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ACTIVISME · ANTIPROGRESSISME · ENVIRONNEMENT / ÉCOLOGIE · FA B R I Q U E D U C O N S E N T E M E N T · LE MYTHE DU PROGRÈS

L’art, le diver​tis​se​ment et la destruc​tion du monde (par Stepha​nie


McMillan, Derrick Jensen et Lewis Mumford)
Publié par LePartage
Publié le 30 mars 2015 - 16 min - temps de lecture

Sur le thème de l’art, du diver​tis​se​ment et de la fin du monde nous vous propo​sons trois textes. Le premier est une traduc​tion d’un article de Stepha​-
nie McMillan inti​tulé “Artists raise your weapons” (Artistes, présen​tez arme). Le second est une traduc​tion d’un texte de Derrick Jensen inti​tulé
“Calling all fana​tics” (Appel à tous les fana​tiques) et initia​le​ment publié ici : https://orion​ma​ga​zine.org/article/calling-all-fana​tics/. Enfin, le troi​sième
est un extrait tiré du livre Tech​niques et civi​li​sa​tion de Lewis Mumford, publié en 1934.

En ces temps d’ex​ploi​ta​tion crois​sante, de pauvreté, de guerres impé​ria​listes, de tortures et d’éco​cides, nous n’avons vrai​ment pas besoin d’une pièce
d’art consis​tant en un mate​las dégou​li​nant de pein​ture orange, habi​le​ment inti​tu​lée “rêve tange​rine”. Actuel​le​ment, tandis que l’in​nom​brable multi​-
tude souffre et meurt pour les profits et le luxe du petit nombre, et que les espèces s’éteignent à une vitesse trop élevée pour que l’on puisse suivre,
nous n’avons que faire d’un orchestre composé d’iP​hones. Le futur de la vie sur Terre est menacé, alors épar​gnez-nous cette incon​ti​nence de Tweets
narcis​siques juxta​po​sant commé​rages de célé​bri​tés et choix de nour​ri​tures excen​triques.

En temps de paix et d’har​mo​nie, créer de jolies œuvres-échap​pa​toires et stimu​lant la séro​to​nine, de doux amuse​ments, ne serait pas un crime (sauf
peut-être envers la Muse d’un​tel). Si tout allait bien, un tel art pour​rait agré​men​ter une exis​tence heureuse, comme de la crème fouet​tée un choco​lat
au lait. Il n’y a rien de mauvais dans le plai​sir ou l’art déco​ra​tif. Mais en notre temps, pour un artiste, ne pas consa​crer ses talents et ses éner​gies à la
créa​tion d’armes de résis​tances cultu​relles est une trahi​son de la plus haute magni​tude, un signe de mépris envers la vie elle-même. C’est impar​don​-
nable.
La fonda​tion de toute culture est son système écono​mique sous-jacent. Aujourd’​hui, l’art est contraint de se confor​mer aux demandes du capi​ta​lisme
indus​triel afin de reflé​ter et de renfor​cer les inté​rêts de ceux au pouvoir. Cet art servile envers le système est inexo​ra​ble​ment fade, vicieu​se​ment apai​-
sant, dange​reu​se​ment sûr. Il nous séduit afin que nous dési​rions, que nous ache​tions, que nous utili​sions, que nous consom​mions. Il nous diver​tit et
nous fait glous​ser, nous berce d’une fausse joie tandis qu’il atro​phie lente​ment nos cerveaux à travers nos globes oculaires.

Le système exerce une pres​sion immense afin de créer de l’art qui soit non seule​ment apoli​tique mais aussi anti​po​li​tique. Lorsque la culture domi​nante
repère de l’art poli​tique, elle s’en​fonce les doigts dans les oreilles et chante “La la la​!”, elle refuse d’en faire la critique dans le New York Times ou de
lui four​nir une bourse NEA. L’art poli​tique est vigou​reu​se​ment snobé, ignoré, noyé dans l’obs​cu​rité, effacé. Et s’il est trop impor​tant pour être effacé, il
est alors bafoué, accusé d’être dépri​mant, trop triste, mora​li​sa​teur, impoli, et “au fait, votre style de dessin est nul”. D’ailleurs, vous ne pouvez pas
gagner votre vie si votre travail n’est pas vide de sens, cynique et par consé​quent commer​cia​le​ment viable, allez donc mourir de faim sous un pont
avec vos précieux prin​cipes.
On nous enseigne qu’il est impoli de juger, d’être mora​liste, qu’af​fir​mer un point de vue viole l’es​prit pur, trans​cen​dan​tal et neutre de l’art. Des putains
de conne​ries de merde, conçues pour nous affai​blir et nous dépo​li​ti​ser. Ces temps-ci, la neutra​lité n’existe pas — ne pas prendre posi​tion signi​fie
soute​nir et assis​ter les exploi​teurs et les meur​triers.

Ne soyons ni les outils ni les bouf​fons du système. Les artistes ne sont ni des poltrons ni des mauviettes — nous sommes des résis​tants. Nous prenons
posi​tion. Nous ripos​tons.

Les artistes et les écri​vains ont comme fière tradi​tion d’être en première ligne de la résis​tance, de provoquer des émotions et d’in​ci​ter à l’ac​tion. Nous
devons aujourd’​hui créer une défer​lante d’œuvres mora​listes, obsti​nées, effron​tées et parti​sanes dans la tradi​tion des artistes anti​na​zis comme John
Heart​field et George Grosz, du mura​liste radi​cal Diego Rivera, du réali​sa​teur Ousmane Sembène, des artistes fémi​nistes “Guer​rilla Girls”, des roman​-
ciers comme Maxim Gorky et Taslima Nasrin, des poètes comme Nazim Hikmet et Kazi Nazrul Islam, des musi​ciens comme The Coup et les Dead
Kenne​dys.

La planète a déses​pé​ré​ment besoin d’un art poli​tique, comba​tif et signi​fi​ca​tif. Il est de notre devoir et de notre respon​sa​bi​lité de créer une culture de
résis​tance féroce, intran​si​geante, et agres​sive. Notre art devrait expo​ser et dénon​cer les maux, soute​nir et confor​ter les acti​vistes et les révo​lu​tion​-
naires, célé​brer et contri​buer à l’avè​ne​ment de la libé​ra​tion de cette planète du joug de la démence omni​ci​daire mili​taro-indus​trielle corpo​ra​tiste [du
joug de l’État, du joug de la civi​li​sa​tion techno-indus​trielle, NdT].

Artiste, affûte ton arme.

Stepha ​ ie McMillan
Stepha​nnie

Un extrait du texte de Derrick Jensen inti​tulé “Calling All Fana​tics” (Appel à tous
les fana​tiques) :

[…] La vérité fonda​men​tale de notre temps, c’est que cette culture tue la planète. Nous pouvons ergo​ter tant que nous le voulons — et bien trop le
font — sur le fait qu’elle soit en train de tuer la planète ou simple​ment de provoquer une des 6 ou 7 extinc​tions de masse de ces derniers milliards
d’an​nées, mais aucune personne raison​nable ne peut prétendre que la civi​li​sa​tion indus​trielle n’en​dom​mage pas actuel​le​ment la planète de manière
irré​ver​sible et drama​tique.

En consé​quence, on aurait pu penser que la plupart des gens seraient en train de faire tout ce qui est en leur pouvoir pour proté​ger la vie sur cette
planète — la seule vie, à notre connais​sance, de l’uni​vers. Malheu​reu​se​ment, on aurait tort.
Je pense souvent à cette phrase du psychiatre R.D. Laing : “peu de livres, aujourd’​hui, sont pardon​nables”. Je pense qu’il a écrit cela parce que nous
sommes alié​nés de notre propre expé​rience, de qui nous sommes, et parce que cette alié​na​tion est destruc​trice des autres et de nous-mêmes, au point
que lorsqu’un livre ne prend pas cette alié​na​tion comme point de départ et n’œuvre pas à la recti​fier, nous ferions alors mieux de regar​der des feuilles
blanches. Ou d’ex​pé​ri​men​ter quelque chose (ou quelqu’un). Ou encore, comme aurait pu l’écrire Martin Buber, nous ferions mieux d’en​trer en rela​tion
avec quelque chose ou avec quelqu’un.

Je suis d’ac​cord avec Laing, aujourd’​hui, peu de livres sont pardon​nables (la même chose est vraie des films, des tableaux, des chan​sons, des rela​tions,
des vies, et ainsi de suite)​; et je le suis pour les raisons précé​dem​ment citées. Mais il y a une autre raison pour laquelle je pense que peu de livres
(films, tableaux, chan​sons, rela​tions, vies, et ainsi de suite) sont pardon​nables : ce petit détail tenace qui nous rappelle que cette culture est en train de
détruire la planète. Tout livre (ou films, tableaux, chan​sons, rela​tions, vies, etc.) n’ayant pas pour fonde​ment cette obser​va​tion élémen​taire — le fait
que cette culture soit en train de détruire la planète (en partie à cause de cette alié​na​tion, qui est, bien sûr, par la suite, conti​nuel​le​ment alimen​tée par
la destruc​tion) — et n’œu​vrant pas à la recti​fier, n’est pas pardon​nable, pour une infi​nité de raisons, l’une d’elles étant que sans planète vivante aucun
livre n’existe. Aucun tableau, aucune chan​son, aucune rela​tion, aucune vie, et ainsi de suite. Rien n’existe.[…]
Comme mon amie artiste et auteure Stepha​nie McMillan l’a écrit dans son essai « Artistes : aux armes​! »:

“Si nous vivions en temps de paix et d’har​mo​nie, alors créer des œuvres-échap​pa​toires et stimu​lant la séro​to​nine,
de doux amuse​ments, ne serait pas un crime. Si tout allait bien, un tel art pour​rait agré​men​ter notre exis​tence
heureuse. Il n’y a rien de mauvais dans le plai​sir ou l’art déco​ra​tif. Mais en des temps comme ceux-là, pour un
artiste, ne pas consa​crer ses talents et ses éner​gies à la créa​tion d’armes de résis​tance cultu​relle est une trahi​son de
la plus haute magni​tude, un signe de mépris envers la vie elle-même. C’est impar​don​nable”.

J’éten​drais ses commen​taires au-delà de l’art : en des temps comme ceux-là, pour n’im​porte qui, ne pas consa​crer ses talents et ses éner​gies à la
défense de la planète est une trahi​son de la plus haute magni​tude, un signe de mépris envers la vie elle-même. C’est impar​don​nable. […]

Derrick Jensen
Traduc​tion : Nico​las CASAUX

« L’his ​ oire de la vie », fresque murale de l’ar


L’his​ttoire ​ iste italien Blu, Rome, Casal de’ Pazzi, 2015
l’ar​ttiste

Quand l’art devient un gigan​tesque appa​reil collec​tif d’éva​sion

par Lewis Mumford (extrait tiré de son livre Tech​niques et civi​li​sa​tion, publié en 1934)

[…] Lorsque les moyens physiques de fuite n’étaient pas réunis, l’ima​gi​na​tion pure fleu​ris​sait en mots ou en images. Mais, au XIXe siècle, ces alter​na​-
tives mêmes furent nive​lées sur une base collec​tive méca​ni​sée, résul​tat de la produc​tion bon marché que permet​taient la presse rota​tive, la photo​gra​-
phie, la photo​gra​vure et le cinéma. Avec le déve​lop​pe​ment de la produc​tion litté​raire, la litté​ra​ture forma un monde à part dans lequel l’in​di​vidu insa​-
tis​fait pouvait se reti​rer, pour vivre une vie d’aven​ture en suivant les voya​geurs et les explo​ra​teurs dans leurs souve​nirs, pour vivre une vie d’ac​tion
dange​reuse et d’ob​ser​va​tions précises en parti​ci​pant aux crimes et inves​ti​ga​tions d’un Arsène Lupin ou d’un Sher​lock Holmes, ou pour vivre une vie
roman​tique dans les romans d’amour ou les chan​sons érotiques qui, à partir du XVIIIe siècle, s’of​frirent à tous. Évidem​ment, la plupart de ces possi​bi​li​-
tés de rêve​rie et d’ima​gi​na​tion exis​taient par le passé. Mais elles faisaient désor​mais partie d’un gigan​tesque appa​reil collec​tif d’éva​sion. La litté​ra​ture
popu​laire comme moyen d’éva​sion devint si impor​tante que beau​coup de psycho​logues modernes ont traité la litté​ra​ture dans son ensemble comme
un simple moyen de fuir les dures réali​tés de l’exis​tence, oubliant que la litté​ra​ture de premier ordre, loin d’être un simple plai​sir, est un effort
suprême pour affron​ter et étreindre la réalité, effort à côté duquel une vie de travail active implique une rétrac​tion et repré​sente un repli partiel.

Au XIXe siècle, la litté​ra​ture ordi​naire remplaça, dans une large mesure, les construc​tions mytho​lo​giques de la reli​gion. La cosmo​lo​gie austère et la
morale soigneu​se​ment codi​fiée des reli​gions les plus sacrées étaient, hélas​! un peu trop semblables à la machine, à laquelle les gens essayaient juste​-
ment d’échap​per. Ce repli dans l’ima​gi​naire fut consi​dé​ra​ble​ment renforcé, à partir de 1910, par le cinéma, qui appa​rut juste au moment où le poids de
la machine commençait à deve​nir trop lourd et inexo​rable. Les rêves publics de richesse, muni​fi​cence, aven​ture, surprise et action, l’iden​ti​fi​ca​tion avec
le crimi​nel qui défie les forces de l’ordre, avec les cour​ti​sanes qui pratiquent ouver​te​ment la séduc​tion, ces imagi​na​tions à peine nées, créées et proje​-
tées à l’aide de la machine, rendirent le rite de la machine tolé​rable aux vastes popu​la​tions urba​ni​sées du monde. Mais ces rêves n’étaient plus person​-
nels et, qui plus est, n’étaient ni spon​ta​nés ni libres. Ils furent rapi​de​ment capi​ta​li​sés à grande échelle comme un busi​ness du diver​tis​se​ment devant
rappor​ter un inté​rêt. Créer une vie plus libé​rale, qui aurait pu se passer de tels remèdes, aurait menacé la sûreté des inves​tis​se​ments fondés sur la certi​-
tude de la tris​tesse, de l’en​nui et de la défaite conti​nuels.
Quand on était trop triste pour penser, on pouvait lire​; trop fati​gué pour lire, on pouvait aller au cinéma​; inca​pable d’al​ler au cinéma ou au théâtre, on
pouvait tour​ner le bouton de la radio. Dans tous les cas, on pouvait éviter l’ap​pel de l’ac​tion. Des ersatz d’amants, de héros et d’hé​roïnes, de richesse,
emplis​saient les vies stupides et appau​vries et appor​taient dans les demeures un parfum d’ir​réel. Au fur et à mesure que la machine deve​nait plus
active et plus humaine, repro​dui​sant les proprié​tés biolo​giques de l’œil et de l’oreille, les êtres humains qui s’en servaient comme d’un moyen de fuite
tendaient à deve​nir plus passifs et plus méca​niques. Manquant de confiance en leur propre voix, inca​pables de donner le ton, ils trans​portent avec eux
un phono​graphe ou un poste de radio, même en pique-nique. Crai​gnant d’être seuls avec leurs propres pensées, effrayés d’af​fron​ter le vide et l’iner​tie
de leurs esprits, ils allument la radio, mangent, parlent et dorment avec un stimu​lant exté​rieur conti​nuel : là un orchestre, là un peu de propa​gande, là
un bavar​dage public consi​déré comme de l’in​for​ma​tion. Même la soli​tude dont jouis​sait jadis le plus pauvre travailleur — et qui lais​sait Cendrillon
rêver au Prince Char​mant pendant que ses sœurs allaient au bal — a été suppri​mée par cet envi​ron​ne​ment méca​nique. Quelles que soient les compen​-
sa​tions du quoti​dien, elles doivent venir de la machine. Se servant unique​ment de la machine pour échap​per à la machine, nos popu​la​tions méca​ni​sées
sont tombées de Charybde en Scylla. Les compen​sa​tions sont du même ordre que l’en​vi​ron​ne​ment lui-même. Le cinéma glori​fie déli​bé​ré​ment la
froide bruta​lité et les instincts homi​cides des gang​sters. Les actua​li​tés ciné​ma​to​gra​phiques préparent la guerre en exhi​bant chaque semaine les
derniers progrès de l’ar​me​ment, accom​pa​gnées de quelques mesures persua​sives de l’hymne natio​nal. En soula​geant la contrainte psycho​lo​gique, ces
diverses inven​tions ne font fina​le​ment qu’aug​men​ter la tension et encou​ra​ger des formes de soula​ge​ment plus désas​treuses. Quand on supporte à
l’écran un millier de morts, la violence est telle qu’on est prêt pour un viol, un lynchage, un meurtre ou la guerre dans la vie réelle. Quand l’ex​ci​ta​tion
des ersatz de la radio et du film commence à s’émous​ser, le goût du vrai sang devient une néces​sité. Bref, les compen​sa​tions préparent à un nouveau
choc. […]

Lewis Mumford

activisme art culture résistance

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