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UlnZalne
littéraire du 16 au 30 nov. 1970
La linguistique en 70
p'ar
Georges Mounin
----
SOMMAIRE
3 LE LIVRE DE Adolfo Bioy Casares Journal de la guerre au cochon par Hector Bianciotti
LA QUINZAINE
4 ENTRETIEN Bioy Casares pa rie de son œuvre
Propos recueillis par· H. B.
6 LITTERATURE Luis Harss et Barbara Dohmaim Pori rails el propos
par Jacques Fressard
ETRANGERE
Claude Couffon Migl/.el Angel Asturias
7 ENTRETIEN Amado. écrivain l:'ngagé Propos recueillis par Gilles
9 Reynolds Priee Un homme magnanime
par Jacques-Pierre Ameue
10 ROMANS FRANÇAIS Alain Gauzelin L'île mouvante
par Claude Bonnefoy
Lau<lryc Ln fpmme épUl'pillée
Paul Hordequin Motus vivendi
par Pierre Péju
12 Rezvani Coma
par Paul Otchakovsky-Laurens
Les américanoiaques
Les voies de l'A mérique
Michel Piédoue La menace
par Lionel Mirisch
13 Daniel Apruz La Bêlamour
par Cella Minart
14 Philippe Augier Les objets trouvés
par Claude Bonnefoy
Clarisse Nicoïdsky La mort de Gilles
par Cella Minart
15 Nicole Quentin-Maurer Portrait de Raphaël
par Anne Fabre-Luce
16 EXPOSITIONS Viseux, graveur Propos recueillis
17
par Jean-Luc Verley
Dans les galeries par Jean-Jacques Lévêque
Nicolas Bischower
18 URBANISME Lewis Mumford Le déclin des l'ilh's ou III recherchepar
Françoise Choay
d'un nOI//lel urbanÙme
Alexandre Mitscherlich PSYl'hanalyse et uruanisme
20 HISTOIRE
Maurice Aguthon Lll république au âllage
par Marc Ferro
ESSAIS
Jean-Jacques Salomon Sl'ience l't politique
Dar Francois Châtelet
22 LINGUISTIQUE La lingu istiqul:' par Mounin
24 ETHNOLOGIE Bronislaw Malinowski
Le., dvnamiqnes
par Denis Hollier
de l'P/1011/ t ion culturelle
25 CINEMA Miklos Jancso Sirol'co d'hiver
Dar ROl!er Dadoun
26 THEATRE
Jarry su r la Butte
par Lucien AUoun
La Moscheta
Crédits photographiques
La Quinzaine
Iitteraire
2
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p. 10
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p. 12
p. 15
p. 16
p. 19
p. 20
p. 21
p. 23
p. 24
p. 25
p. 27
Laffont
Laffont
Seghers
Stock
Laffont
Laffont
Denoël
Buchet-Chastel
Gallimard
Le Point cardinal
D.R.
D.R.
D.R.
Document Sonnabend
D.R.
D.R.
Béatrice Heyligers
I.E I.IVR' DE
I.A QUINZAINE
La guerre au cochon
La Qulnialne Uttéralre, du 15 au 30 novembre 1970
1
Adolfo Bioy Casares
Journal de la guerre au cochon
Robert Laffont éd., 264 p.
Estimant que les individus qui
ont dépassé la cinquantaine ont fait
leur temps, les jeunes gens de
Buenos Aires, pendant une semaine,
s'appliquent avec allégresse à les
exterminer. Les raisons pour les-
quelles se déchaîne cette « guerre
au cochon» - ainsi qualifie-t-on
toute personne d'un certain âge --
n'apparaissent pas clairement. Tout
ce que l'on sait, c'est qu'il ne s'agit
pas d'une révolte contre le gouver-
nement en place puisque le chef de
ceux qui secouent si fermement le
cocotier diffuse ses ordres à la ra·
dio, et que les crimes demeurent
impunis. On apprend aussi de la
bouche de l'un des jeunes qui
consent à parler de l'affaire avec
Vidal - le protagoniste du roman
- que « derrière tout cela, il y a
des gens qui réfléchissent. Quantité
de médecins, de sociologues, de sta-
tisticiens, et, tout à fait entre nous,
il y a même des gens d'Eglise ».
Donc, serait déçu le lecteur qui,
après les premières pages, s'atten-
drait à trouver dans ce livre un
commentaire ou une transposition
de cette révolte des jeunes qui, de-
puis quelque temps, mobilise les so-
ciologues et, souvent, les déroute.
La révolte aux contours mal définis
mais aux conséquences sanglantes
et nettes dont il est question dans ce
livre, est d'une ambiguïté fertile :
elle laisse sa chance à de multiples
interprétations. La « guerre au co-
chon » rappelle plutôt les horreurs
que propose la science-fiction avec
ses invasions d'êtres supra-terrestres
ou, plus simplement, celles que le
racisme ne cesse de nous offrir et
qui, pour l'invention dans la cruau·
té, dépassent les cauchemars dl' la
littérature. Cependant, dès les pre-
mières pages, le livre semble vouloir
projeter, dans l'espace qu'il compte
remplir de son anecdote, l'arc d'une
allégorie et l'on peut se permettre
alors, de supposer que les faits et
les personnages qui vont surgir, se
fondront dans le symbole qui, à son
tour, les exaltera.
Cette guerre déclenchée par les
jeunes est vue à travers un groupe
d'hommes qui ont tous franchi le
cap des cinquante ans, mais qui
n'en continuent pas moins de s'ap-
peler entre eux « les garçons ». Le
soir, ils se réunissent dans un café
pour y jouer aux cartes et se racon-
ter leurs petites aventures senti-
mentales, ce qui les aide à se sentir
encore vivants. Mais les meurtres
qui sont perpétrés en ville, troublent
leur vie faite d'humbles habitudes.
Ils assistent à l'assassinat, dans la
rue, du marchand de journaux du
quartier ; ils apprennent qu'un jeu-
ne homme est remis en liberté après
avoir tué un Il cochon» automobi-
liste qui ne démarrait pas assez vite
à un feu rouge. Le fils de Vidal,
quand ses amis tiennent une réu-
nion chez lui, oblige affectueuse-
ment mais fermement son père à se
cacher au grenier. Des bûchers sont
allumés dans certaines rues et l'on
y jette de vieilles gens; un des
« garçons », invité par son fils à un
match de football, est précipité du
haut des gradins, puis piétiné jus-
qu'à ce que mort s'ensuive. Pendant
la veillée funèbre, les « garçons »,
qui lisent dans le journal les nou-
velles concernant « la guerre au co-
chon », apprennent que le fils de la
victime n'a pas été étranger à l'as-
sassinat.
Entre temps, les habituelles par·
ties de cartes étant interrompues, les
« garçons», s'inquiétant du sort
l'un de l'autre, se rendent mutuelle-
ment visite à la maison et décou-
vrent, par hasard, des aspects cachés
de la vie privée de leurs amis. Ainsi
se révèle la nature dérisoire des
exploits amoureux dont ils se van-
taient dans les conversations de café.
Ils ressentent peu à peu une répu-
gnance mutuelle qui reste inavouée,
mais qui, lorsqu'ils se retrouvent,
les pousse à vouloir faire admettre
que, somme toute, les jeunes ont
bien raison' de traiter de « cochon»
une personne de leur âge. Ainsi,
indirectement, se font-ils des pro-
cès. Les actes criminels dont il leur
arrive d'être les témoins ou dont les
informent la radio et la presse. les
renvoient à eux-mêmes; chacun des
personnages se pénètre de son indi-
gnité sous les yeux d'un autre qui
en fait autant. Le sentiment d'être
un poids mort dans la société, le
submerge.
Le rayonnement de la jeunesse
est tel que, de continuer à vivre
comme par le passé, peu à peu les
remplit de honte. Ils se sentent
voués à la vindicte universelle. Dès'
lors qu'ils s'y résignent, ils ne sont
pas étrangers à leur propre destruc-
tion. Rongés par les regards, les
jugements des autres, ils se rongent
jusqu'à entrevoir, d'une façon obs-
cure mais tenaillante, que ce qui est
à vivre est, dans la vie, précisément
ce qui se détourne d'elle et s'écoule,
goutte à goutte, et se perd comme
l'eau dans l'eau, dans le mouvement
anonyme de l'histoire. Ils ne se
reconnaissent plus aucun droit. Ils
s'observent et inspectent autour
d'eux, de façon soupçonneuse, êtres
et choses, et tout - les rencontres
les plus fortuites, les plus banales,
la lumière au bout de la rue ou sur
les objets d'une chambre - leur
apparaît comme un signe hostile.
Si ce livre autorise des lectures
diverses, sous plusieurs angles, à
plusieurs niveaux, il me semble
toutefois que ne serait pas juste
celle qui ne s'attarderait pas sur ces
quelques lignes et ne saurait pas y
déceler le battement qu'elles trans-
mettent à l'ensemble du roman :
« Il pensa que ces présages - peut-
être de simples coïncidences '-- vous
rappellent que la vie, si limitée et
concrète pour celui qui y cherche
des symboles de l'au-delà, peut tou-
jours vous faire vivre des cauche-
mars désagréablement surnaturels
( ... ) Il crut comprendre pour la
première fois pourquoi on disait que
la vie est un songe : si on vit assez
longtemps, les faits d'une vie,
comme ceux d'un songe, deviennent
intransmissibles parce qu'ils n'inté-
ressent plus personne.
Qui est, en fait, le protagoniste
du roman, Vidal, qui se croit indi-
gne de l'amour que lui porte une
jeune fille ?
C'est un homme qui, dans la pé-
nombre de sa chambre, pendant
qu'il sirote un interminable maté,
rumine la pensée la plus triste que
l'on puisse avoir, et qui est chez lui
d'autant plus poignante qu'elle lui
paraît couler de source : à ses yeux,
une vie, aussi brève qu'elle soit,
suffit pour deux ou trois hommes.
L'amour qui, dans sa jeunesse, lui
avait semblé une grâce et, avec les
années, comme une hygiène déses-
pérée pour conjurer le vieillisse-
ment, soudain est devenu l'interdit
absolu.
Il finira par accepter le refuge
que lui offre la passion de la jeune
fille. (Il crut soudain comprendre
par intuition que l'explication de
l'univers était dans l'acte d'amour),
mais quand il lui fera cette promes-
se d'amour éternel qu'elle attend de
lui, il saura qu'il a commencé à
mentir, non qu'il mette en cause
la sincérité de leur engagement réci-
proque, mais parce qu'il sait, désor-
mais, que le pire peut se produire à
chaque instant, et aussi parce qu'il
se dit: J'ai pris d'habitude, depuis
quelque temps, de me demander si
ce qui m'arrive ne m'arrive pas
pour la dernière fois.
Ainsi, de même que l'incertitude
s'est infiltrée dans l'esprit des per-
sonnages, ruinant leurs modestes
ambitions, dans l'espace allégorique
du roman s'est introduit insidieuse-
ment un élément qui va miner le
symbole que l'on avait cru voir se
dessiner au début.
On pense à ces vastes symphonies
au projet littéraire bien arrêté, et
où, au chœur du somptueux édifice
sonore, s'installe en parasite un pe-
tit ensemble à cordes qui finit par
imposer, au discours inébranlable
du grand orchestre, son intime et
tenace mélodie. Dans ce livre qui
partait pour être une allégorie, les
thèmes éternels de la fuite du
temps, de la vieillesse, des vicissitu-
des de l'amour, se sont glissés et y
ont pris de l'ampleur jusqu'à consti-
tuer l'essentiel de la trame.
Dans le naufrage final, la seule
vérité qui surnage c'est, pour les
personnages, de n'être qu'un corps
que chaque minute dégrade.
Mais voici qu'au bout d'une se-
maine, la l( guerre au cochon»
s'achève. Les vieillards se risquent
à nouveau à profiter du soleil, assis
dans les squares. Nos « garçons»
reprennent leurs parties de belote.
Et ils ne sont devenus les symboles
de rien, sinon, à la limite, de cette
grisaille à laquelle ils participent
depuis toujours.
Il me semble que dans tous les
livres célèbres où un personnage
quelconque se trouve pris et broyé
par les rouages d'une société - bor-
nons nos souvenirs à Melville et à
Kafka - il en sort grandi et comme
auréolé par un mystérieux prestige.
On peut imaginer que sa disgrâce
est la conséquence d'une fatalité su-
prême qui inspire toutes les lois de
~
3
Bioy Casares
El!(TRETIEN
Dioy Casares
l'univers, et qu'il est - Joseph K.
ou Billy Budd - quelqu'un d'exem-
plaire, une syllabe indispensable
dans la phrase que raconte le monde
et qui nous raconte aussi.
Le lecteur éprouve alors un sou-
lagement qui n'est peut-être pas très
innocent: quelqu'un est mort pour
lui, et il pense que cela est bien
ainsi, que ce sacrifice était néces-
saire.
Dans son roman, Bioy Casares
n'entend pas cerner la vie de Vidal
et de ses amis pour en donner l'ima-
ge la plus nette ; il se garde de lui
faire franchir ce seuil au-delà du-
quel toute vie devient quelque cho-
se d'unique, en un mot, une desti-
'née. Ses personnages, il les laisse
se fondre dans l'anonymat, ils les
réduit à leur seule réalité : n'être
jamais que ce corps vieillissant qui
dérive vers la mort. Il leur dénie
le privilège exaltant du symbole.
Ainsi, le dessein allégorique s'est-
il effacé. Mais il fallait bien que le
livre nous laissât entrevoir une telle
direction, pour que prenne toute sa
dureté cette façon qu'a l'auteur
d'abandonner ses personnages au
ressassement d'un morne passé.
Pourtant, la voix de Bioy Casares
garde les caractères qui la définis-
sent depuis toujours : la tendresse
pudique et l'humour. Dans ce livre
dont les épisodes nombreux et sa-
vamment liés créent une atmosphère
de cauchemar, et où l'on glisse de
l'amour à un érotisme grimaçant
à la Bunuel, la tendresse va parfois
jusqu'à la pitié.
En même temps, son humour,
atroce comme avec négligence, se
révèle comme une éthique : il cor-
rode les préjugés, les conventions
univ.ersellement répandus, auxquels
est soumis le petit monde de Vidal.
Nul doute que le lecteur qui a
aimé l'Invention de Morel et le Son·
ge des héros, ne découvre que Bioy
Casares s'engage ici dans une voie
différente des précédentes - la fan-
tastique et celle que je me résigne
à appeler réaliste - mais il consta-
tera aussi qu'il emprunte à toutes
les deux.
'Que l'éditeur nous promette,
après ce roman dont la traduction,
excellente, est de Françoise-Marie
Rosset, la publication complète de
l'œuvre de Bioy Casares, a de quoi
nous réjouir. Il était temps que l'un
des écrivains les plus singuliers et
les plus représentatifs de la litté-
rature contemporaine de langue es-
pagnole occupe la place qui lui
revient.
Hector Bianciotti
4
Je crois que vous avez commencé
très tôt à écrire. Qu'est-ce qui vous
y poussait?
B. C. - La première fois? Parce
que j'ai commencé à écrire plusieurs
fois et je n'ai pas moins de trois
premiers livres dans mes tiroirs.
A quoi obéissais-je? A l'amour, au
snobisme, au vertige du plagiat.
Mes cousines, qui étaient de peu
mes aînées, lisaient le Petit Bob de
Gyp, née comtesse Martel. Aussi-
tôt, j'ai voulu écrire le Petit Bob
de Gyp. l'ai échoué.
Quel livre aimeriez-vous écrire ?
B. C. - Dans les moment de fa-
tigue, en vO)"age, dans un hôtel de
province, la nuit, il m'arrive de
s ~ n g e r à un livre « hospitalier »,
une sorte de Bible pour gens fati-
gués ou impatients, qui puisse être
lue dans n'importe quelle circons-
tance. Peut-être les livres de pensées
de Jean Rostand ou de Samuel
Butler donnent-ils une idée de ce
que je voudrais faire. Au mieux,
je voudrais éviter la forme de la
sentence, de l'aphorisme. Le docteur
Johnson disait que les hommes de
l'avenir se détourneraient des
grands livres, qu'ils admettraient
seulement les fragments. En litté-
rature, l'intimité du ton et l'inten-
sité sont des vertus contradictoires,
difficiles à concilier, et importan-
tes. Moi, j'aimerais donner, à l'occa-
sion, à ce que j'écris, un ton intime,
ou, tout au moins, un style qui cou-
lerait naturellement, sans les se-
cousses dues aux effets calculés. Ma
tendance à l'ironie complique les
choses. Le lecteur peut y voir une
forme de refus. le crois que George
Moore a dit que si l'intensité n'est
peut-être pas une des plus hautes
vertus littéraires, elle est cependant
une des plus rares. Quand je pense
à Eça de Queiroz (un écrivain que
j'admire beaucoup) je réussis dans
le ton intime et je m'éloigne de
l'intensité. le crois que Proust mêle
admirablement ces deux vertus.
Un écrivain, peut-il ignorer les
lecteurs?
B. C. - Non; je préfère la pru-
dence des auteurs de romans poli-
ciers, qui ne les oublient jamais, ou
qui s'efforcent de ne pas les oublier.
La vérité c'est que moi, si je ne me
surveille pas, j'entre si volontiers
dans les raisons de mon contradic-
teur, qu'a m'est arrivé de dissua-
der des éditeurs qui m'étaient favo-
rables au début, de publier un de
mes livres. Un jour, un ami m'avait
annoncé, sur un ton extasié, qu'a
allait écrire un article sur Plan
d'évasion. Alors j'ai fait tant et si
bien, qu'à la fin l'article a été d'une
remarquable froideur.
Vous avez dit que tous les eCrI-
vains, de nos jours, sont des poli-
tiques...
B. C. - Oui, de la même façon
que, à une certaine époque, tout le
monde était théologien. Vous vous
souvenez, n'est-ce pas, des trois vo-
lumes de cette Histoire de la philo-
sophie du Moyen Age... Il faudrait
peut-être penser au lecteur de de-
main et lui laisser quelques textes
purgés de politique, pour le sauver
de l'universel désert de monotonie
où, avec passion, nous nous appli-
quons à distinguer les nuances
d'éclat de chaque grain de sable.
Vous avez déclaré que vous n'avez
pas l'intention de devenir une
conscience publique. Etes-vous
contre les écrivains de ce genre?
B. C. - Non, absolument pas. le
n'ai pas du tout dit ça. l'admire
profondément des écrivains qui ont
été des consciences publiques
Zola, Shaw, Wells, Chesterton,
Julien Benda. Mais je crois qu'au-
jourd'hui, derrière chaque vieille
barbe a y a un écrivain et, dans
chaque écrivain, une conscience pu-
blique. C'est vraiment trop. Il n'est
pas mauvais qu'un écrivain se trans-
forme en guide, mais qu'il en soit
de même pour tous, en même temps,
me semble stérilisant. Une foule de
consciences publiques n'est jamais
qu'une foule, avec tous ses défauts.
Au lieu d'être de fortes personna-
lités, comme dirait Macedonio Fer-
nandez, une espèce de sage que nous
avons eu à Buenos Aires, les écri-
vains deviennent les commis-voya-
geurs affairés des religions et des
partis politiques de l'heure. Peut-
être un de ces jours vais-je décro-
cher moi aussi un de ces doctorats
qui impressionnent, et qui me per-
mettront de faire autorité : demain,
dans un an, ou quand je serai
centenaire.
Mes défauts, je les connais.
Comme je suis par nature impatient
et toujours pressé, je travaille avec
lenteur, circonspection, et dans le
plus grand calme. le me souviens
de ce que dit Kafka (l'un de mes
saints patrons) : « L'impatience est
la mère de tous l e ~ vices ».
Quand j'ai écrit l'Invention de
Morel, le dernier de mes galops
d'essai, je me suis dit que si je
voulais frapper juste, je devais évi-
ter tout ce qui était personnel. Le
héros est vénézuélien, or, je suis
argentin, et je n'ai jamais mis les
pieds au Venezuela; les autres
personnages sont canadiens, et je
ne suis jamais allé au Canada;
l'action se déroule dans une île du
Pacifique, et je ne suis allé là-bas
pas plus que Giraudoux et sa
Suzanne. A coup sûr a n'existe pas
une recette infaillible pour ne pas
se tromper. Après avoir écrit ce livre
et quelques autres, j'ai changé
d'avis et je me suis installé dans
une croyance plus modeste : il faut
écrire seulement sur ce que l'on
connaît très bien.
Vous n'aimez pas parler en pu-
blic, n'est-ce pas?
B. C. - Ce n'est pas que cela ne
me plaise pas mais, voyez-vous, je
ne peux pas. Pour moi, parler en
public, c'est comme une prouesse
de jongleur. Vous rendez-vous
compte de ce que cela représente:
en même temps, penser, transformer
une vague musique en mots précis,
que l'on doit se rappeler et qui se
perdent dans la tête (comme je l'ai
entendu dire par un individu qui
téléphonait dans un bar) tandis que
le sourire condescendant de l'audi-
toire se nuance d'impatience... Je
crois au fond, que seul un som·
nambule peut parler à son aise;
mais, à peine réveillé, il se remettra
à balbutier.
En lisant le Journal de la guerre
au cochon, certains ne manqueront
pas de penser à la révolte des jeunes
de nos jours...
B. C. - Peut-être les gens en
parlaient-ils déjà de cette révolte et,
bien que je sois assez distrait, en
avais-je su quelque chose quand,
vers 1967, j'ai imaginé le thème de
ce roman comme une chasse : des
jeunes gens agiles traquaient de
pauvres vieillards alourdis et vulné-
rables. Au commencement, dans
mon esprit, c'était comme un ballet,
comme une série de situations qui
pourraient être d'un film comique
américain des années vingt. Avec
l'amour, somme toute vraisembla-
ble, d'une jeune fille pour un
homme mûr; avec la loyauté, in-
certaine, des fils pour leur père,
est apparu ensuite l'essentiel de
l'histoire que j'allais traiter. l'ai
parle de son œuvre
cru d'abord que j'allais écrire un
conte humoristique. Après, j'ai
compris que je devais employer
un ton sérieux. Enfin, ce qui corres-
pond chez moi à un ton sérieux.
J'ai compris alors qu'au lieu d'un
conte ce serait un roman. Plusieurs
fois, dans ma vie, dans mon travail,
j'ai eu la certitude que toutes les
histoires que nous pouvons inventer,
existent déjà, dans quelque ciel,
sous leur forme platonique; c'est à
l'auteur de les découvrir, un peu
comme un navigateur découvre une
nouvelle terre, un continent. Il faut
déterminer ce qui convient à l'ar-
gument choisi : conte ou roman,
première ou troisième personne, et,
pour le style, l'humour ou la gra-
vité, la simplicité ou la manière
pédante. La moindre erreur est
grave, mais si l'on se trompe dans
le ton, l'erreur est irréparable, tout
est perdu.
J'ai inventé l'histoire de ce livre
à Mar del Plata, au début de 1967 ;
au milieu de l'année, un voyage en
Europe a interrompu mon travail.
En voiture, entre Milan et Rome,
j'ai raconté l'histoire à Ginevra
Bompiani. En mai 68, Ginevra m'a
écrit à Buenos Aires pour me dire
, ., ..
qu en somme, ce que ] avaLS Lma-
giné, était en train de se produire.
Et le titre? La ( guerre au co-
chon » ?
B. C. - C'était le titre du conte.
Comme il devait faire partie d'un
recueil cela n'avait pas d'impor-
tance. Quand j'ai décidé d'écrire
un roman, je me suis dit que j'au-
rais le temps de trouver quelque
chose de mieux. l'ai présenté ce
livre à mon éditeur en Argentine
avec un autre titre; j'en étais au
quatrième ou cinquième. Chacun
d'eux m'avait, un certain mo-
ment, semblé acceptable, et puis
j'en découvrais la faiblesse du syno-
nyme, de l'euphémisme. Le jour où,
finalement, j'ai annoncé à l'éditeur,
que je retenais le titre de Journal
de la guerre au cochon, j'ai vu le
visage de cet homme blêmir, se ren-
frogner, passer par toutes les cou-
leurs. Alors j'ai compris que cet
homme était un véritable ami et
je me suis excusé pour la peine que
je lui infligeais. A présent il me
semble que le livre n'aurait pas pu
s'appeler autrement et je suis sûr
qu'il me donne raison.
Et le caractère un peu flou, fan-
tasmagorique de cette révolte ?
B. C. - Les moments les plus
intenses, les plus terribles de la
vie. nous laissent des souvenirs qui
n'ont que la lumière des rêves. le
crois que je n'avais pas d'autre
choix : ou la farce, ou la lumière
des rêves. En évitant la farce,
j'avais peut-être l'occasion de don-
ner à mon récit un peu de tristesse
et d'exaltation épique. N'importe
quelle méditation sur le destin de
l'homme provoque une certaine
tristesse et entraîne aussi quelque
exaltation épique qui nous galva-
nise, au moins jusqu'à ce que d'au-
tres pensées nous distraient.
Aviez-vous une arrière-pensée
d'allégorie en écrivant ce roman?
B. C. - Non. Si ce livre prend la
tournure d'une allégorie, ce sera
la réalité qui la lui aura conférée.
Que pensez-vous des interviews?
B. C. - Au commencement, nous
parlons de nous-mêmes, il y a des
gens qui écoutent toutes les consi-
dérations nuancées que nous faisons
sur notre propre compte; nous
sommes satisfaits; nous nous sen-
tons importants; nous avons été,
pendant un moment, le centre du
monde; mais après trois ou quatre
interviews, nous nous apercevons
que nous ne sommes pas aussi illi-
mités que nous l'avions cru. De
toute évidence, nous n'avons qu'une
vie. De sorte que nous répétons les
mêmes anecdotes, les mêmes obser-
vations, les mêmes phrases; nous
nous résignons à la répétition. Par-
fois j'ai envie de prévenir le lecteur
par un roulement de tambour, que
recommence l'histoire du Petit Bob
de Gyp, comme lorsque j'étais en-
fant, ou l'allusion aux Trente lolis
Visages qui, au Théâtre Porteno de
Buenos Aires, m'ont révélé, à dix
ans, la $plendeur des femmes nues.
Les répétitions reviennent, inlassa-
bles, comme les petits chevaux de
bois du manège, et l'on s'ennuie, et
l'on se dégoûte de soi-même, de la
vie. Le remède ce serait peut-être de
se perdre dans le travail, dans la
composition d'un thème imperson-
nel.
La collaboration
avec Borges
Comment avez-vous commencé à
travailler avec Borges?
B. C. - Ce n'est pas d'abord un
projet grandiose qui nous a associés.
Nous avions tous deux reçu la
commande d'un texte publicitaire
de vingt pages pour un produit
pharmaceutique contre le vieillisse-
ment. Nous avons accumulé les té-
moignages de gens satisfaits. Natu-
rellement, nous les avons inventés,
et ils étaient tous centenaires. A
l'époque - c'était en 1935 - j'écri-
vais très mal. Ce fut merveilleux
de travailler avec quelqu'un comme
Borges qui était déjà un maître.
Puis nous avons écrit ensemble
plusieurs livres; des contes, comme
les Six problèmes pour Isidro
Parodi; des textes de critique,
comme les Chroniques de Bustos
Domecq, des scénarios. A propos de
cette collaboration avec Borges je
pen,se à une phrase de Stevenson...
Je crois -qu'il disait : « Il ne faut
pas lire les mauvais écrivains parce
que l'on croit que l'on peut écrire
aussi mal; il faut lire les bons
écrivains, parce que l'on croit que
l'on peut écrire aussi bien ».
De Flaubert
à Proust
Quels sont les auteurs qui vous
donnent envie d'écrire, en d'autres
mots, ceux que vous préférez ?
B. C. - Johnson, Voltaire, De
Quincey, Wells, Benjamin Constant,
Stendhal, Flaubert, Proust, Henry
James... Flaubert... Il y a long-
temps, j'ai même dit du mal de
lui : je n'avais lu que Salamhô.
Et de Proust aussi, quelle horreur!
le ne l'avais pas encore lu, mais
WeUs en disait du mal et j'aimaÜ!
tant Wells... le voulais qu'il eût
raLson...
Propos recueillis
par Hector Bianciotti
1.II'I'a.&l'URE
al'R&NC.RE
Un bilan sud-américain
1
Luis Harss et Barbara Dohmann
Portraits et propos
Trad. de l'anglais
par René Hilleret
Coll. « La Croix du Sud »
Gallimard éd., 437 p.
1
Claude Couffon
Miguel Angel Asturias
Coll. « Poètes d'Aujourd'hui»
Seghers éd., 188 p.
Voici un livre qui vient à
son heure, qui aurait pu être
excellent et dont on regrette
de n'avoir pas à dire que du
bien. Quelle heureuse idée,
en effet, que d'avoir saisi le
moment où le roman latino-
américain, sous nos yeux, sort
enfin de l'âge du chromo, de
sa période ingénue et didac-
tique, et s'affirme comme un
des secteurs les plus vigou-
reux de la narration contem-
poraine, pour dresser un pre-
mier bilan!
Ce bilan, Luis Harss et Barbara
Dohmann l'ont voulu aussi vivant
et attrayant que possible, sans rien
d'académique ou qui sente le moins
du monde le fichier universitaire.
Ils sont allés voir et interroger dans
leur pays une dizaine d'écrivains,
d'Alejo Carpentier à Vargas Llosa,
en passant par Asturias, Guimarâes
Rosa, Onetti, Cortàzar, Rulfo, Fuen-
tes et Garcia Màrquez; autrement
dit tout ce qui compte vraiment -
ou presque - à l'heure actuelle,
dans ce domaine, en Amérique de
langue espagnole ou portugaise.
De leur périple ils ont rapporté
des portraits et des interviews, qu'ils
sertissent adroitement à l'intérieur
d'une description critique de cha-
cune des œuvres en question. V0-
lontairement, ils n'ont retenu, de
toutes les périodes antérieures, que
quelques noms et quelques grands
traits qu'ils présentent en une qua·
rantaine de pages d'introduction, en
guise de toile de fond historique. La
documentation pure, les « sources »
et les « courants », les écrivains mi-
neurs qu'on étudie comme autant
de maillons d'une chaîne continue,
ce n'est de toute évidence pas leur
affaire et l'on aurait tort de le leur
reprocher.
Harss et Dohmann nous propo-
sent une approche directe d'œuvres
tout à fait contemporaines, tradui·
6
M.A. Asturias
vu par Luis Seoane, en 1951.
tes dans notre langue pour la plu.
part dans les dix ou quinze derniè-
res années, qui n'ont pas toujours
obtenu chez nous l'écho que l'on
pouvait attendre, et qui sont pour
la première fois l'objet d'un travail
critique d'ensemble. C'est dire l'in·
térêt de cet' ouvrage pour le public
français, qui pourra y découvrir -
en un temps où notre production
nationale apparaît bien falote - un
nouveau continent littéraire, à peine
émergé, dont l'exploration lui réser·
ve toutes les joies de la surprise et
des heures de lecture savoureuse.
Une incitation
à lire
Il s'agit donc d'une incitation à
lire, qu'il faut juger comme telle.
Mais c'est là précisément que les
choses commencent à se gâter, en
premier lieu par la faute du traduc-
teur. Les titres des nombreux ro-
mans cités dans le texte apparais-
sent sous leur forme ibérique origi-
nelle, suivie de la traduction entre
parenthèses, ce qui semble de fort
bonne méthode. Encore faudrait·il
que cette traduction corresponde à
celle adoptée lors de la publication
en France de l'ouvrage qu'on dési-
gne ainsi à l'attention.
Une fois sur deux ce n'est pas le
cas. Ainsi le lecteur français
curieux, alléché peut-être par Luis
Hars,;, cherchera en vain chez son
libraire les Pas perdus ou encore
le Harcèlement d'Alejo Carpentier,
alors qu'il lui faudrait demander le
Partage des eaux et Chasse à l'homo
me. Pis encore, la traduction du li-
vre de Harss ayant été faite à pàrtir
de l'édition anglaise, c'est souvent le
titre anglais, sans aucun rapport
avec l'original, qui se trouve adapté
entre parenthèses, ou même repro-
duit tel quel sans aucun discerne·
ment. De la sorte, le Siècle des lu-
mières, chef·d'œuvre du même Car-
pentier, devient Explosion dans une
cathédrale (sic), tandis que Rayuela
de Julio Cortazar est rebaptisé
Hopscotch (si votre libraire ne sait
pas que cela signifie Marelle en an·
glais tant pis pour vous). Qu'on ne
nous dise pas qu'il s'agit là de vétil·
les. La première qualité d'un guide
c'est de nous guider correctement.
Bien mal servis
Dans certains cas l'affaire tourne
d'ailleurs au burlesque involontai-
re : le titre du beau roman de Vargas
Llosa la Ville et les chiens est ren-
du - si l'on ose dire - par le
Temps des héros (sic), et le traduc·
teur poursuit impavidement : « Le
titre est une révélation. Nous som-
mes dans un monde où les chiens
se mangent entre eux » ! Là encore
que celui qui ne sait pas l'espagnol
se débrouille, ou se renseigne ail·
leurs! Ces graves négligences sont
d'autant plus étonnantes que bon
nombre de ces romans ont été pu-
bliés chez le même éditeur que l'étu-
de qui leur est consacrée. Il eût
suffi qu'une personne compétente
consentît à jeter un coup d'œil sur
le catalogue de la maison pour opé-
rer les ajustements nécessaires.
Qu'on ajoute à cela un français pâ-
teux, voire même incorrect et semé
de « coquilles », une compréhension
de l'anglais parfois douteuse (lors-
qu'on lit, à propos d'une œuvre aus-
si dramatique que le Siècle des lu·
mières, « le résultat est une vaste
vie tranquille », phrase absurde où
transparaît un contre·sens sur « still
life », tous les doutes sont permis),
et l'on conviendra aisément que,
une fois de plus, les romanciers la-
tino-américains sont bien mal servis
chez nous.
Des idées floues
ou arbitraires
Le texte original de Harss et
Dohmann n'est d'ailleurs pas lui-
même sans défauts. Excellents lors-
qu'il s'agit de brosser un portrait
ou de rapporter une conversation,
ils se révèlent parfois moins
convaincants dans la partie propre·
ment critique de leur travail. Leurs
idées sur la nature du genre narratif
paraissent floues ou arbitraires. Le
vrai roman est essentiellement in-
trospectif proclame Luis Harss. Et
pourquoi donc, s'il vous plaît? Ne
saurait-il être descriptif, et n'est·ce
pas là le cas, justement, dans une
large mesure, des œuvres qui nous
viennent d'Amérique latine?
Reste que l'étude est bien orien·
tée et qu'elle montre clairement ce
qui unit un homme comme Alejo
Carpentier, né en 1904, et un écri·
vain de la jeune génération comme
Mario Vargas Llosa: Il 's'agit tou-
jours de dépasser un certain réalis-
me naïf (si peu « réaliste » au fond,
mais que les faux dilemmes - na·
tionalisme ou cosmopolitisme, enga-
gement ou tour d'ivoire - impo-
saient comme une sorte de devoir pa-
triotique ou social). Ce dépassement,
chacun des romanciers ou des
conteurs qu'on nous présente a su le
mener à bien, selon ses propres
voies et pour son propre compte, à
l'intérieur d'une création cohérente.
C'est en quoi ils méritent toute no-
tre attention, et tout particulière-
ment ceux qui sont passés trop ina-
perçus chez nous, tel l'étonnant
Juan Carlos Onetti (1).
Ce n'est pas, heureusement, le lot
de Miguel Angel Asturias, Prix No-
bel 1967, dont l'œuvre romanesque
a été abondamment traduite et mê·
me - fait unique - grâce à un r0-
man fameux (Monsieur le Prési-
dent), rééditée en livre de poche.
On ignore souvent, en revanche,
qu'Asturias est aussi un poète, et
pas seulement pour les pages en
prose des Légendes du Guatemala,
qui lui avaient valu un chaleureux
éloge de Valéry. Claude Couffon lui
consacre, chez Seghers, une très
précieuse monographie, qui sera
pour beaucoup l'occasion d'une véri-
table découverte. Soulignant le rôle
essentiel de la poésie dans le réalis-
me magique de ses romans - à
l'aide d'extraits bien choisis -
Claude Couffon les relie aux grands
recueils de poèmes, Tempe d'alouet-
te, Ce que dit le grand conteur,
Claireveillée de printemps (les deux
premier inédits jusqu'ici en Fran-
ce). Quel plaisir que de lire de la
poésie bien traduite, des poèmes qui
demeurent poèmes. Quel plaisir que
de lire un livre bien écrit et bien
imprimé!
Jacques Fressard
(1) On pourra lire, aux éditions
Stock, Trousse-vioques, qui vient de
paraître, et le Chantier (Voir La
Quinzaine Littéraire, n° 38, 1·· no-
vembre 1967).
ENTRETIEN
, . .
ecrlvaln

,
engage
4 romans flammarion
distingués par la critique
LA LUNE LE
D'HIVER PENSIONNAIRE
VERA VOLMANE
"Jamais un romancier n'avait mis en évidence
avec autant de force la nature mystérieuse
et la violence de l'amour qu'un ieune garçon
porte à sa mère. Jamais, autour d'un thème
aussi scabreux, on n'avait organisé une
méditation lyrique aussi vertigineuse. Una
révélation littéraire est toujours quelque peu
suffocante, mais ce roman est à proprement
parler un livre suffocant".
jean-français ferrané
"C'est le premier roman d'un étudiant de
vingt et un ans ... Le livre captive et retient
à la manière d'un cauchemar qui vous pour-
suit et vous hante longtemps après le
réveil".
claude-louis combet
rait arriver au Brésil, dans un mé-·
lange de drame et de joie. Il y a
une chose qu'il faut savoir. Au Bré-
sil, les gens sont très malheureux
mais ils ne sont jamais tristes, sur-
tout dans le Nord-Est. Ils ont une
joie terrible qui leur permet, mal-
gré la faim ou l'injustice, d'aller de
l'avant. Cela était déjà dit dans mes
premiers livres. Le changement,
c'est qu'avant j'étais un pamphlé-
taire, je divisais le monde entre les
bons et les mauvais. Aujourd'hui,
je sais que personne n'est tout noir
ou tout blanc. Il y a des dosages en
chacun, c'est ce que j'ai appris chez
Dickens, chez Gorki.
Une grande partie du livre se
passe dans les cérémonies noires du
« candomblé ». On dirait que les
pauvres y puisent leur force.
J. A. - Vous savez, ces gens-là
étaient des esclaves. Et c'est cette
vie religieuse qui les a aidés à sur-
vivre car elle est très belle, très pro-
fondément liée à la nature primi-
tive. Ces cultes syncrétiques ont traM
versé tout l'esclavage et aujourd'hui

claude vigée
claude dei mas
"Le Schooner est la fable de la jeunesse
pour qui le sexe et la mort sont seuls
moyens de se perpétuer, d'échapper à la
résignation de l'age mOr, aux pièges trom-
peurs de la raison".
CLAUDE BONNEFOY
"Nous sommes en présence d'un itinéraire,
mais au sens le plus entier du terme. Le
mouvement objectif, qui est voyage et dépla-
cement et fuite devant la poursuite homicide
des Juifs est en même te'Tlps un mouvement
progressif intérieur, métamorphose de la
conscience d'un jeune INFERNAUX
LE PALUDS
SCHOONER
J. A. - Oui, on m'a dit cela. On
m'a dit que depuis Gabriela, fille du
Brésil, en 1958, meS livres ont
changé de ton mais est-ce que c'est
tout à fait juste ? Regardez la fin
des Pâtres de la nuit : les pauvres
décident, contre l'administration, de
construire un village sauvage sur
la colline de Tue le chat. Ce qui est
vrai, c'est qu'aujourd'hui, je racon·
te cette histoire telle qu'elle pour·
de les séduire avec. une souris sa-
vante qui ne parvient pas à les épou.
vanter; enfin, le plus noble de
tous, Jésuino le coq fou, homme
libre, qui promène ses souliers cre-
vés, d'où dépassent ses orteils, avec
la dignité d'un aristocrate de haut
rang. Aucun de ces hommes n'a
la fibre révolutionnaire. Non qu'ils
acceptent l'injustice ou l'ordre des
choses mais ils ne l'attaquent pas
de front. Ils conduisent leur lutte
avec d'autres armes inédites chez
Jorge Amado : une sorte de résigna-
tion hautaine, le culte de l'amitié et
de l'amour, du rêve, de la poésie
et de l'humour.
bien, ils se présentent comme votre
égal. Ce sont mes amis car ils n'ont
aucun intérêt en arrière de la tête.
Ils m'apportent des cadeaux : une
histoire qu'ils trouvent jolie, ou
bien une figurine de céramique et
ils bavardent. Nous autres, Brési·
liens, ce qui nous intéresse est as-
sez simple : les femmes, la politi-
que, le football, des choses comme
ça, voilà de quoi je parle avec eux.
En France, on connaît Jorge
Amado comme un écrivain engagé :
Terres violentes, Bahia de tous les
Saints, Gabriella, fille du Brésil, Ca-
pitale des sables, la Terre aux fruits
d'or; vingt romans nous ont habi-
tués à cette voix violente et exaltée
qui luttait contre toutes les injusti.
ces. La vie de Jorge Amado porte
trace du long combat : emprisonné
à plusieurs reprises, il a aussi passé
plusieurs années d'exil en Russie,
en Argentine, en France. Or, ses
derniers livres étonnent. La révolte
s'y tempère, elle change de registre.
Plus trace de prédication. Le lyris.
me cède à l'ironie.
Les Pâtres de la nuit sont ainsi
d'étranges figures y forment un car-
naval nocturne et étincelant, dans la
joie, l'ivresse et la bouffonnerie :
le caporal Martim, beau parleur et
champion du jeu de cartes, bour-
reau de tous les cœurs et dont le
mariage avec la belle Marialva tour-
ne au désastre; le nègre Massu,
géant débonnaire, dont le fils aura
comme parrain à l'église Notre-Da·
me du Boufim, le dieu noir Ogun,
maître des métaux, en personne;
Curio, amoureux de toutes les mu-
lâtresses et qui a l'idée saugrenue
Jorge Amado. C'est une
chronique sur les vagabonds de
Bahia. J'aime bien ces gens-là. A
Bahia, j'ai une maison sur la col-
line, on vient souvent me voir.
Parfois, on me téléphone d'abord
et cela veut dire que des étrangers
vont m'interviewer sur l'existence
de Dieu ou sur la littérature et que
voulez-vous que je leur raconte ?
D'autres 'ois, on se présente chez
moi sans me prévenir et alors ce
sont des gens de Bahia. Des gens
très pauvres mais civilisés, merveil-
leusement civilisés. Ils viennent
me voir sans motif. Pour me dire
bonjour. Ils n'ont pas le sou, eh
Jorge Amado. VOICI qua-
rante ans qu'il nous envoie
des nouvelles régulières de
Bahia et du Nord-Est brési-
lien. Il veille pour nous, là-bas,
de l'autre côté du monde.
dans l'énorme cité chaude et
langoureuse où des nègres
dont les yeux sont bleus dan-
sent avec des mulâtresses
belles comme l'or. Quand le
crépuscule descend sur le
port, il nous fait signe, il nous
pilote dans le lacis de ruelles
qui zigzaguent au flanc de la
colline, parmi les églises ba-
roques, les demeures patri-
ciennes aux faïences bleues,
les taudis de planches.
Pour quelques jours, il a aban-
donné son fief. La rue Monsieur le
Prince a pris la place de la colline
de fleurs et de palmes. Il y est aussi
à l'aise que dans les bistrots de
Bahia. Modeste, élégant, presque
invisible avec sa silhouette vive et
racée, les cheveux blancs, la mous-
tache chaplinesque et tant d'amu-
sement, toujours, dans les yeux.
Sa jeunesse surprend, depuis le
temps qu'il est illustre, est-ce qu'il
ne devrait pas avoir cent ans? C'est
qu'il avait à peine vingt ans quand
son premier livre, Cacao, faisait con-
naître son nom au monde entier,
en 1933. Traduit en trente-deux
langues, best-seller mondial, monu-
ment de la littérature brésilienne,
prix Staline en 1949, il semble igno-
rer sa propre célébrité. Il parle com-
me il écrit, dans un beau langage
simple, on dirait d'un chapitre de
son dernier livre traduit en fran-
çais, les Pâtres de la nuit, ouvrage
ancien du reste puisqu'il a été pu-
blié au Brésil en 1964 et que deux
gros romans ont suivi.
La Quinzaine Littéraire, du 15 au 30 novembre 1970
7
• Jorge Amado
En feuilletant ...
ils se multiplient. En 1935, j'ai
écrit un guide de Bahia, ü y avait
180 candomblés. En 1961, j'ai ré·
visé ce guide, ü y avait 611 can-
domblés. Aujourd'hui, Ü y en a
plus de müle. Dans les autres par-
ties du Brésü, on assiste à la nais-
sance de nouveaux cultes, celui de
la Ubam.da. Là, le mélange est en-
core plus grand : vous avez des
rites animistes d'Afrique, des cul·
tes indigènes d'Amérique, des bri-
bes chrétiennes et par-dessus tout
cela, du spiritisme.
Ces choses-là sont essentielles
chez nous. Vous savez que le culte
du candomblé qui est somptueux
est très cher et pourtant tout le
peuple y participe. Pas seulemeni
le peuple : on serait surpris de
connaître le nom de personnes de
la haute bourgeoisie qui viennent
de Sao Paulo, de Rio, pour consul-
ter les maîtresses du culte, ces
vieüles femmes qu'on appelle les
«mères de saints D. Je les aime
beaucoup, elles ont une grande sa-
gesse, une finesse extraordinaire
et puis, qu'un banquier vienne se
soumettre à la décision de ces fem-
mes, c'est intéressant, non ?
Il y a une autre catégorie de
femmes dont vous parlez avec ten-
dresse, dans les Pâtres de la nuit,
les putains ?
J. A. - Ah, peut-être que je
suis un peu de parti pris, vous ne
croyez pas mais que voulez-vous,
elles sont charmantes, ces petites-
là. Quand j'étais jeune, j'allais
souvent dans ce bordel pauvre dont
je parle dans les Pâtres, le « Cas-
tello». La patronne, Tiberia, était
une femme adorable. Elle était
une vraie mère pour les «peti-
tes», elle les consolait de leurs
peinés de cœur, elle veülait sur
elles. Le mari de Tiberia était tail·
leur, ü faisait les soutanes des cu-
rés de Bahia. Quand elle a été
très malade, elle m'a envoyé un
mot, j'ai pu la revoir avant qu'elle
meure. Je vais même vous dire
que dans une certaine partie de
ma vie, je vivais presque dans ce
bordel, j'y mangeais souvent.
/'étais très heureux. /'avais même
orgartisé des soirées littéraires,
nous lisions des poèmes, des tex-
tes, nous les commentions.
Vous m'avez- dit que vous n'ai·
mez pas parler littérature.
J. A. - Mais c'étaient des pu-
tains. Je n'ai rien contre les criti-
8
ques. Ils font leur métier et ils le
font sûrement très bien. Moi,
j'écris des histoires._ Remarquez,- je
ne veux pas jouer à l'écrivain qui
ignore la littérature. Je lis. Il y a
des livres que j'aime et des livres
que j'admire.
C'est-à-dire ?
J. A. - Eh bien, si je lis un
livre de Miguel Angel Asturias, je
suis ravi et en même temps un
peu triste parce que je me dis :
« V000 le livre que j'aurais aimé
écrire.» «Mais si je lis un texte
de Borges, je suis béat d'admira-
tion et je me dis : « V000 un tex-
te que je ne regrette pas de n'avoir
pas écrit». Pour en revenir aux
critiques, aujourd'hui, je me de-
mande s'ils n'accordent pas trop
d'importance aux problèmes for-
mels. Je pense à Guimaraes Rosa,
qui était mon ami. Bien. Tout le
monde reconnaît un très grand
écrivain mais les critiques le
voient surtout comme un créateur
de langage. Et pourtant, en défini-
tive, pourquoi Guimaraes Rosa est·ü
un très grand romancier ? Parce
qu'il est inventeur d'univers. D
- Il faut aussi vous dire que
nous autres, écrivains brésüiens,
nous n'avons pas une vie littéraire
au sens français du terme. Je vous
raconte une histoire : dans un vü-
lage, il y a une fête. Les paysans
boivent beaucoup et l'un d'eux s'ap-
proche du pasteur du vülage, lui
dit : « On ne vous offre pas à boire
parce que vous êtes un prédica-
teur ». Et le pasteur: « Ecoute, je
suis un prédicateur seulement
quand je prêche. Mais quand je
bois, je suis un buveur D. Vooo.
En France, les écrivains sont écri-
vains vingt-quatre heures sur vingt-
quatre. IVous autres, je crois plutôt
que nous écrivons parce que nous
vivons.
- Je vous dis encore une his·
toire. Il y a un écrivain dans son
jardin, ü se balance dans son ha·
mac. Un voisin passe, le salue et
lui dit. « Vous êtes en train de
vous reposer D.. «Non, dit l'écri-
vain, je suis en train de travailler ».
Le lendemain, l'écrivain coupe de
l'herbe dans son jardin. Le même
voisin lui dit : « Vous êtes en train
de travaüler?» et l'écrivain
« Non, je me repose».
Propos recueillis
par Gilles Lapouge
(1) Jorge Amado. Les Pâtres de la
nuit, Stock éd.
Makhno
_Nestor Makhno est une figure
légendaire de la révolution russe de
1917 et du mouvement anarchiste.
Son lieu d'action était l'Ukraine du
sud où il fédéra les petits paysans
contre les autorités tsaristes puis
contre les armées d'occupation alle:-
mandes et autrichiennes après
Brest-Litovsk, en 1918, dans une
guerilla incessante qui finit par
donner du fil à retordre aux bolche-
viks eux-mêmes. Makhno refusait
en effet de se plier aux ordres du
chef de l'Armée rouge, Trotsky, et
entendait mener la guerre révolu-
tionnaire à sa façon. Les partisans
de Makhno furent finalement dé-
faits par l'Armée rouge et quelques-
uns de leurs officiers fusillés pour
« haute trahison ». Makhno dut se
réfugier en Roumanie, puis en
France où il mourut en juillet 1935.
Dans une collection dirigée par
Daniel Guérin et Jean-Jacques Le-
bel, l'éditeur Pierre BeHond réédite
le premier volume (devenu introu-
vable) des Mémoires de Makhno.
1
Deux autres suivront -(qui furent
seulement édités en russe à Paris).
(Makhno : la Révolution russe en
Ukraine, 1918-1921, avant-propos
de Daniel Guérin, 232 p., 18 F).
Nietzsche
Les œ u v r e s philosophiques
complètes de Nietzsche, dont la
publication a été entreprise il y a
quelques années par Gallimard,
s'enrichit d'une nouvelle édition
d'Aurore, traduite par Julien Her-
vier. Les deux tiers du volume sont
formés de Fragments posthumes,
adjoints à Aurore et qui sont pour
une grande part inédits, même en
allemand. Ils ont été traduits sur
les manuscrits originaux. dans leur
ordre chronologique. Seuls, un petit
nombre d'entre eux avaient pris
place dans l'ouvrage fabriqué par
Mme Forster-Nietzsche : la Volonté
de puissance, mis à l'index par les
connaisseurs de Nietzsche. (786 p.,
48 F).
Brecht
L'Arche, dans sa collection
cc Travaux », publie trois petit! vo-
lumes précieux de Bertolt Brecht.
Ils sont formés de courts essais, de
notes, d'extraits de carnets, sur des
sujets aussi divers que la littérature,
le cinéma, la radio, les arts plasti-
ques, et contiennent, on s'en doute,
nombre de vues originales. (Ecrits
sur la littérature et l'art, 1. Sur le
cinéma (248 p.), 2. Sur le réalisme
(184 p.), 3. Les Arts et la révolu-
tion (192 p.). Les traducteurs res-
pectifs en sont J .L. Lebrave et J.P.
Lefebvre (également traducteurs du
livre d'Ernst Fischer: A la recher-
che de la réalité, Denoël, L.N.),
André Gisselbrecht, Bernard Lor·
tholary.
Byzance
Albin Michel réédite dans « l'Evo-
lution de l'humanité» (en poche)
les deux ouvrages fondamentaux de
Louis Bréhier sur Byzance : Les ins-
titutions de l'empire byzantin et la
Civüisation byzantine. Des supplé-
ments bibliographiques, dûs à Jean
Gouillard, directeur d'études à
l'Ecole pratique des Hautes études,
ont été adjoints à ces volumes de
plus de six cents pages chacun et
qui, miracle, ne coûtent que 12 F
pièce.
La premlere version
de «Justine»
Béatrice Didier, professeur à
Nanterre, donne une nouvelle édi-
tion des Infortunes de la Vertu dans
le Livre de Poche. Elle a établi son
texte d'après le premier manuscrit
de Sade, déposé à la Bibliothèque
Nationale, et tenu compte des cor-
rections de l'auteur, de ses notes, de
ses ajouts, de ses iildications. A la
fin du volume figure le cc Cahier
préparatoire» établi par Sade et,
en tête, la fameuse préface de
Paulhan (avec qui, d'ailleurs, Béa-
trice Didier n'est pas toujours d'ac-
cord). On sait que Sade a écrit
trois versions de sa Justine. Celle-ci
est la première et la moins connue.
(Volume double, 316 p).
Dans « le Désordre»
Jean Schuster publie dans sa col-
lection Cl le Désordre », chez Eric
Losfeld, un petit ouvrage de Benja-
min Péret qui n'est pas à mettre
entre toutes les mains : leS Rouüles
encagées, avec des illustrations sug-
gestives d'Yves Tanguy (80 p). Du
directeur de la collection : Dévelop-
pements sur l'infra-réalisme de Mat-
ta, réflexions suggérées par le sché-
ma de l'intervention du peintre au
Congrès culturel de la Havane en
janvier 68 (64 p). A paraître : des
ouvrages de José Pierre, d'Arthur
Cravan, de C.D. Grabbe, et une
réédition des œ1.èbres Lettres de
Guerre de Jacques Vaché.
La grâce romanesque
59 ILLUSTRATIONS
Vient de paraître
Il a été tiré à part
1000 exemplaires numérOlés
reUés pleine peau
Un monument dont on n'a pas fini
de faire le tour, où chacun pourtant
déchiffrera, s'il le veut, son destin à
travers les signes secrets d'un mes-
-sage encore plus actuel aujourd'hui
qu'il ya dix ans (Maurice Chayard",
LE MONDE) - Une œuvre prodigieu-
se... On n'épuise pas cet. oùvrage
bouleversant. Il fsut le lire et le relire
afin d'en mieux pénétrer la significa-
tion et d'en mieux savourer les beau-
tés. Une voix pathétique... (Maurice
Nadeau) - Un chef-d'œuvre comme
il n'yen a pas dix par siècle (Paul
Morelle, LE MONDE).
Editions BUCHET/CHASm
IIIALCOLI1
LOWRY
AU .
DESSOUS
DU .
VOLCAN
par sa ductilité. Souplesse volup-
tueuse de l'écriture, avec ses virgu-
les qui tranchent sans rompre la ca-
dence de l'harmonie : pas d'outil
plus approprié pour nous insinuer
aux franges qui séparent la veille du
sommeil, dans cette ZOne solitaire
où le pouls bat dans un murmure
de silence, quand les bruits exté-
rieurs s'estompent pour laisser la
place au glissement de sa propre
voix, d'abord floue, puis nette, chu-
chotement de son propre écart à la
réalité, comme quelqu'un qui serait
à vos côtés, se rapprochant, lent glis-
sement des jambes contre vos jam-
bes.
C'est ça le travail de l'écrivain
Reynolds Price.
Jacques-Pierre Amette
Dans toutes librairies
Volume broché 16,5 x 21.5 cm
couverture acétatéc. F 35.-
Admirable
tremblement du temps
refermé. Mais on ne se débarrasse
pas d'un livre ·comme celui-là par
un tour de passe-passe appuyé sur
des conclusions logiques. Nous ne
sommes ni dans Agatha Christie,
ni dans Feydeau.
Eminemment proustien
Gaëtan Picon
Nous avons traversé quelque
chose d'éminemment proustien.
Comme il arrive aussi chez les r0-
manciers américains du Sud, on
garde un souvenir de vie gâchée
(d'une manière admirable), illumi-
née par des éclatS crépitants de
lumière et d'action, la folie du pas-
sé cimentant le tout, jusqu'à cette
poussière âcre au milieu des arbres
qui se dépose sur la tôle brûlante des
automobiles, le temps que les fi-
dèles assistent à l'office du diman-
.che matin. Ce cocktail d'action pi-
caresque, de déchiffrement analy-
tique devrait accoucher d'un mons-
tre. N'oublions pas qu'en vingt-
quatre heures Milo a trouvé :
« Un premier verre d'alcool, une
gentille dame dingo qui a apai-
sé (s)on ardeur, un revenant et
un python». Chacun a connu
pas mal d'émotions fortes agen-
cées Selon un tempo lent-rapide-
lent qui met le lecteur à l'épreuve.
L'auteur a écrit un roman d'ac-
tion avec un plus grand souci
d'analyse qu'un souci d'efficacité
narrative. Le paradoxe lui a
réussi. C'est ce qui déroute dans le
livre. C'est son privilège. Tout est
mouvant à l'intérieur des person-
nages : les directions se multi-
plient dangereusement; pas de
points fixes; interpénétration des ni-
veaux selon une méthode de brouil-
lage qui rend la complexité de
l'aventure. La formulation. étonne
Chant à la femme
Au centre de cette entreprise
souvent picaresque éclate le chant
à la femme, au corps féminin et
au monde féminin : Milo couche
avec Kate. Pour la première fois
il connaît la femme, penché au-
dessus d'elle, tandis que poussent
«des branches et des feuilles de
cho.ude vie blanche au-dedans...»
On baigne dans une demi-pénom-
bre d'étreintes, de souvenirs de la
femme mûre, cet éclairage du sou-
venir, quand les paroles montent
doucement des lèvres, sans qu'on
y pense, douX chuchotis inlassable
le temps que le corps apaisé se
livre au bonheur des draps décou-
verts. Milo apprend bien des cho-
ses à cet instant : l'effritement du
temps, des certitudes; les marques
des blessures affectives; il entre-
prend cette marche de l'âge adulte
sur une passerelle en train de bas-
culer.
D'un côté, le roman de Price se
résout comme un roman policier.
On dénoue l'intrigue la plus
complexe en une explication de
deux pages qui ravit l'intellect du
lecteur. Soupçons dissipés, meur-
trier démasqué, le livre 'leut être
pas dans un mouvement artificielle-
ment ralenti ce qui se donne dans
l'immédiat d'un regard. Il livre
tout dans un quart de phrase, et
relance par cette vivacité le dyna-
misme du texte. Les personnages
sont dans leur cadre, aussi naturelle-
ment qu'au cinéma. Les arbres et
le feuillage nous rendent l'héroïne
digne d'amour. Reynolds Price nous
fait donc aimer ses personnages :
il y a toujours quelque chose de
vrai et d'éphémère autour d'eux. On
sent l'écart qui sépare les corps, les
tensions que cet écart engendre. Les
rapprochements, les déplacements
modifient l'éclairage du texte, la
tonalité d'une scène.
Pour l'intrigue, qu'on sache qu'u-
ne poignée de personnages partent
dans une battue pour retrouver un
enfant, un chien, un serpent. Au
centre, le jeune Milo, qui vivra son
roman d'éducation à la manière
d'un Wilhelm Meister qui ressem-
blerait à l'acteur lean-Pierre Léaud.
Il vivra, dans sa chair, mais aussi
métaphoriquement par grâce roma-
nesque, le passage de l'adolescence
à l'âge adulte. Voilà pour le sujet,
cette colonne serrée que les éditeurs
coincent sur la bordure gauche de
la couverture.
Une intériorisation
psychologique
Sur ce faisceau de thèmes, sur
ces éléments fixes du roman du
« Big South» Price atteint à une
intériorisation psychologique. D'où
cette impression de dévoilement
fourmillant, cette quête ondoyante
et fugace de l'en deça, rendue plus
belle par l'opacité réaliste des appa-
rences. Elément de vibration, basse
continue de l'œuvre.
Il n'y a pas de description Cl minu-
tieuse » ; Reynolds Price ne recense
Suite d'éclaircies subites dans
cette lente coulée des subjectivités
qui se cherchent, se croisent, s'ef-
fleurent, se modifient, s'interpénè-
trent, le roman de Reynolds Price
apparaît au premier abord dans la
confusion - ou plutôt- l'extrême
fusion - des personnages, les ré-
sonances multipliées des dialogues
et le déroulement diffus des phra.
ses aux incises qui jouent de leur
propre réverbération.
Livre de surcharge : sa lecture
est une lente montée des eaux ; elle
entraîne le lecteur dans des remous,
des replis ; ses appels vers un mon-
de du dessous de la surface des êtres
nous amène vers les tropismes chers
à Nathalie Sarraute. L'approche de
Reynolds Price garde pourtant les
figures du roman traditionnel. Les
apparences sont sauvées.
Dans cet échange de réfractions
(qui sont autant d'infractions au
code romanesque balzacien), dans
cette aspiration de l'auteur à un
monde du deça on reconnaît les
éléments d'un paysage familier :
le roman sudiste, tel qu'on le
connaît surtout en France à travers
Faulkner. C'est ainsi qu'on retrouve
le cadre rural, ces histoires de pay-
sans finauds qui rusent avec la Bi-
ble pour se justifier (ou qui font
appel à Dieu dans le cadre du quoti-
dien : pour réparer une roue, par
exemple) ou bien c'est un réinves-
tissement de la vie présente dans le
passé, cette fatalité régionale qui
ronge la mémoire de personnages
porte-parole de l'auteur. Le tout,
préservé dans les odeurs de fin de
journée, dans un éclairage de
véranda.
1
Reynolds Price
Un homme m a g ~ n i m e
Trad. de l'anglais
par Y. Davet
Gallimard éd., 298 p.
La QuInzaIne littéraire, du 15 ~ 30 novembre 1970
9
ROMANS
J.lRANÇAIS
Jeunes auteurs
1
Alain Gauzelin
L'île mouvante
Coll. L'écart
Robert Laffont éd., 224 p.
1
Laudryc
La femme éparpillée
Coll. L'écart
Robert Laffont éd., 232 p.
Outre qu'ils publient tous les
deux dans la même collection et
qu'ils sont ce qu'il est convenu d'ap-
peler des « jeunes auteurs », Alain
Gauzelin et Laudryc ont en commun
de s'écarter (mais n'est-ce pas juste-
ment cet écart qui définit la collec-
tion où ils se trouvent réunis) de la
réalité ou du moins d'une certaine
conception romanesque de la réalité
et, dans une moindre mesure, des
sentiers battus de l'écriture. Mais
leurs voies sont différentes, comme
leurs cadences, l'allusion s'accordant
à la démarche lente de l'un, la pro-
vocation au style rapide de l'autre.
Alain Gauzelin aime les longues
phrases chargées d'adjectifs qui ras-
semblent plusieurs moments du
temps, qui égrènent la gamme des
sensations, qui tentent d'abolir la
distance entre le sujet et l'objet.
Phrases caressantes, enveloppantes
qui permettent des glissements de
sens, qui font qu'un petit garçon
rêveur s'identifie à la femme qu'il
admire, parle, agit, surtout s'ima-
gine agissant, parlant, comme s'il
était elle. Mais qui est-elle ? qui est-
il ? Quelles sont leurs relations exac-
tes? Est-elle la mère, la grande
sœur, une étrangère? Voilà qui n'est
jamais dit pas plus que leurs noms
ne sont prononcés. Tout se situe sur
·le plan du rêve, dans une ombre
diffuse, dans une incertitude amou-
reusement entretenue, et quand le
récit bascule, quand l'enfant gran-
dissant reprend conscience de son
identité, c'est la femme qui, cessant
d'être idole, commence à rêver ce
qu'elle aurait pu être, fait retour
nostalgiquement sur sa propre en-
fance.
Ici, rien n'est sûr. Les conscien-
ces sont des îles, et les îles sont
mouvantes. Les individus se per-
dent, se retrouvent, échangent leurs
reflets ou leurs fantasmes. Dans ce
jeu incessant, on ne sait plus qui
parle, qui peut nous dire ce que
pense, ce qu'éprouve ce « il » qui se
métamorphose en « elle» ou cette
« elle» soudain distincte de « lui ».
Poussant le jeu à l'e"'treme, Alain
Gauzelin apparaît comme un Proust
10
Alain Gauzelin
que son narrateur encombrerait et
qui voudrait le faire oublier. Aussi
exige-t-il du lecteur de le suivre
sur la corde raide sous peine, au
moindre faux pas de se perdre dans
les sables mouvants d'un récit au
demeurant fort élégant et de ne plus
savoir qui évoque quoi ou qui est
qui et jusqu'à quel point. Mais s'il
y a là une ambiguïté parfois gê-
nante, elle tient au projet même de
l'auteur. Si quelque chose demeure
en suspens, ne paraît pas abouti,
c'est que l'aboutissement aurait clos
le livre et tronqué son sens en ra-
menant au niveau de l'explication
ce qui dérive au gré des images
et des sensations.
Avec Laudryc, les choses sont
apparemment plus simples. S'il ne
nomme pas toujours un chat un
chat, c'est qu'il ne s'agit pas de
l'animal, mais il ne laisse aucune
place à l'ambiguïté. En revanche,
il en laisserait volontiers une au
délire. Gabrielle, son héroïne, la
narratrice, n'est-elle pas dans un
hôpital, n'est-elle pas folle, aussi
mythomane que nymphomane ? Ce
qu'elle dit est peut-être faux, est
parfois incroyable, mais quand elle
parle comme quand elle agit, elle ne
fait pas de manières, elle va droit
au hut et il ne faut guère la prier,
semble-t-il, pour qu'elle mette son
slip dans sa chaussure et se livre
à des fantaisies moins innocentes.
C'est au niveau du récit que tout
se complique. La confession de
Gabrielle est extrêmement morce-
lée. La jeune femme tente de ra-
Laudryc
conter son I}istoire selon l'ordre
chronologique, mais elle ne le peut,
car un nom, un événement en évo-
quent un autre, semblable ou oppo-
sé. Quelques aventures paraissent
dominer, l'amour quasi-incestueux
pour le frère qui la fouettait (avec
son consentement), la fugue à seize
ans, le mariage avec un instituteur
jaloux, la participation aux événe-
ments de mai, le ménage à trois avec
Jean-Paul et Ulric, et constituer la
trame de la réalité sur quoi se gref-
fent tous ses fantasmes presque
exclusivement d'ordre sexuel.
Bref, Gabrielle est une femme
déchirée, « éparpillée» qui n'arrive
pas à faire coller ensemble les dif-
férents morceaux de sa vie. Comme
dans son premier roman les Hom-
mes vains qui procédaient d'une
recherche plus subtile, plus arJ l1e,
marquée p ~ r le nouveau roman,
Laudryc traite encore de la diffi-
culté d'être. Mais ce qu'il a gagné
en habileté, en vivacité, il l'a perdu
en profondeur, si bien que le drame
de Gabrielle nous intéresse moins
que ses folies. Encore ne sont-elles
pas toutes de la même veine. Si
Laudryc a de la verve et de l'ima-
gination, il n'en a pas assez pour
qu'on oublie ce qu'il doit aux modes
et au désir de provoquer. Un zeste
de gauchisme, un doigt de surréalis-
me et de la partouze en quantité
suffisante ne suffisent pas à faire
un livre contestataire. Aux meilleu-
res pages on sent que l'auteur en
est capable.
Claude Bonnefoy
1
Paul Hordequin
Motus vivendi
« Les Lettres Nouvelles»
Denoël éd., 192 p.
Le livre s'ouvre sur une citation
de Mao Tsé Toung, qui explique aux
ouvriers que s'ils veulent un jour
parler un langage commun avec
ceux que la société a jusque là sépa-
rés d'eux : les intellectuels, ils de-
vront d'abord apprendre à ces der-
niers « à manipuler des outils sans
se blesser ». Bien sûr, si Mao s'adres-
sait aux ouvriers, c'est aux intellec-
tuels que Hordequin s'adresse; son
livre constitue un effort pour poser
une fois de plus le problème du
langage, mais en le considérant
comme un problème de classe.
Deux discours alternent et se
heurtent: le premier est celui d'un
petit bourgeois intellectuel, Clèbe
Oisagre en qui éclatent les contra-
dictions de sa condition, d'une part,
sous forme d'amnésie, d'autre part
à travers une utilisation perverse du
langage consistant à ne plus pouvoir
s'exprimer qu'en fabriquant une
foule inilensée de mots-gadgets qui
s'entre-dévorent et diffèrent sans fin
le fondamental. Le second discours
est une évocation systématique de
la condition ouvrière par des tra-
vailleurs dont les propos directs,
cohérents et concrets semblent
fixés par quelque magnétophone
invisiblement présent dans les can-
tines, les métros et les ateliers.
La pSYl'.hanalyse nous dit que
l'amnésie est l'effet d'un refoule-
ment qui porte sur la sexualité in-
fantile, et i\ l'origine de celle de
Clèbe Oisagre se trouvent bien des
rapports difficiles avec une mère
abusive qui adresse à son grand
garçon qu'elle appelle Fifi des let-
tres signées: « ta mamêle qui t'ab-
Jomine », ou ta « mane qui t'ho-
mine ». C'est une mère fière d'un
fils qui a fait au beau pays de
Cartézie (capitale Cartèze) de bril-
lantes études qui portent justement
sur le langage : Fifi a des diplômes
« d'alphabiologie »...
Pourtant, bien que les professeurs
aient' appris à Clèbe « à calibrer les
lettres, à faire des amalgames... »
il y a maintenant des mots qui lui
échappent et, comme il l'écrit :
« des compromettants qui flocon-
nent, des phonèmes paületés qui
jaillissent de la rophéine, où des
somnifères comblent les pistes, les
crevasses du cerveau, chassent le
syllabé de la prose officielle... »
Deux

UDlvers
Des milliers d'heures
passionnantes
et intelligentes
Et à l'image de ce langage qu'il a
trop bien appris à manier, c'est la
réalité qui glisse entre les doigts
de Clèbe Oisagre, rejeté dans sa
condition d'intellectuel qui ne dis· .
pose que du langage mais dont le
langage n'a plus de prise sur rien.
Il est aux antipodes de l'univers
de ces ouvriers qui parlent avec na·
turel, sans problème, de choses très
tangibles qui font leur existence
quotidienne : « ... Faut dire que
plus ça va et plus on augmente les
cadences, le bruit aussi, naturelle·
ment... Le bruit, le bruit : tu as
certains ambiants, ici qui dépassent
les cent décibels et à ce niveau t'as
pas le choix, si t'es pas sourd tu
deviens dingue! »
Donc, tout comme sa mère a tissé
autour de Clèbe Oisagre un cocon
isolant, c'est ce que sa langue a de
maternel qui l'aliène et l'éloigne
du monde du travail.
Pourtant, ce monde auquel il ne
peut accéder l'attire et l'appelle.
Clèbe nous raconte avec son style
malade, qu'enfant il volait des étoi·
les qui appartenaient aux banques
pour les donner aux ouvriers et que
sa mère, prenant, au-delà de sa
dimension psychanalytique, sa signi-
fication sociale, lui faisait remar-
quer : « Tu as tort mon Fili; l'ou-
vrier n'est pas comme nous raison-
nable et intelligent! »
Dès lors, ce n'est bien qu'une
réconciliation entre langages intel-
lectuel et ouvrier qui pourra rendre
à Clèbe Oisagre un sens plus exact
de la réalité puisque même ses
tentatives de retrouver, dans l'a-
mour physique avec sa maîtresse
Andoléa, le réel et la mémoire, sont
vouées à l'échec. « Ce qui me reste
de mémoire est pour le corps d'An-
doléa » dit Clèbe à un instant ; mais
Andoléa a cédé à « l'érotisme des
futilistes » qui transforme même les
corps en une sorte de langage per-
verti et qui pousse l'antiquaire
Tohil à faire uriner des petites filles
entre les glaces Louis XV pour les
rouler ensuite dans de la pâte à
beignet et les faire lécher par des
lévriers aux langues noires.
Et Clèbe continue de couler à pic,
« hors du temps mesuré, tandis que
les autres s'entregonflent et font
mine d'exister» bien qu'il sache
qu'il y a « là dessous toute une so-
ciété aux yeux peints - amandes et
petits fours - qui brouille les cartes
de l'éros ».
Le livre s'achève sur une étrange
évocation métaphorique de mai 68
qui n'est pas sans évoquer Boris
Vian. En une Sorbonne nommée
« Spolio » des ouvriers prennent la
parole et de jeunes étudiants volent
en s'accrochant à des ballons rou-
ges...
Cette révolte, cette fête, cette ré-
volution peut-être, c'est la recher-
che et l'esquisse d'un accord entre
les langages séparés. Le ton du livre
change, la narration de Clèbe aussi,
et, malgré une répression symbolisée
par le cri : « mort aux enfants ! »
quelque chose a changé pour l'intel-
lectuel Clèbe, quelque chose qui
tient tout entier dans ce dernier
propos: « il n'est pas écrivain ton
pote; parce que moi, à ce régime-
là, je pourrais ~ t r e évêque... Mais
c'est un très bon ajusteur. »
Pierre Péju
8 VOLUMES PARUS
1. La Vie animale . . . . . 24,SO F
2. Astronomie 26,50 F
3. Philosophies et
Religions . . . . . . . . . . 28,50 F
4. Histoire universelle (1)
Le .Monde antique ... 27,50 F
Sa. Histoire universelle (2)
De l'Antiquité à nos
jours: l'Europe ..... 30,00 F
5b. Histoire universelle (3)
De l'Antiquité à nos
jours: le Monde moins
l'Europe 30,00 F
6. Visages de la Terre . 32,00 F
7. Les Lois de la nature 34,00 F
PARUTION 15 NOVEMBRE:
8. L'aventure littéraire de
l'humanité
176 pages " 34,00 F
se lit comme un roman
. un thème par ouvrage
somptueuse illustration
vente au numéro
H.M.
BORDAS
ENCYCLOPEDIE
La Qulnzalne Uttéralre, du 15 au 30 novembre 1970 11
Au triple galop
1
Rezvani
Coma
Bourgois éd., 136 p.
I
Les américanoïaques
Bourgois éd., 181 p.
I
Les voies de l'Amérique
Bourgois éd., 186 p.
Sans doute la parution simulta-
née de ces trois romans qui ampli.
fient et infléchissent l'expérience
sur le vif entamée avec les Années
lumière et continuée par les An-
nées Lula, est·elle en partie due aux
tribulations éditoriales de leur au·
teur. Elle n'en offre pas moins une
nouvelle confirmation de sa pro·
lixité. La bousculante profusion de
chacun des livres de Rezvani se
complique maintenant de leur nom·
bre...
Le coma dont il est question, c'est
celui, volontairement provoqué,
dans lequel se précipite afin d'é·
chapper à la trajectoire d'une orbite
pour toujours détraquée, Sirius la
planète folle du « Sweet home »,
l'asile de l'horrible Monsieur Jupi.
ter. Sirius écorché vif, brûlé jus.
qu'à l'âme par les radiations de
l'explosion enfin survenue, peut.
être. Sirius qui tient entre les
murs de la prison où il ne cesse
d'éclater, la chronique de son mar·
tyre, qui guette fébrilement au mi-
lieu d'un temps désarticulé les lu·
'mineux passages de Luna dans son
champ d'attraction. Elle passera,
fête cosmique, mais, après, le délire
n'en sera que plus fou, inguérissa-
ble, l'apaisement plus inaccessible.
Reprendront le ballet sinistre des
infirmiers gardes.chiourme, la ron·
de des souvenirs, des cauchemars,
des hallucinations.
Des trois derniers livres, Coma
est le plus désespéré, expression dé·
finitive et sans issue d'une angoisse
toujours perceptible chez Rezvani,
celle·là qui résume et résout toutes
les autres. On se souvient, dans les
Années lumière ou dans les Années
Lufa, de ces visions, scènes d'apo.
calypse nucléaire, qui venaient par-
fois déchirer la joie d'aimer, le bon-
'heur fou d'être avec Lula envers et
contre tous et tout. Elles trouvent
ici un aboutissement terriblement
logique que rendent plus intense
encore la brièveté, le foisonnement
crispé d'un livre à la fin duquel il
ne reste plus rien à dire. Cette fois
les jeux sont faits. Réelle ou rendue
telle à force de terreur, la catastro-
phe aura de toute, façon eu lieu.
Demeure le rabâchage sans fin de
12
ce qui avait fait une vie maintenant
brisée, tandis que se referme sur
lui-même un texte insoluhle.
Quant à Cypriuche et à Loupiotte,
sa femme, ce sont de vieux améri-
canoïaques. De leur état clochards
au Suquet, ils exterminent joyeuse.
ment les marins américains en es-
cale. A la bouteille (au préalable
vidée), à la chaussure et parfois
même au cyanure. C'est leur maniè·
re à eux de dénoncer un monde
haïssable dont le gendarme et le
fourrier sont américains. Engage-
ment? Le mot est trop fort. Cypriu-
che et Loupiotte sont plutôt specta-
teurs, quand ils deviennent acteurs
c'est pour leur plaisir, sur le côté
de la scène, en amateurs éclairés.
Un jour, les relations trop étroi·
tes du couple avec un autre clo-
chard, ancien chef de la police
khrouchtchevienne qui collectionne
les dents creuses, leur attirent les
soupçons de la C.I.A. Interrogatoi.
res, tortures, ils tiennent bon. Mais,
trop abîmés pour être remis en cir-
culation, ils sont ventilés sur l'Ari-
zona, dans un camp spécial pour
débris divers des activités philan-
thropiques U.S. Là, il y a des Grecs,
heaucoup de Grecs, des Noirs, énor-
mément de Noirs, des Sud-Améri-
cains et bien d'autres encore: on se
bouscule dans ce véritable micro-
cosme de la répression planétaire.
Jusqu'au jour où les Chinois... Et
même si tout cela n'est qu'un rêve
que Cypriuche raconte à Loupiotte,
c'est aussi un livre que l'auteur
achève en le lisant à Lula. Cette
fois, l'âge des deux héros aidant,
leurs aventures aussi, racontées
comme autant de bonnes histoires
ou presque, le tragique passe à peu
près constamment au second plan,
la tendresse au premier. La ten-
dresse, jamais la mièvrerie. Vieil-
lesse truculente et grave, en marge,
qui vient terminer une vie où
l'épreuve fut et est encore surmon·
tée à deux. Loupiotte, Cypriuche
qui écrivait, autrefois, il y a si
longtemps.
Le narrateur de la Voie de l'Amé-
rique a dix-huit ans. Lui aussi
écrit, et peint. Un heau jour d'été,
parce qu'il aspire au soleil, aux îles
lointaines où les vaches parcourent
en longs troupeaux d'immenses pla-
ges désertes, il s'en va. Mais, de
trains bondés de Français moyens
bavards et racoleurs en aéroglis-
seurs où s'entassent les touristes en
uniforme, il n'y a plus de place
pour qui veut s'échapper vraiment.
Vacances obligatoires, planifiées
par une administration nazifiante,
publicités, motels et campings, pa·
roles creuses, femmes folles, police,
campeurs, faux prophètes, mare
chands, nature saccagée, intox, fou·
les qui piétinent aux guichets des
autoroutes de la voie de l'Amérique
auront raison de celui qui s'imagi.
nait pouvoir les ignorer. Il sera
rejeté à la mer, une mer couverte
de détritus, maculée de gaz-oil, où
flottent vaguement quelques cada-
vres de bêtes. Placenta d'où il lui
faudra renaître, armé jusqu'aux
dents cette fois.
Par son volume, l'aspect exhaus-
tif que donne à cette longue et fu-
rieuse dénonciation une démarche
brouillonne qui multiplie inlassa-
blement épisodes et péripéties, in-
siste jusqu'à l'épuisement, la Voie
de l'Amérique est, des trois derniers,
le livre où, à travers les mêmes qua-
lités et les mêmes excès, Rezvani se
ressemble le plus. Il n'est d'ailleurs
pas question de répétition. De livre
en livre et à l'intérieur de chacun
d'entre eux, la méthode choisie, en
parfaite adéquation avec une écri-
ture qui est celle du débordement,
est plutôt d'accumulation. D'autant
plus éprouvante qu'il n'y a pas
d'éclaircies sur la voie de l'Améri-
que : l'amitié, l'amour n'existent
plus ou pas encore, ils sont sus-
pects, à la limite parodiés, le monde
est désespérément laid, souillé ou
en instance de l'être.
Chacun des trois récits rejette
l'action vers le futur. Futur proche
qui habille une colère prophétique
mais actuelle, cela est évident.
De même, qu'il s'agisse de Coma,
des Américanoïaques, mais surtout
de la Voie de l'Amérique, apparaît
la fiction romanesque, l'auteur n'en-
tretenant plus avec son histoire per-
sonnelle que des rapports en appa-
rence lointains, comme tout un
chacun presque. En apparence
quand même, puisque enfance ou
Lula, elle demeure la base à partir
de laquelle est ressenti, heureux ou
malheureux, et cette fois générale-
ment plus malheureux qu'heureux,
un reste envahissant ; vers laquelle
on revient aussi, questionner ou se
retremper. Refuge et référence.
Mais un pas est franchi, lourd de
conséquences. Ce qui, dans les pré-
cédents livres n'était encore qu'un
contrepoint, certes de plus en plus
insistant à mesure que l'on allait :
l'autre, l'ailleurs, le différent, char·
gés de toutes les hostilités et de tou·
tes les infamies, devient à présent
prééminent, l'élément déterminant
d'une convulsion qui n'en aura ja-
mais fini de ses souhresauts rava-
geurs.
Paul Otchakovsky-Laurens
1
Michel Piédoue
La Menace
Mercure de France éd., 241 p.
Les petits problèmes de petits
êtres dont la seule épaisseur est
celle de l'ennui, voilà une grisaille
où Michel Piédoue, dans son troisiè-
me roman, la Menace, semble une
fois encore se complaire. Il met à
cet exercice beaucoup de bonne foi
et de conscience, mais, comme il
l'avait fait dans Zoé des ténèbres et
dans les Fonds silencieux, il peint
trop bien une sorte de déliquescence
immobile, d'évidement silencieux :
son livre en est tout vermoulu, entre
les mains du lecteur il est bien près
de tomber en poussière.
Des couples
Des couples se défont : ainsi peut-
,on résumer le « sujet ". Mais de ces
couples nous ne connaissons que des
prénoms, des ombres, et l'obstina-
tion haineuse qui leur permet de
« tenir" jusqu'à ce qu'ils se brisent.
Rien qui fasse de nous autre chose
que les spectateurs peu convaincus
de gestes las, de disputes en demi-
teinte. Pitoyables dans -leurs colères,
impitoyables dans leur faiblesse, les
personnages de Michel Piédoue s'en-
nuient tous. Minés par cet ennui
plutôt que réellement menacés par
un monde dont les cahots ne les
atteignent pas, ils s'enferment dans
un autisme de plus en plus miséra-
ble. Pourquoi ne se suicident-ils
pas? On ne leur imagine pas d'autre
destin.
Notre portrait?
Est-<.:e là notre portrait? Sommes-
nous aussi inconsistants, aussi dé·
munis? Certes, peu importe ici la
réponse. Mais l'auteur se perd à
nous présenter un miroir si déce-
vant. Ce Tchékhov sans «petite
musique » ne nous offre ni la nostal-
gie d'une chambre des enfants gar-
dienne d'un temps perdu, ni l'illu-
soire mais vivace désir d'un Moscou
qui sauve, qui fait vivre. Ses héros
incolores, et qui se ressemblent tous,
errent de café en café (et l'on ne
nous' fait grâce ni du « demi"
commandé, ni du merci au garçon,
ni des pièces d'un franc jetées sur la
table... ), sans regret et sans espé-
rance, sans volonté de fuir ni envie
de demeurer, sans autre abîme
qu'un présent mort-né qu'ils refu-
sent et subissent à la fois.
De mélancoliques
pantins
Cela, et un style volontairement
neutre, tout en dialogues elliptiques
et en détails méticuleux très la Ca-
fetière est sur la table, donne à la
Menace ce caractère de mécanique
où s'agitent, falots, de mélancoliques
pantins. Personnages de Françoise
Sagan dans une atmosphère « nou-
veau roman" : on suit sans joie
leurs traces pauvres et délébiles.
Lionel Mirisch
Fils de Miller
1
Daniel Apruz
La Bêlamour
Buchet-Chastel éd., 326 p.
« le dédie ce livre - écrit Daniel
Apruz dans la prière d'insérer de
son second roman, la Bêlamour -
à ceux que la littérature contempo-
raine accable... Le roman d'aujour-
d'hui se fait des grimaces et des
sourires dans une glace. Il vasouille
dans l'esthétisme. Il est gâteux, il
bégaie. Il se parodie. Moi j'affirme
qu'un roman c'est avant tout une
action de même nature qu'un coup
de poing sur la table ». Est-ce le cas
de la Bêlamour? Oui, dans la
mesure où ce livre agresse, en effet,
physiquement, le lecteur; non, si
l'on estime que pour être efficace,
une dénonciation - aussi désespé-
rée soit-elle - ne doit pas débou-
cher sur un constat d'échec.
Lorsque Daniel Apruz publia la
Baleine, en 1968, l'on découvrit
avec émerveillement un jeune écri-
vain français qui avait, comme on
dit, « du muscle» et qui, tout en
s'inscrivant dans la grande tradition
du roman picaresque n'en était pas
moins, aussi, un authentique des-
cendant de Henry Miller. Mais,
malencontreusement, les grandes
qualités de ce premier roman obs-
curcissent quelque peu celles du
second et font que la Bêlamour
apparaisse par moments comme le
prolongement affaibli de la Ba-
leine. Dans les deux cas, et toujours
comme s'il voulait raconter son his-
toire à haute voix, Daniel Apruz
avait parlé de solitude : Sébastien,
puis François, sont des Candides
contemporains absolument incapa-
bles de dominer la machine infer-
nale de la ville dans laquelle ils ont
été lâchés et qui contemplent, im-
puissants, la façon dont elle s'achar-
ne à les broyer. Mais Sébastien, dans
la Baleine, participait parfois de ce
spectacle et réussissait, en injectant
sa propre folie à un monde absolu-
ment dément, à faire que l'invrai-
semblable - alors même qu'il pa·
raissait atteindre son paroxysme -
semble soudain possible. Aussi ré·
gnait-il dans tout le roman une
sorte de fantastique d'autant plus
inquiétant que le lecteur se mon-
trait vite incapable de limiter les
vraies frontières du réel : savait-on
s'il n'y avait pas vraiment des paris
sur les femmes nues qui disputent
des courses dans les couloirs déserts
du métro, ou si les égouts de Paris
ne recèlent pas un ossuaire à la
gloire des rats morts pour la
France?
C'est justement cette sorte de
complicité-là qui ne se produit pas
dans la Bêlamour où François, qui
est par ailleurs une réplique exacte
de Sébastien, apparaît d'emblée
comme ùne victime. « Le bonheur,
dit-il, il faut sûrement le mode
d'emploi pour s'en servir, mais les
vaches, ils l'ont écrit en code sans
nous refiler la clé ». Que faire, dès
lors, sinon assister de loin à ses
tribulations et comment éviter de le
rendre, seul, responsable de ses mal-
heurs? Rejeté par ses semblables,
Sébastien descendait de plus en plus
profondément dans le ventre de la
ville et de cette façon il parvenait,
quelquefois, à la piéger ;. François,
lui, se rêve aérien, s'identifie aux
anges et n'échappe aux autres qu'en
se retranchant derrière l'écran de
ses visions. « C'est les fous qui dé-
couvrent la vérité, c'est pour ça
qu'ils sont fous d'ailleurs. Ils ne la
supportent pas ». Lui, vraiment, il
se dissoudra dans la ville.
Coïncidence ou
signe des temps?
Coïncidence ou signe des temps ?
Publiés presque simultanément bien
que venant des antipodes, deux li-
vres dressent en même temps l'ef-
froyable inventaire d'une même
violence. « Le bruit a rempli le mon-
de, il n'a laissé de place pour rien
d'autre. Le bruit a chassé les paroles
et les pensées, très loin, il a rempla.
cé les systèmes. Tout est bruit au-
jourd'hui, même le silence », écrit
Le Clézio dans la Guerre. Et Daniel
Apruz : « Y a plus d'horizon on'
vous dit, c'est un cul-de-sac bien
bouclé je vous dis, là tous à se
bousculer sur un même lopin sacca-
gé... à piétiner... y a plus rien de-
vant moi je vous dis, plus rien...
y a plus que le présent, des miettes
qui restent... y a plus que sous nos
pattes un petit moment encore pour
rester là... » En poète étonné, Le
Clézio établit de façon somptueuse
« le procès verbal» du mal; en
conteur populiste, Daniel Apruz
crie l'histoire d'un adolescent pau-
mé faute d'avoir trouvé - ou su le
conserver - l'amour. Mais Béa B.
- déambulant sur cet immense
champ de bataille qu'est devenue
la Ville - et François - devenu
motocycliste pour curés et sillon-
nant les autoroutes afin de pouvoir
dispenser aux milliers de victimes
de la voiture l'extrême onction -
sont de la même race, interchangea-
bles presque. Quelque chose, néan-
moins, les distingue : pétrie de
culture, Béa B, contemple l'agonie
du monde en esthète; pour Fran-
çois, la seule référence possible
étant celle du rêve, sa condamnation
paraît plus irrémédiable encore.
Mais y a-t-il deux façons d'être
déchiqueté et englouti ?
A la fin de la Bêlamour, Fran-
çois croit avoir trouvé les siens dans
le long cortege d'une manifestation.
Puis, tout à coup, il s'aperçoit que
leurs revendications ne sont pas les
mêmes. Ceux-là sont des militants
et lui ne sait que brailler son besoin
d'amour. « Je suis un barbare », dit
Daniel Apruz. Mais non! C'est un
tendre.
Cella Minart
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ulDIDunards
&lbert Soboal
Le pro.
de LoalalVi
Jeu II&ltrOD
Ravachol
et III uareldatll-
La QuJnzaJne L i t t é ~ , du 15 au 30 novembre 1970
13
De
l ~ i l l l a g i n a i r e au réel
LES REVUES
1
Philippe Augier
Les objets trouvés
Minuit éd., 188 p.
Qui est Nespo? Ouelqu'un. Un
individu sans âge, sans relief, sans
histoire. Un individu dont l'histoire
commence quand il s'aperçoit de la
disparition de sa boîte aux lettres,
quand il éprouve comme un man-
que grave l'absence de celle-ci, bien
qu'il ne se souvienne plus de sa
forme - carrée, rectangulaire -
ni du nombre de trous - plus de
cinq - où il pouvait passer les
doigts pour vérifier que, comme
d'habitude, le facteur n'y avait rien
déposé.
Les objets trouvés commencent
par cette mésaventure de Nespo.
Malgré un zeste de fantaisie, un
relent de psychologisme «( chaque
jour ü éprouvait la même peine »),
on croit reconnaître le ton. Philippe
Augier a vingt ans. Il a lu les au-
teurs du nouveau roman et emprun-
te un peu à chacun, mais sans
excès; le personnage presque ano-
nyme, à la mémoire qui flanche,
a des cousins chez Beckett et Pin-
get, la tentative de la description
de la boîte aux lettres semble être
Clarisse Nicoïdski
La mort de Gilles,
Mercure de France éd.
Deuxième roman de Clarisse Ni-
coïdski, la Mort de Gilles confirme
avec éclat les qualités du précédent
et frappe une nouvelle fois par l'op-
position entre un thème d'une très
grande intensité dramatique et une
écriture lovée dans une surprenante
apparence de tranquillité. On ne
saurait dire si ce contraste est déli-
bérément recherché; il semblerait
dû, plutôt, à une extrême pudeur,
laquelle conduirait la romancière
à ne souhaiter se faire entendre que
par ceux qui la devineraient à demi-
mot. Dans les livres de Clarisse
Nicoïdski, la brûlure n'est pas ce
qui est donné à voir, mais ce qui
est donné à sentir.
Comme dans le Désespoir tout
blanc, on trouve au centre de la
Mort de Gilles un enfant. On y re-
trouve aussi la solitude et une voix
pareillement coupée du monde.
Mais, surtout, les deux romans per-
mettent chacun - bien que de fa-
çon sous-jacente et seulement à un
second niveau de lecture - une
approche saisissante de la folie. En-
tre les égarements de la petite fille
du Désespoir tout blanc et ceux de
la narratrice de la Mort de Gilles,
il n'y a aucun lien; il s'agissait,
dans celui-là, d'une enfant attardée
qui passait pour l'idiote du village
14
un clin d'œil à Robbe-Grillet, le dé-
part enfin de Nespo à la recherche
de sa boîte annonce des déambula-
tions bien connues. Seulement, il
apparaît vite que Philippe Augier
a lu bien d'autres auteurs et qu'au
fond, ce qu'il a lu a peu d'impor-
tance. Ce qui l'intéresse, c'est une
écriture qui l'entraîne vers l'imagi-
naire, le rêve, le cauchemar, la
folie.
Cherchant sa boîte, en effet, ob-
jet dérisoire et inutile, Nespo se
lance dans une quête tragi-comique
qui le conduit à traverser les lieux,
à rencontrer les personnages les
plus insolites. La visite à la concier-
ge, femme énorme et superbe, vau-
trée. nue, un petit chat tétant sa
lourde mamelle, sur un immense
coussin de velours cramoisi, dans
un véritable décor de musée, est un
prélude aux aventures les plus fan-
tastiques_ Nespo verra une jeune
fille se dissoudre littéralement dans
le brouillard, des hommes faire la
queue pour copuler une « splendi-
de» créature (énorme, elle aussi,
comme la concierge) qui reçoit la
semence et accouche d'un enfant
avec la rapidité d'une machine à
sous, demandera des conseils à un
prophète vivant dans une toile
et ici d'une mère qui raconte de
quelle façon on survit à la mort de
son fils. Mais malgré cela, les deux
personnages se rejoignent quand
même, puisque l'on verra que pour
chacune d'elles la délivrance impli-
que une sorte de chute dans les té-
nèbres où l'on reconnaît bien une
brève plongée dans la folie.
Sur un sujet aussi pathétique
que la mort d'un enfant, Clarisse
Nicoïdski a écrit un livre d'une so-
briété remarquable, non pas l'his-
toire d'un oubli, mais celle d'une ré-
signation. Car à la fin du récit, lors-
qu'elle paraîtra s'insérer à nouveau
dans la vie, la mère n'aura pas da-
vantage accepté la mort de son fils ;
mais elle aura accepté de vivre dé-
sormais avec la blessure qui lui
tient lieu d'enfant. Aussi ce récit est-
il, et de façon assez surprenante,
essentiellement physique. Comment,
en effet, parler de la mort, sinon
comme d'une mutilation? Et de
surcroît de la mort de son enfant!
Alors, pendant des jours et des
jours, la mère s'astreint à observer
cette blessure dont son corps tout
entier porte témoignage et engage
avec elle un dialogue qui la projette
hors de son lieu et de son temps
habituels. Epouse et mère, mère ou
épouse; durant la longue période
d'éloignement qui suit la mort de
Gilles, la narratrice prend conscien-
ce que n'importe lequel de ces choix
serait une trahison. Avant, son être
requérait cette double fonction; elle
d'araignée métallique, fera amitié
avec un crapaud,
Tout ici est irréel. Mais comme
dans les contes de fées ou les récits
pour enfants, tout est donné pour
vrai, se passe dans un monde où
rien n'est impossible. Seulement ce
que nous offre Philippe Augier,
c'est Tintin chez Jérôme Bosch, le
petit Poucet perdu dans les paysa-
ges de Lautréamont ou explorant les
arrière-mondes. Et son récit, amu-
sant, vif, ne refusant pas à l'occa-
sion les facilités du roman populai-
re «( Cela était vrai, odieusement
vrai, irrésistihlement vrai ») est plus
qu'un jeu. La quête de Nespo est
symbolique. A sa manière, ce per-
sonnage sans visage, naïf, entêté,
un peu grotesque parcourt tous les
cercles de l'enfer à la poursuite du
Graal, ce qu'il nous signifie, c'est
que le monde des objets trouvés et
cependant introuvables, ce monde à
la fois réel et fantasmatique, est
bien le nôtre. Pourchassé par les
machines ou déguisé en clown de-
vant la mère et l'enfant, Nespo
incarne les peurs, les nostalgies, les
contradictions de l'homme moderne.
Claude Bonne/oy
est désormais rongée par une qualité
nouvelle d'oubli, qui procède moins
de la mémoire que de l'imposture,
puisqu'en mourant Gilles paraît
avoir emporté avec lui, toutes les
certitudes du passé.
« De ce mensonge,' dit-eHe en
observant l'érosion qui la travaille,
je ferai une vérité. Je vais retrouver
mon fils en dedans de mat. Puisqu'il
est sorti de ma chair, é'est en ma
chair que je le rencontrerai à nou-
veau. » Cela se fera, en effet : dans
une sorte d'hallucination, elle' aura
l'impression, au bord d'un étang,
de se donner à ce fils devenu entre
temps adulte et ressemblant étran-
gement à son père. La mort niée,
exorcisée par la démence? Pas
vraiment, et d'autant moins qu'il
ne semble pas que Clarisse Nicoïd-
ski ait voulu mettre l'accent sur la
signification freudienne de cette<
possession d'un fantasme. Ce qu'elle
a voulu, plutôt, c'est la reconstitu-
tion des phases successives de la
greffe monstrueuse qu'est la réali-
té de la mort sur un corps qui doit
désormais s'accommoder de cette
cohabitation.
Rien n'est plus difficile que de
construire un livre autour d'une pré-
sence invisible. Clarisse Nicoïdski y
parvient, non seulement parce
qu'eHe est un écrivain de talent,
mais aussi grâce à la qualité de son
regard, chargé, à n'en pas douter,
de mémoire.
Cella Minart
Promesse
Brecht est à l'honneur dans cette
livraison d'automne de la jeune revue
poitevine avec des essais sur la pein-
ture chinoise, le théâtre chinois, le
formalisme et la dfâlectique proléta-
rienne. Pour compléter le sommaire,
des textes de Guy Scarpetta (sur
Brecht), Pierre Rottenberg, Jean-Marie
Soreau et Alain Duault.
Les Lettres Nouvelles
(septembre-octobre
1970)
Numéro très divers et très touffu
avec des textes cubain (Nivaria Teje-
ra), américains (Richard Kostelanetz
et Tom Wolfe), haïtien (Jean Metellus
avec un poème sur Malcolm X), suisse
(Pierre Chappuis) et français (Maurice
Roche, Jacques-Pierre Amette, Roger
Borderie, Michel Vachey, Flora Dosen).
Jorge Luis Borges publie une confé-
rence sur le romancier américain Na-
thaniel Hawthorne. Samuel Beckett
fait l'objet d'une étude d'Edith Four-
nier. Signalons aussi de courts poèmes
de Dimitri Buican, écrivain roumain
inédit en son pays, sa poésie étant
jugée trop pessimiste; par exemple :
Penser
C'est le péché
De tous les temps.
D'Adam et Eve
C'est le châtiment du rêve.
Raison présente (n° 15)
L'enseignement philosophique et
l'enseignement de l'anglais sont mis
en question dans ce numéro par Mau-
rice Caveing, Lucien Brunelle, Jean
Sumpf, Vitor Leduc et Jean Guénot.
Hélène Parmelin fait un violent plai-
doyer pour la liberté de création, no-
tamment dans les sociétés socialistes.
Enfin, Marie-Christine Granjon fait une
synthèse (déjà un peu dépassée : tout
va vite aux U.S.A.), de la nouvelle
gauche américaine.
Esprit (octobre 1970)
C'est encore la révolution aux Etats-
Unis qui est au centre de ce numéro
d'Esprit. C'est un panorama assez com-
plet avec des collaborateurs français
(Jean-Marie Domenach, Edgar Morin)
et américains (Sylvia Crane, Bob
Fitch, Barrington Moore, lan Young).
Les centres d'intérêt: les mouvements
de libération, la culture des. hippies, .
les • familles" et les • communes ",
les Panthères noires. la répression.
Enfin, la question est posée ; • La
révolution est-elle possible aux
U.SA?" La réponse de l'auteur est
pessimiste...
Jean Wagner
un Requiem pour ange
les livres
dont
onparle
YVES
COURRIERE
La guerre d'Algérie
lome III
PIERRE
L'heure VIANSSON-
des colonels
PONTE
De la fin de la bataille d'Algel'
Histoire de
au drame des barricades (1!l57-1!l6O)
...,j
la république
"""'l
ALFRED
gaullienne
GROSSER
Le premier récit historique
complet des onze années de pouvoir
L'Allemagne
du Général de Gaulle
lome 1
de
La fin d'une époque
Mal 1958 - Juillet 1962
notre temps
"LES ETUDES
..
Expliquée par son histoire,
dessinée pal' deux
systèmes politiques,
modelée par son temps
"LES GHANDES ETUDES
CONTEMPORAINES..
sont édités
chez
fayard
1
Nicole Quentin-Maurer
Portrait de Raphaël
Coll. « Le Chemin»
Gallimard éd., 151 p.
C'est dans l'exquise transparence
de sa chair doublée d'une opacité
profonde, mystérieuse et qui rend
son sexe parfois presque indéfinis-
sable et par là fascinant que surgit
l'ange de Raphaël dans les fresques
des Chambres. Tel un de ces êtres
à la douceur ineffable d'androgyne,
avec « l'étrange flèche de son corps
organisant le paysage », le Raphaël
que décrit Nicole Quentin-Maurer
anime et illumine de son passage la
liturgie secrète que lui consacre son
ami Germain.
Les amours
adolescentes
Ces amours adolescentes qui vi-
vent les paysages à la démesure de
leur jeunesse et de leur passion
paraissent tout droit sortis d'un ta-
bleau de l'école du Pérugin. Le
« portrait» est l'histoire d'une « Vi-
sitation », celle de l'ange impénétra-
ble et lumineux qui dispense la ra-
dieuse détresse d'un désir jamais
assouvi. Celui qui aime est pour lui
un frère, un père, une mère et aussi
un amant dissimulant ses orages de
désir. Entre eux, les contacts sont
de l'ordre du regard seul, de la fas-
cination parfois ponctuée de retour
et aussitôt de fuite. Dans ce « voya-
ge chaotique et amer de l'amitié»
l'amant se perd : « Et moi, Ger-
main, perdu, je me gonfle d'orgues
funèbres, je fleuris de contrepoints
obsédants, puis, tout m'abandonne
sous mes paupières incendiées, je
me dresse vers toi, vers ces lueurs
mobiles sillonnant la nuit au-dessus
de mon front écrasé, vers ces bran-
ches lourdes, ces masques charbon-
neux scuptés au ciel, vers toi sans
cesse ».
Les progrès
d'une fascination
La nature du sentiment qui porte
Germain vers son jeune ami n'est
pas sans évoquer la profondeur et
la réserve soutenues du héros de la
Mort à Venise pour l'adolescent
« aux yeux d'aube» qui s'appelle
Tadzio. De même que chez Thomas
Mann, on assiste ici aux progrès
d'une fascination à la fois illUIni-
nante et désespérée, à ces orgies du
regard que vient nonchalamment
combler et décevoir l'ombrageuse
beauté de l'aimé. La rareté des
paroles échangées fait que la com-
munication se fait par le seul feu
du regard qui s'emplit de sa fuyan-
te proie; comme chez Proust, l'aimé
est un être de fuite.
Un animisme
délicat qui épouse
les méandres
de la passion
Un animisme délicat s'associe au
rythme « affectif» du style qui
épouse avec beaucoup d'art les
méandres de la passion. Des réso-
nances gracquiennes se font enten-
dre çà et là, «( un jardin à rez de
parc ») dans cette langue à la fois
précise et recueillie qui frôle par-
fois la préciosité, par le symbolisme
dont elle tire de remarquables effets.
Les allusions bibliques viennent sou-
vent nimber la personne de Ra-
phaël ; à d'autres moments, ce sont
les astres qui président « à des ins-
tants de ressemblance entre les
deux amis. L'amant « serre alors
Raphaël dans (un) ordre secret, (il
le) tire dans les chemins du retour,
le rappelle sans cesse à de communs
miroirs» dans une quête d'identité
scénienne, platoniciè'nne.
Cet amour est également une ma-
ternité et une enfance retrouvées
cc dans le ventre satiné » et océani-
que de la mère, lieu d'apaisement
thalassal (dans le sens où l'entend
S. Ferenczi) de l'être dans son mi-
lieu originel.
L'extrême nudité de l'histoire, la
presque absence de tout événement
hormis la séparation finale des deux
jeunes gens, renvoie directement à
l'absolu de l'amour qu'elle décrit,
et à la douleur que' suscite l'arra-
chement à la présence de l'Autre.
L'amant devient alors une mère en
deuil cc habité (e) par un chant
acharné et nu qui déploie en (lui)
ses racines indomptables, renversant
à la poussée de ses branches les
murs étroits de sa chair ». Dans cet-
te ultime et douloureuse parturition
l'amant cc accompagne ce mort tant
aimé, cet infidèle, ce fou, d'une
curieuse litanie, une prière funèbre
composée pour sa bouche... » (US).
La grande déchirure
Au cc défilé paisible des heures
illuminées par l'amour» succède
donc la grande déchirure de l'irré-
médiable absence, la perte de celui
dont la résistance joueuse aurait pu,
avec le temps, se muer peut-être en
un aveu et un premier consente-
ment ... Mais Germain est condam-
né à vivre avec son secret, avec la
mémoire de ses houles intérieures,
celle de ses extases et de son désen-
chantement. L'Ange est « passé
outre », tel celui de Rilke, appelé
vers d'autres constellations, laissant
derrière lui une empreinte dont on
ne sait si elle est d'air ou de feu.
Une maitrise
étonnante
A part de très rares maladresses
de style (pp 98 et 145), on ne pour-
ra qu'admirer la maîtrise étonnante
dont fait preuve l'auteur dans ce
premier roman. Son éeriture frappe
et par la profondeur du sujet, et par
la qualité du style, qui se main-
tient jusqu'au bout dans une sorte
de cc pertinence extrême» dans le
difficile exercice qu'est l'art du por-
trait. Il faut, je le crois, prêter à
cette voix nouvelle, une attention
toute particulière.
Anne Fabre-Luce.
La QuInzaine Uttéraire, du 15 au 30 novembre 1970
1 5
EXPOSITIONS
graveur
Après l'importante exposi-
tion consacrée par le Centre
National d'Art Contemporain
(CNAC) au sculpteur Claude
Viseux il y a un an et ses réjl-
lisations monumentales dans
le cadre du 1 % (voir l'article
de Marcel Billot dans le numé-
ro 104 de la Quinzaine), cet
artiste nous présente (1), ac-
compagnée d'une série de pe-
tites sculptures récentes, une
suite de gravures qui ont re-
tenu notre attention. Ces gra-
vures, réunies sous le titre
d'Horographies (12 + 12 =
365) et consacrées au temps,
inaugurent une technique très
particulière à travers laquelle
Viseux poursuit son propos
d'assembler des éléments mé-
talliques d'origine technologi-
que.
Comment as-tu été conduit à
aborder le problème du temps
qui est une notion, abstraite, a
priori assez éloignée de tes
préoccupations antérieures?
C. V. - Depuis, disons, une
dizaine d'années, il s'est produit
d'importants changements dans
ma manière de faire, c'est-à-dire
dans toute cette activité liée à
l'assemblage, à la réalisation de
certaines sculptures. Au départ,
les prétextes étaient biologi-
ques, écologiques, et mainte-
nant c'est devenu, au niveau de
la main, vraiment une respiration
de toutes les formes que j'accep-
te. Alors les horographies c'est
un nouveau prétexte car il s'agit
du temps, il s'agit de formuler
certains aspects du temps. Les
horographes faisaient des signes
sur les premiers cadrans, sur les
premiers cylindres et ici, juste-
ment, il s'agit de trouver, choi-
sir, modifier certaines surfaces...
C'est le facteur temps qui est
en jeu et je l'ai abordé comme
on tourne les rouages d'un ré-
veil. Dans ces gravures, on ver-
ra vraiment le chemin, j'ai tenu
à le montrer; il n'y a aucune cui-
sine, aucun effet de matière et,
chaque fois, les couleurs ont été
choisies pour mettre en éviden·
ce autant que pour dissocier les
trois formes. Car il y a toujours
trois formes, mais certaines sont
quelquefois faites de plusieurs
éléments soudés; il y a toujours
un élément-réceptacle qui est
comme un écran, un élément in-
termédiaire qui est la transition
16
Viseux: Gravure, 1970.
et l'élément perturbateur. Cela
fait que tout s'annule et, s'il y a
une vie, elle se crée au niveau
du regard, par la J'ai
essayé de normaliser cela par
un gris qui reçoit, en spectrolo-
gie sensible, une surface métal-
lique, qui reçoit à son tour une
forme colorée pure. Il est très
important que l'élément pertur-
bateur ait une couleur vive. .
Pourquoi as-tu util isé cette
technique nouvelle qui, tu me
l'as dit, rend les repérages et les
tirages très délicats?
C. V. - Disons que, jusqu'à
présent, les gravures étaient fai-
tes sur une surface - cuivre ou
zinc - que la main de l'homme
blessait avec une pointe sèche,
un burin ou tout autre procédé
classique. Alors, quand j'ai voulu
commencer à parler de ces cc es-
paces-temps n, j'ai utilisé des
pièces préexistantes comme ca-
ches et j'ai gravé, j'ai composé
comme un graveur repousse un
trait pour obtenir la forme. J'ai
détouré autour de plaques trou-
vées mais, en les regardant, je
me suis dit cc bon, c'est très joli,
très joli ou très mal, mais enfin
c'est de l'imagerie, une fausse
imagerie n, parce que l'acte de
maîtriser une surface, de la ré-
véler n'est pas aussi évident.
J'ai voulu trouver un circuit iden-
tique entre la machine qui per-
fore et construit ces plaques et
celui qui règle la machine, qui
révèle l'encrage de ces plaques.
Il était essentiel pour toi de
partir d'éléments industriels
préexistants...
C. V. - En fait, il est essen-
tiel de dire que je constate ces
surfaces mais que je ne les fa-
brique pas. Disons que, pour
moi, toute forme est à la fois
instantanée parce qu'elle m'est
révélée quand je la trouve et
provisoire jusqu'au moment où,
face à une autre forme, elle en-
gendre une question ol,! une in-
connue. Ici, il y a des pièces
technologiques, c'est-à-dire em-
bouties, décolletées, qui sont
isolées et méconnaissables;
donc on ne voit aucune beauté
a priori, aucun sens esthétique
défini sauf leur cc ambiguïté n
propre... Libre à moi ensuite de
redécouper, de monter, d'inter-
venir dans la fameuse modifica-
tion qui va se produire quand ce
monde, mécanique au départ,
basculera dans un élément orga-
nique ou imaginaire. Je ne tiens
aucun propos géométrique fina-
lement, et seuls l'organique et
l'imaginaire m'intéressent. Tu
vois, c'est très éloigné d'une at·
titude constructiviste, c'est une
genèse interne, une sphère qui
engendre un cube, toute une
gymnastique intérieure...
Estimes-tu que la réal isation
de ces gravures t'aura été utile
pour ton travail de graveur?
C. V. - Actuellement, j'éprou-
ve le besoin de me restreindre
dans le choix des formes, c'est-
à-dire je voudrais mettre en œu-
vre des volumes relativement
simples et connus de tous, des
cubes, des cônes, des sphères;
surtout pas de pièce nominative.
Il y en a quelques-unes dans les
gravures mais très peu et ce
sont celles-là les perturbatrices,
celles qui ont été pensées pour
faire un axe de voiture, un joint
de ceci ou de cela; celles-là on
pourrait les reconnaître... Donc
je tiens à dissocier les pièces
nominatives servant tel ou tel
aspect que tout le monde, tôt ou
tard, peut identifier, et les cer-
cles, les carrés, etc.
Il faut dire que pendant des
années je me suis posé le pro-
blème du point zéro d'une forme.
Par l'informel, je me suis dit
cc je m'interdis d'accepter quel-
que forme que ce soit n, je vou-
lais connaître la nature de sa
matière interne. Je n'ai jamais
eu de besoin de destruction mais
besoin d'ouvrir le ventre aux
choses. En trouvant une sphère,
j'avais envie de la déchirer à
l'arc électrique pour voir ce qu'il
y avait dedans et quelquefois, à
l'intérieur, j'ai trouvé des choses
qu'on y avait mis, des robinets
par exemple, des tuyaux. Et puis
les images sont nées, l'accepta-
tion des formes qui n'est venue
qu'après l'exploration de la ma-
tière par des essais au niveau
du matériau. Je n'ai plus ce côté
de dire « nous sommes une ou-
tre avec un estomac à l'inté-
rieur», mais j'en envie de dire
« il y a une superposition de sur-
faces, en un certain ordre engen-
drées » qu'il faut faire percevoir
en se mettant dans la peau du
spectateur qui, encore une fois,
constate.
Propos recueillis
par Jean-Luc Verley
(1) Galeries «Le Point Cardinal.,
3, rue Jacob, 3, rue Cardinale, 12, rue
de l'Echaudé-Saint-Germain.
INFORMATIONS
Dans les galeries
GALERIE LAMBERT
Peggy
GOLDSTEIN
Sculptures
14, rue St-Louis-en-l'lIe, (4e)
GALERIE
HENQUEZ·SAINT·JOIGNV
96, rue de Rennes - (6e)
AUGEARD
LE MERDV
P. ROZ 1E R
17 novembre-5 décembre
GALERIE
VILLAND ET GALANIS
127, bd Haussmann
Tél.: 225-59-91
Pierre CHARBONNIER
Peintures récentes
17 novembre-20 décembre
Le Comité du Salon de l'Ecole t:ran·
çaise 1970 qui présentait 220 artistes
et 350 œuvres a décerné ses différents
prix aux artistes suivants: Mrs Hilda
Carmel, M. A. Sidqui, Mahine Oolat-
chah, J.M. 'Géron, Thérèse Lehucher,
Maurice Merger et Guy Péron, Fernan·
de Lestage-Mauponné, ·F. Kerleroux,
G. Sailly, Isabelle de Battlk, Jane
Larroque, Hélène Yankova, et Hélène
Boullier.
Le 20 novembre sera Inaugurée à
Valence (Espagne) la galerie CALANIS
- obras de arte - Calle Nave 25,
avec des lithographies originales d'ar'
tistes contemporains: Picasso, DaIl ,
Masson, Lapicque, Carzou, Borès,
Clavé...
Simon HA-NTAI expose ses peintures
récentes àla galerie Pierre Matisse à
New·York.
Présentée par Anatole Jakovsky,
Patricia MARTON expose galerie
Antoinette rue Bourbon-Ie-ehâteau.
"Le Musée Boymans Van Beunlngen de
Rotterdam organise une rétrospective
des œuvres de Sal.vador Dall, jusqu'en
janvier 1971. ta Fondation Paul Ricard
a prêté à cette occasion «-La Pêche
au thon - qui lui appartient depuis
quelques années.
Le peintre autrichien Rodolphe Rlchly
fête ses 84 ans en exposant galerie
Arlette Chabaud rue Bonaparte.
Ingvar Larsson, Lore Kegel et Harald
Kinckowtrom terminent la saison de
la galerie Valombreuse de Biarritz.
Après l'exposition des dessins du Pr
Schroder, la galerie Eskens présente
les gouaches récentes de Desternes
(rue Sainte-Anne).
Balbi, Sohaap-Holster et Oljens suc·
cèdent à Pastorini aux cimaises de la
galerie Moufte, rue MouttetarCl.
Nicolas Bischower
Lévêque
dixième anniversaire, c'est l'accomplis-
sement des prophéties d'Apollinaire :
ce siècle découvrira la poésie du jour-
nal quotidien, des faits divers, de la
machine; autrement dit une poésie
urbaine. C'est fait. César, Arman, Ville-
glé, Hains, Tinguely y ont puisé des
forces suffisantes pour travailler, au-
jourd'hui, au-delà d'un groupe. L'his-
toire, d'ailleurs, l'a assimilé. Une expo-
sition comme celle-là a un petit air
nostalgique de musée qui fait réflé-
chir. L'histoire va bien vite aujourd'hui.
Colas-Guérin
Vladimir-Pavlowsky
par l'inspiration - paysages et corps
de femmes, visions panthéistes (Hom-
mage à William Blake), scènes étran-
ges situées dans des espaces imagi-
naires - mais identiques par la vi-
gueur de la plume qui fait de Masson
un des plus grands dessinateurs
contemporains.
Parmi les peintures, on est frappé
du resurgissement, dans certaines
toiles, de l'écriture surréalisante si
particulière à Masson, caractérisée à
la fois par la rigueur de sa construc-
tion et la place qu'elle donne aux
blancs, à l'informulé (Au parvis de
l'énigme, 1970). Cependant, Masson
n'abandonne pas les espaces entière-
ment remplis, aux formes enchevê-
trées et frénétiques, aux couleurs élec-
triques, qui enchantèrent le jeune Pol-
lock (L'engloutissement, 1968, Le pou-
voir des fleurs, 1968-1969). Mais les
deux toiles les plus surprenantes sont
inspirées par le paysage de la mer du
Nord : presque vides, l'une d'elles
presque monochrome, la nervosité de
Masson ne s'y exprime plus dans le
trait, mais dans le frémissement de la
mince surface colorée. Fantasmes des
dunes de Texel (1968) laisse surgir
un étrange oiseau dans le ciel bistre
qui enveloppe la terre et la mer, tandis
que Néréides de la mer du Nord (1968)
ouvre aux divinités la longue route do-
rée de la plage, entre la mer et les
dunes. Faces crépusculaire et diurne
d'une même expérience, ces deux toi-
les vaudraient à elles seules la visite
d'une exposition où l'on découvrira
qu'André Masson poursuit son aven-
ture en l'approfondissant - mais dans
la fidélité à soi, et sans rien aban·
donner.
J.-P. Clebert et Pierre Bettencourt
présentent les œuvres de Colas-Gué-
rin (Galerie Desbrière et le Soleil dans
la tête) qui s'inscrivent dans l'hérita-
ge de la « Nouvelle figuration - : toute
d'horreur charnelle contenue. C'est, au
contraire, dans l'abstraction la plus
résolue que travaille' J. Vladimir-
Pavlowsky (Galerie La Roue) qui aime
agencer de sensuelles mais parfois
inquiètes matières, pétries, dirait-on.
par une main d'angoisse qui, parfois,
s'accorde des grâces et des temps de
repos.
André Masson
cc Nouveau Réalisme ))
Beaudin
Corneille
Avec le «Nouveau Réalisme--,
dont la galerie Mathias Fels fête le
Avec Corneille (Galerie Ariel) nous
abordons le monde de la turbulence,
l'enfance y est encore proche (Beau-
din a plutôt la nostalgie de l'adoles·
cence) avec ses insolences, ses inven-
tions, sa fraîcheur inimitable.
On ne quitte pas les poètes avec
Beaudin (Galeries Nationales du Grand
Palais). Il a su tirer du cubisme une
leçon de rigueur qu'il ne confondit pas
avec l'assèchement scolaire qui était
compris dans cet héritage si difficile
à recevoir. Manieur de lumière (com-
me le furent Turner, Monet ou Moran-
di), il sait distribuer, avec pondération,
une joie intime que lui donnent les cho-
ses simples : un visage si tendre
dans l'angle des regards, un paysage:
Paris bercé sur son fleuve.
Inscrite à l'écart des polémiques ac-
tuelles, poursuivie à contre-courant
des modes, inaltérée par les recher-
ches de l'anti-peinture, l'œuvre d'An-
dré Masson nous atteint cependant de
façon étrange, et, près de cinquante
ans après ses débuts, nous concerne
toujours aussi directement. Pourquoi?
Peut-être parce que mieux qu'en au-
cune autre, on y déchiffre le visage
multiple de l'art de ce siècle, la di-
versité et la simultanéité des courants
que Masson a su assimiler, mais aus-
si, ensuite, et souvent souterraine-
ment, inspirer. Parce qu'on y lit la
trace du cubisme, de l'expressionnis-
me, de Klee, qu'on y perçoit une des
composantes du Surréalisme, qu'on y
découvre une des origines de l'abstrac-
tion lyrique et aussi de l'art des si-
gnes. Parce que ces influx si divers
sont intégrés dans une totalité aux fa-
cettes plurielles mais cependant indis-
sociables. Puisque aussi bien, la pein-
ture de Masson est cérébrale, cons-
truite, parfois presque littéraire, mais
capable aussi de s'abandonner à l'im-
médiateté de la nature et au jaillis-
sement d'Eros : peinture qui, d'une·
toile à l'autre, ou dans la même, ac-
corde le rythme saccadé du temps
urbain et les calmes ondes du temps
bucolique, les stridences de la ville et
les harmonies sourdes de la nature.
Bref, le don de Masson, c'est peut-
être de s'être laissé prendre au cœur
de nos contradictions et d'avoir su
les recueillir et s'y recueillir avec séré-
nité.
Tel apparaît le peintre dans l'expo-
sition que 'Ia Galerie Louise Leiris
consacre à ses travaux (dessins et
peintures) des deux dernières années.
Les vingt-cinq dessins, sont très divers
Max Ernst
Bryen
Lanskoy
Poliakoff
Chez Max Ernst (La Hune) on voit
plutôt une continuité dans les rapports
de sympathie entre peinture et poésie.
Les collages, naturellement, favori-
saient cette alliance. Dans quel ordre
les ranger : sont-ils des images, 'des
énigmes verbales? On y découvre, de
même que dans la peinture d'Ernst,
et dans ses poèmes, cet humour très
particulier où la férocité se cache der-
rière les roses de l'esprit.
Toute l'aventure de l'art contempo·
rain se résume dans l'œuvre de Polia·
koff (Musée d'Art Moderne et Galerie
Dina Vierny). Libérée des exigences
de la représentation la peinture peut
vivre de ses propres ressources.
L'œuvre de Poliakoff le prouve ample-
ment. Il y a là une aventure isolée
qui peut paraître monotone quand, en
fait, elle est surtout obstinée, patiente
et fidèle. Avec simplement de la cou-
leur, sans dessin pour flatter l'intelli-
gence, une œuvre s'élève devant nous,
et son chant s'affirme et se déploie
dans notre mémoire. Parce qu'il y a,
dans la poussée lente, têtue, de la cou-
leur sur la toile, en vue d'une organisa-
tion qui épouse moins les caprices du
moment' qu'un juste équilibre (qui nous
fait penser à celui des voûtes roma-
nes), une gravité, une sensibilité, une
inquiétude aussi, des élans, qui témoi-
gnent, ouvertement, d'un homme. A
travers l'œuvre il transparaît, s'impose
aussi. C'est dire qu'une telle peinture
a la chaleur communicative d'un dis-
cours confidentiel.
Même si elle n'est constituée que
de pièces éparses, choisies dans des
périodes différentes, l'exposition Lans- fil••••••••••••••••••••••••••••••••
koy (galerie Bongers) répond parfaite-
ment à la curiosité naturelle de l'ama-
teur qui y trouve une démonstration
des mécanismes créateurs de l'artiste.
Le collage, entre autre, si original chez
Lanskoy, y définissant une appropria-
tion de l'espace qui n'obéit pas seu-
lement aux exigences de l'œil - la
fête de la couleur n'y est point cepen-
dant exclue - mais aux impatiences
de la main. On la suit, ardente, vive,
emportée, dans la distribution des
masses, la mise en place des lignes
de force. Du monde extérieur, le pein-
tre n'a peut-être retenu que des ins-
tants, des rythmes, mais de même que
le buisson traduit la forêt, l'élan végé-
tai, un Lanskoy porte encore dans sa
chair les élans de la vie. Il est réaliste
au-delà des images.
Il en est de même pour un Camille
Bryen (Galerie de Seine), venu des
mots, aujourd'hui manieur de gestes,
distributeur de lumières qui suspen-
dent dans l'espace des questions. Ce
passage de l'image au verbe se fait
dans les deux sens.
La Quinzaine Littéraire, du 15 au 30 novembre 1970 1 7
V ••ANISME
A la recherche d ~ u n ordre
1
Lewis Mumford
Le déclin des villes ou
la recherche
d'un nouvel urbanisme
France Empire éd., 336 p.
1
Alexandre Mitscherlich
Psychanalyse et urbanisme
Gallimard éd., 206 p.
Pour Henri Lefebvre, dans un
de ses derniers ouvrages (1) « l'ur·
bain monte à l'horizon, occupe len-
tement le champ épistémologique,
devient l'épistémè de l'époque.
L'histoire et l'historique s'éloignent.
La psychanalyse, la linguistique,
comme l'économie politique, après
leur apogée, commencent à décli-
ner ».
On contestera que la psychana-
lyse, la linguistique et l'urbain for-
ment des champs homogènes, on
protestera que l'urbain n'est pas
une figure de l'épistémè. En revan-
che, il faut bien constater que le
discours sur la vil1e qui naquit avec
'Owen et Fourier au début de l'ère
industrielle occupe aujourd'hui une
place grandissante dans la réflexion
de notre société. sur soi et dans le
projet des sciences humaines. Et il
est non moins certain que l'arrache-
ment de ce discours à ses structures
du XIX- siècle n'en finit pas de
s'achever.
C'est ce dont témoignent trois
livres parus en français depuis juin
dernier : La révolution urbaine
d'Henri Lefebvre, Le déclin de!j, vil·
les de Lewis Mumford, Psychana.
lyse et Urbanisme d'Alexandre Mit-
scherlich. Trois pays, (France,·
Etats-Unis, Allemagne fédérale)
trois disciplines (la philosophie,
l'histoire, la psychanalyse), trois
orientations politiques (un marxien,
un démocrate, un libéral) différen-
tes n'en laissent que plus fortement
apparaître les identités, l'apparte-
nance à une même constellation
épistémologique, de transition.
Même violence dans l'attaque des
réalisations urbaines actuelles, mê·
mes chefs d'accusation: monotonie,
indifférenciation qui supprime la
créativité humaine, (substituant le
mécanique à l'organique, le produit
à l'œuvre). Même étiologie, cher-
chée dans la propriété privée du sol
urbain et dans la division du tra-
vail, inductrice de passivité (l'ana-
lyse -de la vie quotidienne par Mit-
scherlich recoupe celle de Lefebvre).
Dans les trois cas, la critique se
fonde sur la même image de la
belle totalité médiévale, du paradis
18
urbain pré-industriel où « l'homo
me » trouva le lieu de sa réalisation.
Dans les trois cas, même effort pres-
que désespéré pour s'arracher à ces
nostalgies, intégrer la spécificité du
présent. Lefebvre renonce aux évo-
cations médiévales qu'on trouvait
dans Le droit à la ville et, dans une
perspective bien proche de celle de
Foucault, invoque « coupures}) et
mutations. Mumford évoque de
« nouveaux modèles d'intégration
urbaine» tandis que Mitscherlich
assure qu'il n'est « pas question de
faire revivre les vieilles villes... ni
de les prendre pour modèles ». En-
fin, à chaque fois, l'auteur se veut
généraliste qui transcendera les di-
visions du travail intellectuel fata·
les à l'urbanisme (et dénoncées avec
une verve particulière par Lefebvre
dans sa critique des opérations plu-
ridisciplinaires); ainsi, le métaphi-
losophe Lefebvre effectue, grâce à
la pensée dialectique et utopique le
même travail que l'historien Mum-
ford, grâce au poids de la mémoire
historique, ou que le psychanalyste
Mitscherlich grâce à l'intervention
de la mémoire philogénétique du
psychisme humain. Et, à chaque
fois, l'œuvre de sauvetage s'accom-
plit donc en partie dans une prise
de conscience, dans une identique
attitude réflexive.
_Entre Venise et Tokyo
La convergence de ces critiques,
leur commune violence, leur fixa·
tion à des concepts comme ceux de
centralité, leur attachement à la fi·
gure idéale de la ville dont l'arché·
type flotte curieusement entre Ve-
nise et Tokyo; leur incapacité mê-
me à se défaire d'une terminologie
(la-ville - l'urbain) dont Mumford
a pourtant montré qu'elle impli-
quait par définition un autre terme,
la campagne, face cachée de ce qui
constitue un seul et même proces-
sus; et dont pourtant Lefebvre a
reconnu avec pertinence qu'elle de-
vrait être amputée du terme cam-
pagne dont la dénotation a irrémé-
diablement disparu; tout cela
témoigne de la puissance de la
constellation épistémologique évo-
quée au début et montre assez qu'à
la racine de ces discours, on doit
trouver plus qu'une crise économi·
que ou politique, une « crise de
civilisation ». Et c'est bien d'ail·
leurs ce dont témoigne aussi l'exis-
tence d'une crise urbanistique ana·
logue à la nôtre (2), dans des pays
comme l'URSS où pourtant le sol
urbain est nationalisé.
Mais on pourrait aussi centrer
l'éclairage sur les différences entre
ces trois livres et ce qui peut consti-
tuer la part propre de chacun dans
l'appropriation d'une constellation
nouvelle. Dans cette optique, nous
envisagerons seulement les ouvra-
ges de Mumford et de Mitscherlich,
que rassemblent une positivité - et
sans doute aussi un positivisme -
étrangers à Lefebvre.
La scène urbaine
américaine
En ce qui concerne le premier,
le contenu n'est ni à la hauteur du
titre ni, de loin, au niveau des ou-
vrages à l'incomparable érudition
qui ont fait la renommée de Mum-
ford, tel en particulier The Culture
of Cities (non traduit en français) ;
c'est qu'il s'agit, en fait, d'une série
d'articles de circonstance, échelon·
nés de 1956 à 1968, au gré de
l'actualité urbaine américaine. De
rapides analyses consacrées à la
nécessité de mélanger les classes
d'âge (intégration du troisième âge
dans la cité) ou exigences écologi-
ques de l'enfance laissent transpa-
raître l'image, déjà familière aux
lecteurs de Mumford, d'un modèle
urbain issu de Ebenezer Howard,
préfiguré dans les nouvelles villes
anglaises, et dont l'évolution récen·
te des transports devrait enfin ren-
dre la réalisation possible.
En fait, pour le lecteur français,
l'intérêt assez ténu de ce livre tient
à l'évocation (impressionniste) de la
scène urbaine américaine, qu'il
s'agisse de la genèse des villes ou
de la problématique urbaine incar·
née par ses hérauts, de Mumford
lui-même (voir le vigoureux auto-
portrait brossé dans sa déposition
devant le Sénat) à Henry Wright et
Clarence Stein, en passant par ses
têtes de turc, Jean Gottmann Doxia-
dis, Jane Jacobs. Cette dernière,
que la F:rance découvre aujourd'hui,
dix ans après la parution de son
premier livre (3) fait l'objet d'une
polémique éclairante et démysti-
fiante, en particulier pour les Euro-
péens, qui se jettent sans critique
sur le message de Mrs Jacobs. Sans
nier la contribution de celle-ci au
bon sens, Mumford montre à l'ori-
gine de son livre l'obsession (amé-
ricaine) de la sécurité et dénonce
les extrapolations et confusions sur
lesquelles il repose : apologie de la
grande ville à quoi sont attribués
une série de caractères empruntés à
Greenwich Village ou à des agglo-
mérations de type pré-industriel. Sa
« grande cité américaine n'a comme
arrière-plan que la vie humble d'un
quartier historique tellement spé.
cial qu'il en devient unique ». Où
est l'urbain ? Dans l'imagination de
l'intellectuel romantique qui en
projette les structures pittoresques
et anachroniques sur la mégapole
dont les dimensions le subjuguent.
La leçon est à méditer.
Le livre de Mitscherlich est d'une
tout autre portée. Il apporte sans
doute la première (4) contribution
systématique de la psychanalyse à
la théorie de ce qu'on appelle en·
core l'urbanisme et ouvre des voies
que des chercheurs allemands ont
déjà commencé d'explorer (5).
Un exposé schématique montrera
que ses thèmes et thèses résultent
d'une lecture de Freud à l'opposé
de celle des post.freudiens de gau-
che, notamment Marcuse.
La ville comme
image maternelle
archaïque
La figure de la ville chez Mit-
scherlich est intégrée dans une vi-
sion dualiste de l'homme. D'une
part, celui·ci est l'être qui se plie
à toutes les adaptations et, par la
mobilité de son intelligence, cons-
truit une seconde nature. D'autre
part, il demeure l'animal prisonnier
de la « nature primaire » qui a eu
besoin d'un « ancrage dans un ré-
seau de relations affectives constan·
tes pendant une longue période de
maturation » pour pouvoir accepter
leur ambivalence et réaliser ensuite
ce dépassement. L'individu humain
est ainsi pris dans un processus
circulaire où les niveaux primaire
et secondaire se déterminent mu·
tuellement. Et, traditionnellement,
la ville - dont l'image ressemble à
celle d'une personne et qu'un lien
« objectal» lie à son habitant -
est le lieu privilégié de ce proces·
sus : lieu du développement de
l'intelligence et de l'autolibération,
mais aussi des relations interperson-
nelles primaires et de la socialisa-
tion qui les conditionne.
Cette théorie éclaire pour Mit·
scherlich l'événement consécutü à
la révolution industrielle : l'intelli-
gence transforme le milieu à un
,
.--
--
(1) La révolution urbaine,. idées.
Gallimard.
(2) Que Lefebvre reconnaît sans pou-
voir l'expliquer.
(3) The Death and Life of the Great
American Cities, Random House; N.Y.
1960. Voir « La Quinzaine» n° 3; j'avais
donné de larges extraits de cet ouvrage
en 1965 dans Urbanisme, Utopies et
Réalités, Le Seuil.
(4) Devançant la publication des
travaux d'ailleurs très différents, de
J. Rykwert. Cf La Maison d'Adam au
Paradis, à paraître au Seuil.
Françoise Choay
d'une constellation nouvelle, celle
que nous masquent encore tant de
concepts, la ville, la campagne, le
centre, et qui les remplacerait p a ~
ce que nous avons nommé ailleurs
le post-urbain? .
Si Mitscherlich ne va pas jusque
là, son livre permet de poser la
question et il ébranle, parfois mal-
gré l'auteur et en dépit de tous les
liens qui l'y rattachent, les fonde-
ments de l'ancien discours sur la
ville.
(5) Voir notamment de R. Bent-
mann et M. Müller Die Villa ais Her-
renschafts-Archirekrur, Suhrkamp 1970,
qui reprend, en l'approfondissant et en
l'appliquant à l'analyse de la villa palla-
dienne, puis de la villa péri-urbaine des
XIX' et XX' siècles, un thème cher à
Mitscherlich.
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sur la ville depuis le XIXe siècle
et jusque dans les projets urbanis-
tiques les plus récents, des deux
courants que nous avions nommés
progressisme et culturalisme. Dès
lors que ces systèmes de valeurs se-
raient repérés dans leur simulta-
néité, une double recherche s'impo-
serait. D'une part, elle tenterait de
rendre nos agglomérations vraiment
contemporaines de nos savoirs et
savoirs-faire, des acquisitions de la
science et de la technologie. D'autre
part, elle entreprendrait d'en faire
des matrices propices au développe-
ment de l'identité personnelle et à
la création de relations interperson-
nelles. Cette vision duelle ne doit
pas être interprétée comme une
homélie sur le changement dans la
continuité : tout en dégageant la
notion de « seuils de dénaturalisa-
tion », Mitscherlich n'en ouvre pas
moins à celle-ci un horizon infini.
En outre, ne serait-il pas temps
de réfléchir aux petites unités évo-
quées par Mitscherlich. Pareille
structure ne marque-t-elle pas le
moment de rompre avec le concept
de l'urbain ? La réalisation dialecti-
que de l'urbain par l'urbain a-t-elle
un sens? Ce qu'on appelle l'urba-
nisation (planétaire) ne marque-t-
elle pas la fin de l'urbain ? Penser
et réaliser ces nouvelles unités éco-
logiques ne conduirait-il pas au seuil
souvent invoqué aujourd'hui par les
urbanistes, reposait en fait sur un
fond d'identité, toutes les demeu-
res étant bâties sur un même proto-
type ou standard, librement ac-
cepté.
Le cercle noté plus haut est donc
bouclé à l'envers. Notre urbanisme
régressif assimilable à une réaction
de panique, est incapable de créer
le milieu favorable au développe-
ment de l'ego : il forme des sur-.
adaptés (inadaptés). Cette analyse
pessimiste débouche cependant sur
une série de propositions concrètes
ressortissant à une double activité
réflexive et pratique : lutte contre
la puissance dissimulatrice de l'in-
conscient et combat pour la recon-
quête du sentiment de respectabi-
lité, mais aussi élaboration d'un
milieu plus favotlible à la construc-
tion (Bildung) du petit humain.
Or, bien que pour Mitscherlich « la
grande ville soit une donnée inéluc-
table pour une société qui ne peut
venir à bout de ses tâches d'organi-
sation que par un énorme accrois-
sement des services », il est cepen-
dant amené ici à proposer et définir
une petite unité « reposant sur une
expérience affective de tous les ins-
tants», la seule où puissent se
constituer des relations humaines
véritables - et où l'enfant dispose
à la fois de « voisins» et d'un es-
pace non abstrait (avec boue, ca-
chettes, animaux vivants, etc.).
La candeur des analyses de
Mitscherlich fera parfois sourire.
Comment peut-on par exemple ren-
dre compte du statut foncier des
villes par la seule régression à un
tabou? Comment peut-on aussi
radicalement faire abstraction des
dimensions économiques et politi-
ques de la ville ? Pourtant, ces sim-
plifications, ou plutôt le choix des
strates élémentaires du psychisme
où se situe l'analyse, ne doivent pas
faire méconnaître l'apport considé-
rable de Mitscherlich.
Si celui-ci se rattache à bien des
égards, comme nous l'avons mon-
tré, aux « idéologies» du XIXe siè-
cle, il contribue cependant à les fai-
re éclater. L'introduction délibérée
de l'inconscient (et en particulier
de concepts tels celui de régression)
dans le discours sur la ville, en
perturbe aussitôt l'ancienne organi-
sation. Ainsi la dichotomie des for·
ces primaires et secondaires du
psychisme présente sans doute une
grande valeur opératoire. Elle peut
notamment rendre compte de l'exis-
tence, sous-jacente dans le discours
urbain
Des conduites
régressives
C'était là le thème de la Société
sans Père. Frustré, l'individu se
réfugie dans une série de condui-
tes régressives, névrotiques. Il fuit
dans la passivité de l'hyperadapta-
tion : c'est ainsi que Mitscherlich
interprète l'inertie des habitants des
grands ensembles, leur incapacité
de formuler des revendications po-
sitives. Il fuit aussi dans l'indivi-
dualisme dont Mitscherlich dénon-
ce deux manifestations pathologi-
ques solidaires : la régression-fixa-
tion au « tabou de propriété privée »
(<< quant aux forces qui s'opposent
à une redistribution du sol urbain,
je propose d'y voir l'action d'orga-
nisations pulsionnelles du type pri-
mitif »); et le développement de
l'idéal pavillonnaire, tentative su-
prême de l'ego lésé pour se sous-
traire aux contraintes de la disci-
pline sociale. Mitscherlich rappelle,
à ce propos, comment à l'époque de
la cité, le jeu des différences, si
rythme qui menace le nécessaire
enracinement affectif. Dans le
«conflit entre volonté d'organisa-
tion du neuf et réflexes primitifs
d'auto-conservation », la vie est dé-
bordée par la massivité de la créa-
tion anti-naturelle. Pas plus que les
métropoles du XIXe siècle, les nou-
veaux ensembles du XXe siècle ne
peuvent apporter à leurs habitants
le «minimum vital» de satisfac-
tions primaires. Si on se souvient
du rôle déterminant des quatre
premières années de la vie pour le
destin psycho-affectif de l'individu
humain, c'est au niveau de l'enfant
qu'apparaît le plus dramatiquement
la double carence de ces environ-
nements. Ils sont en effet impropres
à assurer aux petits le sentiment de
sécurité et le libre jeu des pulsions
affectives primaires (qui par défini-
tion ne peuvent être contrôlées
qu'après avoir reçu satisfaction). Et
ils sont également impropres à four-
nir les réseaux où l'enfant puisse
faire progressivement l'expérience
de l'ambivalence des relations hu-
maines et à travers elle apprendre
à « renoncer à satisfaire son ego
primaire ». A la figure précise de
la cité se substitue une image ma-
ternelle archaïque indifférenciée,
terre-mère nourricière qui n'est plus
. perçue comme gestalt et objet libi-
dinal mais dont on attend passive-
ment qu'elle vous nourrisse.
La Qulnzalne Littéraire, du 15 au 30 novembre 1970 19
Les réalités locales
ESSAIS
1
Maurice Agulhon
. La République au village
Coll. « Civilisation
et mentalités »
Plon éd., 540 p.
Depuis le Tableau politique de la
France de l'ouest, la sociologie po-
litique n'avait guère fait que suivre
et perfectionner la méthode mise au
point par André Siegfried.•
En débarquant en Provence en
1832, la duchesse de Berry comp-
tait bien aborder une terre fidèle,
« une Vendée méridionale»; le
Midi méditerranéen n'avait-il pas
été le pays de la Terreur Blanche?
Il cesse de l'être, sans grande raison
apparente, au cours du règne de
Louis-Philippe et c'est cette énigme
que Maurice Agulhon essaie de ré-
soudre dans cet ouvrage. Cette
micro-histoire n'aurait pas plus re-
tenu l'attention pourtant, si la
nouveauté de l'approche ne faisait
de cette étude un exemple, aussi
révolutionnaire, à sa façon, que
l'ouvrage, désormais dépassé d'An-
dré Siegfried sur l'Ardèche. Elle
permet de comprendre également
comment, de l'univers dramatique
de 1848-1851, on est passé à l'uni-
vers serein de 1880-1940 parce que
l'ancien régime économique a dis-
paru au temps du Second empire ;
et comment, du folklore serein de
la politique de gauche, on passe au
climat actuel parce que la société
paysanne se défait et s'intègre à
l' « univers des loisirs » où la Pro-
vence tient la place que l'on sait.
Mais l'essentiel n'est pas là.
L'intérêt de l'ouvrage se trouve
dans le fait que Maurice Agulhon
rompt avec les schémas mécanistes
qui, traditionnellement, résolvaient
tous les problèmes par l'opposition
grossière des intérêts de classe; il
rajeunit et bouleverse cette appro-
'che en sachant montrer que le mê-
me individu peut être à la fois un
et plusieurs, sans prendre nécessai-
rement conscience des contradic-
tions qu'implique la complexité de
son statut. Ainsi, « un paysan peut
être un salarié, par rapport à son
employeur, ou un preneur de bail,
par rapport au propriétaire bailleur.
Dans les deux cas, il fait face au
bourgeois. Il peut être aussi (et sou-
vent simultanément) un producteur
confronté au marché des produits
agricoles, affronté à tous les échelons
du monde du négoce. Il est enfin
un villageois, inséré dans le réseau
si complexe des droits et des devoirs
de la commune. Qu'est-ce qui a le
20
plus compté et le plus concouru à
le pousser à l'action ? » Cette ques-
tion se compliquerait encore si cino
quante ans plus tard, on ajoutait
que ce même villageois est à la fois
patriote et internationaliste, socia·
liste et très attaché à sa petite pro-
priété.
Méthodiquement menée, l'analy-
se montre qu'au tournant . du
XVIUe-XIX
e
siècle, les masses ru·
raIes ont plus ou moins perdu les
ressources d'appoint fournies na·
guère par les industries diffuses.
Les campagnes ont ainsi été d'au-
tant plus sensibles aux contraintes
que subissait l'uage collectü d'un
certain nombre d'usages ou de
biens, les forêts en particulier.
.Bien avant mai 1968 et ses séquel-
les, les incendies de forêts ne se
comptent plus, « la haine des popu-
lations envers l'Etat oppresseur se
manifestait à l'endroit des agents
forestiers : elle est la principale
cause de ces sinistres » (1838). Cet-
te tradition d'indocilité se retrouve
en mille occasions, la lutte contre
l'impôt, notamment, qui permet de
vérifier l'alliance soigneusement ca-
chée de l'Etat, des hommes de loi et
des riches, elle se manüeste souvent
à l'occasion des fêtes folkloriques,
que la droite catholique essaie de
récupérer à son profit mais vaine·
ment. D'autres pratiques collectives
comme le carnaval et le charivari
deviennent prétexte à manifester
dans la rue sans trop de risques.
Cette vitalité folklorique (qui an-
nonce le renouveau régionaliste des
époques postérieures, et qui est une
forme de la résistance à l'Etat et à
ses fonctionnaires, ne va pas, d'ail-
leurs sans l'ébranlement de la piété
traditionnelle, rendant l'église vul-
nérable à l'assaut de la libre pensée.
Parallèlement, l'horizon culturel
des masses populaires s'élargit. D'a-
bord, on apprend à lire, puis on
connaît mieux le français et on
assiste à cc une descente sociale»
des goûts littéraires ou autres :
toute une réalité sociale et politique
se découvre aux masses comme il
en est aujourd'hui avec l'image et le
film, compréhensibles de tous, qui
n'ont pas de patrie et sont un fac-
teur d'accélération dans l'acquisition
du savoir, de la réflexion politique
et de la prise de conscience.
Marc Ferro
1
Jean.Jacques Salomon
Science et Politique
Le Seuil éd., 407 p.
Le premier et immense mérite de
Jean-Jacques Salomon est d'appor-
ter des informations en un domaine
où la littérature de langue fran-
çaise a produit jusqu'ici plus de
pamphlets que d'analyses fondées.
Il s'agit ici du statut de la science.
Entendons bien: non de ce c( genre
culturel » abstrait dont les manuels
de philosophie présentent l'image
défraîchie, mais de cette institution
multiforme qui, dans les sociétés
modernes, joue un rôle déterminant
intellectuel, politique, stratégique,
technologique, social. Il est question
de l'activité scientifique en tant que
celle-ci concerne directement au-
jourd'hui non seulement le travail
de la cc pensée » mais encore et sur-
tout le niveau des forces producti-
ves, l'organisation des rapports de
production et les problématiques
politiques.
La science comme
vocation pratique
J.-J. Sawmon rappelle d'abord
opportunément que la science, dès
qu'elle s'est constituée comme telle,
aux XVIe - XVIIe siècles, s'est don-
né une vocation pratique. Il a fallu
tout l'empirisme débordant du siè-
cle dernier ...:..- tant sous sa forme
positiviste que sous son avatar spi-
ritualiste - pour qu'on en vienne
à oublier que· Galilée s'est voulu
aussi ingénieur, que le Descartes de
la quarantaine projetait de réformer
radicalement, grâce à sa nouvelle
physique, la médecine et la méca-
nique (et, du coup, la morale) èt
que le personnage central de cette
opération fondatrice est le chance-
lier Francis Bacon, baron de Veru-
lam, politique et réformateur. Car
c'est finalement l'image du chance-
lier qui s'impose historiquement.
De la nouvelle Atlantis de Bacon
au Tableau historique des progrès
de l'eaprit humain de Condorcet,
publié à la fin du XVIIIe siècle, la
même idée' mobilise les ip.tellectuels
épris de cette science nouvelle : celle
d'une société où le pouvoir - le
pouvoir de décider comment doivent
être organisées les sociétés - serait
tributaire du savoir - un savoir
expérimentalement et logiquement
justifié.
Vocations de la

sCience
wash. Doublement responsable : à
l'égard d'une science dont le scienti-
fique ne parvient pas à apprécier les
développements à l'égard d'une so-
ciété qu'il ne contrôle pas, à laquelle'
il fournit des instruments d'une ex-
traordinaire efficacité, qui dépend
de lui, mais dont, plus fondamenta-
lement, il dépend. Avoir tant de
puissance, et si peu de pouvoir !
vient de paraître t
OCTOBRI 1970
SARAH KOrllAI
L'enfance de l'art
une interprétation de l'esthétique freudienne
.lACQUIS BIIIT
Psychologie économique ahicaine
DOIIIIIQUI ZAHAI
Religion, spiritualité et pensée
ahicaines
LOUISB WIISS
Mémoires d'une européenne
Tome DI (1934-1939)
BILlIE DIUTSCH
La psychanalyse des névroses
PAUL TILLICH
Histoire de la pensée chrétienne
IASTOI BOUTHOUL
Traité de polémologie
PETITE BIBLIOTBEQUE PAYOT

PAULDIIL
....
Psychologie de la motivation no 185

IIAXIMILIII RUBIL
11II
,Pages de Karl Mart pour une éthique
socialiste.
&.
L Sociologie critique no 188
1
Il. Révolution et socialisme no 187
.1.-1. IALBRAITH
1-1
La crise économique de 1929 no 188
0
A.S.HILL
--
La liberté, pas l'anarchie
11III
réflexions à propos de Summerhill no 189
&.
Catalogue sur demande aux Bditions Payot
Service QL 106, bd Saint-Germain, Paris 6"
Dès lors, le scientifique est double-
ment responsable. Science et politi-
que étudie - avec des références re-
marquables et surprenantes - l'ap-
parition de cette responsabilité nai-
ne et péremptoire chez les physiciens
des U.S.A. qui sont à l'origine de la
fabrication de la bombe atomique; il
met clairement en place la significa-
tion à la fois navrée et confiante des
promoteurs du mouvement Pug-
....
Le savant et le
scientifique
En tout cas, le problème est dé-
sormais, posé au fond. Le XIX" siè-
cle a laissé subsister la notion du
savant, chercheur désintéressé, pas-
sionné d'abstraction, distrait et uto-
piste. Depuis quelque cinquante
ans, « sous la pression des événe-
ments», disons plus nettement : à
cause du' développement industriel
et des impératifs stratégiques de la
deuxième guerre guerre mondiale,
est advenu le scientifique. Ce der-
nier, ce n'est pas le savant - celui
qui sait, au sens où pouvaient
l'être Descartes, Leibniz ou Lavoi-
sier -; ce n'est pas l'ingénieur,
au sens vieilli et désormais contra-
dictoire « du bricoleur qui s'y
connaît»; ce n'est pas le techno-
crate (il faut se féliciter à cet égard,
que, dans ce texte, J .-J. Salomon ne
s'étende jamais sur deux débats en-
combrants et inutiles : celui de la
nature de la technocratie et celui de
la différence / ressemblance entre
sciences de la nature et sciences hu-
maines). Le scientifique sait qu'il
appartient à un groupe social relati-
vement unifié; qu'il a une fonc-
tion dans la société, imposée par
cette société même, qu'il a des objec-
tifs, tenant à ce statut social, mais
aussi aux exigences propres de son
métier ; qu'il est, en fin de compte,
un employé - de l'Etat, des indus·
triels, mais que son emploi a une
tradition telle et une efficacité si
grande, tant imaginaire que réelle
que sa place dans la production est
exceptionnelle. Dans la deuxième
partie de l'ouvrage, la plus riche
pour le lecteur de langue française,
J .-J. Salomon met en évidence le
fait que la science contemporaine -
soutenue par ses techniques, mais
coincée entre la fonction qu'elle se
donne et la place qu'on lui attri-
bue - est incapable d'imposer,
parce qu'elle ne saurait la détermi-
ner en toute sûreté, une politique
de la science. Selon l'auteur, la
rationalité en acte, la raison réelle,
n'a pas le pouvoir de savoir ce
qu'elle veut, de faire valoir clai-
rement ce qu'elle propose.
La science,
affaire d'Etat
Or, il va de soi que s'attribuant
ce rôle pratique" la science doit
rencontrer concrètement la politi-
que. Cela arrive précisément lors de
la Révolution française. Il n'est pas
tout à fait sûr que J .-J. Salomon soit
juste avec les Conventionnels. Peu
importe: ce qui compte, c'est qu'il
marque avec précision - dans son
esquisse historique - l'attitude de
la bourgeoisie au pouvoir lorsque les
conséquences de la révolution sont
réduites. De 1815 à 1930 le libé·
ralisme joue double jeu. En tant
qu'il est propriétaire de l'Etat, il
« laisse faire» les savants; il les
protège distraitement; il leur ac-
corde quelquefois des garanties,
mais quasiment aucune ressource.
En tant qu'il détient les moyens
de production et qu'il pressent
l'importance de la recherche scien-
tifique, il s'efforce de l'infléchir -
déjà - du côté de la rentabilité
technologique.
Galilée, par Ottavio Leoni,
Bibliotheca Marucelliana, Florence.
l'histoire, mais la critique) qu'il va
vite lorsqu'il résume en quel-
ques pages le devenir navrant qui a
conduit le matérialisme dialectique
des débats entre « mécanicistes » et
« déboriniens » à Jdanov et à Lys-
senko...
Ainsi se trouve posé, de biais, le
problème de ces cinquante dernières
années. F.D. Roosevelt demande,
après la crise, aux chercheurs amé-
ricains de s'associer à l'élaboration
du New Deal; Léon Blum fait
d'Irène Joliot-Curie, puis de Jean
Perrin, des sous-secrétaires à la
Recherche scientifique. Dès lors, la
science devient une affaire d'Etat.
Elle l'était déjà, il est vrai, en
Union soviétique; là encore, on
pourrait dire à J.-J. Salomon (sans
'reproche, car son objet n'est pas
La Qu1nza1ne Uttéraire, du 15 qu 30 novembre 1970 21 '
• J..J. Salomon
« Nous sommes au rouet », di-
rait Leibniz. Pourquoi s'étonner,
dès lors, que la conclusion de J .-J.
Salomon soit étrange et se perde
dans une fausse transcendance. Elle
se réclame d'une citation saisissante
de Nietzsche où sont dénoncées les
trois « erreurs » de la pensée euro-
péenne triomphante : la croyance
en la bonté et en la sagesse de Dieu,
la foi en l'efficacité de la connais-
sance comme moyen de bonheur,
l'idée que l'homme peut prendre la
place de Dieu. Elle marque, dans
le texte même, le caractère foncière-
ment irrationnel de l'insertion de la
rationalisation scientifique dans
l'histoire, hier et aujourd'hui, avec
les conséquences mêmes que cette
situation annonce : un nouveau
divorce, qui se profile, entre le sa·
voir et le pouvoir. Et, cependant,
elle propose une solution de type
spéculatif (ou, si l'on préfère, mora-
lisant). Dans le scientifique, il y
aurait toujours un savant qui som·
meille. Contre celui-là, pris dans les
réseaux des sociétés constituées, se
dresse celui-ci qui « n'est pas seule-
ment celui qui sait et fait la science
pour la science, (mais qui) est aus-
si celui qui la pense comme problè-
me pour l'humanité ».
Un document décisif
Pourquoi supposer qu'il y ait un
lieu, qui ne serait ni celui de la
science « pure» - J .-J. Salomon
en a démystifié l'idée - ni celui des
sciences appliquées et qui serait
celui de la science « tout court ».
où seraient posées, en toute mira-
culeuse abstraction, les questions de
la « pensée» et du « problème de
l'humanité » ? Ce qUe dit Nietzsche,
c'est que cette supposition est insup-
portable et malfaisante. Ce que dit
Marx - que J .-J. Salomon cite per-
tinemment - c'est que la force de
la production scientifique doit êire,
comprise comme élément des forces 1
productives et de leurs conséquen- 1
ces politiques. Mais peu importe ce:
que disent Marx et Nietzsche. Ce:
qui compte maintenant, c'est non la 1
fonction que peut avoir abstraite- 1
ment l'activité scientifique, mais la 1
force additionnée que celle-ci appor- 1
tera dans les luttes de classes.
A cet égard aussi, Science et po-
litique est un document décisif.
François Cluîtelet
22
En fait de linguistique, l'éd,i-
tion française a rattrapé le
temps perdu. On voudrait l'en
féliciter, mais d'abord, à ce
qu'il semble, elle n'y a pas de
mérite particulier : cela se
vend bien. Même on pourrait
craindre, si la mariée pouvait
être trop belle, que cela ne se
vende que trop bien. Que le
public, encore un certain
temps, n'accepte d'avaler tout
et n'importe quoi, ou presque.
De plus, tout ce mouvement
ne va pas sans quelque préci-
pitation, ni par conséquent
sans négligences.
Par exemple, dans le Langage cet
inconnu, de Julia Joyaux (Denoël),
si riche en détails vivants 'sur l'his-
toire du langage, on sent un peu
trop le livre fait à coups de ciseaux
dans les travaux des autres, ce qui
à tout prendre reste de la très bonne
vulgarisation, conforme à l'ambition
déclarée de la collection : Le point
de la question. Mais les non linguis-
tes qui, en dépit de l'heureuse for-
mule, ne sauraient avoir ici rectifié
d'eux-mêmes, vont tomber sur un
Suorri qui n'est autre que Snorri,
sur un Baliânder qui est Bibliander,
et deux fois sur un Dalgrano qui est
Dalgarno. Est-ce l'auteur qui a re-
copié trop vite? Est-ce plutôt le
moulin de l'édition qui, trop sou-
vent malgré l'auteur, tourne trop
vite?
Les éditions Denoël ont aussi
donné voici moins d'un an - outre
le précieux Guide alphabétique sur
la linguistique, de Martinet, qui est
devenu tout de suite un instrument
de travail indispensable pour les
apprentis-linguistes (sérieux) - la
traduction française de Language,
Thought and Reality (1956) de
Whorf, sous le titre Linguistique et
anthropologie; toutefois avec ce
sous-titre insolite : Les origines de
la sémiologie. Le cher Whorf et le
pauvre Saussure seraient bien éton-
nés d'apprendre que le premier (le-
quel semble avoir tout ignoré du
second) « a établi un pont entre la
linguistique et la sémiologie (saus-
surienne) », qu'il ignorait totale-
ment, et dont son ouvrage n'offre
pas la moindre trace. Mais la sé-
miologie, cela commence à se ven-
dre. Un journaliste soucieux de se
brouiller avec beaucoup de monde
tient là un joli sujet d'enquête :
mais qu'est-ce donc aujourd'hui, en
France, qu'un directeur de collec·
tion linguistique ?
Après l'Introduction à la linguis-
tique (1955) de Gleason, bien tra-
duit par Françoise Dubois-Charlier
(Larousse, 1968), et qui est un ma-
nuel de linguistique bloomfieldien-
ne, et sans parler du Chomsky le
plus récent (Le langage et la pen-
sée, Payot) voici maintenant la
traduction du Language (1932) de
Bloomfield lui-même, qui paraît
chez Payot. Avec presque trente
ans de retard, mais il est bien que
ce retard soit enfin comblé, car la
dimension de l'ouvrage reste intac-
te. Bloomfield en effet, qui sert de
cible commode aux chomskiens
(pour des raisons propres à la vie
intellectuelle américaine, qui ne va-
lent absolument pas pour l'Europe)
n'est sûrement pas aussi périmé
qu'ils le disent. Il n'est pas prudent
de croire qu'il aurait déjà passé,
comme Racine et le café de Mme de
Sévigné. Simplement, c'est plus dif-
ficile de lire Bloomfield aujour-
d'hui, sans éclairage historique et
théorique qui mette en place chez
lui ce qui demeure. Heureusement,
l'avant-propos de Frédéric François,
véritablement magistral, est ici l'in-
troduction qu'on souhaiterait à cha-
que grande œuvre du passé, et qui
manquait dans le Gleason : un art
de lire Bloomfield en 1970. De ces
vingt-deux pages, un autre eût tiré
la substance d'une thèse doctorale,
intitulée comme il se doit : Le pro-
jet bloomfieldien, essai d'interpréta-
tion épistémologique du discours
d'une textualité formalisatrice. Nous
n'avions, sur Bloomfield, rien
d'équivalent jusqu'ici, même en
américain. Si Frédéric François
nous offrait une présentation criti-
que de la théorie des signes chez
Peirce, nul doute qu'en comblant
l'une des dernières lacunes qui nous
restent en matière de traduction
d'ouvrages fondamentaux pour la
sémiologie, il nous donnerait aussi
une introduction vite classique à la
lecture d'une œuvre qui en a bien
besoin.
Dans un tout autre secteur, voici
le Littré d'Alain Rey (Gallimard,
collection les Essais). Sans doute
fallait-il un outsider de la linguisti-
que française et de la lexicologie -
et un outsider gagnant - pour dé-
couvrir que nous connaissions si
mal l'auteur du Littré, qui ne méri-
tait pas un' tel oubli. Mais Alain
Rey, qui a donné avec Josette Rey
dix à quinze ans de sa vie au Robert
et au Petit Robert, était sans doute
bien placé pour revivre et nous ra-
conter de l'intérieur l'histoire na-
turelle, intellectuelle et sociale d'un
lexicographe de grande taille. Com-
me j'aime bien l'auteur, me per-
mettra-t'il de lui dire qu'il a tort de
sacrifier dans son introduction (et
là seulement, c'est curieux) au lan-
gage à la mode sur le langage?
Quelle idée, quand on a tant de
choses solides à dire et qu'on les dit
si bien, de parler, vingt pages du-
rant, du dictionnaire comme d'une
« duplicité du verbe avec soi-même,
dont le rôle est non de décrire,
mais d'épuiser une totalité, de figer
le mouvant, en un mot de
combler ? » Si un Alain Rey y suc-
combe, il faut que la préciosité lin-
guistique parisienne des littérateurs
soit un mal terrible. (Comme on
apprécie rétrospectivement l'origina-
lité contestataire du Molière de
1659 écrivant, seul contre tous, les
Précieuses ridicules, et récidivant
treize ans plus tard - oui, treize
ans : nous ne sommes pas sortis de
l'auberge pseudo-structuraliste -
avec les Femmes savantes 1) Qu'ap-
paremment les Matinées structura-
listes d'Albert Crémant (chez Pau-
vert) aient fait si peu rire à Paris
semble à cet égard un fait instruc-
tif, et plutôt désolant.
Les philosophes
et le langage
Avec les Points de vue sur le
langage d'André Jacob (chez
Klincksieck), nous touchons, comme
avec Julia Joyaux me semble-t-il, à
un autre secteur encore : celui des
philosophes français qui cherchent
à réaliser l'aggiornamento linguis-
tique de leur propre discipline. Le
linguiste éprouve à l'égard de ces
tentatives des sentiments mêlés.
Comme le livre de Jacob est une
anthologie de textes sur le langage,
on est ravi, surtout pour toutes les
périodes antérieures au XXe siècle,
de trouver sans peine, en français
dans le texte, tant de fragments de
langues diverses, souvent connus
par ouï-dire, et souvent difficiles
d'accès; Mais en même temps on est
sensible à l'aplatissement synopti-
que de toutes ces citations où tout
est sur le même plan, Humboldt et
Steinthal par exemple, Saussure et
Weisgerber, malgré des notices for-
cément cursives. On finit même par
se demander si ces fameux Text-
books, que nous envions plus d'une
fois à l'Amérique, ne risquent pas
d'être aussi désorientants qu'utiles,
à cause de leur pointillisme. Faire le
mont Blanc en hélicoptère n'est sû-
rement pas de l'alpinisme. Plaise à
Toute cette activité réjouissante
dans le domaine de l'édition (lin.
La linguistique
cc non linguistique»
M. MOLHO:
LINGUISTIQUES ET LANGA-
GE.
HUMBOLDT:
DE L'ORIGINE DES FORMES
GRAMMATICALES.
RICHARDSON:
PAMELA ou LA VERTU RE-
COMPENSEE.
SADE:
IDEE SUR LES ROMANS.
Edition et notes par J. Glas-
tier.
P. CORNEILLE:
SUR ENA, GENERAL DES
PARTHES. Edition, introduc-
tion et notes par J. Sanchez.
J. BAUBI:ROT :
LE TORT D'EXISTER. Des
juifs aux Palestiniens.
BOULGAKOV:
IVAN VASSILIEVITCH. Tra-
duction P. Kalinine.
GONGORA:
L E ~ SOLITUDES. SOLEDA-
DES. Edition bilingue.
MAUPERTUIS, CONDILLAC,
TURGOT, DU MARSAIS,
ADAM-SMITH :
VARIA L1NGUISTICA. Préface
par M. Duchet. Choix et no-
tes' par Ch. Porset.
KARL MARX:
DIFFERENCE DE LA PHILO-
SOPHIE DE LA NAT URE
CHEZ 0 E M 0 CRI T E ET
EPICURE [avec Travaux pré-
paratoires]. Traduction, intro-
duction et notes par J. Pon-
nier.
DOPPET:
APHRODISIAQUE EXTERNE
ou TRAITE DU FOUET. Réé-
dition d'un classique.
. ROUSSEAU:
ESSAI SUR L'ORIGINE DES
LANGUES. Introduction et no-
tes par Ch. Porset.
prend, voudraient tout tout de sui-
te : c'est-à-dire des manuels. Il est
du devoir pénible des linguistes de
les détromper. De longtemps encore
les choses ne" seront pas si simples.
Il faut d'abord qu'eux-II!êmes en·
seignants prennent conscience des
problèmes posés par le fonctionne-
ment réel de la langue. Il se trouve
que le seul ouvrage publié ces
temps-ci, qui leur propose non pas
des recettes pédagogiques tout éla-
borées, mais des exercices de ré-
flexion sur des points précis du
français, des manières neuves d'ob-
server la langue, c'est le seul livre
dont on ne leur parle pas, dont on
ne rende pas compte, qu'ils ne con-
naissent pas, dont je n'entends pour
ainsi dire jamais parler dans les
réùnions pédagogiques, à quelque
niveau que ce soit : Le français
sans fard, d'André Martinet (Pres-
ses Universitaires de France). C'est
un livre de travail, et de réflexion.
C'est la raison pour laquelle tous
les enseignants devraient le prati-
quer : ils n'ont jamais eu peur de
l'un ni de l'autre.
Georges Mounin
Roy LICHTENSTEIN (dOC\llDent Sonn&btnd)
déchiffrer le langage de la réalité quotidienne
guistique) - simple rattrapage
d'un retard sensible, il faut le
répéter - masque sans doute le
nouveau retard que nous sommes
en train de prendre. En effet, le
problème central en France actuel-
lement, pour ce qui est de la lin-
guistique, est brusquement devenu
très différent. C'est celui de la ré-
novation de l'enseignement de la
pratique de la langue à l'école. Il
se trouve que nous manquons' de
bonnes descriptions scientifiques
d'ensemble, homogènes, du français
écrit et parlé du XX· siècle, qui
pourraient fournir une base éprou-
vée à l'expérimentation pédagogi-
que; sauf des grammaires tradition-
nelles plus ou moins remises au
goût du jour. Disons même fran-
chement : on souhaiterait que la
France possède, pour la rénovation
de l'enseignement du français lan·
gue indigène, l'équivalent du Cen-
tre de Linguistique Appliquée de
Dakar, qui travaille avec une belle
et productive continuité théorique
et méthodique sur l'enseignement
du français langue seconde! Les
enseignants, et certes on les com-'.
70
Le retard que
nous sommes
en train de prendre
Dieu que le livre de Jacob ne finisse
pas dans le ravitaillement en sujets
de dissertations pour le baccalau-
réat, et en citations pour l'ornement
des mêmes. Pour le reste, le syncré-
tisme inorganique des philosophes
sur le langage n'est sûrement p ~
encore dépassé par ce genre d'ou-
vrages, qui risqueraient plutôt de
le perpétuer.
Que dire de Du sens, le dernier
ouvrage de Greimas? C'est essen-
tiellement le recueil de ses articles
entre 1966 et 1970. C'est donc le
Greimas de la période parisienne,
beaucoup plus préoccupé de sémio-
logie (barthésienne, non saussu-
rienne), d'épistémologie, de mytho-
logie comparée, d'analyse littéraire,
que de linguistique. Un tel ouvrage
décourage le compte rendu du lin-
guiste. Personnellement je regrette
,que Greimas - l'homme et le sa-
vant sont la gentillesse même -
ait renoncé à ce qu'il appelle après
Martinet la linguistique « linguis-
tique» pour s'enfoncer, sans bon-
nes armes à mon avis, dans la lin-
guistique « non linguistique». Si
pleins de suggestions que soient ses
articles, le livre ressemble à un car·
refour (de théories) où un malin
génie serait venu durant la nuit
permuter tous les panneaux d'orien-
tation. Greimas est devenu comme
une espèce de musicien qui ferait à
perte de vue des « variations» et
des « fantaisies» sur des thèmes
d'autres musiciens: pour l'entendre,
il faut d'abord connaître parfaite-
ment ces autres musiciens. Le moins
qu'on puisse dire est qu'il ne s'agit
pas d'une lecture pour débutants;
encore moins, comme le croyaient
déjà de sa Sémantique, structurale
trop d'étudiants en lettres moder·
nes, d'une introduction à la linguis-
tique « linguistique» aux moin-
dres frais.
en
La Qulnzaine Uttéraire, du 15 au 30 novembre 1970 23
ETHNOLOGIE
L ~ échange inégal
1
Bronislaw Malinowski
Les dynamiques
de l'évolution culturelle
Trad. par G. Pintzler
Payot éd., 237 p.
1°Malinowski était meilleur ob-
servateur que théoricien. Ce juge-
ment ne sera pas remis en question
à l'occasion de la traduction de ses
ouvrages théoriques: ni la Théorie
scientifique de la culture ni les Dy-
namiques de l'évolution cuturelle
ne risquent de supplanter les Argo-
nautes du Pacifique occidental ou
la Vie sexuelle des sauvages du
Nord-Ouestde la 111élanésie.
2° « Les meilleures monographies
sont généralement dues à des en-
quêteurs qui ont vécu et travaillé
dans une seule région» (Lévi-
Strauss). C'est sans doute une des
raisons pour lesquelles l'œuvre de
Malinowski (parmi les premières à
s'être fondées sur une expérience de
terrain et consacrée presque exclu-
sivement aux Mélanésiens - pour
ne pas dire aux Trobriandais) - est
une des œuvres majeures de l'eth-
nographie. Mais c'est aussi une des
raisons pour lesquelles l'étude sur
les Dynamiques de l'évolution
24
culturelle, qui consiste en recher-
ches sur les relations raciales en
Afrique, peut paraître décevante :
l'Mrique n'était pas « le» terrain
de Malinowski qui n'a pu y faire
d'ailleurs qu'un « voyage» de cinq
mois en 1934.
3° Le fonctionnalisme (théorie,
élaborée par Malinowski, selon la-
quelle la culture est un appareil
permettant la satisfaction des be-
soins fondamentaux) a longtemps
été opposé à l'histoire. Il conduit
d'autre part à considérer une société
comme un système organique clos
(on a reproché en ce sens aux Ar-
gonautes de ne pas faire sentir
davantage l'existence de la douzaine
d'Européens installés aux îles Tro-
briands et dont la présence ne pou-
vait pourtant pas être sans effets
sur le fonctionnement des institu-
tions indigènes). En conséquence
l'étude des contacts de culture et de
l'évolution qu'ils font subir aux
institutions n'a été abordée qu'assez
tard par Malinowski : la désorgani-
sation qui en résulte constitue pour
le fonctionnalisme, un terrain où il
hésite à s'engager; sa position n'y
est pas avantageuse.
4° L'intérêt de Malinowski pour
ces problèmes a été même si tardif
qu'il n'a pas eu le temps d'achever
l'ouvrage qu'il projetait de leur
consacrer : il meurt en 1942 et
les Dynamiques de l'évolution cultu-
relle est un ouvrage posthume
Ces quatre points suffisent pour
indiquer qu'il ne s'agit pas là d'un
ouvrage capital; ils ne doivent pas
faire oublier pourtant le caractère
particulièrement explosü du sujet
qu'il traite : les rapports raciaux
en Mrique du Sud. Mais même sur
ce point il y a lieu de regretter que
Malinowski, bien que certaines des
analyses qu'il fait de ces rapports
raciaux soient exemptes de conces-
sions, oublie, dès. qu'il s'agit de
l'avenir, leurs implications explosi-
ves ou qu'il pense pouvoir· les
conjurer par des vœux aussi plato-
niques que celui de convaincre la
société blanche'« qu'il n'y a pas de
prix trop élevé à payer pour éviter
un désastre inévitable ». Il est vrai
que nous ne sommes encore qu'en
1940.
Ces vœux sont également liés à
une promotion de l'anthropologie
appliquée ou pratique «( la science
commence avec ses applications»)
qui débouche sur un pragmatisme
condamné à masquer ce que le pro-
blème a de radical : Malinowski
s'efforce de déceler la présence ou
les germes de « facteurs communs J)
aux Blancs et aux indigènes, « fac-
teurs communs» à partir desquels
il deviendra en somme relativement
facile d'aménager l'apartheid. Tout
cela repose sur un optimisme lié au
fonctionnalisme : les institutions
semblables remplissant, dans toutes
les sociétés, une fonction identique,
rien n'exclut a priori la possibilité
d'un «compromis» entre christia-
nisme et religions indigènes, entre
modes de production primitü et
capitaliste, etc.
Mais pour être efficace ce
compromis doit se soumettre à une
loi du tout ou rien : ou bien la
transformation concerne l'ensemble
de la société, ou bien elle échoue.
Il est contradictoire par exemple de
vouloir que les chefs conservent leur
autorité politique et de détruire en
même temps la religion qui la fon-
de et le régime foncier qu'elle im-
plique. Une évolution contrôlée par
des administrateurs acquis aux
conclusions de l'anthropologie cultu-
relle permettrait ainsi à une société
d'un type spécüique, ni africaine
ni européenne, de se constituer en
Afrique du Sud.
Ce qui assure la cohésion d'une
société, ce n'est pas la commune
participation de ses membres à
quelque « génie de la tribu » comme
en inventaient les théoriciens des
patterns auxquels s'est opposé Ma-
linowski (cf. le chapitre qui lui est
consacré dans A. Kardiner et E.
Preble, Introduction à l'ethnologie),
c'est la loi du « Do ut des », la réci·
procité des échanges. Or, de ce
point de vue, l'Mrique du Sud -
mais cette observation est valable
pour l'ensemble des situations de
contact avec d'autres types de so-
ciété que l'Europe a provoquées -
est fort loin de constituer une
société : les échanges entre les
communautés qui s'y côtoient n'ont
en effet rien de réciproque. La
situation est celle que l'économiste
A. Emmanuel a baptisée « échange
inégal ». fi. En comparant la valeur
des choses données et celle des clw-
ESPRIT
Sur une décision
de la Cour de Sûreté

Les Frances
divergentes
(le régionalisme)

Lettre à un Rev. Père
sur l'intelligence

Goya

Max Picard et
Gabriel Marcel

Inquiétude au Maroc

Ben Salah

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1 Date................................................... 1
L
ses qui ont été enlevées, écrit Mali-
nowski, nous ne devons pas oublier
que lorsq'f'on en aux eJo.1]-§
spirituels, il est facile de donner
mais plus difficile d'accepter. Les
avantages matériels, eux, sont faci-
lement acceptés mais ne sont cédés
qu'avec répugnance. Or c'est préci-
sément de dons spirituels que nous
sommes le plus généreux, alors que
nous conservons la richesse; la
puissance, l'indépendance et l'éga-
lité sociale ».
Mais, peut-on même dire que
l'Europe, qui prend ses terres à
l'Africain, lui donne le christianis-
me en échange puisque l'aspect le
plus tangihle de ce « don » consiste
en une répression impitoyable de
toutes les manifestations de la reli·
gion indigène? En réalité, en
attaquant celui-là l'infrastructure et
celui-ci les superstructures, le mis-
sionnaire et l'entrepreneur (même si
leurs moyens peuvent s'opposer à
l'occasion) poursuivent le même
but : la détrihalisation de l'indigène
et sa prolétarisation.
« Toutes ces conclusions nous
fournissent une leçon de morale»
écrit Malinowski qui demande aussi
que l'on prenne garde à ne pas
détruire le « civisme ». Ces termes
lénifiants peuvent étonner. Ils sont
impliqués par le point de vue prag-
matiste qui, en face du développe-
ment des nationalismes africains,
cherche quels compromis proposer
au pouvoir blanc. Dans un processus
d'évolution que l'Europe a imposé
aux Africains, Malinowski se
contente d'être auprès des Blancs
l',avocat, l'interprète de ces derniers.
Pourtant lorsqu'il oppose le « Pays
de l'Homme Blanc» et le « Labeur
de l'Homme Noir», lorsqu'il mon-
tre que même la politique des réser-
ves a pour conséquence réelle de
contraindre les indigènes à quitter
leurs terres et de les jeter sur le
marché du travail (agricole, indus-
triel, domestique) européen, Mali-
nowski semble disposer d'outils qui
devraient le dispenser de recourir à
ce genre de perspectives que l'on
hésite à qualifier d'optimistes.
Il aurait fallu, entre autres, que
soient mises davantage en rapport
avec Wall Street ou la City les
conditions de travail d'un des plus
misérables prolétariats, celui des
mines d'or de Johannesburg. Il au-
rait fallu insérer le problème des
relations raciales en Afrique du Sud
dans la perspective mondiale de
l'impérialisme : est·il inconcevable
que l'anthropologie le fasse ?
Denis Hollier
Miklos Jancso
Sirocco d'hiver
En conjoignant, pour former le titre
de son dernier film, Sirocco d'hiver,
deux termes vivement antagonistes
(été/hiver, chaud/froid, mobile/stati-
que, événement/durée), Jancso con-
firme qu'une des matrices majeures
de son expression réside dans le prin-
cipe de l'opposition dualiste, de la
paire conflictuelle, du couple ennemi,
de la dichotomie exterminatrice, com-
me on voudra - qu'illustrèrent avec
netteté des œuvres antérieures : les
Sans Espoirs en 1965, les Rouges et les
Blancs en 1967 et Silence et Cri l'an-
née suivante, Mais le titre n'est pas
seulement la formule condensée de
relations dueIles que le film déploie
sur le mode de la destruction, il opère
aussi pour son propre compte, comme
valeur unitaire; en désignant un temps
saisonnier marqué par un paradoxal
événement météorologique, Sirocco
d'hiver paraît nous introduire dans
quelque chose qui est de l'ordre de la
nature, ou, à tout le moins, dans une
réalité - affective, par exemple -
qui pourrait être liée métaphorique-
ment à du • naturel., à du • cosmi-
que. ; or, les premières images dénon-
cent brutalement cette attente, et nous
installent au contraire dans un temps
historique marqué par un événement
humain dramatique: le 9 octobre 1934,
à Marseille, Alexandre 1
er
de Serbie et
Louis Barthou, ministre français des
Affaires étrangères, sont tués par des
nationalistes croates et macédoniens;
cet • insert • d'actualité, bout de pelli-
cule tremblotante, à peine lisible avec
son grain taché, ses noirs baveux, n'en
affirme pas moins, dans toute sa gloi-
re cinématographique (les • actuali-
tés. !, le • pris sur le vif! .), l'histo-
ricité; en contraste avec la formule
verbale du titre, il s'offre, dans sa
brièveté et son mutisme, comme une
sorte de • titre visuel., de • titre ico-
nique., il définit, pour exploiter une
acception chimique du terme, le • titre
historique. 'du film; si, aussitôt énon-
cé, il se replie, il laisse une trace dure,
sous forme de l'horizon politique qu'il
dessine, et par ailleurs, il va opérer
comme une articulation déterminante
de l'organisation narrative-symbolique
du film : l'insert, en effet, inaugure la
durée spectaculaire, le temps de la
représentation, de la projection dans
la salle; mais le récit proprement dit
(qui, lui-même, s'ouvre sous le signe
du • naturel., du • cosmique. : forêt,
neige) commence quatre ans avant,
montrant comment, vers 1930, les na-
tionalistes sont accueillis sur le sol
hongrois; mais l'activité des exilés,
précisément, est orientée vers l'atten-
tat, comme l'atteste la présence, dans
la grande salle du château, d'une carte
de Marseille, véritable panneau 'de si-
gnalisation historique; ainsi se des-
sine une • boucle à deux niveaux. (de
l'historique au narratif, du narratif à
l'historique, avec maints chevauche-
ments, et chevauchées), qui constitue
une figure très significative de ·la sty-
listique de Jancso.
Outre sa fonction dans l'organisa-
tion globale du film, cette figure s'ac-
tualise dans des tracés plus élémen-
taires, repris, ressassés, ré-itérés
i
"-
.,
• 1
(1
)'
(c'est-à-dIre : va-et-vient, chassés-<:roi-
sés) jusqu'à l'obsession, jusqu'à un
effet quasi-hallucinatoire; dans un
film de Jancso, tout personnage (à
l'exception de faire-valoir statiques, im·
mobiles, comme ·les .vieilles paysannes
de Sirocco d'hiver) est d'abord llne
. trajectoire, U1Ie courbe de mouvement
inscrite dans un certain espace; et
comme ce • dans. risque d'Introduire
trop de' volume, de • profondeur .,
Jancso - encore qu'il exploite sans
hésiter les valeurs dramaturgiques tra-
ditionnelles de certains volumes, tels
que la cour d'une ferme ou d'une pri-
son - pousse à la bi-dimensionnalité,

La QuiilZatne Littéraire. du 15 au 30 nO".'>',.iJte 1970
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Renvoyez c e l ~ carte à
A l'Elysée-Montmartre, il a
fait éclater le lieu scénique en
cernant de fauteuils conforta-
bles le parterre prolongé jus-
qu'aux derniers rangs. Il a voulu
démythifier le théâtre sans par-
venir pour autant à nous faire
entrer dans son jeu. Le sitar,
l'encens, les chansons et la mu-
sique de Michel Legrand, la cho-
régraphie de Norbert Schmucki,
le -. rythme psychédélique ", les
- effets très modernes et scien-
tifiques" (1), l'érotisme mas-
qué dans des costumes de Jac-
ques Noël, significatifs mais non
signifiants, tout cela peut faire
• moderne " mais apparaît com-
me plaqué et gratuit. Dans des
rapports scène-salle qui prédis-
posent à l'inattention, surtout
quand le spectacle dure trois
heures, à trop vouloir dire et
montrer, Barrault se disperse et
déroute.
Néanmoins, s'étant refusé à
• trahir" l'œuvre de Jarry, Bar-
rault aurait peut-être pu nous
con v ai n cre totalement s'il
s'était attaché essentiellement,
par un travail presque exclusif
sur le texte, à rendre la pièce
dans sa complexité. Malheureu-
sement Barrault a sacrifié à la
mise en scène alors que le texte
proposé nécessitait déjà une
culture livresque étendue.
Dans Henri IV, par exemple,
ou dans Rabelais, remettant son
métier cent fois sur l'ouvrage,
Barrault nous présentait déjà
Mais l'addition est trop lour-
de : pourquoi Barrault, par fidé-
lité à Jarry, dont il voulait à tra-
vers les œuvres nous raconter
la trajectoire, n'a-t-il pas éla-
gué? Il a refusé le - collage"
pour faire un - montage" alors
que l'œuvre assimilée, il aurait
fallu retranscrire et traduire.
Platon, nous rappelle J.-l. Bar-
rault, discernait trois âmes chez
l'homme : le ventre, la tête et
le cœur. C'est le cœur qui man-
que le plus dans ce spectacle
et la tête y tient trop de place
par rapport au ventre.
rations, et qui ressemble à une
quête du bonheur qui serait le
bonheur lui-même face à la déd-
sion de l'espace vie-homme,
c'est bien sûr - le malaise des
âmes ".
Le théâtre d'aujourd'hui est-il
encore du théâtre? Il ne suffit
plus de refuser la cérémonie, la
tradition littéraire, les rapports
classiques entre l'œuvre et son
public, il faudrait à la limite reje-
ter la scène et même la salle!
Que restera-t-il alors de ce dont
nous avons hérité? La culture
étant aussi une forme exaspé-
rante de la propriété privée, le
désarroi et l'irritation percent
face à l'évolution convulsive du
théâtre. Quoi qu'il en soit, le
théâtre restant le moment d'une
relation privilégiée entre quel-
qu'un qui joue et un autre qui
le regarde, il s'agit, même si le
mot est gênant, parce que gal-
vaudé ici comme ailleurs, de par-
ticiper, son bagage culturel à la
main.
Chassé de l'Odéon pou r
n'avoir pas voulu devenir - va·
let ", Jean-Louis - Barrault a re-
pris son brigadier de pèlerin du
théâtre pour repartir à zéro.
Mais on ne repart jamais tout à
fait à zéro, et c'est là parfois le
drame des - serviteurs" d'un
art mutatif par excellence. Avec
Jarry sur la Butte, en désirant
réussir à tout prix la rencontre
avec le public d'une œuvre peu
connue, Barrault a voulu trop
dire en une seule fois. Et cette
fois son enthousiasme l'a trahi.
Cependant, assez paradoxale-
ment, ce n'est pas la pièce qui
est en cause mais le spectacle
lui-même. J'ai trouvé plus d'in-
térêt malgré les écueils placés
par Barrault - en dehors d'Ubu
que connaît-on sérieusement de
Jarry? - à découvir un homme
à travers un texte qu'à suivre les
évolutions d'une trentaine de
comédiens et musiciens. Plon-
geant à bras-le-corps dans les
œuvres complètes de Jarry, et
délaissant volontairement la sé-
rie des Ubu connue, Barrault a
mis à jour un ensemble de tex-
tes dont, par les thèmes, la mo-
dernité est évidente. Pris sépa-
rément, chacun d'eux avait, en
effet, de quoi surprendre et in-
téresser. Le besoin du dépasse-
ment de soi, la fuite vers son
double, qui est à la fois ce que
l'on voudrait être et ce que l'on
ne sera jamais, cette nécessité
de jouer pour exister, face à
l'intelligence implacable et dés-
humanisée, cette angoisse de
vivre qui trouve son défoule-
ment dans toutes sortes de libé-
(1) Récits de Kolyma, Denolll (Coll. Lettres
Nouvelles).
(2) La séquence des femmes nues présente,
à sa manière, une autre • boucle -; la rela-
tion homosexuelle Indique la fermeture; l'en.
trée d'une tierce personne, par effraction, viol,
garantit l'universalité de la violence; mals,
par le Jeu de la nudité et des actrices fran-
çaises qui l'assument, l'érotisme forme œdème
recouvrant la violence, et renvoie à une
• francité - galante, et surtout à la • corrup·
tlon de l'Occident bourgeois _. Bonne cons-
cience et fausse piste pour une éventuelle
censure, • distraite - à bon compte. Ii aurait
fallu une analyse comparée de la réception de
celte séquence par un public hongrois et un
public français.
dans un tel contexte, arme redoutable,
• revolver. braqué - et c'est le sim-
ple gommage de la ilettre T qui sauve
la vie de Varlam Chalamov (1)); le
signe-clef, unificateur, est fourni par
une proclamation libertaire, dont le
héros, Lazar, fait emphatiquement la
lecture - longue citation tirée d'un
ouvrage qui dénonce l'odieuse empri-
se de l'Etat sur l'individu écrasé, ato-
misé; pareil texte, dans pareil contex-
te, définit certes le statut du héros,
Lazar - butant, de fait, incessamment,
contre la Loi du groupe, et par elle
finalement anéanti, puis récupéré;
mals il renvoie surtout, pensons-nous,
à la façon dont Jancso perçoit sa pro-
pre condition d'homme et d'artiste -
libre/enfermé, choyé/menacé, trahi/
récupéré - dans une société bou-
clée (2), la Hongrie d'aujourd'hui;
nulle allusion pensable, naturellement,
au concept de • masses révolutionnai-
res .; il ne reste guère d'autre re-
cours à l'homme Jancso que de s'adon-
ner à une problématique individualiste,
à vocation humaniste et morale, sur le
thème, où s'Ulustra Camus, de • l'in-
dividu contre la société.; et à far-
tlste Jancso, que de griffer avec sa
caméra, mettre sa griffe sur une sur-
face durcie, hostile, sans perspective,
et pour finir, triomphante; que de
pousser, dans cette société des bou-
ches closes, du Silence, son Cri; que
de faire se lever un Sirocco-mlrage
dans ce pays d'hiver, de la glaciation
stalinienne, du glacis soviétique.
Roger Dadoun
Il.
~
VW.
Date
'valorlsant de grandes surfaces plates,
apparemment neutres : un mur de
plAtre, une vaste plaine de terre grise,
ou de neige. Les • évolutions. d'un
personnage et ses relations aux au-
tres sont autant de courbes (rectili-
gnes, brisées, sinusoïdales, embrouil-
lées) qui se rencontrent, se heurtent,
se repoussent ou s'enveloppent - mou-
vements browniens de sujets atomi-
sés, dont la charge, la surcharge, fait
percevoir une figure-destin fondamen-
tale, l'Enfermement. L'orÎ9inalité de
Jancso, ici, ne réside pas seulement
dans 'le recours systématique aux pa-
noramiques latéraux, elle vient surtout
du décalage opéré entre la courbe du
personnage et le mouvement de la
caméra, -laquelle tantôt ,le devance tan-
tôt -s'y accroche, suscitant un rythme
de fuites et de poursuites, ,des désé-
quilibres et des tensions de na-
ture spécifiquement cinématographi-
que, donnant au film de Jancso com-
me un sourd halètement, un souffle
particulier, le -souffle d'une agonie :
Les héros de Jancso sont voués à la
mort, sans espoirs.
Enfermement, agonie, échec : le hé-
ros, abattu, est repris, absorbé par
la grande surface grise-blanche, la
terre, la neige. Groupons ou regrou-
pons maintenant, pour être bref, les
signes essentiels disséminés dans le
film, et traçons-en, à notre tour, -la
courbe, pour voir à quelle structure
Ils abouti'ssent : l'histoire s'impose
d'emblée, horizon, donc ,lecture, poli-
tique, à condition d'opérer ce réta-
blissement qui fait des .. actualités.
l'actualité, qui transforme 1930 en
1970; ces nationalistes croates exilés,
qui tournent en rond sur un bout de
sol hongrois, nous suggèrent l'idée d'un
exil Intérieur, attitude existentielle ty-
pique d'une _société totalitaire; la-
quelle société exige de ses membres
qU'l'ls soient fondamentalement liés
par des relations d'agressivité (mé-
fiance, menaces, dénonciations, chan-
tages, asphyxie...), Illustrées dans le
film moins par les froides tueries que
par -la • ronde des revolvers. accom-
pagnée de la rengaine • Etes-vous ar-
mé? (et n'importe quel mot devient,
26
Jarry sur la Butte
La Moscheta
Le Père et la Mère Ubu, dans «Jarry sur la Butte lt.
une anthologie vivante de ses
mises en scènes, d'où les redi-
tes inévitables. Et le souci qu'il
a de se rencontrer avec nous à
chaque représentation, avec son
rire désarmant, cette volonté
évidente de vouloir jouer avec
nous, le poussent juvénilement
à céder à un trop-plein de vitalité
et d'intentions. Avec Jarry sur la
Butte, Barrault voulait faire rire,
mais c'est à penser qu'il nous
donne et pas nécessairement à
réfléchir. C'était pourtant aussi
son propos.
Depuis 1968, Barrault est dé-
sormais contraint à chaque spec-
tacle de jouer à quitte ou dou-
ble. Ce qui est lamentable. Il
est possible que dans d'autres
conditions de travail il ne se
serait pas réservé un rôle de
comédien aussi important. Il
aurait eu alors le recul néces-
saire du seul metteur en scène
qui trie et dans son texte et
dans son spectacle. Et il aurait
plus certainement réussi cette
fête théâtrale qu'il voulait don-
. ner, avec la complicité d'une
troupe remarquable, sur la butte
Montmartre.
L'actualité théâtrale ayant
parfois de curieux hasards, c'est
précisément sur la scène de
l'ex-Odéon - symboliquement
rebaptisé Théâtre de France -
que la fête théâtrale s'est instal-
lée avec La Moscheta de Ruzan-
te. Pour peu de temps, hélas!
Ce spectacle de Marcel Maré-
chal a été conçu pour retrouver
l'actualité d'un classique, en
dehors d'un lieu et hors du
temps, c'est-à-dire dans notre
temps. C'est que Marcel Maré-
chal pratique l'art du théâtre
avec ce que cela suppose de
contact direct avec la réalité
théâtrale d'aujourd'hui qui veut
que l'on joue à jouer sans que
l'on puisse oublier, ne fût-ce
qu'un instant, au demeurant ras-
surant, que face à la vie, le théâ-
tre est un jeu dans lequel les
cartes sont truquées : le théâtre
pouvant tout au plus servir de
faire-valoir à la vie.
Marcel Maréchal et ses cama-
rades de la Compagnie du Co-
thurne, qu'il dirige avec Jean
Sourbier, ont pris depuis bientôt
dix ans, à Lyon, le pari, aujour-
d'hui gagné, de réussir la ren-
contre difficile entre un réper-
toire contemporain et un public
délaissé ou exclu.
La pièce originale de Ruzante
a constitué pour la compagnie
une base extraordinaire de re-
cherches qu'elle poursuit sur ce
même spectacle depuis 1962
(2). Auteur-acteur du XVIe siè-
cle, Ruzante est le créateur d'un
personnage dont il prit le nom
et sous le couvert duquel, en
dialecte padouan, devant la cour
des princes, il assénait quelques
vérités graves enveloppées sub-
tilement dans le rire gros; avec
ce balancement de l'insolence
calculée et de la démesure
contrôlée que Rabelais prati-
quait à merveille, il déplorait
l'écrasement des campagnes
par les cités florissantes qui
obligeaient le paysan spolié à
mendier son droit à la vie. Habi-
lement, Ruzante affirmait sa « ré-
sistance " par le langage: il op-
posait, par exemple, la langue
des paysans padouans à celle
parlée par les na':ltis, « le Mos·
cheto ", c'est-à-dire le florentin
littéraire des villes, considéré,
précisément, comme une langue
de classe.
Sur un thème, somme toute
assez simple, et depuis devenu
classique - un paysan dépos-
sédé de ses «biens", de sa
femme, et même de l'amitié
essaie de survivre - Marcel
Maréchal exécute un merveil-
leux exercice de re-création
d'un texte. Acteur, il retrouve,
par-delà le temps et l'espace, ce
qu'il y a de commun à tous les
héros populaires, depuis Ruzan-
te, qu'il interprète, à Charlot en
passant par Arlequin. Il est co-
mique et pitoyable, tendre et
poétique, roublard et généreux,
veule et respectueux, mais sur-
tout battu et mécontent.
Mais Marcel Maréchal n'est
pas seulement l'acteur le plus
complet de sa génération, il est
aussi, dans une décentralisation
théâtrale qui s'interroge, l'une
des valeurs les plus sûres com-
me animateur et metteur en
scène. Pour éviter le piège du
vaudeville statique, il fait jouer
le rôle de Bétia, la femme du
paysan, convoitée par tous, par
un acteur remarquable de fines-
se et d'intelligence, Jacques
Angéniol, qui se garde bien
d'imiter la femme, mais remo-
dèle de l'intérieur le sujet deve-
nu objet. Bétia devient alors le
mythe de l'espérance et le lieu
géométrique de ces rêves ca- .
chés, de ces cris retenus et de
ce désespoir entretenu dans les
bidonvilles de Padoue, de Récife
ou de Nanterre. Cette trouvaille
technique enrichit le spectacle
en obligeant les acteurs - Ber-
nard Ballet, Jean-Jacques Lagar-
de et José Gagnol sont égaIe-
ment excellents ---' à jouer sur
au moins deux registres. Et le
décor du même Jacques Angé-
niol, fait de tôles et de débris de
toutes sortes, comme seuls les
bidonvilles savent en montrer,
ajoute, dans sa laideur subli-
mée, la note indispensable à
l'approche d'un spectacle qui se
veut simple dans sa démarche
et clair d'ans sa finalité : avec
son montage sonore, ses addi-
tifs et références à l'actualité,
ses intermèdes, la Moscheta,
sous le couvert de la comédie
de bonne humeur, se veut un
appel sans équivoque aux sous-
prolétaires de tous les pays qui
n'ont que ferraille et boue pour
tout horizon. C'est aussi un ap-
pel aux spectateurs d'un soir :
qui déchirera la frange?
Lucien Attoun
(1) Voir la préface de la pièce pa-
rue aux Ed. Gallimard (collection
Manteau d'Arlequin).
(2) Voir le texte de la pièce parue
aux Ed. de l'Arche.
La Qulnzalne littéraire, du 15 au 30 novembre 1970 27
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nO' Rita Kraus Une radioscopie de la récit, par l'auteur du
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La condition humaine
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Gallimard, 472 p., 85 F.
Anton Tchékhov
Œuvres Il
Récits (1887-1892)
Traduction par
E. Parayre
Révision de Lily Denis
Note par C. Frioux
« Bibliothèque de La
Pléiade.
Gallimard, 1 032 p., 55 F.
Madame de Villedieu
Les désordres de
l'amour
Edition critique par
M. Cuenin, préface de
Pierre Moreau
Droz-Minard, 260 p., 15 F
BIOGRAPHIES
MEMOIRES
CORRESPONDANCE
Leonid Grossman
Dostoïevski
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Editions de Moscou,
532 p., 24,90 F.
Une biographie très
complète, étayée sur
les documents
d'archives
ainsi que sur les
journaux intimes et
la correspondance
de l'écrivain.
Claude Mauriac
Une amitié contrariée
Grasset, 288 p., 23 F.
Des extraits du journal
de l'auteur relatifs à
l'amitié qui l'unit à
Jean Cocteau forment
la matière de ce livre
qui est aussi le début
d'une œuvre intitulée
« Le temps immobile •.
Ch. de Montalembert
Correspondance inédite
1852-1870
Introduction
d'A. Lareille
Cerf, 450 p., 39 F.
La correspondance de
Montalembert avec le
Père Lacordaire, Mgr
de Mérod, A. de Falloux.
Bernd Ruland
Wernher Von Braun :
ma vie pour l'espace
Trad. de l'allemand
Nombr. illustrations
Stock, 318 p., 30 F.
Une biographie complète
du « père des fusées.
et, à travers elle, le récit
vivant de la conquête de
l'espace.
Ravi Shankar
Musique, ma vie
Trad. de l'américain
Nombr. illustrations
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Par le célèbre musicien
indien, un ouvrage qui
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manuel pratique et un
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Les rapports littéraires
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Le théâtre de Salacrou
Gallimard, 176 p., 13 F.
Une thèse riche
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La littérature française
Ouvrage collectif sous
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T. Van der Elst et
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Tome 1 : Du Moyen Age
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1 200 ill. en noir et
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Bordas, 640 p., 96 F.
Les grands modes
d'expression du
Moyen Age, l'évolution
vers l'humanisme et la
crise de celui-ci.
Jean Ristat
Du coup d'Etat en
littérature suivi
d'exemples tirés de
la Bible et des
auteurs anciens
Gallimard, 136 p., 16 F.
Un second livre d'une
virtuosité peu commune
où l'auteur, contestant
les thèmes littéraires
à la mode, finit par
contester sa propre
contestation de la
littérature.
SOCIOLOGIE
PSYCHOLOGIE
ETHNOLOGIE
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Journal d'une
assistante sociale
Edition Spéciale,
180 p., 18 F.
Les misérables de la
société d'abondance, par
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« France-Soir.
et de «Elle •.
Richard Hoggart
La culture du pauvre
Trad. de l'anglais par
E. et J.-C. Garcias et
J.-C. Passeron
Présentation et index
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424 p., 33 F.
Un ouvrage passionnant,
qui remet en question
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les poncifs
aristocratiques ou
populistes sur la culture
populaire et le
conditionnement des
masses par les moyens
modernes de
communication.
Roger Hood
Richard Sparks
La délinquance
Hachette, 256 p., 14,50 F.
Une étude objective due
à deux directeurs des
recherches à l'Institut
de Criminologie de
l'Université de
Cambridge.
Sarah Kofman
L'enfance de l'art
(Une interprétation
de l'esthétique
freudienne)
Payot, 240 p., 24,80 F.
Une lecture
« symptomale » qui
renouvelle
l'interprétation de
l'esthétique freudienne.
Hélène
Michel-Wolfromm
Cette chose-là
Grasset, 392 p., 32 F.
Une grande gynécologue
et psychosomaticienne
récemment disparue
nous parle des conflits
sexuels de la femme
française.
J. Potel
Mort à voir,
mort à vendre
suivi d'une réflexion
de Pierre Colin
Desclée de Brouwer,
267 p., 19,75 F.
Les attitudes devant la
mort dans la société de
consommation.
Emilio Willems
Dictionnaire de
sociologie
Adaptation française
par A. Cuvillier
Ed. Marcel Rivière,
316 p., 30 F.
Nouvelle édition remise
à jour de ce
dictionnaire des notions,
des auteurs et de leurs
œuvres.
Dominique Zahan
Religion, spiritualité
et pensées africaines
Payot, 248 p., 26,70 F.
Un livre qui s'efforce
de rendre compte de
l'unité des cultures
africaines par une
analyse approfondie de
leurs aspects
fondamentaux.
ENSEIGNEMENT
PEDAGOGIE
Xavier Audouard
L'idée psychanalytique
dans une maison
d'enfants
Ed. de l'Epi, 120 p., 16 F.
Pour une révolution
pédagogique basée sur
les concepts majeurs de
la psychanalyse.
PHILOSOPHIE
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La doctrine de
Socrate
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178 p., 18 F.
L'apport original et
définitif de Socrate
à la constitution
de l'éthique.
Ibn Gabirol
Source de vie
(fons vitae)
Première traduction
précédée d'une
introduction par
J. Schlanger .
Aubier-Montaigne,
328 p., 39 F.
Un poète de langue
hébraïque et un penseur
d'expression arabe né
à Malaga vers 1020.
Victor Goldschmidt
Platonisme et pensée
contemporaine
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272 p., 24 F.
De la critique des idées
platoniciennes par
Nietzsche
et Heidegger
à l'éclatement
de la philosophie.
• Kierkegaard
Hâte·toi d'écouter
Traduction inédite.
précédée d'une
introduction de
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Aubier-Montaigne,
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Une œuvre inédite du
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Le mythe de la cité
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France au XVIII" siècle
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L'économie de la
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Etats-Unis et son
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capitaliste mondial.
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des Etats francophones.
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système socialiste à
Cuba au cours de ces
dix dernières années.
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Les textes des séances
officielles tenues par
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304 p., 18 F.
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le monde.
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Vienne au temps
de François·Joseph
De Strauss à Freud
124 il!. en noir, 16 p.
en quadrichromie
Hachette,
272 p., 43,50 F.
Comment la capitale la
plus traditionaliste de
l'Europe devint le
berceau d'une
civilisation
contestataire avant
la lettre.
Charles Terrasse
François 1"
Tome III
Grasset, 272 p., 24 F.
Le dernier volume d'une
trilogie sur François 1":
il traite des dix
dernières années de
son règne, de 1538
à 1547.
Jean H. Prat
Paysages, vie et
visages des Yvelines
à l'orée du XX' siècle
Ed. du Tigre, 225 p., 24 F.
Le tournant de l'histoire
à un endroit typique
de la banlieue
parisienne.
Laffont, 832 p., 34 F.
Quatre siècles de
l'histoire secrète de
l'Europe retracée à
travers le récit de
l'épopée de la famille
Krupp.
Edmond Pognon
De Gaulle et
l'histoire de France
(Trente ans éclairés
par vingt siècles)
A. Michel, 352 p., 25 F.
Les grandes lignes de
force de la pensée
gaullienne et leur
soubassement
historique.
Abdallah Laroui
L'histoire du Maghreb
Un essai de synthèse
Maspéro, 380 p., 26,70 F.
Le point de vue d'un
Maghrébin sur l'histoire
de son pays.
William Manchester
Les armes des Krupp
Trad. de l'américain
par R. Rosenthal
24 p. d'illustrations
HISTOIRE
Jean Bron
Histoire du mouvement
ouvrier français
Tome 2 : La contestation
du capitalisme par les
travailleurs organisés
(1884·1950)
Editions Ouvrières,
328 p., 24 F.
Georges Blond
Les enragés de Dieu
Grasset, 384 p., 28 F.
La guerre qui opposa
pendant quatre siècles
les catholiques aux
protestants.
Daniel Spoerri
J'aime les Keftedes
Robert Morel,
136 p., 20 F.
Une démonstration
gastronomique qui se
double d'un petit tour
du monde des lettres,
des goûts et des arts.
Olivier du Roy
La réciprocité
Essai de morale
fondamentale
Editions de l'Epi,
336 p., 34,20 F.
Docteur en théologie
et abbé de l'Abbaye de • William L. Shirer
Maredsous, l'auteur pose la chute de la
ici les Troisième République
morale humaine, au-dei a Trad. de l'américain
de la loi et des 60 illustrations
modèles vertueux. Stock, 1 100 p., 49 F.
Un document
remarquable par sa
richesse et sa précision
sur les causes de la
défaite de 1940.
Jean-François Revel
Ni Marx ni Jésus
Laffont, 256 p., 18 F.
L'Amérique est-elle en
passe de créer un
modèle révolutionnaire
pour les autres pays?
Un ouvrage qui irritera
beaucoup d'esprits -mais
qui est manifestement
fondé sur une profonde
connaissance et
compréhension des
Etats-Unis.
rigoureuse et qui
constitue une grave
mise en garde contre
les dangers qui
menacent actuellement
les ressources
naturelles de l'humanité.
C. et G. Mathé
La santé est-elle
au·dessus de nos
moyens?
Plon, 328 p., 22,50 F.
Comment libérer la
médecine des entraves
politiques, économiques
et administratives qui
paralysent son
développement.
Christian Léourier
L'origine de la vie
32 dessins in texte
Laffont, 176 p., 15 F.
Collection • Sciences
nouvelles •.
Le siècle de
Saint Louis
Ouvrage collectit
Nombr. illustrations
Hachette, 320 p., 30 F.
Un recueil d'études dues
à des écrivains, des
historiens, des
universitaires, etc., sur
la France du
XIII' siècle.
Howard E. Evans
La vie sur une
planète mal connue
Trad. de l'américain
Stock, 240 p., 25 F.
Le monde des insectes
dans ses réalités
impitoyables, avec son
organisation, son chaos,
ses luttes à mort.
Amédée Ponceau
Timoléon
Réflexions sur la
tyrannie
Introduction de
Raymond Aron,
Ed. Marcel Rivière,
160 p., 16 F.
Un livre. à l'usage
de l'homme traqué •.
G. Rattray Taylor
Le jugement dernier
Trad. de l'anglais
Cal mann-Lévy,
296 p., 22 F.
Un livre étayé sur une
documentation
• Erich Fromm
Espoir et révolution
Trad. de l'américain
Stock, 192 p., 24 F.
Un psychanalyste
américain analyse la
• contestation. de la
jeunesse et nous invite
à y trouver des raisons
d'espérer.
• Ernst Fischer
A la recherche de
la réalité
Trad. de l'allemand
par lL. Lebrave et
J.-P. Lefebvre
• Lettres Nouvelles.
. Denoël, 344 p., 25 F.
Voir le n° 104 de la
Quinzaine.
Lanciné Camara
L'Afrique Noire
est bien partie
Nlles Editions Debresse,
164 p., 15 F.
Le cri d'un poète
africain qui répond, à
sa manière, lli
• L'Afrique Noire est
mal partie. de
R. Dumont.
Georges Elgozy
Les damnés de
l'opulence
Cal mann-Lévy,
336 p., 22,50 F.
Une analyse pleine
d'humour et de gravité
des maux que causent
les impératifs de
l'abondance et de la
technologie.
Jean Bancal
Proudhon
Pluralisme et
autogestion
T. 1 : Les fondements
T. 2 : Les réalisations
Aubier-Montaigne,
328 p., 21 F le vol.
Une véritable somme,
qui est le fruit de vingt-
cinq années de
recherches sur l'œuvre
de Proudhon.
Une étude abondamment
documentée sur les
manifestations de
l'ésotérisme dans nos
sociétés technologiques.
Olivier Burgelin
La communication
de masse
S.G.P.P., 304 p., 31 F.
Une analyse et une mise
au point sur les aspects
positifs et les aspects
négatifs des mass
media.
Jean-François Delassus
Le Japon : monstre
ou modèle?
Hachette, 320 p., 25 F.
Un témoignage
impressionnant sur la
société de
consommation la plus
fébrile après les
Etats-Unis.
• Thomas Browne
Hydriotaphia ou
Discours sur les
urnes funéraires
récemment découvertes
dans le Norfolk
Trad. de l'anglais
par D. Aury
Gallimard, 128 p., 25 F.
Inédite en français,
l''œuvre la plus
significative de cet
écrivain anglais du
XVII' siècle dont la
prose baroque a
.profondément marqué
la lïttérature
britannique.
30
Livres publiés du 20 oct. au 5 nov.
chanvre, de ses origines
à sa plus immédiate
actualité.
Bernard Clavel
Le massacre des
innocents
Latfont, 256 p., 18 F.
12 p. d'illustrations
Un document poignant
sur la misère et la
mort des enfants dans
le monde (les bénéfices
sur ce livre seront
versés à l'organisation
• Terre des Hommes .,
consacrée précisément
au sauvetage de
ces enfants).
Seymour M. Hersh
Le massacre de
Song My
(La guerre du Vietnam
et la conscience
américaine)
Trad. de l'anglais
par Georges Magnane
Gallimard, 256 p., 20 F.
Un document d'une
objectivité peu commune
sur un des épisodes les
plus atroces de la
guerre du Vietnam.
Ben Dan
A Tel·Aviv et au Caire
Poker d'espions
Fayard, 275 p., 24 F.
Par deux journalistes
israéliens.
Jacques Lantier
Le temps des
policiers
Fayard, 336 p., 24 F.
Un document
remarquable et fort
surprenant sur la police,
dû à un haut
fonctionnaire de
l'Intérieur, ancien
agent secret.
Edmonde Sebeille
L'affaire Dominici
Plon, 320 p., 20,40 F.
Une enquête approfondie
sur le crime de Lurs.
G. Lefèvre-Toussaint
Plaidoyer pour
une âme
Préface de Daniel Mayer
Denoël, 224 p., 18 F.
L'affaire Gabrielle
Russier.
Jacob Tsur
La révolte juive
Plon, 288 p., 15.40 F.
L'histoire du mouvement
sioniste, vécue et
décrite par un de ses
protagonistes.
ARTS
URBANISME
Claude Arthaud
Les palais du rêve
200 p. illustrées
91 photos en coul.
et 243 en noir
Arthaud, 360 p., 130 F.
A la découverte de
28 palais issus des
rêves et des mythes
de certains hommes,
dans tous les pays du
monde et de l'aube des
Temps Modernes à la
période contemporaine.
.Max Ernst
Ecritures
Nombr. illustrations
Gallimard, 448 p., 65 F.
Un recueil des textes,
en général peù connus,
ou devenus introuvables,
de ce peintre
surréaliste, complété
par une biographie
inédite et un choix
d'interviews.
Gavin Hambly
Cités de l'Inde Moghole
Delhi, Agrs, Fatehpour,
Sikri
Trad. de l'anglais
par Robert Latour
128 illustrations
A. Michel, 240 p.,
63,30 F.
Collection «Cités
d'Art '.
Millard Meiss
Grandes époques
de la fresque
119 pl. en couleurs
et 8 611 noir
Hachette, 252 p., 155 F.
Publié à l'occasion de
l'exposition de la
Fresque au Petit Palais,
un somptueux ouvrage
qui présente quelques-
unes des plus belles
peintures monumentales
du monde.
RELIGIONS
Eugène Fleischmann
Le christianisme
mis à nu
Plon, 240 p., 27,50 F.
Coll. « Recherches en
Sciences Humaines '.
Marcel Legaut
Introduction à
l'intelligence du passé
et de l'avenir
du christianisme
Aubier-Montaigne,
405 p., 27 F.
Des solutions à la
crise religieuse, par un
chrétien de bonne
volonté.
Thomas Merton
Zen, T&O et nirvana
Esprit et contemplation
en Extrême-Orient
Trad. de l'anglais
par Francis Ledoux
Coll. « Documents
spirituels.
Fayard, 176 p., 25 F.
Inaugurant cette
collection, une suite
d'essais c-onsacrés au
rôle de la contemplation
dans la vie humaine et
aux sommets qu'elle
atteint en
Extrême-Orient.
René d'Ouince
Un prophète en procès:
Teilhard de Chardin
Tome 1 : Teilhard dans
l'Eglise de son temps
Aubier-Montaigne,
264 p., 18 F.
Les rapports de Teilhard
avec les autorités
majeures de la
Compagnie et de la
Curie romaine.
René d'Ouince
Un prophète en procès:
Tome 2 : L'homme et
l'avenir de la pensée
humaine
Aubier-Montaigne,
272 p., 18 F.
T. Lobsang Rampa
Lama médecin
Coll. « Les Chemins
de l'impossible.
A. Michel, 256 p., 18 F.
Un ouvrage qui captivera
les amateurs
d'occultisme et ceux
que passionnent les
mystères du Tibet.
Claude Vincent
Eglise, mère abusive
Coll. « Points chauds.
Fayard, 256 p., 20 F.
L'expérience intime
d'une chrétienne
d'aujourd'hui face aux
problèmes de la foi et
à la crise de l'Eglise.
HUMOUR
VOYAGES
DIVERS
Pierre Berloquin
Le livre des jeux
Nombr. illustrations
Stock, 280 p., 30 F.
Une encyclopédie très
complète des jeux.
Alain Mc Kenzle
Le pavillon des
caractères tracés
Pauvert, 270 p., 26 F.
Un « petit vocabulaire
chinois franco-anglais '.
Marcel Routf
La vie et la passion
de Dodln-Bouffant,
gourmet
Avec une préface de
James de Coquet
Stock, 230 p., 38 F.
De la gastronomie
considérée comme un
des Beaux Arts.
POESIE
Anthologie de la
poésie russe
La renaissance du
XX' siècle
Bilingue
Aubier-Flammarion.
Paul Claudel
Poésies
Introduction de
Jacques Petit
Gall imard/Poésie.
René Daumal
Le contre-c:iel suivi de
Les dernières paroles
du poète
Préface de C. Rugafiori
Gallimard/Poésie
Cette édition, enrichie
de textes inédits,
restitue le premier état
du « Contre-ciel. qui n'a
jamais été édité.
Pierre-Jean Jouve
Diadème suivi de
Mélodrame
Gallimard/Poésie.
Maurice Regnaut
66-67
Pierre Jean Oswald/
Action Poétique.
Louise. de Vilmorin
Poèmes
Gallimard/Poésie.
POCHE
Paul Diel
Psychologie de
la motivation
Petite Bibliothèque
Payot.
André Hodeir
Les mondes du jazz
10/18.
Thomas Mann
Sur le mariage
Lessing
Freud et la pensée
moderne
Mon temps
Bilingue
Aubier-Flammarion.
Alfred Rosmer
Moscou sous Lénine
Petite Collection
Maspéro.
W. Rostow
Les étapes de. la
croissance économique
Seuil/Points.
Victor Serge
Ce que tout
révolutionnaire doit
savoir de la répression
Petite Collection
Maspéro.
J.-J. Servan-Schreiber
Le manifeste radical
Livre de Poche.
Grégoire de Tours
Histoire des Francs
10/18.
Constantin Tsoucalas
La Grèce, de
l'indépendance aux
colonels
Trad. de l'anglais
par J.-P. Rospars
Petite Collection
Maspéro.
ESSAIS
Maurice Bessy
Walt Disney
Seghers/Cinéma
d'aujourd'hui
A la fois une analyse
critique d'une œuvre
fort discutée et le
portrait d'une
personnalité hors du
commun.
Catherine Drinker Bowen
Le rendez·vous de
Philadelphie
SeghersjVent d'Ouest
Le « rendez-vous. de
mai à septembre 1787,
qui réunit les délégués
à la Convention
constitutionnelle
des Etats-Unis.
Louis Bréhier
Les institutions de
l'Empire Byzantin
La civilisation
byzantine
A. Michel/L'Evolution de
l'Humanité
Le deuxième et
troisième volet de la
triologie que l'auteur
consacre à Byzance.

Jean Ehrard
L'idée de nature
en France à l'aube
des Lumières
Flammarion/Science
La formation d'une
préoccupation majeure
de l'âge encyclopédiste
et son incidence sur la
vie intellectuelle.
Jean-Louis Flandrin
L'Eglise et le contrôle
des naissances
Flammarion/Questions
d'Histoire
Les origines historiques
de l'attitude actuelle
de l'Eglise face à ce
problème et l'évolution
probable de ses
positions en la matière.
J.K. Galbraith
La crise économique
de 1929
Trad. de l'anglais
par H. Le Gallo
Petite Bibliothèque
Payot
Une anatomie de la
catastrophe financière
de 1929, par le célèbre
économiste américain.
Alain de Lattre
Geulincx
Seghers/Philosophes
de tous les temps
L'œuvre de ce ~
philosophe flamand,
contemporain de Spinoza
(1624-1669) .
Georg Lukacs
Soljenitsyne
Trad. de l'allemand
par S. Bricianer
Gallimard/Idées
Dans le cadre de ses
recherches sur
l'esthétique du roman,
"auteur interroge ici
l'œuvre du plus illustre
des écrivains
soviétiques.
Henry Miller
Le temps des
assassins
Piere Jean Oswald
Enfin publié en France,
un essai sur Rimbaud
que Miller écrivit
en 1945.·
A.S. Neill
La liberté·
pas l'anarchie
Réflexions sur
l'éducation et
l'expérience de
Summerhill
Trad. de l'anglais
par M. Laguilhomie
Petite Bibliothèque
Payot
(Voir le na 98 de la
Quinzaine) .
Claude Ranel
Moi, juif palestinien
Laffont/Libertés
Le point de vue d'un
Israélien, réalisateur
et commentateur à la
radio israélienne, sur le
problème de la
Palestine.
Maximilien Rubel
Pages de Karl Marx
pour une éthique
socialiste
1. Sociologie critique
2. Révolution et
socialisme
Petite Bibliothèque
Payot
Une anthologie due à
l'éditeur des Œuvres
de Marx.
La QuinzaIne Uttéralre, du 15 au 30 novembre 1970
31
Michel Déon Marguerite Duras
ABAHN
LES PONEYS
SABANA
SAU'TAGES DA'TID
Patricia Finaly
LE GAI
GHETTO
Bruno Gay-Lussac
INTRODUCTION
A LA VIE
PROFANE
Michel Huriet
UNE FILLE
DE
MANCHESTER
Bertrand Poirot-Delpech
LA FOLLE
DE
LITUANIE
Jean Maxime Robert Merle Claude Mourthé
~
,
LA
LA FETE DERRIERE
CAMERA
,
Prix
ENCERCLEE LA VITRE
de la Fondation Del Duca f 970
décerné sur manuscrit
Bernard Ponty Thérèse de Saint Phalle Jacques Serguine
LE LE LA J\tORT
SEQUESTRE SOUVERAIN CONFUSE
J. M. G. Le Clézio Nicole Quentin-Maurer
LA PORTRAIT
••
GUERRE DE RAPHAEL
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