi ne serait-on 'pas
tenté, un moment, d~ partager la
morale désabusée de Michel Déon ?
Il est vrai que toutes les causes
finissent par se valoir et que de
droite ou de gauche, il s'est trouvé
depuis un demi-siècle, assez d'hom-
mes pour payer de leur vie le dé-
vouement à un idéal trahi par ceux-
là mêmes qui l'inspiraient. L'absur-
dité de l'Histoire est dans l'horrible
prodigalité de vies humaines immo-
lées au confort des médiocres.
Le pessimisme de Michel Déon
est celui d'une génération qui eut
vingt ans en 40, connut l'humilia-
tion de la défaite, mais aussi vit
l'illusion lyrique de la résistance
se consumer dans les incertitudes
de la guerre froide, et soudain pros-
pérer sur le terreau des idéologies
en lambeaux l'opulence des sociétés
industrielles si avides de renier leur
héritage. Et les Anglais ont observé
l'effritement sans gloire de la gran-
deur impériale. On comprend que
les quinquagénaires d'aujourd'hui
posent sur l'univ~rs un regard pro-
fondément dégrisé. Qui ne se sent
à la fois dépossédé de ses mirages
et à jamais guéri des doctrines qui
ont fait tant d'hommes se parjurer
pour rien ? Malgré son pessimisme
un peu trop systématique, le livre
de Michel Déon déborde de vitalité
et d'un prodigieux amour des hom-
mes, il nous retient par la peintu-
re d'un univers où le pittoresque,
l'exotisme, les couleurs éclatantes,
les rivages de la Grèce, les sortilèges
de l'Orient déplient l'arc-en-ciel qui
sert de théâtre à une action admi·
rablement menée.
LES
REVUES
La Nouvelle Revue Française (n° 214).
- Important et passionnant numéro
spécial consacré à « Vie ou survie de
la littérature -. Le propos en est défini
par Marcel Arland : «Une confuse
terreur s'est installée dans nos Lettres.
On s'interroge : faut-il faire éclater le
langage comme on a fait éclater les
genres'? 'ramener l'œuvre à l'illustra-
tion d'une théorie? se réfugier dans
l'indifférence? - Ou faut-il comme
le font nos' ~ollaborateurs, garder foi
dans le destin de l'écriture et de l'art ?
Chacun d'eux, selon son mode per-
sonnel et s'~s goûts, entend servir
une cause commune. «Parmi ces col-
laborateurs, Jean Grosjean, Jean-Marie
Le Clézio, Pierre Oster, Jean Grenier,
Brice Parain, André Dhotel, Jacques
Réda, Anne Fabre-Luce, Berl1ard Pin-
gaud, Marthe Robert, Claudë allier,
Julien Green, Alain' Clerval, etc.
Critique (n° 281). - Roland Barthes
ouvre' ce numéro avec une étude sur
Charles Fourier. Suivent des essais de
Philippe Sollers (par Roger Laporte),
Philip Roth (par Pierre-Yves Petillon),
Jean Cocteau (par Claude Hodin) et
la théologie protestante par Hervé
Rousseau.
Une
aes
dernières
photos
de
En feuilletant
Le livre de Marcel Ruby comble une
Anatole France inédit
lacune puisque aucun ouvrage d'en-
semble n'a jamais été consacré à no-
tre connaissance, à Jean Zay. M. Ruby
Le Cercle du Biliophile poursuit avec
régularité son édition des œuvres
complètes d'Anatole France. Vingt-
cinq volumes son1" 'annoncés, le dix-
neuvième vient de paraître : formant,
dans cette présentation reliée, le tome
troisième et dernier de la Vie litté-
raire, il apporte plus de trois cents
grandes pages inédites en librairie.
Elles ont été exhumées par M. Jacques
Suffel, qui a établi toute l'édition avec
a dû recourir aux sources les plus
diverses - mémoires, documents d'ar-
chives, témoÎgnages - pour recom-
poser ce destin fulgurant : député à
Europe (n° 498). - Numéro litté-
raire et musical puisqu'il est consacré
au bicentenaire de Beethoven. Dans
un sommaire un peu touffu. on notera
les contributions Qe Max-Pol Fouchet,
Franz Hellens, Yves Florenne, Jean de
Solliers ainsi qu'un inédit de Romain
Rolland.
27 ans, ministre
à
31
ans, assassiné
à
39
ans, ' '
la science et le tact qu'on lui connaît.
Un des mérites de Marcel Ruby est
de pr~senter un tableau exhaustif, du
reste impre'ssionnant, de l'œuvre ac-
corripllépar Jean Zay. Dans le domaine
de l'enseignement, il a été un infati-
gable mal1ieur d'idées. tl ne s'est pas
Esprit (septembre 1970). - Multi-
ples thèmes dans cette livraison : la
situation de l'Orient (avec Jacques
Berque), la Yougoslavie (avec Albert
S. contenté de porter la scolarité obliga-
toire à 14 ans. Il a défini les trois
enseignements parallèles - classique,
A paraître en novembre aux éditions
du Seuil, le Journal de Californie est
le fruit d'un séjour de quatre mois
qu'Edgar Morin vient de faire aux
Etats-Unis où il a vu vivre la révolution
culturelle dont il étudie les principales
manifestations.
moderne et technique - encore en
vigueur; il a voulu faire de la classe
de 'sixième une «classe-vestibule»
propre à traduire, dans :la vie réelle, les
souhaits souverrt exprimés d'assurer
une orientation effective des élèves.
L'ouvrage de Marcel Ruby se présen-
Meister) , la Colombie (avec Julien
Brieux), la politique industrielle fran-
çaise (avec Henri Provisor). Mais nous
retiendrons surtout un récit de Phi-
lippe Jacques : «New York, couleurs
croisées -
sur le racisme aux Etats-
Unis.
te ainsi comme une précieuse source
documentaire, à la fois sur Jean Zay
et sur une période passionnée et dra-
Après Libres enfants de Summerhill,
paru récemment au Mercure de France
(voir le n° 98 de «La Quinzaine -),
A.S. Neill, répondant aux questions qui
lui furent posées par ses lecteurs à la
suite de la publication de l'ouvrage,
précise sa conception d'une éducation
libre et «non dirigée - dans un livre
matique de la vie française. Il brosse
aussi un portrait, à la fois fervent et
sensible, de celui que Jean Cassou
appelait «le ministre de l'intelligence
française -, depuis son enfance dans
les rues ombreuses et fleuries d'Or-
léans jusqu'à ce fossé où l'on devait
intitulé la Liberté -
annoncé chez Payot
que Payot).
p8$ l'anarchie,
retrouver son cadavre, abandonné par
les miliciens, le \22 septembre 1946.
Les Temps modernes (n° 289-290). -
La Chine et l'Italie sont les deux pôles
d'attraction de ce gros numéro des
Temps modernes. A quelques excep-
tions près (dont celle de Charles Bet-
telheim). tous les collaborateurs sont
italiens : ils relatent en détail les
luttes sociales de ces deux dernières
années. Quant à la littérature, elle
n'est guère représentée que par un
texte sur le langage par le poète Jac-
ques Garelli.
(PëiJte Bibliothè-
(Marcel Ruby
: La Vie et l'œuvre de
Alain Clerval
Jean lay).
J.
W.
8
Le retour aux sources .TRANGlam Malcolm Lowry Sombre comme la tombe où repose mon ami
Le retour aux sources
.TRANGlam
Malcolm Lowry
Sombre comme la tombe
où repose mon ami
Trad. de l'anglais
par Clarisse Francillon
Lettres Nouvelles
Denoël éd., 300 p.
Il existe par le monde un
clan secret de lecteurs dont
les membres ne se connais-
sent pas toujours entre eux.
Ils ont en commun les rues, les
places, les jardins et toutes
les cantinas d'une petite ville
mexicaine, Quauhnahuac. ils
n'ignorent plus rien des pou-
voirs du mescal et de la tequi-
la, et ils ont aussi leur mot de
passe : • Le gusta este jar-
din que es suyo? (un peu
comme • Le presbytère n'a
rien perdu de son charme:
de notre enfance). Tous. un
jour ou l'autre, sont descen-
dus au fond de la barranca
parmi les détritus et les
chiens crevés pour y reconnaÎ-
tre le visage de leur frère le
Consul.
plus du tout si vous êtes en train de
vivre un livre ou d'écrire votre vie.
Donc, Malcolm Lowry a parcouru
plusieurs milliers de kilomètres vers
le Sud, depuis sa plage canadienne
jusqu'au Mexique, et il abrite en
lui au moins trois personnages dIf-
férents qui ne vont pas manquer de
s'entre-déchirer: le vieux Malcolm
(c'est-à-dire le jeune) d'autrefois,
celui qui se saoulait pendablement,
ignominieusement, sans mesure, à
la tequila et au mescal, chaque nuit;
le Consul, enfermé dans les pages
d'un manuscrit non encore édité,
et qui n'en finit pas de mourir au
fond de la barranca; et enfin le
Malcolm d'aujourd'hui, un Mal-
colm assagi, qui s'est remarié (avec
Margerie Bonner), a cessé de boire,
se veut optimiste, sain, heureux.
Il est bien évident, pour quiconque
entre dans ce livre, que ce dernier
Malcolm-là ne va pas tenir long-
temps, que les deux autres auront
sa peau et que, probablement, c'est
cela même qu'il est allé chercher là-
bas, si loin dans le temps et dans
l'espace.
Et il. faut encore .en compter un
quatrième, Sigbjorn Wilderness, hé-
~
Malcolm Lowry, l'année de sa mort.
« salut» littéraire - car Lowry,
en dépit des échecs, n'a jamais dou-
té qu'Au-dessolLs du Volcan ne fût
ros de Sombre comme la tombe
,
Les membres de ce clan n'ouvri·
ront pas sans une extraordinaire
émotion ce .livre posthume de Mal-
colm Lowry, où le Consul est deve-
nu pour son createur ce qu'il a tou-
jours été pour eux : une ombre fa-
milière presente-absente, et plus ter-
riblement réelle que la plupart des
vivants.
C'est que quelqu'un est revenu
en arrière, huit ou neuf ans après,
sur ses propres traces. Là où il s'é-
tait passé, voici des années, quelque
chose d'unique. Là où il avait plon-
gé suffisamment loin sous le gouf-
fre du volcan pour atteindre la ra-
cine du feu et en faire jaillir une
œuvre. Mais, comme le dit un per-
sonnage de Beckett : « On ne des-
frêle déguisement de Malcolm, pro-
jection de lui-même écrivant et
écrit (car tout au long du voyage,
il prend fébrilement des notes, en
ramènera une valise au Canada).
Vingt fois, au cours du livre, il
s'interroge : pourquoi être revenu.
au Mexique? Tournant autour de
la vraie raison; qui lui fait peur~ il
invoque divers prétextes : notre
maison sur la plage de Dollarton
avait brûlé, dira-t-il. Il est vrai
qu'elle a brftlé, et qu'un manuscrit
(ln ballast to. the White Sea) a été
cusation. Belle occasion d'ajouter
encore cette culpabilité-là à toutes
les autres, obscures ou précises, dont
il ne cesse de se torturer.
Non, l'important n'est pas là.
L'important, c'est qu'Au-dessous du
Volcan est achevé depuis deux lon-
gues années. et que pas un éditeur
n'en veut. Ce manuscrit n'existe,
dérisoirement, que pour lui et pour
sa femme, il ne lui a' servi ni à se
justifier ni à se faire « reconnaître»
ni à communiquer avec qui que ce
sOit. Donc Lowry retournera à l'en-
droit même où cette unique aven-
ture littéraire a commencé et où son
imagination l'a située tout entière,
dans le lieu de sa « damnation» hu-
maine qui fut a~i celui de son.
un grand livre. Ce n'est pas l'ami
Juan Fernando Martinez qu'il est
allé retrouver au Mexique (de tous
les prétextes invoqués, celui-là est
certes le moins convaincant), c'est
le Consul et lui seul, c'est-à-dire.
Lowry écrivant le Consul, Lowry
saoul, replié dans le chaud ventre
noir de l'ivresse pour y mourir et
Y' renaître comme le Phénix mythi.
que, déclenchant les démons de la
peur et les fantasmes magiques,
Lowry décrivant en titubant les cer·
cles de l'enfer, parce que tel est
son parcours d'écrivain. Comme
tous· ceux que secouent les cyclones
Vient de paraître
cend pas deux
fois
dans le
même
pus », on ne revient jamais sur ses
Jacques Prévert
propres traces, on en dessine d'au-
tres, même si .par instants, et jus-
qu'à l'hallucination, votre pas d'au-
jourd'hui recouvre exactement le
pas de celui d'autrefois - que vous
n'êtes plus.
Et tout se complique encore si,
comme ce Malcolm, vous êtes écri-
irrémédiableènt détruit dans l'in-
cendie. Mais lui et sa 'femme en
avaient construit une nouvelle, qu'ils
laissent derrière eux inachevée pour
courir au Mexique, lui vouant de
loin en loin au cours du voyage une
pensée nostalgique et tendre. Com-
me elle est belle, de loin, cette pe-
tite maison, œuvre de leurs mains,
symbole d'Un paradis (volontaire-
ment) perdu, d'un paradis dans
lequel Lowry n'a jamais açcepté de
vivre - afin peut-être de pouvoir
le rêver. Il est l'homme de l'enfer
et il le sait bien. Au cours d'une dis-
pute durant ce voyage (et il dut y
en avoir d'affreuses), Primerose-
Margerie exaspérée ira jusqu'à
Imaginaires
28 COLLAGES EN COULEURS ET INtDrrs
DE L'AUTEUR
vain et avez fait surgir il y a
huit
ou neuf ans un double de vous-mê-
me, un certain Geoffrey Firmin,
Consul, qui s'est mis à vivre sa
propre vie dans une aventure de lan-
Il a été tiré à part
1000 exemplai~es num~rolés
dire:
« C'est toi
qui as
mis le
feu
Dans tout~ librairies
Volume broch~ 16.5 x 21.5 cm
couvenure ac~lalu. F 35.-
reliés pleine peau
à natTe maison », Elle n'a' sans
gage où vous vous trouvez si étroi-
tement impliqué que vous ne savez
doute pas tout à fait tort, et c'est
Lowry lui-même qui transcrit l'ac-
La QuiDza1ne Uttéralre,
du 1" au 15 novembre 1970
9
Pour les fans ~ Lowry de l'imagination, il installera en lui- même son théâtre où
Pour les fans
~
Lowry
de l'imagination, il installera en lui-
même son théâtre où délires et ter-
reurs jouent un ballet sans nom mis
en scène par un régisseur ivre. Mais
pour que le jeu fascinant continue,
il ne faut pas que la mort réelle (la
vraie, la mort bête, physique) inter-
vienne. Un soir, cependant, Sigb-
jorn-Lowry tentera sans y croire de
se suicider. Il est ivre, il saisit son
rasoir et, « pour voir» se coupe le
poignet. Primerose-Margerie accourt
à son appel et les choses rentrent
rapidement dans l'ordre. Erreur de
parcours, l'affaire est racontée ra-
'pidement par Lowry, presque furti-
vement - ses pages les plus inten-
ses il les réserve à des cauchemars
infiniment plus habités. Se suicider
c'est renoncer à tout et même au
royaume de la mort, renoncer à
vivre sa mort au long des jours -
ce que sait si bien faire Lowry.
figurant aussitôt en symbole le
sens de cette expérience : en pas-
sant, il a visité les anciens locaux de
la Banque Ejidal (où il a connu
Fernando) et n'a plus retrouvé
qu'une façade morte derrière la-
quelle a explosé une végétation
luxuriante d'arbustes et de buissons
en fleurs. La mort a perdu son ai-
guillon, la Banque Ejidal, en rui-
nes, est devenue un jardin. Pous-
sant un peu plus loin l'image, c'est
tout le pays d'Oaxaca qu'il voit
transformé (grâce aux prêts de la
Banque, et donc à Fernando) en un
immense jardin. « Le gusta este jar-
Ce sont deux de ces fanatiques,
Dorothy Gardiner et Kathrine Sor-
ley Walker qui ont compilé les
nombreuses lettres écrites par Chan-
dler pour composer ce recueil inti-
tulé Chandler Speaking, devenu en
din
que
es
suyo?
Evite
que
sus
hijos
lo
destruyan!»
Nous voici
revenus à la petite phrase clef qui
traverse le Volcan. Phrase inno-
cente, devenue dans l'esprit délirant
du Consul: « Nous expulsons ceux
qui détruisent ». Du jardin de
l'Ejidal, comme de tous les autres
(y compris, bien sûr, du Jardin
d'Eden), Lowry. n'est-il pas sans
cesse, et par vocation, exclu? L'on
sait comment s'acheva ce voyage,
quelques jours après la visite à
Oaxaca : Lowry, pris dans une cas-
cade de malheurs burlesques ou
dramatiques, se fit expulser du
Mexique par la police. La vision pa-
cifiée qui clôt le livre n'est en fait
qu'une brève respiration entre deux
cauchemars, et toute l'aventure de
ce retour mexicain demeure, comme
en témoigne le titre, sous le signe de
la mort tragique, de l'angoisse :
Raymond Chandler
Malgré tout, suivant le fil qui
doit le mener à Juan Fernando,
Sigbjorn se heurte réellement, sans
pouvoir l'éviter, à la mort. Oui, ce
Fernando, apprend-il, (l'un des mo-
dèles du Dr Vigil du Volcan) a été
tué, voici deux ans, d'un coup de
couteau alors qu'il était borracho,
oui il a été enterré à tel endroit, oui
on l'aimait bien et on le regrette à
la Banque Ejidal dont il était un
efficace employé. Avec un luxe
inaccoutumé de détails concrets,
Lowry retrace la scène : les em-
ployés de la banque, leur gentillesse,
les locaux tout neufs, la place des
bureaux et des fenêtres, et, face à ce
décor neutre dénué pour une fois de
toute angoisse, Sigbjorn-Lowry stu-
pide butant contre l'évidence. Ainsi,
Fernando est mort et la foudre n'est
pas tombée, le monde ne s'est pas
écroulé. La réalité a toujours quel-
que chose d'incroyablement simple.
Comme disent les morts de Genet
Lettres
Trad. de l'américain
par Michel Doury
Préf. de Philippe Labro
Christian Bourgois éd., 372 p.
Raymond Chandler appartient à
cette race d'écrivains qui ont des
fanatiques et qui, en même temps,
n'ont pas droit aux recensements of-
ficiels. Dans leurs histoires de la
littérature amencaine contempo-
raine, M. Dommergues n'en souffle
français tout simplement Lettres.
C'est bien la première fois qu'un
éditeur consacre un ouvrage à la
correspondance d'un auteur dit de
second rayon. Livre instructif, non
seulement pour les membres de la
famille (pour ceux-là, il est une mi-
ne), mais pour tous ceux qu'intrigue
le mystère de la création littéraire.
C'est une aventure singulière que
celle de Chandler. Taquiné par le
démon d'écrire pendant son ado-
lescence, il avait publié des poèmes
dans des revues londoniennes avant
de se lancer dans lcs aHaires. Jus-
qu'au jour où, aux alcnlours dc la
quarantaine, il découvrit Dashiell
Hammett dans la revue « Black
Mask ». Il sentit quc le schéma for-
mel inventé par Hammett était celui
qui lui convenait. Contrairement à
ce qu'on a dit, il ne copia pas Ham-
mett. Il infléchit ce schéma en lui
imprimant ses propres préoccupa-
tions. On ne trouve chez lui nulle
trace de dénonciation sociale et mê-
me politique comme dans la Mois-
son Rouge ou la
Clé de
verre.
Ce
mot tandis que M. Jacques Cabau
se contente de le citer comme disci-
ple de Dashiell Hammett. Mais cet
qui intéressait Chandler, c'était
l'homme cherchant sa vérité dans
une marche au cœur d'un monde
pourri. Son héros, il l'a choisi dé-
tective privé parce que le détective
privé est un homme qui cherche :
« écrivain
de
polars », comme il
s'intitulait lui-même, a réussi à atti-
rer autour de ses quelques livres
« para-
vents» du Grand Passage : « Eh
au moment de crever les
bien
C'est
ça
Et
on
fait
tant
d'histoires ». Lowry est comme dé-
livré d'une possession. Doux som-
Sombre comme la tomhe où repose
pas seulement mon ami, mais ma
jeunesse gâchée, où repose le
Consul ivre, où je me vautre, moi,
écrivain raté, incapable d'amour,
ivrogne tournant en rond dans de
vains délires, malade de solitude,
iinpuissant depuis toujours à com-
prendre le sens de mon propre des-
tin. Jamais constat d'échec ne fut
plus désespérant que celui dont est
tissé ce roman.
Faut-il ajouter qu'il n'est pas
fait, que les trois liasses (elles for-
ment ensemble 700 pages) d'où
Margerie Lowry et Douglas Day ont
tiré le présent ouvrage n'étaient en-
core que trois essais, jugés sans dou-
te à demi ratés par leur auteur, que
Lowry les eût certainement travail-
lés durant des années avant de les
livrer au puhlic, et qu'on n'a peut-
être pas le droit· de violer ainsi les
processus de la création ? Les mem-
bres du « clan» ne peuvent, mal-
gé tout, que s'en réjouir. Quant aux
autres
toute une famille, ceux que Labro,
dans sa préface, appelle les chandle-
rophiles. Nous nous reconnaissons
(parce que le signataire de ces li-
gnes ne se cache pas d'en être) par
cent signes qui sont autant de mots
de passe et il suffit de prononcer
le nom de Philip Marlowe, le détec-
tive privé créé par Chandler pour
que nous nous sentions en pays
connu.
Ce culte touche toutes les clASses
sociales: un docte professeur d'Uni-
versité, Philip Durham a consacré
une thèse à l'auteur de la Dame
du Lac, Jean-Luc Godard le cite
dans Pierrot le fou et Labro racon-
te qu'après une émission de télévi-
sion sur Chandler, il reçut « quel-
« C'est un homme solitaire et fier et
il attend de vous que vous le trai-
tiez en homme fier, sinon vous se-
rez désolé de l'avoir jamais rencon-
tré. Il parle le langage d'un homme
de son temps - c'est-à-dire avec un
humour brutal, un sens vivant du
grotesque, le dégoût de la vulga-
rité, le mépris de la peiitesse. Notre
histoire est l'aventure de cet hom-
me à la recherche d'une vérité ca-
chée et ce ne serait pas une aven-
ture si elle n'arrivait pas à un
homme fait pour l'aventure. »
nambule, il erre dans Oaxaca, délié
pour un temps de ses cauchemars,
capable d'atteindre à une intelligen-
ce sereine de la vie et des choses.
Peut-être, précisément à cause de
cette mort, la vie est-elle devenue
possihle? La vie ne se nourrit-elle
pas tout naturellement, sans aucun
tragique, de la -mort? C'est un
Lowry en état second qui rédige
(trop rapidement il est vrai et
comme s'il craignait que la vision
ne tienne pas) les dernières pages
que
vingt
lettres
dont
une
d'une
dame
vivant
dans
un
château
de
province
et
qui
(lui)
disait
que
Ce qui frappe quand on lit ces
lettres, c'est le souci constant de
Chandler d'être' un écrivain véri-
table s'exprimant à travers un
moyen populaire. Il avait délibéré-
ment choisi un genre dit mineur
mais, à l'intérieur de ce moyen mi-
neur, il v.oulait avoir sa propre
écriture, comme il avait son propre
univers. On le voit sans cesse par-
ler de la magie des mots. Ses pr~­
cupations premières sont d'ordre
Chandler
faisait
partie
de
sa
fa-
de Sombre comme la tombe
,
trans-
Geneviève Serreau
mille
»
stylistique: « Au bout du compte,
si peu qu'on en parle ou qu'on y
10
Durrell, écrivain et peintre pense, ce qu'il y a de plus durable, c'est le style;
Durrell, écrivain et peintre
pense, ce qu'il y a de plus durable,
c'est le style; et c'est le meilleur
investissement qu'un écrivain puis-
se faire de son temps (n.) On n'y
parvient pas en essayant, car le
style auquel je songe est une pro-
jection de la personnalité, et avant
de pouvoir projeter une personna-
lité, il convient d'en avoir une.
Mais si c'est le cas, on ne peut la
projeter sur le papier qu'en pensant
à autre chose. » Et les lecteurs de
Chandler se sont souvent aperçus
qu'en plein milieu d'une enquête
policière, on trouve une description
patiemment fignolée. Le tour de
force vient de ce qu'elle n'a rien
à voir avec l'histoire et qu'elle s'y
intègre parfaitement.
Une librairie-galerie est le lieu'
naturel de rencontre des pein-
tres et des écrivains. Aussi
Marthe Nochy prépare-t-elle pour
le 4 novembre, dans sa boutique
du 93, rue de Seine, deux mani-
festations conjointes : un ver-
nissage et une signature. Côté
jardin, Oscar Epfs présentera
ses tableaux. Côté cour, Lawren-
ce Durrell dédicacera son der-
nier roman, Nunquam qui viendra
juste de paraître chez Gallimard.
Mais quelques jours aupara-
vant, qui trouvait-on au sous-sol
réservé à l'exposition, en train
de choisir les toiles, d'ordonner
l'accrochage? Lawrence Durrell.
Oscar Epfs, sans doute, devait
corriger les épreuves de Nun·
quam.
Mais qui est Oscar Epfs ?
Un romantisme
émouvant
L. D. Le chef de gare du Mont
Athos.
Et puis l'on découvre un homme,
un homme fin et intelligent, plein
d'humour et de ~nsihilité.Ses pages
sur sa femme sont sl'un romantisme
émouvant. A 67 ans, lorsque sa
femme (elle avait dix-huit ans de
plus que lui) mourut, il écrivit à un
Vous le remplacez parce qu'il
n'a pas pu abandonner son poste.
L. D. Evidemment, puisqu'il n'y
a pas de gare au Mont Athos.
ami : « Pendant trente ans, elle fut
le battement de mon cœur. Elle
était cette musique que l'on entend
au bord de l'inaudible. Mon plus
grand regret, maintenant inutile,
est de n'avoir jamais rien écrit di-
gne de son intérêt, de ne pas avoir
fait un livre à lui dédier. l'y avais
songé, mais je ne l'ai jamais écrit.
Peut-être n'aurais-je pas pu l'écrire.
Peut-être comprend-elle maintenant
que j'ai essayé, et que le sacrifice
de plusieurs années d'une carrière
littéraire assez insignifiante m'a
semblé un bien petit prix à payer,
si j'ai pu la faire sourire quelques
Donc
peut rappeler Constantinople,
un peu comme si je faisais de
l'illustration.
Mais je suis trop faible en tech-
nique pour que cela soit visible.
L. D. Lors de sa première
exposition, il y a quelques an·
nées, les gens ont d'abord cru à
son existence. Mais on a fini
par.savoir qu'Oscar, c'était moi.
Alors, pour la seconde, je ne
peux plus me· cacher derrière
Oscar.
Avant de devenir Oscar Epfs,
étiez-vous un grand amateur de
peinture?
Mais vous gardez le nom.
L. D. Oui. Mais je ne vous
dirai pas quels sont les peintres
que j'admire. On pourrait croire
qu'ils m'ont influencé.' Peut-
être même m'ont-ils influencé.
Vous exposez ici des œuvres
de deux sortes, des peintures à
l'huile représentant des paysa-
ges ou des personnages plus ou
moins schématisés et des goua-
ches très fluides, presque abs-
traites, avec un caractère oniri-
que ou surréaliste. D'une tech-
nique à l'autre, le style change,
est-ce l'effet d'une évolution?
L. D. J'aime bien Oscar Epfs.
L'ŒUVRE POETIQUE DE
fois de plus. » Et, comme Marlowe,
son héros, c'était un homme d'hon-
neur qu'on aurait voulu avoir Pour
ami.
Comment êtes-vous venu à la
peinture?
TCHICAVA U TAM·SI
L. D. Pour moi, c'est d'abord
ARC MUSICAL
un excellent délassement. Je ne
peux pas taper plus de deux
heures par jour. Mais après avoir
écrit, je peux peindre.
précédé de ~PITOM~
« Il aurait pu, comme Proust, dit
Avec une IntroGuetlon de CI.lre CM. un recueil
Inddlt et
1.
Philippe
Labro
dans
sa
préface,
nlédltlon
_'e du
du
recueil
qui
valut
A l'outeur
le
Grand
Prix
de
Fo.tl.ol
mondl.I
cleo
Arta
n6gre.
lM.
Collection
écrire que la seule impression qui
lui restait de la vie était de la tris-
tesse dominée par la fatigue.»
• P.J.O.• Poche.
5.00 F
Proust-Chandler : la comparaison
paraîtra à certains irrévérencieuse.
Mais en ces temps où la littérature
se rapproche de plus en plus des
jeux de rhétoriqueurs, aux heures
de découragement, ce sont ceux-là
qu'on relit. Après tout, n'est-ce pas
là le premier but de la littérature :
Les deux activités vont de
pair, mais est-ce que l'écrivain
influence le peintre, et récipro-
quement?
LE MAUVAIS
SANG
suivi de
FEU
DE BROUSSE et A TRICHe
CŒUR
la r66dltlon dans la collection a L'aube dissout les monat:ru •
des
trois
premlor.
recuella,
depuis
longtemps
Introuvablu,
L. D. Quand on travaille sur
du POke alrlcaln le plue ,_
de la _110
~
12.00 F
un sujet, on a naturellement
l'esprit occupé par ce sujet. Si
CATALOGUE
et commende. directe.
le roman m'emmène à Constanti·
Edltl••• P.J. O••• ld
aider à vivre ?
11. ""' das C.p.cl••• 14-Hoo"••r
C.C.P. Wllln 2.201.05 V.
Jean Wagner
nople et si je le laisse pour
peindre, ce qui vient sur la toile
~.
~
1.M4SPERO
La Quinzaine Littéraire,
du 1" au 15 novembre 1970
11
Au tocsin ~: Durrell l. D. J'ai commencé par la Cette Aphrodite, qui est-elle? gouache.
Au tocsin
~: Durrell
l. D. J'ai commencé par la
Cette Aphrodite, qui est-elle?
gouache. Je m'y sentais à l'aise,
et je m'y sens toujours à l'aise.
Jamais peut-être la recon-
naissance n'est venue si vite
Je travaille très librement sur
papier buvard.
Encore un matériau d'écrivain.
L. D. C'est une femme inven-
tée, plus exactement fabriquée
artificiellement, à l'image d'une
morte. Mais cette créature née
de la technique est si semblable
à l'autre qu'elle aussi veut sa
l. D. Qui me convient parfaite-
ment. Et le format qui est celui
des buvards de ma papeterie de
Provence est la dimension idéale,
celle où je m'exprime le mieux.
Avec la gouache surtout, j'avais,
j'ai encore, le sens de la naïveté.
Avec l'huile, j'ai découvert de
nouvelles difficultés, et je l'ai
perdu. L'huile donne envie de
dessiner, mais vous prive de la
- merveilleuse liberté de la goua-
che. Et quand on essaye de des-
siner on est littéralement cruci-
fié parce qu'on devient conscient
de ce qu'il faudrait et de ce
qu'on ne peut pas faire.
liberté. Elle se révolte contre la
civilisation technique, mais
d'abord contre le monde extrê-
mement structuré de la société
Merlin.
à un grand écrivain.' En sa
paradoxale situation d'écri-
vain «inexistant -, exclu de
la littérature de son pays,
Soljénitsyne vient de recueil-
lir l'hommage le plus presti-
gieux qui soit. Peut-être parce
que son œuvre répondait à
une interrogation plus anxieu-
se que jamais sur le sens de
l'action humaine. Et que, parti
du même absurde cruel et
clos où nous enferment Kafka
et Beckett, il ne s'est pas
laissé emmurer. Et pourtant,
de quel total dénuement Sol-
jénitsyne nous est venu!
Qui tenait une place importan-
te dans Tunc.
« Cet hiver-là, j'arrivai à T ach-
kent presque mort. Oui, je venais là
pour y mourir
Mais on me ren-
voya à la vie, pour un bout de temps
L. D. Oui, mais cette fois, tout
encore. » (la Main droite).
ce qui concerne cette société
est éclairé et son mystérieux
directeur, Julian, vient sur le
devant de la scène.
Retrouve-t-on les mêmes dé-
cors et des lieux aussi pittores-
ques que le bordel d'Athènes?
Ainsi renvoyé à la vie « pour un
bout de temps encore », cet homme
a décidé de porter témoignage sur
son voyage au bout de la mort.
Témoignage obstiné, inflexible,
cruel, mais qui, loin de déboucher
sur la nuit, introduit la lumière au
plus noir du vingtième siècle. Nous
tous, les lecteurs de Soljénitsyne,
avons été bouleversés par le fait
brut de ce témoignage. Mais nous
n'en avons pas tout de suite compris
le sens, ni le message.
Il faut dire que toute l'œuvre
connue de Soljénitsyne se préS«fJlte,
en apparence, comme un récit do-
cumentaire. Qu'il s'agisse de l'énor-
Mais vous nous présentez une
-exposition très cohérente, très
intéressante.
L. D. Cette fois, ce serait plu-
l. D. Je vous remercie. Je le
souhaite. En tout cas, elle était
nécessaire. Mes toiles avaient
envahi le garage. Le voilà débar-
rassé et je vais pouvoir remettre
ma voiture à sa place.
Le jour du vernissage, vous
signerez votre roman. Comment
le situez-vous dans votre œu-
vre?
tôt des casinos. Tout est axé sur
le climat impersonnel, inhumain
d'une grande société industriel-
le dont les activités ont pour
cadre Londres, New York, Cons-
tantinople. D'où le trouble de
l'inventeur, prisonnier de ses in-
ventions, et qui pour pouvoir
les réaliser doit accepter d'uti-.
liser les laboratoires, les possi-
bilités techniques de la société,
de travailler dans un milieu où
la liberté n'a pas de sens. D'où
la révolte de la femme.
l. D. Nunquam est le deuxiè-
me volet, le complément de
Tune. D'un livre sur l'autre, je
pense avoir fait le même enjam-
bement que dans le Quatuor.
Devant Tune, les critiques ont
souvent été gênés parce qu'il y
avait beaucoup de points d'inter-
rogation et peu de réponses.
Avec cette femme; vous êtes
presque dans la science-fiction.
L. D. D'une certaine manière,
Celles-ci se trouvent dans Nun-
quam.· En fait,. l'ensemble est
.comme un seul volume en deux
parties. C'est maintenant seule-
ment que le lecteur pourra juger
de la structure du récit et si
cette structure tient le coup.
on est poussé à en faire. Tout
le monde écrit si bien aujour-
d'hui qu'un écrivain doit faire un
effort pour attirer le lecteur,
sans pour autant trahir ce qu'il
veut dire. Quelquefois, les criti-
Cela
n'empêche
point
sans
doute
l'apparition
de
thèmes
nouveaux.
ques ont reproché à mes bou-
quins un côté mélodramatique.
Mais c'est donc qu'ils ne sont
pas si éloignés de la vie quoti-
dienne. Voyez les journaux. Cha-
que jour ils nous racontent des
mélos. En fait, plus que de la
science fiction, le ton de Nun-
quam se rapprocherait de Poe.
l. D.
Le
thème
central
de
Mais avec une ·action très rapide
et un peu macabre.
Nunquam, c'est la révolte
d'Aphrodite contre la civilisa-
•tlon. On retrouve ici ce que les
Grees nommaient l'Ubris.
Propos recueillis
par Claude Bonnefoy .
1.2
de J'histoire par Georges Nivat me fre!qUe du Premier Cercle ou de l'humble récit de
de J'histoire
par Georges Nivat
me fre!qUe du Premier Cercle ou
de l'humble récit de Matriona, le
discours de Soljénitsyne a toujours
l'air d'être une simple narration :
une journée d'Ivan Denissovitch,
.ou bien deux journées de la prison
des savants. Mais cette simplicité
toire, notre, culture et change même
la notion ancienne d'héritage cultu·
rel. Grotowski aussi a, dans son
théâtre, cette intuition centrale et
obsédante que tous les héritages an·
ciens doivent être révisés depuis
est trompeuse
Il faut voir d'abord
Auschwitz et Dachau. Chez Soljé-
nitsyne ce renversement est total :
que cette œuvre, d'emblée, débute
par un chef-d'œuvre extrêmement
riche, empli de résonances : le Pre-
mier cercle.
Œuvre extraordinaire à plus d'un
ni la Russie, ni la poésie, ni Pouch.
kine, ni le courage des Décembris-
tes, ni les souffrances d'Anna Karé-
nine n'ont plus le même sens
après l'enfer aux sept cercles (dont
titre. D'abord par l'immensité de la
fresque sociale comparée à l'exi-
guïté du, temps de la narration : mi-
nistres, juges, diplomates, écrivains,
policiers, bagnards de toutes origi-
nes, moujiks illettrés ou savants de
premier ordre, tous ordonnés en
deux cercles superposés, et symbo-
liquement rassemblés, au centre" du
roman, en deux banquets symétri-
ques : celui des repus, apparem-
six nous sont épargnés
)
Ceux qui
ment « libres» mais rongés
par
l'angoisse et déjà harponnés par
l'absurde, celui des bagnards, ap-
paremment soumis, mais au fond
libres par le fait même de leur
reprochent à Soljénitsyne d'en reve-
nir toujour5 au même thème ne
comprennent pas, ou ne veulent pas
comprendre: Soljénitsyne part tou-
jours du même thème parce que
pour lui toute notre histoire contem-
poraine, et ce que nous léguerons à
nos enfants, part de là : ce dénue-
ment total où l'homme a été replon.
gé. Mais tout renaît aussi à partir
de là et Soljénitsyne, à sa façon,
nous redonne le monde.
« Je me sentais étreint d'une
pitié déchirante, sans bien savoir
de qui j'avais pitié
Etait-ce de mes
absolu dénuement
Et ces deux
cercles superposés sont reliés par
le fil de l'angoisse et du choix mo-
ral : Innocent Volodine, le saint
malgré lui, rejoint dans sa chute
vertigineuse les héros de l'abnéga-
tion que le premier cercle rejette
vers les ténèbres du septième.
Œuvre extraordinaire aussi par
la fermeté absolue du jugement
porté sur une histoire qui obsédait
encore nos esprits : le stalinisme,
cette ombre immense portée sur la
révolution russe et tout notre XXe
siècle. Soljénitsyne fait plus que
récrire une histoire si opaquement
camouflée : ill~rejuge comme à un
Jugement Dernier, il nous fait en·
tendre ce « toscin muet» qui hante
les rêves de son héros Nerjine et
que seule Anna Akhmatova aura su,
si différemment, faire entendre à
l'égal de lui.
Cette force extraordinaire s'expli-
que ainsi: d'emblée, dès sa première
grande œuvre, l'écrivain a trouvé
la clé de son œuvre et son message
aux hommes. L'histoire des hommes
vient de basculer comme un iceherg.
L'homme d'après les camps n'est
plus le même, l'Histoire post-concen-
trationnaire n'est plus la même, ne
peut plus avoir le même sens qu'a-
vant. Non que le mal n'ait existé
auparavant, bien sûr, mais jamais
auparavant il n'avait été scientifi-
quement concentré avec tant de per-
versité. Cette lumière noire qui
monte des camps irradie notre bis-
contemporains, ceux qui étaient
morts de froid dans le district de
Damiansk, ceux qu'on avait brûlés
dans les fours d'Auschwitz, ceux
qu'on avait «redressés» au Djez-
kazgan, ceux qui achevaient de
mourir dans la taïga - et pour qui
à jamais ces jeunes filles resteraient
inaccessibles - ou bien peut-être
était-ce d'elles que j'avais pitié, de
ces jeunes filles qui ne sauraient
jamais, et à qui jamais on ne pour-
dîne, le saint malgré lni, précipité
du confort de l'épicurien dans la
nuit de Kafka
Cette poésie de la sainteté, ene
anime, ou illumine, awm bien Ivan
Denissovitch que l'admirable Ma-
triona ou le communiste Gratchi-
kov. Elle se retrouve en les deux
doctoresses du Pavillon da Cancé-
rait raconter? » Ainsi s'exprime le
narrateur du court récit de la Main
droite, exilé loqueteux, usé par dix
ans de camp et par tous les poisons
que le cancer et les drogues déver-
sent dans son organisme. Ce texte
nous rappelle que Soljénitsyne,
homme et écrivain tellement russe,
aurait eu à dire, en tout autre point
de notre planète, un message à peu
près similaire. Car cette rupture
dans l'héritage des valeurs et des
cultures vaut aussi pour nous, est
aussi en nous.
un poème où, au-delà du dénuement
total, Soljénitsyne rend manifeste,
par toute la construction symbolique
de son œuvre, la naissance de cette
conscience non personnelle mais col-
lective. Ce n'est pas fortuitement
qu'il a mis au centre de son roman
le symbole mystique du Saint Graal.
Ce Graal que peint en secret Kon-
drachov, que contemple Nerjine
apl'ès l'épreuve du revoir avec sa
femme, ce Graal dont a rêvé le
Moyen Age mystique et qui a méta·
morphosé les chevaliers batailleurs
en héros du renoncement, c'est, dit
Soljénistsyne, « un instant qui peut
survenir dans la vie de c1wque hom-
me, lorsque tout à coup, Ü aperçoit
l'image de la Perfection.
« Même à nos époques de perver-
sion massive, quand la question se
pose : Pour qui donc faut-il œu-
vrer ? pour qui donc se sacrifier ?
On doit répondre avec assurance :
pour la justice. Elle n'est PAS DU
TOUT RELATIVE, tout comme la
conscience. D'ailleurs elle est la
conscience, mais non point person-
nelle, de toute l'humanité en même
reux et plus encore dans le doux et
résigné Sighatov. Mais avec le Pa-
villon l'art de SoljéQitsyne se diver-
sifie et s'épanouit. n ne s'agit plus
de montrer la « rupture » elle-mê-
me, mais ses lointains effets, les rui-
nes et les cauchelllBJ'!l causés. Le
monde social décrit s'épaissit, l'en-
chevêtrement des discours semi-in-
directs (si partieulier à Soljénitsyne)
nous donne de cette chambrée de
malades une vision vraiment pluri-
angulaire. Toujours présent, le ca-
taclysme des temps modernes hante
les cauohelllBJ'!l dantesques de Rous-
sanov, les yeux hagards d'Ephrem,
les remords de Chouloubine. Mais à
présent tout renaît sur les ruines
anciennes. C'est véritablement «le
premier jour de la création D. Parce
qu'Oleg, le véritable héros soljénit-
synien, en dépit de ses épreuves et
de ses rancœurs, sait écouter la voix
du renoncement et de la contempla-
tion. n n'aura pas Zoé;
Véga, il
le sent, lui est interdite ; il retour-'
temps ».
(Lettre
à
trois
étudiants,
Octobre 1967).
nera au paradis pierreux d'Ouch-
Terek, mais il sentira renaître en
lui le monde en sa fraîcheur pre-
mIère : «Il palpait et n'osait pœ
En un sens, le Premier Cercle est
Autre symbole central à toute
l'œuvre, celui de l'Arche, l'Arche
invisible qui regroupe les héros et
les emmène vers la plus grande
liberté intérieure. Ces symboles veu-
lent dire que seul le Nouvel Age
chrétien offre un précédent compa-
rable de cataclysmes vécus, de nau-
frages absolus des cultures héritées,
et de nouvelle création absolue des
valeurs. Par ces signes venus du
XIIIe siècle, Soljénitsyne veut nous
guider dans le chaos qu'il décrit.
Nerjine, ce chercheur du vrai, ne
trouvera ni auprès de l'incorruptible
Rouhine, ni auprès du limpide
Sologdine, ni même auprès du tou-
chant, fruste, et merveilleux Spiri-
don. Mais par l'effet de cette poésie
de la sainteté qui sous-tend toute
l'œuvre, il rejoint Innocent Volo-
encore .;roire à son bonheur :
le.~
~
La Quinzaine Littéraire,
du 1" au 15 novembre 1970
13
Un inédit de ~ Soljénitsyne objets existaient bel et bien, et ses yeux recommençaient à
Un inédit de
~
Soljénitsyne
objets existaient bel et bien, et ses
yeux recommençaient à voir
»
préalable. « Pourquoi -. on pour-
rait poser la question à Dieu ou
Par-delà la minutie réaliste, par·
delà les cauchemars et les supplices
du remords, Soljénitsyne nous
conduit à ces instants de re-naissan-
ce qui sont pleinement mystiques.
Ils étaient déjà dans le Premier
La lumière qui est en toi
à
Cercle, dans Ivan Denissovitch et
dans la Maison de Matriona, mais
ici ils sont véritablement les som-
mets : dans un monde recouvré,
presque enfantin, où la lente sa-
gesse ouzbek symbolise le paradis
ancien, Oleg parcourra la vieille
ville et il trouvera dans le dédale
ombreux des ruelles et la merveille
rose de l'ouriouk en fleur et le cou-
rage de renoncer, de repartir.
La lumière qui est en toi est
une pièce écrite par Soljénitsy-
ne en 1960. L'action se passe
dans un pays anglo-saxon ima-
ginaire, dans un milieu' de sa-
vants occupés à résoudre des
problèmes de cybern6tique. A
l'Institut de Philippe on cherche
à remodeler le psychique de l'in-
dividu, tandis que Terbolm étu-
die l'application de la cyberné-
tique à la science sociale et à
la politique. Alex, un ami de Phi-
lippe, et comme lui un ancien
bagnard, tout en étant fasciné
par cette science nouvelle,
s'obstine à poser certains pro-
blèmes moraux, qui sont tout
simplement ceux auxquels Soljé-
nitsyne confronte le camionneur
Ephrem Poddouïev dans le Pa-
villon des Cancéreux, lorsqu'il
lui met dans les mains le petit
conte de Tolstoï intitulé fi De
quoi vivent les hommes?»
G. N.
Une conquête
sur la mort
Sans l'absolu dénuement expéri-
menté au camp, ces yeux ne ver·
raient rien, cet ouriouk ne signifie.
rait rien. La poésie grave et
contemplative de Soljénitsyne est
toute conquise sur l'absurde et sur
la mort. Elle est aussi, par ces éclats
de lumière qu'elle dérobe aux ténè-
bres, l'annonce et l'acceptation de
la mort que le monde moderne pré.
tend si naïvement nier.
La scène se passe chez Philippe
Radagaïs, dans le grand salon de sa
villa. Ses amis et collaborateurs sont
tous rassemblés, tandis que dans une
pièce cachée de la maison, la femme
de Philippe, malade d'un mal incurable,
achève son existence douloureuse et
solitaire.
que je laisse tomber. Je ne sais
pas encore. Pour moi la ques-
tion essentielle dans la vie a
toujours été le pourquoi? Car
enfin, dans le moindre de nos
actes
je sors de chez moi, je
sais toujours où je vais et pour-
« C'est seulement lorsque le train,
après une secousse, s'ébranla que,
là où se trouve le cœur ou bien
l'âme, quelque part à l'endroit
essentiel de la poitrine, quelque
chose se serra
Le train roulait et
les bottes de Kostaglotov, comme
privées de vie, dodelinaient au-des·
sus du couloir" les bouts tournés
vers 'le
bas. Un méchant homme
avait jeté du tabac dans les yeux du
macaque rhésus. Pour rien
plement comme ça
sim·
»
Ainsi Oleg, bercé dans sa mort,
au terme de tant d'épreuves devient-
il enfin et « une miette de son peu-
ple », et une miette de l'universel.
Car c'est là, incontestablement, quc
conduisent les cycles soljénitsyniens.
Ce sont des cycles de la rédemption.
Qu'on se rappelle les derniers mots
de Chouloubine à Oleg : « Parfois
je sens avec tant de clarté que ce
qu'il y a en moi n'est pas encore
tout moi. Il y a quelque chose de
très indestructible, quelque chose de
très très haut. Quelque chose comme
un éclat de l'Esprit Universel. Vous
ne le ressentez pas ? » Cet éclat, ou
cette
« lumière
qui
est
en
toi»
(Saint Luc) est le terme du poème.
Georges Nivat
TERBOLM. - Et elle, pendant
ce temps, elle est couchée, les
yeux au plafond, sous l'éclat cru
des lampes. Le moindre change-
ment de position est douloureux
pour elle. Et nous, ici, nous som-
mes tous au courant, et nous
échangeons des sourires, com-
me si nous ne savions rien. Le
monde est ainsi fait : il nous
est donné de nous réjouir en-
semble, mais pour souffrir, pour
mourir, on est seul. (Une lon-
gue pause). Koriel! Sérieuse-
ment, venez travailler chez nous.
ALEX. - A parler franche-
ment, Terbolm, ce n'est pas seu-
lement la cybernétique sociale,
mais aussi la science en géné-
rai qui ne m'inspire aucune
confiance. La science a prouvé
qu'elle savait se mettre au ser-
vice des tyrans.
TERBOLM (après un moment
de réflexion). - Ce n'est pas
la science qui engendre les ty-
rans. Aux époques barbares,
dans les pays incultes, ils sont
plus nombreux encore.
ALEX. - Oui mais la science
aussi a déjà su leur être utile.
TERBOLM. - Bien sûr. Des
mains sans scrupules s'en sont
saisie! C'est pourquoi il faut
créer une société idéalement
régularisée où la science ne
saurait plus être employée à
mal.
ALEX. - Il est fort possible
quoi, j'achète quelque chose, je
sais toujours pourquoi
Dès
SINBARD. - Doucement, n'al-
lons pas y mêler le Bon Dieu.
TERBOLM. - La religion est
chose ridicule, toute le monde
le sait. Alors on pourrait poser
la question à nos parents.
ALEX. - Mais nous-mêmes
sommes des parents. Donc,
pourquoi donnons-nous la vie?
TERBOLM. - Voilà, de cette
façon-là, ça devient possible.
Ou bien encore : dans la me-
sure où nous sommes déjà au
monde et où nous sommes déjà
devenus des êtres conscients,
quel but nous fixons-nous per-
sonnellement? Ou bien alors,
nous ne nous en fixons aucun
et flous vivons par amère néces-
sité.
ALEX. - Eh alors, Sinbard?
Votre but? Et le but de vos en-
fants à venir?
SINBARD. - Le bonheur, bien
sûr, quelle question naïve?
ALEX. - Bon, mais qu'est-ce
que le bonheur?
TERBOLM. - Bon, admettons
qu'il s'agit d'un acte important,
on admet de ne pas savoir, de
ne pas réfléchir. Tenez, je tra-
vaille chez Radagaïs depuis six
mois déjà et je pose la question
à droite et à gauche : pourquoi
est-ce que nous faisons tout ce-
la? Personne ne peut me ré-
pondre. Pourquoi la science en
général? On me répond: c'est
intéressant, c'est un processus
qu'on ne peut arrêter, elle 0st
que le bonheur ce soit la pléni-
tude spirituelle. Celui qui éprou-
ve la plénitude de sa vie, celui-là
est heureux.
ALEX. - Vous y êtes presque,
mais ce n'est pas encore cela.
La sensation de plénitude, les
bons motifs peuvent la donner
autant que les mauvais. La vie
du savant est remplie, celle
d'une petite vieille solitaire qui
soigne des chats malades
Mais
liée aux forces productrices
Mais tout de même : pourquoi?
De toutes parts on nous refile
des buts pour le moins étran-
ges : il faut travailler pour le
travail, il faut vivre pour la so-
ciété.
SINBARD. - C'est un but éle-
vé, grandiose. En quoi vous dé-
plaît-il ?
ALEX. -
pas un but.
SIN BARD. - Et pourquoi
Grandiose? Ce n'est
'
pas?
ALEX. - Mais voyons, si je
vis pour vous et que vous viviez
pour moi, nous voici en circuit
fermé. De toute façon, ça ne
répond pas à la question: « pour-
quoi vivons-nous? -.
TERBOLM. - Oui mais quand
vous dites «pourquoi vivons-
nous -, vous posez mal le pro-
blème. Nous ne sommes pas
nés d'un acte de notre propre
volonté et avec une intention
celle du salaud aussi qui s'enri-
chit sur le compte des autres,
celle de la chenille aussi, qui
ronge l'arbre fécond. Si tout cela
c'e~t le bonheur, alors peut-on
en faire un but? Ne faudrait-il
pas faire une distinction entre
ces bonheurs-là?
SINBARD. - Oui mais qui va
faire la distinction? Vous? Moi?
Pourquoi votre- critère du bon-
heur serait-il plus juste que le
mien ou le sien?
ALEX. - Ni le mien, ni le
vôtre, mais celui ,de la loi mo-
rale intérieure! Etre heureux,
d'accord, mais pas en contra-
diction avec cette loi !
SINBARD: - Quoi encore?
Une loi morale intérieÜre? In-
née peut-être (il rit aux éclats).
Etudiez la médecine! Dans no-
tre organisme il n'y a tout bon-
nement pas d'organe où se-loge-
rait une loi morale intérieure.
14
PRIX Soljénitsyne NOBEL 1970 permanente de la mort. L'obsta- cle permanent devant nous, 'la mort.
PRIX
Soljénitsyne
NOBEL
1970
permanente de la mort. L'obsta-
cle permanent devant nous, 'la
mort. Vous pouvez
étudier la
SOLJENITSYNE
cybernétique, les galaxies azu-
rées, il reste que vous ne pou-
vez pas sauter à pieds joints
par-dessus la mort !
SINBARD. - Le temps vien-
dra où nous le pourrons!
ALEX. - Jamais! Tout est
mortel dans l'univers, même les
étoiles! Et nous sommes con-
traints d'élaborer notre philoso-
phie en fonction de la mort
aussi ! Afin d~y êtr.e préparés!
SINBARD. ~ J'en ai soupé des
leçons de morale funèbres! On
s'en sert pour étouffer la vie
vivante, bouillonnante! Combien
de temps nous prend-elle, cette
fichue mort, un instant nu de
renoncement! C'est un infime
facteur annexe, en regard de
li
notre vie
longue, variée, haute
en couleur!
PIIEMIER
li
un
chef d'œuvre
ALEX. - Je connais votre
théorie : expliquer tout l'hom-
me, Raphaël et Chopin y com-
pris, par les hormones.
SIN BARD. - Oui! Vous de-
vriez 'étudier la vie hormonale!
Et la morale absolue, c'est un
conte de bonne femme. La vé-
rité est toujours concrète! La
morale est toujours relative!
ALEX. - Il Y a quelque chose
qui cloche dans votre histoire
de morale relative! Elle vous
permet de justifier n'importe
quel crime! Violer une petite
fille c'est toujours mal,dans
n'importe quelle société! Et
battre un enfant aussi ! Et chas-
ser une mère de sa maison! Et
répandre la calomnie! Et man-
quer à sa parole! Et abuser de
la confiance d'autrui!
SINBARD. - Bobards! Gali-
matias que tout cela!
ALEX. - Comment? Il se peut
que tout cela soit bien?
SINBARD. - Et tuer ses pro-
pres parents quand ils sont
vieux, est-ce bien ou mal? Allez
poser la question à Kabimka!
Il existe des tribus où c'est
bien, où c'est humain!
TERBOLM. - Alors peut-être
que la loi existe et ne s'éclaire
pour nous qu'au long des millé-
naires! Peut-être qu'elle est en
outre sujette à une programma-
tion complémentaire dans cha-
que société?
SIN BARD. - Vous en avez
encore pour longtemps à va-
souiller comme ça? 11 n'existe
pas de morale absolue! Et il
n'existe pas de loi morale inté-
rieure ! Et quand bien même elle
existerait, aucune force ne pour-
rait nous obliger à en tenir
compte!
(Alda apparaît. Ils ne le
remarquent pas).
ALEX. - Une telle force exis-
te!
SINBARD. - Nommez-là!
ALEX. - La mort! L'énigme
.
ALEX. - C'est vite fait, mais
ce n'est pas vite dit quand il
s'agit de lui trouver un sens. Ne
vous cachez pas, elle vous trou-
vera bien!
TERBOLM. - Nous parlons de'
la mort comme si ce n'était pas
nous mais quelqu'un d'autre qui
devait mourir.
SINBARD. - Nous parlons de
la mort comme si nous devions
mourir tous les jours! le globe
terrestre est vaste! Des hom-
mes, il y en a trois milliards.
C'est quasiment improbable qu'à
tout instant donné, par cette
porte (il indique celle de droite),
là, tenez, je me tourne sans
crainte de ce côté, que par cette
porte donc, pénètre la mort de
quelqu'un. (Tous se tournent
vers la porte, attendent un ins-
tant. Personne n'apparaît. Sin-
bard émet un petit· rire. Profi-
tant de la pause, Alda, qui s'est
rapprochée d'Alex par derrière,
lui touche la main. Il se retour-
ne). Et mieux encore, regardez,
je vais même jeter un coup d'œil
dans l'entrée (il regarde). Per-
sonne là non plus !
ALDA. - Tu es encore en
train de discuter? Tu n'en as
pas assez? C'est sinistre.
incontesté
• le premier romancier soviétique à la
dimension d'un Tolstoï, d'un Dostoïevski.
CL Rey (le NooveI Observateur)
• Un grand roman: un document tragique.
lIIclu S_issanl (La Croix)
• Une admirable méditation sur la c0ndi-
tion et la grandeur de l'homme, capable
de résister à l'enfer dont, à l'instar de
Dante, l'auteur décrit ici le premier cercle.
Hélèlle
za•• ysa (le Monde)
• Un très grand
livre. llalll'lce
(la lluinzaine littéraire)
Traduit par Alfreda Aucouturier,
extrait du
100 e mille
Cahier SoIjénitsyne
qui paraîtra prochainement
aux Editions de l'Herne
sous la direction
de Michel Aucouturier
et de Georges Nivat
ROBERT.a LAFFONT
La Quinzaine littéraire,
du 1" au 15 novembre 1970
15
EXPOSITIONS L'univers de Kienholz ne réalisera pas son tableau- concept The black leather chair, s'il
EXPOSITIONS
L'univers de Kienholz
ne réalisera pas son tableau-
concept The black leather chair,
s'il ne peut pas acheter, aux
Noirs qui la possèdent, la chaise
faite par un maître blanc avec la
peau de leur arrière grand-père.
Il ne montre que des objets uti-
lisés, usés : traces de gestes
disparus. Pour produire son bar,
il achète les vieilles tables de
l'établissement et le bar « réel»
cesse de se ressembler pour
permettre à son image de mieux
le reconstituer : curieux détour-
nement du réalisme!
Les rapports des œuvres et de
leur producteur constituent un
autre problème. Kienholz appa-
raît, au premier abord, comme la
réalisation parfaite d'un mythe
américain: celui du pionnier ha-
)ile et honnête. Il a fait plusieurs
métiers; il sait tout installer dans
son exposition comme dans sa
maison (l'une des dernières fer-
mes près de Los Angeles) ; lui-
même se définit autant comme
chasseur que comme artiste :
Un
« environnement» de Roxy's. détail.
Roxy's (1961) : tapis usés jus-
qu'à la trame, meubles démodés,
objets venus des marchés aux
puces et qui s'accumulent. Sous
une image du général Mac Ar-
thur, c'est un immense et vieil-
lot bordel. Un crâne de porc
constitue la tête de l'imposante
mère-maquerelle. Une fille nue,
plus ou moins démembrée, la tê-
te rejetée en arrière, victime et
appeau, est couchée sur une
machine à coudre; ou bien peut-
être cette machine à coudre (qui
attend, comme dans la phrase de
Lautréamont, un parapluie et la
copulation) fait-elle partie de
son corps. Une rose transperce
son cou, un écureuil a fait son
nid dans sa poitrine. Asseyez-
vous dans un des tristes fauteuils
du Roxy's et, pour les autres vi·
siteurs de l'exposition, vous de-
. venez un client dépaysant de
l'effarante et réaliste maison-
close.
Une telle description (d'ail-
leurs incomplète) montre la
complexité des univers de
Kienholz (1). Complexité des
formes; des sensations; des
affects et des idées qu'ils éveil-
lent. Cette complexité est un
déclencheur de perturbation. Il
n'y a pas de message précis,
de forme simple, d'ordre esthé-
tique apparent. Chacun se perd
dans les détails, dans la multipli-
cité des objets, en un théâtre de
la désolation. Le rideau s'ouvre
sur une scène à la fois banale et
déroutante où nous devons pé-
nétrer. On pense aux premières
lignes du Souffleur de Klossows-
ki, prélude aux étrangetés éroti-
ques : « Soudain la lumière s'é·
teignit, les chuchotements .se tu-
rent dans la salle, le rideau se
leva sur la petite scène. On re-
connaissait une chambre aux
papiers verts assez sordides;
dans l'angle, un évier, auprès du-
quel un réchaud à gaz allumé,
sur lequel fumait une bassine
»
Il
est trop
faci le
de refuser
cette complexité et, sans regar-
der les œuvres, de définir l'ef-
fort de Kienholz comme une vio-
lente agression contre l'ameri-
can way of Iife. Nommer la vio-
lence est une manière de limiter
les perturbations que les œu-
vres provoquent en nous. Mieux
vaut ne pas se hâter d'interpré-
ter. Il est d'ailleurs vain de par-
Ier, à propos d'une œuvre, de
transgression, d'attaque ou de
déconstruction, si l'on ne préci-
se pas aussitôt les modalités et
les fonctions de ces violences.
Pour ne pas diminuer la force de
Kienholz, on se contentera de
remarques modestes et dis-
persées.
Il faut d'abord noter que, selon
les environnements, les modes
d'appréhension sont différents.
On entre dans Roxy's et on
s'égare dans ses accumulations
poussiéreuses. On s'installe à
une table au fond du bar surpeu-
plé The Beanery (1965), plein
de bruits et d'odeurs; les clients
ont une horloge comme visage.
D'autres œuvres ne nous enve-
loppent pas, mais se situent en
face de nous: la voiture où s'em-
brassent deux êtres à tête
commune de The Back Seat
Dodge' 38 (1964) ou l'horreur
véhémente de l'avortement
(1962). Nous exclut davantage
The State Hospital : à travers
une petite fenêtre nous aperce-
vons un malade mental nu, lié,
marqué par les coups et les pri-
vations, et son double; leurs
têtes sont formées de bocaux
où nagent des poissons. Le Mé·
morial de guerre portable (1968)
impose une autre manière en-
core de saisir l'œuvre : ni éga-
rement, ni perception globale,
mais lecture dirigée de gauche
à droite. C'est un livre d'images
contre la guerre.
On s'interrogera aussi sur le
besoin de vérité de Kienholz. Il
« Dis seulement, précise-t-il à
Gilbert Brownstone, que je suis
un tireur d'élite et qu'à 200 mè·
tres je fais mouche ». Mais ce
pionnier est hanté par les failles
de la société; il montre les
vieillards abandonnés, les cou-
ples désaccordés, l'accouche-
ment douloureux, la guerre, les
malades battus; et le temps qui
ronge tout : l'horloge est le vi-
sage des habitués du bar; elle
trouve aussi une place sur le
pubis d'une prostituée du Roxy's.
Aux yeux du chasseur, fort de
sa bonne volonté, la société est
un vaste bordel où nul n'est mé-
prisable, mais où il est difficile
d'être heureux, et où la mort est
à l'horizon.
Cette reconstitution du monde,
si elle se fait avec une violence
critique, refuse d'apparaître
comme une dénonciation sim-
pliste. Il convient de lui appli-
quer la définition négative que
donne Michel Leiris du dernier
livre de P. Guyotat : «Ce n'est
pas un enfer, non plus d'ailleurs
qu'un paradis D. De tels univers
visent à rendre impossibles les
manichéismes, les oppositions
élémentaires du bien et du mal,
du vrai et du faux, du beau et
du laid. Ils veulent « dissoudre
ces notions elles-mêmes.
Gilbert Lascault
(1)
Exposition organisée par l'A.R.C.
et
le
C.N.A.C.
au
C.N.A.C
11. rue
Berryer, du 13-10-1970 au 16-11-1970.
16
Le <Kunstmarkt de Cologne Dans les galeries Le Kunstmarkt de Cologne a été institué en
Le <Kunstmarkt de Cologne
Dans les galeries
Le Kunstmarkt de Cologne a
été institué en réaction à Doku-
menta par une association de
galeries de "Allemagne fédérale
que la ville de Cologne, laquelle
se pose volontiers en rivale de
Dusseldorf dans le domaine de
l'art, accueille à la Kunsthalle
chaque année en octobre durant
six jours.
C'est donc avant tout une
manifestation de caractère
commercial et la chère Iris Clert
qui tout au long de la journée
battait la semelle près de son
camion "off Kunstmarkt -, n'a
fait qu'enfoncer des portes ou-
vertes en le dénonçant dans la
. presse locale. Ses véhémentes
déclarations traduisaient en fait
l'ennui qui se dégageait de l'en-
semble de ces galeries dont pas
une ne semble défendre ou im-
poser qui que ce soit. Ennui que
les organisateurs ont senti puis-
qu'ils envisagent d'inviter des
galeries étrangères l'an pro-
chain. Il serait bon en effet de
secouer les collectionneurs rhé-
nans - et le public qui les suit
en se ruant sur les multiples - .
qui ronronnent depuis des an-
nées dans le pop, le cool, le
minimal, le new realism, etc.;
car ce sont encore Rauschen-
berg, Warhol, Donald Judd,
Rosenquist et leurs épigones
allemands qui tiennent la corde
à côté des vedettes nationales
Beuys, Ueker, Wunderlich dont
l'œuvre ressortit de plus en plus
à la fabrication, et Bernard
Schultze qui, au contraire, ap-
profondit sans cesse sa recher-
che.
La nouveauté, on espère la
trouver à côté de la Kunsthalle,
sur la place où la ville de Colo-
gne a dressé une immense tente
pour abriter toutes les petites
galeries habituellement contes-
tataires du Kunstmarkt afin
d'éviter toute manifestation per-
turbatrice. L'atmosphère y est
assez excitante, c'est vraiment
la foire, mais c'est la foire aux
croûtes, aux bijoux de trottoir,
aux gadgets pornos.
En ville, l'impression serait
plus favorable, sans doute parce
qu'une exposition particulière
établit mieux un contact qu'un
amoncellement disparate sur les
trois parois d'un stand. Il n'y a
cependant pas de quoi pavoiser
et l'on est assez déçu de voir les
peintures de Max Ernst pour la
maison d'Eluard à la Galerie
Gravures pour le mur
Deux artistes, Florlnl et Louttre, ont
réalisé des bols gravés en taille douce
qui «transposent à l'échelle monumen-
tale. (2 X 3 m) les qualités essen-
tielles de la gravure en creux. Dans
cette différence de dimensions appa-
raît clairement l'ambiguïté sémantique
du mot gravure : procédé certes, mais
aussi estampe, c'est-à-dire objet pré-
cieux prédestiné au carton à dessin
ou au sous-verre. Par référence à la
fonction, on pense à des tapisseries
(avec la même ambiguïté, mais en
sens inverse) mais la matière ne
suit pas
Il s'agit donc d'éléments
décoratifs tout à fait nouveaux
Galerie Jeanne Bucher, 53, rue de
Seine.
Hamisky
Ursula
:
Pfelz-Haus.
Zwirner qui exposait l'année
dernière à cette époque
Fahlstrôm! Zwirner se trouvait
ainsi dans la lignée de la Galerie
Baukunst, laquelle ne pèche pas
par des excès avant-gardistes,
se plaisant plutôt à rassembler
des valeurs consacrées autour
d'un thème, " Œuvres de la ma-
turité -, cette année. La seule
justification de ce genre d'expo-
sition est la qualité et on doit
reconnaître en l'occurrence que
de Baumeister à Vieira da Silva
en passant par Bonnard, Jaw-
lensky, Klee, Léger, Monnet et
trois esquisses de Nolde pour
des tableaux qui ne furent ja-
mais peints, on l'y trouve à un
très haut degré dans la centaine
d'œuvres accrochées.
Parmi les expositions particu-
lières, c'est assurément celle de
Rafael Canogar à la Galerie
Klang qui est la plus satisfai-
sante. Une dizaine de tableaux
présentent des silhouettes iso-
lées ou des scènes de foule aux-
quelles sont intégrées des mou-
lages de bras et de mains ou des
vêtements plastifiés qui drama-
tisent le geste ou l'attitude
dans un dessein incontestable-
ment politique avec une force,
une violence contenues tout à
fait convaincantes. Dans son
sous-sol Klang présente des
personnages d'un jeune Alle-
mand, Siegfried Neuenhausen.
L'influence de Segal, de Kienholz
y est manifeste, mais il s'y
ajoute une cruauté froide qui
fai.t frémir. Il faut dire que le
lieu, le sujet, la mise en scène
accentuent cette impression :
masqué par des bandelettes,
vêtu d'un blouson de cuir, est
assis le front reposant sur le
dossier de la chaise, les mains
ligotées dans le dos, devant une
demi-douzaine de personnages
aux crânes nus, vêtus de man-
teaux de cuir, imperturbable-
ment anonymes.
On retrouve cette demi-dou-
zaine de personnages, mais
cette fois l'absence du torturé
les rend assez anodins, à Aix-
la-Chapelle, dans la collection
du Dr Ludwig, ce chocolatier
mécène dont il faut dire deux
mots, car il se pourrait bien qu'il
soit le responsable involontaire
de la monotonie du marché alle-
mand remarquée au Kunstmarkt.
En quelques années Ludwig a
rassemblé la plus prodigieuse
collection de l'art des années 60
qui soit, exposée en permanence
à Cologne et à Aix-la-Chapelle.
Il est le pactole pour les mar-
chands et les artistes dont il
trouve chaque matin dans son
courrier des dizaines de lettres
l'invitant à venir voir leurs œu-
vres. Comment connaissant ses
goûts, ne chercherait-on pas
alors à le séduire? Dieu merci,
il semble assez éclairé, même
s'il commet parfois d'impardon-
nables erreurs comme l'immon-
de Allen Jones d'Aix-Ia-Chapelle,
A Aix, dans les salles rococo
de la Neue Galerie, on préparait
une manifestation Wostell avec
pylône de ligne haute-tension et
enclos empli de terre dans la-
quelle étaient plantées une ving-
taine de pelles destinées, j'ima-
gine, à en modifier la surface au
gré des visiteurs. Il y avait
La galerie Arnaud présente la qua-
trième exposition personnelle d'un ar-
tiste de 27 ans. Sculpture? peinture?
qu'importe! Pendant quatre années de
silence, Hamisky a mûri une mise en
question (séditieuse et non dénuée
d'humour) tant de l'espace tradition-
nel de la peinture que du côté rassu-
rant de la géométrie. Car ces beaux
objets de bois, magnifiquement réali-
sés, sont en fait pleins de subtiles et
déconcertantes transgressions. Le ca-
dre, le châssis sont là, mais gauchis,
leur continuité de «bons rectangles.
n'est qu'apparente, voire rompue. Et si
la planéité de la toile peinte ou le
vrai relief de la sculpture nous sont
familiers, combien déconcertent et mê-
me inquiètent ces surfaces apparem-
ment sages mais qui ont la ferme
volonté de ne pas le rester
Galerie Arnaud, 212, boulevard Saint-
Germain (jusqu'au 14 novembre).
Sculpture et acier
Un précédent de taille dans le mi-
lieu industriel : à l'occasion d'un
Congrès International de sidérurgistes
à Paris, la Chambre Syndicale de la
Sidérurgie Française a organisé pour
huit jours, dans le patio de l'Hôtel
Inter-Continental où se tenait le
congrès, une exposition de sculptures
en acier. Le cadre, récemment rénové
par l'architecte Olivier Vaudou qui, non
sans humour, en a fait un espace
contemporain, se prêtait à ce rassem-
blement d'une exemplaire qualité. L'or-
ganisateur, François Wehrlin, avait vi-
sé un panorama éclectique, où s'In-
tégraient même des œuvres de pein-
tres, tel Vasarely (qui n'étaient d'ail-
leurs pas parmi les meilleures).
Davantage, la Chambre Syndicale de
la Sidérurgie avait commandé pour la
circonstance deux œuvres à van Thie-
nen : un mobile, subtil, aérien, d'une
grande intelligence poétique, destiné à
la pelouse; et, à Claude Viseux, un
bar. Pour réaliser ce splendide objet
qui exprime sa double vocation de
sculpteur et d'architecte, celui-ci 'a eu
la libre disposition de moyens techni-
ques qui ne lui avaient jamais été
accessibles : l'expérience est convain-
cante.
un homme torturé, le visage
N. Blschower.
~
La Quinzaine Littéraire,
du 1"' au 15 novembre 1970
17
Les murs de Brassai' • Cologne également Ursula dont j'avais vu à Cologne un étonnant
Les murs de Brassai'
Cologne
également Ursula dont j'avais
vu à Cologne un étonnant por-
trait de Mark Moyens, Ursula
qui exposait sa • pfelz-Haus -,
œuvre aussi délirante qu'ambi-
tieuse. Imaginez la tente de La
Dame à la Licorne à l'usage de
la Gloria Swanson de • Sunset
Boulevard» : au milieu d'un jar-
din fait de pierres peintes tail-
lées dans la mousse de plastique
d'où jaillissent des plumes de
paon, et de têtes de mannequins
p,eintes et fardées d'or, ornées
à profusion de pacotille, se dres-
se une sorte de kiosque rond
entièrement fait de fourrure et
surmonté d'un faisan aux ailes
déployées. L'intérieur est meu-
blé d'une coiffeuse et d'un fau-
teuil. Tout, naturellement, y est
fourrure meubles, lampes,
radio, coffret à bijoux et autres
accessoires; et sur les parois
multicolores car Ursula a marié
la fourrure acryl ique aux peaux
naturelles les plus diverses :
épilogue inattendu à l'aventure
des graffiti. Brassaï photogra-
phie les murs depuis 1930,
comme en témoignent de vieux
numéros du • Minotaure -. Ses
photos de graffiti sont trop
connues pour qu'il soit la peine
d'insister. Brassaï a déchiffré
les murs écorchés comme un ré-
seau de signes, les traces d'une
civilisation, et les aveux d'Un
inconscient individuel ou collec-
tif. ft Brassaï est un révélateur
de microcosmes inconnus dont
le temps accumule invisiblement
les vestiges, écrivait Mauriac.
Ainsi la photographie a révélé
sur le Saint Suaire de Turin
l'empreinte du Fils de l'Homme.
Ainsi l'empreinte de l'homme
apparaît vaguement sur le sor·
dide mur de Brassaï.»
vison, guépard, singe etc., àu
milieu d'éclats de miroir dissé-
minés, un tableau, pas en four-
rure mais un vrai et de la meil-
leure veine d'Ursula, • Homma-
ge à Beardsley -, ce qui est tout
Avec ces photos couleur tout
change, Ce sont toujours des
murs, mais il ne s'agit plus d'hu-
manisme. L'important dans la
couleur, dit Brassaï, c'est la cou-
leur. Tout au plus J'artiste s'est-
il amusé à suggérer par des ti-
tres quels dessins évoquent
pour lui les écorchures, les
boursouflures des murs : pas
de deux, farandole, vieille Chine,
naturel
Mais tout cela n'est
Apocalypse
Mais ce n'est q'un
pas aussi aimable qu'on pour-
rait le croire, car il s'y glisse
d'innombrables babioles qu'Ur-
sula dénature d'une manière in-
sidieuse qui est loin d'être tou-
jours confortable et s'il s'agit
bien ici d'un enchantement, c'est
au sens premier du mot qu'il
faut J'entendre.
Marcel Billot
Morceau de mur, par Brassaï.
fIj
Il.
~
M
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_serit un ahon_t
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1 Etranger 40 F
W
fè«lement joint par
S=s=
0 mandat postal 0 chèque postal
o chèque bancaire
Renvoyez cette carte.
j
La Quinzaine
~
jeu, comme de voir des figures
dans les nuages. Découpée par
le regard du photographe, dans
le cadre de son viseur, voici
en fait une éblouissante galerie
de tableaux non figuratifs.
Il y a de quoi être pris de ver-
tige et répéter, comme dans une
scène fameuse : • Petit pan de
mur jaune, petit pan de mur jau-
ne. - Seulement ce n"est pas
Bergotte, ici, qui est en danger
de mort. C'est J'art abstrait tout
entier. Combien de tableaux
modernes, usant de terre, de sa-
ble, de goudron, imitent à grand
peine le mur, tandis qu'ici le mur
arrive à égaler les plus beaux
tableaux. Bien sûr, si l'art abs-
trait n'avait jamais existé, le
photographe ne le verrait pas
sur les vieux murs. Ce n'est pas
la nature qui a inventé l'art. Je
veux simplement diré que, pour
peu que nous apprenions à re-
garder, elle l'imite avec une ha-
bileté stupéfiante. Elle a pour
elle le temps, artisan incompa-
rablement patient et laborieux,
et aussi, cette fois, J'œil de
Brassaï.
43
rue
du
.~~:~.Paria •.
••• -, ••••••• c•.•C.,fl•.•15.,.SS.1•.5.3.p.a.ris•••••••• _
Brassaï se fait rare, en France
tout au moins. Plus occupé à
faire qu'à se faire valoir, il pho-
tographie, sculpte, écrit. New
York lui a rendu hommage en
1968, au Museum of Modern
Art. Mais à Paris, nous n'avions
pas vu d'exposition depuis celle
de la Bibliothèque Nationale, en
1963. Une nouvelle galerie, ou-
verte par les éditions Rencon-
tre (1) et qui se destine à J'art
de la photo, a eu J'heureuse
idée, pour son inauguration, de
nous ramener Brassaï. Un Bras-
saï nouveau, d'ailleurs : le maî-
tre du noir et Llanc, le premier
photographe de la nuit se voue
ici à la couleur.
Les morceaux de murs qu'il a
photographiés constituent un
Roger Grenier
(1)
40.
rue
du
Cherche-Midi,
du
7 octobre au 7 novembre,
1 8
HISTOIRE La Ve vue par de Gaulle Charles de Gaulle 1 Mémoires d'espoir « Quelle
HISTOIRE
La Ve vue par de Gaulle
Charles de Gaulle
1
Mémoires d'espoir
« Quelle puisse être l'interprétatwn
que l'on veuüle donner à tel ou tel
article, c'est vers de Gaulle en tout
T. 1 Le Renouveau (1958-1962)
cas que se tournent les Français
»
Plon éd., 314 p.
(p.
284). On y découvre aussi un
« Vous qui aimez la gloire, soi-
gnez votre tombeau; couchez-vous
y bien; tâchez d'y faire bonne figu-
re, car vous y resterez. »
Chateaubriand
(p. 239). Il ne s'agit pas tant de
confronter, ces bonnes intentions,
que l'on connaissait, à la réconci-
liation avec « mon ami Adenauer» :
Il n'est pas facile de parler briè-
vement du général de Gaulle. Il
suscite des sentiments vifs et contra-
dictoires : admiration et exaspéra-
tion, dévotion et fureur, dont il faut
soigneusement dévider l'écheveau
afin de parvenir à se rendre « agaul-
liste» - comme Merleau-Ponty se
voulait acommuniste. Pareil effort
de détachement, on le verra plus
loin, est toujours utile quand on lit
les Mémoires d'espoir, bien que la
passion ne soit guère excitée par
cette composition un peu froide
parfois, francbement ennuyeuse, et
généralement dépourvue de la verve
sarcastique que le Général mettait
si volontiers dans ses interventions :
tableau familier de la vie à l'Elysée
qui est peut-être la partie la plus
attachante du livre parce que la
plus naturelle. Quel dommage que
le Général n'ait pas renoncé à ne
présenter de lui-même qu'un por-
trait en majesté! Il ne se départit
qu'à la fin de sa roideur, faisant
allusion aux attaques qui l'incitent
à se répéter, comme Octave « Quoi !
tu veux qu'mi t'épargne et n'a rien
épargné! » (p. 312). Gaston Mon-
nerville est même pardonné, semble-
t-il (p. 292)
de ruse. Mais on lui passe tout cela
et même il en prend plus de relief
s'il s'en fait des moyens pour réali-
ser de grandes choses ». Une fois
« les grandes choses » réalisées, leur
accomplissement efface rétroactive-
ment les « moyens» et l'œuvre
seule demeure. Bien plus, il expli-
que candidement à Nixon en
1960 : « Comme beaucoup de pro-
fessionnels de la politique et de la
presse ne conçoivent pas l'action
publique sans tromperies et renie-
ments, ils ne voient que de la ruse
dans ma franchise et ma sincérité »
« aux réparations qUt eussent pu
nous procurer les moyens d'indus-
trialiser notre pays» (p. 173) et il
rappelle enfin les propositions fai·
tes à Staline en 1944 : ramener le
peuple allemand « à la structure
politique qui lui était naturelle »,
ce qui eût permis « de prélever à
leurs sources les réparations dont
l'Allemagne était redevable»
(p. 258).
le pragmatisme du général de Gaulle
sait tirer un trait sur les occasions
Ces rapprochements entraînent
toutefois des questions. S'il savait
vraiment dès le début qu'il « n'y
Une composition un peu froide parfois, franchement
ennuyeuse, et dépourvue de la verve sarcastique que le
Général mettait si volontiers dans ses interventions
perdues, on l'a vu pour l'Algérie et
il expose aussi pour l'Outre-mer.
Il s'agit plutôt de la vision histori·
que persistante que ces propos dé-
voilent au lecteur stupéfait. En
1970, témoigner tant de nostalgie
pour les calembredaines de « l'Alle·
magne paiera»! Et que dire du
reproche fait aux Anglo-Saxons
concernant « l'arrêt hâtif des
combats qui, le U novembre 1918,
survenait au moment même où nous
allions triomphalement cueillir les
fruits de la victoire ». (p. 179) ?
C'est un monument qu'il élève pour
la postérité.
Le livre souffre de ce caractère
solennel qui fige l'histoire. Pour
tout dire, on éprouve un sentiment
un peu fade, de « réchauffé» après
les Mémoires de guerre et après les
allocutions et conférences de presse
de la décennie écoulée; l'espoir,
précisément, n'est plus là pour en-
lever l'auteur, ni l'événement pour
inspirer à l'orateur ces bonheurs
d'expression qui rendait inimitable
un style d'autre part si visiblement
emprunté aux grands modèles. Il
lui arrive même de commettre un
solécisme : « J'ai convenu avec
René Coty des détails de la transi-
tion » (p. 32) (l).
Il n'y a pas d'illusion à se faire
sur la' chance qu'a ce vœu d'être
entendu pour le prochain volume.
Comme t'?us les commentaires qui
ne relèvent pas de l'adhésion incon-
ditionnelle, celui-ci ne manifeste-t-
il pas « l'aigreur, la critique et la
ratiocination» de la « coalition
hostüe des amitiés et des stylogra-
phes »? On aurait pourtant bien
aimé connaître les cheminements de
sa pensée, mais la présentation qu'il
en donne exclut le doute et l'indéci-
sion. D'emblée, il avait vu juste, et
si les événements n'ont pas répondu
avait plus d'issue (
) en dehors du
plus vite, ou mieux, à la clairvoyan-
ce de son dessein, la faute en in-
combe aux autres. Ainsi de l'Algé-
rie. Quand il prononce, le 4 juin
1958, le fameux « je vous ai com-
pris », il jette à la foule « les
mots
Le fonctionnement
du régime
Dix-sept mois après son départ,
Charles de Gaulle livre donc l'in-
terprétation authentique (c'est-à-
dire par l'auteur lui-même) de ses
actes. Disons tout de suite qu'il est
un point qui ne provoquera ni sur-
prise ni controverse : ce sont les
pages sur le fonctionnement du ré-
gime. Elles confirment pour l'essen-
tiel ce que l'on savait déjà, illus-
trant en particulier cette autorité
personnelle que j'avais proposé,
dans le Régime politique de la ye
République, d'appeler le Principat:
apparemment spontanés dans la
forme, mais au fond bien calculés,
dont je veux qu'elle s'enthousiasme
sans qu'ils m'emportent plus loin
que je n'ai résolu d'aller ». On en
conviendra volontiers, mais le
« Yive l'Algérie française! » de Mos-
taganem? Il signifie simplement
que « le jour viendra où la majo-
rité d'entre eux (les Algériens)
pourra choisir le destin de toUS»
Sommes-nous devant des convic-
tions de jeunesse, des idées reçues
dans le milieu militaire des années
vingt, qui resurgissent au soir de
la vie ou, plus sérieusement, devant
une sorte de faille que l'âge révèle
en l'accusant? Entre un univers
anachronique, peuplé de Gaulois,
de Germains, d'Ibères et de Lusita-
niens, où la France accomplit « les
gestes de Dieu », et l'extraordinaire
intuition des courants contempo-
rains si souvent constatée, le
contraste constitue l'un des mystè.
res gaulliens. Loin d'en livrer la
clé, les Mémoires d'espoir l'obscur-
cissent encore.
« Sur la pente que gravit la
France, ma mission est toujours de
la guider vers le haut, tandis que
toutes les voies d'en bas l'appellent
sans cesse à redescendre. » La for-
mule, qui -termine le Renouveau,
évoque irrésistiblement celle des
Mémoires d'Outre-Tombe « le
voulais, moi, occuper les Français
à la gloire, les attacher en haut »,
mais Chateaubriand ajoutait: « es-
sayer de les mener à la réalité par
les songes
» Et si le général de
Gaulle s'était, en fin de compte,
persuadé de la réalité des songes'?
(p.
53). On saisit ici le procédé qui
Pierre Avra
illustre l'affirmation du Fil de
l'Epée : « l'homme d'action ne se
droit de l'Algérie à disposer d'elle-
même» (p. 150), comment expli-
quer que la guerre ait duré encore
près de quatre années? La respon-
sabilité en serait imputable à « l'in-
certitude collégiale » et aux « ambi-
tions rivales des dirigeants du
F.L.N.» (p. U8) qui n'ont pas
compris qu'ils auraient dû déposer
les armes comme l'appel de la
« paix des braves» les y invitait dès
l'automne de 1958 et que le reste
(c'est-à-dire les conditions qu'ils
finirent par arracher au général)
leur aurait été donné par surcroît
La reconstruction de l'histoire
surprend par son impavidité, mais
elle n'est pas nouvelle. Déjà le
13 mai, qualifié de « sursaut natio-
nal » sur le moment devait se trans-
former en « entreprise d'usurpa-
tion» quatre ans plus tard; les
dénégations répétées du livre (pp.
21 et 27 notamment) visent simple-
ment à exorciser, une fois pour tou-
tes, le « péché originel» de la
ye République. Plus étranges sont
les pages sur l'Allemagne et la poli-
tique étrangère.
Au passif de la IYe République
(et des « Anglo-Saxons »), le Géné-
ral retient la réunification des trois
zones d'occupation en 1949 et
l'abandon de la Sarre (p. 14), puis
il remonte vingt-cinq ans en arrière
pour déplorer qu'on ait renoncé
(l)
Signalons
à
la
même
page
conçoit pas sans une forte dose
d'égoïsme, d'orgueü, de dureté et
u~e
inexactitude de détail : Jean Berthom
n'était pas député mais sénateur.
La Quinzaine Littéraire,
du 1"' au 15 novembre 1970
19
"Sociétés et révolutions 1 Jean Baechler nu entièrement déterminé par ses mais l'élite, le peuple
"Sociétés et révolutions
1 Jean Baechler
nu entièrement déterminé par ses
mais l'élite, le peuple et la canaille:
w
phénamènes révolutionnaires
propres exigences» (p.
17);
dans
Coll. «Le sociologue »
P.U.F., 260 p.
Sur un sujet aussi rebattu que
brûlant, il semblait difficile de faire
œuvre tant soit peu originale. La
mrprise est donc totale, en lisant ces
260 pages sur les phénomènes révo-
lutionnaires, de découvrir une pen-
sée rigoureuse, exigeaq,te envers
elle-même, et formulée au surplus
dans un langage d'une clarté assez
rare de nos jours.
Les esprits méfiants soucieux de
cataloguer n'auront pas ici la tâche
facile. Que Jean Baechler soit histo-
rien mais se réclame des sciences
sociales risqUe de les laisser indiffé-
rents car en France, les controverses
méthodologiques entre histoire et
sociologie sont à peu près inexistan-
tes; qu'il s'avoue peu convaincu
de la rentabilité scientifique de
certaines hypothèses du marxisme
fera davantage tiquer, mais une
lecture attentive du texte montre
le même temps, aucun sous-système
n'a vocation à déterminer l'ensem-
ble du système social auquel il
appartient.
4. Le dernier niveau est celui des
« cas », autrement dit « l'étude des
Les précisions fournies sur le conte-
nu de chacun de ces termes éclai-
reront, je pense, ceux qu'un tel
vocabulaire pourrait indisposer (ou
réjouir prl.maturément). Ils n'ont
en tout caSllUcun caractère norma-
tif. L'élite regroupe tous ceux qui
événements,
que
nous
définissons
s'approprient « une proportion plus
comme
des
réalisations
de
possi-
bles»
(p.
19).
grande» (p. 194) des biens rares,
mais aussi - sont-ce les mêmes ?
C'est ce schéma que J. Baechler
va appliquer à son objet, qu'il en-
tend dans un sens large «( toute
- ceux
qui
« dans
une
activité
déterminée,
se
révèlent
les
plus
contestation de l'ordre qui fait in-
tervenir la violence physique d'un
côté et/ou de l'autre» - p. 43),
beaucoup plus large donc que les
révolutions stricto sensu. Partant
en effet de ce qu'il appelle p. 58
« l'essence du phénomène révolu-
tiOnnaire, à savoir une lutte à
mort pour le pouvoir », il propose
tation; d'autre part, la rareté du
"de retenir au niveau 2 trois grands
types : les marginalités, passives
(suicides, crimes, maladies menta-
les) ou actives (guerres paysannes,
serviles, etc.) qui ne visent guère le
pouvoir;
les
contre-sociétés
soit
qu'ici l'adage « qui n'est pas avec
est contre» ne s'applique point (et
d'ailleurs Baechler a consacré son
précédent livre, paru chez A. Colin,
à une élucidation de la politique
de Trotsky); le parti adopté par
l'auteur de n'étudier les phénomè-
nes révolutionnaires que par réfé-
rence à l'ordre social qu'ils nient le
fera peut-être classer parmi les
"structures-fonctionnalistes, ce qui
aux yeux de certains n'est pas un
compliment (1), mais l'accusé pour-
ra répondre à juste titre que loin
de vouloir démontrer que les « bons
systèmes sociaux se reconnaissent à
ce que leurs régulations homéostati-
ques les préservent» de toute per-
turbation sérieuse, il se borne à
énoncer que l'on ne saurait com-
prendre une institution quelconque,
ou l'essence d'une société, « tant
pouvoir, des richesses et du prestige,
inégalement répartis entre les mem-
bres d'une collectivité. Au premier
facteur correspond l'exigence de
liberté, au second, celle d'égalité. Et
c'est lorsque l'ordre social concret
par lequel s'incarne cet arbitraire et
cette rareté n'est pas accepté que
les phénomènes révolutionnaires
viennent à l'existence.
L'auteur a pris la peine d'expli-
quer en tête du livre la démarche
qu'il a suivie pour étudier ces
phénomènes, démarche suffisam-
ment générale au demeurant pour
s'appliquer à n'importe quel objet
d'investigation. Elle se déroule en
quatre étapes ou plus exactement
sur quatre niveaux, qui sont :
d'évasion, soit agressives (sectes,
"brigandage, mafias, millénarismes),
qui visent le pouvoir Il mais sans
possibilité objective de l'emporter »;
enfin les révolutions proprement
dites où le pouvoir est visé et effec-
tivement conquis, et qui fait l'objet
d'une typologie particulière - voir
notamment le tableau très suggestif
des pp. 154 - 155, qui croise cinq
catégories de révolutions et neuf
(1 descripteurs » diversement combi.
nés dans chacune d'elles.
Si l'on passe au niveau des corré-
1. La
recherche
des
caractères
communs à tous les objets étudiés
(par exemple la « racine » des révo-
lations fondamentales, on nOlera -
au risque de simplifier grossière-
ment un raisonnement fort subtil
lutions, la logique de leur dynami-
que, et des fonctions qu'elles rem-
plissent).
- que chez J. Baechler il se dessine
2. La recherche des différences,
que l'on n'a pas détecté et analysé
ce qui les
nie » (p.
85).
Deux traits permanents
qui se traduit par la construction
d'une typologie des phénomènes
révolutionnaires, pour déboucher
ensuite, dans les cas les plus favora-
bles (la linguistique par exemple),
sur une systématique et une combi-
natoire.
une sorte de hiérarchie des varia-
bles explicatives dans laquelle les
variables économiques se trouvent
dans une position assez mineure (les
arguments fournis à l'appui sont
d'ailleurs convaincants), et que les"
variables primordiales semblent être
d'ordre politique (2) - celles qui
ont trait au pouvoir - et éthique -
terme qui s'applique aux comporte-
Bien plus : il ressort de ce livre
qu'aucun système social n'est
exempt de phénomènes révolution-
naires, car au cœur de tout système
concevable il y a deux traits perma-
nents générateurs de conduites de
refus : d'une part, L'arbitraire des
institutions et des valeurs, en vertu
duquel chaque société ne représente
qu'un possible parmi d'autres, et
prête de ce fait le flanc à la contes·
3. L'étude
des
corrélations
fon-
damentales, c'est·à·dire la quête des
variables explicatives (politiques,
économiques, sociales et éthiques)
qui rendent compte de l'existence
des différents types dégagés au
niveau 2, travail accompli en par-
tant d'une double hypothèse: cha-
que ordre de phénomènes est mar-
qué par ce qui se passe dans d'autres
sous-systèmes et Il n'a pas de conte-
ments faisant intervenir des juge-
ments de valeur ou découlant d'une
décision arbitraire.
Quant aux variables sociales,
c'est-à-dire au rôle des groupes
sociaux dans la détermination des
phénomènes révolutionnaires, elles
jouent par le biais d'une tripartition
distinguant, non point comme chez
Dumézil ceux qui prient, ceux qui
combattent et ceux qui travaillent,
aptes» (p.143). Le peuple se parta-
ge ce qui reste des biens rares, et la
canaille le li: Lumpen-Proletariat »
de Marx, comprend ceux qui sont
rejetés à la périphérie du système
social. Quant aux groupes sociaux,
il alimentent dans des proportions
variables les trois « acteurs» ci-
dessus.
Jean Baechler est bien conscient
que toute tentative d'analyse systé-
matique se heurte à ce qu'il appelle
les « problèmes de devenir », ou si
l'on préfère l'intégration des chan-
gements qui se manifestent sous
forme de l'apparition de types nor-
maux ou de modifications dans le
poids relatif des variables explica-
tives. Il répond à cela deux choses.
D'al>ord que l'on peut essayer de
constituer une science particulière
axée sur les phénomènes de muta-
tion (pp. 30-31), comportant elle
aussi les quatre niveaux précités.
Ensuite que toute démarche scien-
tifique ne peut manquer de s'inter-
roger sur les changements suscepti-
bles d'intervenir dans son champ
d'investigation. L'auteur s'y est
essayé pour sa part en conclusion,
en esquissant une « prospective »
des phénomènes révolutionnaires où
il prévoit une tendance à la multi-
plication des types 1 et 3 dans les
régîmes politiques monopolistes,
tandis que les contre-sociétés se·
raient plutôt la marque des régimes
pluralistes.
Bien sûr, cela se discute, comme
on dit. Mais grâce au livre de J.
Baechler, la discussion pourra se
mener d'une manière plus ordon·
née, plus honnête et plus fructueu-
se que s'il n'avait pas existé. On
souhaiterait pouvoir écrire cela plus
souvent.
Bernard Cazes
(1) Voir par exemple le compte rendu
que Thomas Bottomore a consacré au
politicologue américain Lipset dans le
N-Y Review of Books
du
l~r octobre
dernier.
(2) Le poids des variables politiques
pourrait tenir au fait qu'elles intervien-
nent à la fois du côté de l'arbitraire des
conventions régissant la vie en société,
et de la contrainte de ra
eté,
celle qui
regarde la distribution du pouvoir.
20
ETHNOLOGIE Les Blancs en accusation Robert Jaulin La Paix blanche 1 Introd. à l'ethnocide Coll.
ETHNOLOGIE
Les Blancs en accusation
Robert Jaulin
La Paix blanche
1
Introd. à l'ethnocide
Coll. « Comhats »
Le Seuil éd., 424 p.
«Je me souviens de deux
Africains qui, en 1955, étaient
venus au Musée de l'Homme,
protester contre l'ethnologie.
Ils ne toléraient point qu'on
les prît comme objets de
science : ils se sentaient dés-
humanisés. Leur colère, ain-
si traduite, m'avait surpris D.
A cette époque, Robert Jau-
lin apprend le métier dont il
partage évidemment les va-
leurs et les préjugés. Il
n'a
Robert laulin sur «le 'terrain ».
découvert encore ni les popu-
lations du Tchad (1) ni les
Indiens Bari de Perija aux
'confins colombo-vénézuél iens.
Or cette unité est fausse: l'Occi-
dent et la pensée européenne ne pré-
sentent point cette unité ahstraite,
toute dominée qu'elle est encore par
des instances qui correspondent à
des régions mal connues ou simple-
ment cachées à son regard actuel.
Le mélange des cultures dont l'Occi-
dent se croit l'heureux résultat n'est
qu'un bouillon de cultures encore
agissantes. Si bien que le regard
porté sur l'autre risque fort d'être
faussé par ce simple fait que Feth-
nographe est déjà, sans le dire ou
sans le savoir, autre par rapport à
lui-même : comment prétendrait-il
observer objectivement alors qu'il
n'a point lui-même réglé les contra-
dictions ou les déchirements qui
composent sa réalité vivante?
Il ne lui reste donc qu'une issue
TI s'étonne : l'anthropologie pa-
raît sûre d'elle-même, délivrée des
illusions de sa jeunesse (Levy-BruW)
ou de ses rêveries littéraires (attri-
buées à Griaule). Elle se constitue
en science positive. L'œuvre de
Claude Levi-Strauss est là, massive,
suhtile, envahissante. Qui a résisté
au structuralisme des années 50-
60 ? (2).
Puis, Robert Jaulin découvre ce
qu'on appelle cc le terrain », la vie
au milieu d'hommes de culture et
de rationalité différentes, rencontre
la toujours cachée mais vivante
revendication à l'existence que mas-
quent les rites, les c( systèmes de
croyance », les diverses relations
traduisibles en signes mathémati-
ques, voire traductibles en langage
d'informatique.
Chez les Indiens Bari des marges
amazoniennes, Indiens en proie aux
missionnaires, aux « savants » venus
des pays industriels « avancés »,
aux aventuriers de tout poil, Robert
même. Or, cette objectivité est
cc liée à la non-insertion de l'ethno-
logue à la société indigène, elle
« ne consiste qu'en une insertion
négative pour cette société, celle qui
exprime la négation culturelle
commise par notre civilisation face
à tout autre. »
Négation inaperçue par le savant,
impensée même et d'autant plus
malsaine ou dangereuse qu'elle reste
masquée : ne renvoie-t-elle pas à
une volonté informulée d'intégra-
tion et de possession des cc autres »
par notre culture, de réduction de la
complexité cc en soi » à mi système
admis sans discussion comme cc nor-
mal » - pour ne pas dire cc natu-
rel» !
Ici se situe le long débat et la
longue observation de Robert Jau-
lin. Les pages que la Paix blanche
consacre à la vie quotidienne des
Indiens Bari sont d'une force indis-
cutahle, et cela d'autant plus que
l'auteur ne tente pas de ramener
les aspects multiples de la vie des
prendrait-elle ce désintéressement?
Là nous trouvons les pages les
plus fortes et les plus neuves du
livre de Robert Jaulin, si riche par
ailleurs : la civilisation blanche-
européenne-capitaliste ou socialiste
moderne se donne pour objective et
cc libérée» parce qu'elle postule
sans le dire sa propre supériorité.
D'où lui vient cette supériorité?
De ce qu'elle estime avoir dominé,
concilié et ramené à l'unité les di-
verses tendances à partir desquelles
elle s'est constituee au cours du
temps.
celle de feindre la réconciliation
pour assurer l'intégration, s'enfer-
mer dans un « scientisme» pour
dominer et réduire, postuler une
inégalité de développement pour dis-
tribuer les sociétés diverses suivant
une ligne .unique dont l'origine se
perd dans la « sauvagerie » et l'is-
sue dans « notre civilisation» -
fût-elle dédaignée par l'obsérvateur.
En fait, Robert Jaulin esquisse
ici un renversement (une révolution,
si l'on veut!) analogue à celui
qu'accomplit la nouvelle physique
au début du siècle : pas plus que la ~
-
LALIBRAIRIEHACHETTE ETCLAUPETCHOU
Présentent:
LBS USUBLS
, •• volume
nouveau
dictionnaire
villages où
il
vit à
un
cc modèle »
:
de
chercher à redistribuer la variété de
la vie apparente et masquée dans la
trame du langage, notre langage,
n'est pas chose simple.
Du moins, à travers cette analyse,
Robert Jaulin découvre-t-il que la
vie collective des Indiens (comme
celle des Mricains de la Mort Sara)
mérite plus qu'une observation ou
même une connaissance européenne,
que l'ethnologue ne peut, sans trahir
ceux dont il partage la vie, devenir
la sentinelle avancée du monde
occidental.
L'ethnologie, entre l'évangélisa-
tion des missionnaires et l'évangéli-
sation des trafiquants; se donne
pour ce qu'elle n'est pas, une
connaissance désintéressée.' D'où
citations francaises
par PierreOster
Jaulin au cours de longs séjours
découvrira autre chose : que l'an-
thropologie masquait un piège. Plus
précisément, et le sachant ou non,
il parcourt le cheminement critique
qui, au siècle dernier, avait conduit
Nietzsche à la contestation radicale
de la philosophie occidentale.
Et d'abord s'agissant de l'objecti-
16000 citations du XI· au XX· siècle
2· volume
nouveau
dictionnaire
des
vité
Objectivité armaturée d'ob-
servations multiples, de constats
partiels, de mesures, d'analyse sé-
mantique. Objectivité sûre de soi,
comme la « raison » de l'époque des
« lumières» pouvait l'être d'elle-
difficultés du francais
par Jean-Paul Colin
toua Iss secrets d'J bon UIlllQS
La 0UInzalne Uttéraire,
du
1"
au 15 novembre 1970
21
COLLECTIONS ~ "autin lumière ne peut servir de milieu homogène puisqu'il faut tenir comp- te
COLLECTIONS
~ "autin
lumière ne peut servir de milieu
homogène puisqu'il faut tenir comp-
te de sa vitesse ~t de ses variations,
notre connaissance scientifique ne
peut constituer un point de réfé-
rence pour analyser l'autre :" la
diversité des sociétés humaines.
cain, aujourd'hui très· connu, étu·
diait les « cultures » de ces peuples
misérables. Survient l'invasion japo-
naise qui prive les Alliés du caout·
"
Cercle du Bibliophile
nement à la collection de poche Gar-
nier-Flammarion. Certains titres, déjà
publiés, bénéficieront de cette nou-
• Les grandes heures de l'histoire-
velle présentation. Parmi les premiers
chouc de Malaisie.
volume.s annoncés : les Fleurs du mal,
Eugénie Grandet, le Rouge et le noir,
Madame Bovary, l'Odyssée. Les livres
10 F.
civilisation
occidentale »,
écrit Robert Jaulin en conclusion de
est le titre d'une nouvelle collection
du Cercle du Bibliophile : des histo-
riens, des biographes nous y présente-
ront une série de témoignages directs
sur tel ou tel épisode de l'histoire
universelle qu'ils s'attacheront à faire
revivre, quelle que soit leur optique
seront vendus au prix de
« La
son livre « réunit des SQciétés origi- "
naires d'horizons bien distincts, et
ces lignes d'horizon ne sont jamais
absolument détruites mais plutôt
occultées, lors même qu'elles inter-
viennent dans des définitions sans
cesse nouvelles que l'Historicité de
cette civilisation élabore ~). Texte
capital - et qui remet en question
l'idée d'une histoire unique (sur
laquelle vivent également complices
'"Capitalistes et communistes) et celle
"d'une distrihution hiérarchisée des
sociétés.
Idée dangereuse aussi (1). Ne
met-elle pas en cause l'ensemhle
des'sciences de 'l'homme? Certes,
Robert Jaulin n'est pas tendre lors·
qu'il analyse les « mœurs universi-
taires» dont il montre la mesqui-
nerie et dont il dénonce les intérêts
composés (en ce sens, cela ne va
guère mieux en sociologie, on peut
s'en assurer tous les jours!) Mais
ce n'est pas seulement la vie des
laboratoires qui est menacée, c'est
le principe d'une connaissance qui
remplace la différence par le sys-
tème, la structure, l'appareil de
signes.
Les règles que nous décelons chez
les autres ne sont·elles pas les pro-
jections suhlimées ou désespérées de
nos conflits insurmontés? Ne
~onduirait-elle pas à" contester vio-
lemment aussi la tentative aujour-
d'hui" générale (comme le fut le
structuralisme des années 50) pour
réduire l'existence au langage, à
la linguistique, à la sémiologie? Le
fOl:malisme contemporain n'est-il
pas, lui aussi, une tentative « néo-
coloniale », mais dirigée contre no-
tre propre réalité ?
Or, l'important est de traiter la
différence pour elle-même, d'admet-
tre cette différence en dépit de la
complaisante·et confortable idée qui
nous assure que l'humanité est uni-
verselle : différents sont les sauva-
ges et différentes entre elles les
sociétés et les types qu'ils représen-
. tent.
On relate encore aujourd'hui
dans le Nord-Est brésilien, dans
l'Etat de Céara, l'aventure survenue
à des paysans pauvres de cette
_région .d\ll'ant la dernière guerre.
Alor.!! jeune, un ethnologue améri-
Fort de la connaissance qu'il a
prise des paysans misérables du
Nord-Est, l'ethnologue leur parle,
les fanatise, les exalte. TI les entraî-
ne dans une immense croisade à
travers le désert et la forêt vers les
anciennes plantation$ de caoutchouc
tombées en désuétude voici cin-
quante ans et que la guerre réani-
me. Longue marche soutenue par la
passion ethnologique du nouveau
prophète. A l'arrivée, sur deux mil·
liers d'hommes, il en survit à peu
près une centaine.
Image extrême, sans doute, mais
comhien symbolique. Ailleurs, sans
le vouloir et sans le chercher, l'an-
thropologue se fait l'instrument
d'une pénétration et d'une assimi-
lation là où il devrait aider des dif-
férences à s'affirmer - fût-ce
contre lui-même. Le grand intérêt
du livre de Robert Jaulin est de
nous rappeler que le rapport de
l'observateur et de l'observé est une
relation de domination, que la réa·
lité vivante de l'ethnologie serait
d'aider les sociétés examinées ou
rencontrées à affronter leurs pro-
pres mutations, à s'imposer à
elles-mêmes, même par la violence
qui est la marque de leur dynamis.
me. Eliminons ici tout souci politi-
que : derrière la réflexion de Robert
Jaulin apparaît une sorte de guéva-
risme scientifique : pulsion qui
n'est. point étrangère à la science
puisqu'il s'agit d'aider des sociétés
vivantes à exister non plus comme
objet de contemplation ou de discus-
sion scientifique, mais comme agent
dynamique de création collective.
En ce sens, le livre de Jaulin est
particulière, selon les méthodes des
grands reportages contemporains. Pre-
miers titres : la Révolution russe, par
Richard Kohn; l'Expédition d'Alger
1830, par Henri Noguères; le Collier
de la Reine, par France Mosslker; les
Cent jours, par Emmanuelle Hubert.
Chez le même éditeur, où l'on annon-
ce une réédition en 10 volumes des
Œuvres de Gustave Flaubert, préfacées
par Maurice Nadeau, nous sera propo-
sée une collection des chefs-d'œuvre
de Romain Rolland, qui comprendra
21 volumes abondamment illustrés et
précédés d'une introduction générale
due à Jean Guéhénno, auxquels vien-
dront s'ajouter les 6 tomes du Journal
des années de guerre 1914-1919, pré-
facé par Louis-Martin Chauffier.
P.-J. Oswald
François-Noël Simoneau dirige, aux
éditions Pierre-Jean Oswald, une nou-
velle série consacrée à • La poésie
des pays scandinaves - et qui sera
constituée d'anthologies et d'œuvres
parmi les plus marquantes d'une litté-
rature encore mal connue en France.
Le premier titre, Et maintenant, nous
permettra de découvrir Goran Sonnevi,
qui est le chef de file de la nouvelle
poésie suédoise contestataire.
Chez Laffont
Chez Seghers
Deux nouvel·les collections, ce mois-
ci, aux éditions Seghers; sous le titre
des. Maîtres modernes -, la première,
dirigée par Jean-François Revel, se pro-
pose de présenter, sous un éclairag~
qui n'aura rien de conventionnel, les
hommes qui, par leur pensée, leur
œuvre ou leur action, contribuent de
façon profonde à façonner l'esprit de
notre temps. Premiers titres : Mar-
cuse. par A. Mac Intyre, une ét.u~e
très critique; Lévi-Strauss, par
E. Leach, monographie sur un Jmaître
de la pensée moderne par l'un de ses
adversaires; Frantz Fanon, par David
Caute.
La deuxième collection annoncée
chez Seghers et dont le titre n'a pas
encore été fixé; sera inaugurée par
une étude de Marc Saporta sur le ro-
man américain : Histoire du roman
américain.
Deux nouveaux titres dans la collec-
tion • L'écart -, inaugurée récemment
chez Robert Laffont avec la Deuxième
personne, de Jean Bouvier-Cavoret
·(voir le n° 103 de .La Quinzaine-) et
dont la vocation,. rappelons-le, est
strictement littéraire : l'Ile mouvante,
premier roman d'Alain Gauzelin qui
nous plonge dans l'univers onirique
d'un enfant fasciné par une femme au
point de chercher à s'identifier entiè-
rement à elle; la Femme éparpillée,
par Laudryc, qui, dans ce nouveau ro-
man, met en scène une femme de
notre temps dont il se plaît à nous
révéler l'intimité la plus secrète.
Garnier
comparable à l'Histoire de la folie
de Michel Foucault: le fou comme
le sauvage ne sont-ils pas le résidu
des fantasmes d'une civilisation
européenne, souffrant d'elle-même
et des autres ?
Chez Albin Michel
Dans la collection • L'évolution de
l'humanité - d'Albin Michel, où la
réimpression prochaine de deux titres
récemment parus : la Cité grecque,
par G. Glotz et la Société féodale, par
Marc Bloch, doit être saluée comme
un beau succès commercial, compte
tenu de la difficulté d'accès des ou-
vrages et de leur tirage initial qui est
de 35000 exemplaires, on annonce la
parution de deux volumes inédits
consacrés à l'histoire de Byzance : la
Civilisation byzantine et les Institu-
tions de l'Empire byzantin, :par Louis
Bréhier.
Deux nouveaux titres également
• Les critiques de notre temps. est
lean Duvignaud
(1) La Mort Sara (<< Terre humai·
ne »), Plon.
(2) Faut·il rappeler qu'à cette
époque, et tout à fait seul, G. Gurvitch
reprochait au concept de structure
d'immobiliser les sociétés observées
dans une
figure figée, réductible" à
l'idée que l'observateur se faisait de
l'histoire -
et
de
l'avenir?
(3)
Nous
savons
ce
qu'il
en
coûte
d'avancer de telles suggestions pour
l'avoir fait dans un sens très voisin,
sinon dans les mêmes termes, voici
le titre d'une nouvelle collection de
Garnier présentant des textes criti-
ques significatifs, consacrés à des
auteurs célèbres. Elle sera inaugurée
ces jours-ci par trois premiers ouvra-
ges : Claudel, qui regroupe des textes
de Claude Roy, Ionesco, Pierre Emma-
nuel, et de nombreuses critiques sur
l'œuvre de l'écrivain, avec une pré-
sentation d'André Blanc; Malraux, pré-
senté par Pol Gaillard et commenté
par André Breton, Trotsky, Gaëtan Pi-
con, Pompidou, Sartre, etc.; Camus,
dix ans dans Pour entrer dans le XX·
siècle (Grasset). Comme le disait déjà
Nietzsche, l'Université et la science
recueil de textes critiques de Nathalie
Sarraute, Robbe-Grillet, Sartre, Bar-
thes, etc., présentés par Jacqueline
Levi-Valenski.
.
Signalons
d'autre
part
qu'une
nou-
sont
les
institutions les plus intolé-
rantes.
velle série reliée va s'ajouter prochai-
dans la collection • Cités d'art - du
même éditeur, avec Cités de l'Inde
mongole, illustré par de tr-ès belles
photographies de W. Swaan ainsi que
de reproductions de miniatures et
d'objets d'art disséminés dans des col-
lections européennes ou américaines,
et Cités flamandes, par William Gaunt.
Enfin, dans la collection • L'art dans
le monde -, paraît un ouvrage de Da-
niel Schlumberger où, tenant compte
des progrès les plus récents des fouil-
les archéologiques, l'auteur s'est ef-
forcé de comprendre quel a été le
destin de l'art grec au-delà des fron-
tières de l'empire romain, c'est-à-dire
en Syrie, en Mésopotamie, dans l'Iran,
dans l'Inde : l'Orient hellénisé - L'Art
grec et ses héritiers dans l'Asie non
méditerranéenne.
22
CIN~IIA Un Dracula travailliste l Une messe pour Dracula (Taste the blood of Dracula) Film
CIN~IIA
Un Dracula travailliste
l
Une messe pour Dracula
(Taste the blood of Dracula)
Film anglais, 1970, de Peter Sasdy,
avec Christopher Lee
(Le Triomphe, v. o.)
La forêt originelle -
celle qui ouvre
le film
et qui s'ouvre pour le film,
et
qui
est
aussi
"espace-matériau
dési-
gnant
une
primitivité
du
monde,
un
comme on le VOit, la rencontre surpre-
nante de l'horreur et du commerce,
Peter Sasdy s'est assuré à bon compte
une certaine originalité; laissant alors
de côté les hypothèses de travail dra-
culéennes, ou horrifiques, il se livre,
complaisamment et plaisamment, à une
description critique de la bourgeoisie
puritaine anglaise: on sort de l'église
en famille, on rentre éans une maison
cossue, on consigne sa fille dans sa
chambre parce qu'elle a parlé à un
Urwelt - ne montre pas beaucoup ses
feuil'Iages; les troncs noirs, épelés
comme des notes, traversent panora-
miquement l'écran pour donner forme
garçon, on est sévère, autoritaire, cha-
.ritable -
mais, derrière la mission de
à
quelque lointain inquiétant. La calè-
che noire venue d'ailleurs arrive jus-
qu'ici, jusqu'à nous, pour nous • met-
tre dedans -, puis s'éloigne et se perd
dans les profondeurs obscures - dans
LA profondeur, spatiale ou psychique,
c'est tout un, que son mouvement, par
son inscription entre les cylindres
noirs et silencieux des fûts, figure.
Ainsi, deux objets (la forêt, la calè-
che) ou plutôt deux formes combinées
(un espace, un mouvement) nous diri-
gent, d'emblée, en quelques plans sté-
réotypés, vers le mythe, vers le fan-
tasme.
charité où des misérables se restau-
rent, se tient un boréel de luxe où le
bourgeois-type, M. Hargood et ses deux
compères se livrent à tous les plai-
sirs: strip-tease d'une danseuse enve-
loppée d'un serpent phallique, prosti-
tuée adolescente chevauchant l'honora-
ble bourgeois, champagne versé par
un homosexuel enfariné
La lubricité
ira jusqu'au satanisme : on paie mille
guinées pour obtenir du commerçant
les dépouilles de Dracula et recevoir,
du Prince des Ténèbres ainsi acheté,
de nouvelles et plus affolantes sensa-
tions. Mais les bourgeois, couards, re-
culent devant le geste ultime : goûter
au sang de Dracula (tel est le titre an-
Mais comme il faut, dans tout film
de série, introduire de nécessaires
variations, le réalisateur d'Une messe
glais) ; dans
une chapel·le en ruines,
un jeune lord ruiné, qui a servi d'inter-
médiaire pour les tractations, reconsti-
pour Dracula, Peter Sasdy, joue à nous
dérouter, : la route de la calèche se
perd définitivement dans l'ail·leurs, em-
portant un père menaçant et son fils
idiot; et surtout, au lieu des person-
nages traditionnels, maléfiques ou char-
mants, c'est un voyageur de commerce,
gras, transpirant, mastiquant et loquace
qui occupe l'écran; et lui qui cherche
tué et absorbé le sang draculéen,
s'écroule, dévoré du dedans par "ef-
froyable liqueur; trompés sur la mar-
chandise et en même temps terrori-
sés, les bourgeois s'acharnent sur lui
à coups de bottes et coups de canne et
le
tuent.
écouler sa petite camelote, c'est
devant une sacrée • marchandise -
qu'il va bientôt se trouver, après avoir
à
été éjecté de la calèche. Cette première
Troisième partie : retour de Dracula,
vengeance de Dracula. Le réalisateur,
sociologue moralisateur, convoque Dra-
cula pour punir les méchants bour-
geois. Convocation, et non invocation :
fausse entrée, est en effet suivie
d'une seconde, qui est, à sa manière,
une • sortie, : sortie d'un précédent
film d'horreur, le Dracula et les fem·
mes, de Freddie Francis, dont la der-
nière séquence est reprise ici, sous
les yeux exorbités du commerçant :
traqué par les croix du Christ, Dracula
tombe d'une église en ruines et s'em-
pale dans une énorme croix dressée
parmi des rochers; il se vide de son
ment du mythe, ressasse ment du fan-
tasme, que le film d'horreur offre avec
une rare évidence.
D'où vient que les objets draculéens
(cape, anneau, plaque, sang) ne par-
viennent pas à composer ici une grande
forme fantasmatique - s'il est vrai
sang -
il se vide, littéralement
(comme l'inconscient, le film d'horreur,
et c'est une des racines de l'horreur,
prend tout à ·Ia lettre), il n'en reste
rien (Dracula, c'est précisément le
Rien comme fonction, comme forme
opérante), rien sinon son enveloppe,
l'immense cape noire doublée de rou-
ge, des breloques, son anneau et sa
plaque, c'est-à-dire son nom, et enfin
ce matériau de choix pour toute re-
constitution fantasmatique, une mou-
ture impalpable de sang, du Dracula·
en-poudre. Chacune de ces dépouilles
invoquer eût été laisser libre jeu à la
dynamique du fantasme, régler dis-
crètement le déroulement des • chaî-
nes signifiantes', faire résonner les
sortilèges du mythe. Peter Sasdy est
trop raisonneur, trop préoccupé de
vraisemblance, de narrativité, de réa-
lisme; là où s'imposaient des climats
horrifiques, la palpitante alternance
des apparitions-disparitions, des pré-
sences-absences, il offre des gestes
simplement horribles, trop explicites,
sagement disposés sur la ligne uni-
voque du récit et non pas éclatés dans
l'espace polyvalent du fantasme: Alice
tue son père (qui voulait voluptueuse-
ment la fouetter) d'un coup de crava-
che au visage; Lucy tue son père à
coups de pieu ; Jérémie tue son père
d'un coup de poignard. A chaque fois,
Dracula surgit pour compter les points:
et d'un, et de deux, et de trois. Le
Prince des Ténèbres transformé en jus-
ticier calculateur! On comprend qu'il
y
mette peu de conviction; et Chris-
vise à ·nommer ce rien,
à désigner
topher Lee, inamovible détenteur du
l'être de Dracula comme un manque
essentiel; la cape repliée nomme l'ab-
serice du corps, l'anneau l'absence du
doigt-sexe, ,la plaque l'absence de
l'identité qui assure la permanence
substantielle de tout être, et le' sàng .
minéralisé, véritable perte matériali-
rôle, parvient sans se forcer à faire
passer ce manque de conviction - ré-
servant ses meilleurs effets pour la
séquence finale où Dracula, à nouveau
traqué, assiégé par les croix, gravit
que la figure de Dracula renvoie à
l'angoisse de castration (cf. Freud, « le
Fétichisme '), au motif de la mère
archaïque • mauvaise, (Dracula enve-
loppe ses victimes et les. vide -), à
l'intrication ténébreuse d'Eros et de
Thanatos, etc. ? Film commercial, c'est-
à-dire fabriqué pour répondre à une
demande précise et contraignante du
marché, le film de Peter Sasdy présen-
te ce remarquable avantage d'inscrire
en lui-même, comme • en abyme " sa
propre commercialité; de même que
le film' en tant qu'objet fini intitulé
Une Messe pour Dracula est vendu
aux spectateurs, de même, dans le
film, le personnage Dracula en tant que
sujet est vendu à des consommateurs;
ce Dracula 1970 se voit dès lors mar-
qué d'une espèce de style mercantile
ou • consommatoire. assez piquant :
son • chemin
de
croix,
jusqu'au
vi-
sée, nomme l'absence du sang biolo-
gique, de cette matière qui se retrouve
incessamment dans sa propre circula-
tion et qui fait la Vie.
En provoquant, assez laborieusement,
trail où une croix de verre le brûle et
l'anéantit : chute, écrasement, décom-
position; Dracula redevenu néant, mou-
ture de sang, la boucle est bouclée, et
l'amorce esquissée pour une prochaine
boucle, un prochain film : ressasse-
le commerçant surmonte son horreur
pour emporter les pièces de Dracula
en prévision d'une future vente; et au
cours de la reconstitution emphatique
du sang, dans la chapelle, 'les trois
bourgeois, sagement alignés le verre à
la main, espèrent fermement en avoir
ble si l'on peut dire, l'image horrifique
perd de sa force d'impact; et les ré-
sonances mythiques (les ténèbres, le
démon, la résurrection, etc.) s'affai-
blissent pour laisser apparaître, en fili-
grane, quelque chose comme une idéo-
logie travailliste (les riches, tyranni-
ques et méchants et finalement punis)
rehaussée d'un cerne luthérien (riches-
se = lubricité = satanisme).
Tel est le pouvoir du fantasme qu'il
perce néanmoins à travers ces mora-
lités et ces calculs, et provoque quel-
ques excès significatifs : le sang dé-
moniaque, filmé en très gros plan, ne
déborde pas seulement des verres, il
déborde du Cidre réaliste de l'écran,
il vient, dans la nausée, solliciter l'in-
conscient; et surtout, dans les premiè-
res images, le sang de Dracula qui
coule, puis se fige, puis grandit dans
un long travelling avant pour devenir
un grandiose paysage qui se minéra-
lise, rappelle que l'une des vocations
principales du cinéma, assumée avec
franchise par le film d'horreur, n'est
pas de s'essouffler après une illusion
de réalité, mais bien de • déréaliser "
de saper et de subvertir les principes
de réalité qui fondent notre saisie du
monde - fonction de subversion que
la culture hégémonique désamorce
avec succès en traitant l'horreur par
le discrédit, le mépris, ou ,le rica-
nement.
pour leur argent
Traitée ainsi sur un
mode opératoire, pragmatique, compta-
Roger Dadoun
La Quinzaine Littéraire,
du 1 er au 15 novembre 1970
23
"ice 99 , de Kralller par Louis Seguin 1 Robert Kramer Un rêve d'insurrection Racine.
"ice 99 ,
de Kralller
par Louis Seguin
1
Robert Kramer
Un rêve d'insurrection
Racine.
provoquer l'inquiétude. Et la morale
décalque sur la permanence du style
sa propre continuité. S'il est normal
d'évoquer encore John Huston ce n'est
pas seulement eu égard à la présence
d'un même pessimisme relatif (Kramer
termine son film sur une note d'espé-
rance assez problématique) mais parce
que, dans l'œuvre de l'Irlandais, se
succèdent coup sur coup We were
strangers et Asphalt Jungle. les insur-
gés de Ice sont les nouveaux étran-
gers de la jungle urbaine.
Il est arrivé que lce soit apprécié
comme une critique du • révolutiona-
risme., ou tout au moins comme un
tremplin intelligemment préparé pour
le développement de cette critique, et
Ice appartient d'abord, et c'est un
admiré en tant que tel
On
joue pour
aspect qui surprend en un film qui veut
être marginal par les circonstances de
sa fabrication comme par les voies de
sa diffusion, à la tradition la plus habi-
tuelle. Cette aventure d'un groupe de
révolutionnaires qui exécutent le pré-
lude de leur insurrection est contée
selon les recettes les mieux éprouvées
du film noir. la construction du scéna-
rio, rigoureuse et ternaire, est des
plus classiques. les insurgés fomen-
tent .leurs plans, les exécutent et se
replient en trois moments de durées
presque égales. le décor est le champ
clos de l'Asphalt Jungle, la forêt urbai-
ne des immeubles fantômes et des
rues luisantes, des ponts et des aéro-
ports, où mûrit la sauvagerie des
affrontements. leur pittoresque n'est
pas seulement aussi éprouvé qu'ingé-
nieusement recréé, il renvoie aux mê-
mes anciens principes des pionniers.
la ville cruelle et corrompue est
confrontée à l'innocence de la nature.
la retraite champêtre, dans la pureté
de la neige, qui, à la fin du film, est
l'un des thèmes dominants s'éloigne
peu, pour n'en rester qu'au cinéma et
sans remonter à Thoreau, des conclu-
sions de Murnau, dans L'Aurore,' ou
bien de Huston même si Kramer,
comme I·e second, prenant du recul
devant la vieille tentation, montre que
le refuge est peu sûr, semé de mena-
ces diffuses et pièges anesthésiants.
Certaine faveur critique rencontrée
par le film de Kramer s'explique
d'abord par cette familiarité. Pour
l'amateur de Daves, Hawks, Huston,
Siegel. Hathaway et autres - je mêle
à dessein des talents très divers - la
vision de Ice est une plongée dans un
monde connu et apprécié. Et cette
reconnaissance doit être inscrite à
son avantage. Il s'agit certes d'un hom-
mage mythologique mais on ne saurait
le condamner au nom de ce recours.
l'usage réfléchi du mythe peut relever
du souci de se faire entendre et non
pas d'une mystification idéaliste.
cela sur les scrupules même du film,
en • devinant. une énumération de
velléités dans ce qui n'est qu'un souci
d'énumérer des possibles. Bien que
Kramer ait dit : • Nous commençons
à voir qui et ce que nous sommes.,
on lui fait gloire de refuser ce début
de reconnaissance. Il devient alors
possible de s'en tenir aux plus super-
ficielles explications psychanalytiques
et d'identifier la castration de l'un des
héros, joué par le metteur en scène
. lui-même, avec une mise en question
de l'aventurisme.
peintre use du glacis et avive la cou-
leur aux dépens de la touche.
Une fable politique
la
distribution
suit
les
règles
~u
système. Elle s'organise autour de
trois héros principaux à qui sont attri-
bués des rôles sans surprise. Il y a
le héros d'hier, le héros d'aujourd'hui
et le héros de demain, dont sont dé-
crits l'abandon, l'aventure et le mûris-
sement, mais il y a aussi les compar-
ses soigneusement étiquetés et clas-
sés, dont l'abondance et la diversité
complètent et compliquent ce que
l'élaboration primitive peut avoir
de trop linéaire. Apparaissent donc
les séides, les confidents, les mar-
ginaux, les témoins, les victimes
et les lâches, toutes les silhouettes
qui, depuis longtemps, sont à l'arrière·
plan la substance même du • cinéma
américain •.
Car Ice est une fable politique et
son récit veut avoir une force démons-
trative, sinon pédagogique. Il fait assis-
ter à la préparation, l'exécution et à
la conclusion provisoire d'une • offen-
sive régionale., d'une insurrection ré-
volutionnaire dont la portée est volon-
tairement limitée.' Projetée dans un
avenir • à peine. fictif, elle est
un
Ce commentaire hâtif rappelle les
gloses les plus bourgeoises du mou-
vement de mai et jusqu'à cet article
de Minute, voici quelques mois, où
l'on assurait que Fidel avait été châ-
tré par la police de Batista et que cette
diminution physique, prétexte en outre
à un calembour subtil, expliquait la
férocité et l'imbécillité de sa révolu-
tion. Cette interprétation malhonnête
pèche par son caractère partiel. Kra-
mer, en effet, non seulement condam-
ne le vaincu pitoyable qu'il incarne et
anéantit mais complète sa propre cri-
tique en introduisant non seulement
des héros plus positifs mais un autre
personnage qui, en se perdant à la
fin dans le désespoir de sa propre
analyse, assigne des limites à toute
critique possible de l'entreprise dé-
crite. lce veut être un film sur la
nécessité pressante, immédiate, de
l'action et d'une action insurrection·
nelle, par-delà l'attentat individualiste
de son précédent film On the Edge.
La nécessité d'un choix
le style, lui-aussi, renvoie à la tradi-
tion. le vocabulaire, sans doute, a
changé mais la fonction demeure.
l'élégance impersonnelle des grands
chefs opérateurs des années quarante
et cinquante, leur photographie grise
et glacée, les cadrages distants de la
mise en scène, ont cédé la place à un
langage plus direct, où l'appareil est
tenu à la main, où l'on traque les per-
sonnages pour les abandonner avec un
même arbitraire apparent et où il est
joué sur l'âpreté même de l'imperfec-
tion. Mais l'effet, donner au specta-
teur un semblant de réel, une vérité
Immédiate, presque tactile, du récit,
reste le même. Seules les règles de
l'illusion ont changé en s'adaptant. le
dynamitage de la chaufferie d'un im-
meuble est, aujourd'hui comme hier la
fracture d'un coffre-fort, conté avec une
minutie tatillonne, avec un semblable
souci de ménager l'attention et de
essai de porter, aux Etats-Unis, la lutte
révolutionnaire à un niveau plus élevé.
Elle veut être l'équivalent yankee de