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RENE DAUMAL OU LAVOLONTÉ DE CONNAISSANCE par JEAN NEAUMET

(Revue Question De. No 21. Novembre-Décembre 1977)

René Daumal est exemplaire parce qu'il a su s'effacer en tant que poète, philosophe
et penseur pour laisser la place à l'interrogateur et finalement à la question elle-
même. Mort en 1944, René Daumal a laissé des œuvres, « Mémorables », « la Guerre
sainte », « le Mont Analogue », dans lesquelles résonnent une voix, un appel
singulièrement pressants et significatifs pour nous aujourd'hui. Daumal nous invite à
une conversion. L'homme sans connaissance est incomplet et endormi, replié à la
périphérie de lui-même, ignorant de ses dimensions intérieures. Le besoin de
connaissance — qui a poussé Daumal à des expériences extrêmes — est déjà un éveil.
C'est cette volonté de connaissance qui est le trait dominant de son œuvre, trait que
l'auteur de cet article, Jean Néaumet, souligne ici, résumant la thèse qu'il a de son
doctorat.

Celui qui sait qu'il est dans la nuit a déjà ouvert les yeux ; voyant, il est vu et la lumière le
cherche ; il s'éveille dans son sommeil. Il peut partir alors, s'il se souvient, en quête de son
visage.

René Daumal est un de ces voyageurs. Poète d'abord fasciné par l'absence qui habite la
nuit peuplée d'ombres, habile à en décrire tous les prestiges, à en saisir les fantasmes
mouvants, fasciné, au travers de la nuit, par la Mort captivante, « la Néante », poète noir,
il s'est finalement arraché à la fascination vampirisante pour se tourner résolument vers
l'action, la plus urgente des actions : le travail sur soi.

Les jeux de la nuit : pour s'éveiller, il fait le mort

« Le poète blanc cherche à comprendre sa nature de poète, à s'en libérer et à la faire servir.
Le poète noir s'en sert et s'y asservit [...]. La poésie noire est féconde en prestiges comme
le rêve et comme l'opium. Le poète noir goûte tous les plaisirs, se pare de tous les
ornements, exerce tous les pouvoirs — en imagination. Le poète blanc préfère aux riches
mensonges le réel, même pauvre1... »

« La vraie vie est absente », avait crié Rimbaud. Mais comment appeler à soi la Présence
et recouvrer du même coup le sens de l'unique destin, la trame signifiante d'une existence
éparpillée ? Le prix est inchangé depuis les origines : il faut d'abord mourir à soi, mourir
aux « riches mensonges » pour, dénué et libéré de l'inutile, renaître au réel. « Mourez
avant de mourir », dit un hadith célèbre. C'est cette mort d'avant la mort qui ouvre les
chemins de la deuxième naissance.

Les drogues, le rêve délibérément exploré, les épanchements poétiques expressionnistes


ont satisfait un temps son besoin d'« autre chose ». Pour Daumal adolescent, le jour du
monde n'est que nuit de l'esprit, prison d'oubli — faux-jour. Il va refuser ce monde, son
ordre réglé sur le temps extérieur pour explorer « l'autre nuit », celle où Nerval s'est perdu,
en quête d'un jour d'au-delà le jour, qui éclaire l'âme, celui-là. Conscient d'être déplacé
dans notre monde, il va s'éloigner encore plus, creuser la distance jusqu'à l'ultime tension.

1
Chaque fois que l'aube parait, p. 227.
Ainsi, dans Nerval le Nyctalope, l'Expérience fondamentale, se révèle à nous l'explorateur
des confins. Il cite, en exergue, ce verset de la Gîta : « Ce qui est nuit pour tous les êtres
est un jour où veille l'homme qui s'est dompté ; et ce qui est veille pour eux n'est que nuit
pour le clairvoyant solitaire. »

Daumal a conscience d'une distance entre lui-même tel qu'il s'éprouve, tel que l'existence
banale l'a contraint à se manifester, et un moi encore inaccessible qui serait libre et
connaissant. Il veut sortir de lui pour atteindre cet autre et combler cette distance par une
fuite en avant qui l'amène aux portes de la nuit, aux portes de la mort. Il pratique la dérive
contrôlée. Il « fait l'endormi ». Il « fait le mort ». Il veut dormir pour s'éveiller, mourir
pour connaître,

Daumal le Nyctalope : il voyage hors de son corps

Daumal, habité par le pressentiment des univers « autres », veut y pénétrer délibérément,
par tous les moyens. Il ne s'agit pas d'aller « de l'autre côté du miroir ». Nous y sommes
déjà, côté envers. Du côté tain, du côté temps.

Il nous décrit avec précision le procédé qu'il a mis au point pour accéder consciemment à
cet univers : « Il y a quelques années, je donnais des rendez-vous nocturnes à un ami,
Robert Meyrat. Nous n'avions pas besoin d'escalader la grille de la maison familiale pour
nous échapper par les rues désertes d'une ville de province, et nous donner à des nuits
entières de merveilleuses aventures. Voici le procédé que j'avais trouvé pour sortir de mon
corps (j'ai appris depuis que la science occulte le connaît de toute antiquité) : je me
couchais le soir comme tout le monde, et, détendant tous mes muscles avec soin, vérifiant
que chacun était bien complètement abandonné à lui-même, je respirais longuement et
profondément, sur un rythme régulier, jusqu'à ce que mon corps ne fût plus qu'une masse
paralysée étrangère à moi-même. J'imaginais alors que je me levais et m'habillais, mais —
et c'est pour ce point essentiel que je réclame de ceux qui veulent m'imiter un courage et
une puissance d'attention peu ordinaires — j'imaginais chaque geste dans ses moindres
détails et avec une telle exactitude que je devais me représenter l'action de chausser une
espadrille dans le même temps précisément que j'aurais employé à la chausser dans la vie
corporelle. J'avoue d'ailleurs qu'il me fallait parfois passer une semaine de vains efforts
chaque soir avant de réussir seulement à m'asseoir sur le bord de mon lit, et que la fatigue
provoquée par de tels exercices m'a souvent obligé à les interrompre pour de longues
périodes. Si j'avais la force de persévérer, un moment venait, plus ou moins vite, où j'étais
lancé. Vu de l'extérieur, je m'endormais. En fait, j'errais sans efforts [...]. Je marchais, et
immobile je me voyais en même temps marcher, dans des quartiers tout à fait inconnus de
la ville, et Meyrat marchait près de moi. Le lendemain, en plein jour, nous retrouvions
Gilbert Lecomte et Vailland, et leur racontions notre promenade... ».

Trois ans après ces expériences, René Daumal lit Aurélia pour la première fois. La
concordance le bouleverse : « ...Jamais aucun livre de ma main n'aura aussi exactement la
couleur de mon sang, jamais aucun livre ne sera aussi sincèrement le mien qu'Aurélia. »

Ainsi Daumal, appelé par l'« ailleurs », tente-t-il de s'éveiller dans le sommeil, de quitter
son corps et de se projeter dans le monde des rêves, considéré par lui comme un univers
objectif, puisque aussi bien il y découvre exactement ce que Nerval rapporte avoir vu
clans cet autre « journal de voyage » qu'est Aurélia.

Non content de traverser notre monde pour se hâter vers les frontières, il traverse son
propre corps, sa propre enveloppe dans une volonté éperdue de connaître ce qui se tient
au-delà des apparences.

RENE DAUMAL : L'EXIGENCE DE L'AUTHENTICITE

René Daumal est né le 16 mars 1908 dans les Ardennes. C'est au lycée de Reims
qu'il rencontre ses futurs inséparables compagnons : Roger-Gilbert Lecomte,
Robert Meyrat et Roger Vailland. En classe de philosophie, à dix-sept ans, il se
livre à des expériences « pour voir » (alcool, drogue, noctambulisme, asphyxie),
pour étudier comment disparaît la conscience. En 1928, avec ses compagnons, il
fonde la revue le Grand Jeu qui sortira trois numéros. Il l'abandonnera quand il
commencera, à la suite de sa rencontre avec Alexandre de Salzmann, à fréquenter
les groupes Gurdjieff. Cette rencontre décisive réorientera toutes ses recherches
spirituelles, toute sa quête intérieure exprimée dans la Guerre sainte. De son
vivant, il publiera la Grande beuverie et Contre-ciel, recueil de poésie. Trois de ses
ouvrages les plus connus sont posthumes : Poésie noire, poésie blanche ; le Mont
Analogue ; Chaque fois que l'aube paraît. Il meurt en 1944.

Une aventure mystique expérimentale

Cet appel de l'invisible est d'ordre mystique. La recherche où Daumal s'engage présuppose
l'existence d'un ou d'autres mondes correspondant aux pouvoirs cachés de l'homme. Elle
nécessite une ascèse. Mais cette aventure mystique se déroule en dehors de tout contexte
dogmatique a priori, de tout cadre de référence religieux. Un trait essentiel de son «
mysticisme » est son caractère expérimental. Nous ne sommes pas en présence d'un poète
du rêve mais d'un expérimentateur, d'un chercheur.

C'est là qu'il se distingue d'emblée des surréalistes plus soucieux d'expression que
d'expérience. Son mysticisme, s'il ne relève pas de la catégorie dévotionnelle, en ce qu'il
est dénué de toute croyance a priori, ne se réduit pas pour autant, comme il s'en défend
lui-même, à de « belles rêveries ». Daumal ne peut se satisfaire d'évoquer « poétiquement
» d'autres modes d'existence. L'emploi insistant de termes tels que « recette », «
vérification expérimentale », etc., autant que la description minutieuse que nous fait
Daumal de ses tentatives, nous obligent à considérer ce texte comme un véritable
document technique. Daumal, à sa manière, est un technicien.

Qu'il s'agisse des « expériences » ou du langage et de son maniement, il insiste et il


insistera toujours plus sur le savoir-faire correspondant à un savoir-être. Poète aspirant à
la science, à la science de l'homme total, il réajustera sa démarche à plusieurs reprises,
avec une rare rigueur. Il remettra à leur juste place tous les systèmes réducteurs,
marxisme, freudisme, surréalisme, qui entretiennent l'image d'un homme partiel, qu'il soit
« pansu, torsu ou tétard2 ».

Homme « marxiste », fondu dans le groupe, réduit à son travail social, pour qui la
conscience de classe efface la conscience de l'unique destin et pour qui l'esprit se réduit à
l'intellect ; homme « surréaliste », ramenant la pensée supérieure à « l'automatisme
psychique pur », happé par les signes irreliés, fasciné et drogué par l'image et d'autant plus
incapable de percevoir les vraies concordances ; homme « freudien » dont l'inconscient
devient, comme le souligne Raymond Abellio3, « le lieu d'accueil de la vérité inconnue de
l'homme [...], affirmation exorbitante » ; l'homme qui nous est présenté à chaque fois
comme modèle, c'est finalement toujours un homme destitué des pouvoirs de sa
conscience, réduit à la part fonctionnelle de lui-même — quel que soit l'ensemble des
mécanismes auxquels chacun de ses systèmes donne la prééminence. Un homme sans
essence et dont les possibilités de croissance intérieure, de transformation essentielle, ne
sont même pas envisagées. Un existant coupé de ses origines et de sa destination.

Daumal écrivait ceci en 1940. Ces idées fondamentales de la pensée traditionnelle,


auxquelles il donne entière adhésion et qui pouvaient paraître alors à contre-courant, ont
fait depuis leur chemin. On peut voir de nos jours la recherche avancée en physique, en
psychologie et en parapsychologie aller à la rencontre de la pensée traditionnelle. Les
travaux du Pr Charles Tart4, ceux de Robert Ornstein5 vont dans ce sens.

2
Pouvoirs de la parole, « La vie des Basiles », p. 33 (Paris, Gallimard, 1972),
3
Ma deuxième mémoire, tome II p. 217 (Paris, Gallimard, 1976).
4
Pr C.T. Tart . Altered States of consciousness (John Wiley, 1969).
5
Robert Ornstein On the Experience of Time, 1969; On the Psychology of Meditation
1971, The Psychology of Consciousness, Francisco, W. H. Freeman, 1972.
LA CONNAISSANCE SELON BENE DAUMAL

Dans un texte fondamental* pour qui veut comprendre sa pensée, René Daumal
écrivait :
« Le Moderne se croit adulte, parachevé, n'ayant plus jusqu'à sa mort qu'à gagner et
dépenser alternativement des matières (argent, forces vitales, savoir) sans que ces
échanges affectent la chose qui se dénomme "je". L'Hindou** se regarde comme une
chose à parfaire, une fausse vision à redresser, un composé de substances à transformer,
une multitude à unifier. Chez nous, on appelle connaissance l'activité spécifique de
l'intellect. Pour l'Hindou, toutes les fonctions de l'homme sont tenues de participer à la
connaissance.
Nous appelons progrès de la connaissance l'acquisition, par nos appareils perceptifs et
logiques actuels, de nouveaux renseignements sur les choses que nous pouvons
percevoir ou dont nous pouvons entendre parler. Dans la pensée hindoue, le progrès de
la connaissance, c'est le perfectionnement de ces appareils et l'acquisition organique de
nouvelles facultés de connaître.
Nous disons que connaître, c'est pouvoir et c'est prévoir. Pour l'Hindou, c'est devenir et
c'est transformer.
Notre méthode expérimentale a l'ambition de s'appliquer à tous les objets — sauf au
"soi", qui est rejeté dans les domaines de la spéculation philosophique ou de la foi
religieuse. Pour l'Hindou, le « soi » est l'objet premier, dernier et fondamental de la
connaissance ; connaissance non seulement expérimentale mais transformatrice.
Chez nous, l'on tient les hommes pour égaux en être, et ne différant que par l'avoir :
qualités innées et savoir acquis. L'Hindou reconnaît une hiérarchie dans l'être des
hommes ; le maître n'est pas seulement plus savant ou plus habile que l'élève, il est,
substantiellement, plus que lui. Et c'est ce qui rend possible la transmission
ininterrompue de la vérité. Pour le Moderne, enfin, la connaissance est une activité
séparée, indépendante (ou désirée indépendante) des autres. Pour l'Hindou, l'acquisition
de la Connaissance, étant changement de l'homme même, entraîne et suppose le
changement de toutes ses manifestations, de toute sa manière de vivre. »

*Les Pouvoirs de la parole, « Pour approcher l'art poétique hindou », p. 83 (Paris,


Gallimard, 1972).

** « Hindou, note Daumal, signifie ici : quelqu'un qui reconnaît l'autorité de la tradition
védique. Mais les attitudes mentales ici décrites seraient aussi celles de quiconque
reconnaît l'autorité de tout autre aspect de la tradition universelle. »

Daumal : un précurseur des techniques modernes d'élargissement de la conscience

Etonnante assurance de Daumal dans le choix des techniques : décontraction circulaire ;


respiration profonde et rythmée ; visualisation consciente — exercices que l'on retrouve
dans les psychologies traditionnelles, « expérimentales et transformatrices », et
qu'étudient maintenant des chercheurs appartenant à différentes disciplines : recherches
sur le biofeedback, les fonctions différentes et complémentaires des deux hémisphères
cérébraux et les techniques de méditation en général6.

Quand Daumal découvrira après coup la concordance de ses expériences et de ses


procédés avec les données pratiques d'une tradition immémoriale, il ne s'en étonnera pas
outre mesure : ne se sait-il pas prédestiné à découvrir ce qui est caché, et condamné,
comme l'aiguille aimantée vers le nord, à toujours se réorienter vers l'ailleurs ?

L'expérience fondamentale : celle de la mort

C'est en 1943, un an avant sa mort, que Daumal rédige le texte de l'Expérience


fondamentale où il relate son intrusion dans l'autre monde :
« Je voulais plus, je voulais une certitude. » Cette volonté de connaître à tout prix,
réaffirmée avec force, amène Daumal, au terme de la fascination, à la phase ultime de ce
qui constitue sa démarche initiale : mourir pour connaître.

Fasciné par la Nuit, fasciné par la Mort, il ne cherche plus à échapper à la logique de la
fuite en avant dans l'espoir, le seul espoir qui lui reste pour l'heure, d'accéder, au-delà de
la Nuit et de la Mort, au-delà de toutes les hypnoses, à la Connaissance libératrice. Il nous
a communiqué le secret retrouvé : pour s'éveiller, il faut dormir, faire semblant de dormir,
tromper les hommes ; il faut se faire un corps de plomb, un corps lointain, étranger, pour
libérer l'autre corps, le frêle esquif, léger, lumineux, vagabond, le « double » clairvoyant
capable de toutes les mouvances dans le monde parallèle. L'interruption de ses
expériences nocturnes l'a brutalement renvoyé au jour, ce jour qu'il ne peut supporter
encore, et qu'il perçoit comme une absence « revêtue d'une peau de lumière ». La
connaissance seule peut délivrer le nyctalope. Pour s'éveiller, il faut dormir. Pour
connaître, naître à la vérité, il faut mourir — faire semblant de mourir, tromper les dieux.

Daumal est entré éveillé dans le sommeil. Il veut maintenant entrer vivant dans la mort.
En même temps qu'elle constitue l'exorcisme définitif, l'« expérience fondamentale » est
une véritable simulation, une répétition décisive de sa propre mort. Hanté par le visage de
la « Néante », compagne de son enfance désertée, René Daumal décide d'affronter
l'obsession, d'en avoir une fois pour toutes le cœur net, et, pressentant que le visage
immobile n'est qu'un masque, d'arracher le masque.

Le tampon imbibé de tétrachlorure de carbone est le dérisoire moyen d'accès qui lui
permet, en provoquant une mort approximative, d'entrer par effraction dans un « autre
monde », ou plutôt de s'y trouver brutalement jeté.

6
La technologie dont nous disposons permet de constater les effets physiologiques et
psychologiques de l'application des techniques traditionnelles de « méditation ». Ce n'est
pas pour dire, bien entendu, que l'expérience intérieure vécue par le méditant, la
transformation qui peut s'opérer en lui et dont il n'est d'ailleurs pas forcément conscient au
début, est réductible à ces « effets ». A chaque niveau de conscience correspond un mode
d'être du « soi » et d'être-dans-le-monde et d'être-en-contact avec « autre chose » — On
pourrait dire dans le langage « religieux » un autre homme, une nouvelle terre, un autre
ciel. Il y a répercussion de ce nouveau mode sur l'homme extérieur, visible, mesurable. Ce
sont ces répercussions, ces effets secondaires, qui peuvent être constatés et analysés.
La révélation qui l'éblouit, le submerge, est tout entière contenue dans cette affirmation : «
Et ce monde (le monde ordinaire) apparaissait ainsi dans son irréalité parce que j'étais
entré dans un autre monde intensément plus réel, un monde instantané, éternel, un brasier
ardent de réalité et d'évidence dans lequel j'étais jeté tourbillonnant comme un papillon
dans la flamme. » C'est le souvenir de cette certitude qui l'orientera dès lors vers « la
recherche des moyens de la retrouver durablement ».

Les voies de l'éveil et la rencontre avec les groupes Gurdjieff

Les « expériences » avaient convaincu Daumal qu'il existe d'autres modalités de la


conscience, d'autres dimensions dont notre peau et le beau jeu des apparences nous
tiennent séparés. Mais il sut voir à temps, en quoi aussi son attitude est exemplaire pour
nous aujourd'hui, qu'on n'y pénètre pas par effraction sans risquer la désagrégation du
moi.

Le coup d'arrêt allait lui venir d'Alexandre de Salzmann (peintre et décorateur de théâtre
et disciple de Georges Gurdjieff) qu'il rencontre en 1930. Daumal a vingt-deux ans.

« N'étant pas devenu fou tout de suite définitivement, je me mis peu à peu à philosopher
sur le souvenir de cette expérience (l'expérience fondamentale). Et j'aurais sombré dans
ma propre philosophie si, au bon moment, quelqu'un ne s'était trouvé sur ma route pour
me dire : "Voici, il y a une porte ouverte, étroite et d'accès dur, mais une porte, et c'est la
seule pour toi." »

Il ne s'agit plus pour Daumal désormais de mourir pour connaître, comme au temps des «
expériences », mais d'apprendre à se connaître pour mourir à soi-même, dès ici-bas ; et
renaître au Réel, permettre que se développe en soi ce germe de Réalité essentielle, enfoui
dans la nuit intérieure, qui est le connaissant. Daumal, chez Gurdjieff, va travailler sur lui,
apprendre à se connaître dans la totalité de ce qui le compose. Lui qui cherchait à sortir de
lui, à « s'envoler » pour explorer la nuit, il apprendra à entrer dans la nuit de son corps, à
faire silence. Tant que je m'active dans le monde, tel un de ces « bougeotteurs » décrits
dans la Grande Beuverie, « qui arrivent à être partout sauf dans leur peau », je suis victime
de l'illusion d'être éveillé — illusion renforcée par l'évidence de mon activité physique,
émotionnelle ou mentale. L'acte de présence à soi est retrait : je retire mon attention de la
vie fonctionnelle où elle s'engloutissait et je me retrouve, je m'éprouve sans connaissance.
Je suis sommeil. Je suis question. Le chemin de l'éveil passe par la prise de conscience
d'être en sommeil. L'être dort. L'être profond dort profondément.

Le Travail a pour fin d'aller réveiller l'essence dormante. Ses signaux lui sont adressés, ses
impacts destinés. Il se propose aussi de lui donner un corps, un corps dont les organes
existent en nous à l'état latent et qu'il s'agit d'activer. Un corps qui comprend et dépasse à
la fois le corps de chair, qui en est la fructification et l'achèvement.

Toute connaissance commence avec la connaissance de soi


Avant de rencontrer « l'enseignement », Daumal avait déjà cherché seul, sans la direction
d'un maître, à se donner les moyens d'aller au fond, et au-delà des apparences. Il avait déjà
compris que l'œil, qui peut voir, n'est pas suffisant pour connaître (le voyant prématuré
n'est qu'un voyeur de l'au-delà) — il y faut un corps. Le corps autre, léger et lumineux, qui
naît de l'épaisseur même des ténèbres intérieures, comme le diamant du charbon. Heureux
celui qui se sait dans la nuit car, pour lui, l'aube peut luire. Mais apprenez d'abord à
connaître votre nuit, à éprouver votre opacité, à peser votre poids. Heureux les lourds, les
pesants, les massifs car ils portent au plus profond l'enfant de l'aube.

Salzmann puis Gurdjieff apprendront à Daumal que toute connaissance commence avec la
connaissance de soi. Celui qui ne se connaît pas — et donc ne se transforme pas en se
connaissant — ne peut rien connaître. Seul l'être formé et transformé peut être
connaissant.

Daumal écrit à Jean Paulhan : « J'ai dû abandonner de bien commodes désespoirs ; c'est
l'espérance qui est lourde à porter. »

L'existence est déroulement, qu'on peut décomposer artificiellement en événements


particuliers. Le poème-méditation est recueillement, retour sur soi, composition et
recomposition de soi. Il est contact avec la saveur où se conjoignent en chacun l'unique et
l'universel, gustation et transmission de cette saveur. Il est aussi dévoilement dans la
mesure où il révèle le langage des choses, des êtres, des événements, où il leur donne la
parole. Or, « cette Saveur est l'essence, le "Soi" du poème. De même que chez l'homme,
dans le poème, l'âtman se manifeste par certaines "vertus" (guna), qu'on appelle aussi
fonctions, activités spécifiques (dharma) de la Saveur7 ».

Le poème qui véhicule cette saveur devient, comme le voulait Daumal, utile et nécessaire.
« La nécessité du poème sera prouvée si le critique reconnaît la pensée du poète comme
en soi identique à la sienne propre et à la pensée universelle parlant par un organe
particulier8. » Le poète devient apprenti. Il s'initie à un savoir-être qui est coïncidence
avec l'instant. Cette coïncidence rend la parole à l'être intérieur pour qui le temps,
désormais, est l'espace de sa liberté recouvrée — respiration. Cette réabsorption du temps,
cette repossession de soi marquent le passage de la poésie noire à la poésie blanche. La
poésie noire, en ses mouvants prestiges, n'est que l'ombre des états multiples, fluctuants,
contradictoires, eux-mêmes ombres mouvantes de l'être, nuit où son aube se fait attendre.
Ombre de l'ombre, la poésie noire n'exprime jamais que le désordre et la distance entre
l'être et l'exister.

Chez l'homme ordinaire, apprenait Daumal, c'est la personnalité qui est active, plus ou
moins éveillée, l'essence passive, arrêtée le plus souvent à un stade infantile de
développement. Le travail de connaissance et de transformation est séparation d'abord :
séparation du réel et de l'artificiel, du subtil et de l'épais — purification ; union ensuite,
union de l'essence activée, développée, initiatrice et de la personnalité pacifiée, et
subordonnée à l'essence.

7
Les Pouvoirs de la parole, « Pour approcher l'art poétique hindou », p.93
8
« La Poésie et la Critique », p. 39.
Ce renversement de signes constitue, à proprement parler, une mort (« Mourez avant de
mourir »). Quand Daumal comprend cela, il échappe définitivement à la fascination de
l'ombre. Il se guérit de la mort par la mort. Plus de recours possible, désormais, du côté de
la nuit, aucun alibi de recherche à présenter à la recherche. Les drogues, la poésie noire,
l'idolâtrie de l'inconscient ou de l'intellect, l'activisme sous toutes ses formes, au même
titre que les croyances religieuses ou philosophiques conditionnées, réductrices, ne
représentent qu'autant de formes dégradées, régressives ou inversées de la quête.

Il est urgent de retrouver le langage de l'être

Quand Daumal a vu que les moyens n'étaient pas accordés au but : connaître, il a réorienté
sa démarche, brutalement, sans tergiverser. Et sa voix porte toujours : il est urgent de
cesser de se complaire dans les jeux de la nuit, urgent de retrouver L'usage de la parole
qui est de dire, de laisser dire l'être vrai en nous. Urgent d'échapper à la fascination de la
Néante, la dévorante Kali moderne, parée de tous les prestiges de l'anormalité,
destructrice, mensongère et vaniteuse. Urgent de retrouver le langage de l'être. Urgent de
se remettre à l'endroit, après une longue nuit d'absence, planté dans l'instant, là où la
présence appelle la Présence et répond à son appel, où l'attention rencontre Son attention.
Urgent de développer nos pouvoirs et de recouvrer l'esprit.

Cependant, dès avant la « rencontre » et à la différence de beaucoup qui se satisfont


aujourd'hui des ersatz de la spiritualité, Daumal, dans sa quête de l'absolu, n'a jamais
cherché à se perdre, à s'oublier, à se fondre dans l'indistinct, mais bien plutôt a-t-il
toujours voulu comprendre.

Déjà en lui le gnostique l'emportait sur le mystique, le poète blanc sur le poète noir.
L'auteur du Mont Analogue ne pouvait se satisfaire des états. Il voulait plus. Il voulait la
connaissance, la coïncidence :
« L'homme peut ainsi, pas à pas, arriver à peser ce qu'il vaut, ce qu'il peut ; à commander
avec une juste économie, pour le meilleur rendement possible, aux ressources, réserves,
transformations et utilisations de son énergie — sous tous les aspects où elle se manifeste
; à se mouvoir, corps, sentiment, pensée en équilibre mutuel, vers son but ; à savoir ce
qu'il veut faire, et à le faire, à l'aimer faire, à vouloir ce qu'il fait9. »

La connaissance est au-delà des états extatiques

On parle parfois de voie sèche et de voie humide et on a pu dire, à ce propos, que Daumal
avait choisi la voie sèche. Encore qu'une certaine sécheresse, qui était celle de «
l'enseignement » dans sa formulation et ses méthodes, ait pu constituer un correctif
nécessaire après des siècles d'« humidité » chrétienne, peut-on dire que Daumal ait choisi
entre une voie et une autre ? En fait, il n'y a pas deux voies dont l'une serait humide et
l'autre sèche, mais une voie marquée de bien des jalons dont les débordements « humides
» des mystiques chrétiens ne constituent peut-être, après tout, que les balbutiements,
traduits dans la symbolique et la terminologie religieuses du moment. Souvent ces

9
« Le mouvement dans l'éducation intégrale de l'homme », article publié dans la revue
Régénération, du peintre Gleizes, et repris dans le numéro spécial d'Hermès consacré à
Daumal, p. 55.
mystiques ont pris les états « extatiques » et l'excès de sur-émotivité qui les accompagne
pour l'étape finale de la croissance intérieure. Au-delà des « états », il y a la connaissance.
Celui qui a la connaissance peut avoir tous les états qu'il désire ou aucun.

« Les hommes de connaissance sont à sept cents degrés au dessus des hommes de simple
foi », disait déjà El-Ghazali. On a sanctifié l'état mystique alors qu'il n'est peut-être que le
bouillonnement somme toute relativement superficiel de l'opération intérieure.

La rencontre d'une humanité supérieure et invisible

Daumal cherchait la connaissance. Il avait choisi de connaître. C'est-à-dire que la


Connaissance l'avait trouvé et choisi. La connaissance seule donne à l'homme son visage
qui est aussi son nom — celui sous lequel il peut être connu et appelé. La connaissance
appelle sans cesse à elle de nouveaux esprits qui puissent lui donner corps, le corps, les
corps dont elle a besoin pour agir dans le monde. Le Mont Analogue transcrit, dans le
langage analogique de la découverte d'une île cachée, ignorée de l'humanité ordinaire, et
de l'ascension de la Montagne, les premières étapes de l'approche de la connaissance.
Cette île et cette montagne sont en l'homme son humanité intérieure, cachée. Elles sont en
même temps la Terre primordiale, la Terre sainte 10 à laquelle se réfèrent toutes les
traditions. Ce n'est pas ici le lieu de poser la question naïve : cette terre existe-t-elle et où
? Elle est l'endroit dont notre terre est l'envers. Le plus qu'on en puisse dire sans rêver
inutilement est qu'elle est constituée de tous les hommes éveillés et accomplis, accordés
au plan divin et œuvrant à sa réalisation, conforme sans doute aux cycles historiques et
aux rythmes cosmiques. Daumal était certain de l'existence de cette humanité supérieure.

« Cette idée d'une humanité invisible, intérieure à l'humanité visible, je ne pouvais me


résigner à la regarder comme une simple allégorie. Il était prouvé par l'expérience qu'un
homme ne peut pas atteindre directement et de lui-même la vérité ; il fallait qu'un
intermédiaire existât — encore humain par certains côtés, et dépassant l'humanité par
d'autres côtés. Il fallait que, quelque part sur notre terre, vécût cette humanité supérieure,
et qu'elle ne fût pas absolument inaccessible11. » Cette idée d'une humanité intérieure à
l'humanité visible, œuvrant dans le secret, n'apparaissant que rarement au grand jour en
tant que telle, a été reprise, édulcorée, vulgarisée en de nauséabondes versions. Cela
n'implique pas que l'idée soit à rejeter avec la parodie, ce qui constituerait à son tour une
parodie de pensée.

L'enseignement inconnu dispensé par Gurdjieff

Daumal n'aurait pas adhéré à l'enseignement de Gurdjieff de toute sa foi, de toutes ses
énergies, comme il le fit, s'il n'avait été convaincu que cet enseignement émanait de tels
hommes, dont Gurdjieff pouvait être, à sa manière, l'émissaire ou l'« éclaireur », chargé de
préparer le terrain pour une opération ultérieure. Gurdjieff ne parlait pas de son

10
Voir René Guénon : le Roi du monde (Gallimard).
11
Le Mont Analogue, p. 61.
enseignement. Il se présentait comme le transmetteur qualifié d'un « enseignement
inconnu » qu'il appelait le Travail12.

Daumal sut faire la discrimination nécessaire, évaluer la différence de nature qui distingue
les mouvements mystiques divers qui foisonnent dans le monde et le Travail, le Grand
Œuvre. Ces mouvements, ces sectes fournissent à leurs adeptes une « compensation à un
sentiment d'impuissance et au désarroi intérieur 13 ». Elles leur procurent souvent un
mieux-être physique et psychologique ; elles sont sécurisantes en ce qu'elles donnent à
bon compte la sensation « d'avoir trouvé », de posséder la Vérité. (Mais personne sur terre
ne possède la Vérité. La Vérité possède certains d'entre les hommes.) Elles arrêtent en fait
la « recherche » à un stade infantile et anesthésient le besoin de connaissance.

Daumal vit dans l'enseignement inconnu une projection de l'enseignement primordial, un


avant-poste du Grand Œuvre de connaissance. Mais le Mont Analogue — qui désigne le
centre suprême de la tradition primordiale, dont toutes les autres sont dérivées14 — prouve
assez que Daumal, au-delà de la projection de cette tradition centrale, à travers Gurdjieff
sut n'oublier jamais, au contraire de bien des disciples fascinés par la personne du maître,
que ce qui fondait son enseignement était justement le contact qu'avait Gurdjieff avec la
source et la tradition qui y trouve son origine. Le maître peut mourir, et donc la forme
qu'il a donnée à la transmission (liée à sa personne, et aux besoins du temps et des gens
impliqués) devenir sans fonction, mais la source n'est pas tarie pour autant.

Il est urgent de se mettre au travail, nous dit Daumal. Se mettre à l'œuvre, mais pas
n'importe comment, avec n'importe qui, dans l'illusion que n'importe quoi est forcément
mieux que rien. Il est intéressant de noter que Daumal, féru d'hindouisme, ne s'est pas
tourné vers les swamis, les gurus et les ashrams, mais qu'il a donné toute sa confiance à
l'enseignement inconnu dont il s'était convaincu que Gurdjieff était un transmetteur. Cet «
enseignement inconnu » est l'Ancienne Religion dont parlent les soufis, la Doctrine
secrète, préservée et transmise depuis les origines, le Travail. Les gourous correspondent
souvent à l'image qu'on se fait du maître. Leurs dons, leurs vertus, leurs pouvoirs même
n'en font pas pour autant des détenteurs de connaissance. Celui qui a la connaissance, ou
plutôt qui est cette connaissance, qui l'incarne jusqu'à un certain point, n'a pas besoin de
ressembler à l'image que l'on se fait de l'homme connaissant. Il s'emploiera au contraire à
détruire toutes les images. Il ne cherchera pas à plaire, à séduire, mais le plus souvent
agira de façon à éloigner ceux qui ne peuvent mettre en question leur capacité à évaluer
l'authenticité d'un maître ou d'un enseignement, parce qu'ils ont décidé à l'avance de ce à
quoi doit ressembler un maître ou un enseignement « authentiques ». Ainsi les maîtres du

12
Sur les sources de l'enseignement de Gurdjieff, voir : Rafaël Lefort : The Teachers of
Gurdjieff (Londres, V. Gollancz Ltd, 1968) ; Michaël Burke : Among the Dervishes
(Londres, The Octagon Press Ltd, 1973) ; Peter King : Afghanistan, Cockpit in high Asia
(Londres, G. Bles, 1966).
13
Alain de Benoist : « Les sectes : Pourquoi ? Comment ? », Question de no 12, P. 9.
14
Voir dans le Mont Analogue les références au Roi du monde de René Guénon. Le livre
de Guénon étudie le symbolisme de la Montagne dans toutes les traditions et éclaire les
notions de Tradition primordiale, de Terre sainte, de géographie sacrée. Il marque
nettement distinction entre les parodies, les traditions orthodoxes (les grandes religions),
et la Tradition primordiale, polaire, dont ces dernières sont toutes dérivées.
zen, les soufis et, parmi eux, tout spécialement les Malamau font tout pour décourager le
candidat naïf, immature, en jouant un rôle, en se conduisant de façon à chercher l'opprobre
plutôt que l'approbation.

Gurdjieff ne rassurait pas, ne confortait pas. En ressemblant délibérément au dernier


homme auquel le candidat aurait associé l'idée de connaissance supérieure, il décourageait
de l'approcher ceux qui espéraient trouver auprès de lui compensation ou tranquillisation.
Il ne cherchait pas à capturer les proies faciles ; il cherchait — désespérément — ceux qui
par leur aptitude à vivre le processus de transformation seraient à leur tour capables de
participer au Grand Œuvre, d'aider au Travail. Il cherchait les serviteurs futurs du « Bien
qui viendra ». Non pas des « disciples » mais des ouvriers. Il ne faisait en cela qu'obéir
aux impératifs et aux exigences du savoir qu'il détenait en communion avec ceux qui
l'avaient instruit 15 . Gurdjieff n'était peut-être pas un « maître ». Il fut en tout cas un
serviteur — ce qui n'est déjà pas mal. Un serviteur du Travail et de la nécessité à laquelle
il répond.

L'auteur du Mont Analogue sut flairer le parfum de la connaissance à travers


l'enseignement de Gurdjieff et reconnaître, au-delà des apparences inconfortables,
l'homme qui était sur le chemin, qui pouvait donc l'aider à faire ses premiers pas sur la
voie, l'aider à éveiller en lui l'humanité intérieure qui est le bien secret de tout homme.
J. Néaumet

15
Voir à ce prpos Rafaël Lefort : Teachers of Gurdjieff (Londres Gollancz Ltd. 1968), et
Michaël Burke : Among the dervishes (Londres, Octagon Press Ltd. 1973).