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LANGAGES ET LANGAGE

David LEWIS

Réseaux n° 62 CNET - 1993

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pouvons dire que о est vraie en £ (sans
mentionner un monde) si, et seulement si,
notre monde réel appartient à £(o). Nous
pouvons dire que a est analytique en £ si,
et seulement si, tout monde possible
appartient à £(g). Et ainsi de suite, selon
l'évidence.

ANTITHESE

Qu'est-ce qu'un langage ? Un


phénomène social qui fait partie de l'histoire
naturelle des êtres humains ; une sphère de
l'activité humaine où les gens émettent des
chaînes de sons vocaux, ou inscrivent des
chaînes de signes, et où les gens
répondent, par la pensée ou par l'action, aux
sons ou aux signes qu'ils reconnaissent
comme ayant été produits de cette
THESE (1) manière.
Cette activité verbale est, pour
Qu'est-ce qu'un langage ? Quelque l'essentiel, rationnelle. Celui qui émet certains
chose qui confère des significations à des sons ou certains signes a une raison
enchaînements de sons ou de signes. Ce quelconque de le faire. Il sait que quelqu'un
pourrait être, par conséquent, une fonction, d'autre, en entendant les sons qu'il émet
une série de paires ordonnées ou en voyant les signes qu'il inscrit, est
d'enchaînements et de significations. Les entités dans capable de former une certaine croyance ou
le domaine de la fonction sont certaines d'agir d'une certaine façon. Il veut, pour
séquences finies de types de sons vocaux une raison quelconque, provoquer cette
ou de types de signes susceptibles d'être croyance ou cette action. Ainsi, ses
inscrits ; si о appartient au domaine d'un croyances et ses désirs lui fournissent une
langage £, appelons о une phrase de £. Les raison pour produire les sons ou signes en
entités dans le champ de la fonction sont question, et il les produit. Celui qui répond
des significations : si о est une phrase de à ces sons ou à ces signes le fait aussi
£, appelons £(o) la signification de о en £. d'une certaine manière pour une raison
Que pourrait être la signification d'une quelconque. Il sait de quelle façon la
phrase ? Quelque chose qui, combiné à production des sons ou des signes dépend de
l'information factuelle concernant le l'état d'esprit de celui qui les produit. Par
monde - ou à l'information factuelle conséquent, lorsqu'il observe des sons ou
concernant n'importe quel monde des signes, il est en mesure d'en déduire
possible -, produit une valeur de vérité. Ce quelque chose à propos de l'état d'esprit
pourrait être, par conséquent, une fonction du producteur. Il peut également sans
allant des mondes aux valeurs de vérité - doute en déduire quelque chose à propos
ou, plus simplement, un ensemble de de la situation qui est à l'origine de cet état
mondes. Nous pouvons dire qu'une phrase d'esprit. Il se peut qu'il en vienne
о est vraie en un langage £ concernant un simplement à accepter ces conclusions ou qu'il
monde w si, et seulement si w appartient les modifie en fonction de ses autres
à l'ensemble des mondes de £(a). Nous croyances et de ses désirs.

(1) La première version de cet article date de 1968 et a été révisée en 1972. Le texte de 1968 a été publié en
traduction italienne dans Versus 4 (1973) p. 2-21 sous le titre « Lingue e lingua ». La présente version est extraite de
David LEWIS, Philosophical Papers, Oxford University Press, 1983, p. 163-188. Seule la première moitié de
l'article a été traduite.

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Non seulement tous deux ont des dans la croyance, constitue une convention
raisons de penser et d'agir comme ils le font dans une population P si, et seulement si,
mais, de plus, chacun connaît quelque au sein de P, les six conditions suivantes
chose sur l'autre, en sorte qu'il est en sont remplies. (Ou, au moins, si elles sont
mesure de reproduire les raisons qui presque remplies. Quelques exceptions
l'animent. La reproduction des raisons de aux formules « tout le monde » ou « toute
l'autre constitue pour chacun une partie de personne » peuvent être tolérées.)
ses propres raisons pour penser et agir
comme il le fait ; et chacun se trouve en - 1) Chacun se conforme à R.
mesure de reproduire la reproduction que
l'autre fait de ses propres raisons. Par - 2) Chacun croit que les autres se
conséquent, c'est le mécanisme de Grice conforment à R.
(2) qui opère : X entend provoquer une
réaction de la part de Y en l'amenant à - 3) Cette croyance que les autres se
reconnaître que lui, X, il entend provoquer conforment à R donne à chacun une bonne
cette réaction-là ; Y reconnaît l'intention et décisive raison pour se conformer lui-
de X et se voit donner par là même une même à R. Sa raison peut être, notamment,
raison pour réagir exactement comme X que ceux, parmi les autres, auxquels il a
entendait qu'il réagisse. affaire se conforment à R ; ou bien sa raison
On peut trouver, pour n'importe quelle peut être qu'il y a une conformité générale
population, diverses régularités dans cette ou largement répandue, qu'il y en a eue
activité verbale rationnelle. Il existe des une ou qu'il y en aura une. Sa raison peut
régularités qui font dépendre la production être une raison pratique, si se conformer à
des sons ou des signes de différents aspects R revient à agir d'une certaine manière ;
de l'état d'esprit du producteur. Il existe elle peut être une raison épistémique, si se
des régularités qui font dépendre différents conformer à R revient à avoir certaines
aspects des réactions aux sons ou aux croyances. Premier cas : en fonction de ses
signes des sons ou des signes auxquels on croyances, quelqu'un peut chercher à
réagit. Certaines de ces régularités sont atteindre une fin désirée au moyen d'un
accidentelles. D'autres peuvent s'expliquer, certain type d'action en conformité avec R, à
et des régularités différentes peuvent condition que les autres (tous ou certains
s'expliquer de façons très différentes. d'entre eux) se conforment également à R ;
Certaines d'entre elles peuvent par conséquent, il veut se conformer à R si
s'expliquer en tant que conventions de la les autres le font. Deuxième cas : ses
population dans laquelle elles prévalent. Les croyances ajoutées aux prémisses selon
conventions sont des régularités dans lesquelles les autres se conforment à R,
l'action, ou encore dans l'action et dans les impliquent par déduction, ou corroborent par
croyances, qui sont arbitraires, mais qui se induction, certaines conclusions ; et le fait de
perpétuent parce que, d'une façon ou croire en ces conclusions le conduit à se
d'une autre, elles servent un intérêt conformer à R. Ainsi, les raisons de se
commun. La conformité passée nourrit la conformer à une convention fondées sur
conformité future parce qu'elle fournit à une croyance quelconque - comme les
chacun une raison de continuer à se raisons de croire en général - sont des
conformer ; mais il y a quelqu' autre prémisses auxquelles on croit, et qui tendent à
régularité qui aurait pu servir tout aussi bien, et confirmer la vérité de la croyance en
qui se serait perpétuée de la même façon si question. Notez que je ne parle pas ici des
seulement elle avait pris son départ. raisons pratiques d'agir de sorte à produire,
Plus précisément, une régularité R (3) pour ainsi dire, en soi-même une certaine
dans l'action, ou encore dans l'action et croyance désirée.

(2) H.P. GRICE, 1957, p. 377-88.


(3) R pour le mot anglais « regularity ».

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- 4) Tous préfèrent une conformité autre, en intégrant éventuellement la
générale à R plutôt qu'une conformité reproduction que l'autre fait de son propre
légèrement moindre que générale - notamment raisonnement... le résultat se traduira par un
plutôt qu'une conformité de tous sauf une renforcement plutôt que par un
personne. (Cela n'exclut pas qu'un certain bouleversement de ses attentes de conformité à R.
état de non-conformité largement répandu Il se peut qu'une version négative de (6)
puisse être préféré encore davantage.) fasse l'affaire : personne ne doute que les
Ainsi, toute personne qui croit que presque conditions (1) à (5) soient remplies,
tout le monde se conforme à R voudra que personne ne croit que les autres en doutent, et
les autres, comme elle-même, s'y ainsi de suite.
conforment. Cette condition sert à distinguer les Cette définition peut être mise à
cas de convention où prédomine une l'épreuve sur toutes sortes de régularités
coïncidence d'intérêts, des cas de conflits que nous pencherions à nommer
inextricables. Dans ces derniers, il peut arriver conventions. C'est une convention de rouler à
que chacun fasse du mieux qu'il peut en se droite. C'en est une aussi d'indiquer les
conformant à R, vu que les autres font de poisons par un crâne et des os en croix.
même ; mais chacun souhaite aussi que les C'est une convention de nous habiller
autres ne se soient pas conformés à R, car comme nous le faisons. C'en est une aussi
il pourrait alors gagner à leurs dépens. de dresser les animaux de façon qu'ils
tournent à droite quand on leur lance un « gee »
- 5) R n'est pas la seule régularité et à gauche quand on leur crie « haw ».
possible à remplir les deux dernières C'est une convention de donner des
conditions. Il existe au moins une alternative R' produits et de rendre des services contre
telle que la croyance que les autres s'y certains morceaux de papier ou de métal. Et
sont conformés donnerait à tout le monde ainsi de suite.
une bonne et décisive raison, pratique ou Les intérêts communs qui soutiennent
épistémique, de s'y conformer également ; les conventions sont aussi divers que les
telle aussi qu'il y a une préférence conventions elles-mêmes. La convention
générale pour la conformité générale à R' qui fait que nous roulons à droite est
plutôt que pour une conformité légèrement soutenue par l'intérêt que nous avons à ne pas
moindre que générale ; telle enfin que entrer en collision avec les autres. La
normalement il n'existe aucun moyen de se convention qui nous fait indiquer les
conformer à la fois à R et à R'. De cette poisons par une marque distinctive est
manière, l'alternative R' aurait pu se soutenue par l'intérêt que nous avons à ce que
perpétuer en tant que convention à la place de tout le monde reconnaisse les poisons. Nos
R ; cette condition rend compte de conventions en matière d'habillement
l'arbitraire caractéristique des conventions. peuvent être soutenues par une préférence
esthétique commune pour un habillement
- 6) Pour finir, les différents faits énu- quelque peu uniforme, par le prix peu
mérés dans les conditions (1) à (5) sont élevé des vêtements produits en masse, par
affaire de connaissance commune (ou la peur de tout un chacun qu'un
mutuelle) : tout le monde les connaît, tout le habillement excentrique puisse être pris pour la
monde sait que tout le monde les connaît, manifestation d'un caractère excentrique,
et ainsi de suite. Le savoir mentionné ici par un désir commun à tout le monde de
peut être simplement potentiel : un savoir ne pas attirer l'attention, ou, plus
accessible à quiconque se donnerait la vraisemblablement, par un mélange de ces
peine de penser suffisamment fort à la divers intérêts et de nombreux autres.
question. Tout le monde doit C'est une platitude - que seul un
potentiel ement savoir que les conditions (1) à (5) philosophe pourrait songer à nier - de dire qu'il
sont remplies, potentiellement savoir que y a des conventions de langage, bien que
les autres le savent, et ainsi de suite. Cette nous ne trouvions pas facile de dire ce que
condition assure la stabilité. Si quelqu'un sont ces conventions. Si nous cherchons ce
essaie de reproduire le raisonnement d'un qui différencie fondamentalement le com-

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portement verbal des membres de deux de ne jamais émettre de phrase de £ qui ne
communautés linguistiques distinctes, soit pas vraie en £. Par là même, c'est
nous trouverons sûrement quelque chose éviter d'émettre des phrases de £ dont on ne
d'arbitraire, dont la perpétuation est liée à croit pas qu'elles sont vraies en £. Se fier
un intérêt commun à se coordonner. Dans en £ c'est former ses croyances d'une
le cas des conventions de langage, cet certaine façon : attribuer aux autres une
intérêt commun provient de notre intérêt véracité en £ et, par là, avoir tendance à
commun à tirer profit de notre capacité de répondre à l'émission par un autre de
contrôler, dans certaines limites, au moyen n'importe quelle phrase de £ en croyant
de sons et de signes, les croyances et les que la phrase prononcée est vraie en £.
actions des autres, et à préserver cette Supposons qu'un certain langage £ est
capacité. L'intérêt en question procède, à son utilisé par une certaine population P.
tour, des nombreux désirs qui se mêlent en Supposons qu'il s'agit d'un cas parfait d'usage
nous ; pour les énumérer, il suffit d'énu- normal du langage. Imaginons ce qu'il en
mérer tous les éléments qui empireraient résulte, et revoyons la définition d'une
dans une situation de type Babel. convention pour nous assurer que dans P
prévaut effectivement une convention de
SYNTHESE véracité et de confiance en £.

Quel rapport y a-t-il entre les langages - 1) Dans P prévaut au moins une
et le langage ? Quelle connexion y a-t-il régularité de véracité et de confiance en £. Les
entre ce que j'ai appelé des langages, des membres de P émettent (ou écrivent)
fonctions entre des chaînes de sons ou de fréquemment des phrases de £ à l'intention
signes et des ensembles de mondes les uns des autres. Lorsqu'ils le font, le
possibles, des systèmes sémantiques étudiés locuteur (ou celui qui écrit) énonce
en faisant complètement abstraction des ordinairement une des phrases qu'il croit vraie en
affaires humaines, et ce que j'ai appelé le £, et l'auditeur (ou le lecteur) réagit en
langage, une forme d'activité sociale partageant cette croyance du locuteur (à
humaine rationnelle régie par des moins qu'elle ne soit déjà sienne) et en
conventions ? Nous savons comment appeler cette ajustant ses autres croyances en
connexion : nous pouvons dire qu'un conséquence.
langage £ donné est utilisé par - ou est un (ou
le) langage de - une population P donnée. - 2) Les membres de P croient que cette
Nous savons également que cette régularité de véracité et de confiance en £
connexion résiste par le pouvoir des prévaut en leur sein. Chacun d'eux le croit
conventions du langage prévalant en P. pour en avoir fait l'expérience par le
Avec des conventions bien différentes, P passé.
utiliserait un langage différent. P utilise £
en fonction d'une convention d'un certain - 3) L'attente de conformité donne
type - mais laquelle ? Il ne servirait à rien d'ordinaire à tout un chacun une bonne raison
de dire que c'est une convention d'utiliser de se conformer lui-même. S'il est
£, même si ce n'est pas faux de la décrire locuteur, il attend de son auditeur qu'il ait
ainsi, car ce que nous voulons c'est savoir confiance en £ ; par là il a une raison
ce que recouvre le fait d'utiliser £. d'attendre qu'en émettant certaines phrases
Ma proposition (4) est que la qui, selon ses croyances, sont vraies en £ -
convention par laquelle une population P utilise donc en étant véridique en £ d'une certaine
un langage £ est une convention de manière - il peut communiquer certaines
véracité et de confiance en £. Etre véridique en croyances qu'il estime correctes. Il est
£ c'est agir d'une certaine façon : essayer habituel qu'un locuteur ait une raison ou une

(4) Cette proposition est adaptée de la théorie exposée par STENIUS, 1967, p. 254-274.

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autre de vouloir faire partager ses croyances a eu affaire à de nombreuses phrases en
correctes. Par conséquent, ses croyances et relation grammaticale avec celle-là.
ses désirs constituent une raison pratique
d'agir comme il le fait : énoncer - 4) II existe dans P une préférence
sincèrement une phrase quelconque en £. générale pour la conformité générale à la
Quant à l'auditeur, il attend que le régularité de véracité et de confiance en £.
locuteur soit véridique en £ ; il a ainsi une Vu que la plupart des membres de P s'y
bonne raison d'en déduire que la phrase du conforment, ils veulent que tous s'y
locuteur est vraie en £ en fonction de ses conforment. Ils désirent les uns des autres
croyances. Il est habituel qu'un auditeur qu'ils soient véridiques et confiants en £,
ait également une raison ou une autre de de même qu'ils le désirent d'eux-mêmes.
croire que les croyances du locuteur sont Cette préférence générale est soutenue par
correctes (en gros et peut-être avec des un intérêt commun dans la
exceptions pour certains sujets) ; aussi est-il communication. Toute personne veut, à l'occasion,
raisonnable de sa part d'en déduire que la communiquer ses croyances correctes et
phrase qu'il a entendue est probablement provoquer des actions appropriées chez les
vraie en £. Ainsi, ses croyances concernant autres par le moyen de sons ou de signes.
le locuteur lui fournissent une raison épis- Toute personne veut préserver sa capacité
témique de répondre avec confiance en £. de faire cela à volonté. Toute personne
Nous avons une coordination entre un veut être capable d'apprendre des choses
locuteur sincère et un auditeur confiant. concernant les parties du monde qu'elle ne
Chacun se conforme comme il le fait à la peut pas observer elle-même directement,
régularité de véracité et de confiance en £, en observant les sons et les signes de ses
parce qu'il attend de l'autre qu'il se camarades qui y sont allés.
conforme lui aussi.
Mais il existe également une sorte de - 5) La régularité de véracité et de
coordination plus diffuse et plus indirecte. confiance en £ a des alternatives.
En se coordonnant avec son partenaire Appelons £' n'importe quel langage qui ne
actuel, un locuteur ou un auditeur se recouvre pas £ de telle sorte qu'il serait
coordonne également avec tous ceux dont la possible d'être simultanément véridique et
véracité et la confiance en £ ont par le confiant en £ et en £', et qui est
passé contribué aux attentes de son suffisamment riche et commode pour répondre aux
partenaire actuel. Cette coordination indirecte besoins de P en matière de
est une histoire à quatre voies : entre les communication. La régularité de véracité et de
locuteurs actuels et les locuteurs passés, confiance en £' constitue donc une
entre les locuteurs actuels et les auditeurs régularité alternative à la régularité prévalant en
passés, entre les auditeurs actuels et les £. Dans le cas de la régularité alternative,
locuteurs passés, et entre les auditeurs de même que dans celui de la régularité
actuels et les auditeurs passés. Et, tandis que existante, la conformité générale des autres
la coordination directe entre un locuteur et donnerait à chacun une raison de se
son auditeur est une coordination de conformer; et la conformité générale serait
véracité avec confiance pour une seule généralement préférée à une conformité
phrase de £, la coordination indirecte avec légèrement moindre que générale.
les partenaires précédents du partenaire
actuel (et avec leurs partenaires précédents, - 6) Pour finir, les différents faits
etc.) peut impliquer différentes phrases de relevés ci-dessus sont de connaissance
£. Il peut arriver qu'un auditeur n'ait, commune dans P. Tout le monde les connaît,
disons, jamais rencontré auparavant la tout le monde sait que tout le monde les
phrase qui lui est à présent adressée ; mais connaît, et ainsi de suite. Ou, en tout cas,
en l'entendant il forme la croyance aucune personne ne croit qu'une autre en
appropriée - une croyance telle qu'il a répondu doute ; aucune personne ne croit qu'une
de façon confiante en £ - parce que dans autre croit qu'une autre en doute, et ainsi
son expérience passée de la véracité en £ il de suite.

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Dans tous les cas où un langage £ est Dans ce livre, la clause cruciale de la
nettement utilisé par une population P définition de la convention était énoncée
prévaut, semble-t-il, une convention de sous la forme d'une préférence
véracité et de confiance en £, soutenue par un conditionnelle pour la conformité : chacun préfère se
intérêt à communiquer. Cela est corroboré conformer si les autres le font ; et il en
par le fait que la thèse opposée s'est serait de même pour les alternatives à la
heurtée à une recherche infructueuse de contre- convention existante. (Dans certaines
exemples: je n'ai pas été capable versions de la définition, cette condition était
d'imaginer un seul cas où l'existence d'une telle placée sous une exigence plus vaste de
convention ne serait pas vraiment préférence générale pour la conformité
accompagnée d'un usage du langage £ par la générale.) Il s'agissait essentiellement
population P. J'adopte donc la définition d'expliquer pourquoi le fait de croire que les
suivante, en prétendant qu'elle s'accorde avec autres se conforment donne à chacun une
l'usage ordinaire dans les cas où cet usage raison de se conformer également, et
ordinaire est pleinement déterminé : un d'expliquer ainsi Г autoperpétuation rationnelle
langage £ est utilisé par une population P des conventions. Mais une raison qui
si, et seulement si, prévaut au sein de P une implique la préférence de cette façon ne peut
convention de véracité et de confiance en être qu'une raison pratique d'agir, non une
£, soutenue par un intérêt à communiquer. raison épistémique de croire. C'est
De telles conventions, je l'affirme, pourquoi je disais que les conventions n'étaient
fournissent la connexion désirée entre les que des régularités dans l'action. Il n'y
langages et les populations qui font usage du avait pas de sens à parler de croire quelque
langage. chose en conformité avec une convention.
Une fois que nous avons compris de (Sauf dans le cas particulier où la
quelle manière les langages sont reliés aux conformité des autres à la convention fournit une
populations, que ce soit par des raison pratique de se conformer en agis-
conventions de véracité et de confiance dans " sant pour produire, d'une façon ou d'une
l'intérêt de la communication ou par quelque autre, une croyance à l'intérieur de soi-
autre moyen, nous pouvons nous mettre à même ; mais je savais que ce cas ne
redéfinir, pour une population donnée, convenait pas pour l'usage ordinaire du
tous ces concepts sémantiques que nous langage.) C'est pourquoi je n'avais pas
avons précédemment définis par rapport à accès à ce que je considère à présent être la
un langage. Une chaîne de sons ou de principale sorte de coordination
signes est une phrase de P si, et seulement conventionnelle dans l'usage du langage : celle
si, c'est une phrase d'un langage £ qui est qui s'établit entre l'action d'un locuteur
utilisée dans P. Elle a une certaine véridique et la croyance par laquelle
signification dans P si, et seulement si, elle a répond son auditeur en se fiant à lui.
cette signification en un langage £ qui est J'avais eu recours à deux substituts
utilisé dans P. Elle est vraie dans P différents.
concernant un monde w si, et seulement si, elle Parfois, la façon dont l'auditeur voudra
est vraie concernant w en un langage £ qui agir s'il forme différentes croyances est du
est utilisé dans P. Elle est vraie dans P si, domaine du savoir commun, et nous
et seulement si, elle est vraie en un pouvons imaginer que le locuteur n'essaie pas
langage £ utilisé dans P. seulement de communiquer ses croyances
Cette façon de rendre compte des mais aussi d'amener l'auditeur à agir
conventions en général, et des conventions d'une manière que tous deux, semblable-
du langage en particulier, diffère sur un ment, estiment appropriée dans les
point important de ce que j'avais avancé circonstances que le locuteur croit engendrer.
dans mon livre Convention (5). Nous avons alors une coordination de l'ac-

(5) LEWIS, 1969. Un exposé similaire était présenté dans la version originale de cet article, écrite en 1968.

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tion entre locuteur et auditeur. Tous les non plus en termes de préférence pour la
deux se conforment à une convention de conformité mais plutôt en termes de
véracité pour le locuteur assortie d'une raisons en faveur de la conformité - raisons
réponse appropriée de l'auditeur. La pratiques ou raisons épistémiques.
croyance confiante de l'auditeur n'a pas L'exigence de préférence conditionnelle du
besoin de faire partie du contenu de la départ cède maintenant la place à la clause
convention, bien qu'il faille la mentionner suivante (3) : le fait de croire que les
pour expliquer pourquoi l'auditeur agit en autres se conforment donne à tout un
se conformant. C'est ainsi que, dans chacun une raison de se conformer semblable-
Convention, chapitre IV, on en venait à ment, et il en serait de même en ce qui
rendre compte de la « signalisation ». concerne les alternatives à la convention
Mais la signalisation n'était que trop existante. Une fois ce changement opéré,
évidemment un cas particulier. Il est rien ne s'oppose plus à ce qu'on considère
possible qu'il n'y ait pas pour l'auditeur, la confiance de l'auditeur comme faisant
lorsque le locuteur lui communique une partie de la convention.
croyance, de réponse appropriée à donner. L'ancienne exigence de préférence
Ou bien le locuteur et l'auditeur peuvent conditionnelle est cependant conservée
ne pas s'accorder sur la manière dont comme conséquence de la clause (4),
l'auditeur devrait agir dans les circonstances moins importante. La clause (3), telle
supposées. Ou bien le locuteur peut ne pas qu'appliquée aux raisons pratiques, mais
savoir comment l'auditeur décidera d'agir; non aux raisons épistémiques, peut être
ou bien l'auditeur peut ne pas savoir qu'il subsumée sous (4) .
sait, et ainsi de suite. La réponse de Bennett a souligné un des avantages de
l'auditeur qu'il convient de considérer est la ce changement : supposons un idiolecte
croyance, mais celle-ci n'est généralement avec un seul locuteur mais avec plusieurs
pas une action. Aussi, lorsque, dans le auditeurs capables de le comprendre. Ce
chapitre V de Convention, j'en venais à locuteur et ses auditeurs ne devraient-ils
considérer l'usage du langage en général, j'étais pas constituer une population qui utilise
obligé d'abandonner la coordination l'idiolecte en question ? De manière plus
locuteur-auditeur. Je la remplaçais par la générale, quelle est la différence entre (a)
coordination diffuse entre le locuteur actuel et quelqu'un qui n'émet pas de phrases d'un
les locuteurs passés qui avaient instruit langage donné parce qu'il n'appartient pas
l'auditeur actuel. En conséquence, à une population qui l'utilise et (b)
j'avançais que la convention par laquelle une quelqu'un qui ne prononce pas de phrases
population P utilisait un langage £ était de ce langage, bien qu'il appartienne à une
simplement une convention de véracité en £. population qui l'utilise, parce que
Les locuteurs se conforment; les auditeurs présentement - ou peut-être toujours - il n'a rien
ne le font pas, jusqu'au moment où ils à dire ? Tant qu'il s'agit d'action
deviennent locuteurs à leur tour, si jamais ils accomplie en conformité avec une convention de
le deviennent. véracité, il n'y a pas de différence entre
Je pense maintenant que, en allant au- eux. Tous deux sont sincères dans le vide.
delà du cas particulier de la signalisation, Dans Convention, j'ai fixé comme
je me suis égaré. J'aurais dû conserver condition de la véracité en £ que l'on émette
l'accent mis à l'origine sur la coordination quelquefois des phrases de £, sans
locuteur-auditeur et élargir la définition de toutefois fixer comme condition que l'on
la convention pour qu'elle convienne. prenne la parole dans des occasions
C'est Jonathan Bennett (6) qui m'a montré particulières. Mais cela est insatisfaisant: quel
de quelle manière on pouvait le faire : en est le degré de loquacité véridique
reformulant la clause de définition cruciale nécessaire pour maintenir sa qualité de membre

(6) Entrevue personnelle, 1971. Bennett lui-même utilise le concept élargi de convention d'une manière différente
car il désire présenter la signification à caractère conventionnel comme un cas particulier de la signification selon
Grice. Cf. BENNETT, 1973, p. 141-68.

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actif dans une population utilisant le dans toute situation où la convention
langage ? Que se passe-t-il si tout simplement s'applique, tout le monde a approximativement
quelqu'un n'a jamais trouvé quoi que ce les mêmes préférences concernant toutes
soit qui vaille la peine d'être dit ? les combinaisons possibles d'action.
(Il existe une autre différence, moins Pourquoi toutes ? Il peut suffire que les
importante, entre mon exposé précédent et préférences se rejoignent dans les limites
celui-ci. Dans les deux cas, je voulais spécifiées dans mon actuelle clause (4). J'ai
insister sur le fait que les cas de convention donc laissé de côté la clause additionnelle
sont des cas où coïncident nettement des de concordance dans la préférence.)
intérêts. Précédemment, je rendais compte
de cela par une clause dans la définition Traduit de l'anglais par Edith ZEITLIN,
qui, à présent, paraît indûment restrictive : avec la collaboration de Louis QUÉRÉ

REFERENCES

BENNETT, Jonathan : « The meawing - LEWIS, David : Convention,


Nominalist Strategy », Foundations of Cambridge (Mass), Harvard University Press,
langage, 1973. 1969.

GRICE, H.P. : « Meaning », STENIUS, Erik : « Wood and Language


Philosophical Review 66 (1957). Game », Synthèse 17, 1967.

LEWIS, David : Philisophical Papers,


Oxford University Press, 1983.

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