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Le Moyen Âge dans le texte

Benoît Grévin et Aude Mairey (dir.)

DOI : 10.4000/books.psorbonne.28785
Éditeur : Éditions de la Sorbonne
Année d'édition : 2016
Date de mise en ligne : 29 juillet 2019
Collection : Histoire ancienne et médiévale
ISBN électronique : 9791035101404

http://books.openedition.org

Édition imprimée
ISBN : 9782859449438
Nombre de pages : 303

Référence électronique
GRÉVIN, Benoît (dir.) ; MAIREY, Aude (dir.). Le Moyen Âge dans le texte. Nouvelle édition [en ligne]. Paris :
Éditions de la Sorbonne, 2016 (généré le 01 août 2019). Disponible sur Internet : <http://
books.openedition.org/psorbonne/28785>. ISBN : 9791035101404. DOI : 10.4000/
books.psorbonne.28785.

© Éditions de la Sorbonne, 2016


Conditions d’utilisation :
http://www.openedition.org/6540
Le Moyen Âge dans le texte
Histoire ancienne et médiévale – 141
Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Le Moyen Âge dans le texte


Cinq ans d’histoire textuelle au
Laboratoire de médiévistique occidentale de Paris

édité par
Benoît Grévin et Aude Mairey

Ouvrage publié avec le concours de la Commission de la recherche


de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

publications de la sorbonne
2016
Illustration de couverture : Guiard des Moulins, Bible historiale, 1450-1475, BnF, ms. fr. 162, fol. 249v.

© Publications de la Sorbonne, 2016


212, rue Saint-Jacques, 75005 Paris
www.publications-sorbonne.fr – publisor@univ-paris1.fr

ISBN : 978-2-85944-943-8
ISSN : 0290-4500

Les opinions exprimées dans cet ouvrage n’engagent que leurs auteurs.
« Aux termes du Code de la propriété intellectuelle, toute reproduction ou représentation, intégrale ou
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priété intellectuelle. Il est rappelé également que l’usage abusif et collectif de la photocopie met en danger
l’équilibre économique des circuits du livre. »
Introduction
Benoît Grévin et Aude Mairey

E xiste-t-il une histoire textuelle ? Et plus précisément, une histoire textuelle


médiévale ? S’il est bien entendu que l’histoire est la recherche et l’analyse
de traces, traces du passé humain, et que celles-ci sont loin d’être uniquement
des traces écrites, le sens commun fait pourtant du texte l’apanage de l’his-
torien. D’une part, l’entrée dans l’histoire se conjugue, dans l’Antiquité, avec
l’invention de l’écriture, séparant ainsi un domaine de l’avant ou de l’ailleurs
(pré- et protohistoire) non écrit, domaine exclusif des archéologues ou des eth-
nologues, d’un domaine des traces écrites du passé qui serait, par excellence,
celui des historiens1. D’autre part, le binôme historien-archéologue, fortement
institutionnalisé en France, suggère, en particulier pour le Moyen Âge, que
l’investigation du passé emprunte des méthodes et des logiques différentes
selon que l’on s’intéresse avant tout à la documentation écrite ou aux autres
vestiges des cultures matérielles. Cette vision est certes caricaturale, dans la
mesure où, pour toute culture ancienne dont une documentation écrite nous
a été conservée, l’analyse des témoignages non textuels et textuels doit aller
de pair ; dans la mesure, aussi, où la notion même de texte, sous l’influence
de l’anthropologie du second xxe siècle, s’est peu à peu élargie jusqu’à inclure
dans sa réflexion une bonne part des pratiques orales enregistrées (par l’eth-
nologie) ou supposées (à partir de reflets médiats, dans le passé historique
lointain). Il n’empêche : pour nos prédécesseurs romantiques et positivistes,
dissocier l’histoire de l’histoire textuelle n’aurait sans doute pas eu grand
sens, et encore aujourd’hui, envisager l’histoire sans le texte revient à mettre
en question par l’absurde la plupart des pratiques de l’historien2.
Faut-il rappeler, pour rester dans un cadre géographiquement non
européen, mais chronologiquement médiéval (eu égard aux découpages

1. Sur le statut de la source textuelle et non textuelle en histoire, cf. en particulier le numéro
spécial de la revue Dimensioni e problemi della ricerca storica, 2, 2007, Sull’uso e l’abuso dei fonti, coor-
donné par Enrico Castelli Gattinara.
2. On verra que ce questionnement par l’absurde a pourtant une validité heuristique certaine,
au sein même de l’histoire textuelle. Cf. infra, p. 18-19 et la section quatre de ce volume,
« L’absence du texte », infra p. 179-240.
6 Introduction

chronologiques ordinaires), à quel point l’interprétation des vestiges des


civilisations Maya de la période classique (c. 300-900) a été radicalement
renouvelée par l’accélération remarquable du déchiffrement de ses témoins
scripturaux effectué ces trente-cinq dernières années, après un siècle de tâton-
nements3 ? C’est là véritablement une histoire qui a émergé – fort différente de
celle que les hypothèses avancées sur la base des seules investigations archéo-
logiques proposaient –, avec sa complexité politique et socio-économique et
son foisonnement prosopographique. De fait, l’interprétation historique des
seuls vestiges des cultures matérielles trouve vite des limites hors de l’appui
– certes souvent indisponible à haute époque – de la source écrite. Hors de
l’écrit, on peut reconstituer un ensemble de pratiques matérielles, postuler
des structures sociales, rêver à l’interprétation d’artefacts qui reflètent ou
symbolisent des mythes : rien de tout cela ne remplace pourtant les indices
que les textes, fussent-ils fragmentaires, donnent sur la pensée des acteurs
des temps historiques, et, partant, sur leur religion, leur organisation sociale,
leur structuration politique, leurs conflits…
Le renouvellement de l’histoire textuelle médiévale, pour s’en tenir au seul
Moyen Âge européen, n’a pourtant pas procédé d’une simple défense et illus-
tration de l’importance de la source écrite, galvanisée par les progrès cumu-
latifs des méthodes de déchiffrement. Le mouvement de fond qui a placé la
réflexion sur le texte au centre des préoccupations des médiévistes a été la
résultante d’une série d’évolutions, certaines de longue durée, d’autres plus
rapides, d’autres encore très récentes (le décollage d’internet et les progrès de
la numérisation) qui ont affecté le métier d’historien. Et il est probable que
l’histoire médiévale a été l’un des principaux théâtres de cette évolution, en
tout cas qu’elle l’a accueillie avec une réceptivité exceptionnelle, en raison de
la position ambiguë, intermédiaire, que le Moyen Âge européen occupe, entre
une antiquité où l’archéologie possède par force un poids spécifique et un âge
de l’Europe moderne et contemporaine où les logiques (apparentes) du tout-
écrit ne donnent pas le même relief au statut de la source textuelle, envisagée
comme une évidence, que dans le clair-obscur de la documentation médié-
vale, qui la fait briller par contraste. Partagé entre une période de l’écrit (rela-
tivement) rare et de l’écrit (plus ou moins) abondant, entrecoupé de seuils
de rupture et de révolutions (passage du papyrus au parchemin, invention de

3. Sur les étapes du déchiffrement de l’écriture Maya, ses progrès après la Seconde Guerre
mondiale et son accélération décisive dans la décennie 1980, cf. M. D. Coe, Breaking the Maya
Code, 3e éd., Londres, Thames & Hudson, 2012.
Benoît Grévin et Aude Mairey 7

la copie à pecia, de l’imprimerie4…), marqué par la présence de l’oralité ainsi


que par l’héritage déjà complexe de cultures textuelles anciennes, gréco-latine
comme proche-orientale (à travers l’héritage du christianisme et de l’islam,
notamment), temps supposé d’une évolution des pratiques d’écriture et de
lecture aux fondements de l’Europe moderne, le Moyen Âge était bien placé
pour devenir un terrain de jeu majeur de l’histoire textuelle.
Il s’en faut de beaucoup pourtant qu’une telle évolution ait été le fait des
seuls médiévistes et qu’elle ait dépendu de leur seule réflexion sur leurs
sources. On a déjà évoqué l’importance de l’anthropologie comme stimulus
dans la réflexion des historiens sur le texte. Il est juste de rappeler que le mou-
vement de définition d’une histoire textuelle proprement autonomisée a été
également conditionné par les révolutions dans la pensée philosophique, en
particulier anglo-saxonne, symbolisées par (mais non réductibles à…) l’œuvre
de Ludwig Wittgenstein5. Un aggiornamento global des historiens sur le statut
de médiateur incontournable de la pensée et de la culture médiévale occupé
par le texte – dans ses dimensions linguistiques, stylistiques, logiques – était
en fait inséparable des bouleversements heuristiques qui ont atteint aussi
bien la linguistique que l’anthropologie et la philosophie entre 1930 et 1960.
On peut dès lors considérer que c’est par un effet en retour et avec un déca-
lage chronologique notable que l’histoire des médiévistes a fini par percevoir
dans toute sa force et intégrer pleinement à ses grilles de questionnement la
réflexion sur le statut du texte en tant que prisme conditionnant nos lectures
du passé, mais aussi de la pensée humaine en général, qui était déjà présente
dans d’autres sciences humaines. En France comme en Angleterre, dans des
optiques différentes, cet aggiornamento a essentiellement eu lieu dans le dernier
tiers du xxe siècle6 pour imposer la centralité du texte comme une évidence
au tournant des années 1990-20007. Il est pourtant juste de souligner que,
deux générations plus tôt, le renouvellement apporté par l’école des Annales
à la pratique historique, contre le positivisme caractéristique des bastions

4. Sur les révolutions du livre au xve siècle, et leur contextualisation dans la production des
derniers siècles du Moyen Âge, cf. R. Chartier, « L’ordre des livres », dans P. Boucheron (dir.),
Histoire du monde au xve siècle, Paris, Fayard, 2009, p. 756-768,
5. Sur la philosophie du langage de Wittgenstein, cf. J. Bouveresse, Essais III. Wittgenstein & les
sortilèges du langage, Marseille, Agone, 2003.
6. On rappellera à cet égard le statut fondateur du livre de Michael Clanchy, From Memory to
Written Record, England 1066-1307, Oxford/Cambridge, Blackwell, 1993 [1979].
7. Sur les limites de cet aggiornamento en France avant 2005, cf. É. Anheim et P. Chastang, « Les
pratiques de l’écrit dans les sociétés médiévales », Médiévales, 56, 2009, Pratiques de l’écrit (vie-
xiiie siècle), p. 5-10. Sur l’évolution de l’histoire textuelle en Angleterre, voir les réflexions histo-
riographiques d’Helen Lacey, infra, p. 255-276.
8 Introduction

institutionnels d’une pratique de lecture du texte conservatrice, comme


l’École des chartes des années 1930-1950 (laquelle ne se reconnaîtrait sans
doute guère dans l’École des chartes des années 2000, devenue l’un des fers
de lance de la nouvelle histoire textuelle médiévale en France…), avait anticipé
par certains aspects la nécessité de porter une attention majeure aux caracté-
ristiques du texte médiéval, entendue comme un élément parmi d’autres du
renouvellement des pratiques historiques qu’elle appelait de ses vœux. Une
telle attention est par exemple sensible dans le traitement novateur donné à
la source diplomatique en tant que dispositif rhétorique par Marc Bloch, à
l’époque où de monumentales synthèses sur tels aspects de la royauté fran-
çaise médiévale aboutissaient encore à des jugements méprisants sur les pra-
tiques d’écriture de la chancellerie royale de la part des « gardiens du temple »
de la vieille érudition8. De tels questionnements sur la valeur intrinsèque du
texte n’étaient pourtant pas au centre des écoles historiques qui dominèrent
l’histoire médiévale en France dans l’après-guerre. L’histoire textuelle n’a,
au contraire, commencé à s’imposer dans l’Hexagone qu’assez tard, notam-
ment à la faveur des changements de paradigme motivés par l’effacement
de l’histoire économique, par la crise de l’histoire intellectuelle des années
1960-1970 (saison et remise en question de l’histoire des mentalités), par le
renouvellement induit par la traduction et la lecture d’acteurs déterminants de
l’anthropologie de langue anglaise tels que Jack Goody9.
La montée en puissance de l’histoire textuelle, avec ses avancées mais aussi
ses travers (fétichisme de la matérialité du texte au risque d’un déséquilibre
souvent radical entre l’analyse proprement philologique et linguistique,
absente ou sommaire, et l’attention proclamée aux aspects graphiques ou
codicologiques ; porosité par rapport à certains des aspects scientifiquement
les plus contestables de l’interprétation littéraire, en tant qu’ils sont domi-
nés par des logiques herméneutiques ; plus récemment, hystérie du « tout
numérique » sans cesse annoncé comme l’horizon ultime de la recherche) a
également accompagné un temps de rééquilibrage de la discipline concomi-
tant de l’écroulement du bloc de l’Est et de l’avènement de la globalisation.
La montée en puissance d’une « nouvelle érudition » dépassant l’horizon de
sous-disciplines souvent jusque-là cataloguées comme « conservatrices »,

8. Voir sur cette question S. Barret et B. Grévin, Regalis excellentia. Les préambules des actes des rois de
France au xive siècle (1300-1380), Paris, École des chartes (Mémoires et documents de l’École des
chartes, 98), en particulier p. 23-24.
9. La réception de ses idées en France commence essentiellement avec le livre de Jack Goody,
The Domestication of the Savage Mind, Cambridge, Cambridge University Press, 1977 (trad. fran-
çaise J. Bazin et A. Bensa, La raison graphique. La domestication de la pensée sauvage, Paris, Éditions
de Minuit, 1979).
Benoît Grévin et Aude Mairey 9

telle la diplomatique, a côtoyé une interrogation des paradigmes de l’histoire


sociale, socio-économique et sociopolitique dominants dans l’après-guerre
par des chercheurs relayant des tendances universitaires importées d’outre
Atlantique et visant à subvertir les cadres de recherche traditionnels. Des cou-
rants qui travaillaient ainsi en profondeur l’histoire médiévale européenne,
de manière parfois opposée – résurgence « transfigurée10 » d’une érudition
naguère condamnée au déclin des chapelles et promotion de paradigmes
alternatifs appuyés sur les théories du texte aux prétentions avant-gardistes –
ont ainsi pu cohabiter en apparence sous une étiquette globale d’histoire
textuelle qui permettait de mener un certain nombre de batailles à front
renversé en faveur d’une meilleure prise en considération du texte. Il y aurait
à ce sujet une longue histoire à écrire sur les différentes idées de l’histoire
textuelle qui ont été véhiculées et se sont imposées en France, en Angleterre,
en Allemagne aussi (à l’ombre de la Memoria notamment) durant les trente
dernières années, et sur la manière dont une unité factice due à la diffusion de
certains concepts (comme celui des écritures pragmatiques dont il sera ques-
tion dans ces pages) a masqué sans les annuler, au risque de malentendus
de fond, les différences méthodologiques et historiographiques persistantes,
parfois très importantes, liées aux développements séparés de l’histoire de
la médiévistique dans les diverses aires académiques européennes. Mais,
sans même entrer dans le détail de ces variations italo-, franco-, germano- ou
anglophones sur l’histoire textuelle, parle-t-on de la même chose en 2015, en
plaçant unanimement le texte au centre de la discipline, lorsque l’on est diplo-
matiste, spécialiste du féodalisme, historien du genre, spécialiste de la rhé-
torique ou des pratiques d’alimentation, lorsque l’on pratique une approche
étiquetée comme philologique, linguistique, historique ou littéraire ?
La centralité du texte dans la pratique affichée des historiens est une
évidence fédératrice de la discipline depuis le début des années 2000. Elle
n’empêche pas de se demander si ce qui est devenu un poncif n’est pas aussi
une manière de fédérer de manière parfois peu consciente un ensemble de
recherches au fond disparates par leur orientation. « Faire de l’histoire tex-
tuelle » est pour maint médiéviste aujourd’hui une manière d’afficher une
certaine communauté d’idées concernant la nécessaire réflexivité de l’histo-
rien par rapport à sa source. Et il est probable que les bouleversements en
chaîne induits par la numérisation et l’analyse informatique des documents
nous conditionnent à penser le problème du rapport au texte de manière plus
aiguë que nos devanciers. Nous sommes, en cela, aussi prisonniers de notre

10. On fait bien sûr écho ici à O. Guyotjeannin, « L’érudition transfigurée », dans J. Boutier et
D. Julia (dir.), Passés recomposés : champs et chantiers de l’histoire, Paris, Autrement, 1995, p. 152-162.
10 Introduction

époque que les historiens des années 1950, quel que fût leur camp, l’étaient
des problématiques politico-économiques qui conditionnaient plus ou moins
pesamment tout ou partie de leurs recherches ; nous n’échapperons pas plus
à la pesanteur des jargons que nous utilisons par réflexe et qui caractériseront
notre époque pour les historiens postérieurs : nos tics auront souvent trait
à la « matérialité », à « l’agencement », à la « transformation » du texte et de
ses avatars. En ce sens, la transcendance d’une histoire textuelle qui dépasse
largement les clivages disciplinaires et permet d’accumuler aussi bien les
exercices de haute voltige philologiques, déconnectés de tout questionne-
ment socio-économique, que les réflexions de l’histoire la plus sociale (et
l’on retrouve le balancement dialectique entre retour de l’érudition et inspi-
ration anthropologique) n’est-elle pas la marque d’une période dominée par
un éclectisme patent, où les tensions entre différentes tendances historiques
n’empêchent pas, sauf sur certains sujets brûlants, qui ne sont certes plus
ceux des années 1960 – on pense à la part de l’islam dans l’Occident médié-
val – un certain refus de cataloguer trop facilement les historiens en camps
trop tranchés ? En prenant pour thème fédérateur un questionnement qui
est avant tout d’ordre méthodologique – comment traiter un, le, les texte(s)
médiéval/aux quand on est historien du Moyen Âge – l’époque offre en effet
la possibilité d’inclure tous les historiens dans cet âge du texte, quelle que
soit leur orientation : à condition qu’ils reconnaissent la nécessité d’un retour
réflexif sur les fondements mêmes de leurs pratiques, laquelle semble tout
de même de sens commun (mais ne sera jamais réellement partagée par l’en-
semble des praticiens11…).
Le déplacement du centre d’intérêt du médiéviste vers le statut du texte ne
participe toutefois pas seulement d’un ensemble de facteurs unifiant l’histoire
médiévale. Le problème se situe également au cœur de la discipline, dans son
aspect éclaté de domaine partagé entre des spécialités et sous-spécialités dont
les rapports internes se sont peu à peu modifiés et complexifiés depuis un
demi-siècle. Comme toute science fondée sur l’accumulation des savoirs et
des matériaux ainsi que sur l’amélioration graduelle des techniques d’inves-
tigation, l’histoire médiévale repose de plus en plus sur la mise en place de

11. La réflexion sur le statut du texte, partagée avec plus ou moins d’intensité, reste certai-
nement l’un des shibbolets qui, au-delà de l’appartenance académique à une institution de
recherche, départagent l’histoire à vocation scientifique des narrations historiques à faible
régime de scientificité. Sur les tensions existant dans les dernières décennies entre historiens
professionnels et non-historiens ou historiens-amateurs autour du Moyen Âge, voir notamment
les nombreux éléments présents dans le livre de Tommaso di Carpegna Falconieri, Medioevo
militante. La politica di oggi alle prese con barbari e crociati, 2011, Turin, Einaudi (trad. fr. Médiéval et
Militant. Penser le contemporain à travers le Moyen Âge, Paris, Publications de la Sorbonne, 2015).
Benoît Grévin et Aude Mairey 11

passerelles permettant de bénéficier des savoirs élaborés dans des secteurs qui
ne peuvent être également dominés par un seul et même historien. Le régime
relativement simple de connaissances philologiques qui constituait le bagage
méthodologique de l’historien médiéviste du xixe siècle et, encore largement,
du premier vingtième siècle s’est ainsi complexifié de manière exponentielle,
au point que se pose le problème des compétences individuelles et d’équipe,
disciplinaires et interdisciplinaires, nécessaires pour analyser intégralement
un texte médiéval. De ce point de vue, l’avènement en majesté d’une histoire
textuelle placée au centre des interrogations constitue un paradoxe perma-
nent : elle stimule en effet constamment des tendances à l’interdisciplinarité
qui entretiennent depuis trente ans la création de circulations entre l’histoire
littéraire, la philologie, l’histoire sociale, les disciplines traditionnelles spé-
cifiques du texte (codicologie, diplomatique, paléographie) ou novatrices
(histoire numérique, à son tour matrice d’une diplomatique ou d’une paléo-
graphie numérique…). Mais l’approfondissement du texte place aussi beau-
coup plus frontalement qu’il y a un demi-siècle l’historien devant ses limites.
Quel historien peut se vanter de dominer les savoirs linguistiques et philolo-
giques complexes qui font de l’analyse du latin tardif du haut Moyen Âge ou
des différentes scriptae des langues vulgaires du bas Moyen Âge une opération
requérant en théorie une longue spécialisation préalable, totalement disso-
ciée (au moins en France) de sa formation académique12 ? Quel historien, s’il
n’est pas diplomatiste professionnel, peut prétendre dominer parfaitement
l’analyse de l’acte, portée à des niveaux de raffinement sans égal dans les
écoles de pointe italiennes ou autrichiennes depuis soixante ans ? Quid de la
paléographie, à présent révolutionnée par les traitements informatiques13 ?
Quel historien, plus généralement, peut-il avoir une vision panoptique, sinon
vague, des recherches menées sur les différentes littératures médiévales
depuis cinquante ans, à l’heure où l’histoire du sermon, de l’hagiographie, du
théâtre, de l’historiographie, des traductions médiévaux, sont devenues des
sous-disciplines ?
Ce n’est pas seulement sous l’influence de lectures anthropologiques que
les médiévistes entretiennent une culture du bricolage méthodologique, c’est
aussi, par force, pour tenter d’intégrer au moins partiellement des avancées
qu’ils ne peuvent toutes dominer avec la meilleure formation. Plus, l’histoire

12. Sur les scriptae du français au bas Moyen Âge, voir le dossier Médiévales, 45, 2003, Grammaires
du vulgaire. Normes et variations de la langue française.
13. Voir à ce sujet D. Stutzmann, « Système graphique et normes sociales : pour une analyse
électronique des écritures médiévales », dans N. Golob (éd.), Medieval Autograph Manuscripts,
Proceedings of the XVIIth Colloquium of the Comité International de Paléographie Latine,
Ljubljana, 7-10 Septembre 2010, Brepols, Turnhout (Bibliogia, 36), 2013, p. 429-434.
12 Introduction

textuelle court dans les années 2010 (au moins en France et dans d’autres pays
particulièrement affectés par les changements de paradigme scolaire moins
sensibles ailleurs, par exemple en Italie) le risque d’un écartèlement entre,
d’une part, une accumulation de compétences avant-gardistes projetant la
discipline dans le futur par la maîtrise des nouvelles possibilités numériques
et informatiques, et d’autre part un effondrement des compétences philolo-
giques de base dans le traitement de la langue la plus représentative de ses
sources (particulièrement avant 1300), c’est-à-dire le latin qui n’est plus
appris, sauf exception, avant l’université et dont le niveau de maîtrise moyen
baisse sensiblement. De là à enregistrer l’apparition des premiers monstres
scientifiques, où le raffinement des analyses lexicales assistées côtoiera les
erreurs de transcription ou de traduction les plus crasses, il n’y a qu’un pas,
qui est en train d’être franchi. Il n’existe pas de remède miracle à ces tensions,
car ni le temps à disposition pour la recherche individuelle, ni les effectifs
engagés dans les différents secteurs disciplinaires, ne font entrevoir la possi-
bilité d’un « rééquilibrage » des compétences qui permettrait de former scien-
tifiquement une nouvelle génération de médiévistes munie des instruments
qui la rendrait apte à affronter le texte dans l’ensemble de ses aspects. Aidés
d’une minorité de philologues et de linguistes, qui ne communiquent pas tou-
jours dans une langue aisément traduisible pour eux, se nourrissant des avan-
cées produites dans certains secteurs disciplinaires de pointe, en interaction
souhaitable (peu souvent réalisée dans la pratique au pays de Molière) avec
leurs collègues littéraires, les historiens médiévistes doivent faire leur mar-
ché pour se créer, sur le tas, une méthodologie et un savoir qui leur permette
d’affronter les textes. Car au fond, c’est bien de cela qu’il s’agit : au-delà de
sa banalité, fruit de son succès, l’histoire textuelle représente bien un enjeu
scientifique : celui d’une tentation, à certains égards scientiste, de dominer
pleinement le texte, qui place l’historien devant les contradictions de ses
propres limites à l’âge de la culture numérique.

C’est en grande partie de ce problème d’interdisciplinarité lié à un élar-


gissement et à une mutation profonde de la masse des connaissances à
traiter, des techniques d’investigation et, en bien comme en mal, des com-
pétences réelles et requises, que sont nées les Journées d’histoire textuelle
du Laboratoire de médiévistique occidentale de Paris (dorénavant LAMOP)
dont les cinq ensembles de textes présentés dans ces pages sont les reflets,
correspondant aux journées des années 2008-2012, et retravaillés par leurs
auteurs en vue de la publication14. Au contraire d’un laboratoire strictement

14. Les journées d’histoire textuelle du LAMOP ont été organisées dans la décennie 2000 (à
partir de 2003) par Darwin Smith, dans une approche interdisciplinaire forte (notamment
Benoît Grévin et Aude Mairey 13

et explicitement centré sur l’histoire des textes comme l’IRHT (Institut de


recherche et d’histoire des textes), dont l’organisation et les principes fon-
dateurs suggèrent le rôle et la spécialisation sectorielle en histoire textuelle
(reflétant logiquement un certain nombre de champs disciplinaires : roma-
nistique, section latine, diplomatique, histoire du judaïsme, histoire de
l’islam…), le LAMOP, unité généraliste d’histoire médiévale regroupant des
historiens de formation et d’intérêts divers, fédérés autour d’un consensus
large sur la volonté de produire une histoire sociale ouverte aux renouvelle-
ments disciplinaires, est sans cesse confronté au problème des limites de la
spécialisation en histoire textuelle des historiens, et de ce que veut dire pour
l’ensemble des médiévistes (et non seulement pour les philologues, codico-
logues, paléographes…) s’affronter à l’histoire textuelle. C’est de la présence
de spécialistes et de non-spécialistes des disciplines au cœur de l’histoire
textuelle, d’une majorité « d’historiens » et d’une minorité de « littéraires »,
d’un réseau de collaborations internationales impliquant particulièrement
l’Italie et le Royaume-Uni, et ouvert aussi bien sur l’historiographie atlan-
tique que continentale, qu’est née l’idée de soulever, sur un rythme annuel,
les problèmes posés par l’histoire textuelle en privilégiant chaque fois un
angle différent. Il s’est agi, en particulier, de confronter les approches his-
toriques, linguistiques et littéraires sur un thème donné et de réaliser un dia-
logue entre les recherches effectuées par des membres du laboratoire et celles
de collègues français et étrangers. Ces derniers ont bénéficié d’une attention
spéciale, reflétée dans le choix des contributions retenues dans ce volume,
pour des raisons déjà suggérées : l’histoire textuelle médiévale élaborée en
Italie, en Angleterre, au Japon ou en Allemagne ces dernières années, tout en
entretenant des liens plus ou moins nourris avec celle de l’espace académique
francophone, se caractérise par de nombreuses spécificités, et la comparaison
des méthodologies et des historiographies parallèles peut aider à faire com-
prendre ce que cette mutation globale du discours historique signifie exac-
tement pour la discipline, en facilitant notamment le tri entre ce qui tient de

par la collaboration avec le laboratoire de linguistique africaine LLACAN, Langage, langues et


cultures d’Afrique noire, UMR 8135 CNRS-INALCO), mais sans prévoir initialement de reflet
textuel. Elles ont été réorganisées à partir de 2008 par Benoît Grévin, Aude Mairey, et (à par-
tir de 2011) Christopher Fletcher, en incluant le principe d’une publication électronique qui
recueille chaque année une partie des communications, et est hébergée par le site internet du
LAMOP sous le nom de Cahiers électroniques d’histoire textuelle du LAMOP (CEHTL). Les numéros
paraissent en principe dans l’année qui suit l’organisation de chaque rencontre, sous la forme
d’articles ou de résumés détaillés (six numéros sont en lignes au 1er janvier 2015, correspondant
aux années 2008-2013). C’est un choix de ces publications, reprises, mises à jour et étoffées par
leurs auteurs qui a été retenu dans les présentes pages.
14 Introduction

l’effet de mode et ce qui relève de la véritable inflexion historiographique dans


la rhétorique de la centralité du texte et de son analyse15.
Le premier thème concerne la question des regroupements textuels. Il
s’agit typiquement d’un angle de questionnement fédérateur dont l’apparente
banalité (l’un des principes de l’histoire textuelle est de réfléchir à l’environ-
nement textuel de l’unité examinée) dissimule la centralité. Non seulement
l’histoire des collections, des regroupements, des articulations textuelles est
inséparable d’une enquête sur le statut du texte dans ses différentes dimen-
sions, et à différentes échelles (on pourrait parler ici de micro- et de macro-
histoire textuelle, depuis le regroupement des unités discursives dans un cor-
pus textuel donné jusqu’au regroupement des manuscrits en bibliothèques
ou des actes en archives, en passant par le groupement des œuvres au sein des
manuscrits isolés). Surtout, le thème du regroupement est l’un de ceux qui
ont été affrontés en parallèle, non sans interactions, mais selon des logiques
tout de même en grande partie autonomes, par la recherche littéraire et histo-
rique ces dernières années. Les deux essais de Pierre Chastang et de Richard
Trachsler portant respectivement sur les opérations de remaniement textuel
aboutissant à la création des cartulaires16 et sur le statut des recueils textuels
dans la recherche littéraire17 permettent précisément d’aborder les deux faces
de cette question en rappelant à quel point la montée en puissance de l’his-
toire textuelle a contribué à rapprocher thématiquement recherche littéraire
et recherche d’histoire sociale, sans pour autant les faire fusionner. Rien n’est
donné par avance dans cette interrogation, car si Pierre Chastang souligne à
quel point la relecture des cartulaires en tant que recueils textuels à construc-
tion complexe possédant une dimension mémorielle multiplie des possibili-
tés d’analyse – notamment en direction de domaines qu’on pourrait qualifier
de paralittéraires – Richard Trachsler montre avec humour à quel point les
conditionnements imposés par l’histoire de la recherche en littérature médié-
vale ont masqué pendant très longtemps l’intérêt d’une réflexion sur le statut
des groupements de texte dans le manuscrit. L’homo philologicus littéraire se
devait de montrer à son collègue moderniste qu’il possédait un objet d’étude
autonome, et cette démonstration passait par l’éloignement du manuscrit au
profit de l’exaltation de l’œuvre. L’antériorité de la réflexion littéraire dans
la problématique des regroupements textuels est donc beaucoup moins évi-
dente qu’il n’y paraît. Dimension, interaction, imbrication et réorganisation

15. Voir en particulier infra, p. 19-22 et cinquième section : « L’écriture pragmatique : un


concept d’histoire médiévale à l’échelle européenne », infra, p. 241-294.
16. Cf. infra, p. 26-43.
17. Cf. infra, p. 45-58.
Benoît Grévin et Aude Mairey 15

des unités textuelles de toute taille au fil du temps constituent toutefois un


ensemble de facteurs dans la réflexion sur le texte qu’il est désormais impos-
sible de négliger.
Le second thème aborde par l’un des nombreux angles d’attaque possibles
le problème de l’analyse linguistique du texte, un problème d’autant plus brû-
lant que, comme on l’a déjà souligné, l’historien peut de plus en plus diffici-
lement se substituer au linguiste ; et les communications regroupées ici asso-
cient précisément une spécialiste du langage à deux historiens. Pour mettre en
valeur les difficultés et les renouvellements de cet aspect crucial de l’histoire
textuelle, on a choisi une thématique qui fait ressortir avec une particulière
acuité le problème linguistique majeur posé par la documentation à l’histo-
rien médiéviste : l’instabilité. Les phénomènes de saut de langue ou code-swit-
ching, pour employer le vocabulaire utilisé par les linguistes pour décrire les
passages d’une langue à une autre au sein d’un même discours, soulignent
en effet à quel point une portion importante de la documentation médiévale
est caractérisée par l’hétérogénéité linguistique. Le cas des écritures mixtes
ou farcies latin-vulgaire, commun dans la pratique administrative (mais pas
seulement, qu’on pense à la prédication) du bas Moyen Âge n’est que l’un des
aspects, classiques, de cette dialectique, et l’on a choisi ici de pousser volon-
tairement l’exercice à ses limites en envisageant l’une de ces langues mixtes
comme un langage autonome. Dans le cas du langage mixte latin-sicilien éla-
boré par la chancellerie palermitaine au xve siècle (Benoît Grévin18), comme
dans bien d’autres cas analogues, l’historien est en effet amené à se demander
si la caractérisation de langage mixte ne recouvre pas en fait des phénomènes
d’osmose plus spécifiques, encore non étudiés parce que non considérés
jusqu’à ce jour comme dignes d’analyse, caractéristiques de langages admi-
nistratifs qui n’ont pas le prestige des productions littéraires. La présence de
vocables ou de séquences d’apparence exotique dans des traités magiques
rédigés en latin ou en langue vulgaire étudiés par Julien Véronèse19 illustre
également la porosité des frontières linguistiques d’artefacts circulant dans la
société, ouverts à des importations qui finissent par se muer en pseudo-lan-
gages jouant un rôle concret dans les opérations performatives de la société
médiévale. Avec l’étude de Marieke Van Acker sur la possibilité de retrouver
des traces de code-switching dans des textes du haut Moyen Âge apparemment
rédigés uniformément en latin, mais susceptibles de refléter des écarts impor-
tants de niveau linguistique20, on pose également la question des différences

18. Cf. infra, p. 93-108.


19. Cf. infra, p. 77-92.
20. Cf. infra, p. 61-75.
16 Introduction

méthodologiques entre l’étude d’un haut Moyen Âge de l’écrit relativement


unifié (malgré les exceptions insulaires) sous l’enveloppe du latin, et un bas
Moyen Âge de la diversité linguistique qui s’affirme plus clairement dans le
texte. Qu’il s’agisse de « latins tardifs » ou de langages mixtes conditionnés
par l’interaction entre la matrice latine et les langues vernaculaires, il est
désormais impossible de considérer les langues du texte médiéval comme des
états imparfaits, reflets dégradés de langages classiques ou simples préfigu-
rations des modernités linguistiques. Chaque texte médiéval doit être analysé
comme une unité linguistique particulière, et l’abondance de la documenta-
tion administrative et pratique non caractérisée, quoique possédant un faciès
linguistique particulier, suggère qu’énormément reste ici encore à faire pour
profiter de renouvellements potentiels, mais encore peu exploités.
Le troisième thème abordé permet d’affronter une autre question fonda-
mentale de l’histoire textuelle médiévale, après les problèmes d’interactions
entre unités textuelles et de description du médium linguistique : celui de
l’impact de matrices textuelles au cœur du dispositif anthropologique de la
chrétienté. L’étude des usages sociaux de la Bible au Moyen Âge, pour para-
phraser le titre d’un dossier naguère coordonné par Dominique Iogna-Prat et
Michel Lauwers21, part également d’une évidence – les textes sacrés du cor-
pus biblique innervent la société médiévale – pour tenter de développer les
formes multiples (en fait pratiquement infinies) prises par cette influence du
texte sacré, telle qu’elle nous est documentée par d’autres textes médiatisant
les deux testaments (et l’on pourrait légitimement arguer qu’à travers divers
automatismes de base, comme la présence de formules légitimantes telles
qu’amen, et l’interférence entre le latin des différentes versions bibliques et
celui du reste de la documentation, la Bible est potentiellement partout pré-
sente dans la textualité médiévale). Trois facettes de ces métamorphoses
textuelles sont ici envisagées. En présentant le phénomène historique, en
quelque sorte symétrique de la culture des bibles atlantiques géantes du
Moyen Âge central22, de l’apparition et de la diffusion des bibles miniatures
au bas Moyen Âge, Chiara Ruzzier explore avec les outils de l’analyse codi-
cologique et quantitative le phénomène de la diffusion matérielle du texte
dans la société23. À travers l’étude des résumés en vers de la Bible diffusés en
Europe centrale à la fin du Moyen Âge à des fins mnémotechniques, Lucie

21. Médiévales, 55, 2008, Usages de la Bible.


22. Voir sur ce point l’article de Lila Yawn, « The Italian Giant Bibles, Lay Patronage and
Professional Workmanship (11th-12th centuries) », Cahiers électroniques d’histoire textuelle du
LAMOP, 3, 2011, p. 162-255 (non retenu dans ce volume en raison de sa dimension).
23. Cf. infra, p. 111-133.
Benoît Grévin et Aude Mairey 17

Doležalová introduit aux mutations de tout genre (anthologisations, mises


en vers, traductions) subies par le corpus biblique au cours du Moyen Âge24.
On pourrait arguer que ces transformations forment un continuum textuel
sans véritable solution de continuité, depuis la variation à l’intérieur du texte
(versions antérieures à la Vulgate, établissement d’une vulgate non standar-
disée) jusqu’à l’insertion de fragments du texte dans des corpus étrangers. La
forme paradoxale des Summaria Biblica prouve en effet l’inanité d’établir une
distinction stricte entre texte et paratexte (et entre écrit et oralité), puisque
ces condensations du texte biblique sont à la fois des réductions à l’extrême
et des aide-mémoires destinés à convoquer, potentiellement, l’entièreté du
texte biblique au niveau même de l’opération de remémoration mentale (ou
de la récitation). Enfin, en examinant l’impact du recours à l’argumentation
biblique, et en particulier aux séquences historiques de l’ancien testament,
dans l’argumentation politique sous influence wycliffite au tournant des xive
et des xve siècles en Angleterre, Aude Mairey rappelle à quel point l’emprise
sociale du texte biblique transcende les frontières souvent inconsciemment
établies entre monde des clercs et monde des laïcs 25. Pour comprendre les
mécanismes d’utilisation du texte biblique dans la société anglaise du début
du xve siècle, il faut précisément éviter une approche d’histoire des idées sépa-
rée de l’histoire sociale, et examiner au contraire l’imbrication des différentes
phases de retraitement du texte biblique dans le corps social, depuis l’opé-
ration de traduction du texte lui-même, jusqu’à l’écho de sa lecture par les
différents acteurs, en passant par ces interfaces stratégiques que sont les pré-
faces-commentaires, véritables clés de lecture du texte. De la diffusion maté-
rielle à l’impact politique en passant par les logiques de transposition, le texte
fondateur (qui pourrait également être la Chanson de Roland, le code Justinien,
les Étymologies d’Isidore de Séville…), derrière l’évidence d’une familiarité liée
au succès, apparaît comme un prisme concentrant les potentialités d’utilisa-
tion de l’écrit par la société médiévale, et qui n’en est pas un simple miroir
puisqu’il interagit en permanence avec elle, en lui donnant et en en recevant
des impulsions multiples. Le statut éditorial des bestsellers du Moyen Âge,
généralement dépourvus d’édition scientifique car diffusés en un trop grand
nombre d’exemplaires pour que l’établissement de leur tradition manus-
crite puisse être géré par les procédures normales de l’édition scientifique,
symbolise au fond le paradoxe des textes majeurs du Moyen Âge, encore sous-
exploités pour la recherche historique en raison d’une omniprésence qui les
a quasiment mimétisés dans le paysage documentaire : pratiquer l’histoire

24. Cf. infra, p. 135-164.


25. Cf. infra, p. 165-178.
18 Introduction

textuelle en historien, c’est aussi remettre au centre de la réflexion l’obvie, le


texte-médian qui circule dans la société, en rééquilibrant ainsi la tendance à
étudier le texte rare : le De vulgari eloquentia, a eu moins d’importance pour les
idées linguistiques du Moyen Âge que les Derivationes d’Uguccione.
Le quatrième et avant-dernier thème de ce volume est sans doute celui qui
présente l’apparence la plus paradoxale. Étudier « l’absence du texte » n’est
pourtant pas une provocation de potache. C’est au contraire une façon d’abor-
der de manière originale un aspect de la recherche historique conditionné par
et conditionnant notre analyse des textes : la nécessité de comprendre ce que
représente la documentation subsistante par rapport à la documentation qui
a existé dans le passé, de faire la part de ce que le temps, « ce grand dévora-
teur », a dérobé aux historiens, et de ce qu’il a pu laisser. L’exercice comporte
bien sûr certaines figures obligées, dont l’une est ici assumée par Gian Luca
Borghese : à travers l’examen de l’histoire de l’ombre portée par les archives
disparues de la chancellerie angevine de Naples, c’est la problématique de
l’absence documentaire et de son traitement par l’historien qui est présen-
tée26. Source de grande ampleur pour la reconstitution de l’histoire politico-
administrative d’un royaume méditerranéen, les archives disparaissent par
suite d’un crime de guerre en 1943, plongeant les spécialistes de la Sicile
angevine dans une situation traumatique de dépossession. On se trouve donc
en présence ici d’un cas d’école, permettant de mesurer la disparité de condi-
tions d’une entreprise menée avant et après la disparition d’une documen-
tation cohérente, et des stratégies de contournement opérées pour pallier
une absence quantitativement mesurable (mais qui ne pourra jamais l’être
qualitativement). Avec les archives de la Couronne d’Aragon, c’est au cas de
figure symétrique et opposé que s’attelle brillamment Stéphane Péquignot27.
Au royaume d’une abondance documentaire presque illimitée, quelles sont
les limites qui s’opposent à l’historien ? Il ne s’agit pas tant ici de réfléchir
uniquement sur la constitution de ces fonds archivistiques et sur leur densité,
que d’envisager les problèmes matériels, historiographiques, institutionnels,
et, non sans humour, humains, qui font que des gisements textuels surabon-
dants peuvent être aussi inaccessibles à l’historien dans leur matérialité, un
problème que les usagers français de la plus fameuse institution de conserva-
tion de manuscrits parisienne connaissent d’ailleurs depuis longtemps. Avec
les deux communications de Taku Kuroiwa et Philippe Bernardi, c’est à un
autre aspect de l’absence du texte (sur une échelle micro- à opposer à l’échelle
macro- des grands fonds précédemment examinés ?) que l’on a affaire, celui

26. Cf. infra, p. 181-192.


27. Cf. infra, p. 193-212.
Benoît Grévin et Aude Mairey 19

de l’équilibre entre le texte écrit, tel qu’il nous est parvenu, et ce qui s’est joué,
autour, en marge du, ou dans le texte même, mais dans le monde de l’oralité,
à l’époque de sa création et de son utilisation. L’étude des variations textuelles
des différentes versions des pièces de théâtre français de la fin du xve siècle
par Taku Kuroiwa, à travers le cas de la deuxième édition Trepperel de Maistre
Pierre Pathelin28, nous plonge en effet au cœur du problème de la réalisation
d’un texte conçu pour la performance orale et retravaillé pour être diffusé par
écrit dans le corps social. Ici, l’affinement des techniques d’analyse opéré au
cours des dernières décennies a permis de révolutionner une approche dicho-
tomique trop simpliste en posant à nouveaux frais la question des interactions
entre version d’exécution (dans ses formes écrite et orale) et reflet manuscrit
ou imprimé. C’est l’irrégularité même (sous la forme de vers isolés dans la
structure rimique du texte) qui, au sein même du continuum textuel, permet
de sonder l’absence ou la présence potentielle d’un hypotexte qui rapproche
l’historien du monde de la performance. Une telle réflexion, induite par le
statut même du texte théâtral, peut sembler intimement liée à une analyse de
type littéraire. Elle n’a pourtant rien d’impossible dans le cas de de textes de
la pratique plongeant directement au cœur de la vie matérielle des sociétés
médiévales. C’est ce que montre Philippe Bernardi en étudiant la part du dit et
du non-dit dans les contrats et devis en rapport avec des commandes portant
sur des entreprises de construction de dimension variable, dans la Provence
de la fin du Moyen Âge29. Ces textes programmatiques et descriptifs peuvent
sembler donner à eux seuls la clé des bâtiments dont ils détaillent la struc-
ture. Une analyse attentive conduit pourtant à souligner à quel point ils se
combinaient vraisemblablement avec des éléments détaillés hors texte dans
la planification même de ces entreprises de construction. Il ne s’agit abso-
lument pas ici, dans un monde de l’écrit abondant et familier, de difficultés
d’énonciation, mais bien de stratégies d’équilibrage entre ce qui est mis en
texte et ce qui est laissé à la garde d’une raison pratique de l’architecte, du
charpentier, du technicien, et aux négociations qui se jouent dans le quotidien
hors-texte. Ici, la culture matérielle se venge en quelque sorte de la prétention
de l’historien des textes à régenter le réel, en rappelant que la dialectique de
l’absence ou de la présence du texte est aussi celle qui oblige le chercheur à
tenir compte des composantes non textuelles de la culture médiévale dans sa
propre interprétation de la documentation.
Après la mise en série des textes, leur analyse linguistique, la pesée de
leur poids spécifique dans la société et celle de leur absence, le cinquième

28. Cf. infra, p. 213-227.


29. Cf. infra, p. 229-240.
20 Introduction

et dernier thème abordé affronte enfin l’un des questionnements majeurs de


l’histoire des textes médiévaux, qui nous reporte aux fondements mêmes de
la révolution de l’histoire textuelle : les catégories conceptuelles forgées et
utilisées par les historiens ces quarante dernières années pour décrire les opé-
rations de rédaction dans la société médiévale. Le biais ici choisi est celui des
variations européennes du concept d’« écriture(s) pragmatique(s) », qui, par-
ticulièrement depuis l’ouvrage collectif Pragmatische Schriftlichkeit30, a innervé
l’historiographie européenne. À travers les communications d’Helen Lacey,
Isabella Lazzarini et Harmony Dewez, on perçoit à quel point la même notion
a pu être utilisée dans des acceptions et avec des modalités différentes dans
les trois sphères francophones, italophones et anglaises de la médiévistique
(et une analyse des débats portant sur la Pragmatische Schriftlichkeit dans l’aire
germanique montrerait que ces différences d’interprétation concernent éga-
lement l’outre-Rhin31). La réflexion d’Harmony Dewez, qui part d’une recons-
titution historiographique européenne, ancrant le développement de l’usage
du concept d’écritures pragmatiques dans les études sur la literacy/littératie32,
souligne les ambiguïtés conceptuelles de l’usage de la notion, tantôt présen-
tée comme un outil pour conceptualiser les écritures « non littéraires » de type
administratif, comptable, etc., tantôt pour qualifier une certaine logique de
rédaction pragmatique s’étendant potentiellement à un champ beaucoup plus
large. En France en particulier, le succès grandissant du concept semble avoir
amené une dilution de ce qui se présente parfois comme un véritable outil de
réflexion sur les modalités de mutation, de standardisation, d’application de
la culture de l’écrit au bas Moyen Âge, parfois plutôt comme une étiquette
servant essentiellement à promouvoir des projets d’études appliquées à des
objets textuels relativement dénués de prestige, en en valorisant l’intérêt. Mais
dans le métier d’historien, et tout particulièrement d’historien des textes, les
deux facettes « conceptuelle » et « promotionnelle » de la réflexion sur le texte
sont-elles véritablement dissociables ? Quoi qu’il en soit de ce dernier point,

30. H. Keller, K. Grubmüller et N. Staubach (éd.), Pragmatische Schriftlichkeit im Mittelalter.


Erscheinungsformen und Entwicklungsstufen, Akten des internazionalen Kolloquiums, 17-19 mai
1989, Munich, Fink Verlag, 1992.
31. Un compte-rendu détaillé par Sébastien Barret et Dominique Stutzmann de l’atelier
« L’écriture pragmatique. Un concept d’histoire médiévale à l’échelle européenne », jour-
née d’histoire textuelle du LAMOP tenue le 12 avril 2012, qui incluait outre les communica-
tions d’Helen Lacey, Harmony Dewez et Isabella Lazzarini une communication de Ludolf
Kuchenbuch sur le développement de la notion dans l’espace germanophone, est disponible
sur le blog de Dominique Stutzmann, « Paléographie médiévale » [https://ephepaleographie.
wordpress.com/2012/04/18/lecriture-pragmatique-1-concept-dhistoire-medievale/].
32. Cf. infra, p. 243-254.
Benoît Grévin et Aude Mairey 21

Helen Lacey montre à travers son essai sur les liens entre littératie pragma-
tique et conscience politique à la fin du Moyen Âge33 comment un usage intel-
ligent de la notion par l’historiographie anglaise a pu amener à renouveler
l’analyse du rôle des textes politico-administratifs et juridiques dans la société
insulaire des xive et xve siècles : là encore, le perfectionnement progressif des
grilles d’interrogation et des techniques d’analyse a conduit à intégrer à une
enquête visant essentiellement à comprendre et à décrire l’impact de l’écrit
dans la société des éléments qui auraient relevé, il y a encore cinquante ans,
des techniques d’analyse littéraire (performance, théâtralité, gestualité), dans
une argumentation qui est restée proprement historique. La focalisation sur
les étapes du cycle textuel dans la société (motifs, modalités et conditions
de la création, de la circulation, et des effets en retour, sociaux et textuels) a
permis de renouveler radicalement l’appréhension de la valeur de l’écrit dans
des pans des sociétés médiévales naguère considérés comme en marge ou
hors du monde de la production textuelle (dans l’acception traditionnelle, et
ici obsolète, qui la réduit à la production sur support écrit). Enfin, Isabella
Lazzarini, dans un essai de synthèse sur l’inflexion historiographique opé-
rée en Italie sur l’histoire du Duecento et de ses suites dans le sillage de la
diffusion du concept de scritture pragmatiche34, retrace avec finesse la manière
dont l’adoption par les chercheurs italiens d’un concept, adoption opérée
en liaison avec les évolutions historiographiques françaises, anglaises et
allemandes, mais très vite orientée de manière spécifique par les grilles de
lecture résultant de traditions de recherches proprement péninsulaires, a
pesé de manière globale sur l’interprétation de la culture communale et de
ses suites. Se pose alors la question, digne d’intervenir en conclusion de ce
recueil, de la manière dont l’ascension récente de l’histoire textuelle a condi-
tionné le devenir global de l’histoire médiévale. Et l’on pourrait presque se
demander, à travers le chassé-croisé entre les lectures des textualités médié-
vales pragmatiques mettant en valeur la documentation pratique, adminis-
trative, « non littéraire », et les aspects de l’histoire textuelle s’attachant plus
particulièrement à l’analyse d’une documentation relevant d’un espace dont
les principes d’autorité et de composition – religieuse, ludique, magique –
semblent orienter la recherche vers d’autres sphères, si cette dimension par
certains côtés omniprésente, par d’autres presque insaisissable, de l’histoire
médiévale actuelle qu’est l’histoire textuelle, n’a pas avant tout, comme il a
été suggéré plus haut, pour rôle de fédérer une discipline dont les champs
d’interrogation et les méthodes d’analyse se sont trop diversifiés pour qu’elle

33. Cf. infra, p. 255-276.


34. Cf. infra, p. 277-294.
22 Introduction

ne courre pas le risque de l’éparpillement. En ressoudant l’ensemble d’une


documentation utilisée par les historiens du politico-administratif, de l’ar-
chive, du comptable, naguère envisagée presque exclusivement sous l’angle
du politique ou de l’économique, et aujourd’hui valorisée et explorée pour ses
modes de structuration textuelle, avec d’autres textualités dont la fonction-
nalité en apparence plus médiate renvoie au champ du littéraire, de l’auto-
rité religieuse… – mais la séparation entre ces différents domaines se révèle
bien sûr en parte factice : un texte magique, une prédication, ne sont-ils pas
immédiatement « fonctionnels » dans la société du xive siècle ? – ; en établis-
sant grâce aux mêmes grilles d’interrogation fécondes un continuum dans
l’ensemble de la documentation médiévale, à travers le texte, et, par-delà le
texte-même, dans la relation entre texte et non-texte ; en créant par la confron-
tation entre ces sources et ces méthodologies de types divers une stimulation
pérenne, la focalisation sur l’histoire textuelle réalise finalement le seul type
de synthèse qui soit pleinement fécond : celui qui nous force à nous interroger
dans un mouvement perpétuel.

Benoît Grévin et Aude Mairey


LAMOP – CNRS-Université Paris 1
PREMIÈRE SECTION

Les regroupements textuels


au Moyen Âge
Des archives au codex : les cartulaires
comme collections (xie-xive siècle)
Pierre Chastang

D epuis une quinzaine d’années, les cartulaires sont devenus un objet


d’histoire1. Cette évolution s’est produite dans un contexte historio-
graphique qui accordait une place croissante à la réflexion sur les sources,
ouvrant la voie à une intégration des apports critiques des sciences auxiliaires
dans l’élaboration du discours historique et à l’autonomisation d’un champ
de recherche nouveau consacré à la scripturalité2. Dès 1988, dans l’introduc-
tion de l’édition du Caleffo vecchio3, liber iurium de la commune de Sienne4, Paolo
Cammarosano déplorait que la tradition ait instauré une séparation entre
le moment érudit de l’édition et le moment de l’élaboration du discours de

1. Dans une bibliographie très abondante, on privilégiera : O. Guyotjeannin, L. Morelle et


M. Parisse (éd.), Les cartulaires. Actes de la table ronde organisée par l’École nationale des chartes et le
GDR 121 du CNRS, Paris, ENC, 1993 ; P. Chastang, « Cartulaires, cartularisation et scripturalité
médiévale : la structuration d’un nouveau champ de recherche », La médiévistique au xxe siècle.
Bilans et perspectives, Cahiers de civilisation médiévale. xe-xiie siècles, 49, 2006, p. 21-32 ; B. Resl, « Vom
Nutzen des Abschreibens: Überlegungen zu mittelalterlichen Chartularen », dans W. Pohl et
P. Herold (dir.), Vom Nutzen des Schreibens. Soziales Gedächtnis, Herrschaft und Besitz im Mittelalter,
Vienne, Verlag der Österreichischen Akademie der Wissenschaften, 2002, p. 205-222 ;
A. J. Kosto et A. Winroth (éd.), Charters, Cartularies, and Archives. The Preservation and Transmission
of Documents in the Medieval West, Toronto, Pontifical Institute of Medieval Studies, 2002 ;
O. Guyotjeannin et L. Morelle, « Tradition et réception de l’acte médiéval : jalons pour un bilan
des recherches », Archiv für Diplomatik, 53, 2007, p. 367-403 ; et E. E. Rodríguez Díaz et A. Claret
García Martínez (éd.), La escritura de la memoria: los cartularios, Huelva, Universidad de Huelva,
2011. Ces travaux portant sur le Moyen Âge prennent désormais place dans la perspective plus
globale du tournant archivistique tracée par Filippo De Vivo dans « Cœur de l’État, lieu de ten-
sion. Le tournant archivistique vu de Venise (xve-xviie siècle) », Annales. Histoire, sciences sociales,
68/3, 2013, p. 699-728.
2. Voir É. Anheim et P. Chastang, « Les pratiques de l’écrit dans les sociétés médiévales »,
Pratiques de l’écrit, Médiévales, 56, 2009, p. 5-10.
3. P. Cammarosano, Il caleffo vecchio del comune di Siena, t. 5 : Introduzione su tradizione documentaria
e storia cittadina, Sienne, Accademia senese degli intronati, 1991.
4. Sur les libri iurium italiens, voir P. Cammarosano, « I libri iurium e la memoria storica delle
città comunali », dans G. Albini (éd.), Le scritture del comune. Amministrazione e memoria nelle città
dei secoli xii e xiii, Turin, Scriptorium, 1998, p. 95-108.
26 Des archives au codex

l’historien. Depuis lors, un chemin s’est graduellement dessiné : il conduit à


constituer le document per se en problème historique, à questionner la tradi-
tion qui le constituait comme un point de départ – ce que notifie la notion de
source5 – pour l’examiner comme un résultat, comme l’aboutissement d’une
production dont les mécanismes sociaux et culturels doivent être décrits et
interprétés par l’historien. La mobilisation des disciplines érudites permet
ainsi de promouvoir une pratique scientifique6 qui associe plus étroitement
compréhension de la production documentaire et interprétation globale
du phénomène dans le cadre d’une histoire sociale renouvelée. D’évidence,
si l’on regarde les publications scientifiques depuis le début de la décennie
1990, on constate que les médiévistes ont progressivement envisagé le cartu-
laire comme une collection, formée de textes diplomatiques, mais intégrant
aussi parfois des textes narratifs – hagiographiques et historiographiques7 –
et normatifs – fragments de collections canoniques8.

(Re)produire, assembler, transmettre


Il y a bien longtemps que les médiévistes avaient constaté les distorsions
introduites par la cartularisation ; Pierre Bonnassie, dans les premières
pages de sa thèse, notait que la Catalogne des chartes et celle des cartulaires
renvoyaient une image dissemblable du marché de la terre au xe siècle9. La

5. Voir J. Morsel, « Les sources sont-elles le “pain de l’historien” ? », Hypothèses 2003. Travaux de
l’École doctorale de l’université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Paris, Publications de la Sorbonne, 2004,
p. 273-286 et Id., « Du texte aux archives : le problème de la source », Bulletin du Centre d’études
médiévales d’Auxerre, hors série, 2, 2008, p. 1-23.
6. Perspectives tracées par Olivier Guyotjeannin, « L’érudition transfigurée », dans J. Boutier et
D. Julia (dir.), Passés recomposés : champs et chantiers de l’histoire, Paris, 1995, p. 152-162.
7. Panorama des pratiques bénédictines méridionales en la matière dans A. G. Remensnyder,
Remembering the Kings Past. Monastic Foundations Legends in Medieval Southern France, Ithaca, Cornell
University Press, 1995. Bel exemple analysé par Patrick Henriet dans « Res scripta scripti memorie
comendare. Rufat et le premier cartulaire de Saint-Seurin (années 1160-1190) », dans I. Cartron,
D. Barraud, P. Henriet et A. Michel, Autour de Saint-Seurin : lieu, mémoire pouvoir des premiers temps
chrétiens à la fin du Moyen Âge, Bordeaux, Ausonius, 2009, p. 129-140.
8. Voir par exemple pour l’Italie centro-méridionale, P. Chastang, L. Feller et J.-M. Martin,
« Autour de l’édition du Registrum Petri Diaconi. Problèmes de documentation cassinésienne :
chartes, rouleaux, registre », Mélanges de l’École française de Rome, 121/1, 2010, p. 99-135, ici p. 107
et suiv. ; et pour le midi de la France, E. Bœuf, Le chartrier de l’archevêché d’Arles (417-1202), thèse
de l’École nationale des chartes, 1996 (voir Positions des thèses soutenues par les élèves de la promotion
1996, p. 34).
9. P. Bonnassie, La Catalogne du milieu du xe siècle à la fin du xie siècle. Croissance et mutation d’une
société, Toulouse, Association des publications de l’université de Toulouse-Le Mirail, 1975, t. 1,
p. 23 et suiv.
Pierre Chastang 27

sélection documentaire réalisée par les institutions ecclésiastiques, prises


entre les xie et xiiie siècles dans la logique de défense de leur patrimoine et
d’affirmation de leur identité, avait conduit mécaniquement à la conservation
des donations à l’Église au détriment des cessions onéreuses pourtant très
courantes entre laïcs.
Mais une disjonction a longtemps perduré entre le constat partagé d’une
cartularisation irréductible à une simple péripétie dans la transmission des
documents originaux, et le renoncement à l’usage des codices comme simple
carrière de documents, dans laquelle l’historien pouvait creuser sans scru-
pule. La nécessité de lier production et conservation documentaires est peu à
peu apparue comme une nécessité. Elle s’est nourrie de l’attention croissante
que la diplomatique a porté après les années 1950 à la question de la tradition
documentaire et elle a trouvé dans le questionnement ternaire – making, using,
keeping records10 – que Michael Clanchy a bâti sur le socle des travaux menés
par l’anthropologie sociale britannique11 une expression scientifique appro-
priée. Tradition des textes dont les formes matérielles ont suscité, dès le début
des années 1970, l’intérêt d’Armando Petrucci qui, dans un article pionnier,
examinait ce que la culture chrétienne du livre, mise en place entre le ive et le
viie siècle, doit à la diffusion des miscellanées qui permettent de conserver
de nombreux textes en un espace réduit, en proposant à leurs lecteurs une
culture globale, articulée autour du remploi de segments textuels12.
Assimiler les cartulaires à des collections, au sens fort du terme, implique
de ne pas les considérer comme un simple vecteur de conservation et de trans-
mission de la documentation, mais d’envisager l’assemblage qu’ils proposent
comme producteur d’une nouvelle articulation des textes entre eux ; ce qui
n’est pas sans conséquence13.
Il faut commencer, pour déterminer ces conséquences, par mener une cri-
tique de la notion de copie, telle qu’elle s’est formée dans la tradition érudite

10. M. Clanchy, From Memory to Written Record, England 1066-1307, Oxford/Cambridge, Blackwell,
1993 [1979].
11. En particulier l’article pionnier de Jack Goody et Ian Watt, « The Consequences of Literacy »,
dans J. Goody (éd.), Literacy in Traditional Societies, Cambridge, Cambridge University Press,
1968, p. 27-68. La réflexion a ensuite été poursuivie : J. Goody, La raison graphique. La domestica-
tion de la pensée sauvage, Paris, Éditions de Minuit, 1978 [1977].
12. A. Petrucci, « Dal libro unitario al libro miscellaneo », dans A. Giardina (éd.), Società romana
e impero tardoantico, vol. 4 : Tradizioni dei classici trasformazioni della cultura, Bari, Laterza, 1986,
p. 173-187 et 271-274.
13. Voir par exemple M. A. Demers, Mise en œuvre d’un monument cartularial à l’abbaye de la
Sauve Majeure au xiiie siècle. Fondements, structures et représentations, maîtrise de l’université Laval
(Québec), 2013.
28 Des archives au codex

du xviie siècle et telle qu’elle est aujourd’hui encore couramment utilisée,


sans que ses implications ne soient toujours identifiées. Elle tend à assimiler
le passage d’un texte à l’autre à une opération de duplication, ce qui conduit de
ce fait à privilégier le rapport que le texte produit entretient avec l’original au
détriment de la compréhension de l’opération de (re)production, que Cesare
Segre a décrite, dans un article de la fin des années 1970 comme un diasys-
tème14. La notion de remploi peut ouvrir à une compréhension plus fine des
enjeux de la transcription. Dans l’article qu’il a consacré en 1998 à la notion de
reimpiego15, Arnold Esch distingue dans les objets archéologiques ce qui relève
de l’Überleben (simple survie) et du Nachleben (transmission par une transfor-
mation continuée), ce dernier terme rappelant la notion hégélienne d’Aufhe-
bung16, qui désigne d’un terme unique la conservation et la disparition d’une
chose par son dépassement. L’inscription sur un nouveau support induit une
configuration textuelle inédite ; l’identité d’une partie des signifiants partagée
par la version transcrite avec la version antérieure ne doit pas masquer un fait
essentiel : le texte est placé dans un contexte social nouveau et comme toute
signification se construit en contexte, la transmission par la copie est de ce
fait une transformation continuée17.
La deuxième conséquence, exprimée avec une très grande détermination
dans certains des articles récents de Brigitte Bedos-Rezak, est l’exigence de ne
pas réduire, comme cela a été trop souvent le cas par le passé, la copie à son
rapport à l’original :
The phenomenon medieval diplomatists should be considering, in my opinion, is not so
much the transformation of a putative original into a copy, but the medieval need for and
process of repetition and re-enactment. Medieval documentary truths are in a sense the
truths of action done double, of action re-produced18.

14. C. Segre, « Les transcriptions en tant que diasystèmes », dans J. Irigoin et G. P. Zarri (dir.),
La pratique des ordinateurs dans la critique des textes, Paris, Éd. du CNRS, 1979, p. 45-49.
15. A. Esch, « Reimpiego dell’Antico nel Medioevo : la prospettiva dell’archeologo, la prospet-
tiva dello storico », Ideologie e pratiche del reimpiego nell’alto Medioevo, Spolète, Centro italiano di
studi sull’alto Medioevo, 1999, t. 1, p. 73-108 et Id., « Reimpiego », Enciclopedia dell’arte medie-
vale, Rome, 1999, t. 9, p. 876-883 ; voir également P. Toubert et P. Moret (dir.), Remploi, citation,
plagiat : conduites et pratiques médiévales, xe-xiie siècle, Madrid, Casa de Velázquez, 2009.
16. P. Büttgen, « Aufheben, Aufhebung », dans B. Cassin (dir.), Vocabulaire européen des philoso-
phies, Paris, Seuil, 2004, p. 152-156.
17. Des rapprochements peuvent être esquissés avec la notion de « transformisation » (asso-
ciant « transmission » et « transformation ») en usage dans le domaine de l’archéogéographie ;
voir la synthèse proposée par Hélène Noizet, « De l’usage de l’archéogéographie », Médiévales,
66, 2014, p. 179-197.
18. Voir B. Bedos-Rezak, « Towards an Archaeology of the medieval Charter. Textual Production
and Reproduction », dans A. J. Kosto et A. Winroth (éd.), Charters, Cartularies and Archives, op. cit.,
Pierre Chastang 29

Mais la polysémie des termes de « reproduire/reproduction » invite davan-


tage à un dédoublement de la perspective qu’au simple remplacement d’une
tradition polarisée par l’original par une nouvelle visée qui négligerait les
enjeux de transmission des énoncés passés qui se jouent pourtant dans la
réplique matérielle des textes. Considérer le cartulaire comme une collection
implique de mener de front une approche verticale du texte, qui le situe dans
sa tradition, et horizontale, qui prenne en compte les effets induits par la nou-
velle intertextualité dans laquelle le document s’insère. Cette nouvelle inter-
textualité équivaut, pour paraphraser Gabrielle Spiegel, à l’agencement d’une
nouvelle logique sociale du texte19.
Il existe enfin une troisième conséquence. Il est nécessaire de replacer le
travail des rédacteurs de cartulaires dans une histoire des formes de la culture
de l’écrit de manière à identifier les modèles d’écriture utilisés par le rédacteur.
Quand les hommes du Moyen Âge ont-ils commencé à organiser le matériau
des chartes en collection ? Cette question a intéressé les diplomatistes depuis
la fin du xixe siècle – pensons en particulier aux travaux d’Oswald Redlich20.
Si le sud de la Germanie a produit de nombreux cartulaires dès le ixe siècle,
il faut attendre le xie siècle pour que cette pratique atteigne l’Ouest de l’Eu-
rope21. Mais la réintroduction de la question des modèles d’écriture – comme
l’influence exercée par les gesta abbatum à partir du xe siècle dans certaines
régions22 – implique d’historiciser davantage ce que nous désignons par le
terme de cartulaire. Les cartulaires carolingiens, comme l’a rappelé Georges

p. 41-60, repris et augmenté sous le titre « Toward an Archaeology of the medieval Charter »,
dans Ead., When Ego Was Imago. Signs of Identity in the Middle Ages, Leyde/Boston, Brill, 2011,
p. 37-54, ici p. 53.
19. G. M. Spiegel, « History, Historicism, and Social Logic of the Text in the Middle Ages »,
Speculum, 65, 1990, p. 59-86.
20. O. Redlich, « Über bairische Traditionsbücher und Traditionen », Mitteilungen des Instituts für
Österreichische Geschichtsforschung, 5, 1884, p. 1-82.
21. Sur les cartulaires carolingiens, voir S. Molitor, « Das Traditionsbuch. Zur
Forschungsgeschichte einer Quellengattung und zu einem Beispiel aus Südwestdeutschland »,
Archiv für Diplomatik, 36, 1 990, p. 6 1 -92 ; P. Johanek, « Zur rechtlichen Funktion von
Traditionsnotiz, Traditionsbuch und früher Siegelurkunde », dans P. Classen (dir.), Recht und
Schrift im Mittelalter, Sigmaringen, J. Thorbecke, 1977, p. 131-162 ; P. J. Geary, La mémoire et l’oubli
à la fin du premier millénaire, Paris, Aubier, 1996 [1994], p. 140-152 ; la thèse en cours de Claire
de Cazanove (université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et Goethe Universität de Francfort-sur-le-
Main) qui s’intitule Du chartrier au cartulaire dans le royaume de Germanie au ixe siècle : entre norme et
défense des intérêts ecclésiastiques, porte précisément sur cette question.
22. Sur le genre, voir M. Sot, Gesta episcoporum, gesta abbatum, Turnhout, Brepols, 1981-1985,
2 vol. Cette question est largement abordée par Laurent Morelle dans Autour de Folcuin de Saint-
Bertin, mémoire d’habilitation, université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2003, 2 vol.
30 Des archives au codex

Declercq23, contenaient uniquement la transcription d’actes privés, les actes


issus des grandes chancelleries étant, le cas échéant, transcrits à part. Ce
n’est qu’au cours des xe-xie siècles que le cartulaire prend, à l’ouest, sa forme
classique qui conjoint en un unique volume la transcription des actes de la
pratique et celle des autorités, auxquelles les scribes adjoignent parfois des
textes non diplomatiques.
Pour mener un tour d’horizon des cartulaires considérés comme des col-
lections, les médiévistes disposent de plusieurs séries d’indices qu’il s’agit
d’interpréter puis de combiner. La première réside dans les textes des préfaces
placées parfois au seuil du codex24. Malgré leur caractère topique, elles four-
nissent des indications de nature principalement lexicales sur le processus
et les enjeux de la rédaction du cartulaire. Le relevé de ces termes, qui ne sera
ici que très partiel25, devrait permettre de fournir un contrepoint à la visée
praxéologique de l’analyse du codex lui-même.

Novitas, corpus et memoria


Trois termes reviennent très souvent dans les préfaces lorsqu’il s’agit de défi-
nir les enjeux de la rédaction d’un cartulaire : novitas, corpus et memoria. Leur
emploi me semble particulièrement important pour comprendre la manière
dont les médiévaux envisagent cette collection singulière qu’est le cartulaire.
Le cartulaire est souvent présenté comme un lieu de conservation de la
memoria des documents, et comme un vecteur matériel de sa transmission.
C’est le cas à Gellone (Saint-Guilhem-le-Désert)26, vers 1070, où le premier
cartulaire est rédigé ob memoriam et recordationem cartarum ; et le moine de préci-
ser quelques lignes plus bas ne, casu accidente, igni consumpte, nobis et successoribus
nostris deficeret earum [il s’agit des chartes] agnitio seu memoria27.

23. G. Declercq, « Originals and Cartularies: The Organization of Archival Memory (Ninth-
Eleventh Centuries) », dans K. Heidecker (éd.), Charters and the Use of the Written Word in Medieval
Society, Turnhout, Brepols, 2000, p. 147-170.
24. P. Bourgain et M.-C. Hubert, « Latin et rhétorique dans les préfaces de cartulaires », dans
O. Guyotjeannin, L. Morelle et M. Parisse (éd.), Les cartulaires, op. cit., p. 115-136.
25. Il serait toutefois souhaitable de traiter de manière plus systématique ce corpus des préfaces
qui pourrait être l’objet d’une analyse lexicographique plus poussée.
26. Sur l’histoire documentaire de l’abbaye de Saint-Guilhem-le-Désert, voir P. Chastang, Lire,
écrire, transcrire. Le travail des rédacteurs de cartulaires en Bas-Languedoc (xie-xiiie siècles), Paris, Éditions
du CTHS, 2001, p. 47-220.
27. Arch. dép. Hérault, 5 H 8, fol. 2v, édité dans P. Alaus, L. Cassan et E. Meynial (éd.), Cartulaire
de Gellone, Montpellier, 1898-1905, no 3 (désormais Gell.).
Pierre Chastang 31

Mémoire des chartes dont le présent de la transcription dans le codex éta-


blit une continuité avec le passé et garantit la transmission à venir. Sous des
formulations différentes, ce lien entre enregistrement et transmission est
mentionné dans de très nombreuses préfaces. Sous une formulation diffé-
rente, on retrouve la même idée, au début du xiiie siècle, dans le cartulaire des
Guilhem de Montpellier, désigné par le terme d’opus memoriale28.
La notion de memoria ne peut être réduite à un sens étroitement historio-
graphique. Elle peut renvoyer conjointement, selon des équilibres propres
à chaque dossier, à trois catégories de signification lexicale et de champs
d’usage pragmatique :
1. elle peut désigner la mémoire des biens (res) ; ainsi, dans le cartulaire
des Guilhem de Montpellier, sous la plume du rédacteur de la préface,
titulus renvoie explicitement à possessio, établissant un lien direct entre
les biens, les personnes et les capacités administratives et juridiques
attachées à la conservation structurée de l’écrit authentique29 ;
2. elle renvoie aussi fréquemment à la mémoire d’un saint, assimilée à
celle d’un locus et transmise par les chartes et les privilèges. On trouve
cette configuration mémorielle exposée dans la préface du premier
cartulaire de Gellone30 comme dans celui de Saint-Amand31. Dans
le premier cas, l’on parle des chartes de l’honneur du saint ; dans le

28. A. Germain et C. Chabaneau (éd.), Le cartulaire des Guilhem de Montpellier, Liber instrumentorum
memorialium, Montpellier, 1884-1886, p. 1-4 (désormais LIM). Sur ce texte, voir P. Chastang,
« La préface du Liber instrumentorum memorialis des Guilhem de Montpellier ou les enjeux de la
rédaction d’un cartulaire laïque méridional », dans D. Le Blévec (dir.), Les cartulaires méridionaux,
Paris, ENC, 2006, p. 91-123 et M. Lesné-Ferret, « La mémoire des seigneurs de Montpellier au
début du xiie siècle : le cartulaire et sa préface », dans O. Condorelli (éd.), Panta rei: Studi dedicati
a Manlio Bellomo, Rome, Il Cigno, 2004, t. 3, p. 159-276.
29. LIM, p. 2 : Hac agitur intentionis racione fuit voluntatis nostre propositum, ut omnia privilegia,
omniaque alia instrumenta, que domini Montis pessulani possessionum causas determinant et exponunt, ad
majorem diligentiam et evidentiorem cautelam, de confusionis sue multiplicitate in unum choartaremus volu-
men, ut, si quis deinceps possessionum ipsius ordinem turbare proponeret, statim e vicino confusus cognosceret
quibus ipse titulis possidere gaudet.
30. Gell., no 3 : quatinus omnes cartas totius honoris Sancti Salvatoris Gellonensis altari sancteque Crucis
ligno Sanctique Wilelmi almi confessoris ob memoriam et recordationem simul conscriptas in uno volumine
condirentur.
31. H. Platelle, « Le premier cartulaire de l’abbaye de Saint-Amand [désormais StAm.] », Le
Moyen Âge, 62, 1956, p. 301-329, ici p. 318-319 : Quantae dignitatis, quantae nobilitatis iste locus,
ubi sanctus vere Amandus corpore quiescit, antiquitus fuerit ; quanta reverentia, quanta liberalitate reges et
principes illum excoluerint, ac de suis rebus dilataverint et amplificaverint, inter caetera maxime testantur
monumenta cartarum et privilegiorum, quae diligenter ab eis facta nobis ad memoriam sui ac munimen
hujus loci conservanda relinquerunt.
32 Des archives au codex

deuxième, le texte établit une correspondance entre memoria du saint,


reliques et munimina du locus.
3. La notion de memoria renvoie également aux hommes, donateurs et
ecclésiastiques qui ont contribué à l’histoire de l’institution scandée
par les chartes. C’est le cas par exemple à Savigny, où l’invocation
de la mémoire des chartes ouvre sur celle des abbés, dont l’ordre de
succession détermine par ailleurs le classement, fondé sur une mise
en parallèle entre l’ordo abbatum et celui des antiquae cartulae32. On com-
prend qu’aux xie et xiie siècles, les cartularistes aient souvent ajouté
aux écrits diplomatiques des textes narratifs qui conjoignent discours
sur les fondateurs/reconstructeurs et dénombrement du patrimoine
ecclésiastique. Tel est le cas dans le cartulaire de l’abbaye d’Aniane qui
remploie, au xiie siècle le texte carolingien de la Vita Benedicti d’Ardon33.
Le deuxième véritable lieu commun des préfaces réside dans le constat
dressé par le rédacteur d’une nécessaire médiation entre les traces écrites du
passé et l’époque contemporaine, médiation que remplit précisément le tra-
vail de lecture et de transcription, c’est-à-dire la constitution de la collection,
ce qui prouve – s’il en est encore besoin –, que la cartularisation n’est pas une
simple duplication de la documentation originale, mais suppose un travail
d’écriture spécifique par lequel le texte passé advient au présent. L’usage de la
notion de novitas et dans certains cas du verbe renovare notifie la portée du tra-
vail du rédacteur/compilateur. Dans la préface du Tumbo A de Saint-Jacques
de Compostelle, rédigée au xiie siècle, l’auteur parle d’une translacionis novitas
qui permet de restaurer (recuperare) les documents écrits anciens34.

32. A. Bernard (éd.), Cartulaire de l’abbaye de Savigny, Paris, 1853, p. 2 : Ex præcepto igitur supradicti
abbatis, memoratum opus non sine quodam magno labore assumentes, antiquarum cartularum scripta, ut
potuimus, revoluimus, et eorum abbatum ordinem, quos ante Hunorum tempora huic loco præfuisse compe-
rimus, ordinate disposuimus.
33. L. Cassan et E. Meynial (éd.), Cartulaire d’Aniane, Montpellier, 1900. Le texte hagiographique
a été édité dans G. Waitz (éd.), Vita sancti Benedicti abbatis anianensis et indensis auctore Ardone
[BHL 1096], Monumenta Germaniae historica, Scriptores in folio, t. XV/1, Hanovre, 1887, p. 198-220 ;
traduction : Ardon, Vie de Benoît d’Aniane, intro. et trad. F. Baumes, P. Bonnerue et A. de Vogüé,
Abbaye de Bellefontaine, 2001. Sur l’interprétation du remploi de ce texte dans le cartulaire,
voir P. Chastang, « Transcription ou remploi ? Composition et écriture des cartulaires en Bas-
Languedoc (xiie-xive siècle) », dans P. Toubert et P. Moret (dir.), Le remploi au Moyen Âge, op. cit.,
p. 115-140.
34. M. Lucas Álvarez (éd.), La documentación del Tumbo A de la catedral de Santiago de Compostela.
Estudio y edición, León, Centro de Estudios e Investigación “San Isidoro”, 1997, p. 61-62 :
Bernaldus, prefate ecclesie thesaurarius, necessarium et utile aesse considerauit, quod illa omnia testamenta
tranlatarentur et translata in uno libro, quasi in uno corpore, comprehenderentur, quatenus et illa que uetus-
tatis consumcione iam litturata et delata erant, per translacionis nouitatem possent recuperari.
Pierre Chastang 33

À Saint-Chaffre du Monastier35, toujours au xiie siècle, le cartulaire est qua-


lifié de Liber de reparatione chartarum, et le travail de mise à disposition présente
des chartes repose sur un renouvellement de leur discours qui vise à rendre
leur contenu accessible aux lecteurs contemporains, en rénovant leur graphie
et en gommant les pratiques stylistiques et les formules diplomatiques tom-
bées en désuétude. Est ainsi mise en accusation, dans la préface, la verbosa
rusticitas des textes que le moine attribue à l’imperitia notariorum, qui conduit
le rédacteur à se plaindre des difficultés qu’il a lui-même rencontrées dans la
mise en ordre des chartes (non sine difficultate deposita sunt). Un jugement est
donc porté sur le contenu des archives fondé sur l’efficience présente de l’écrit
que la transcription dans la collection vient garantir. On retrouve la même
affirmation chez Ramon de Caldès, doyen de l’église de Barcelone et respon-
sable des archives comtales barcelonaises du temps d’Alphonse II († 1196)36,
lorsqu’il écrit dans la préface du Liber feudorum maior : tedio verborum depulso,
ad rem accedo37. Quelle que soit la formulation employée par les auteurs, elle
s’organise autour de cette opposition entre verba et res. Les mots constituent
le vecteur mémoriel et juridique de la patrimonialisation de la terre, mais
leur nature lexicale et leur combinaison syntaxique créent un obstacle ou un
trouble que le rédacteur doit franchir, en ramenant le texte, le cas échéant, à
une forme rhétorique ajustée à l’institution et au temps présent38.
Cette distance entre passé et présent, que la transcription cherche à
réduire, s’exprime parfois par la mention de difficultés de lecture, imputables
à la matérialité même du document (écriture, support…). Elles sont évoquées
comme telles dans les préfaces des cartulaires de Saint-Chaffre-du-Monastier

35. U. Chevalier (éd.), Cartulaire de Saint-Chaffre-du-Monastier [désormais Mon.], Paris, 1884,


p. 1-2.
36. Sur ce personnage, voir T. N. Bisson, « Ramon de Caldès (c 1135-c. 1200) : Dean of Barcelona
and King’s Minister », dans K. Pennington et R. Somerville (éd.), Law, Church and Society. Essays
in honor of Stephen Kuttner, Philadelphie, University of Pennsylvania, 1977, p. 281-292.
37. F. M. Rosell (éd.), Liber feudorum maior. Cartulario real que se conserva en el Archivo de la Corona de
Aragón [désormais LFM], Barcelone, 1945-1947, 2 vol., p. 1. Sur ce manuscrit voir A. J. Kosto,
« The Liber Feodorum Maior of the Counts of Barcelona: The Cartulary as an Expression of
Power », Journal of Medieval History, 27, 2001, p. 1-22, et plus récemment F. Rodríguez Bernal,
« Entre le récit historique et le discours politique : le Liber Feudorum Maior d’Alfons II, roi d’Ara-
gon », dans R. Castano, F. Latella, et T. Sorrenti (éd.), Comunicazione e propaganda nei secoli XII e
XIII, Rome, 2007, p. 541-562.
38. H. Imbert (éd.), Cartulaire de l’abbaye de Saint-Laon de Thouars [désormais Thouars], Niort,
1876 : quia nos non pompis verborum delectantes, nec coloratis rhetoricorum sermonibus placere, scolastico-
rum more, cupientes, utilitati dumtaxat presentium futurorumve insistimus.
34 Des archives au codex

et de Saint-Loup de Troyes39, mais le topos bien connu de l’incendie que l’on


trouve à Gellone comme dans le premier cartulaire de Saint-Père de Chartres
rédigé par le moine Paul40, satisfait une fonction structurelle identique dans
le discours. Tout en notifiant la destruction archivistique virtuelle ou réelle,
il joue comme un appel à l’écriture présente, par la médiation de laquelle « le
mémorable se constitue en savoir » (Marcel Détienne). Quels sont donc les
moyens avancés pour rénover les textes et en transmettre la mémoire ?

Apparaît un troisième terme, celui de corpus qui désigne le codex ou plus


exactement la collection des textes rassemblés dans le codex. On peut citer
quelques occurrences de l’usage de ce terme. À Saint-Laon de Thouars est
employée, dans la préface datée de 1141, l’expression in unum corpus redi-
gere41 ; à Savigny, on trouve : in unum corpus comprehendere ; à Saint-Jacques-de-
Compostelle : translata [il s’agit des chartes] in uno libro, quasi in uno corpore.
Des sondages effectués dans les dictionnaires de latin médiéval semblent
indiquer que le terme de corpus est surtout employé42, au début du xiie siècle,
pour désigner les compilations juridiques. Le Tumbo A de Compostelle
semble constituer l’une des premières occurrences de ce terme pour désigner
un recueil d’actes de la pratique. La transmission lexicographique est en soi
intéressante, mais peut-être faut-il également chercher dans les textes de la
première épître aux Corinthiens (12, 24-26) de Paul les raisons d’un usage
qui, au début du xiie siècle, paraît encore métaphorique. On trouve, dès le
xe siècle, dans les bulles de confirmation pontificale, la citation du passage de
cette épître assimilant l’Église à un corps :
Sed Deus temperavit corpus, ei cui deerat, abundationem tribuendo honorem, ut non sit
schisma in corpore, sed idipsum pro invicem sollicita sint membra. Et si quid patitur unum

39. Abbé Lalore (éd.), Collection des principaux cartulaires du diocèse de Troyes, t. 1 : Cartulaire de l’ab-
baye de Saint-Loup de Troyes, Paris, 1875, p. 1-2 : Et quia jam pene disrupta erat et pre vetustate vix legi
transcribi fecimus.
40. B. Guérard (éd.), Cartulaire de l’abbaye de Saint-Père-en-Vallée de Chartres, Paris, 1840, t. 1, p. 3.
41. Thouars, p. 1.
42. La notion de « livre-corps » appliquée aux livres liturgiques de l’époque carolingienne, sans
que le terme ne soit toutefois employé par les contemporains, a été utilisée par Éric Palazzo
dans « Le livre-corps à l’époque carolingienne et son rôle dans la liturgie de la messe et sa
théologie », Quaestiones medii aevi novae, 15, 2010, p. 31-63. L’usage de cette notion repose sur
une analyse du livre comme modalité de l’Incarnation du Christ, que la performance liturgique
active sensoriellement. C’est sans doute du côté de la présence de listes de biens patrimoniaux,
insérées au sein des livres liturgiques, qu’il conviendrait de rechercher une des racines de
l’usage postérieur de la notion de corpus pour désigner les cartulaires. Cette inscription entraîne
une sacralisation des inventaires et une première fixation de la memoria institutionnelle, à tra-
vers les objets qu’elle possède et dont elle fait usage.
Pierre Chastang 35

membrum, compatiuntur omnia membra : sive gloriatur unum membrum, congaudent


omnia membra.
Dans ces textes, le verset 26 permet d’exprimer le rapport des églises locales
(membra) à l’Ecclesia universelle (corpus), comme celui entretenu de manière
analogique par les res ecclesiae avec l’église.
Un double rôle est assigné au corpus ainsi rassemblé : conservant les docu-
ments, il préserve de la perte et de l’oubli et garantit la présence des chartes
pour les contemporains. À Saint-Laon de Thouars, l’auteur de la préface
écrit ainsi : per presentis voluminis noticiam transmittentes vobis intimare curavimus.
La collection confère également une cohérence à la somme des documents
qu’elle présente comme l’honneur du saint, le patrimoine d’un locus, ou la
concrétion archivistique et patrimoniale occasionnée par l’histoire d’une
institution. Elle peut être ecclésiastique mais aussi laïque, comme le rappelle
Ramon de Caldès dans la préface du Liber feudorum maior, lorsqu’il lie mémoire
documentaire, droit et concorde féodale43.
Il est possible d’objecter que le chartrier existe et qu’il manifeste cette
même unité. Légitimer l’écriture du cartulaire passe de ce fait, dans les pré-
faces, par une mise en accusation du chartrier qui n’est pas conforme à ce que
les hommes peuvent attendre de lui. On a déjà vu le sens de l’accusation de
vétusté ; il faut ajouter celle du désordre qui est par exemple attestée dans la
préface du Registrum Petri Diaconi rédigé au Mont-Cassin en 113344, le cartulaire
des Guilhem de Montpellier, le Liber feudorum maior et le cartulaire de Saint-
Amand, et auquel la collection vient remédier en redonnant une cohérence à
l’ensemble.
Cette cohérence est indissociablement dotée d’une visée pratique et prag-
matique. Le regroupement et la mise en série des documents sur un nouveau
support – en l’occurrence le codex – se produisent dans un contexte de besoin
d’accessibilité croissante aux textes qui caractérise le xiie siècle et qui conduit
à la mise en place d’outils paratextuels qui permettent de rechercher plus effi-
cacement les documents45. Les préfaces les mentionnent souvent. Citons deux
exemples. Dans le cartulaire de Saint-Amand, les systèmes de division de la

43. LFM, p. 1 : Ne inter vos et homines vestros, forte oblivionis occasione, alique questio vel discordia posset
oriri.
44. Texte édité dans Patrologie latine, vol. 173, col. 469-470.
45. Parmi une littérature abondante, voir R. H. Rouse, « Cistercian Aids to Study in the
Thirteenth Century », Studies in the Medieval Cistercian History, 2, 1976, p. 123-134 et R. H. Rouse
et M. A. Rouse, « “Statim invenire”. Schools, Preachers and New Attitudes to the Page », dans
R. L. Benson, G. Constable et C. D. Lanham (éd.), Renaissance and Renewal in the Twelfth Century,
Oxford, Clarendon Press, 1982, p. 201-225.
36 Des archives au codex

matière archivistique compilée sont mentionnés : et ut facilius lectori quid scire et


legere velit occurrat, capitula et capitulis numerum praenotavimus46. Dans le cartulaire
des Guilhem de Montpellier, la préface fait mention de chapitres/rubriques et
de la division en paragraphes qui doivent permettre de faciliter la recherche
du lecteur47. Dès le début du xiie siècle à Farfa, Grégoire de Catino met au
point, dans le Liber floriger cartarum coenobii Pharphensis, un des premiers index
classés de manière alphabétique48 qui permet de circuler entre les volumes
qu’il a rédigés entre 1092 et 1130. Le premier regroupe les chartes, le second
les contrats agraires et le troisième est une chronique très orientée vers les
questions patrimoniales49. Pour chaque entrée dans le Liber floriger, figurent
des renseignements sur la nature du bien, sur les changements de propriété
ainsi que des renvois aux autres codices50.

La série, le codex et l’espace


Ces collections adoptent deux grands systèmes de classement : le premier est
chronologique ; le second, privilégié dans le Midi, est topographique. L’espace
et le temps constituent ainsi deux catégories à travers lesquelles la collection
peut être organisée. L’interprétation hâtive qui conduit à identifier temps et
histoire et espace et patrimoine doit être nuancée. Les travaux menés par Amy
Remensnyder sur les monastères bénédictins du Midi ont montré le rôle cen-
tral joué par la topographie dans la structuration de la mémoire des institu-
tions51. Les dossiers hagiographiques, diplomatiques et épiques concernant
les origines des communautés monastiques, qui sont souvent transcrits en

46. StAm., p. 319.


47. LIM, p. 2 : Ut autem predictorum series inperturbata sit, et ordinata dispositione collecta facile lectori
invenienda occurrat, capitulatim omnia digessimus, et sub debite distinctionis norma collocavimus.
48. M. Villani, « Gregorio da Catino, indicizzatore. Libertà monastica e lessicografia alle ori-
gini della “nascità degli indici” », dans E. Cuozzo, V. Déroche et A. Custot-Peters (éd.), Puer
Apuliae. Mélanges offerts à Jean-Marie Martin, Paris, ACHCByz, 2008, p. 757-770.
49. Les registres de Farfa ont été édités : U. Balzani (éd.), Chronicon farfense di Gregorio di Catino,
Rome, 1903, 2 vol. ; G. Zucchetti (éd.), Liber largitorius, vel notarius monasterii Pharphensis, Rome,
1913-1932, 2 vol. ; I. Giorgi et U. Balzani (éd.), Il registo de Farfa, Rome, 1882-1914, 5 vol.
50. M. T. Maggi Bei (éd.), Il Liber Floriger di Gregorio da Catino, Rome, Presso la società alla
Biblioteca vallicelliana, 1984. Sur l’ensemble de cette production, voir T. Kölzer, Codex liberta-
tis. Überlegungen zur funktion des Regestum Farfense und anderer Klosterchartulare, Atti del 9o Congresso
internazionale di studi sull’alto Medioevo, vol. 2, Spolète, Centro italiano di studi sull’alto medioevo,
1983, p. 609-653.
51. Voir en particulier A. G. Remensnyder, « Topographies of Memory: Center and Periphery in
High Medieval France », dans G. Althoff, J. Fried et P. Geary (éd.), Medieval Concepts of the Past.
Ritual, Memory, Historiography, Cambridge, Cambridge University Press, 2002, p. 193-214.
Pierre Chastang 37

tête des codices, en abordant la question des lieux initiaux, de leur statut et de la
territorialisation des pouvoirs exercés par la communauté, proposent, par le
récit, une jonction entre topographie et histoire institutionnelle. Un exemple
de cette jonction a été analysé par Laurent Feller à propos du cartulaire-
chronique de San Clemente a Casauria rédigé entre 1170 et 118252. Les moines
de l’abbaye des Abruzzes reconstruisent, par le classement des munimina dans
le codex, des « paysages enfouis », antérieurs à l’époque de l’incastellamento et à
la conquête normande, mais contemporains de l’apogée de la puissance tem-
porelle du monastère.

L’adoption par les rédacteurs de cartulaires d’un classement topogra-


phique, pour organiser la collection des chartes peut être interprétée à deux
niveaux complémentaires.
Le premier que l’on peut qualifier de général conduit à voir dans le rassem-
blement de chartes qui attestent de res localisées, l’expression à l’échelle locale
du moment « féodal » dans le processus de production de l’espace. Le phéno-
mène majeur réside en une spatialisation du sacré décrite par de nombreux
travaux récents53. Ce processus connaît, avec la doctrine du réalisme eucha-
ristique, une avancée décisive qui modifie profondément la structuration spa-
tiale du sacré et de l’Ecclesia. Comme l’a montré récemment Dominique Iogna-
Prat54, l’église en tant que bâtiment devient, après une phase carolingienne
de production doctrinale intense dans ce domaine, un locus à partir duquel se
structurent les liens entre ici-bas et au-delà. C’est dans cet espace polarisé et
démultiplié que s’organise le rapport du local à l’universel au sein de l’Eccle-
sia, et que l’on assiste, dans la phase grégorienne de l’histoire de l’Église, à
une redéfinition de la place des laïcs et du statut de l’« espace hors espace ».
Dans ce contexte se multiplient les actes de confirmation générale délivrés par
l’autorité pontificale, comme les pancartes et les cartulaires. Tous ont en com-
mun de recenser les res ecclesiae dépendant d’une institution, et ils permettent
de la sorte de les placer sous la protection des dispositions canoniques rela-
tives au patrimoine ecclésiastique. En même temps, ces documents énumé-
ratifs replacent le patrimoine local dans le cadre englobant de l’Église uni-
verselle. Les spécialistes du droit canon ont bien montré combien les xie et

52. L. Feller, « Le cartulaire-chronique de San Clemente a Casauria », dans O. Guyotjeannin,


L. Morelle et M. Parisse (éd.), Les cartulaires…, op. cit., p. 261-278.
53. Voir la synthèse proposée par Michel Lauwers et Laurent Ripart dans « Représentation et
gestion de l’espace dans l’occident médiéval », dans J.-P. Genet (éd.), Rome et l’État moderne euro-
péen, Rome, École française de Rome, 2007, p. 115-171.
54. D. Iogna-Prat, La maison Dieu. Une histoire monumentale de l’Église au Moyen Âge (v. 800-v. 1200),
Paris, Seuil, 2006.
38 Des archives au codex

xiie siècles constituaient un moment décisif dans l’évolution des protections


canoniques concernant le patrimoine de l’Église. Les cartulaires participent
ainsi à leur manière au mot d’ordre de Grégoire VII qui en appelle dans ses
lettres à défendre et à accroître les biens des églises (res ecclesiarum augmentare
et defendere55).

Le second niveau d’analyse fonctionne à une échelle inférieure. Selon les


régions, les périodes et les institutions concernées, les solutions pratiques
dans le classement de la collection de chartes regroupées dans le cartulaire
varient. La physionomie des cartulaires dépend des modes de construction
et d’affirmation d’un espace propre et, de ce point de vue, l’opposition entre
monastères bénédictins et chapitres cathédraux est perceptible. On pourrait
aussi souligner les différences entre le monachisme bénédictin ancien et les
traditions apparaissant peu à peu dans le monde cistercien qui réservent à la
grange un rôle structurant56.
Le patrimoine initial, souvent lié à l’action du fondateur, joue ainsi un
rôle fondamental dans les cartulaires des moines. On constate également,
en ce qui concerne le Midi, le reflux, au cours, du xiie siècle, de la structu-
ration publique de l’espace (civitas, comitatus) comme critère de classement,
au profit de l’adoption du diocèse puis du territoire castral au sein duquel le
rôle de l’église est progressivement réévalué. Des solutions locales sont donc
trouvées à l’organisation du recensement du patrimoine que propose le car-
tulaire. De ce point de vue, il semble important de tâcher de lier les catégories
pratiques du classement en usage à la diffusion de connaissances savantes.
Dans le Midi, au cours du xiie siècle, la juridicisation des catégories du sacré,
introduite par les summae au code et aux institutes, modifie sensiblement la
manière dont les scribes envisagent l’organisation topographique des collec-
tions de chartes57.

55. E. Caspar (éd.), MGH Ep., Das Register Gregors VII, Munich, 1990 [1920-1923], par exemple
p. 33 : res ecclesiarum augmentare et defendere. On retrouve dans la collection canonique de
Deusdedit ce même souci : Et quoniam ecclesia sine clero esse non potest nec clerus absque rebus, quibus
temporaliter subsistat : huic subiunxi secundum et tertium de clero et rebus eiusdem ecclesię [la troisième
partie s’intitule : “De rebus ecclesię”]. Quia vero seculi potestas dei ecclesiam sibi subiugare nititur, libertas
ipsius et cleri et rerum eius tertio et maxime IIII libro euidenter ostenditur.
56. Voir par exemple M. Mousnier, L’abbaye cistercienne de Grandselve et sa place dans l’économie et la
société méridionales (xiie-xive siècles), Toulouse, CNRS-Université Toulouse Le Mirail, 2006.
57. Sur cette question, voir P. Chastang, « Du locus au territorium. Quelques remarques sur l’évo-
lution des catégories en usage dans le classement des cartulaires méridionaux au xiie siècle »,
Maîtrise et perception de l’espace dans le Languedoc médiéval, études offertes à Monique Bourin, Annales du
Midi, 119, 2008, p. 457-474.
Pierre Chastang 39

Lire, interpréter et hiérarchiser


Rédiger un cartulaire c’est aussi produire du mémorable à partir des archives
de l’institution. La transcription des actes dans un codex concourt, par leur
mise en série et par l’adjonction d’un paratexte, à les insérer dans une nouvelle
intertextualité, elle-même engagée dans le contexte social contemporain.
Ainsi, des diplômes d’immunité carolingiens servent ordinairement, dans
le contexte grégorien du xie siècle, à légitimer la mise hors espace des lieux
de culte. Dans un livre publié en 1985, Patrick Geary a pu mener une ana-
lyse convergente de l’usage grégorien du testament du patrice Abbon daté de
73958. Depuis lors, Laurent Ripart a complété l’analyse de ce dossier. Ce texte
a été conservé grâce à sa transcription au xiie siècle, à Grenoble, dans le car-
tulaire A de saint Hugues59. Depuis la fin du xie siècle, le contrôle du pagus de
Sermorens est l’objet d’un conflit qui opposait l’évêque de Grenoble à l’arche-
vêque de Vienne. C’est pourquoi Hugues de Châteauneuf d’Isère fait procé-
der à la transcription dans un codex de nombreux documents qui, à la suite
des pièces de procédure, justifient les prétentions de l’institution qu’il dirige.
Les chartes copiées sont précédées d’une rubrique rédigée sur le modèle Hec
carta ostendit / dicit… dans laquelle sont signalés les passages qui, conformes à
l’objectif contentieux du codex, doivent être privilégiés par le lecteur. Le texte
du testament proprement dit est précédé d’un faux de Charlemagne, dans
lequel le souverain franc atteste et garantit la transcription de l’acte original
dont les moines de Saint-Pierre de la Novalaise ont fait la demande à cause
du piteux état du parchemin original. La falsification, datable du xie siècle,
a été produite dans ce même établissement monastique fondé par Abbon. Le
cartulaire enregistre donc un premier usage du texte par les moines, qui ont
lu au xie siècle le testament dans un sens patrimonial et qui se sont efforcés de
lui conférer l’autorité d’un diplôme. Puis au xiie siècle, le texte est devenu une
simple pièce versée dans un long dossier – regroupé dans le codex – visant à
prouver les droits de l’église de Grenoble. La rubrique est très claire :
Hęc carta, quę est de monasterio Novalisię, dicit quod castrum Vinnaco et villa Quintiacum,
quę est in mandamento de Sancti Georgii, in pago Salmoriancensi et in episcopatu
Gratianopolitano sunt.

58. P. J. Geary, Aristocracy in Provence. The Rhône Basin at the Dawn of the Carolingian Age, Stuttgart,
A. Hiersemann, 1985 ; L. Ripart, « Du comitatus à l’episcopatus : le partage du pagus de Sermorens
entre les diocèses de Vienne et de Grenoble (1107) », dans F. Mazel (dir.), L’espace du diocèse. Genèse
d’un territoire dans l’Occident médiéval, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008, p. 253-286.
59. Bibl. nat. de France, ms. lat. 13879, édité par Jules Marion, Cartulaire de l’église cathédrale de
Grenoble dit cartulaire de saint Hugues, Paris, 1869.
40 Des archives au codex

On conviendra que la lecture proposée est très réductrice, mais c’est précisé-
ment ce qui donne toute sa force à ce dossier.

Le deuxième exemple concerne Vézelay. La charte de fondation de l’abbaye


a été transmise par un manuscrit complexe, constitué en trois temps succes-
sifs, qui regroupe un cartulaire et une chronique60. Le cartulaire et les trois
premiers livres de la chronique datent des environs de 1155 et, au cours du
troisième tiers du xiie siècle, le quatrième livre du récit historiographique a
été ajouté à l’ensemble. Puis, le manuscrit a été complété par l’adjonction de
notes annalistiques et d’une brève histoire des comtes de Nevers.
L’acte de fondation de l’établissement ne porte pas de date, mais il est
possible de le rapporter aux années 858-859. Il témoigne de la fondation par
Gérard et Berthe sa femme, ainsi que leur fille Ava, des monastères de Vézelay
et de Pothières qu’ils dotent de biens dont ils conservent la jouissance viagère,
rappelant au passage que ces domaines proviennent des largesses de Louis le
Pieux61. Les fondateurs placent les moines sous la règle de Benoît et confient
les monastères à Pierre et Paul. Le document s’apparente à un testamentum à la
carolingienne62 et la fondation aristocratique, présentée sous de pieux motifs,
revêt une dimension politique primordiale63. Elle permet une mise à l’abri de
domaines menacés de confiscation.
Dans le cartulaire qui, rappelons-le, nous livre seul la teneur du texte, la
charte est précédée par la rubrique suivante :
In nomine sanctae et individuae Trinitatis, Patris et Filii et Spiritus sancti incipit instru-
mentum seu testamentum Gerardi comitis, fundatoris monasteriorum videlicet Pultariensis
et Vizeliacensis, subsequentibus privilegiis apostolicae auctoritatis ipsum testamentum
confirmantibus et corroborantibus in perpetuum.
Le texte du testament est donc replacé dans une série documentaire, celle
des bulles de confirmation pontificale. Il devient de la sorte, le socle de l’his-
toire institutionnelle de l’établissement ; c’est de lui que procède également la
production écrite postérieure conservée dans les archives, scandée, en premier

60. Bibl. mun. Auxerre, ms. 227, édité par R. B. C. Huygens, Monumenta Vizellacensia. Textes rela-
tifs à l’histoire de Vézelay, Turnhout, Brepols, 1976-1980, 2 vol.
61. Sur Gérard, voir R. Le Jan, Famille et pouvoir dans le monde franc (viie-xe siècle). Essai d’anthropolo-
gie sociale, Paris, Publications de la Sorbonne, 1995, p. 255-256 et 442.
62. Voir J. Barbier, « Testaments et pratique testamentaire dans le royaume franc (vi e-
viiie siècle) », dans F. Bougard, C. La Rocca et R. Le Jan (dir.), Sauver son âme et se perpétuer : trans-
mission du patrimoine et mémoire au haut Moyen Âge, Rome, École française de Rome, 2005, p. 7-79.
63. Voir R. Louis, De l’histoire à la légende. Girard, comte de Vienne et ses fondations monastiques, vol. 1,
Auxerre, 1946.
Pierre Chastang 41

lieu, par la série des privilèges. La sainteté du fondateur n’est pas mentionnée
et le mémorable, de nature institutionnelle et patrimoniale, paraît d’emblée
inséparable des usages successifs qui furent faits du document de fondation.
Tournons-nous vers la chronique rédigée à la même période. Le texte
historiographique insiste sur trois éléments qui complètent la lecture que
le cartulaire proposait du document. Premièrement, la fondation n’est pas
mentionnée dans le récit en tant que telle. Elle n’apparaît que sous la forme
documentaire de la charte. Deuxièmement, cette charte sert aux moines, pour
défendre leurs droits dans le cadre de conflits qui les opposent à l’évêque
d’Autun, au comte de Nevers et aux bourgeois de Vézelay. Montré et lu, le
document permet de garantir la libertas de l’établissement et d’obtenir des
confirmations pontificales. Troisièmement, il est rappelé la volonté des fon-
dateurs de placer l’établissement sous la juridiction de Pierre et Paul, ce qui
est interprété par les moines du xiie siècle comme constituant l’origine de
l’octroi de l’immunité.
D’où la complémentarité qui unit les deux parties du manuscrit : la collec-
tion de chartes joue le rôle de socle mémorial, regroupant les textes fondant la
libertas de Vézelay, alors que le récit de la chronique met en scène les péripéties
de l’histoire grégorienne contemporaine.

Ajoutons un dernier exemple64. Il concerne la documentation du Mont-


Cassin. En 1133, Pierre Diacre fait rédiger en quelques mois un cartulaire volu-
mineux qui regroupe plus de 600 actes. La grande homogénéité graphique du
manuscrit comme la qualité souvent médiocre des transcriptions témoignent
de la rapidité avec laquelle le travail a été réalisé. Les historiens ont à juste
titre cherché dans les archives de l’établissement les travaux préparatoires à la
compilation et certains vu dans le rotulus coté V1 un possible proto-cartulaire.
Son étude précise révèle qu’il s’agit en fait d’un inventaire des archives datant
du début de la décennie 1130 et qu’il n’entretient aucun lien avec le travail de
rédaction du cartulaire. Tout au plus retrouve-t-on, dans le système de classe-
ment du rouleau comme dans celui du codex la différenciation entre les privile-
gia et precepta, qui forment les autorités, et les offertiones que l’on peut qualifier
de chartes privées. Pierre Diacre, pour constituer la collection documentaire

64. P. Chastang et L. Feller, « Classer et compiler : la gestion des archives du Mont-Cassin au


xiie siècle », dans D. Boisseuil, P. Chastang, L. Feller et J. Morsel (éd.), Écritures de l’espace social.
Mélanges d’histoire médiévale offerts à Monique Bourin, Paris, Publications de la Sorbonne, 2010,
p. 345-368.
42 Des archives au codex

du cartulaire, s’est en revanche servi d’un autre rouleau coté V2, probable-
ment réalisé par son prédécesseur Guido († 1130)65.
On constate, dans le travail de cartularisation, d’intéressants glissements
par rapport au classement des archives tel qu’il se reflète dans le V1. Figure
dans la partie precepta du V1 un long dossier lombard, qui regroupe des
actes des princes de Capoue et de Bénévent datés des années 950-1050, qui
a sans doute été constitué alors que la pression normande s’accentuait sur
le monastère. Mais ce dossier a été déplacé dans les offertiones par Guido ou
par Pierre Diacre. Les archivistes du Mont-Cassin manifestaient de la sorte
une hiérarchie explicite des pouvoirs qui, privilégiant la tradition impériale et
romaine, déniait aux actes lombards le statut d’autorité.

Conclusion
Le sens d’un texte ne pouvant être construit qu’en contexte, il est nécessaire
de comprendre que les chartes livrées dans un cartulaire sont les membres
d’un corps et que cette inclusion a des conséquences durables. J’ai privilégié
dans ma contribution l’interprétation du mouvement de transformation des
archives en un codex qui fait figure de collection dérivée. Mais la collection
une fois réalisée devient une référence qui produit des effets en retour. Ainsi,
au début du xive siècle, dans un contexte d’affermissement de la pression du
pouvoir royal français sur la ville, les consuls de Montpellier décident de faire
dresser un inventaire des documents justifiant les privilèges et les franchises
de la ville. Le notaire du consulat se met au travail, relisant la documenta-
tion déposée dans différents coffres repérés par des lettres et des symboles
qu’il reporte dans son inventaire. Mais il prend soin de consulter les index des
deux cartulaires urbains disponibles de manière à signaler les pertes docu-
mentaires. Il procède aussi à des renvois généraux aux livres lorsque les pièces
ne lui semblent pas mériter d’être inventoriées une à une. Les cartulaires
servent donc à la fois de corpus de référence dans le travail de récolement, et
d’inventaire secondaire auquel le notaire se réfère pour les actes de moindre
importance. J’ai également laissé de côté un domaine pourtant primordial qui
est celui du rapport entre l’histoire de ce type singulier de collection qu’est
le cartulaire et l’évolution des modes de production et de transcription des
écrits diplomatiques. Dans le Midi, les choses changent pourtant fortement
au cours du xiiie siècle, avec le développement d’une culture notariale de
l’écrit. Elle contribue à restreindre la latitude du transcripteur désormais

65. Voir P. Chastang, L. Feller et J.-M. Martin, « Autour de l’édition du Registrum Petri Diaconi.
Problèmes de documentation cassinésienne… », art. cité.
Pierre Chastang 43

sommé de respecter la forma du document, élément essentiel de l’autorité du


texte. L’histoire combinée des pratiques de transcription et des usages de la
collection reste à écrire.

Pierre Chastang
Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines,
Laboratoire DYPAC
De l’objet au texte et vice versa
Le statut du recueil manuscrit dans les études
de la littérature du Moyen Âge
Richard Trachsler

P our travailler, l’historien de la littérature médiévale, comme tout histo-


rien de la littérature, a besoin de textes. Mais ce qui singularise l’histo-
rien de la littérature médiévale parmi les historiens de la littérature, c’est que
ses textes à lui se trouvent dans des manuscrits. Jusqu’à un certain point, ses
textes à lui sont même des manuscrits, ils se confondent avec les différentes
réalisations consignées dans des documents et n’existent pas en dehors de
ces manuscrits, avant qu’une édition critique ne leur confère une sorte d’auto-
nomie et ne les affranchisse de leur support. Cette relation privilégiée entre
texte et manuscrit est une des raisons qui expliquent et justifient l’intérêt que
l’historien de la littérature médiévale porte à ce qui, pour le moderniste, n’est
jamais que le support de son texte, à savoir le document qui conserve l’œuvre
qui l’intéresse. Cette relation intrinsèque qui lie le texte au manuscrit sera l’un
des points centraux de la présente réflexion.
Pour travailler, l’historien de la littérature médiévale, comme tout historien
de la littérature, a donc besoin de textes. Et comme tout historien de la litté-
rature, il peut, pour se les procurer, aller en bibliothèque et utiliser l’édition
critique la plus récente. En d’autres termes, il n’a pas besoin du manuscrit, car
il peut très bien faire l’économie de ce retour aux sources et travailler comme
son collègue moderniste à partir d’un texte prêt à l’emploi. C’est d’ailleurs
pour cela qu’on fait des éditions critiques et c’est d’ailleurs comme cela qu’ont
fonctionné, dans une très large mesure, les études littéraires depuis au moins
les années 1950 : l’historien de la littérature médiévale a bataillé dur pour faire
comprendre à son public et à ses collègues modernistes que sa littérature à lui
était de la littérature à part entière et non simplement la racine ou la tige d’où
allait émerger la fleur de la littérature moderne. Patiemment, l’historien de la
littérature médiévale a montré que Chrétien de Troyes, par exemple, n’était
pas l’écrivain maladroit, accumulant invraisemblances et gaucheries, qu’on
voyait en lui au xixe siècle, mais un vrai poète, maniant habilement sa langue
et doté d’un sens certain de la psychologie. L’opération a si bien réussi qu’on
46 De l’objet au texte et vice versa

a pu lire, depuis plusieurs décennies maintenant, Chrétien de Troyes avec les


mêmes outils que les romans de Proust et qu’on a très bien pu approcher les
poèmes de Charles d’Orléans comme on approchait ceux de Verlaine. Le texte
littéraire médiéval est donc devenu adulte et sa pratique universitaire s’est
parfaitement alignée sur celle de la littérature moderne1. Au fil des décennies,
Chrétien de Troyes a été lu à la loupe sociologique, marxiste, structuraliste,
sémiotique, psychanalyste, postmoderne, comme n’importe quel autre auteur
de la littérature française2. Cette relation intrinsèque qui lie la conception
qu’on se fait du texte médiéval à la conception qu’on se fait de la littérature
tout court est le second point qui reviendra sans cesse dans la réflexion ici pro-
posée. Tout ce que nous faisons, nous le faisons parce que nous réagissons à
ce qui se fait ailleurs. Nous agissons par rapport aux modes et courants, que
nous suivons ou contre lesquels nous luttons.
Si l’historien de la littérature médiévale, ces dernières années, retrouve
le chemin des départements de manuscrits, alors que les modernistes ne l’y
ont en apparence pas poussé, c’est chose remarquable, car c’est remettre en
question un acquis péniblement arraché au monde universitaire : la possibi-
lité de « faire » de la littérature médiévale comme on « fait » de la littérature
moderne. Si, donc, l’historien de la littérature médiévale retrouve le chemin
des départements de manuscrits, c’est qu’il est convaincu d’y trouver quelque
chose qui lui fait défaut quand il consulte l’édition critique la plus récente
chez soi, quelque chose qui n’est pas dans le texte, mais qui réside ailleurs ;
disons, puisque c’est le sujet de notre cycle d’études, que ce petit plus réside
dans le contexte. L’homo medievisticus litterarius du xxie siècle est convaincu
que la consultation du document peut lui apprendre quelque chose sur le
texte qu’il se propose d’étudier et retourne donc au département des manus-
crits, exactement comme son ancêtre lointain, l’homo philologicus de l’Ancien
Régime et de la première moitié du xixe siècle, et l’homo philologicus philologicus
qui fait son apparition au moment de la création des premières chaires de

1. Le cas le plus représentatif est celui du roman, sur lequel on verra Emmanuèle Baumgartner,
« Le Roman médiéval : approches poétiques et narratologiques », dans Perspectives médiévales.
Trente ans de recherches en langues et littératures médiévales, textes réunis par Jean-René Valette, Paris,
SLLMOO, 2005, p. 39-57 et, plus récemment, F. Gingras, Le Bâtard conquérant. Essor et expansion
du genre romanesque au Moyen Âge, Paris, Honoré Champion (Nouvelle Bibliothèque du Moyen
Âge, 106), 2011.
2. À propos de Chrétien de Troyes et la critique littéraire, voir P. Nykrog, Chrétien de Troyes.
Romancier discutable, Genève, Droz (Publications Romanes et Françaises, 213), 1996, p. 14-36.
Richard Trachsler 47

philologie moderne et qui régnait en maître absolu jusqu’à 19683. Où, donc,
est le progrès ?
Dans le domaine des études littéraires, il n’y a jamais de progrès, il n’y a
que des changements et des modes ; et, parfois, les modes reviennent. En l’oc-
currence, toutefois, il ne s’agit probablement pas d’un revival, mais bien d’une
nouvelle vague, une vague qui, si on voit mal d’où elle est partie, a atteint,
avant de toucher l’historien de la littérature médiévale, les historiens de la
littérature tout court. Pour anticiper un peu, je dirais que les mouvements
migratoires de l’homo medievisticus litterarius vers les départements de manus-
crits ne constituent pas un retour, mais une fuite en avant.
Naguère, à l’époque de l’homo philologicus du xixe siècle, la tribu des histo-
riens de la littérature médiévale était mal organisée, elle manquait de spécia-
lisation, elle manquait d’outils, elle manquait de tout sauf de la curiosité de
connaître les textes sans lesquels elle ne peut survivre. Pour cela, il lui faut
d’abord connaître les manuscrits et c’est ainsi que naît, avec la célèbre série
des Notices et Extraits de Manuscrits où les premiers spécialistes – huit savants
payés par le roi de France – commencent à regarder les recueils de manuscrits
pour s’informer de leur contenu et en informer la communauté scientifique. À
la fin du xviiie siècle, à la veille de la Révolution, le roi de France dote la tribu
des historiens de la littérature médiévale d’une équipe chargée de partir à la
chasse aux textes, donc, d’abord, à la chasse aux manuscrits dont il s’agit de
révéler les contenus4.
Ce qu’il est intéressant d’observer c’est que souvent, déjà, le manuscrit et le
texte se confondent et ce presque totalement : à défaut de pouvoir inventorier
tous les témoins manuscrits d’une œuvre, projet qui serait totalement hors de
portée à cette époque, on publie une seule version, celle que l’expédition dans
les fonds de la bibliothèque royale a permis de découvrir. Ces Notices et Extraits,
s’ils n’ont pas pour ambition de constituer un catalogue, ont bien pour voca-
tion de suppléer les textes, comme l’annonce la présentation générale :

3. À propos de l’introduction de la philologie dans les universités, on consultera les ouvrages


suivants, qui contiennent tous une bibliographie : C. Ridoux, Évolution des études médiévales en
France de 1860 à 1914, Paris, Honoré Champion (Nouvelle bibliothèque du Moyen Âge, 56),
2001 ; U. Bähler, Gaston Paris et la Philologie Romane, Genève, Droz (Publications romanes
et françaises, 234), 2004 ; A. Kalkhoff, Romanische Philologie im 19. und frühen 20. Jahrhundert.
Institutionengeschichtliche Perspektiven, Tübingen, Narr (Romania Monacensia, 78), 2010.
4. Voir l’annonce officielle des nouvelles dispositions du gouvernement à la date du 31 janvier
1785 dans Mémoire secrets pour servir à l’histoire de la République des Lettres en France, t. XXVIII, 1786,
p. 76-77, et dans le Journal de Paris, no 33, 2 février 1785.
48 De l’objet au texte et vice versa

Ce travail n’a rien de commun avec celui qui a lieu a la bibliothèque du Roi, pour
la confection du Catalogue ; il est d’une tout autre étendue et doit procurer la
jouissance des richesses dont l’autre ne sert qu’à inspirer le désir5.
Les catalogues qui se veulent systématiques sont censés décrire et résumer
les manuscrits, les Notices et Extraits sont censés en être le surrogat. La personne
qui tient une telle notice tient pour ainsi dire le texte, mais l’élaboration de ce
texte reste de l’ordre de l’anecdotique : en règle générale, on ne s’interroge ni
sur la tradition textuelle, ni sur le manuscrit en tant qu’objet. C’est comme si
l’on décrivait le contenu d’une valise sans s’interroger ni sur les autres valises
qui existent ni sur le contenu de celles-ci ni, encore moins, sur le rapport de la
forme de la valise et son contenu.
On connaît la suite : avec la spécialisation grandissante de la tribu des his-
toriens de la littérature médiévale et l’apparition, après la fondation de l’École
des chartes, du professionnel des manuscrits, l’homo philologicus disparaît et
cède la place à l’homo philologicus philologicus, les Paul Meyer, Antoine Thomas,
Ernest Langlois qui sillonnent les bibliothèques d’Europe et renvoient à Paris
leurs descriptions des manuscrits trouvés à Londres, Cambridge, Oxford
ou au Vatican. On note que les longues notices à la précision et à l’intuition
admirables que Paul Meyer rédige à propos des épais recueils d’Italie ou d’An-
gleterre relèvent encore de l’inventaire, il est à la recherche des valises, qu’il
déniche et ouvre, pour en signaler et décrire le contenu.
En d’autres termes, ce qui intéresse l’homo philologicus philologicus, c’est tou-
jours les textes et non le recueil qui les contient. En apparence, tout se passe
donc comme au xviiie siècle, mais en réalité l’homo philologicus philologicus, par
rapport à son ancêtre, poursuit un autre but : un texte ne lui suffit plus, il veut
le texte. Il fait l’inventaire des différentes versions contenues dans les diffé-
rents manuscrits et il va en extraire, grâce au savoir-faire tout récent de Karl
Lachmann qui venait d’exposer les mécanismes de l’édition critique, le meil-
leur texte possible. Le texte qui s’affranchit des accidents de la copie, le texte
qui est aussi proche que possible de la lettre originelle de l’auteur, le texte qui,
comme disent ses détracteurs, n’existe pas. C’est une différence radicale par
rapport au xviiie siècle et nous ferions bien de la garder à l’esprit, car nous
allons la rencontrer encore plus tard.
Le contexte, le recueil, dans cette optique, n’est pas au centre de l’inté-
rêt. Cela ne veut pas dire que Paul Meyer ne le prenait pas en considération,
au contraire : il s’en servait même très fréquemment pour asseoir plus fer-
mement ce qu’il voulait savoir de son texte. Telle œuvre transmise dans un

5. Notices et Extraits des Manuscrits de la Bibliothèque du Roi, lus au Comité établi par Sa Majesté dans
l’Académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres, tome Ier, Paris, Imprimerie Royale, 1787, p. i.
Richard Trachsler 49

même recueil pouvait fournir un terminus a quo pour la datation du texte qui
l’intéressait ou contenir un indice sur le milieu dans lequel il a été composé.
Mais globalement, on n’étudiait des recueils qu’en fonction du texte : qu’on
se situe dans la perspective codicologique de la personne chargée d’établir le
catalogue ou dans la perspective du futur éditeur, on raisonne toujours par
rapport au texte, le contexte en tant que tel ne fait pas l’objet de l’étude6.
L’homo philologicus philologicus sait que le recueil renseigne sur le monde qui
a produit le texte, et c’est à ce titre uniquement qu’il s’intéresse au recueil.
L’homo philologicus philologicus est prudent, expérimenté, travailleur et dis-
cret, c’est pour cela qu’il a pu survivre jusqu’à nos jours, même quand, dans
les années 1970, dans nos départements de littérature, la théorie littéraire
est devenue dominante. Une partie de la tribu des historiens de la littérature
médiévale est restée dans les salles de cours ou dans les départements des
imprimés alors que l’autre fréquentait les départements des manuscrits, d’où
elle revenait de temps à autre avec une édition critique, une œuvre inconnue
ou une nouvelle datation. Le recueil en tant qu’objet d’étude ne les intéressait
que dans deux cas de figure : quand il s’agissait d’un recueil particulier parce
que supposé autographe ou quand il s’agissait de recueils qui émanaient d’un
milieu spécifique – d’un cercle littéraire, en quelque sorte – dans lesquels, à
la fin du Moyen Âge, les poètes échangent des ballades et se répondent à coup
de rondeaux. Dans ce cas, l’étude d’un recueil, et a fortiori l’étude de plusieurs
recueils contenant les mêmes textes, permet de se faire l’idée la plus précise
possible du milieu qui a produit et lu ces textes.

Il sera ici enfin question de recueils, même s’il s’agit de recueils un peu par-
ticuliers, dans la mesure où ce qu’ils recueillent est très uniforme : en général
des chansons, c’est-à-dire de la poésie lyrique et les « œuvres complètes »,
comme on dirait aujourd’hui, d’un auteur. Ce qui a d’abord et au premier
chef intéressé l’homo philologicus philologicus en matière de recueil sont donc les
chansonniers et les autographes. Il est plus facile de commencer par expliquer
l’intérêt pour l’autographe7.
Pierre Champion décrit parfaitement son sentiment face au manuscrit tracé
par la main de Charles d’Orléans qu’il découvre plus ou moins par hasard
en examinant des poésies de François Villon qu’il savait insérées dans le

6. Voir, par exemple, la présentation du manuscrit de fabliaux h, dans le tout premier numéro
de la Romania : P. Meyer, « Le Chevalier, la Dame et le Clerc. Fabliau anglo-normand publié pour
la première fois d’après un manuscrit de Cambridge, Corpus Christi College 50 », Romania, 1,
1872, p. 69-88.
7. Voir à ce propos le récent volume de Giuseppina Brunetti, Autografi francesi medievali, Rome,
Salerno Editrice (Biblioteca di « Filologia e Critica », VIII), 2014.
50 De l’objet au texte et vice versa

manuscrit français 25458 de la Bibliothèque nationale, un recueil des poésies


du duc d’Orléans :
Dès les premières pages, occupées par des poésies de la jeunesse de Charles
d’Orléans, formant dans le ms. un fonds primitif, d’une même écriture, je
remarquai des corrections d’une écriture personnelle, droite, d’une qualité
véritablement rare. […]
Le ms. fr. 25458, dans lequel j’étais allé étudier les poésies de François Villon,
n’était donc pas un ms. quelconque de Charles d’Orléans, seulement précieux
par sa provenance. C’était l’album poétique de la cour de Blois, le manuscrit
autographe de Charles d’Orléans. Le poète avait relu ses œuvres dans ce recueil,
les avait corrigées, mettant dans les rubriques des notes personnelles pour faire
connaître les noms des collaborateurs qui prirent part aux joutes littéraires de
sa maison, avait transcrit des pièces entières de sa main8.
On voit ici une caractéristique de l’homo philologicus philologicus face au
manuscrit qu’il juge autographe : il ressent immédiatement la vénération due
à l’auteur, l’admiration qu’on voue au génie et que l’on refuse au copiste ordi-
naire. Avec ce manuscrit dont les lettres ont été tracées par une « écriture per-
sonnelle, droite, d’une qualité véritablement rare », Pierre Champion tient la
version autorisée des œuvres complètes de Charles d’Orléans : il sait dans quel
ordre organiser toutes ces ballades et rondeaux, il sait comment arranger les
strophes, même quand les autres manuscrits proposent des solutions rivales,
il est à même de composer l’œuvre définitive à l’aide d’un manuscrit privilé-
gié. Ce manuscrit privilégié, le manuscrit de l’auteur qui met la dernière main
à ses œuvres complètes en les consignant dans un recueil tout entier consacré
à sa personne, n’est pas rare à la fin du Moyen Âge. Pour presque toutes les
grandes figures littéraires existent de tels recueils privilégiés, que l’on sup-
pose proches des auteurs : Guillaume de Machaut, Charles d’Orléans et natu-
rellement Christine de Pizan et les Italiens, Pétrarque et Boccace nous ont tous
laissé quelques manuscrits phares qui permettent de cerner leur intention.

Ce sont donc ces recueils qu’étudiait naguère le plus volontiers l’homo phi-
lologicus philologicus. Car en eux il voyait se réaliser le vieux rêve de l’éditeur
de texte, qu’il soit lachmannien ou bédiériste. C’est le meilleur texte, le plus
authentique, le plus autorisé. L’éditeur lachmannien n’a pas besoin de faire
jouer la mécanique de son stemma pour recréer la leçon voulue par l’auteur,
mais gâchée par les copistes, et l’éditeur bédiériste, toujours à la recherche du
meilleur manuscrit disponible, le tient d’emblée et sait de surcroît que le style

8. P. Champion, Le Manuscrit autographe des poésies de Charles d’Orléans, Paris, 1907 (Bibliothèque
du xve siècle, III), p. 1 et 2 pour la citation.
Richard Trachsler 51

alerte et le verbe soigné sont vraiment le fait de l’auteur et non pas de quelque
copiste habile.
Les autres recueils n’étaient pas étudiés. Cela ne servait à rien. L’intérêt res-
tait focalisé sur le texte.

On aura remarqué qu’à ce stade de notre réflexion, il n’a toujours pas été
question du problème des assemblages et des regroupements textuels qui
nous intéressent. Mais on aura au moins pu saisir pourquoi on n’a pas pu en
parler. Le recueil intéresse le philologue uniquement en tant que support du
texte, c’est le texte isolé, non le manuscrit dans sa globalité qu’il veut com-
prendre. C’est ce lien entre texte et manuscrit que j’évoquais au tout début de
ma présentation et dont on ne se défera jamais dans la tribu des historiens de
la littérature.
C’est par ce lien qu’il convient d’expliquer les rares cas où l’on s’est inté-
ressé à certains recueils au point d’en faire des fac-similés : dans quelques ins-
tances, le document devenait autre chose que le support du texte parce qu’on
lui attribuait une valeur particulière en vertu de sa provenance, son contenu
ou son aspect. En d’autres termes, on le chérissait parce qu’il avait valeur
de prototype, au sens linguistique. Tout comme le manuscrit autographe,
ces recueils-phares jouissent d’un statut privilégié parce qu’ils proposent
en général un texte de bonne qualité, ce qui permet de les introniser comme
manuscrits de base. Autrement dit, l’arrivée des fac-similés a sans doute par-
tie liée avec la montée du Bédiérisme. Depuis 1913 et l’étude de Bédier sur la
tradition textuelle du Lai de l’Ombre, qui sonna l’abandon du modèle lachman-
nien désormais jugé artificiel et marqua l’avènement de l’édition fondée sur le
meilleur témoin possible dont on ne s’écarterait pas, on était friand de « bons
manuscrits » qu’on pouvait reproduire sans corrections. C’est ainsi que Mario
Roques, élève de Bédier, lança l’édition des œuvres complètes de Chrétien de
Troyes d’après le manuscrit français 794, communément appelé, du nom du
scribe, la copie Guiot. Ce manuscrit doit être un des plus édités dans l’histoire
de l’édition de textes du Moyen Âge. Comme il est bon, il a été pris pour base
non seulement pour les romans de Chrétien de Troyes – ce qui à la rigueur
se comprend puisque Guiot, le copiste, était Champenois comme l’auteur et
écrivait sans doute au début du xiiie siècle, donc à une époque pas trop dis-
tante de Chrétien. Mais on l’a aussi pris pour base d’une édition partielle de
Wace qui, lui, était anglo-normand, si bien que le recueil a presque tout entier
été édité avant d’être étudié en tant que tel9. La même chose est vraie à propos

9. Le fr. 794 est le manuscrit de base de l’édition partielle du Roman de Brut dans La partie arthu-
rienne du Roman de Brut, éd. par I. D. Arnold et M. M. Pelan, Paris, Klincksieck (Bibliothèque
française et romane. Série B, Textes et documents, I), 1962.
52 De l’objet au texte et vice versa

du manuscrit français 837, qui est le prototype des recueils mixtes, la mère
de tous les recueils, assez ancien, transcrit par un scribe attentif disposant de
bons modèles. À chaque fois qu’il s’agissait de choisir un manuscrit de base
pour une édition, on a pris le français 837. Il est à tous égards exemplaire et
c’est ce qui lui a valu l’intronisation comme fac-similé.
Voici comment Henri Omont, l’éditeur, présente le fac-similé du manuscrit
français 837 :
Le présent recueil de fabliaux, dits et contes en vers, qui porte aujourd’hui à
la Bibliothèque nationale le numéro 837 des manuscrits du fonds, est depuis
longtemps considéré comme le plus célèbre, sinon le plus important et le plus
ancien corpus de poésies de nos vieux jongleurs du Moyen Âge10.
Il est censé être représentatif du répertoire d’un jongleur au même titre que la
copie Guiot est censée être représentative des œuvres de Chrétien de Troyes.
Ces recueils sont le chiffre d’autre chose, ils renvoient à une réalité autre, on
ne les étudie toujours pas pour ce qu’ils sont. Cette relative indifférence du
philologue à la matérialité des supports de ces textes a perduré assez long-
temps. On peut dans ce contexte rappeler que la grande Eugénie Droz a publié
le recueil Trepperel en fac-similé simplement parce que cela allait plus vite
que l’établissement d’une édition critique11.

Il est maintenant urgent d’essayer de comprendre pourquoi il se tient


actuellement à travers le monde un colloque par mois dédié à la question du
recueil12. Jusqu’à présent, on a insisté sur le lien entre texte et manuscrit et
nous avons observé que cette relation privilégiée avait quelque peu empêché
l’homo philologicus philologicus de réellement s’intéresser au support parce
qu’il n’était fasciné que par le contenu. C’est tout naturellement par le biais
d’un intérêt renouvelé pour le texte que son descendant, l’homo medievisticus

10. H. Omont, Fabliaux, dits et contes en vers français du xiiie siècle. Fac-similé du manuscrit français 837
de la Bibliothèque nationale, Paris, 1932, p. v.
11. Le Recueil Trepperel. Fac-similé des trente-cinq pièces de l’original, précédé d’une introd. par Eugénie
Droz, Genève, Slatkine, [1966]. Je cite de la préface : « Commencée il y a trente ans, interrom-
pue par la guerre et des travaux personnels, la publication du Recueil Trepperel ne peut plus être
différée, sinon il viendra grossir la liste des travaux incomplets qui encombrent catalogues et
bibliothèques. » Puis : « Il restait une solution, que nous avons adoptée, c’est de reproduire en
facsimilé les moralités. »
12. Voir, par exemple, les actes d’une telle rencontre de haute tenue : O. Collet et Y. Foehr-
Janssens (dir.), Le recueil au Moyen Âge. Le Moyen Âge central, Turnhout, Brepols (Texte, Codex
& Contexte VIII), 2010 ; T. Van Hemelryck et S. Marzano (dir.), Le recueil au Moyen Âge. La fin du
Moyen Âge, Turnhout, Brepols (Texte, Codex & Contexte, IX), 2010. On pourrait alléguer aussi le
numéro spécial de Babel, 17, 2007, dirigé par Xavier Leroux.
Richard Trachsler 53

litterarius, trouvera enfin le chemin du recueil. En réalité, il faudrait préciser


qu’une certaine partie de la communauté des médiévistes l’avait trouvé toute
seule, à partir des années 1970, en réaction, précisément, à l’arrivée massive
des théories littéraires dont ils ne voyaient pas l’utilité immédiate pour leur
compréhension de la littérature médiévale. Ceux-là se sont retirés dans les
départements des manuscrits pour trouver du palpable et du solide face à des
modèles qui devenaient de plus en plus complexes et abstraits13.
Mais c’est une autre histoire. Ici, il s’agira de l’homo medievisticus litterarius
qui se rend dans les départements de manuscrits non pas parce qu’il fuit la
théorie, mais parce qu’il croit avoir compris quelque chose. Le déclic, on vient
de le dire, est venu d’un intérêt renouvelé pour le texte ou, plus précisément,
d’une façon nouvelle de l’envisager, d’une nouvelle philologie. L’intérêt pour
le recueil commence par l’intérêt pour le texte tel qu’il figure dans le manus-
crit ; du texte, on passe ainsi au con-texte14.
À l’attention de tous ceux qui ne sont pas spécialistes, il est peut-être utile
de rappeler très brièvement quelques données de base concernant ce qu’on
appelle maintenant communément la Nouvelle Philologie. Au printemps
1990, dans un numéro aujourd’hui célèbre de la revue Speculum, le spécialiste
de la littérature française du Moyen Âge Stephen Nichols, en tant que guest
editor, a rassemblé une poignée de collègues médiévistes pour s’interroger sur
l’avenir de la philologie en tant que discipline.
Les différentes approches sont assez hétérogènes et ce qui a valu au fasci-
cule en question la notoriété qu’on lui sait, c’est surtout, outre la vitrine offerte
par Speculum, organe officiel de la Medieval Academy of America, une certaine
mise en scène, apte à générer des débats : la philologie « traditionnelle » est
déclarée en crise, sclérosée et dépassée par d’autres approches, davantage en
phase avec le monde dans lequel nous vivons et davantage à même de com-
prendre la littérature médiévale15.

13. Ils y ont d’ailleurs été rejoints quelques années plus tard par des modernistes, eux aussi
en plein désarroi face à des concepts qui évacuaient irrémédiablement l’auteur de son texte
et construisaient la signification des textes à l’aide de systèmes linguistiques, sociologiques,
sémiotiques, etc. ; c’est dans ce contexte qu’il faut voir l’émergence des études génétiques où
les collègues modernistes se sont brusquement mis à examiner les brouillons de Flaubert pour
enfin comprendre comment il s’y était pris.
14. Ainsi le titre de l’étude fondatrice de Keith Busby, Codex and Context. Reading Old French Verse
Narrative in Manuscript, Amsterdam/New York, Rodopi (Faux Titre, 221), 2002, 2 vol. Voir aussi,
sur un corpus plus restreint, Lire en contexte : enquête sur les manuscrits de fabliaux, Études françaises,
48, 3, 2012, numéro préparé par Olivier Collet, Francis Gingras et Richard Trachsler.
15. À propos de la New Philology, on trouvera d’excellentes contributions dans le recueil édité
par Martin-Dietrich Gleßgen et Franz Lebsanft, Alte und Neue Philologie, Tübingen (Beihefte zu
editio 8), Max Niemeyer Verlag, 1997 et dans K. Busby (éd.), Towards a Synthesis? Essays on the
54 De l’objet au texte et vice versa

Pour les représentants de la New Philology, la conception de la littérature


médiévale se fait à l’aide d’un certain nombre de pétitions de principe dont
l’impossibilité fondamentale de ne jamais pouvoir épuiser la richesse séman-
tique de la moindre parcelle de poésie médiévale. Ce postulat se nourrit natu-
rellement de différentes théories poststructuralistes et déconstructivistes.
Cette alliance entre Nouvelle Philologie et thèses postmodernes a certaine-
ment contribué à son succès, car la médiévistique – surtout celle d’outre-
Atlantique – se voyait là offrir l’occasion de se doter d’un arsenal notionnel
bien plus impressionnant que ce que lui léguait la philologie traditionnelle.
Cet arsenal lui permettait de faire jeu égal avec les modernistes. Grâce au
recours à des théories de pointe, la médiévistique prouve qu’elle est une disci-
pline de pointe et non une réserve pour dinosaures.
Un facteur particulièrement réussi dans l’argumentaire des nouveaux phi-
lologues a été de dire que ces approches postmodernes étaient parfaitement
en phase avec la littérature médiévale, qui était, elle, prémoderne, et présen-
tait exactement les aspects que revendiquaient les théories utilisées depuis les
années 1960, à savoir l’absence de voix auctoriale et l’instabilité du texte, qui
se perd dans la tradition infinie des hypo-/ inter-/ et infra-textes. La clé de
voûte dans l’argumentation des nouveaux philologues – c’est-à-dire l’affinité
entre l’œuvre médiévale et la conception postmoderne de la littérature – était
construite sur la spécificité de la littérature médiévale dont le caractère ano-
nyme et manuscrit pouvait sembler accréditer l’idée de l’opus in fieri, jamais
achevée, toujours en réécriture, variante, fluctuante, contradictoire. Placer ces
aspects-là au centre de son approche était donc une manière particulièrement
adéquate pour rendre justice à la littérature médiévale.
C’est donc pour cela que les manuscrits se trouvent tout à coup propul-
sés au centre de l’intérêt de la médiévistique américaine : comme le texte est
devenu anachronique, car ni prémoderne ni postmoderne, il ne reste que le
manuscrit, dont on examinera les lettrines, les images et, surtout, le contexte.
On renonce donc explicitement à l’idée de système – il n’y a pas de texte de
référence, seulement des réalisations individuelles consignées dans les
manuscrits – et c’est le document unique qui prend la place du texte. C’est
donc aussi la première fois qu’on va interpréter les manuscrits comme on
interprétait naguère des textes littéraires. Prenons, par exemple, un recueil

New Philology, Amsterdam, Atlanta (Faux Titre, 68), GA, 1993. Pour une réaction plus « à froid »
à plus de quinze ans de distance, voir S. R. Frandsen, « La dialectique de la variance. Nouvelle
philologie et stratégies interprétatives du texte médiéval », Cahiers de civilisation médiévale, 48,
2005, p. 111-127.
Richard Trachsler 55

bien connu comme le manuscrit 375 du fonds français de la Bnf, qui contient
une belle palette de textes narratifs16 :
Contenu du français 375 :
Le Roman de Thèbes
Le Roman de Troie
Athis et Prophilias
Congé de Jean Bodel
Le Roman d’Alexandre
Roman de Rou
Guillaume d’Angleterre
Floire et Blanchefleur
Blancandin
Cligés de Chrétien de Troyes
Érec de Chrétien de Troyes
La Viellette
Ille et Galeron de Gautier d’Arras
Miracle de Théophile de Gautier de Coinci
Amadas et Ydoine
La Chastelaine de Vergy
Vers de la Mort
Louenge Nostre Dame
La Viellette
Neuf Miracles Nostre Dame
Que faire de cette liste de titres, passablement variés ?
Voici la réponse que contient une des premières études à avoir systémati-
quement pris le document pour assise interprétative :
Within the series of romances, two texts offer alternative poetic responses to the theme of love
and adventure. The fabliau of la Viellette gives a parodic version of the romance heroine;
in Theophile, Theophilus and the Virgin are the clerical, spiritualized counterpart of the
chivalric couples of the romance world17.
C’est aujourd’hui la réponse standard qu’on donne face à un recueil litté-
raire un peu volumineux et, donc, forcément un peu varié du point de vue du
contenu. Nous mettons en évidence l’existence de blocs thématiques, de jeux
d’échos qui résonnent d’un bout à l’autre d’un document, les effets d’annonce,

16. Pour une description, voir, par exemple, M.-R. Jung, La légende de Troie en France au Moyen
Âge. Analyse des versions françaises et bibliographie raisonnée des manuscrits, Bâle/Tübingen (Romanica
Helvetica, 114), 1996, p. 164-166.
17. S. Huot, From Song to Book. The Poetics of Writing in Old French Lyric and Lyrical Narrative Poetry,
Ithaca, NY, Cornell University Press, 1987, p. 25.
56 De l’objet au texte et vice versa

les rappels, les similitudes et les contrastes qui informent ces grands recueils.
À partir du moment où nous savons que certaines de ces anthologies ont une
vocation totalisante et sont organisées selon des principes qui reposent sur la
ressemblance ou la dissemblance, nous parvenons à expliquer à peu près tout.
Totalisation, ressemblance, dissemblance, il est difficile de trouver des cas de
figure qui ne s’expliquent pas par l’une de ces trois clés au point de nous faire
oublier qu’il existe le hasard, l’accident même et qu’il faut naturellement se
garder d’interpréter l’accident comme une partie du concept artistique.
Ici, l’accident est évident : La Viellette a été copiée deux fois. Tant qu’un docu-
ment présente de telles particularités, une interprétation en clé littéraire com-
porte un très net risque de surinterprétation. Mais ce risque est aujourd’hui
assumé, voire provoqué, exactement comme on proposait autrefois des lec-
tures osées sur un texte en vertu d’un concept idéologique ou poétique. Si
l’on revendique un positionnement du côté de la réception, on peut même
analyser des recueils factices en tant qu’objets chargés d’un sens : le manus-
crit Digby 23 de la Bodleian Library contient, outre la célèbre version de la
Chanson de Roland, une traduction latine du Timée de Platon, provenant de toute
évidence d’un autre manuscrit mais relié avec le Roland sans doute à la période
médiévale. Or le Timée s’ouvre sur le récit de l’Atlantide : un grand peuple prêt
à conquérir le monde, mais stoppé par les Athéniens. On voit tout de suite que
le Timée fait écho à la Chanson de Roland puisque les arrogants Atlantes et les
vaillants Athéniens sont la version antique des païens et des guerriers francs
du Roland d’Oxford. Même du recueil factice, l’homo medievisticus litterarius sait
donc faire jaillir le projet esthétique18.
La démarche de l’homo medievisticus litterarius du xxie siècle rappelle furieu-
sement celle de l’exégète des années 1970 qui faisait fuser le sens caché
des paroles de n’importe quel texte à l’aide de rapprochement intertextuels
variés et toujours discutables. Travailler sur le recueil médiéval présente un
avantage : le recours à l’intertextualité est autorisé puisqu’elle fait partie des
données initiales du problème. Ce qui est évacué par contre est tout ce qui
ne se trouve pas dans le recueil, donc tous les autres recueils. Qui travaille sur
un document ne regarde souvent plus les autres documents, invoquant le
caractère unique de chaque manuscrit. Il renonce donc à construire un sys-
tème en vertu du nouveau dogme selon lequel n’existent que des réalisations
individuelles, c’est-à-dire les manuscrits, mais rien au-delà ou par-dessus qui
aurait pu conditionner éventuellement les réalisations en question. Or, pour

18. Je résume ici, en forçant un peu le trait, une idée de ma collègue S.-J. Murray, « La Mise
en recueil comme glose ? Le thème de la translatio studii dans le manuscrit Digby 23 de la
Bibliothèque Bodléienne à Oxford », Babel, 16, 2007, p. 345-355.
Richard Trachsler 57

apprécier correctement les caractéristiques d’un manuscrit donné, il faudrait


précisément connaître ce qui est la norme, autrement, on ne peut évaluer le
cas singulier.
C’est précisément en cela que les nouveaux codicologues se distinguent
des anciens homines philologici philologici : ces derniers étaient obsédés par le
système, le manuscrit singulier ne comptait pas, sauf dans le domaine de la
poésie lyrique, où l’on a très tôt réalisé les premiers fac-similés parce qu’on
a très vite compris qu’il s’agissait d’instruments de travail. Ainsi, dès avant
la Seconde Guerre mondiale, sept chansonniers étaient déjà accessibles en
fac-similé parce qu’on ne voyait pas comment venir à bout des variations dans
les notations musicales, les attributions proposées, l’ordre des strophes,
l’organisation selon les différents « genres » lyriques, etc. sinon en publiant
chacune des « propositions » médiévales individuellement. Aujourd’hui, ce
mouvement a atteint un point culminant avec le projet international Intavulare,
qui consiste à proposer des monographies codicologiques avec transcriptions
diplomatiques et éditions de l’ensemble du corpus. On notera, toutefois, que
l’attention minutieuse portée au document ne vise pas tant la sacralisation
de l’objet, mais la connaissance de l’ensemble d’un système qui ne peut se
construire qu’en partant des manuscrits.
Voici un extrait de la préface d’Aurelio Roncaglia qui définit l’objectif de
l’entreprise :
Si ha cosi’ uno strumento agevole per rendersi immediatamente conto di entità e qualità del
corpus di ciascun Canzoniere […] di presenze ed assenze d’autori e testi, della loro precisa
successione e di ogni altro dato necessario allo studio comparativo e d’insieme. […]
Orientarsi entro una congerie di materiali manoscritti, quali sillogi miscellanee formate
attraverso processi disparate e magari occasionali, construirsi un chiaro quadro comples-
sivo del loro contenuto e ordinamento, si’ da poterne far uso razionale secondo il proprio
programma di lavoro, è esigenza preliminare, cui è spesso tutt’altro che semplice dare sod-
disfacente e compiuta realizzazione. Non si tratta soltanto di mettersi in grado di reperire
con la prontezza desiderata testi ed autori […]. Occorre altresi’ riconoscere, caso per caso, i
criteri che hanno guidato la scelta e la seriazione dei singoli testi e, per quanto possibile, le
modalità (la cronologia e la localizzazione, magari l’autore et le fonti) della compilazione:
individuarne insomma–anche attraverso la comparazione con altre raccolte analoghe, rile-
vando convergenze e divergenze–intenzionalità e caratteristiche peculari di struttura19.
La lecture monographique d’un chansonnier, la lecture hors système, pour
ainsi dire, n’est pas concevable pour un philologue italien. Les données de
chaque recueil ne seront interprétables qu’à la lumière de la somme de toutes

19. A. Roncaglia, préface à « Intavulare ». Tavole di Canzonieri Romanzi. I. Canzonieri Provenzali. 1.


Biblioteca Apostolica Vaticana […], éd. M. Careri, Cité du Vatican (Studi e testi, 387), 1998, p. viii-ix.
58 De l’objet au texte et vice versa

les autres données. D’ici-là, les derniers médiévistes à l’ancienne se partage-


ront encore la salle de travail de Richelieu avec tous ceux qui – déjà – ne feront
plus de la nouvelle philologie, mais des Cultural Studies. Comme toujours, les
départements de littérature sont sous pression et comme toujours, ils se rat-
tachent à ce qui se passe en dehors de leurs murs pour se renouveler. Naguère
c’était la linguistique et la théorie littéraire, aujourd’hui c’est la culture : la
littérature trouve sa légitimité au sein d’activités culturelles variées, et si la
culture absorbe avantageusement la littérature, le document absorbe avanta-
geusement le texte tout comme la performance absorbe avantageusement la
lecture. Il se trouve que le manuscrit comme objet se situe au carrefour de ces
trois approches, l’étude du recueil a donc de belles années devant elle, pour le
pire et pour le meilleur.

Richard Trachsler
Université de Zurich
DEUXIÈME SECTION

Reflets de code-switching dans


la documentation médiévale
Peut-on parler de reflets de code-switching
dans la documentation du haut Moyen Âge ?
Marieke Van Acker

Introduction : contours terminologiques


S’intéresser à la documentation écrite du haut Moyen Âge revient toujours à
aborder, de près ou de loin, la question de la transition du latin aux langues
romanes. Riche d’une longue histoire, cette recherche se trouve actuellement
dans une phase où, sous l’influence de la sociolinguistique, une place cen-
trale est accordée à la communication1. Les textes, vus sous cet angle, sont
des entités vivantes, reflets de choix conscients en vue d’un fonctionnement
communicatif pertinent. Dans cette optique, c’est moins l’idée de rupture qui
préside à la perception de la situation langagière de cette époque, que celle
d’un rapport fluctuant et évoluant entre continuité et discontinuité.
La manière d’interroger la documentation a ainsi fortement évolué, et la
méthode s’en ressent. Analyser les textes est devenu un exercice aussi fasci-
nant que complexe. La situation langagière de cette période de transition et
d’émergence, loin d’avoir livré ses secrets, se présente dorénavant comme
un puzzle aux multiples pièces manquantes. Ce puzzle, c’est l’architecture
de la langue – le diasystème – dans sa totalité, c’est-à-dire toutes les possi-
bilités offertes par la langue en tant que moyen de communication orale ou
écrite, et acceptées par les locuteurs. Les pièces manquantes, c’est toute la
production orale et une partie de la production écrite. La tâche, pour le cher-
cheur, consiste à évaluer, de la manière la plus honnête possible, comment les
pièces dont il dispose – un ensemble de textes –, fonctionnaient par rapport

1. Quelques publications fondamentales dans cette optique : M. Van Uytfanghe, « Histoire


du latin, protohistoire des langues romanes et histoire de la communication. À propos d’un
recueil d’études, et avec quelques observations préliminaires sur le débat intellectuel entre
pensée structurale et pensée historique », Francia, 11, 1983, p. 579-613 ; M. Banniard, Viva voce.
Communication écrite et communication orale du ive au ixe siècle en Occident latin, Paris, Institut des
études augustiniennes, 1992 et R. Wright, A Sociophilological Study of Latin, Turnhout, Brepols,
2002.
62 Peut-on parler de reflets de code-switching… ?

au diasystème. Implicitement, il est donc tenu à essayer de mettre en carte le


diasystème dans son ensemble, avec ses caractéristiques, ses contraintes, ses
cristallisations propres.
Bien sûr, la dimension hypothétique, dans cette optique, est inévitable. Il
est pourtant des stratégies qui permettent d’augmenter quelque peu le taux
de vraisemblance. L’observation de fonctionnements langagiers récents, voire
actuels, et mieux documentés peut aider à se forger une idée des nombreux
espaces vides. Ce genre de projections donne l’impression d’ouvrir des portes
sur des mondes parfois insoupçonnés, et peut resituer dans la continuité des
phénomènes qui longtemps semblaient tout à fait en rupture. Il y a néanmoins
un grand danger à ces projections : trop souvent, elles sont chargées d’impli-
cites qui ne font pas toujours justice à la réalité historique. Quelquefois, elles
véhiculent même des conceptions fausses2. C’est pourquoi il importe toujours
d’expliciter clairement le cadre terminologique. Il en va de même pour la pro-
jection, sur la documentation du haut Moyen Âge, du concept de code-switching
ou d’alternance de code. Il est nécessaire de bien s’entendre, au préalable, sur
le contenu de ce concept afin d’éviter que ne soient renouvelés les écueils ter-
minologiques comme ceux liés aux notions et concepts de diglossie ou encore
de latin vulgaire. Ces notions, n’étant pas bien définies au départ, laissaient
une marge d’interprétation beaucoup trop importante et devenaient ainsi – le
cas échéant – des réceptacles de conceptions anciennes. De cette manière,
elles sèment toujours le désaccord parmi les spécialistes du haut Moyen Âge3.

Qu’entend-on donc exactement par code-switching ? Le terme indique qu’il y


a, dans l’emploi langagier d’un locuteur, passage d’un code à un autre. Dans
leur manuel de sociolinguistique, Lesley Milroy et Matthew Gordon donnent
la définition suivante :
Bilingual (or multilingual) speakers, speakers from diglossic communities, and bidialectal
speakers on the other hand have access to community repertoires which are perceived (and
usually named) as different languages or as different dialects of the same language, and
such speakers are said to switch between codes4.

2. Voir notamment M. Van Acker, « La transition latin/ langues romanes et la notion de “diglos-
sie” », Zeitschrift für Romanische Philologie, 126/1, 2010, p. 1-30.
3. Ibid. et Ead., « Quelques questions conceptuelles et terminologiques relatives à la transi-
tion latin/langues romanes à partir de la notion de “latin vulgaire” », Zeitschrift für Romanische
Philologie, 123/4, 2007, p. 593-617.
4. L. Milroy et M. Gordon, Sociolinguistics. Method and Interpretation, Londres, Blackwell, 2003,
p. 198.
Marieke Van Acker 63

Du point de vue des implicites, la chose se complique d’emblée étant donné


que la notion de « code » n’est pas clairement délimitée. Si le code est généra-
lement une langue à part entière, et que le phénomène de code-switching s’étu-
die dans des situations de bilinguisme, il peut aussi s’agir d’une variété de
langue, ou d’une alternance entre langue standard et dialecte5. La différence
est de poids pour qui cherche à mieux comprendre la situation langagière du
haut Moyen Âge, où toute la difficulté, et le défi, consiste justement à trouver
les points de rupture entre monolinguisme et bilinguisme. Ce n’est en effet
pas tant l’émergence des langues romanes qui est difficile à concevoir – le
changement est le propre des langues –, mais bien le processus de leur dis-
jonction par rapport à leur amont.
Il apparaît ici clairement qu’il importe de bien distinguer entre variations
intra-architecturales d’une part, et extra-architecturales de l’autre. Je parle
de l’architecture de la langue bien sûr. Car comme le remarque à juste titre
Johannes Kabatek6, les locuteurs sont en fait toujours plurilingues, en ce sens
que le locuteur opère un choix parmi les registres ou sous-codes de la langue
qu’il maîtrise, notamment en fonction de son statut social, du « style » et de
la situation qui peut être plus ou moins formelle7. On peut dire en effet, en
paraphrasant Eugenio Coseriu, que toute activité langagière individuelle est
le résultat de la gestion simultanée de plusieurs systèmes fonctionnels qui
s’imbriquent8. Voilà ce qui amène Christian Baylon à écrire :
Écrire la grammaire ou la phonologie d’une langue parlée par l’ensemble d’une
communauté, ce serait énumérer des règles invariables qui s’appliquent à
tous les locuteurs de cette communauté dans toutes les situations et des règles
variables qui rendent compte du fait que certaines formes linguistiques particu-
lières sont employées de façon différente9.
On revient ici au point de départ fondamental de toute discussion d’ordre
linguistique et langagière, à savoir : qu’entend-on exactement par « langue »,

5. Cf. H. Giesbers, Code-switching tussen dialect en standaardtaal, Proefschrift ter verkrijging van
de graad van doctor aan de Katholieke Universiteit te Nijmegen, Amsterdam (Publicaties van het
P. J. Meertensinstituut voor Dialectologie, Volkskunde en Naamkunde, dl. 11), 1989.
6. J. Kabatek, « L’oral et l’écrit. Quelques aspects théoriques d’un “nouveau” para-
digme dans le canon de la linguistique romane », dans W. Dahmen, G. Hotus, J. Kramer,
M. Metzeltin, W. Schweickard et O. Winkelmann (éd.), Kanonbildung in der Romanistik und in den
Nachbardisziplinen, Romanistisches Kolloquium, XIV, Tübingen, Gunter Narr, 2000, p. 305-320.
7. À ce sujet, voir aussi C. Baylon, Sociolinguistique, société, langue et discours. Les échanges langagiers :
bilan critique des travaux français et synthèse des recherches anglo-saxonnes, Paris, Nathan, 1996, p. 88.
8. E. Coseriu, « Linguistique historique et histoire des langues », dans Diatopie, diachronie, dias-
tratie, R. Van Deyck (éd.), Gand, Communication and Cognition, 1992, p. 81.
9. C. Baylon, Sociolinguistique, société, langue et discours, op. cit., p. 89.
64 Peut-on parler de reflets de code-switching… ?

et plus encore, par « état monolingue ». Nous avons essayé, ailleurs, de mon-
trer combien il était important de bien définir la langue avant de se lancer
dans des théorisations et des modélisations10. Quant à l’état monolingue,
voici la définition que nous avons proposée :
Linguistiquement parlant, une communication langagière est monolingue
lorsque cette communication se réalise par sélection de traits langagiers – pho-
nétiques, morphologiques, syntaxiques et stylistiques – dans un ensemble (un
réservoir) de possibilités oppositionnelles et variationnelles qui sont identifiées
comme appartenant à un seul et même diasystème. Tous ces traits s’intègrent
dans une architecture langagière unique où ils caractérisent les différents para-
mètres de la variation. Sociolinguistiquement parlant, une communication est
monolingue lorsque la communauté de communication ne perçoit, ne nomme
et ne revendique qu’un diasystème. Au-delà de la complexité et de la variabilité,
de l’identification de dialectes, de registres, de styles différents, la communauté
de locuteurs s’accorde donc pour situer l’ensemble des actes de communication
langagière dans les limites d’une seule et même entité langagière. On pourrait
dire qu’ils se réfèrent à une seule norme, dans le sens cosérien et labovien de ce
qui est culturellement et traditionnellement acceptable du point de vue linguis-
tique ; de l’ensemble des structures normatives partagé par les membres de la
communauté linguistique11.
Nous prenons ici le parti de considérer le phénomène de code-switching
au sens strict du terme, c’est-à-dire comme une pratique langagière lors de
laquelle un locuteur alterne dans son parler des codes langagiers appartenant
à des architectures langagières différentes et clairement délimitées, du moins
du point de vue supra-individuel. En cela, nous ne nous démarquons des
distinctions opérées en sociolinguistique anglophone que partiellement, en
ce sens que nous écartons du modèle, provisoirement, l’alternance dialecte/
langue standard12. Par ailleurs, nous suivons la sociolinguistique anglophone
en ce que les variations intra-architecturales dans l’usage de la langue relèvent
pour nous également d’un autre phénomène pour lequel est proposée le terme
de style shifting : l’alternance de styles différents dans le répertoire langagier
d’un locuteur. Dans les termes de Milroy et Gordon :
Monolingual and monodialectal speakers who do not have a clear sense of different codes in
the community repertoire are usually said to shift between styles13.

10. M. Van Acker, « Quelques réflexions d’ordre conceptuel et terminologique relatives


à la transition latin/langues romanes à partir de la notion de “latin vulgaire” », Zeitschrift für
Romanische Philologie, 123/4, 2007, p. 593-617.
11. M. Van Acker, « La transition latin/langues romanes », art. cité, p. 5.
12. Cf. L. Milroy et M. Gordon, Sociolinguistics, op. cit., chap. 8.
13. Ibid., p. 198.
Marieke Van Acker 65

Dans les études récentes, le style est moins traité comme une réponse à
un ensemble de variables contextuelles, que comme un emploi stratégique,
actif des ressources linguistiques disponibles pour construire un sens social.
Des auteurs comme Penelope Eckert ou Nicolas Coupland considèrent le style
comme l’axe dia central de l’architecture de la langue. C’est-à-dire que toute
variation linguistique peut être liée à et expliquée par le fait que le locuteur se
sert des ressources de la variation langagière pour réaliser une communica-
tion pertinente dans son fonctionnement social14.

Le haut Moyen Âge


Cette petite mise au point terminologique nous invite à nous rendre compte
du fait que poser la question du code-switching à la documentation écrite du
haut Moyen Âge revient d’emblée à renouer avec une question ancienne mais
toujours fort débattue, à savoir, combien de langues ou de variétés de langue y
a-t-il à distinguer au haut Moyen Âge ?
Les théories traditionnelles allaient dans le sens d’une scission de codes
très précoce, ce dont témoigne le concept de latin vulgaire ou encore celui de
diglossie appliqués à la période précarolingienne. Dans une telle vision des
choses, les textes sont considérés comme des façades artificielles qui sont le
produit d’un « écolage » visant à faire perdurer une latinité ancienne totale-
ment en décalage avec la parole vivante. Comme toutefois la formation laissait
à désirer, des éléments de la langue parlée pouvaient s’introduire sous forme
de fautes. Cette approche constituait une première tentative de réconcilier :
• l’apparition précoce de certains phénomènes évolutifs dans certains
types d’écrits dits populaires ;
• l’apparent hiatus entre la latinité des textes jusqu’au ixe siècle, et les
débuts d’une nouvelle tradition écrite romane à partir du ixe siècle ;
• le « mauvais » latin de la période précarolingienne.
Même Erich Auerbach, après avoir insisté sur le fait que le latin de Césaire
d’Arles et de Grégoire de Tours est un latin vivant, une langue en rapport direct
avec la langue parlée, est d’avis qu’après Grégoire de Tours, le latin devient
informel15.

14. N. Coupland, Style, Language variation and identity, Cambridge, Cambridge University Press,
2007 ; P. Eckert et J. R. Rickford (éd.), The Complexity of Style – Style and Sociolinguistic Variation,
Cambridge, Cambridge, Cambridge University Press, 2001. Voir aussi le compte-rendu de ce
dernier livre par E. Nuñez-Méndez, The American Speech, 79/1, 2004, p. 98-101 ; L. Milroy et
M. Gordon, Sociolinguistics, op. cit., p. 208.
15. E. Auerbach, Le haut langage. Langage littéraire et public dans l’Antiquité latine tardive et au Moyen
Âge, Paris, Belin, 2004 (1re édition allemande, 1958), p. 106.
66 Peut-on parler de reflets de code-switching… ?

Or, si bien concevoir le haut Moyen Âge du point de vue langagier, consiste
à mesurer le rapport entre continuité et discontinuité dans l’architecture de la
langue, il importe d’éviter les modélisations qui, d’emblée et implicitement,
imposent des parti-pris dans ce domaine. La conception de la langue ayant
évolué, on s’est rendu compte, notamment par le biais de travaux en sociolin-
guistique, que les langues sont des systèmes où plusieurs variantes peuvent
coexister dans une même architecture langagière globale ; où tous les locu-
teurs n’ont pas forcément la même maîtrise de la langue, et où certains traits
langagiers relèvent de la connaissance active chez les uns, mais seulement
d’une connaissance passive chez d’autres, sans que les uns ou les autres aient
l’impression de parler une autre langue.
En s’inscrivant dans une telle approche sociolinguistique, l’étude des textes
précarolingiens ne confirme pas l’analyse traditionnelle, mais fait entrevoir
une réalité moins dichotomique, en tout cas jusqu’à la période carolingienne.
Pour rappel, je précise qu’on situe généralement la période mérovingienne
entre 481 et 751, c’est-à-dire entre l’ascension de Clovis et la déposition du
dernier roi mérovingien au profit du premier roi carolingien, Pépin le Bref. Si
cette délimitation correspond donc en premier lieu à des événements d’ordre
politique, il n’est pas injustifié d’appréhender la fourchette ainsi comprise
comme une phase dans l’histoire de la communication langagière. Michel
Banniard lui donne l’étiquette « latin parlé tardif de phase 2 », et y distingue
les traits proéminents suivants : du point de vue langagier – modification
intensifiée du diasystème ; du point de vue communicationnel – début de
failles dans la communication (verticale)16.

Période précarolingienne : monolinguisme complexe et style-shifting ?


Ayant travaillé sur les hagiographies mérovingiennes, leur insertion sociale
et leur fonctionnement communicatif, le modèle de code-switching ne nous
semble en effet pas approprié, ni au niveau de la conscience linguistique, ni
au niveau des caractéristiques textuelles. Il n’y a pas, dans ces textes, de rup-
tures, des passages où brusquement, le temps d’une phrase, on voit appa-
raître un autre type de parler. Par contre, on trouve dans ces textes des fluc-
tuations. Nous avons pu constater que les hagiographes opèrent des dosages
conscients de traits langagiers plus archaïques et d’autres plus progressifs, ce
qui serait plutôt à mettre en rapport avec le concept de style-shifting.

16. M. Banniard, Viva Voce…, op. cit. chap. 9 ; Id., « Latin tardif et latin mérovingien : communi-
cation et modèles langagiers », Revue des études latines, 73, 1995, p. 213-230.
Marieke Van Acker 67

Dans notre recherche consacrée à la communication verticale17, les fluctua-


tions avaient pour résultat des variations dans le degré de compréhensibilité
tout au long de textes, allant de phrases parfaitement compréhensibles à des
phrases susceptibles d’avoir été plus sujettes à caution, dont la compréhen-
sion devait être fortement conditionnée par le mode de lecture. Les auteurs
semblent jouer en toute conscience sur les connaissances passives de leurs
publics, ce qui pouvait créer des décalages entre la perception langagière des
auteurs d’une part, et celle des auditeurs de l’autre, avec notamment un taux
d’implicite plus élevé et des réinterprétations probables dans la dernière18.

On pourrait faire référence ici au concept de « code restreint » proposé par


le sociolinguiste Basil Bernstein. Ce dernier, en étudiant, comme d’autres
sociolinguistes de la première heure, le lien entre résultats scolaires et pra-
tiques langagières chez des élèves défavorisés, avait constaté que ces élèves
avaient tendance à pratiquer, en milieu scolaire, un code restreint, par oppo-
sition au code élaboré des bons élèves19. Ce code restreint se caractérise par un
recours très récurrent aux implicites. Ce qui se passe en hagiographie méro-
vingienne, c’est que la langue peut y fonctionner de manières différentes. Les
lettrés qui produisent les textes, la produisent comme un code élaboré, en
ayant recours à une majorité de traits archaïques, un nombre contrôlé de traits
actuels et une minorité de traits modernes. Mais lors de la production orale,
un certain nombre de ces traits ne sont probablement plus audibles, comme
par exemple certaines désinences. Ces syntagmes non prépositionnels aux
marques casuelles inopérationnelles sont fonctionnels grâce à un pilotage
sémantique20. À cela s’ajoute qu’il est probable que d’autres éléments ne sont
probablement plus perçus de manière explicite mais plutôt implicite par les
illettrés. Prenons la phrase suivante, tirée de la Passio Quintini (probablement

17. M. Van Acker, Hagiographie et communication verticale au temps des Mérovingiens (viie-viiie siècles),
Turnhout, Brepols, 2007.
18. Cf. M. Van Acker, « D’une étape négligée dans la modélisation du changement langagier :
importance et fonctionnement des connaissances passives au sein de la communication ver-
ticale mérovingienne », dans D. Trotter (éd.), Actes du XXIIIe Colloque international de linguistique
et de philologie romanes (Aberystwyth, 2-6 août 2004), Berlin, de Gruyter, 2007, vol. 2, p. 575-588.
19. Cf. C. Baylon, Sociolinguistique…, op. cit., p. 95.
20. Le terme est de M. Banniard : cf. sa typologie du latin mérovingien proposée dans « Les
textes mérovingiens hagiographiques et la “romana lingua rustica” », dans M. Goullet,
M. Heinzelmann et C. Veryard-Cosme (éd.), L’hagiographie mérovingienne à travers ses réécritures,
Sigmaringen, Thorbecke (Beihefte der Francia, 71), 2010, p. 83-102.
68 Peut-on parler de reflets de code-switching… ?

du viie siècle) : Accede nunc et sacrifica diis nam si nolueris per deos iuro diuersis poenis
te faciam interfici21.

Éléments fonctionnant de manière explicite :


• accede : impératif ancien ; morphologie en continuité du latin au plus
ancien français ; survivance lexicale savante (acceder) ;
• nunc : adverbe de lieu sans marque morphologique spécifique, survi-
vant du latin au plus ancien français (nonc) ;
• et : conjonction survivant du latin au plus ancien français ;
• sacrifica : impératif ancien ; morphologie en continuité du latin au plus
ancien français ; survivance lexicale savante (sacrefier) ;
• si : conjonction survivant du latin au plus ancien français ;
• iuro : indicatif présent ; morphologie en continuité du latin au plus
ancien français ; survivance lexicale savante (jurer) ;
• per deos : complément de manière prépositionnel ; marque préposition-
nelle en continuité du latin au plus ancien français (par [les] dieux).

Éléments fonctionnant de manière implicite :


• diis : marque morphologique du datif pour le CR2, en discontinuité du
latin au plus ancien français, devenue probablement inopérationnelle >
CR2 implicite ; survivance lexicale assurée (d[i]eu) ;
• nam : conjonction ne survivant pas du latin au plus ancien français >
entité de structuration flottante ;
• nolueris : marque morphologique du subjonctif parfait en discontinuité
du latin au plus ancien français, devenue probablement inopération-
nelle ; entité lexicale sans survivance > forme verbale flottante ; pro-
bable pilotage sémantique orienté par le préfixe négatif (nol-) ;
• diversis poenis : marque morphologique de l’ablatif pour le complément
de moyen, en discontinuité du latin au plus ancien français, devenue
probablement inopérationnelle > complément de moyen implicite ;
survivance lexicale (mi-)savante (divers ; peine) ;
• faciam : marque morophologique du futur I synthétique devenue proba-
blement inopérationnelle > futur implicite ; survivance lexicale assurée
(faire) ;

21. Fragment de texte pris d’une version particulière de cette passion, celle du légendier de
Turin (BN 517 [D. V.3]), dans le cadre du projet trilatéral « Expertise de textes hagiographiques
mérovingiens dans leurs plus anciennes versions », dirigé par Monique Goullet. Cette version
est assez proche de celle qui figure dans les AASS (Oct. vol. 13), basée sur le manuscrit BnF,
lat. 5299.
Marieke Van Acker 69

• interfici : marque morphologique du passif synthétique devenue pro-


bablement inopérationnelle ; entité lexicale sans survivance > passif
implicite (et connaissance lexicale passive).
Dans une recherche plus récente, qui tente de caractériser le latin méro-
vingien22, apparaissent également des fluctuations au sein des textes hagio-
graphiques examinés, certains proposant un langage plus conservateur, et
d’autres proposant nettement moins de traits archaïques. Mais si fluctuation
il y a, il est clair aussi que celles-ci sont limitées, et que nulle part, il n’existe
des sauts langagiers tels – ni intertextuels, ni intratextuels – qu’on puisse
parler de changement de code. Cela revient à dire que l’écrit est perméable
à l’oral – il n’est donc pas artificiel – et qu’il peut fonctionner dans le diasys-
tème, mais qu’il faut tenir compte d’un seuil non négligeable, que beaucoup
de traits appartenant à l’oralité ne dépassent pas.

Les données issues de l’hagiographie confirment ainsi l’hypothèse d’une


architecture langagière complexe23, notamment par l’importance accordée
aux aspects historiques de la langue, tant pour des raisons administratives
(formules) que religieuses (paroles sacrées) et politiques (unité). Il y a clai-
rement un effort pour maintenir vivant le passé de la langue, mais sans qu’il
y ait dans cette optique une radicalisation. Il en résulte un polymorphisme
très complexe au niveau de l’écrit et un lien diversifié et fluctuant avec l’oral,
avec une ouverture fortement surveillée et dosée. La complexité du diasystème
est ainsi fonction de la richesse de traits concurrents présents, et du degré de
divergence entre les différents styles possibles, selon que le locuteur sélec-
tionne une majorité de traits archaïques, ou une majorité de traits actuels.
Notre hypothèse est que c’est cette modalité de double fonctionnement qui
assure la continuité dans le diasystème distendu qui est celui de la période
mérovingienne. C’est elle qui tient ensemble des styles de langue dont une
majorité d’éléments ne sont plus partagés, en tout cas lorsqu’on prend en
considération les codes élaborés. L’instrumentalisation massive des connais-
sances passives a pour effet que l’unité de l’architecture est maintenue, en
dépit du fait que progressivement la distance se creuse entre styles apparte-
nant à la langue parlée et certains styles appartenant à la langue écrite. On ne
switche pas, on ne shifte même pas, mais on superpose. Ainsi, le sermo rusticus

22. Toujours dans le cadre du projet de recherche dirigée par Monique Goullet, nous avons
proposé des analyses des textes suivants : Vies d’Arnoul de Metz, Hilaire de Poitiers, Loup de
Troyes et Médard de Noyon dans les versions transmises par le manuscrit Vienne, ÖNB 420.
23. R. Wright a dans cette optique lancé le terme de complex monolingualism : V. R. Wright,
Early Ibero-Romance. Twenty-One Studies on Language and Texts from the Iberian Peninsula Between the
Roman Empire and the Thirteenth Century, Newark, Juan de la Cuesta, 1991, chap. 1.
70 Peut-on parler de reflets de code-switching… ?

s’apparente à un style de langue, un mode d’utiliser la langue qui a pour


caractéristiques :
• une forte dépendance d’hypertextes hagiographiques et bibliques ;
• l’importance du double fonctionnement, qui limite les possibilités
d’élévation du code élaboré.
Le travail d’analyse poussé que nous avons réalisé sur l’hagiographie,
nous n’avons pu le faire sur la documentation administrative. Néanmoins,
la consultation de ces textes fait entrevoir une réalité similaire tout en étant
différente. C’est-à-dire que le genre administratif a généré ses propres limites
en termes de contraintes et de libertés. Le rapport avec la tradition y est déter-
miné par la valeur d’autorité accordée à certaines formules. Le rapport à la
langue parlée est conditionné par la mise par écrit de dépositions faites ora-
lement devant une assemblée. Dans l’ensemble, cela eut pour résultat une
plus grande fluctuation intertextuelle, et peut-être une perméabilité à l’oral
légèrement plus grande (notamment par le biais d’un lexique renvoyant à des
possessions, des noms de lieu, etc.), sans que pour autant le seuil mentionné
se réduise de manière spectaculaire, pour ne pas dire qu’il ne cesse d’exister24.
En conclusion, nous dirions qu’il n’y a dans la documentation écrite pré-
carolingienne pas de code-switching, et un style-shifting très modéré. En ce sens,
il est vrai que la documentation écrite, sans être en déphasage avec l’oral,
présente une facette limitée et spécifique du diasystème. Par rapport aux
registres existants en langue parlée, le phénomène du style shifting est suscep-
tible d’avoir été très répandu. Quant au code-switching, on pourrait peut-être le
concevoir au niveau de la conscience, dans le chef des lettrés, d’un écart consi-
dérable entre un code écrit sans concessions vers l’oral et la parole vivante.

Radicalisation carolingienne : vers le code-switching ?


Les choses changent à l’avènement des Carolingiens. Avec ceux-ci se déve-
loppe une approche tout à fait différente de la langue et de l’héritage langagier.
L’idéologie qui émerge met l’accent sur la continuité avec le passé romain et
latin25. Les premiers Carolingiens instrumentalisent la langue comme porte-
drapeau de l’unité et du prestige de l’État et de la religion. Ce choix a pour

24. Il a été fait récemment une thèse à l’École des chartes, dans laquelle sont comparées de
manière plus détaillée les réalités langagières de la documentation hagiographique et adminis-
trative : R. Verdo, La reconfiguration du latin mérovingien sous les Carolingiens. Étude sociolinguistique
des diplômes royaux et des réécritures hagiographiques (viie-ixe siècle), thèse soutenue sous la direction
de Pascale Bourgain à l’École des chartes le 8 mars 2010.
25. Cf. I. Garipzanov, The Symbolic Language of Authority in the Carolingian World (c. 751-877),
Leyde, Brill, 2008, p. 285 et suiv. ; R. McKitterick, Carolingian Culture: Emulation and Innovation,
Cambridge, Cambridge University Press, 1997 (1re édition 1994).
Marieke Van Acker 71

conséquence le désir de promouvoir à l’écrit une norme en discontinuité nette


avec la langue parlée. Comme le dit David Ganz :
The categories traditionally applied to the Carolingians have been “receptivity”, “traditio-
nalism”, “standardization”; but Charlemagne “looks to the future and is no antiquarian”.
The nature of Carolingian ideology (the term is justified) required not simply the reception
of an intellectual heritage, but the possibility of transforming that heritage26.
Il s’agit de réactualiser et de redynamiser les liens avec la langue et la culture
prestigieuse de la latinité chrétienne, afin qu’ils contribuent à la construction
de l’unité et du prestige carolingien. Nous avons insisté ailleurs sur l’impor-
tance de prendre en considération les enjeux idéologiques liés à la langue et à
sa valeur-symbole. Pour comprendre cette stratégie, il importe d’être conscient
du fait que « l’empire était resté, au moins pour les érudits, l’État idéal, le
seul capable de faire régner la paix dans le monde27 ». Il est vrai que « déjà les
Mérovingiens se réclamaient de cette origine sacrée, mais Charlemagne, qui a
reçu l’onction, qui est le fils du réformateur de l’Église, le protecteur du pape,
et le propagateur de la foi par ses conquêtes, est un monarque chrétien, un
roi d’Église à plus haut titre que Clovis ou qu’un Gontran et un Childebert28 »
et il peut prétendre à un rêve plus ambitieux : « L’unité morale de l’humanité
dans l’imperium cristianum29. » C’est d’autant plus important que le territoire
est grand et très hétérogène du point de vue culturel et linguistique, et qu’une
langue de gestion claire, homogène et prestigieuse peut soutenir de manière
efficace le désir d’unité politique.
Ce qui se passe sous les Carolingiens est loin d’être un unicum. On peut
certes le rapprocher de l’histoire du grec ou de l’arabe, pour ne nommer que
ces deux univers linguistiques, mais de manière plus universelle, tout pro-
cessus de standardisation de langue relève de cette même stratégie visant le
soutien linguistique d’une construction politique30.
L’évolution langagière qui suit en est une, à nos yeux, de diglossisation.
C’est-à-dire qu’à partir d’une architecture complexe mais une, se profilent
et s’isolent deux architectures aux contours différents et plus réduits ; deux
variantes distinctes, deux codes.

26. D. Ganz, Corbie in the Carolingian Renaissance, Sigmaringen, Thorbecke, 1990, p. 121.
27. E. Lavisse, Histoire de France depuis les origines jusqu’à la révolution, t. II, Le christianisme, les
Barbares, Mérovingiens et Carolingiens, Paris, Hachette, 1903, p. 300.
28. Ibid., p. 308.
29. Ibid., p. 356.
30. Cf. J. et L. Milroy, Authority in Language. Investigating Language Prescription and Standardization,
Londres, Routledge, 1991.
72 Peut-on parler de reflets de code-switching… ?

Dans la documentation hagiographique apparaît le phénomène des réé-


critures : des vitae existantes, considérées comme étant écrites en un latin
qui laisse à désirer ou qui, en tout cas, n’est pas à la hauteur pour la célé-
bration des saints, sont coulées dans un latin stylistiquement plus à niveau,
c’est-à-dire, dans un code élaboré plus diversifié en traits archaïques. Ainsi,
en 839, Wandalbert de Prüm propose, à la demande de son abbé Markward,
une nouvelle version de la vie d’un saint populaire dans la région, saint Goar
(mort vers 649 ; originaire d’Aquitaine, établi à Trèves comme ermite). Par
rapport au texte existant (probablement du milieu du viiie siècle), Wandalbert
dit dans son prologue que son prédécesseur anonyme relate les gestes du
saint dans un style très inférieur et dans une langue qui torture les oreilles de
beaucoup. Lui, de son côté, se propose de le faire accuratius, avec plus de soin :
Quoniam itaque me, sancte et amantissime pater Marcwarde, novo operi manum imponere
compellitis, ut actus sancti confessoris Christi Goaris, qui hactenus vili admodum stilo et
sermone multorum auditus offendente constiterunt, accuratius debeam explanare additis ex
novo miraculis […]31.
Wandalbert a vraiment suivi de près son texte-source. Aussi pouvons-nous
retrouver les phrases correspondantes dans la vita I. Par exemple :
Vita Prima : I. 9/10.
Nunc autem ista causa quid sit nescio : mane commedit et bibit, bestias mulgit, cappam
suam in radio solis pendit. Accedat propius et reddat rationem, si ex Dei parte haec facit an
ex adversario.

Vita secunda (Wandalbert) II. 10.


Proinde accederet propius et rationem suorum operum redderet ; sibi mirum videri, quod, in
quo nulla sit excellentia sanctitatis, feras mulgeat et solis radio pro ligno utatur.
On peut constater ici que Wandalbert propose une construction syn-
taxique nettement plus élaborée, avec une concentration plus grande de traits
archaïques. Ce fragment est de niveau fort modeste dans la version initiale.
Pour les passages de niveau plus élevé, nous avons pu constater que, là aussi,
Wandalbert tient à prendre ses distances par rapport à la version initiale. Sa
version se fait alors plus verbeuse, plus variée dans les constructions utilisées,
avec des segments plus longs et des hyperbates plus fréquents.

31. Wandalbert von Prüm, Vita et miracula sancti Goaris, éd. par H. E. Stiene, Francfort-sur-le-
Main/Bern, Lang, 1981, p. 4, l. 7-11.
Marieke Van Acker 73

Quel est le rapport entre le latin de Wandalbert et celui de son prédéces-


seur ? Monique Goullet, en parlant en termes généraux du phénomène des
réécritures carolingiennes, affirme :
En fait, même si certains textes mérovingiens méritent le qualificatif de rustici,
adjectif ambigu, qui renvoie tantôt à l’illettrisme et à une incompétence langa-
gière écrite, tantôt simplement à la catégorie du « style bas » […], l’écart n’est
pas toujours énorme entre la langue et le style d’une Vie mérovingienne et sa
réécriture carolingienne32.
C’est également vrai pour l’écart entre les deux Vitae Goaris. Quant à l’éditeur
du texte de Wandalbert, Stiene, celui-ci met lui aussi en relief la continuité
entre les deux productions, en affirmant que comme représentant de la
renaissance carolingienne, Wandalbert s’est orienté du point de vue langa-
gier et formel vers les classiques et les auteurs chrétiens de l’Antiquité tardive,
mais cela n’empêche pas que certaines constructions et acceptions utilisées
par le moine de Prüm sont caractéristiques du latin tardif. Ainsi, par exemple,
Wandalbert utilise par deux fois une subordonnée avec quia à la place d’une
subordonnée infinitive (AcI)33.
Wandalbert et son prédécesseur anonyme n’écrivent donc pas de manière
radicalement différente, mais ils font visiblement d’autres choix en fonc-
tion de ce qu’ils jugent apte pour l’écrit. Dans l’ensemble, il y a clairement
une redéfinition du style qui convient au genre. À l’ambition stylistique de
Wandalbert s’oppose une langue de compromis qui se rapproche plus, et par
moments fortement, de la langue parlée, sans pour autant se réduire à une
pure transcription.

La documentation administrative montre quant à elle une autre réalité : des


styles très différents continuent d’y coexister. L’écart peut être grand entre les
parties formulaires fortement influencées par des intertextualités séculaires,
et les parties rapportant le témoignage des parties concernées34.
Dans un premier temps, les efforts Carolingiens ont ainsi pour résultat une
multiplication des styles35. En effet, si les mesures linguistiques et la réforme

32. M. Goullet, Écriture et réécriture hagiographiques. Essai sur les réécritures de Vies de saints dans l’Occi-
dent latin médiéval (viiie-xiiie s.), Louvain, Brepols, 2005, p. 34.
33. [Accusativus cum Infinitivo] Cf. Wandalbert von Prüm, Vita et Miracula sancti Goaris, op. cit.,
p. 144 et suiv.
34. Cf. R. Verdo, La reconfiguration de latin mérovingien sous les Carolingiens…, op. cit., p. 277 et suiv.
35. Cf. G. De Lepeleer, Les styles latins d’Eginhard (m. 840). Recherches sur l’état de la langue au temps
du concile de Tours et des Serments de Strasbourg, mémoire de licence inédit réalisé sous la direction
de G. Sanders, déposé à l’université de Gand en 1984-1985, p. 215.
74 Peut-on parler de reflets de code-switching… ?

de l’enseignement entrepris par Charlemagne augmentent progressivement


la tension avec la réalité, elles ne mènent pas pour autant à une rupture dans
la tête des lettrés, qui ne sont toujours conscients que d’une langue. Encore
durant la seconde moitié du ixe siècle, les lettrés de l’époque considéraient
comme telle la langue qui s’écrivait, celle qui se parlait dans les cercles let-
trés, et celle que les illettrés utilisaient pour communiquer36. Ce n’est qu’au
xe siècle, finalement, qu’une distinction semble se faire plus clairement. Cette
dichotomisation est semble-t-il fonction de la progression de la diglossi-
sation : plus le « bon latin » se profile et s’impose, plus se crée la nécessité
d’identifier et valoriser autrement les traits langagiers qui s’en voient exclus.
Voilà ce qui mène à la recherche d’un nouvel écrit, d’une nouvelle langue
littéraire, d’une nouvelle norme, d’un second positionnement idéologique,
opposé à celui de l’état des clercs. L’évolution n’arrivera à son terme qu’au
moment où les deux sous-diasystèmes issus d’une seule architecture, auront
fini de se rééquilibrer et de se compléter pour pouvoir assumer de manière
indépendante, tout l’éventail de communications différentes et des styles
correspondants.

Conclusion
Notre hypothèse est que du temps des Mérovingiens, l’on est dans une situa-
tion monolingue complexe, avec des effets possibles de style-shifting. Les locu-
teurs et auteurs pratiquent des styles différents, qui peuvent parfois être fort
éloignés les uns des autres, pour ce qui est des choix opérés dans l’ensemble
des traits langagiers disponibles. Mais le jeu des connaissances passives per-
met à certains styles à prédominance de traits archaïques de faire toujours
partie intégrante du diasystème, grâce à une perception à deux vitesses. Puis,
du temps des Carolingiens, l’action idéologique rompt cet équilibre précaire :
la langue doit dorénavant fonctionner comme un instrument de continuité,
d’unité et de clarté. À cela, le jeu flou de perceptions superposées ne convient
pas. Il en résulte un double mouvement. Le premier consiste en une recherche
de continuité avec l’amont du patrimoine langagier. Concrètement, cela
revient à multiplier, pour certains types de production, les traits archaïques
sans plus tenir compte des limites imposées par le fonctionnement à codes
superposés. Le second arrive par ricochet et consiste en une recherche de
continuité avec la langue parlée. En résulte une réduction des traits archaïques

36. Cf. M. Van Uytfanghe, « Quelques observations sur la communication linguistique dans la
Romania du ixe siècle », dans P. von Moos (éd.), Zwischen Babel und Pfingsten. Sprachdifferenzen und
Gesprächsverständigung in der Vormoderne (8. 16. Jh.), Zurich/Berlin, LIT, 2008, p. 317-337.
Marieke Van Acker 75

et une ouverture grandissante aux traits actuels. Ceci nous amène à rejoindre
D’Arco Silvio Avalle, lorsqu’il affirme :
Le scriptae volgari si sono affermate attraverso un lentissimo processo di enucleazione dai
registri intermedi fra latino e volgare dell’epoca precarolingia e in sede letteraria il passaggio
dall’uno all’altro sistema si è attuato non con la brusca assunzione delle nuove lingue, ma
pel tramite della progressiva riduzione ed eliminazione degli elementi inerti della tradizione
scholastica ancora conservati nelle letterature «rustiche» altomedievali37.
Dans un premier temps, ces deux mouvements en directions opposées ne
mènent qu’à une multiplication de styles. Mais la clé de voûte ayant disparu, le
grand diasystème – trop grand – ne tardera pas à développer en son sein deux
sous-systèmes. Leurs contours resteront perméables longtemps, mais ils se
dessineront de plus en plus clairement. Il se produit ainsi une diglossisation,
lors de laquelle le style-shifting est susceptible de se convertir en code-switching.

Marieke Van Acker


Université de Gand

37. D’A. S. Avalle, Latino «circa romançum» e «rustica romana lingua». Testi del vii, viii e ix secolo,
Padoue, Antenore, 1965, p. 14.
Sauts de langues et parole performative
dans les textes de magie rituelle médiévale
(xiie-xve siècle)
Julien Véronèse

C omme ont pu le mettre en évidence un certain nombre d’anthropo-


logues1, l’usage de signes et de paroles conçus comme porteurs d’effica-
cité est une constante de la magie, quelle que soit la définition que l’on donne
à ce terme2. L’usage de prières, d’invocations, d’incantations ou de formules
destinées à être l’objet d’une locution, au côté de celui de sacrifices et de
signes écrits, est ainsi bien attesté dans les pratiques magiques de l’Antiquité,
notamment pour ce qui concerne la partie orientale de la Méditerranée3. Dans
un espace où les syncrétismes ont été puissants, il était d’usage que le magi-
cien ou le sorcier appartenant à une aire linguistique donnée énonce, dans
le flux incantatoire, des mots dont le sens lui était inconnu ou inaccessible,
car provenant ou étant supposés provenir d’une autre sphère linguistique et
culturelle, ou ayant été prétendument institués dans des langues anciennes.
Inséré dans une longue tradition, le locuteur était amené à reconnaître à cer-
tains lexiques sans signification évidente ou véritable une vertu opératoire que
seule pouvait préserver en définitive la conservation rigoureuse des formes
sonores initiales. Origène, au iiie siècle, est bien connu pour avoir théorisé
cette efficacité des mots étrangers au locuteur-magicien dans son Contra

1. Cf. par exemple S. J. Tambiah, « The Magical Power of Words », Man (The Journal of the Royal
Anthropological Institute), n. s. 3, 1968, p. 175-208, rééd. dans Id., Culture, Thought, and Social
Actions, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1985, p. 17-59.
2. On peut reprendre la définition proposée par J.-P. Boudet, Entre science et nigromance.
Astrologie, divination et magie dans l’Occident médiéval (xii e-xve siècle), Paris, Publications de la
Sorbonne, 2006, p. 119 : par magie, on peut entendre « ce qui est considéré comme suscep-
tible de produire, à l’aide d’un certain nombre de rites, de procédés occultes et d’artifices
techniques, des phénomènes jugés comme extraordinaires en fonction de l’état des croyances
religieuses et des connaissances de la nature, dans un milieu donné et à une époque donnée. »
3. F. Graf, La magie dans l’Antiquité gréco-romaine. Idéologie et pratique, Paris, Les Belles Lettres, 1994
(trad. fr.), notamment p. 244-249 ; N. Janowitz, Icons of Power. Ritual Practices in Late Antiquity,
Philadelphie, Pennsylvania State University Press, 2002.
78 Sauts de langues et parole performative

Celsum (notamment aux § 24-25 du chapitre 1), en s’arrêtant en particulier sur


le cas des noms divins4. Mais celle-ci est également, en théorie comme en pra-
tique, l’un des piliers de la théurgie néoplatonicienne contemporaine, ainsi
que l’illustre un passage des Mystères d’Égypte où Jamblique répond à Porphyre,
assez sceptique en la matière :
Tu demandes « ce que veulent dire les noms dénués de signification » ? En réa-
lité ils ne le sont pas autant que tu le penses ; en admettant qu’ils nous soient
inconnus, ou que certains [seulement] nous soient connus – ceux dont nous
avons reçu des dieux l’explication – pour les dieux tous ont un sens, non point
suivant un mode exprimable ni selon la valeur de signe indicatif qui vient chez
les hommes de leur imagination, mais suivant un mode uni aux dieux par l’in-
tellect […]. Mais « pourquoi préférons-nous les signes barbares à ceux de nos
langues respectives » ? Il y a de ce fait une raison mystique. Comme les dieux
nous ont enseigné que toute la langue des peuples sacrés, tels que les Assyriens
et les Égyptiens, est apte aux rites sacrés, nous croyons devoir adresser aux dieux
dans la langue qui leur est connaturelle les formules laissées à notre choix, et
comme ce type de langage est primitif et fort ancien – d’autant plus que ceux
qui ont appris les premiers noms des dieux nous les ont transmis en les mêlant
à leur propre langue, tenue pour propre et adaptée à ces noms – nous conser-
vons jusqu’ici intangible, sans cesse, la loi de la tradition. Car si une chose au
monde convient aux dieux, c’est évidemment le perpétuel et l’immuable qui leur
sont connaturels5.
Le langage incompréhensible aux hommes ou partiellement compréhen-
sible à quelques sages ou initiés, en général institué par les dieux, est ainsi
au fondement de l’efficacité de la théurgie6, comme il l’est aussi du côté de la
magie stricto sensu. Le saut de langues, compris comme le passage de la langue

4. G. Bardy, « Origène et la magie », Recherches de science religieuse, 18, 1928, p. 126-142 ; J. Dillon,
« The Magical Power of Names and Later Platonism », dans R. C. Hanson et H. Crouze (éd.),
Origeniana Tertia: The Third International Colloquium for Origen Studies, University of Manchester
(7-11 sept. 1981), Rome, Edizioni dell’Ateneo, 1985, p. 203-216, notamment p. 214-215, rééd.
dans J. Dillon, The Golden Chain. Studies in the Development of Platonism and Christianity, Aldershot,
Variorum, 1990 ; N. Janowitz, « Theories of Divine Name in Origen and Pseudo-Dionysius »,
History of Religions, 31/4, 1991, p. 359-372 ; Id., Icons of Power…, op. cit., p. 34-38. Pour une mise
en contexte plus large de la position origénienne, cf. R. M. Van Den Berg, « Does it Matter
to Call God Zeus? Origen, Contra Celsum, I 24-25, Against the Greek Intellectuals on Divine
Names », dans G. H. Van Kooten (éd.), The Revelation of the Name YHWH to Moses, Perspectives from
Judaism, the Pagan Graeco-Roman World and Early Christianity, Leyde, Brill, 2006, p. 169-183.
5. Jamblique, Les Mystères d’Égypte, trad. fr. par É. des Places, Paris, Les Belles Lettres, 1993,
VII, 4, p. 182-184.
6. Par théurgie, on désigne une pratique qui ne suppose pas la contrainte de l’entité invoquée.
Cf. C. Van Liefferinge, La théurgie. Des Oracles Chaldaïques à Proclus, Liège, Centre international
d’étude de la religion grecque antique, 1999.
Julien Véronèse 79

d’usage à une ou des langues « étrangères » (et qui est en général plus symbo-
lique ou supposé que fondé sur le plan linguistique), s’avère dès lors un trait
structurel des pratiques magiques, que l’on retrouve également dans le champ
de l’écrit7. Les artes magice qui circulent progressivement en Occident à comp-
ter du xiie siècle8 reprennent très largement ce principe à leur compte (mais
dans un cadre le plus souvent résolument monothéiste), en se fondant sur une
hiérarchie des langues où l’hébreu trône à la première place, suivi du chal-
déen (i.e. araméen), du grec et parfois de l’arabe, toutes langues globalement
méconnues de l’élite lettrée latine. Se définissant bien souvent à la manière de
leurs antécédents antiques comme des savoirs secrets et abscons fruits d’une
révélation ancienne9, ils proposent en général au sein d’invocations ou de
conjurations tout un matériau linguistique soi-disant fondé, mais en réalité
difficilement identifiable, y compris lorsqu’ils sont le fruit d’une traduction.
Le caractère tardif et lacunaire de la plupart des traditions manuscrites n’aide
guère, il est vrai, à y voir clair10. Mais il faut compter aussi avec des processus
conscients de création paralinguistique qui n’ont d’autres limites que l’imagi-
nation des scribes et qui ont pu s’opérer parfois, selon toute probabilité, avant
même la traduction en latin.

Le renouvellement des artes magice concerne tout d’abord, à compter des


premières décennies du xiie siècle, les textes de magie astrale, de provenance
majoritairement arabe et dont l’objet est la fabrication de talismans capables
de capter l’influence des astres mais aussi d’attirer le spiritus planétaire pour
produire des effets concrets, bons ou mauvais11. Le fondement astrologique
de ces pratiques en explique en partie l’efficacité ; mais dans ce cadre « natu-
raliste » gouverné par le principe de similitude, l’usage de signes vocaux n’est
pas négligeable, puisque le magicien s’adresse également le plus souvent aux

7. B. Grévin et J. Véronèse, « Les “caractères” magiques au Moyen Âge central (xii e-


xive siècle) », Bibliothèque de l’École des chartes, 162/2, 2004, p. 407-481.
8. J.-P. Boudet, Entre science et nigromance…, op. cit., p. 137-155 ; J. Véronèse, « La transmission
groupée des textes de magie “salomonienne” de l’Antiquité au Moyen Âge. Bilan historiogra-
phique, inconnues et pistes de recherche », dans S. Gioanni et B. Grévin (éd.), L’Antiquité tardive
dans les collections médiévales : textes et représentations, vie-xive siècle, Rome, École française de Rome
(Collection de l’École française de Rome, 405), 2008, p. 193-223.
9. J.-P. Boudet et J. Véronèse, « Le secret dans la magie rituelle médiévale », Il Segreto, Micrologus.
Natura, Scienze e Società Medievali, 14, 2006, p. 101-150.
10. J. Véronèse, « La transmission… », art. cité.
11. N. Weill-Parot, Les « images astrologiques » au Moyen Âge et à la Renaissance. Spéculations intellec-
tuelles et pratiques magiques (xiie-xve siècle), Paris, Honoré Champion, 2002.
80 Sauts de langues et parole performative

« esprits » planétaires, voire dans certains cas à Dieu Lui-même12. Dans le


Picatrix par exemple, version latine de la Ghāyat al-Hakīm, réalisée dans l’en-
tourage du roi Alphonse X de Castille (vers 1254)13, les mots utilisés (dicta et
verba) dans la pratique magique, dont l’origine remonte aux temps anciens,
possèdent une vertu intrinsèque (le texte latin parle de virtus nigromantie) qui
ne peut devenir effective – en particulier pour ceux qui n’ont plus de signifi-
cation manifeste dans la mesure où ils proviennent d’univers linguistiques
exogènes – que s’ils sont prononcés sans faute et conformément à leur forme
sonore première14.
Si le saut de langues est ainsi l’un des ressorts de l’efficacité de la magie
astrale, il apparaît encore plus essentiel dans la magie rituelle, où tout cadre
naturaliste s’efface et où l’efficacité des mots renvoie de manière explicite à
la puissance de celui qui les a institués et qui en est aussi le premier destina-
taire, à savoir Dieu. Ce nécessaire usage de mots et de noms « étrangers » ou
« mystérieux » dans les rituels d’invocation des esprits a nourri l’imaginaire
chrétien, comme on le constate par exemple chez Rutebeuf où, dans le Miracle
de Théophile (vers 1260), Salatin le magicien, en bon connaisseur des mots
efficaces cachés au profane, sert d’intermédiaire entre le vidame momenta-
nément déchu et Satan15. Ainsi le voit-on aux vers 160-168 conjurer et faire
apparaître le diable avec des mots qui renvoient dans l’ensemble, comme l’a
montré Gilbert Dahan16, à un univers linguistique très largement imaginaire
où pointent quelques emprunts possibles à l’hébreu ou au grec, qui n’est pas
du reste sans faire écho à ce que l’on rencontre dans certaines traditions de
magie rituelle contemporaine, comme par exemple l’Ars notoria17. Le magicien
est dans les représentations le détenteur d’un savoir linguistique hermétique,

12. N. Weill-Parot, « Astral Magic and Intellectual Changes (Twelfth-Fifteenth Centuries) :


“Astrological Images” and the Concept of “Addressative” Magic », dans J. N. Bremmer et
J. R. Veenstra (éd.), The Metamorphosis of Magic from Late Antiquity to the Early Modern Period,
Louvain-Paris-Dudley, Peeters, 2002, p. 167-187.
13. Picatrix. The Latin Version of the Ghāyat al-Hakīm, éd. D. Pingree, Londres, Warburg Institute,
1986.
14. J. Véronèse, « Paroles et signes efficaces dans le Picatrix latin », dans J.-P. Boudet, A. Caiozzo
et N. Weill-Parot (éd.), Images et magie. Picatrix entre Orient et Occident, Paris, Honoré Champion,
2011, p. 163-186, notamment p. 171.
15. Rutebeuf, Le Miracle de Théophile. Miracle du xiiie siècle, éd. G. Frank, Paris, Honoré Champion,
1986, p. 6-7 : « [Ci-conjure Salatins le deable] Bagahi laca bachacé/ Lamac cahi achabahé/
Karrelyos/ Lamac lamec bachalyos/ Cabahagi sabalyos/ Baryolas/ Lagozatha cabyolas/ Samahac
et famyolas/ Harrahya. [Or vient li deables qui est conjuré et dist] […]. »
16. G. Dahan, « Salatin, du Miracle de Théophile de Rutebeuf », Le Moyen Âge. Revue d’histoire et de
philologie, 83/3-4, 1977, p. 445-468.
17. Voir ci-dessous, p. 81-82.
Julien Véronèse 81

qui est de fait bien attesté dans les traditions magiques latines circulant durant
la période scolastique. La différence entre les unes et les autres tient dans le
fait que la présence de mots incompréhensibles ou l’usage d’une langue non
identifiée sont systématiquement interprétés par les gardiens de la foi comme
le signe d’un pacte démoniaque. Derrière l’inconnu se dissimulent le diable
et des signes de reconnaissance instaurés avec la complicité du magicien,
comme en témoigne par exemple le Policraticus (1159) de Jean de Salisbury18,
ou, dans un autre genre, la Summa theologica du franciscain Alexandre de Halès
(vers 1240), qui interdit la pratique de l’Ars notoria au motif « que se trouvent
là beaucoup de noms que l’intelligence [humaine] ignore19 ». À l’inverse, le
rejet unanime de tout matériau linguistique exogène par les théologiens (en
dehors de celui dont l’usage est courant dans la liturgie latine) est considéré
à mots couverts dans certains textes de magie comme une marque d’impiété.
C’est le cas par exemple dans la Glosa beati Jeronimi, un commentaire de la tra-
dition théurgique de l’Almadel élaborée au xive siècle à l’aide, entre autres, de
l’Ars notoria20. Dans un exemplum qui clôt l’exposition d’une longue suite de
listes de verba « grecs » inspirée de l’Ars notoria, un prêtre devient sacrilège du
seul fait qu’il s’interroge sur la possible origine diabolique des verba ou des
nomina dont il ne comprend pas le sens21. La sanction est immédiate : frappé

18. Jean de Salisbury, Policraticus, éd. K. S. Keats-Rohan, Turnhout, Brepols, 1993, II, 28, p. 164-
165, trad. J.-P. Boudet, Entre science et nigromance…, op. cit., p. 101 : « Dans mon enfance, on
m’avait confié, pour apprendre les psaumes, à un prêtre qui se trouvait par hasard pratiquer
la magie spéculaire. Il arriva que celui-ci, après avoir accompli certaines pratiques maléfiques,
nous employa, moi et un jeune garçon un peu plus âgé, au sacrilège de l’art spéculaire, en nous
faisant asseoir à ses pieds : son but était de nous faire révéler ce qu’il cherchait sur nos ongles,
enduits de je ne sais quelle huile sainte ou de saint chrême, ou sur la surface frottée et polie d’un
bassin. Après que le prêtre eut proféré certains noms que, malgré mon jeune âge, je croyais
reconnaître, à cause de leur caractère horrible, comme des noms de démons, et après qu’il eut
prononcé des adjurations, dont grâce à Dieu je n’ai pas gardé le souvenir, mon compagnon
prétendait voir je ne sais quelles images, faibles toutefois et nébuleuses ; moi, au contraire, je
me révélais en tout point aveugle pour ce genre de visions et rien d’autre ne m’apparaissait que
les ongles ou le bassin et tout ce je connaissais auparavant. À la suite de quoi je fus jugé inapte
à ce genre d’expériences […]. »
19. Doctoris irrefragabilis Alexandri de Hales ordinis minorum Summa theologica, éd. B. Klumper,
Florence, Quaracchi, 1930, t. III, IIa IIae, c. 8, p. 775.
20. Sur l’ensemble de cette tradition, cf. J. Véronèse, L’Almandal et l’Almadel latins. Introduction
et éditions critiques, Florence, Sismel-Ed. del Galluzzo (Micrologus’ Library, 46, série Salomon
Latinus, II), 2012.
21. Glosa beati Jeronomi, ms. Wien, O.N.B., 3400 (deuxième moitié du xve s.), fol. 200r, éd.
J. Véronèse, L’Almandal et l’Almadel latins…, op. cit., § 43-44, p. 199-200 : Alia oratio greca :
Asaylemath, Asac, Gessemon, Thelamech, […] Gemeffiteon, amen. […] Et est notandum quod iste orationes
grece pronuntiari et dici debent cum summo affectu et totius cordis desiderio, quia in eis continentur nomina
altissimi Dei inenarrabilia et ineffabilia, que si quis dixerit sine firma fide et tota caritate adjiciet forte, ut est
82 Sauts de langues et parole performative

de cécité, il est contraint de demeurer dans cet état jusqu’à ce que sa péni-
tence soit accomplie. En croyant se prémunir d’un piège tendu par le diable, le
clerc a au contraire attenté au grand Mystère qui a institué ces signes devenus
incompréhensibles au fil des siècles et des translationes.
Dans la plupart des traditions savantes de magie rituelle, l’usage de mots
étrangers ou mystérieux trouve de fait, comme j’ai pu le montrer ailleurs22,
une justification dans la nature révélée dudit savoir, investi, au-delà de son
efficacité immédiate, d’une finalité rédemptrice et eschatologique qui l’as-
simile parfois explicitement à un « sacrement ». Le matériau invocatoire
ou conjuratoire révélé à Adam ou le plus souvent à Salomon est doté d’une
force – virtus, vis, efficacia, magnitudo, dignitas, potestas, potencia ou vigor disent
les textes – souvent associée à la puissance créatrice du langage divin. Par la
révélation, c’est la puissance de Dieu qui est dévoilée à une élite d’initiés ; une
divinité qui a institué le langage qui lui sied et qui garantit en retour pour
toujours une efficacité dont elle est l’unique principe, pour peu que son utili-
sateur en respecte la forme originelle et qu’il l’emploie en ayant pris soin de
s’être livré à une très stricte préparation d’ordre spirituel. L’origine ancienne
des verba pose toujours la question de leur transmission et plus particulière-
ment de leur translatio. Les textes, dont le substrat ancien véritable, lorsqu’il
existe, a en général perdu toute morphologie reconnaissable ou tout sens
explicite dans le monde latin, résolvent la plupart du temps cette question de
la manière suivante : d’une part, seul un maître inspiré peut opérer la translatio
de l’hébreu/chaldéen au latin, en passant par l’arabe et/ou le grec ; se déploie
ainsi, dans le cadre de fictions, tout un réseau d’autorités de second plan, qui
ont pour nom Toz le Grec, Apollonius, voire, comme dans la glose à l’Alma-
del, saint Jérôme23 ; d’autre part, la translatio sans perte de virtus ne peut être
que partielle, puisqu’une partie des paroles révélées résiste toujours à toute
tentative de traduction, celle notamment qui est considérée comme la plus

timendum, Dominus super eum plagam corporalis lesionis, que per nullum medicorum expertorum aufferri
posset, nisi ex permissione divina et penitentia salutari sibi injuncta. Fuit meo tempore quidam presbyter
qui cum hoc sanctum opus incepisset et dudum continuasset, tandem legens has orationes sine devotione
et eas deridens et dicens : ‘Qualia sunt ista nomina quasi dyabolica ?’ Illo dicente talia, percussus est plaga
incurabili, videlicet taciturnitate et cecitate. Ingemiscens vero cogitabat intra se dicens : ‘Heu ! Me miserum
et indignum, cur violavi illa sanctissima nomina ? Agam ergo penitentiam omnibus diebus vite mee, ut si
quando possem Dei adjutorium impetrare et ab his infirmitatibus sua divina clementia possem liberari.’ Illo
penitentiam agente, misertus est Dominus ejus et restitutus est pristine sanitati, de quo gratias egit qui voluit
et non vult mortem peccatoris in eternum et qui plus est solitus dare quamquod precatur vel petitur.
22. J. Véronèse, « La parole efficace dans la magie rituelle médiévale (xiie-xve siècle) », dans
N. Bériou, J.-P. Boudet et I. Rosier-Catach (éd.), Le pouvoir des mots au Moyen Âge, Turnhout,
Brepols, 2014, p. 409-433. Les points qui suivent y sont davantage développés.
23. J.-P. Boudet et J. Véronèse, « Le secret dans la magie rituelle… », art. cité.
Julien Véronèse 83

dotée d’efficacité, constituée de noms divins (ou supposés tels) et/ou de verba,
équivalents des onomata barbara de la magie antique, qu’il est souvent diffi-
cile de distinguer des premiers. Les enseignements de l’Ars notoria, tradition
endogène assez largement répandue dans les milieux universitaires aux xiiie
et xive siècles, sont particulièrement instructifs sur ce point. Nombre de
verba prétendument hébraïques, chaldéens ou grecs constitutifs en son sein
d’interminables listes de lexiques efficaces sont considérés comme intradui-
sibles, non pas parce qu’ils n’auraient pas de sens (ils constituent donc bien
une langue), mais au contraire parce qu’ils ont une profunditas, une prolixitas
ou encore une subtilitas qui dépasse l’entendement humain24. L’idée domi-
nante est que l’impénétrabilité du sens, liée à l’institution divine, interdit le
transfert linguistique et nécessite une préservation scrupuleuse (dans les faits
impossible) des formes anciennes. Les questions concrètes de translittération
et préservation des sonorités sont quant à elles en tout point laissées pour
compte dans les récits légendaires de translatio que se donne chacun des artes
en question.
Quoi qu’il en soit, dans la magie rituelle latine, la rupture linguistique, plus
imaginaire ou inventée que réelle, est un élément nécessaire dans l’écono-
mie de la proferatio ou de la locutio efficace (même si, aux xive et xve siècles,
la volonté de certains scribes de se rapprocher de la norme en matière de
dévotion ou de liturgie a pu entraîner certaines formes d’expurgation des
textes et invite donc à nuancer le propos). Il convient maintenant d’en donner
un certain nombre d’exemples puisés au sein du corpus de textes de magie
rituelle circulant en Occident durant les derniers siècles du Moyen Âge tout
en dressant une typologie des usages magiques des matériaux linguistiques
« exogènes ».

On peut faire état pour commencer de formes « mineures » ou « faibles » de


rupture linguistique.
1) Lorsqu’il est fait usage de noms de Dieu explicitement considérés
comme tels, par exemple dans le cadre conjuratoire. Certains de ces noms
appartiennent à une tradition judéo-chrétienne bien identifiée et admise
en terre latine depuis au moins Isidore de Séville, mais s’y ajoute la plupart
du temps tout un fonds de nomina variable d’une tradition à l’autre, qui en
d’autres circonstances serait susceptible de se confondre avec celui des verba
ou des onomata barbara. Le cas le plus remarquable en la matière est celui de

24. J. Véronèse, L’Ars notoria au Moyen Âge. Introduction et édition critique, Florence, Sismel-Ed. del
Galluzzo (Micrologus’ Library, 21, série Salomon Latinus, I), 2007, version A, § 8, 12, 17 et 56,
p. 35-37, 39 et 52.
84 Sauts de langues et parole performative

la Clavicula Salomonis, texte de nigromancie peut-être d’ascendance byzan-


tine attesté pour la première fois en Occident en 1310, mais qui a été dans le
monde latin l’objet de réécritures que l’on connaît d’autant plus mal que seul
un manuscrit du xve siècle désormais conservé en France dans une collection
privée nous donne la forme médiévale du texte latin25. Dans ce véritable traité,
les nomina fondent à un degré bien plus élevé que les formules latines l’effi-
cacité des « exorcismes » servant à purifier et sacraliser les personnes et les
adjuvants nécessaires à la bonne tenue du rituel conjuratoire (chien, enfant,
eau et sel, épées, etc.). Le cas de l’exorcisme de l’eau et du sel est éclairant.
Dans la liturgie occidentale, l’exorciste se borne à conjurer ces éléments
nécessaires à la confection d’eau bénite au nom de Dieu, du Père, du Fils ou
de la Trinité26. Dans la Clavicula Salomonis, il recourt en prime à une multitude
de noms, certains s’apparentant à des nomina barbara27, comme on peut en
rencontrer dans les formulaires byzantins d’exorcisme, perméables à des
influences plus anciennes28. Plus largement, dans le processus de coercition
des démons prescrit par ce texte, seuls en définitive les noms divins ou suppo-
sés tels permettent au magicien d’agir potenter, viriliter ou fortiter et de susciter
l’effroi, et donc l’obéissance, parmi les troupes démoniaques ; ce sont encore
eux qui lui donnent la force de « lier » (ligare) les esprits. Un certain nombre
de noms judéo-chrétiens classiques sont reconnaissables (Adonay, Eloym,
Heloy, etc.), en dépit parfois de quelques dégradations morphologiques ;
mais ils sont inclus et noyés dans une multitude de nomina non identifiables

25. J.-P. Boudet et J. Véronèse, « Le secret… », art. cité ; J. Véronèse, « God’s Names and their
Uses in the Books of Magic attributed to King Solomon », Magic, Ritual, and Witchcraft, 5/1,
2010, p. 30-50. Il s’agit de l’ancien ms. Amsterdam, Bibliotheca Philosophica Hermetica, 114,
aujourd’hui connu sous la cote Coxe 25 (collection privée).
26. A. Franz, Die Kirchlichen Benediktionen im Mittelalter, Fribourg-en-Brisgau, Herder, 1909, t. I,
p. 43-154 et 221-229 ; F. Chave-Mahir, L’exorcisme des possédés dans l’Église d’Occident (xe-xive siècle),
Turnhout, Brepols, 2011, p. 111-112.
27. Ms. Coxe 25 (ex Amsterdam, B.P.H., 114), p. 120, Clavicula, II, 5 : Et <cum> erit nudus sicut
natus fuit, intret in aqua sive in balneo et dicat : ‘Exorciso te, creatura aque, per illum qui hoc lacum consti-
tuit, ut tu sine mora eicias omnem spiritum et fantasma ne michi nocere possit per Deum nostrum Jhesum
Christum Filium tuum, in nomine Patris et Filii et Spiritu Sancti lava te totum, Marbalia, Musalia, Dalfalia,
Anamalya, Ratharilia, Gedaliaria, Bachalaria, Gennaria, Geonfaria, Yesifaria, Getaht, Gedich, Johyl,
Dayly, Musayly, Yoyl, Tranchil, Pusli, Godef, Agnef, Sabaoth, Adonay, Agla, On, El, Tetragramathon,
Cedyon, Agnefeton, Stimulaton, Primenaton.’ Et cum lavatus fuerit exeat de balneo, signando se in nomine
Patris et Filii et Spiritus Sancti, amen. Et aspergat se de aqua exorcisata tali modo, ut dicitur infra de aqua et
ysopo, super faciem suam dicendo : ‘Asperges me, Domine’.
28. L. Delatte, Un office byzantin d’exorcisme (Ms. de la Lavra du Mont Athos Θ 20), Bruxelles,
Mémoires de l’Académie royale de Belgique, 1957, p. 139-140.
Julien Véronèse 85

(probablement parce qu’ils ne l’ont jamais été)29, qui à eux seuls représentent
l’immense majorité des noms divins explicitement reconnus comme tels
repérables dans l’ensemble des textes de magie rituelle conservés.
2) Lorsque dans un contexte de traduction véritable, certains noms de la
langue d’origine sont « conservés » (par exemple des noms des planètes et
d’autres éléments naturels) en raison de leur efficacité. Ceux-ci ne construisent
ou ne sont pas supposés construire à eux seuls un véritable discours, mais
ils sont investis dans le cadre du rituel d’une virtus favorisant la réussite de
l’opération, ce qui a en définitive entraîné leur conservation. Le cas qui entre
le mieux dans cette catégorie est celui du Liber Razielis issu du monde juif et
traduit, peut-être pour partie, à l’instigation d’Alphonse X de Castille30. Dans
cette compilation révélée par l’ange Raziel à Adam, toutes les prières dédiées
à Dieu et les invocations adressées aux anges ont été traduites en latin. En
revanche, dans sa quatrième partie, le Liber temporum, est transmise au monde
latin une véritable taxinomie de la création, dont la maîtrise est supposée ren-
forcer l’efficacité du rituel magique. Le scribe du manuscrit du Vatican a à ce
point voulu rendre les termes « originaux » qu’il n’a pas hésité à faire part de
ses hésitations de lecture, marquées par l’usage récurrent de la coordination
vel31. Si l’hébreu (plus ou moins déformé) domine cette exposition cosmo-

29. Cf. par exemple ms. Coxe 25, p. 84, Clavicula, I, 2 : Conjuro vos, spiritus, per duas tabulas Moysi
et per quinque libros Moysi et per sex ydras que fuerunt posite in Chana Galilee, et per septem spiritus Dei et
per septem vasa aurea que sunt ante conspectum Dei plena odoribus et orationibus sanctorum et per octo ani-
mas justorum que salve fuerint in archa Noe et per nomen sanctum admirabile atque potentissimum angeli,
cujus nomen Gabriel, et per omnes spiritus malignos spiritus qui sustinent et tenent ab ipsa dominacione
temporali usque in seculi dominacione, et per ista ineffabilia summi Dei nomina, per que cottidie contremetis :
Barne, Barucatam, Panthater, Semmiata, Feret, Ochigeb, Acotay, Onorion, Tetragramathon, Alpha et O,
Egramatoim, Grabaton, Achion, Gebeon, Oragon, Ymus, Icayrcen, Temachi, Orta, Gila, Adonay, Noh, Eloc,
Yale, Sodye, Alleluya, Ayos, Ayos, Yschiros, Otheos, Ymas, Deus fortis, ut statim et sine mora aliqua coram
nobis veniatis et venire festinetis facturi quecumque vobis misimus sine mora.
30. F. Secret, « Sur quelques traductions du Sêfer Razî’el », Revue des études juives, 128, 1969,
p. 223-245 ; J.-P. Boudet, Entre science et nigromance…, op. cit., p. 195-197. La matrice de cette
compilation, dont la version la plus étendue comprend sept livres, est le Sefer ha-Razim, qui en
constitue dans ce cas le sixième livre sous le nom de Liber Samayn. Sur ce texte tardo-antique,
voir en dernier lieu B. Rebiger et P. Schäfer, Sefer ha-Razim I und II. Das Buch der Geheimnisse, vol. 1,
Tübingen, Mohr Siebeck, 2009.
31. Liber Razielis, IV [= Liber temporum], c. 19, ms. Vaticano, B. A., Reg. lat. 1300 (xive s.), fol. 69r :
[I]sta sunt nomina.12. mensium in quatuor temporibus anni, et sunt tres menses ordinati in rectitudine trium
signorum, et isti sunt tres menses Niçan, id est Martius, Yar, id est Aprilis, Civam, id est Madius. Et in primo
tempore nomen Niçan dicitur Asuenat, et in secundo Masueuat, et in tertio Darigamil vel Darigranil, et in
quarto Ssatimasuch vel Ssatamassur. Et nomen Yar in primo tempore dicitur Paniturla vel Panitur, et in
secundo Catrabal, et in tertio Maguyel, et in quarto Gasbaritael vel Gasbaritaul. Nomen Civam in primo
tempore dicitur Sandacus, et in secundo Ssurisur, et in tertio Casmiel, et in quarto Saadiel vel Sanguariel […].
86 Sauts de langues et parole performative

linguistique, certains chapitres ne s’en contentent pas, comme par exemple


le chapitre 30 du même livre32, où sont dévoilés les noms des planètes en
sept langues, parmi lesquelles le latin n’arrive en toute logique qu’en der-
nière position. Si les noms hébraïques des planètes sont logiquement recon-
naissables (Sabbaday pour « Shabbathaï »/Saturne ; Cedech pour « Tzadekh »/
Jupiter ; Madyn pour « Madim »/Mars ; Noga pour « Nogah »/Vénus ; Cohab
pour « Kokab »/Mercure ; Labana pour « Levanah »/Lune ; seul Amina pour le
Soleil/ « Shemesh » pose problème) et les noms arabes encore en partie iden-
tifiables (Zohal pour « Zuhal »/Saturne ; Mustiry pour « Mushtarie »/Jupiter ;
Marehxeniz pour « Merrikh »/Mars ; Zohra pour « Zuhra »/Vénus ; Autaric pour
« Otaared »/Mercure ; Kamar pour « Kamara »/Lune), on peut dans le même
temps apprécier l’aspect fantaisiste de certaines équivalences, en particulier
pour ce qui concerne le grec. À l’évidence, la copie du xive siècle et celles qui
l’ont précédée dans le monde latin ne sont pas en tout point responsables
d’un état de fait remontant peut-être à la traduction (-adaptation) du proto-
type hébreu.
Dans d’autres cas, les ruptures linguistiques sont beaucoup plus mar-
quées, dans la mesure où les verba non latins sont supposés ne pas être seu-
lement des noms (aussi efficaces soient-ils), mais aussi, à la manière des
nomina de Rutebeuf, l’équivalent (du moins en partie) de phrases construites
de type prière, exorcisme ou conjuration (ce qui ne veut pas dire que l’on ne
reconnaisse pas des noms de Dieu ou d’autres entités dans le lot, mais ils ne
sont pas explicitement considérés comme tels). La quantité de matériau exo-
gène est dès lors beaucoup plus conséquente que dans les cas précédents. Les
exemples sont multiples ; on procèdera en allant, sur le plan linguistique, du
plus au moins fondé, même si cette distinction n’a pas (ou plus) vraiment de
sens dans la mesure où, comme on l’a déjà évoqué, les manuscrits sont le plus

32. Liber Razielis, IV [= Liber temporum], c. 30, ms. Vat. Reg. lat. 1300, fol. 76r-v : Capitulum.30.
de nominibus.7. planetarum et suorum dierum secundum.7. ydyomata et primo de lingua caldea. Dixit
Salomon ista sunt.7. nomina planetarum secundum.7. ydyomata. In lingua caldea et gigantium que est
prima lingua dicitur Saturnus Kaalciaszran, et Jupiter Karmatur, et Mars Seciabon, et Sol Proguotan, et
Venus Brutham, et Mercurius Peneftaor, et Luna Heeaszier […]. Et in ebrayca lingua que est secunda dicuntur
Sabbaday, Cedech, Madyn, Amina, Noga, Cohab, Labana. Et in yndiana lingua que est tertia dicuntur
Ceymilil, Piffilal, Zezimil, Bilil, Anbil, Toylil. Et in lingua ethiopica que est quarta Sazas, Pazas, Camal,
Turbael, Toz, Zaziz. Et in lingua arabica que est quinta dicuntur Zohal, Mustiry, Marehxeniz, Zohra,
Autaric, Kamar. Et in lingua greca que est sexta dicuntur Ffenor, Fetonta, Pircis, Phebus, Forffores, Salbuc,
Diana. Et in lingua latina que est septima dicuntur Saturnus, Jupiter, Mars, Sol, Venus, Mercurius, Luna. Et
ista sunt nomina supradicta. 7. stellarum in qualibet patria et in quolibet loco et per nomina earum cognosces
et scies suum vigorem et suam potestatem, et per ipsa poteris habere maximam dominium et potestatem in
quolibet loco et in qualibet patria et perficies.
Julien Véronèse 87

souvent tardifs et où certains verba fonctionnaient sans doute déjà à la manière


d’onomata barbara dans leur milieu d’origine.
Le premier exemple est celui d’un texte traduit de l’arabe vers la fin du
xiie siècle, le Liber Almandal, dont on possède deux versions copiées conjointe-
ment dans un même manuscrit qui date du xve siècle, mais qui est a priori peu
interpolé33. Celles-ci proposent une série d’experimenta visant à contraindre
les djinns assimilés à des démons et reposent en partie sur l’usage d’« exor-
cismes » servant à diverses opérations de consécration. Dans chacune des ver-
sions, les exorcismes, parfois aussi appelés « conjurations », sont au nombre
de quatre et servent non pas à faire fuir les intelligences, mais au contraire
à les forcer à se manifester sous l’autorité conjointe de Dieu, de l’archange
Michel (Almahechil) et du fidèle. Ils mélangent latin et mots exotiques (à aucun
moment identifiés comme arabes) qui composent en eux-mêmes un matériau
assez indéterminé, puisqu’il est question de nomina (de Dieu ? à coup sûr de
djinns) mais aussi dans certains cas de verba34, qui ne se distinguent guère des
premiers tout en ne semblant pas relever du même registre. Si les exorcismes
entretiennent des liens formels évidents d’une version à l’autre de l’Almandal,
on peut toutefois noter que la première propose un matériau beaucoup plus
abondant que la seconde, ce qui est en général plutôt une trace de réécriture
dans un texte de cette nature.
Le cas du De quattuor annulis est différent, car ni l’origine ni la forme pri-
maire de ce texte ne sont clairement établies. Peut-être issu du monde grec
(comme la Clavicula Salomonis), l’une de ses versions conservée dans un
manuscrit du xve siècle fait en tout cas appel à un imaginaire linguistique
hébraïque. L’artifex procède en effet à de longues séquences « liturgiques »,
visant à consacrer des anneaux magiques, constituées d’une succession d’ora-
tiones et de conjurationes latines, de psaumes latins, et de conjurationes ou ora-
tiones hebraicae prenant la forme de listes conséquentes de mots mystérieux,
dans lesquelles on repère bien quelques noms divins classiques, mais qui

33. D. Pingree, « Learned Magic in the Time of Frederick II », Micrologus, 2, 1994 (Federico II
e le scienze della natura), p. 39-56 ; J.-P. Boudet, Entre science et nigromance…, op. cit., p. 149-150 ;
J. Véronèse, L’Almandal et l’Almadel latins…, op. cit., p. 15-19. Il s’agit du ms. Florence, B.N.C.
II.iii.214, fol. 74v-78v.
34. Almandal, première version, ms. de Florence cité, fol. 76r, exorcisme, éd. J. Véronèse,
L’Almandal et l’Almadel latins…, op. cit., § 12, p. 82 : Elin, Regegin, Elin, Vigin, Rehihin, Elin,
Çautin, Balighin, Maferin, Recuthentin, Recinireghtin, Acutinum, Acienum, Jefegin, Acsin, Regenum,
Tacamararim, venite, omnes.4. reges, per hec nomina que invoco et dico super vos per hec verba : Azabarin,
Çiditin, Heituehenetin, Çeihesetin, Mactesein, Macresegihin, Rescretin, Sefehetin, Sehetin, Seijeadiatin,
Wenieviniectin, Bitaçahutin, Difehçatin, Gergeretin, Gerhefetin, venite cito ad nomina creatoris !
88 Sauts de langues et parole performative

n’ont globalement d’hébraïque que le nom35. La multiplicité et la complémen-


tarité des formes linguistiques (latin/hébreu ; prière, psaumes, conjurations)
sont conçues ici comme un gage de virtus, au prix d’un empilement quantitatif
de signes efficaces. La rupture latin/« hébreu » ne se fait pas au sein d’une
même oratio ou conjuratio comme dans le Liber Almandal ; les espaces linguis-
tiques restent ainsi bien distincts et caractérisés, ce qui n’est somme toute
pas illogique puisque les mots hébreux sont supposés construire l’équivalent
d’une conjuration latine.
L’Ars notoria (et à sa suite d’autres textes qui s’en inspirent comme le Liber
sacratus sive juratus attribué à Honorius de Thèbes36, ou la Glosa beati Jeronimi37)
est quant à elle le plus bel exemple de la créativité paralinguistique des latins
(même si l’on ne peut définitivement exclure la présence d’un substrat plus
ancien)38. Il est particulièrement intéressant de noter que c’est dans un texte
élaboré dans le monde latin par une main chrétienne39 que l’intégration d’élé-
ments exogènes est la plus massive, comme s’il y avait eu besoin de renforcer
une légitimité « magique » problématique par un débordement quantitatif
de lexiques dénués de signification. L’Ars notoria multiplie en effet l’usage de

35. De quattuor annulis, ms. Florence, B.M.L., Plut. 89 sup. 38 (xve s.), fol. 214r-216r : Incipit
consecratio primi anuli quod Antytacui dicitur. Fiat igitur suffumigatio de thure albo et teneat eum in digito
pollice in dextra manu et dicat orationem sequentem : ‘O admiranda divinitas, o ineffabilis deitas, o insepa-
rabilis unitas, ego N. te invoco, adoro, deprecor […] in secula seculorum, amen.’ Deinde removeas de police
et pone in indice, dicendo sequentem conjurationem : ‘Conjuro te, metalli creatura, per creatorem omnium
creaturarum, cui omnes merito obediunt creature […] qui vivit et regnat, etc.’ Peracta conjuratione hac remo-
veatur anulus ab indice et in medio ponatur et fiat suffumigatio, die Solis dicendo : ‘Domine, Dominus noster’
[Ps 8], et ‘Celi enarrant’ [Ps 18] ; ‘Deus, Deus meus’ [Ps 21]. Die lune : ‘Dominus illuminatio’ [Ps 26] ; die
Veneris : ‘Quam amabilia sunt’ [Ps 83], ‘Ecce quam bonum’ [Ps 132], ‘Benedicite omnia opera’ [Dn 3, 57].
Finitis psalmis removeatur anulus a mediatore et in penultimo removeatur, et fiat suffumigatio de thymia-
mate et dicat hanc conjurationem hebraycam : ‘Senarch, Scathalmy, Mysselo, Obtimo, Senarch, Scathalmy,
Mysselo, Obtimo, Hanbaruch, Bunt, Ubbaruch, Samoel, Adon, Vocenflaoch, Geodoloch, Levades, Asser,
Baar, Bezara, Abraha, Abdo, Richarlara, Ubdon, Lochilo, Grala, Michpano, Uloplo, Ublettelia, Vueunthoch,
Cobletteta, Naym, Zemzem, Obladem, Betholiony, Yadae, Ellageyn, Baruthata, Adonay, Abone, Yerusalem,
Nodhe, Lezar, Sochin, Zabulon, Huttamohu, Asser, Berol, Heho, Hocheani, Thelyel, Camon, Halmo,
Buhcalo, Veherenda, Cena, Hurachnam, Nebulo, Vedach, Enda, Cena, Ytrabeta, Ledocha, Baruth, Acha,
Adonay, Elochym, Melech, Leo, Lam, Asser, Nathan, Lamith, Horach, Hemeth’ […].
36. “Liber iuratus Honorii”: A Critical Edition of the Latin Version of the Sworn Book of Honorius, éd.
G. Hedegård, Stockholm, Almqvist & Wiksell International (Acta Universitatis Stockhol-
miensis, 48), 2002.
37. Voir ci-dessus, p. 81.
38. J. Véronèse, « Les anges dans l’ars notoria : révélation, processus visionnaire et angélologie »,
dans J.-P. Boudet, H. Bresc et B. Grévin (éd.), Les anges et la magie au Moyen Âge, Rome, École fran-
çaise de Rome (Mélanges de l’École française de Rome. Moyen Âge, 114/2), 2002, p. 813-849.
39. Pour un aperçu des principaux éléments de preuve sur ce point, cf. J. Véronèse, L’Ars notoria
au Moyen Âge…, op. cit., p. 21-27.
Julien Véronèse 89

listes de verba (parfois qualifiés de mistica ou ignota), dont les orationes latines
adressées à Dieu se veulent des expositions partielles attribuées à Apollonius
[de Tyane], mais en aucun cas des essais de traduction littérale, impossibles
en raison de la « profondeur mystique » desdits mots, issus des langues
sapientielles que sont l’hébreu, le chaldéen (i.e. l’araméen) et le grec. Le lien
ainsi établi entre prières latines et listes de verba explique qu’on les retrouve
bien souvent disposées en binôme dans les traités, quitte à spécifier qu’elles
constituent en réalité une seule et même oraison. Il induit de facto une partition
plutôt équilibrée entre le latin et les autres langues, même si, au moment de
la locution, la part des verba semble l’emporter40. Si l’on trouve de fait dans
ces derniers des noms de Dieu ou des noms d’anges reconnus par la tradition
judéo-chrétienne41, voire des noms géographiques ou de peuples tirés de la
Bible comme Oreb [Ex. : 3, 1], Ramoth [Dt. : 4, 43], Genasar [Mt. : 14, 34],
Semei [Ex. : 6, 17], Iezar [Gn. : 46, 24] ou Amalec [Gn. : 14, 7] ou des for-
mules liturgiques juives ou grecques plus ou moins déformées et potentiel-
lement signifiantes42, il s’agit en réalité dans bien des cas de mots inventés
ou au mieux composés à l’aide de répertoires de noms bibliques tels que les
Interpretationes de saint Jérôme, auxquels on a ajouté des préfixes ou des suf-
fixes donnant une tonalité hébraïque, grecque, voire araméenne43. Tous ces

40. En effet, toutes les prières latines proposées dans le texte n’ont pas à être récitées, notam-
ment au moment de l’inspection des figures (ou notae).
41. Des noms divins proprement dits : Adonay, Allah, Athanathos, Christos, El, Eloi, Kyrios, On,
Otheos, Patir, Sother, Tetragramos, Theon, Theos, Usion ; des attributs de puissance : Octomeges (huit
fois grand), Pantomegos (dix fois grand), Yskiros (fort), Ruah (esprit), Phos (feu).
42. Les termes liturgiques tirés du grec ou de l’hébreu sont relativement classiques (halleluya,
agyos, Christeleyson, Patiragion, etc.). On note toutefois la répétition de la formule Barouch-atta
de l’hébreu, et une séquence Chades, Baruch, Semor (qadesh, baroukh, shemor), spectaculaire mais
isolée (§ 118).
43. Exemples de nomina et de verba de l’Ars notoria (xiiie s.) composés à l’aide du Liber interpre-
tationis hebraicorum nominum de saint Jérôme, éd. P. De Lagarde, Turnhout, Brepols (CCCM 72),
1959, p. 89 : Achor turbatio vel tumultus [Ios. 15, 7], repris dans AN § 90 : Achoramatas (Y),
Achoranathos (E), Achoramathos (T) ; p. 78 : Amath indignatio vel uter [Nm. : 13, 21], repris dans AN
§ 140 : Amathamathos (LYT) ; p. 89 : Athar deprecatio [Ios. : 15, 42] ou Ataroth corona [Ios. : 16, 7],
repris dans AN § 127a : Atharos (L), Acharos (YET) ; p. 65 : Elam saeculi vel orbis [Gn. : 10, 22],
repris dans AN, § 118 : Ellamai (LYE), Ellamay (T1) ; p. 94 : Eram vita sublimis [Ios. : 19, 38], repris
dans AN § 127f : Eramelitotum (LY), Erameliothon (E) ; p. 66 : Gaza fortitudo eius [Gn. : 10, 19],
repris dans AN § 127a : Gazael (LYE) ; p. 67 : Gera ruminatio vel incolatus [Gn. : 46, 21], repris dans
AN § 16 : Geramatos (L), Geramay (Y), Ieramachi (E), Geranothos (T) ; p. 75 : Iethro superfluus huius
[Ex. : 3, 1], repris dans AN § 54 : Ietrozaal (LT), Iecrozaal (YE) ; p. 100 : Maaz robustus fortis [Iud. :
6, 26], repris dans AN § 69 : Maaziol (LY), Maziol (E) ; p. 96 : Oli infirmitas [Ios. : 19, 25], repris
dans AN § 127d : Olitos (LE) ; p. 97 : Seme auditio [Ios. : 15, 26], repris dans AN § 127b : Semenael
(LE), Semenaol (Y) ; p. 85 : Senna voluntas sive mandatum eius [Nm. : 34, 4], repris dans AN § 127a :
Sennachoros (YE), etc. Certains mots exposés par Jérôme se retrouvent tels quels ou dans une
90 Sauts de langues et parole performative

emprunts sont masqués par des références à de pseudo-ouvrages salomo-


niens44, liés au mythe fondateur de la révélation.
Ce matériau démotivé évolue et se trouve modifié à chaque copie. La muta-
tion est particulièrement visible lorsque l’on compare les versions A et B :
entre la tradition manuscrite du xiiie siècle et celle du xive siècle, les listes
déjà longues gonflent démesurément, comme le montre par exemple le § 7
des Flores aurei, partie la plus ancienne de l’Ars :

Version A (mi-xiiie s.), Version glosée (ou B), Version B, ms. Paris, BnF,
ms. Londres, British Library, ms. Kremsmünster CC 332 lat. 9336 (v. 1330), fol. 2ra
Sloane 1712, fol. 1rb (début xive s.), fol. 1vb
[H]ely, Semat, Azatau, Hely, Scemat, Azaram, Hemel, [H]elyscemaht, Hazaram,
Hemel, Samit, Theon. Sathuc, Theon, Hyelim, Iazaram, Hemel, Saduc, Theon, Heloy,
Domani, Ietromiani, Theos, Zamaram, Zoma, Iecromaym,
Deus pie et fortis, Hamacamal, Theos, Deus pie et fortis,
Iectonemay, Halazamay, Hamathamal, Iecronamay,
Acronahar, Sychelnapham, Hala, Zanay, Hacronaaz, Zay,
Salmazay, Zai, Zeieromelam, Coluaphan, Salmazay, Zaihal,
Haumasaramai, Zemathemath, Geromelam, Haymasa, Ramay,
Hazerami, et tu sacrosancte Genzi, Samath, Helyemaht,
Pater, pie Deus et incompre- Semay, Selmar, Iecrosamay,
hensibilis in omnibus operibus Iachat, Lemar, Harana, Hamany,
tuis que sunt sancta et justa Memothemaht, Hemelamp,
et bona, Megal, Achumetor, et tu, sancte Pater, pie Deus et
Samassaer, Iamacamay, incomprehen-sibilis in omnibus
Zeogiemai, Megas, Zonomayl, ope-ribus tuis que sunt sancta et
Azametham, Illebalha, Zaranay, justa et bona, Megal, Hamechor,
Ieenas, Genna, Zelamay, Semassaer, Zamathamar,
Sephormay, Iezenoma, Melas, Geogremay, Megus, Monorayl,
Hemay, Ezelerma, Iecormay, Hamezeaza, Hillebata, Maramai,
Semery, Senosechary. Iehenas, Gehemia, Malamay,
Sephormay, Zemenmay,
Melas, Hemay, Hemesna,
Iecormay, Lemesey, Senosecary,
Zemaher, Helcamay, Calion,
Tharathos, Usyon, Gezethon,
Seminathemas, Zesahas,
Thaman, Helomany, Hamel,
amen.

forme approchante dans nos traités : p. 85-86 : Aza fortitudo Dei, repris dans AN § 127a : Aza (LY) ;
p. 89 : Assaar mane, diliculum [Ios. : 6, 15], repris dans AN § 16 : Azzaar (L), Azaar (ET), Azaat (Y), etc.
44. J. Véronèse, L’Ars notoria au Moyen Âge…, op. cit., version A, § 8 : Que autem sit eius efficacia,
idem Salomon in libro Eniclyssoe conditionis de fulgore sapientie ostendit. ; § 20b : Sic enim ait in trac-
tatu Lemogeton : ‘Hoc est spiritualium et secretorum experimentorum.’ ; § 74 : [E]cce quare ars gramatica
tres tantum notas habeat, in libro Salomonis Gemeliot, id est in libro artis Dei que est ars omnium aliarum
scientiarum, ait Salomon cum ab angelo Dei singillatim cum timore inquireret […].
Julien Véronèse 91

Les mécanismes d’amplification à l’œuvre dans nos manuscrits glosés


du xive siècle sont le plus souvent d’une grande simplicité : il s’agit d’une
variation sur les noms de la liste originelle qui s’effectue soit par changement
de lettres, soit par reduplication interne, soit par fusion de deux noms sépa-
rés. Même les formules liturgiques juives, les noms grecs pourtant simples
et les noms d’anges à silhouette classique se trouvent altérés et rendus plus
ou moins méconnaissables. Dans ce cadre, les verba ne se distinguent plus
morphologiquement des nomina angelorum, et les uns et les autres ne sont
guère considérés différemment par les commentateurs du xive siècle45. Il n’y
a finalement au xiiie siècle que l’hébraïsant Roger Bacon pour se plaindre,
dans une correspondance qui lui a été attribuée, de la corruption dans l’Ars
notoria de ce qu’il assimile à des noms divins issus des spéculations juives sur
le Tétragramme46.

Ainsi qu’on l’a vu, l’usage ponctuel ou massif de verba et plus largement le
saut de langues furent considérés dans le monde latin comme quasi indispen-
sables à l’efficience des rituels magiques. Cette situation est largement le fruit
d’un héritage (sans doute bien souvent déjà démotivé sur le plan linguistique)
dont on connaît mal les tenants et les aboutissants, qui a puissamment nourri
l’imaginaire des scribes latins. Toutefois, le rejet de cet exotisme magique par
les gardiens de l’orthodoxie (le désordre linguistique renvoie au désordre dia-
bolique) sous couvert de pacte démoniaque a dans un certain nombre de cas
entraîné des formes d’expurgation visant, par un retour à l’unité linguistique,
à faire la preuve d’une appartenance chrétienne.
La mutation est ainsi particulièrement manifeste et spectaculaire au sein
de la tradition de l’Almandal/Almadel – d’une forme de nigromancie astrale
importée du monde arabe on passe progressivement à une théurgie dépouil-
lée de tout caractère exogène sur le plan linguistique47 –, mais elle caractérise

45. Ibid., version B, § 2 – glose, p. 143 : Et sciendum est quod Apolonius primus fuit post Salomonem
ad cujus manus ista ars sacratissima pervenit, et sic cum ista ars videretur sibi nimis obscura propter verba
greca, caldea et ebrea, placuit sibi ut orationes grecas, caldeas et hebreas mixtas inter nomina sanctorum
angelorum in latino expossuisset et translatasset et sic fecit quantum potuit. Sed quia alique orationes grece,
hebree et caldee tantam prolixitatem in se habebant exponendo in latino et quia nimis difficile esset sibi
omnia exponere, aliquas dimissit exponendas, inter quas sicut dictum est sunt quedam nomina sanctorum
angelorum quorum officium est administrare gratiam tantam operanti in ista arte per illorum invocationem,
que nomina similiter minime possunt exponi in latino. Et sic Apolonius dimissit illa sancta nomina et aliquas
orationes inter ea mixtas sicut invenit in libro Salomonis.
46. É. Anheim, B. Grévin et M. Morard, « Exégèse judéo-chrétienne, magie et linguistique : un
recueil de Notes inédites attribuées à Roger Bacon », Archives d’histoire doctrinale et littéraire du
Moyen Âge, 68, 2001, p. 95-154, notamment p. 120-121.
47. J. Véronèse, L’Almandal et l’Almadel latins…, op. cit., p. 40-44.
92 Sauts de langues et parole performative

aussi d’autres traditions de théurgie du xve siècle, qui tendent à se défaire de


tout multilinguisme pour mieux se conformer aux pratiques dévotionnelles
en vigueur dans la chrétienté latine48.

Julien Véronèse
Université d’Orléans

48. On pense en particulier à la théurgie de l’ermite Pelagius de Majorque. Cf. J. Dupèbe,


« L’écriture chez l’ermite Pelagius. Un cas de théurgie chrétienne au xve siècle », Le texte et son
inscription, Paris, Éd. du CNRS, 1989, p. 113-153 ; Id., « L’ermite Pelagius et les Rose-Croix »,
dans Rosenkreuz als europäisches Phänomen im 17. Jahrhundert, Amsterdam, In de Pelikaan, 2002,
p. 137-156 ; J. Véronèse, « La notion d’“auteur-magicien” à la fin du Moyen Âge : le cas de l’er-
mite Pelagius de Majorque († v. 1480) », Médiévales, 51, 2006, p. 119-138.
L’alternance latin-sicilien dans les actes siciliens
du xve siècle : propositions d’analyse
Benoît Grévin

D ans le cadre déjà complexe des processus d’interaction orale et écrite


entre latin et langues romanes qui eurent lieu à la fin du Moyen Âge,
la relation entre les différentes variétés d’italiens « auliques » plus ou moins
dérivés du modèle toscan et le latin pose des problèmes d’analyse spécifiques.
Ils sont liés à la fois au conservatisme morphologique de la variété d’ita-
lien qui sert de modèle à la création de ces langages à partir du xiiie siècle,
laquelle induit des effets de proximité, voire d’identité partielle avec le latin,
et au poids symbolique exceptionnel de ce dernier dans la péninsule. Après
un xive siècle qui avait vu l’ascension du « vulgaire » dans les usages adminis-
tratifs et littéraires, le xve siècle italien subit même une réaction latinisante
particulièrement sensible dans le champ de la littérature, qui inscrit alors
la péninsule à contre-courant des tendances ouest-européennes1. Il s’agit là
d’une nouvelle étape dans une histoire sociolinguistique marquée depuis le
haut Moyen Âge par de fortes spécificités déjà liées à cette proximité, puisque
l’italien se dégage du latin dans la perception des lettrés bien plus tardivement
que les autres langues romanes dans le reste de la Romania (probablement
pas avant le xe siècle au plus tôt2). Ce retard se reflète à son tour dans la lenteur
relative avec laquelle s’enclenche son processus de promotion comme langue
de culture écrite, balbutiant jusque vers 1220.

Le royaume de Sicile, et en particulier (mais non uniquement) la Sicile insu-


laire, jouent un rôle particulier dans cette évolution, puisque la promotion

1. Le phénomène était déjà noté dans une histoire de l’italien classique telle que B. Migliorini,
Storia della Lingua italiana, Florence, Bompiani, 2004 (réédition de l’édition originale de 1960),
c. VII, « Il quattrocento ».
2. Sur la question du décalage dans le processus de prise de conscience d’une différence entre
langues vulgaires italiennes et latin par rapport au reste de la Romania, voir M. Banniard, Viva
voce. Communication écrite et communication orale du ive au ixe siècle en Occident latin, Paris, Études
augustiniennes (Collection des Études augustiniennes, série Moyen Âge et Temps modernes,
25), 1992, p. 485-533, en particulier p. 532-533.
94 L’alternance latin-sicilien dans les actes siciliens

d’un « volgare illustre » sicilien, comme vecteur de la poésie courtoise à la


cour des rois de Sicile de la dynastie Hohenstaufen (1189-1266) est considé-
rée depuis la rédaction du De vulgari eloquentia de Dante comme la première
étape dans la création d’un italien aulique, susceptible de remplir le rôle d’une
langue de prestige assumant certaines fonctions réservées jusque-là dans
la péninsule au latin et à d’autres langues romanes (français, occitan)3. Au
xiiie siècle, divers facteurs d’ordre sociopolitique et linguistique se sont pro-
bablement conjugués pour donner à ce « sicilien » courtois une place déter-
minante dans le mécanisme général de promotion de l’italien qui s’enclenche
alors. L’un d’eux fut bien sûr l’importance de la cour sicilienne (dont il faut
remarquer qu’elle réside essentiellement, sous Frédéric II et Manfred, en
Italie continentale, et notamment dans le nord des Pouilles) sous les souve-
rains Hohenstaufen. L’histoire linguistique des dialectes siciliens a pu égale-
ment contribuer à faciliter la création du sicilien courtois des poètes de l’école
sicilienne en tant que medium et scripta interrégionale susceptible de dépasser
les frontières du royaume de Sicile. La Sicile avait en effet été relatinisée après
une phase d’arabisation par une immigration massive originaire de plusieurs
régions de la péninsule au cours d’un long xiie siècle (après 1061 – proces-
sus en cours d’achèvement vers 1220). La difficulté d’analyse des poèmes de
l’école sicilienne, conservés jusqu’à nos jours à travers un ensemble de ver-
sions toscanisées, rend délicat un jugement définitif sur la part respective
d’un fond proprement insulaire et d’éléments continentaux dans la création
de ce medium littéraire à partir de 1220, même si l’importance des Siciliens,
et notamment des Messinois, dans le groupe des poètes « siciliens4 » du
xiiie siècle milite pour une forte composante insulaire.

Cette place précoce d’un sicilien de cour dans la définition d’un italien
aulique appelé à un grand avenir n’a guère affecté l’évolution immédiate des
rapports entre le sicilien et le latin dans les pratiques d’écriture insulaires.
L’héritage de l’école sicilienne a été principalement continental et toscan,
alors que le milieu d’origine de cette production disparaissait avec la chute
des Hohenstaufen (1266-1268) et l’installation dans le royaume d’une dynas-
tie angevine aux références culturelles françaises et provençales, bientôt
chassée de l’île de Sicile proprement dite par l’expansion aragonaise (Vêpres

3. Pour la perception du sicilien aulique par Dante, cf. De Vulgari eloquentia, I, 12.
4. La distinction n’est pas oiseuse, car une part très importante du personnel italophone de
la cour était sous Frédéric II originaire de la Terra di Lavoro, au nord de la Campanie. Sur la
production de poèmes italiens à la cour de Frédéric II et dans les milieux qui lui sont les plus
proches, on consultera à présent l’édition Costanzo Di Girolamo (éd.), I poeti della scuola sici-
liana, vol. 2, Poeti della corte di Federico II, Milan, 2008.
Benoît Grévin 95

siciliennes, 1282). Au xive siècle, la scripta littéraire sicilienne se reconstruit


dans la dépendance du toscan littéraire, dont on adopte les formules d’adap-
tation syntaxique des tours latins, en leur donnant une coloration conso-
nantique et surtout vocalique sicilienne pour créer une scripta suprarégionale
(probablement influencée par les usages messinois, autant, voire plus que
palermitains), susceptible de servir d’intermédiaire entre les différents dia-
lectes siciliens non ou peu écrits d’une part, et le toscan d’autre part5. Cette
langue aulique, profondément marquée par la double empreinte du médio-
latin de chancellerie (latin du dictamen) et du toscan littéraire, sert de véhicule
à une production littéraire (volgarizzamenti siciliens), et à la rédaction d’actes
officiels qui restent toutefois en nombre limité pendant la majeure partie du
xive siècle. Tant au niveau de la chancellerie royale que des hautes institutions
ecclésiastiques, voire d’un notariat plus commun, la langue de la correspon-
dance politique et du droit reste en effet longtemps un latin de chancellerie
qui ne commence à faire une place d’abord restreinte, puis de plus en plus
grande au sicilien qu’à partir de 1370. Ce n’est véritablement qu’au xve siècle
que ce « sicilien aulique » s’impose (semble s’imposer…) en force au détri-
ment du latin dans la pratique administrative de la chancellerie royale (puis
vice-royale) palermitaine6.

La croissance du sicilien dans les écritures publiques siciliennes est donc


vers 1450 un fait encore assez récent, datant d’un siècle au sens le plus large,
et pour le décollage quantitatif de la production, d’à peine cinquante ans.
On pourrait donc résumer cette histoire en la présentant à la façon d’un
processus de remplacement systémique en cours : le sicilien aulique est
une langue littéraire et administrative « haute » forgée à partir d’une adap-
tation au vocalisme sicilien des modèles d’italien aulique prosaïque inven-
tés en Toscane et à Bologne durant la seconde moitié du xiiie et le début du
xive siècle, mais phonétiquement sicilianisés. Comme les diverses variantes
d’italien de chancellerie modelées sur le toscan, il suit de très près un modèle
latin perfectionné au xiie-xiiie siècle pour l’expression du langage politique :
la prose rythmique du dictamen utilisée dans la correspondance officielle
comme dans la codification juridique, et dont une forme semi-standardisée
s’impose au xiiie siècle dans tout l’Occident à partir des modèles développés

5. Cf. H. Bresc, « La pratique linguistique des municipalités. Sicile et Provence, 1300-1440 »,


Mélanges de l’École française de Rome Moyen Âge, 117, 2005, p. 642-643.
6. Sur le rythme de cette évolution, on trouvera des éléments plus détaillés ibid., p. 643-657.
96 L’alternance latin-sicilien dans les actes siciliens

à la chancellerie pontificale et à la cour de Frédéric II7. À mi-distance entre


les dialectes romans siciliens utilisés au quotidien, beaucoup plus éloignés
des formes latines, et ce latin politique du dictamen, dont il capte les formules
et la solennité8, le « sicilien de chancellerie » est bien placé pour remplacer
progressivement ce dernier comme langue d’expression du pouvoir politique.
C’est d’ailleurs ce qu’il fera au cours de l’époque moderne.

La documentation sicilienne du second xve siècle présente pourtant à


l’analyse un phénomène assez différent de la substitution simple d’une
langue-matrice par un système linguistique qui se modèlerait sur cette der-
nière tout en en restant distinct, dans une imitation à distance analogue à
celle qui se constate à la même époque pour l’invention de formules fran-
çaises latinisantes à la chancellerie des Valois9. En Sicile, l’interférence entre
ce médio-latin associé à l’expression du pouvoir et du droit et la variété haute
de la langue vulgaire qui tend à le remplacer aboutit à la fin du Moyen Âge à la
création d’un véritable langage mixte, reposant sur un principe d’alternance
séquentielle. Il ne s’agit pas là d’un phénomène ponctuel ou isolé, mais d’une
pratique généralisée à l’ensemble des documents théoriquement écrits en
« sicilien » par la chancellerie vice-royale palermitaine à la fin du xve siècle,
comme le prouve la sélection d’actes de la décennie 1470 utilisée ici à titre

7. Sur le dictamen, voir pour la théorie A.-M. Turcan-Verkerk, « Répertoire chronologique


des théories de l’art d’écrire en prose (milieu du xie s.-années 1230). Auteur, œuvre(s), inc.,
édition(s) ou manuscrit(s) », Archivum latinitatis medii Aevi, 64, 2006, p. 193-239 (catalogue des
traités repérés et édités jusqu’en 1230), et pour la pratique dans le royaume de Sicile, Nicola
Da Rocca, Epistolae, éd. F. Delle Donne, Florence, Sismel, ed. del Galluzzo, 2003 (Collezione
nazionale dei testi mediolatini, 9) ; Una silloge epistolare della seconda metà del xiii secolo proveniente
dall’Italia meridionale. I dictamina del ms. Paris, Bibl. Nat. Lat. 8567, éd. Id., Florence, Sismel, ed. del
Galluzzo, 2007 (Edizione nazionale dei testi mediolatini, 19), éditions de recueils de dictamina
créés par des dynasties notariales liées à la Curie pontificale et à la cour sicilienne, avec étude
du milieu ; et B. Grévin, Rhétorique du pouvoir médiéval. Les lettres de Pierre de la Vigne et la formation
du langage politique européen (xiiie-xve siècle), Rome, École française de Rome (Bibliothèque des
Écoles françaises d’Athènes et de Rome, 339), 2008, étude du développement et de l’influence
en Europe du dictamen des écrits officiels de Frédéric II et ses successeurs.
8. H. Bresc, « La pratique linguistique des municipalités… », art. cité, p. 648-649.
9. Ce phénomène peut être analysé à partir de la documentation latine et française (avec
modèles doubles dans certains cas) rassemblée dans le formulaire d’Odard Morchesne (circa
1427) : cf. O. Guyotjeannin et S. Lusignan (éd.), Le formulaire d’Odart Morchesne dans la version du
ms. BnF fr. 5024, Paris, École des chartes (Mémoires et documents de l’École des chartes, 80),
2005. Pour la transition stylistique du latin au français dans la chancellerie royale du xive siècle,
voir S. Barret et B. Grévin, Regalis excellentia. Les préambules des actes de la chancellerie royale fran-
çaise au xive siècle (1300-1389), Paris, École des chartes (Bibliothèque de l’École des chartes, 98),
2014.
Benoît Grévin 97

d’échantillon. Ces textes, publiés en 1878 par Raffaele Starraba10, concernent


un acteur intellectuel de poids de la vie sicilienne du second xve siècle, connu
des historiens du langage pour de toutes autres raisons, Guglielmo Raimondo
Moncada. Ce converti, né dans la communauté juive de Caltabellotta (province
d’Agrigente) vers 1440, a diffusé en Italie continentale à la fin d’une carrière
mouvementée des connaissances linguistiques liées à son héritage culturel
qui en faisait un savant polyvalent, probablement bilingue en judéo-arabe
sicilien et en roman sicilien, et par ailleurs bon connaisseur des littératures
hébraïques, araméennes, judéo-arabes, grecques et latines11.
La série d’actes prise ici comme base d’analyse a pour objet divers démêlés
que ce clerc ambitieux eut dans les années soixante-dix du xve siècle avec ses
anciens coreligionnaires comme avec les autorités locales ecclésiastiques, les
uns et les autres rétifs à obtempérer aux injonctions de l’autorité royale de
lui fournir monture, prébendes ou subsides. Une fois écartée la question de
leur intérêt socio-historique, ces textes sont parfaitement représentatifs des
usages stylistiques de la chancellerie vice-royale palermitaine dans la décen-
nie 1470, à une époque où les pratiques de rédaction de documents avec alter-
nance séquentielle de sicilien aulique et de latin sont déjà bien enracinées. Ce
sont des mandats ordinaires, écrits sous une forme au protocole relativement
fixe. Le premier exemple (A) ordonnant de délivrer à Moncada un « roncin »
(roncino), montre un modèle très simple d’encadrement d’un texte sicilien par
des formules introductives et conclusives (la date) rédigées en latin (les pas-
sages en latin sont soulignés, certains termes analysables aussi bien comme
du latin que du sicilien sont mis en petites majuscules) :

Texte A
Ioannes etc.
Vicerex etc. Nobili Secreto et magistro procuratori nobilis civitatis Messane consiliario etc.
Ad supplicationi di lu nobili misser Guillelmu Raymundu di Moncata, studenti, vi coman-
damo li lassati extrahiri da quisto portu per lu reami di Napuli uno roncino francu et liberu

10. R. Starraba, « Guglielmo Raimondo Moncada ebreo convertito siciliano del secolo XV »,
Archivio storico siciliano, n. s., 3, 1878, p. 15-91.
11. Sur Moncada et ses activités, voir à présent M. Perani (éd.), Guglielmo Raimondo Moncada
alias Flavio Mitridate. Un ebreo converso siciliano. Atti del convegno Internazionale Caltabellotta
(Agrigento), 23-24 ottobre 2004, Palerme, Officina di studi medievali, 2008 (Machina
Philosophorum. Testi e studi dalle culture euromediterranee, 13), ainsi que Flavio Mitridate
mediatore tra culture nel contesto dell’ebraismo siciliano del xv secolo. Atti del convegno internazio-
nale Caltabellotta (Agrigento), 30 giugno-1 luglio 2008, éd. M. Perani et G. Corazzol, Palerme,
Officina studi medievali, 2012 (Machina Philosophorum. Testi e studi dalle culture euromedi-
terranee, 35).
98 L’alternance latin-sicilien dans les actes siciliens

di omni raxuni et dirictu spectanti ala regia curti, guardandovi di lu contrariu per quanto
haviti cara la regia gracia. Dat[um] in urbe felici Panormi die xvj mensis augusti iij ind.
Mcccclxx. Lop Ximen Durrea.
Dominus vicerex mandavit mihi Stephano Macrì12.
L’ambiguïté linguistique du document éclate de prime abord. En effet, il
est quantitativement dominé par le sicilien, mais doté d’un encadrement latin
correspondant au protocole et à l’eschatocole. Plutôt que de saut de langue à
langue à l’intérieur même de l’acte, il semble légitime de parler ici d’un encas-
trement du dispositif textuel sicilien par le latin.
L’analyse des transitions entre le cadre latin et le contenu sicilien indique
pourtant que ce qui se joue ici est plus qu’une simple mise en abyme des-
tinée à préserver l’enveloppe latine d’un document vulgaire, dans une sorte
de variante tardive de ce que les médiévistes ont pris l’habitude d’appeler
« latin farci13 ». Les premiers et derniers mots du texte siciliens ont en effet
un faciès linguistique partiellement (ad supplicationi14) ou totalement (gracia
regia) ambigu, qui les constitue en véritables transitions linguistiques. Ad
supplicationi est un exemple particulièrement limpide de sicilianisation d’une
formule de latin de chancellerie à équidistance entre latin et sicilien : le main-
tien de la préposition latine ad (+ accusatif )15, qui semble placer la formule
dans une matrice grammaticale latine, est compensé par la sicilianisation de
supplicatio(n)- + désinence, par substitution de la terminaison sicilienne i au
marqueur casuel latin -em, qui amorce le passage au sicilien du texte, tout en
restant très proche du latin (supplication-i est l’une des réalisations possibles
de supplicatio, mais pas après ad). Dans un cas de figure inverse, gracia regia
est introduit par le déterminant italien la, qui inscrit la formule en elle-même
parfaitement indéterminée (elle fonctionne aussi bien en latin qu’en italien)
dans un réseau grammatical sicilien.

12. R. Starraba, « Guglielmo Raimondo Moncada ebreo convertito siciliano del secolo xv »,
art. cité, p. 47 : « Dal registro 124 della R. Cancelleria, fog. 322 ».
13. Sur le latin farci, voir O. Guyotjeannin, J. Pyck et B.-M. Tock, Diplomatique médiévale,
Tunhout, Brepols (L’atelier du médiéviste, 2), 1993, p. 92-93 et P. Bourgain, Le latin médiéval,
Turnhout, Brepols (L’atelier du médiéviste 10), 2005, p. 191-194.
14. La forme est latine aussi bien qu’italienne, mais la terminaison en -i fait verser le terme du
côté du sicilien, puisque le latin exigerait supplicationem après ad.
15. En italien littéraire médiéval et moderne, l’alternance a/ad existe également, mais elle ren-
voie plutôt à un principe d’euphonie, ad se retrouvant tendanciellement avant voyelle, a devant
consonne. On peut la mettre dans nos textes sur le compte de l’alternance latin/vulgaire,
puisque ad s’y retrouve employé indifféremment devant consonne ou voyelle (comme en latin
classique), tandis que a ne se retrouve jamais avant voyelle.
Benoît Grévin 99

Comme on l’a suggéré plus haut, l’existence de ces ambigüités est facilitée
par la proximité du latin et des scriptae italiennes, proximité à la fois génétique
et culturelle, puisque les différentes scriptae de l’italien aulique ont été forgées
dans une volonté d’imitation du latin. Le sicilien de chancellerie des xive et
xve siècles offre peut-être à cet égard un cas particulier, car certaines de ses
caractéristiques phonétiques renforcent encore la proximité avec certains
aspects de la phraséologie latine qu’il imite par rapport au toscan. La colo-
ration sicilianisante de la base d’origine toscane par substitution du -u au -o
comme marqueur du masculin (portu pour porto ; francu pour franco ; liberu pour
libero ; dirictu pour diritto ; curti pour corte ; contrariu pour contrario) relatinise en
quelque sorte le texte (portus/francus/liberus/dirictum/curtis/contrarium). La iotaci-
sation a un effet plus contrasté. Dans certains cas (notamment pour les infini-
tifs), elle éloigne légèrement le sicilien du modèle latin par rapport au toscan
(sicilien richipiri ; latin recipere, toscan ricevere16), alors que dans d’autres elle le
place dans un rapport d’équivalence analogue au toscan, à partir de solutions
différentes (haviti sicilien ; avete toscan ; habetis latin), et que dans d’autres
encore, elle participe pleinement de cette rétro-latinisation (infra, texte B :
sicilien promiso ; toscan promesso ; latin promissus). Rappelons encore une fois
qu’il ne s’agit pas là d’un résultat fortuit dû à l’évolution des dialectes siciliens
de la pratique, fort éloignés de la phraséologie et des logiques de construction
linguistique du latin de chancellerie, mais d’un effet de résonance en partie
induit par la sicilianisation d’un langage de chancellerie lui-même construit
par imitation de la phraséologie latine. S’il ne faut pas exagérer l’importance
de cette proximité formelle peut-être légèrement plus grande du sicilien que
de certains autres italiens de chancellerie par rapport au latin, ce facteur a pu
contribuer à la stabilisation de cette pratique d’alternance séquentielle.

Le second texte (B), plus long, montre que la stratégie d’alternance entre
latin et sicilien peut se révéler à la fois bien plus complexe et plus erratique
qu’un simple encadrement latin d’une base sicilienne :

Texte B
Ioannes etc. Vicerex etc. Thomeo de Costa porterio regio fideli dilecto salutem. Perki havendo
alcune universitati di terre di quisto regno, barone et persone particulare promiso et obli-
gatosi dari a lu egregiu misser Guillelmo Raymundo de Moncata studenti certi dinare in
subsidio et subventione di suo studio, li hanno contravenuto et cessato in la responsione
di tali dinari, et per multo ki ipsu misser Guillelmo, relaxandosi de lo suo studio, si hagia

16. On voit que l’éloignement est relatif, puisque le squelette consonantique du verbe sicilien
est plus proche du latin que celui du verbe toscan.
100 L’alternance latin-sicilien dans les actes siciliens

personaliter conferuto in quisto regno cum certi nostre provisioni et adimandatule tale
denari ad ipso promisi et divuti, so stati renitenti in satisfarilo in suo grandi preiudicio et
perdicione de tempo ; pertanto volendo nui tali dinari, per omni modo, sencza altra dila-
cione siano integre pagati, per non dare causa ki ipso misseri Guillelmo necessitate coacto
hagia de desistere del suo laudabile studio, vi dichimo commictimo et comandamo expresse,
ki vi digiati personaliter conferire in quilli terri et loki undi necessario sarra, pro execucione
premissorum, et digiati alo dicto misser Guillelmo fari satisfare et integre pagare di tucto
quillo et quanto vi constira divire ricipiri di li dicti universitati et altri persuni, procedendo
vui supra li beni universale et di li particulari persone kichi su obligati, per forma sia lo dicto
misser Guillelmo senza alcuna diminucione pagato et satisfacto di tucto quillo et quanto
pro preterito fino a lu presenti anno tutto li e divuto, et non hagia causa di iuxta que-
rela. Nichilominus volimo li primi dui iorni hagiati ad vacare ad spisi di lo dicto misser
Guillelmo et exinde, non curando li debiture satisfare, hagiati vacare ad spisi loru per li
vostri iornati ad raxuni di tari iiij.or per iornu, exequendo le premissi cum effectu et summa
diligencia, ca nui in omnibus hiis exequendis vi damo plenaria et sufficienti potestati per
la presenti, per la quali comandamo a tutti et singuli officiali et persuni di lu regno a cui
spetta, ki in executione premissorum vi digiano assistiri et favoriri, et non vi inferiri obsta-
culo oy inpedimento alcuno, sub pena unciarum centum pro quolibet, regio fisco applican-
darum. Dat[um] Panormi xv iulii vj indictionis mccclxxiij Lop Ximen Durrea.
Dominus vicerex mandavit mihi Stephano Macrì17.
On retrouve le même mécanisme de prise en tenaille d’un texte essentiel-
lement sicilien par une salutatio et des clauses finales latines. Dans ce cas, en
revanche, le corps du texte est parsemé de latinismes qui consistent essen-
tiellement en adverbes non italianisés (personaliter ; au lieu du toscan personal-
mente ; expresse au lieu de expressamente ; integre…). De temps à autre, il inclut
même des segments grammaticalement latins, dans lesquels ce sont les
marqueurs casuels, et non plus les articles, qui indiquent la relation entre les
mots : necessitate coacto18 ; pro execucione premissorum19.

17. R. Starraba, « Guglielmo Raimondo Moncada ebreo convertito siciliano del secolo xv »,
art. cité, p. 47-48 : « Dal registro 128 della R. Cancelleria, fog. 269 ».
18. Coacto, sous son enveloppe latine, peut s’analyser comme un vocable italien (équivalent
standard moderne coatto : contraint), parfaitement identique au datif-ablatif latin de coactus,
mais utilisé ici en fonction de sujet, alors que coacto latin ne peut être utilisée que dans les
fonctions assumées par le datif et l’ablatif (on attendrait en latin coactus pour un sujet). Il est
toutefois en relation de dépendance avec l’ablatif latin necessitate pour former le reflet « siculo-
latin » de la formule de chancellerie necessitate coactus : contraint par la nécessité. Sous son appa-
rence complètement latine, la formule est donc structurellement mixte.
19. Ici, en revanche, la formule est complètement latine : pro (+ablatif ) executione (ablatif de
executio) premissorum (génitif du neutre pluriel premissa) : pour l’exécution des [choses] susdites.
Benoît Grévin 101

Enfin, si l’on passe aux textes C et D, la proportion d’alternances de seg-


ments latins et siciliens dans le corps de l’acte, particulièrement dans la partie
injonctive, devient telle que le texte peut être qualifié de mixte. Non seulement
les segments latins sont bien plus nombreux que dans les exemples précé-
dents (quatorze à l’intérieur du texte, si l’on exclut les mots isolés et les for-
mules introductives et finales pour C), mais ils sont aussi parfois beaucoup
plus longs, allant de deux à douze mots consécutifs :

Texte C
Ioannes etc.
Vicereges etc. Capitaneis eorumque assessoribus magnifice civitatis Agrigenti et terrarum
Marsalie et Montis Sancti Iuliani, cui vel quibus presentes fuerint presentate, fidelibus regiis
dilectis, salutem.
Per lo nobile mess[er] Guillelmo Raymundo de Moncata artium doctore ni e stato noviter
exposto, chi divendo ipso recipere da quissi universitati certa summa di dinari ad ipso pro-
misi per causa di lo studio, como si conteni in certi puplici contracti et altri scripturi, preser-
tim da quissa universitati di Girgenti unci chinqui, per la quali Matheo lo Portu tunc collec-
turi di li renditi di la dicta universitati si obligau nomine proprio pagare ad ipso exponente
infra certu tempo, ia elapso ; per lo banco di Guilelmo Ayutamichristo unzi quactro
et menza como si dichi conteniri in uno publico contracto di zo facto, in lo quali
etiam si conteni chi non pagando in tempore, li putissi prindiri a cambio ; per multo hagia
petuto tali dinari pro sustentacione dicti sui studii, tamen hucusque non li su stati pagati
in sua gravi iactura supplicandoni propterea ni plachissi ad sua indepnitati oportune pro-
vidiri. Nui vero, admissa eadem supplicatione, vi dichimo et comandamo expresse digiati
vui Capitanio di Girgenti, constandove di dicta obligatione nomine proprio, ut asseritur,
facta per dictum Matheum, constringiri cohercionibus quibus decet alo dicto Matheo, iuxta
formam dicte obligationis ad pagarili dicti onze quattro et tari quindichi una cum li inte-
resse incursi et altri spisi, iuxta formam asserte obbligationis ; vui vero officiali di Marsala
et di lo Munti digiati super quibuscumque bonis et redditibus dictarum universitatum fare
integraliter pagare ad ipso exponenti tucto quillo et quanto, ratione predicta legitime, sum-
marie et de plano, vi constira duviri richipiri, cessanti et penitus remoti tutti allongamenti,
frivoli oppositioni et subterfugi ; per forma non li sia necessario altra volta recurriri ad nui
per tale fachenda, nec alio a nobis expectato mandato, omnique consulta remota, quoniam
talis est intentio nostra, guardanduvi di fari lo contrario per quanto la [p. 50] regia gratia
haviti cara et desiderate di evitare sua ira et indignatione et pena di onze chento appli-
canda alo regio fisco. Dat[um] Panhormi ultimo ianuarii viiii indictionis 1476. Guillem de
Peralta. Guillem Pujades.
Domini vicereges mandarunt mihi Stephano Macri20.

20. Ibid., p. 49-50 : « Dal registro del R. Segretario Stefano Macrì tra quelli della R. Cancelleria
seg. di n. 137, fol. 19 verso ».
102 L’alternance latin-sicilien dans les actes siciliens

Texte D
Ioannes etc.
Vicereges etc. Magnifico Capitaneo et iustitiario felicis urbis Panhormi regio consiliario et
fideli dilecto salutem. Perche lo venerabili misser Guilelmo Raymundo di Moncata cantore
et canonico di la ecclesia di Girgenti vigore cuiusdam expectative seu bulle apostolice sibi
concesse per sanctitatem domini nostri pape, date Rome apud sanctum Petrum XIo Kalendas
iulii MCCCCLXXIIII, pontificatus sui anno tercio, di la quali emanao da nui viceregia exe-
cutoria data Panormi XXX ianuarii IX indict[ionis] MCCCCLXXVI proxime preterite, havi
acceptato et optao lo beneficio seu cappellania di sancta Catherina di la Olivella di questa
citati, vacanti per la morti di condam misseri Iohanni Bancheri ultimo possessore di quella,
cum protestatione et in forma debita, infra mensem, ut consuetum est, per tanto ad sua
supplicatione vi dichimo et comandamo expresse, digiati, visis presentibus, dari et assignari
la libera et expedita possessioni di lo beneficio predicto cum omnibus iuribus et pertinentiis
suis a lo prefato misser Guillelmo, oy a suo procuratori eius nomine, et nulli alii, iuxta la
forma di la dicta expectativa, amoto penitus quolibet illicito ipsius beneficii detentore ; et
nihilominus si alcuna persona di zo si sentissi gravata, data et habita prius possessione
dicto exponenti ut supra, compara inanti nui et serralli provisto de iustitia. Et in quisto non
fazati dificulta ne dubio alcuno, ne aspectando altro nostro comandamento ne consulta,
per quanto la regia gratia haviti cara et in la pena di florini milli desiderati non incurriri,
ortando et requirendo per la presenti ali venerabili capitulo et canonici di la maior Ecclesia
di quissa felici citati, presertim alo vicario et altri officiali di dicta maiori ecclesia, chi circa
la perceptione di la possessione di dicto beneficio non [p. 55] digiano inferiri molestia,
impedimento ne disturbo alcuno, ymmo omni ayuto, indrizco et favuri serra neccessario, per
quanto la regia gracia hanno cara, taliter non sia necessario ipso misser Guillelmu hagia
ad recurriri altra volta per dicto negotio annui, chi tali e nostra intentione. Datum in nobili
civitate Messane die vij septembris x indictionis moccccolxxvj. Guillem de Peralta Giullem
Piuades. Domini vicereges mandarunt mihi Stephano Macri21.
Avant de revenir sur les caractéristiques du langage de ces textes, il convient
de souligner que sa dimension de langue de transition, inexistante sous cette
forme avant la seconde moitié du xive siècle et destinée à être remplacée en
dernière instance par un sicilien plus homogène dans les séries documen-
taires de l’époque moderne, n’a guère suscité d’intérêt chez les historiens et
les diplomatistes. Pour les spécialistes du latin, il s’agit d’un jargon qui ne
saurait rien apprendre sur la langue, les actes étant de toute manière consi-
dérés comme siciliens. Pour le spécialiste du sicilien, les séquences latines
ne sont que des résidus d’un état linguistique plus ancien. La dichotomie des
études romanes et latines et la focalisation des études linguistiques sur les
documents littéraires ou à empreinte dialectale plus prononcée a en quelque

21. Ibid., p. 54-55 : « Dal registro del R. Segretario Stefano Macrì tra quelli della R. Cancelleria
seg. Di n. 136, fol. 95 ».
Benoît Grévin 103

sorte relégué ces langages de chancellerie dans un purgatoire scientifique où


ils attendent encore d’être étudiés. Il ne s’agit là du reste que d’un cas particu-
lier du désintérêt relatif pour les écritures administratives de la fin du Moyen
Âge, qui commence seulement à se modifier grâce à l’impulsion donnée par
le renouvellement des problématiques scientifiques concernant les écritures
pragmatiques et du pouvoir22.

Il existe naturellement certaines exceptions à cet état de fait. Gaetana


Maria Rinaldi, en éditant des documents similaires, datant de l’extrême fin du
xive siècle, a en particulier réservé quelques paragraphes éclairants au rapport
entre les deux langues dans ce type de documentation, en notant l’usage pré-
férentiel du latin pour les expressions de déroulement du temps, les chiffres,
la monnaie, et en s’appuyant sur l’entrelacement de deux langues pour parler
d’un unique « idiolecte23 ». Elle affronte ainsi le problème de définition de ce
langage. S’agit-il d’un sicilien présentant une stratégie de latinisation conju-
guant le parallélisme syntaxique et le calque sémantique avec une insertion de
séquences purement latines résiduelles, ou d’une véritable langue mixte ? On
penchera avec elle pour la seconde solution.
Cette langue mixte (?) de chancellerie a plusieurs équivalents en Italie
continentale, dont certains semblent obéir à une logique très similaire24.
Comme ces derniers, elle vaut la peine d’être étudiée pour elle-même, pour
ce qu’elle révèle des pratiques linguistiques et culturelles du notariat et de la
chancellerie sicilienne, mais aussi du rapport des litterati du xve siècle avec la
dialectique latin-sicilien, et de la perception de l’équilibre ou de la distance

22. Cf. récemment pour l’Italie le dossier rassemblé autour des écritures pragmatiques en
contexte italien tardo-médiéval dans la revue électronique Reti medievali, IX, 2008 (http/www.
retimedievali.it) : « Scritture del potere. Pratiche documentarie e forme di governo nell’Italia
tardomedievale (xiv-xv secolo) », ainsi que dans le même numéro l’interview de Hagen Keller
(Intervista a Hagen Keller).
23. G. M. Rinaldi (éd.), Il ‘Caternu’ dell’abate Angelo Senisio. L’amministrazione del Monastero di San
Martino delle Scale dal 1371-1381, Palerme, Centro Studi Filologici, 1989, t. II p. 463 (documents
émis par l’abbé du monastère bénédictin de San Martino della Scale dans le dernier tiers du
xive siècle). Cf. à ce sujet H. Bresc, « La pratique linguistique des municipalités… », art. cité,
p. 657.
24. On pense en premier lieu à l’italien de chancellerie utilisé dans le royaume de Naples/Sicile,
sur le continent, pendant le xve siècle. Pour diverses raisons à la fois linguistiques, culturelles et
institutionnelles, le parallèle s’impose avec le sicilien de la chancellerie palermitaine. Cf. pour
un acte en langage mixte napolitain de chancellerie-latin, C. Vultaggio (éd.), Fonti aragonesi XIII,
Frammenti dei registri «curie summarie» degli anni 1463-1499, Naples, Presso l’Accademia (Testi e
documenti di storia napoletana pubblicati dall’accademia pontaniana, serie II, volume tredice-
simo), 1990, no 18 (31 juillet 1464, Tarente), p. 15-16.
104 L’alternance latin-sicilien dans les actes siciliens

entre les deux langues25. Dans un domaine où beaucoup reste encore à faire,
certains des mécanismes de construction de ces textes les plus apparents per-
mettent d’émettre quelques hypothèses sur le processus de coalescence de
cette langue mixte.
L’articulation entre les deux langues dans les quatre textes présentés plus
haut semble obéir à ce que certains linguistes spécialisés dans l’étude du
code-switching/saut de langue dans les années 1990 qualifiaient de relation
entre une langue matrice (matrix language) et une langue enchâssée (embedded
language26). Ce modèle, discutable, vise principalement à rendre compte des
logiques grammaticales à l’œuvre dans la structuration de leur discours par
les locuteurs pratiquant le code-switching, en tentant de clarifier le rapport entre
les langues interagissant dans le processus et la structure grammaticale de
l’énoncé. Dans ce schéma, la langue-matrice fournit la structure grammati-
cale de ce dernier, tandis que la langue enchâssée s’adapte à cette dernière.
Il reste toujours possible d’imaginer une production d’énoncé équilibrant
si parfaitement l’emploi des deux langues que l’on aboutit à un effet d’indé-
termination grammaticale, mais dans le cas de nos textes, l’adaptation de ce
modèle d’analyse linguistique semble fonctionnelle, le sicilien jouant le rôle
de matrice. L’acte C montre notamment comment dans la longue incise latine
l. 15-17, le verbe fare, sous une forme toscanisante27, remplace le latin facere,
pour établir une sorte de relais grammatical à mi-distance entre latin et sici-
lien dans un très long développement latin28. Plus haut dans le même texte, un
retravail qui semblerait presque gratuit, conduit à sicilianiser légèrement une
séquence au faciès encore très latin nomine proprio pagare ad ipso exponente infra
certu tempo, en remplaçant la formule latine ad ipsum exponentem infra certum tem-
pus par un calque sicilianisant où l’apparence latine des unités sémantiques
est contrebalancée par la « vulgarisation » des désinences (ad ipso exponente au
lieu de ad ipsum exponentem ; certu tempo au lieu de certum tempus). Dans la plupart
des séquences latines, on peut supposer d’après le modèle fare que l’absence

25. Ou doit-on plutôt parler de mouvement dialectique entre le latin d’une part, et les italiens
de chancellerie de l’autre ? La question est en effet rendue particulièrement complexe par la
multiplicité, mais aussi par la relative proximité des variantes locales d’italiens de chancellerie.
26. Discussion de ces modélisations d’alternance linguistique dans C. Myers-Scotton, « The
matrix language frame model : Developments and responses », dans R. Jacobson (éd.),
Codeswitching Worldwide, II, Berlin/New York, Mouton de Gruyter (Trends in Linguistics. Studies
and Monographs, 126), 2001, p. 23-58.
27. Comparer au sicilien fari : R. Starraba, « Guglielmo Raimondo Moncada ebreo convertito
siciliano del secolo xv », art. cité, texte B, p. 48.
28. Cf. ibid., supra, texte C : […] super quibuscumque bonis et redditibus dictarum universitatum fare
integraliter pagare ad ipso exponenti.
Benoît Grévin 105

de sicilianisation des infinitifs (pagare, vacare) ne les empêchaient pas d’être


compris à la lecture de l’acte comme des points d’articulation du discours
fonctionnels en vulgaire par osmose sicilien-toscan (puisque ces formes sont
aussi bien analysables d’un point de vue toscan que latin), et pouvaient donc
représenter des points d’appuis du point de vue de l’un et l’autre sous-système
(latin ou sicilien). Si le rédacteur voulait « sicilianiser » ces verbes, il lui suf-
fisait de remplacer le « e » par un « i » : les formes pagare et pagari coexistent
d’ailleurs dans le texte C.
Sans entrer dans des détails qui exigeraient une étude philologique et lin-
guistique plus rigoureuse, ce dernier point pose la question des facilités de
transition entre les deux sous-systèmes, d’autant plus rapprochés l’un de
l’autre que le sicilien aulique n’est pas, comme on l’a dit, un sicilien dialectal
dérivé de dialectes romans péninsulaires eux-mêmes dérivés du latin, mais
une construction artificielle sicilianisant un toscan de chancellerie lui-même
très latinisé. Les mécanismes de sicilianisation de séquences latines par
simple modification de la terminaison et adjonction d’articles apparaissent
clairement dans l’exemple D, ou les fréquents changements de registre à l’in-
térieur de la même période permettent d’en reconstituer les logiques :

Texte de l’acte (extrait) :


... cum omnibus iuribus et pertinentiis suis a lo prefato misser Guillelmo, oy a suo procura-
tori eius nomine, et nulli alii, iuxta la forma di la dicta expectativa, amoto penitus quolibet
illicito ipsius beneficii detentore.
Reconstitution d’un « hypotexte » intégralement latin :
cum omnibus iuribus et pertinentiis suis ad prefatum dominum Guillelmum, sive ad suum
procuratorem eius nomine, et nulli alii, iuxta formam dicte expectative, amoto penitus quo-
libet illicito ipsius beneficii detentore.
On voit que les mécanismes de transposition reposent en général sur des
modifications extrêmement économiques, et qui impliquent rarement un
changement radical. Il suffit dans la plupart des cas d’éliminer l’article et de
rétablir le cas latin correspondant à la logique syntaxique de la phrase (a lo
prefato misser Guillelmo = ad prefactum dominum Guillelmum ; a suo procuratori = ad
suum procuratorem ; di la dicta expectativa = dicte expectative) pour obtenir le chan-
gement désiré. L’analogie formelle de la préposition (ad/a) renforce l’effet
de parallélisme, qui n’est brisé que par la nécessaire substitution de sive (ou
seu) à oy (=< ou), ou, sur un plan purement sémantique, de messer/misser par
dominus (à l’accusatif dominum). En d’autres termes, il semble extrêmement
facile de reconstituer une possible variante latine d’un segment quelconque
écrit en italien, et vice versa, sans que la structure générale du texte soit en rien
106 L’alternance latin-sicilien dans les actes siciliens

changée : en dépit de son caractère apparemment bilingue, l’acte présente


une réelle stabilité linguistique. Elle est certes en partie due à la formalisation
diplomatique, mais correspond également à l’intégration avancée des divers
segments siciliens et latins dans un même continuum linguistique.

Ce genre d’oscillation semble suggérer qu’il n’est pas évident de détermi-


ner une matrice linguistique qui prévaudrait dans la rédaction d’une partie
de ces actes. Si le latin a fourni la matrice originelle, les notaires ont trop
l’habitude d’écrire en sicilien vers 1450-1470 pour qu’on puisse inférer au
moment de la rédaction de l’acte une dépendance automatique d’un langage
par rapport à l’autre : il semble s’agir plutôt d’un jeu d’alternance relative-
ment équilibré entre les deux sous-systèmes dont les calques sont désormais
bien rodés. L’analyse de l’énoncé ne dépend pas en effet ici d’une production
linguistique spontanée, mais d’une stratégie d’écriture où la prévalence appa-
rente du sicilien est contrebalancée par la permanence à l’arrière-plan d’un
modèle historique latin dont il s’est récemment dégagé, et qui exerce toujours
une influence en tant que forme sous-jacente (et toujours ré-activable) du dis-
cours d’autorité. Les habitudes notariales de formaliser à volonté n’importe
quelle séquence de ces formulaires relativement figés soit en latin, soit en
sicilien, suggèrent donc une sorte de jeu d’actualisation latent de deux sous-
formes parallèles que le notaire ou secrétaire royal ferait émerger quasiment à
volonté. Malgré la prédominance quantitative du sicilien, les actes ne sont-ils
pas enchâssés, diplomatiquement parlant, dans une séquence latine qui les
ouvre et les clôt ?
On ne peut devant une telle langue mixte (si la définition de langue mixte
est bien la plus correcte) que poser un certain nombre de questions, notam-
ment sur le contexte de réception de l’acte, la motivation des rédacteurs, et
leur idée sur la similitude entre les deux langues. Mais parler de langue mixte
est déjà prendre parti dans l’interprétation de ces données. L’évolution du sici-
lien de chancellerie n’est pas isolée, et les autres italiens de chancellerie se
sont chargés de latinismes, notamment au niveau des conjonctions (etiamdiu,
exinde, taliter) dont certains n’ont été évacués que tardivement de la nouvelle
langue moderne, durant le processus de création de l’italien littéraire contem-
porain au cours du xixe siècle. On manque encore d’études sur les italiens de
chancellerie du xve siècle qui permettent d’en comparer les évolutions. Les
alternances séquentielles semblent tout de même renvoyer à quelque chose de
plus qu’à une simple volonté de latiniser superficiellement un texte vulgaire.
Faut-il alors voir dans cet idiolecte de chancellerie une tentative de la chan-
cellerie royale de s’adresser à ses sujets en sicilien, tout en conservant une
partie des charismes du latin ? Et ce maintien est-il dû à une force d’inertie, ou
Benoît Grévin 107

à une volonté consciente de la part du personnel de créer un langage de caste


assurant sa reproduction sociale, un peu à l’image du law-french des juristes
Anglais de la fin du Moyen Âge29 ? En dépit de son caractère très particulier, il
est difficile de soutenir que ce sicilien aulique entrecoupé de séquences latines
ait été totalement hermétique pour un Sicilien ayant reçu une éducation som-
maire, et habitué à des registres d’expression linguistique moins élevés, mais
la proximité relative entre vulgaires italiens et latin, exacerbée au xve siècle par
le mouvement de relatinisation culturel consécutif à un siècle d’ascension des
langues vulgaires, ne doit pas induire en erreur. Il y avait vraisemblablement
solution de continuité pour une grande partie de la population entre les deux
sous-systèmes : ces documents sont très loin de l’oralité des illettrés, rejetés
hors d’un monde de bilinguisme savant, sicilien-latin. Ce monde était dans la
Sicile du xve siècle celui de l’élite juridique et notariale. Il ne s’agissait d’ail-
leurs que du sous-système dominant d’une structure linguistique complexe
impliquant la pratique ponctuelle du catalan et d’autres dialectes ibériques,
et, de la part des communautés judéo-siciliennes, la pratique d’un bilinguisme
roman/arabe judéo-sicilien doublé d’une connaissance plus ou moins appro-
fondie des langues de culture écrite latine, hébraïque, araméenne et (judéo)-
arabe : lointain et dernier avatar de la complexité linguistique et culturelle de
l’île à l’époque de la domination arabe et des rois normands de Sicile30.
Dans le cas des actes « siculo-latins », ou « latino-siciliens » de la chan-
cellerie palermitaine, on pourrait presque parler de création provisoire d’un
langage mixte élitaire, formant un sous-système à la fois compatible avec des
pratiques d’écriture et de langage néo-latines et siciliennes nobles, et des pra-
tiques de communication romane à destination de différents acteurs sociaux.
La création de ce langage aurait dépendu d’un équilibre culturel assez par-
ticulier. Elle aurait été justifiée par une fonctionnalité spécifique, celle de
représenter le pouvoir royal en enclosant dans une forme unique deux modes
d’expression aussi symboliquement valorisés l’un que l’autre : le sicilien
aulique identitaire de la construction politique sicilienne, et le latin porteur
des charismes de l’héritage impérial et frédéricien. Cette construction subtile
aurait été analogue par certains aspects, mutatis mutandis, au langage mixte
sino-japonais de la fin du Moyen Âge, mais trop identifiée à un milieu de

29. S. Lusignan, La langue des rois au Moyen Âge. Le français en France et en Angleterre, Paris, Presses
universitaires de France, 2004, p. 185-197.
30. Sur ces mutations culturelles entre haut et bas Moyen Âge en contexte sicilien et plus par-
ticulièrement palermitain, voir les différentes contributions de A. Nef (éd.), A Companion to
Medieval Palermo. The History of a Mediterranean City from 600 to 1500, Leyde/Boston, Brill (Brill’s
Companions to European History, 5), 2013.
108 L’alternance latin-sicilien dans les actes siciliens

production et à des habitudes de rédaction particulières, ici liées aux forma-


lismes de la négociation politique et juridique, pour s’épanouir en un système
parfaitement cohérent et surtout stable dans la longue durée.
De ce point de vue, il faudrait peut-être plutôt voir dans notre sicilien
farci, reflet spéculaire des actes latins farcis de vulgaire d’autres régions, un
exemple de pratique d’alternance généralisée dans un code linguistique écrit,
qui s’est arrêtée au seuil d’une évolution possible vers un langage mixte, peut-
être parce que les deux sous-systèmes étaient trop proches l’un de l’autre pour
que la moindre variation socio-historique ne provoque pas la résorption de
l’un par l’autre. Encore faudrait-il étudier les variations de ce système et de
ses reflets péninsulaires dans le temps long des xve et xvie siècles pour com-
prendre quelle portée l’existence de ces langages mixtes a pu réellement avoir
sur les cultures linguistiques et politiques italiennes.

Benoît Grévin
LAMOP – CNRS-Université Paris 1
TROISIÈME SECTION

Les usages sociaux de la Bible


au Moyen Âge
Des armaria aux besaces
La mutation de la Bible au xiiie siècle
Chiara Ruzzier

L orsqu’on parcourt les pages du catalogue de manuscrits d’une grande


bibliothèque européenne où figurent des manuscrits bibliques, on
s’aperçoit très vite qu’une bonne partie des bibles en un seul volume datent
du xiiie siècle et que la plupart d’entre elles sont de dimensions assez petites.
La caractéristique la plus évidente de cette production manuscrite est en effet
la réunion presque systématique de tous les livres bibliques en un seul volume
et la réduction drastique des dimensions des manuscrits. Ce n’est qu’à cette
période, en effet, qu’une telle structure, qu’on peut appeler monolithique,
se généralise dans le monde chrétien occidental1 et la manifestation la plus
frappante de la mutation est constituée par la « bible portative ». Cette expres-
sion désigne un manuscrit contenant le texte complet de la Bible aisément
transportable dans une besace, voire dans une poche. Aussi bien ces livres
sont-ils couramment désignés sous le nom de « bibles de poche », mais nous
préférons ici utiliser l’expression « bible portative » pour deux raisons : d’une
part l’expression bibliae portatiles est déjà attestée au xiiie siècle2, d’autre part
l’expression « de poche » paraît bien restrictive vu l’existence de bon nombre
de volumes certes un peu plus grands, mais qui restent néanmoins transpor-
tables et dont la diffusion a été assez large.
La production de bibles portatives se développe dans un laps de temps
assez court et constitue une exception non seulement pour les manuscrits
de la Vulgate, mais aussi pour la production manuscrite en général. En effet,
au cours du Moyen Âge, il s’agit peut-être du seul cas de standardisation de
masse : on parle de dizaines de milliers d’exemplaires, pour un seul texte,
en l’espace de quelques dizaines d’années. On assiste pour la première fois

1. Bien évidemment, il y a des exemples aux siècles précédents, notamment à l’époque caro-
lingienne et aux xie et xiie siècles, mais le nombre de bibles conçues dès le début en un seul
volume reste très limité jusqu’au début du xiiie siècle.
2. Notamment dans les Constitutions des Franciscains. Voir plus loin, n. 38. On retrouvera ce
terme dans les inventaires médiévaux des bibliothèques d’ordres mendiants en Italie.
112 Des armaria aux besaces

à la compression de la totalité du texte biblique en un seul volume dont la


taille – c’est-à-dire la somme de la hauteur et de la largeur selon l’expression
entrée en usage en codicologie quantitative et que nous utiliserons dans cette
contribution3 – peut descendre jusqu’à 250 mm. De plus, ces bibles se carac-
térisent par une grande uniformité : en premier lieu, une uniformité « para-
textuelle », au moins apparente, qui concerne l’ordre des livres bibliques, le
choix des prologues, la division en chapitres et la présence d’un glossaire des
noms hébreux en appendice. Il s’agit d’une série de caractéristiques associées
à l’appellation « Bible de Paris » ou « texte de l’université4 » et qui sont plus ou
moins présentes dans nos manuscrits selon leur lieu d’origine. En deuxième
lieu, une uniformité matérielle : parchemin très fin, écriture miniaturisée,
mise en page et décoration très standardisée. La miniaturisation de la Bible
requiert en effet une restructuration complète aussi bien des constituants
matériels du volume, comme le parchemin et les cahiers, que de la mise en
page et des caractéristiques de l’écriture dont le module peut être réduit à la
valeur limite d’un millimètre. Toutes ces nouveautés matérielles sont mises en
œuvre dans le but de réduire les dimensions sans compromettre la maniabi-
lité du volume et la lisibilité de la page écrite. Il faut par ailleurs souligner que
ce savoir-faire raffiné n’était pas seulement destiné à quelques copies d’une
richesse exceptionnelle, mais aussi à une production courante destinée à la
demande « ordinaire » qui profitait du système de production mis en œuvre
à Paris et dans les autres villes universitaires où la fabrication des manuscrits
était désormais confiée à des copistes engagés sur contrat et à des ateliers
laïques d’enluminure.
Le très grand nombre de témoins conservés a permis une étude quantita-
tive de cette typologie livresque. Ainsi, le recensement des volumes survivants

3. Pour l’utilisation de l’expression « taille », voir C. Bozzolo et E. Ornato, Pour une histoire du
livre manuscrit au Moyen Âge. Trois essais de codicologie quantitative, Paris, Éd. du CNRS, 1980, p. 217
et D. Muzerelle, « Pour revenir sur et à la “taille” des manuscrits », Gazette du livre médiéval, 50,
printemps 2007, p. 55-63.
4. Il n’y a pas lieu de citer ici toute la bibliographie sur le texte parisien de la Vulgate. On se
limitera aux études novatrices de Laura Light : L. Light, « French Bibles c. 1200-30: a New Look
at the Origin of the Paris Bible », dans R. Gameson (éd.), The Early Medieval Bible. Its Production,
Decoration and Use, Cambridge, Cambridge University Press, 1994, p. 155-176 ; Ead., « Versions
et révisions du texte biblique », dans P. Riché et G. Lobrichon (dir.), Le Moyen Âge et la Bible,
Paris, Beauchesne (Bible de tous les temps, 4), 1984, p. 55-93 et, tout récemment, Ead.,
« The Bible and the Individual », dans S. Boynton et D. J. Reilly (éd.), The Practice of the Bible in
the Middle Ages. Production, Reception, and Performance in Western Christianity, New York, Columbia
University Press, 2011, p. 228-246, et Ead., « The Thirteenth Century and the Paris Bible », dans
R. Marsden et E. Ann Matter (éd.), The New Cambridge History of the Bible. II : From 600 to 1450,
Cambridge, Cambridge University Press, 2012, p. 380-391.
Chiara Ruzzier 113

– exhaustif, du moins dans nos intentions – a pu faire ressortir l’étendue de


cette production ; étendue qui est sans doute la démonstration la plus frap-
pante de la révolution dans l’usage du texte biblique qui a eu lieu au xiiie siècle.
En effet, le recensement a abouti à la création d’une base contenant 1781 uni-
tés5, dont 357 ont été directement consultées, et à l’exploitation statistique
des données6. Nous nous focaliserons ici sur une partie des résultats obtenus,
notamment sur l’essor de cette typologie livresque et sur son public7.

Cette abondante production se caractérise par sa concentration chronolo-


gique et géographique. Si, dans le nord de la France, on assiste à une dimi-
nution graduelle des dimensions des manuscrits bibliques dès la seconde
moitié du xiie siècle8, ce n’est qu’à partir des années 1220-1230 que débute la

5. La définition médiévale et moderne de « bible portative » fait référence au fait qu’elle pou-
vait être aisément transportée, mais bien évidemment elle ne permet pas d’établir en soi une
ligne de partage. Nous l’avons donc arbitrairement fixée à 380 mm de taille (H+L). Cette limite
permet d’insérer dans l’étude certains volumes qui, peut-être, ne rentraient pas dans une
poche mais étaient néanmoins considérés portatifs par les contemporains, comme l’atteste
par exemple ce cas : le manuscrit Lille, bibliothèque municipale, 7, mesurant 211 × 152 mm,
conserve cette note de possession du xiiie siècle : Biblia parva portatoria, que fuit magistri Petri
de Aghignies, cum hoc signo D. Voir C. de Hamel, La Bible. Histoire du livre, Paris, Phaidon, 2002,
p. 119. Toutefois, nous avons recensé aussi toutes les bibles jusqu’à 450 mm de taille pour avoir
la possibilité d’effectuer des comparaisons d’ordre textuel et matériel avec des bibles de taille
moyenne.
6. Travail effectué dans le cadre d’une thèse de doctorat à l’université Paris 1 Panthéon-
Sorbonne sous la direction de Jean-Philippe Genet. Le cadre restreint de cet article ne nous
permet pas d’expliciter ici tous les fondements méthodologiques de cette enquête.
7. On laissera donc de côté les aspects textuels, notamment la diffusion du texte dit « Bible
de Paris » dans les bibles portatives, et l’aspect matériel, c’est-à-dire tous les nouveaux pro-
cédés artisanaux mis en œuvre pour comprimer le texte biblique dans un volume de petites
dimensions.
8. Un premier témoignage indirect de bible de petit format est signalé par Paola Supino
Martini : le pape Innocent II demandait en 1139 à l’abbé de Saint Augustin de Cantorbéry ut
Bibliam manualem parvi voluminis qualem Romanum pontificem deceat ad opus nostrum fieri faciatis. Voir
P. Supino Martini, « Qualche riflessione sulla Bibbia “da mano” », Estudis castellonencs, 6, 1994-
1995, p. 1411-1416, p. 1415. Ensuite, Christopher de Hamel signale que Thomas Becket aurait
possédé une Bible en un seul volume, vraisemblablement de format maniable, et offre une liste
de quelques petites bibles « précoces » dont le manuscrit 551 de la Beinecke Library. Voir C. de
Hamel, Glossed Books of the Bible and the Origins of the Paris Booktrade, Woodbridge, D. S. Brewer,
1984, p. 37. D’après le catalogue de la bibliothèque, ce manuscrit, qui mesure seulement
178 × 127 mm et présente une mise en page à longues lignes, est datable vers 1150-1170, mais
il était originellement divisé en trois volumes. Parmi les bibles parisiennes étudiées par Laura
Light et datables du tout début du xiiie siècle il y en a qui, tout en n’étant pas portatives, sont de
format assez maniable : par exemple Paris, BnF, 15475 (268 × 180 mm) et Paris, Bibliothèque
Mazarine, 70 (231 × 164 mm). Voir L. Light, « French Bible… », art. cité, p. 175-176.
114 Des armaria aux besaces

production de bibles véritablement portatives. L’observation du graphique 1


fait apparaître que cette production progresse de manière significative dans
la première moitié du xiiie siècle, atteint son acmé dans la seconde moitié et
chute rapidement au début du xive siècle. L’abandon soudain de la produc-
tion à la fin du siècle peut être expliqué par la « pérennité » de ces objets : les
bibles, comme tous les manuscrits médiévaux, étaient conçues pour durer et
être transmises aux générations suivantes.
400

350

300

250

200

150

100

50

0
XII-2 XIII-1 XIII-m XIII-2 XIV-1 XIV-m XIV-3 XV-1 XV-2

Grap. 1 — Évolution chronologique de la production de bibles portatives


(H+L ≤ 380 mm)9

Bien évidemment, cette forte augmentation de la production au xiiie siècle


concerne non seulement la production biblique, mais aussi la produc-
tion manuscrite en général. Selon les estimations de Carla Bozzolo et Ezio
Ornato10, la production manuscrite d’origine française a augmenté progres-
sivement à partir du xie siècle. Elle a connu son apogée au xiiie siècle, avec
notamment une augmentation de 40 à 60 % par rapport au siècle précédent.
Ce phénomène est la conséquence d’une forte augmentation du nombre de

9. Les graphiques 1 et 2 sont tirés des descriptions catalographiques dans la mesure où elles
fournissent des précisions sur la date et l’origine des manuscrits.
10. C. Bozzolo et E. Ornato, « Les fluctuations de la production manuscrite à la lumière de
l’histoire de la fin du Moyen Âge », Bulletin philologique et historique ( jusqu’à 1610) du Comité des tra-
vaux historiques et scientifiques, 1979, p. 51-75, republié dans La face cachée du livre médiéval. L’histoire
du livre vue par Ezio Ornato, ses amis et ses collègues, Rome, Viella, 1997, p. 179-195, p. 188-195 ;
C. Bozzolo et E. Ornato, Pour une histoire du livre manuscrit…, op. cit., p. 84-109.
Chiara Ruzzier 115

lecteurs potentiels due, pour une part, à l’accroissement de la population,


pour l’autre aux changements dans les pratiques d’une lecture qui, à la faveur
du développement de l’Université, devient essentiellement privée. La même
étude fait état d’une chute de la production après le milieu du xive siècle,
liée aux conséquences démographiques de la peste et aux mutations des
conditions économiques, et suivie d’une remontée au xve siècle jusqu’à
l’invention de l’imprimerie. On constate aussi que 49,7 % des manuscrits
bibliques11 conservés jusqu’à nos jours, tous formats confondus, remontent
au xiiie siècle, alors que le pourcentage pour la production manuscrite en
général est de 29 %. Les auteurs montrent en outre que les bibles sont en
moyenne plus grandes que les autres manuscrits jusqu’au xiie siècle ; elles
deviennent beaucoup plus petites au xiiie siècle pour redevenir plus grandes
au xive et surtout au xve siècle12. Cette évolution quantitative et dimension-
nelle est précisément le fait de la production de bibles portatives. Sur la base
d’un sondage que nous avons effectué sur toutes les bibles complètes en un
seul volume conservées en France, nous pouvons en effet observer la distribu-
tion des bibles en fonction de leurs dimensions : 53,5 % des bibles complètes
produites au xiiie siècle ont une taille inférieure à 380 mm, 28,9 % sont de
taille moyenne (380-550 mm) et seulement 17,6 % des bibles ont une taille
supérieure à 550 mm, qui correspond aux dimensions typiques de tous les
siècles précédents13.
La présence d’un très petit nombre de manuscrits datés14 permet de poser
quelques jalons pour vérifier la progression de la diminution de la taille.
La première bible portative datée est une bible d’origine française de 1229
conservée à la Pierpont Morgan Library de New York. Sa taille est de 360 mm.
C’est cinq ans plus tard, en 1234, que nous avons affaire à la première bible
véritablement « de poche » : le manuscrit 15 de la bibliothèque municipale de
Dole qui est probablement originaire de Paris et dont la taille ne dépasse pas
270 mm. Cette bible est en outre la première bible datée à présenter le texte

11. Ibid., p. 53. Les pourcentages pour les autres siècles sont les suivants : ixe, 12,5 % ; xe,
2,7 % ; xie, 7,1 %, xiie, 16,7 % ; xive, 9,1 % ; xve, 2,4 %. Cependant, il s’agit ici de tous les types
de manuscrits bibliques. Un bref sondage se limitant aux bibles complètes non glosées conser-
vées dans les bibliothèques parisiennes (291 manuscrits) nous a donné un pourcentage encore
plus élevé pour le xiiie siècle : 77,7 %.
12. Ibid., p. 265.
13. Cependant, la distribution n’est pas uniforme : les bibliothèques de province, qui
conservent un grand nombre de manuscrits provenant des anciens monastères, présentent un
plus grand nombre de bibles de grande taille, alors que dans les bibliothèques parisiennes ce
sont les bibles portatives qui sont les plus représentées (57 % des bibles conservées à Paris ont
une taille inférieure à 380 mm).
14. Seulement 1,3 % des bibles de notre corpus portent une mention de date.
116 Des armaria aux besaces

de la « Bible de Paris ». La production des bibles portatives en Espagne est


attestée par une bible datée de 1240 (taille = 274 mm), et il faut attendre 1250
pour trouver une bible datée d’origine italienne15, conservée à la Bibliothèque
vaticane, mesurant 263 mm de taille.
Comme le montrent ces exemples, Paris n’est pas le seul lieu d’origine de
ces manuscrits, bien que les bibles originaires de cette ville soient certaine-
ment les plus répandues. Le recensement et l’analyse des manuscrits ont en
effet permis de mettre en évidence la production d’origine anglaise et celle
d’origine italienne, localisée surtout dans le nord de l’Italie – notamment
dans la région de Venise et en bien moindre mesure à Naples, ainsi qu’une
petite production d’origine castillane16. Ces productions diffèrent de la pro-
duction parisienne à la fois par les caractéristiques du texte biblique et par leur
aspect matériel17.
Italie
France du Sud ou 129 mss, 14 %
Italie
Angleterre
9 mss, 1 %
178 mss, 20 %

Peninsule
ibérique Anciens Pays-Bas
15 mss, 2% ou pays
germaniques
17 mss, 2 %

France du Nord
ou Angleterre
53 mss, 6 %

France
499 mss, 55 %

Graph. 2 — Pays d’origine des bibles portatives (H+L ≤ 380 mm)

15. Cité du Vatican, Biblioteca Apostolica Vaticana, Ottob. Lat. 532.


16. Notons que le pourcentage de manuscrits d’origine non parisienne augmente dès qu’on
consulte directement les manuscrits. En effet, les catalogues, hormis les plus récents, ne four-
nissent que rarement des localisations et, quand ils le font, ils se limitent souvent à signaler les
bibles qui présentent une décoration de type parisien. Le graphique 2 présente la répartition
des origines sur la base des données présentes dans les catalogues, intégrées avec nos localisa-
tions chaque fois que cela a été possible.
17. Pour une analyse comparative des caractéristiques matérielles des bibles portatives, voir
Ch. Ruzzier, « The Miniaturisation of Bible Manuscripts in the 13th Century. A Comparative
Study », dans L. Light et E. Poleg (éd.), Form and Function in the Late Medieval Bible, Leyde/Boston,
Brill, 2013 (Library of the Written Word, 27), p. 105-125.
Chiara Ruzzier 117

L’évolution de la taille des bibles complètes reflète donc l’évolution des


usages du texte biblique. Jusqu’au xiie siècle, la bible complète en un ou
plusieurs volumes a été essentiellement un livre d’apparat produit dans des
monastères et destiné à l’usage collectif ; au xiiie siècle, elle devient un livre
destiné à la lecture individuelle dont la fonction est principalement utilitaire.
L’apparition de nouvelles catégories de lecteurs potentiels et le grand nombre
de ces derniers ont donc permis le développement d’une production à grande
échelle dans un laps de temps étonnamment court. Ensuite, le nombre de lec-
teurs potentiels s’est stabilisé, ou même a diminué à cause de la peste et de
la récession économique du xive siècle, et les bibles en circulation, toujours
fonctionnelles, étaient suffisantes pour faire face à la demande. Les quelques
bibles produites au xve siècle sont à nouveau des produits d’apparat. Comme
on le verra, la fonction utilitaire était sans doute largement couverte par les
bibles portatives du xiiie siècle encore en circulation.

À quelles catégories de lecteurs étaient destinées ces bibles ? L’analyse


qui suit part du constat que les commanditaires des bibles portatives nous
sont inconnus dans la presque totalité des cas et les volumes consultés qui
conservent au moins une marque de possession d’époque médiévale ne repré-
sentent que 21 % du total. Nos considérations se fondent essentiellement sur
la distribution de ces marques et de quelques autres indices d’utilisation, tels
la typologie des textes ajoutés en appendice, alors que les sources secondaires
ne seront prises en compte que ponctuellement. Dès lors, il est vraisemblable
que cette analyse présente des distorsions dues au fait que l’identification est
plus facile pour certaines catégories de lecteurs que pour d’autres.
Les tableaux qui suivent se fondent sur un petit groupe de 109 manuscrits,
les seuls de notre corpus pour lesquels il est possible de remonter à l’identité
ou au statut du (ou des) possesseur(s)18.
Pour presque 70 % des manuscrits consultés, nous n’avons aucun indice
qui nous permette de remonter aux possesseurs d’époque médiévale19. 21 %
des bibles (73 manuscrits) contiennent au moins une note de possession20 et
pour 10 % (36 manuscrits) il a été possible de déduire le lieu et/ou le type de
possesseur sur la base d’indices indirects : caractéristiques des textes ajoutés,
notamment des calendriers, présence de personnages dans les illustrations,

18. Les manuscrits contenant plus d’une preuve de possession ont été comptabilisés plusieurs
fois, c’est pourquoi les totaux des tableaux peuvent être supérieurs au nombre des manuscrits
concernés.
19. La perte de toutes les reliures originales et, bien souvent aussi, celle des feuillets de garde
anciens, en est sans doute en partie la cause.
20. Ce décompte comprend toutes les notes de possession datables jusqu’au début du
xvie siècle environ.
118 Des armaria aux besaces

mentions dans les inventaires médiévaux de manuscrits ayant été identifiés.


La preuve de possession sur la base d’indices indirects concerne la moitié des
attributions aux ordres mendiants, alors qu’elle est beaucoup plus rare pour
les autres types de possesseurs.
Tabl. 1 — Distribution des preuves de possession par date et statut
Date Ordres Ordres Maîtres Clergé Laïques ou non
Total
possession mendiants monastiques d’université séculier déterminés
mss 23 2 2 3 30
xiiie
% 76,7 % 6,7 % 6,7 % 10,0 % 0,0 % 100,0 %
mss 3 2 7 4 16
xive
% 18,8 % 12,5 % 43,8 % 0,0 % 25,0 % 100,0 %
mss 21 4 2 1 3 31
xive-xve
% 67,7 % 12,9 % 6,5 % 3,2 % 9,7 % 100,0 %
mss 15 6 4 3 13 41
xve
% 36,5 % 14,6 % 9,7 % 7,3 % 31,7 % 100,0 %
mss 3 1 2 2 8
début xvie
% 37,5 % 12,5 % 0,0 % 25,0 % 25,0 % 100,0 %
Total mss 65 15 15 9 22 126
Total % 51,0 % 11,9 % 11,9 % 7,1 % 17,4 % 100,0 %

En observant le tableau 1, on constatera que la moitié des preuves de pos-


session concerne des frères mendiants. Dans 42 cas sur 65, l’ordre d’appar-
tenance est indiqué ou aisément reconnaissable, ce qui a conduit à la ventila-
tion suivante : 28 dominicains, 14 franciscains, 2 ermites de Saint-Augustin,
1 carme. Les possesseurs des autres types sont en nombre nettement infé-
rieur. Notons que le pourcentage relatif aux ordres mendiants passe à 76 %
si l’on s’en tient au xiiie siècle, époque de la production des bibles21. Si, dans
la moitié des cas, l’identification s’appuie sur une mention de type iste liber est
ad usum fratris / ad conventum…, dans les autres cas elle se fonde sur la présence
d’un calendrier où les fêtes propres à chaque ordre sont soulignées en rouge
ou ajoutées22. Si le calendrier était présent dans le manuscrit dès l’origine, on

21. La même constatation peut être faite à partir des catalogues, mais ces données n’ont pas fait
l’objet d’une analyse quantitative du moment que les informations sur les possesseurs anciens
ne sont pas systématiquement intégrées dans les notices descriptives.
22. Certains manuscrits portent traces de l’appartenance successive aux deux ordres mendiants.
Ainsi, la bible d’origine anglaise Paris, BnF, lat. 163, a très probablement été commanditée par
des dominicains puisqu’on y trouve, entre l’Apocalypse et les Interpretationes, un calendrier de la
même main que le texte où les fêtes dominicaines apparaissent en rouge (24 mai, 5 et 12 août,
10 octobre). Peu de temps après, le volume a dû passer entre les mains d’un franciscain ; celui-ci
a rayé ces fêtes, parmi lesquelles l’octave de Saint Dominique (12 août), qui a été remplacée par
Chiara Ruzzier 119

peut raisonnablement supposer que la bible a été commanditée par/ou desti-


née aux frères mendiants. Un autre cas est constitué par les bibles dans les-
quelles un frère en prière a été peint sur une ou plusieurs marges du manus-
crit, principalement à côté de l’initiale de la Genèse. C’est une pratique qui
toutefois reste rare et attestée surtout chez les Franciscains, dans des bibles
assez riches23. Les frères mendiants sont donc les seuls qui apparaissent de
manière explicite comme destinataires de bibles au xiiie siècle, même si une
bonne partie des bibles portatives devaient leur parvenir grâce aux dons et aux
legs et par la suite, surtout aux xive et xve siècles, à travers les achats. En effet,
certaines notes de possession font état de l’achat de la bible par un frère pour
son propre couvent ou pour lui-même24, en spécifiant toutefois que le manus-
crit doit être rendu au couvent après sa mort. C’était là le mode d’accroisse-
ment « naturel » des bibliothèques conventuelles25.
Au cours des siècles suivants, les bibles portatives continuent à être utili-
sées par des prédicateurs itinérants : on sait par exemple que le franciscain
saint Jean de Capistran (1386-1456), a utilisé une bible portative de luxe26,
mesurant 175 × 130 mm, probablement reçue en cadeau. Le dominicain saint

la fête de sainte Claire, célébrée le même jour, et a ajouté celle de saint François (dont l’absence
est pourtant rare dans les calendriers dominicains).
23. De la même manière, on peut trouver des scènes représentant saint François qui prêche aux
animaux ou reçoit les stigmates. À propos des bibles de luxe présentant une iconographie fran-
ciscaine et commanditées par/ou destinées à des frères Mineurs, voir aussi N. Giovè Marchioli,
« Il codice francescano. L’invenzione di una identità », dans Libri, biblioteche e letture dei frati men-
dicanti (secoli xiii-xiv), Atti del XXXII Convegno internazionale, Assisi, 7-9 ottobre 2004, Spolète
(Atti dei Convegni della Società internazionale di studi francescani e del Centro interuniversi-
tario di studi francescani. Nuova serie, 15), 2005, p. 375-419, p. 384-386. Cependant, dans la
mesure où l’iconographie franciscaine a fortement influencé l’art, surtout italien, de la seconde
moitié du xiiie siècle, il reste problématique d’établir la véritable identité des commanditaires.
24. Un exemple dans la bible portative d’origine italienne, Cité du Vatican, BAV, Barb. lat. 414,
fol. 413v : Iste liber concessus est michi, fratri Antonio de Venetiis ordinis predicatorum, quem ego emi pro
pretio florenorum venetorum de auro triginta (xive siècle).
25. Sur l’approvisionnement en livres de tous les ordres de frères au Moyen Âge, voir
K. W. Humphreys, The Book Provisions of the Mediaeval Friars 1215-1400, Amsterdam, Erasmus
Booksellers (Studies in the History of Libraries and Librarianship, 1), 1964 ; L. Pellegrini,
« Libri e biblioteche nella vita economica dei mendicanti », dans L’economia dei conventi dei Frati
Minori e Predicatori fino alla metà del Trecento, Atti del XXXI Convegno internazionale, Assisi, 9-11
ottobre 2003, Spolète, 2004, p. 187-214 ; Libri, biblioteche e letture, op. cit. Pour les Dominicains,
voir aussi L. Pellegrini, I manoscritti dei predicatori. I Domenicani dell’Italia mediana e i codici della loro
predicazione (sec. xiii-xv), Rome, Istituto storico dominicano, 1999.
26. Capestrano, Biblioteca del Convento di San Giovanni, cod. XLIII, avec note de possession
autographe. Voir M. Bartoli, « La biblioteca e lo scriptorium di Giovanni da Capestrano »,
Franciscana. Bollettino della Società internazionale di studi francescani, 7, 2006, p. 239-259, p. 244.
120 Des armaria aux besaces

Vincent Ferrier (1350-1419) a également utilisé et annoté une bible portative


aujourd’hui conservée à Valence27.
Par ailleurs, la plupart des inventaires des bibliothèques des frères qui
décrivent des bibles portatives datent également des xive et xve siècles.
Cependant, puisque les petites bibles étaient surtout destinées à une pratique
personnelle et non pas au pupitre, on peut supposer qu’à l’époque où les
inventaires ont été rédigés, elles étaient probablement en circulation plutôt
que dans les armaria d’une bibliothèque28. Il n’est donc pas étonnant que, dans
l’échantillon d’inventaires que nous avons consultés, les bibles de petites
dimensions ne soient pas très nombreuses par rapport à la totalité des bibles
inventoriées. Elles sont malgré tout présentes, notamment, dans les inven-
taires des principaux couvents italiens, tant chez les Franciscains (Assise,
Padoue, Sienne, Bologne29) que chez les Dominicains (Pérouse et Florence30)

27. Valencia, Archivo de la Catedral, 304. Sur ce manuscrit, voir F. M. Gimeno Blay, La Biblia de
San Vicente Ferrer (Codice manuscrito del siglo xiii), Valencia, Scriptorium, 1992. Le prêcheur aurait
également utilisé une autre bible du xiiie siècle, de format moyen et d’origine française. Voir
J. L. Espinel, « Biblia de San Vicente. Convento de San Esteban. Salamanca », Ciencia tomista,
119/3, 1992, p. 521-548.
28. Dans le même ordre d’idées, quand il y a une distinction entre libri cathenati et non cathenati,
les bibles portatives sont classés parmi les seconds.
29. Assise : cinq bibles de petit format (voir C. Cenci, Bibliotheca manuscripta ad Sacrum Conventum
Assisiensem, Assise, Casa Ed. Francescana, 1981, 2 vol.). Padoue : quatre bibles parvae dont une
identifiée : Padoue, Biblioteca Antoniana, 225 (193 × 138 mm) ; voir K. W. Humphreys, The
Library of the Franciscans of the Convent of St. Anthony, Padua at the Beginning of the Fifteenth Century,
Amsterdam, Erasmus Booksellers (Studies in the History of Libraries and Librarianship, 3),
1966. Sienne : une bible ; voir Id., The Library of the Franciscans of Siena in the Late Fifteenth Century,
Amsterdam, Erasmus Booksellers (Studies in the History of Libraries and Librarianship, 4),
1978. Bologne : une bible mediocris voluminis ; voir M.-H. Laurent, Fabio Vigili et les bibliothèques
de Bologne au début du xvie siècle d’après le ms. Barb. lat. 3185, Cité du Vatican, Biblioteca Apostolica
Vaticana (Studi e testi, 105), 1943. Pour une liste des bibliothèques franciscaines, surtout
italiennes, et leurs sources, voir G. Abate, « Manoscritti e biblioteche francescane del Medio
Evo », dans Il libro e le biblioteche, Atti del primo congresso bibliologico francescano internazio-
nale, 20-27 febbraio 1949, Rome (Bibliotheca pontificii athenaei antoniani, 6), 1950, 2 vol., I,
p. 77-126, ici p. 97-122.
30. Pérouse : quatre bibles in parvo volumine ; voir T. Kaeppeli, Inventari di libri di San Domenico di
Perugia (1430-1480), Rome, Edizioni di storia e letteratura (Sussidi eruditi, 15), 1962. Florence :
quatre bibles in volumine mediocri ; voir B. Ullman et P. A. Stadter, The Public Library of Renaissance
Florence. Niccolò Niccoli, Cosimo de’ Medici and the Library of San Marco, Padoue, Editrice Antenore
(Medioevo e Umanesimo, 10), 1972. Pour une liste des bibliothèques dominicaines italiennes
pour lesquelles on dispose d’un inventaire médiéval, voir T. Kaeppeli, « La bibliothèque de
Saint-Eustorge à Milan à la fin du xve siècle [1494] », Archivum Fratrum Predicatorum, 25, 1955,
p. 5-74, ici p. 5-10 ; et surtout T. Kaeppeli, « Antiche biblioteche domenicane in Italia »,
Archivum Fratrum Praedicatorum, 36, 1966, p. 5-80 où l’on trouve aussi une liste de manuscrits
conservés portant des notes de possession de couvents italiens (dont quatre bibles portatives).
Chiara Ruzzier 121

où l’on trouve plusieurs bibles définies parve ou portatiles. Ce dernier terme,


plus rare, est par exemple utilisé dans le remarquable catalogue de 1381 de la
bibliothèque du couvent d’Assise : on dénombre ici cinq petites bibles dont
deux portatiles, une quasi portatilis, une parva, non tamen portatilis, une parva31,
ce qui constitue un indice sûr de différenciation dimensionnelle. Un peu plus
tard, dans le catalogue de la bibliothèque de l’abbaye bénédictine de Sainte-
Justine de Padoue, les formats utilisés sont les suivants : maximus, magnus,
mediocris, parvus, portatilis32. En dehors de l’Italie, les sources sont beaucoup
moins nombreuses et par ailleurs nous n’avons pas encore répertorié l’usage
du terme portatilis dans les inventaires de bibliothèques situées au nord
des Alpes.

La plus importante catégorie de lecteurs était donc constituée par les


Franciscains et les Dominicains. L’utilisation des bibles de petit format dans
ces ordres peut se ramener à deux activités : d’une part la prédication itiné-
rante, d’autre part l’étude dans les universités.
Les prêcheurs itinérants avaient en effet besoin de livres de petites dimen-
sions faciles à transporter : bréviaires, Distinctiones, manuels de confession et
bibles, bien souvent agrémentées d’outils pour la prédication tels que listes
de thèmes pour les sermons, tables des lectures liturgiques, calendriers33…
Il faut également rappeler que les Dominicains s’étaient consacrés à la lutte
contre les hérésies et qu’une bible pourvue d’un texte « stabilisé » et facile-
ment consultable comme celui qu’offraient les bibles portatives en constituait
l’instrument indispensable. On trouve d’ailleurs des themata contra manicheos
ajoutés en appendice d’une dizaine de bibles portatives d’origine italienne
et espagnole34.
D’autre part, une bible constituait la dotation indispensable de chacun
des frères envoyés dans une université pour y poursuivre ses études. C’est
pourquoi elle est mentionnée, parmi d’autres livres, dans les constitutions de
frères mendiants.

31. Malheureusement, aucune de ces bibles n’a été identifiée avec des volumes conservés. Voir
C. Cenci, Bibliotheca manuscripta, op. cit., I-II, no 222-224, 783, 916.
32. Voir G. Cantoni Alzati, La Biblioteca di S. Giustina a Padova. Libri e cultura presso i benedettini
padovani in età umanistica, Padoue, Antenore (Medioevo e Umanesimo, 48), 1982, passim.
33. À ce sujet, voir D. L. D’Avray, « Portable “vademecum” Books Containing Franciscan and
Dominican Texts », dans A. C. De La Mare et B. C. Barker-Benfield (éd.), Manuscripts at Oxford: an
Exhibition in Memory of R. W. Hunt, Oxford, Bodleian Library, 1980, p. 61-64.
34. Sur ce sujet, voir L. Light, « The New Thirteenth-Century Bible and the Challenge of
Heresy », Viator, 18, 1987, p. 275-288.
122 Des armaria aux besaces

En ce qui concerne les Dominicains35, l’importance des livres va de soi


pour cet ordre qui avait fait de l’étude, de la prédication et de la lutte contre
l’hérésie sa mission primordiale. Il n’est donc pas étonnant de voir dans ses
Constitutions une réglementation complexe concernant le livre ; réglemen-
tation qui fait apparaître l’importance de ces objets non seulement comme
instruments d’étude et de prédication, mais aussi comme des biens dont les
couvents s’assuraient le contrôle pour éviter qu’ils ne se trouvent dispersés ou
perdus lors des déplacements de leurs utilisateurs. Les références aux bibles
sont nombreuses, mais sans que l’on fasse toutefois mention de leurs dimen-
sions. On précise dans les textes que c’était le devoir du prieur provincial de
fournir les livres nécessaires aux frères – trois ou quatre selon les provinces –
que l’on envoyait étudier la théologie à Paris ; parmi ces livres se trouve bien
évidemment une bible. On fait à nouveau référence à la Bible parmi les livres
que les frères envoyés d’une province à l’autre pouvaient transporter vers leur
nouvelle destination36. Enfin, il est interdit de vendre les livres des frères décé-
dés, et tout particulièrement les bibles, qui doivent plutôt être données aux
autres frères qui en auraient besoin37. Les constitutions et autres textes légis-
latifs de l’époque témoignent en effet du souci d’éviter la dispersion des livres
les plus précieux, parmi lesquels se trouvaient sans aucun doute les bibles.
Par ailleurs, la question de l’utilisation des livres est particulièrement
importante dans le cas des Franciscains ; on peut en effet se demander quelle
était la place de manuscrits, souvent enluminés, dans des ordres censés obte-
nir leurs revenus de la mendicité38. Il faut rappeler à ce sujet qu’une partie des

35. On trouve la réglementation concernant les livres dans les premières versions des
Constitutions dominicaines et elle est reprise ensuite dans plusieurs chapitres généraux. Voir
H. Denifle, « Die Constitutiones des Predigerordens vom Jahre 1228 », Archiv für Literatur- und
Kirchengeschichte des Mittelalters, 1, 1885, p. 193-227, ici p. 224-226 ; Id., « Die Constitutiones
des Predigerordens in der Redaction Raimunds von Penafort », Archiv für Literatur- und
Kirchengeschichte des Mittelalters, 5, 1889, p. 533-564, ici p. 562-564 (chapitre De studenti-
bus) ; Acta capitulorum generalium ordinis praedicatorum, I. Ab anno 1220 usque ad annum 1303, éd.
B. M. Reichert, Rome (Monumenta Ordinis Fratrum Praedicatorum Historica, III), 1898. Pour
une analyse de ces textes, voir P. Maranesi, « La normativa degli Ordini mendicanti sui libri in
convento », dans Libri, biblioteche, letture, op. cit., p. 171-263, ici p. 192-225.
36. Cum frater de provincia ad provinciam ad regendum mittitur, omnes libros suos glosatos, postillas,
bibliam et quaternos secum deferat. Voir H. Denifle, « Die Constitutiones des Predigerordens in der
Redaction Raimunds von Penafort », art. cité, p. 563.
37. Volumus et mandamus ut libri fratrum decedentium, et maxime biblie, extra nec intra ordinem vendantur
sed pocius fratribus proficientibus concedantur (Chapitre général de Bologne, 1233). Voir Acta cap. gen.
O.P., op. cit., p. 4.
38. Sur cette problématique, voir A. Bartoli Langeli, « I libri dei frati. La cultura scritta dell’Or-
dine dei Minori », dans Francesco d’Assisi e il primo secolo di storia francescana, Turin, Einaudi, 1997,
Chiara Ruzzier 123

livres à l’usage des frères provenait de dons, et qu’on pouvait aussi entrer dans
l’ordre après une carrière séculière – surtout pendant les premières années
suivant sa création –, ce qui présuppose que le nouvel entrant pouvait être
déjà en possession de livres personnels qui ne correspondaient peut-être pas
exactement à l’idéal de pauvreté prêché par le fondateur de l’ordre. C’est effec-
tivement dans les textes franciscains qu’on trouve une mention – très signifi-
cative dans notre cas – des bibles portatives. En effet, une certaine réticence à
utiliser des livres trop riches est bien présente dans le passage suivant, extrait
des premières constitutions franciscaines :
Item ut biblie portatiles que ultra pretium XX librarum parisiensium excedunt, habenti-
bus reliquantur ad usum ; post usum autem ipsorum vel decessum, nulli concedantur ad
usum, sed distracte vel vendite ipsarum in aliis bibliis minoris pretii, non habentibus
provideantur39.
Tout d’abord, ce texte contient, à notre connaissance, la plus ancienne
mention de « bible portative » et nous indique que cette typologie livresque
était déjà bien définie dans les années 1230. Deuxièmement, s’il était nor-
mal que les frères aient l’usage d’une bible, l’éventuelle richesse de celle-ci
pouvait poser problème dans un ordre voué à la pauvreté. On dispose donc
de concéder l’usage des bibles chères aux frères qui les utilisaient déjà, soit
parce qu’elles étaient en leur possession avant l’entrée dans l’ordre, soit parce
qu’elles leurs avaient été données, mais elles devront être vendues à leur mort
pour que l’on puisse en acheter de moins chères. La situation décrite corres-
pond au panorama offert par les manuscrits : la plupart des bibles ayant été
utilisées par les Franciscains sont de qualité médiocre, mais dans quelques
cas il s’agit au contraire de manuscrits de luxe40.

p. 285-305, et surtout P. Maranesi, «Nescientes Litteras». L’ammonizione della Regola Francescana e la


questione degli studi nell’Ordine (secc. xiii-xvi), Rome, Istituto Storico dei Cappuccini, 2000.
39. C. Cenci, « Fragmenta Priscarum Constitutionum Praenarbonensium », Archivum
Franciscanum Historicum, 96, 2003, p. 289-300, p. 297. Ces premières constitutions générales
ont été rédigées à Rome en 1239 et leur plus ancienne transcription est datable entre 1239 et
1241. Curieusement, dans la rédaction ultérieure de ce texte, le terme portatiles a été biffé. À
partir des constitutions de Narbonne de 1260 et jusqu’à la constitution parisienne de 1292, ce
terme disparaît. Pour une analyse de l’évolution de l’attitude des Franciscains à l’égard du prix
du livre, voir P. Maranesi, La normativa degli Ordini mendicanti, op. cit., p. 230-237.
40. Dans les bibles suivantes, probablement destinées à des franciscains, toutes les initiales
sont historiées : Paris, BnF, nouv. acq. lat. 3189 (portraits de saint François et saint Antoine) ;
Cité du Vatican, BAV, Ottob. Lat. 878 (frère à la place de Jérôme dans l’initiale Frater) ; Den
Haag, Rijksmuseum Meermanno-Westreenianum, 10 E 32. Voir aussi la bible avec iconogra-
phie franciscaine décrite dans M.-T. Gousset, « Un témoignage inédit de l’enluminure bolo-
naise du xiiie siècle », Revue de l’art, 55, 1982, p. 53-55.
124 Des armaria aux besaces

Cependant l’analyse comparée des prix des bibles décrites dans le catalogue
de la Sorbonne de 133841 et des manuscrits encore conservés, nous a permis
de constater que, si la limite de prix était fixée à 20 livres, seuls les exemplaires
les plus luxueux étaient exclus. Rappelons, en tout cas, que les manuscrits de
la Bible étaient en général très chers : toutes les mentions repérées dans les
manuscrits ou les inventaires font référence à des prix largement au-dessus
de la moyenne qui, au xive siècle, est de 5 livres environ42.

Les deux ordres ont donc largement contribué au développement du


commerce livresque au xiiie siècle : ce n’est certainement pas un hasard si
les principaux centres dominicains et franciscains en Europe – dont Paris,
Oxford, Bologne, Padoue – correspondent aux endroits où la fabrication et
le commerce du livre étaient les plus développés et d’où sont originaires la
plupart des bibles portatives.
Enfin, comme on l’a vu, les mendiants n’étaient pas propriétaires des livres
dont ils disposaient, mais ils les empruntaient à leur couvent, si bien que les
volumes passaient de main en main au fil des générations. L’importance de
ces ordres dans l’essor de la production de bibles d’une part et, d’autre part,
la « pérennité » de ces objets, intrinsèquement liée à la production et à l’usage
du livre médiéval et qui disparaîtra seulement avec l’invention de l’imprime-
rie, peuvent expliquer également le déclin, puis l’abandon de la production
de bibles portatives vers la fin du xiiie siècle, c’est-à-dire à une époque où
le nombre des frères cesse d’augmenter. Nous savons en effet que le succès
des deux principaux ordres mendiants atteint son maximum au cours de la
seconde moitié du xiiie siècle et qu’après cette période le nombre de nou-
velles recrues se stabilise43. Les notes de possession des frères – qui datent
bien souvent du xv e siècle – constituent des témoignages éloquents de
cette pérennité44.

41. L. Delisle, Le cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale, 4 vol., Paris, 1868-1881, III,
p. 9-11.
42. Précisément 5 livres et 7 sous. Voir C. Bozzolo et E. Ornato, Pour une histoire du livre manuscrit,
op. cit., p. 109.
43. Voir R. W. Emery, The Friars in Medieval France: A Catalogue of French Mendicant Convents,
1 200- 1 500, New York/Londres, Columbia University Press, 1 962, p. 1 6-2 1 ; D. Knowles
et R. N. Hadcock, Medieval Religious Houses. England and Wales, Londres, Longman, 1953 ;
A. Guerreau, « Observations statistiques sur les créations de couvents franciscains en France,
xiiie-xve siècles », Revue d’histoire de l’Église de France, 70, 1984, p. 27-60, ici p. 28-29, 49-51.
44. Le même phénomène de stagnation affecte bien sûr les institutions universitaires et produit
les mêmes effets : nous savons, grâce au catalogue du collège de la Sorbonne de 1338, que les
maîtres en théologie utilisaient des bibles qu’ils léguaient ensuite au collège.
Chiara Ruzzier 125

Le nombre relativement élevé de manuscrits consultés ayant appartenu à


des frères mendiants permet d’en analyser la typologie, ce qui n’est pas pos-
sible pour les autres catégories de lecteurs. Les résultats relatifs à chacun des
deux ordres principaux ne diffèrent pas sensiblement et nous les présenterons
donc ensemble.
Tabl. 2 — Distribution par taille et origine des bibles utilisées
par des frères mendiants
Autres pays % de la
Taille Angleterre France Italie ou origine Total production
inconnue totalea
mss 2 1 3
<230 mm 1,2 % ; 42 %
% 40,0 % 5,0 % 0,0 % 0,0 % 4,8 %
231-280 mss 1 8 4 3 16
17,0 % ; 55,1 %
mm % 20,0 % 40,0 % 16,0 % 23,1 % 25,4 %
281-330 mss 2 6 16 7 31
27,7 % ; 73,8 %
mm % 40,0 % 30,0 % 64,0 % 53,8 % 49,2 %
331-380 mss 4 3 7
12,0 % ; 50 %
mm % 0,0 % 20,0 % 12,0 % 0,0 % 11,1 %
381-450 mss 1 2 3 6
9,0 % ; 35,2 %
mm % 0,0 % 5,0 % 8,0 % 23,1 % 9,5 %
Total mss 5 20 25 13 63
16,9 % ; 57,7 %
Total % 100,0 % 100,0 % 100,0 % 100,0 % 100,0 %
a) Les deux pourcentages ont respectivement comme dénominateur l’effectif total de chaque classe et le nombre de
manuscrits dont le statut du possesseur est connu.

Les trois quarts des bibles utilisées par des frères appartiennent indiscu-
tablement à la catégorie « portative », leur taille étant comprise entre 230 et
330 mm. Les manuscrits ayant appartenu aux frères couvrent 22,8 % de la
production totale relative à cette classe dimensionnelle, et surtout 66,1 % des
manuscrits de cette classe pourvus de notes de possession.
Il est également intéressant d’examiner la richesse de ces manuscrits,
représentée par le niveau de l’apparat décoratif ; comme on le déduit à par-
tir des données du tableau 3, 50,7 % des bibles ayant appartenu aux frères
se trouvent dans la classe « 230-330 mm avec décor mixte orné-filigrané ou
exclusivement filigrané », ce qui correspond à 75 % des bibles avec notes de
possession et à 30 % de la production totale de cette classe.
126 Des armaria aux besaces

Tabl. 3 — Distribution par niveau de décoration et par taille des bibles utilisées
par des frères mendiants
Décoration des % de la
<230 231-280 281-330 331-380 381-450
initiales : livres- Total production
mm mm mm mm mm
prologues totale
Toutes historiées mss 3 3 1 3 10
12,3 %
- ornées % 0,0 % 18,8 % 9,7 % 14,3 % 50,0 % 15,9 %
Historiées/ mss 3 4 1 8
21,0 %
ornées - ornées % 0,0 % 18,8 % 12,9 % 14,3 % 0,0 % 12,7 %
mss 1 1 1 3
Ornées - ornées 9,0 %
% 33,3 % 0,0 % 3,2 % 0,0 % 16,7 % 4,8 %
Ornées - mss 1 9 7 2 2 21
28,0 %
filigranées % 33,3 % 56,3 % 22,6 % 28,6 % 33,3 % 33,3 %
Filigranées- mss 1 1 16 3 21
16,8 %
filigranées % 33,3 % 6,3 % 51,6 % 42,9 % 0,0 % 33,3 %
Total mss 3 16 31 7 6 63
16,9 %
Total % 100,0 % 100,0 % 100,0 % 100,0 % 100,0 % 100,0 %

Les bibles portatives, mais non minuscules, et avec une décoration simple
constituaient donc une catégorie qui était sans aucun doute destinée en grande
partie aux frères. On observe, néanmoins, que les bibles plutôt riches et dotées
d’initiales historiées sont loin d’être absentes. De plus, même si les effectifs
sont faibles, il semble que les bibles ayant appartenu à des Franciscains soient
plus riches que celles des Dominicains. Il est donc probable que la valeur
d’une bible franciscaine pouvait parfois être supérieure à la limite fixée par
les statuts de l’ordre dont il a déjà été question. Cela dit, bon nombre de ces
bibles pouvaient provenir de dons ou de personnes qui étaient entrées dans
l’ordre après une carrière séculaire.
Enfin, certains textes ajoutés en appendice de la bible sont associés aux
frères mendiants. 62 % des bibles leur ayant appartenu contiennent en effet
au moins un texte ajouté, notamment des tables de péricopes (46,8 %) et des
calendriers (22,6 %), alors que le pourcentage est de 46 % pour la production
totale et de 37 % pour les manuscrits ayant appartenu à d’autres possesseurs.
En revanche, les missels abrégés sont très rares45.

Il faut maintenant se pencher sur les autres catégories de lecteurs (voir plus
haut, tableau 1), même s’il est clair que la faiblesse de l’effectif aboutit à ce

45. Ils sont présents seulement dans quatre bibles de notre corpus ayant appartenu à des
frères, toutes d’un haut niveau d’exécution : Oxford, Bodleian Library, Lat. Bib. e 7 ; Paris, BnF,
lat. 215, lat. 16266 ; Wolfenbüttel, Herzog-August-Bibliothek, 1335 Helmst.
Chiara Ruzzier 127

que les pourcentages de nos tableaux restent très peu significatifs pour toute
appartenance hors mendiants46.
Les ordres monastiques sont pour leur part beaucoup moins représen-
tés. Les rares notes de possession remontent surtout aux xive et xve siècles.
Par ailleurs, des sources secondaires nous informent que des bibles porta-
tives étaient en la possession de moines, et surtout d’abbés qui les léguaient
ensuite à leurs communautés. C’est ainsi qu’on les retrouve dans les inven-
taires de l’époque, qu’il s’agisse de bénédictins47, de cisterciens48 ou de cha-
noines réguliers49.
On peut s’étonner, en revanche, que le nombre global des maîtres d’uni-
versité concernés soit si faible, au xiiie siècle notamment : il semble difficile,
en effet, de supposer qu’ils n’aient pas du tout fait usage de bibles portatives.
Toutefois, c’est dans la classe « maîtres d’université » que nous avons inséré
les bibles de petit format dont la présence est attestée dans le catalogue de
1338 de la bibliothèque de la Sorbonne. Sur les onze bibles mentionnées dans
ce catalogue qui ont survécu jusqu’à nos jours, quatre sont de petites dimen-
sions (< 380 mm de taille), mais aucune n’a une taille inférieure à 300 mm. On
peut donc avancer que, pour les maîtres et étudiants en théologie, les dimen-
sions idéales des manuscrits bibliques utilisés pour l’étude étaient celles qui
les rendaient bien sûr maniables, mais non miniaturisés à l’extrême.
Nous savons par ailleurs que les bibles de cette bibliothèque ont conti-
nué d’être intensément utilisées au xve siècle. Grâce au registre de prêt de
la Sorbonne50, nous pouvons en effet dénombrer les emprunts de chacune
d’entre elles dans le courant de ce siècle. Cent vingt emprunts effectués entre
1404 et 1485 concernent les dix bibles complètes non glosées qui ont été

46. Dans la classe « laïcs ou non déterminé », nous avons également inséré les notes de posses-
sion – le plus souvent du xve siècle – où le statut du possesseur n’est pas spécifié (la réunion des
deux classes, non justifiée par la logique, n’est due qu’à la faiblesse de l’effectif qui, de toute
manière, interdit tout traitement statistique).
47. Voir par exemple G. Cantoni Alzati, La Biblioteca di S. Giustina a Padova, op. cit., passim ;
English Benedictine Libraries. The Shorter Catalogues, éd. R. Sharpe, J. P. Carley, R. M. Thompson
et A. G. Watson, Londres, British Library (Corpus of British Medieval Library Catalogues, 4),
1996, passim ; St Augustine’s Abbey, Canterbury, éd. B. C. Barker-Benfield, Londres, British Library
(Corpus of British Medieval Library Catalogues, 13), 2008, 3 vol., I, p. 376-388.
48. A. Vernet, La Bibliothèque de l’abbaye de Clairvaux du xiie au xviiie siècle, I. Catalogues et répertoires,
II. Les manuscrits conservés, Paris, Éd. du CNRS, 1979, p. 68-69.
49. The Libraries of the Augustinian Canons, éd. T. Webbert et A. G. Watson, Londres, British Library
(Corpus of British Medieval Library Catalogues, 6), 1998, p. 120-123.
50. Voir Le registre de prêt de la bibliothèque du collège de la Sorbonne [ 1402-1536], éd. J. Vielliard et
M.-H. Jullien de Pommerol, Paris, Éd. du CNRS (Documents, études et répertoires, 57), 2000.
128 Des armaria aux besaces

identifiées, dont quarante-deux se rapportent aux trois volumes51 ayant moins


de 380 mm de taille : la bible la plus petite, Paris, BnF, lat. 16263 (313 mm de
taille), a été empruntée quinze fois, suivie par lat. 16258-16259 (seize fois) et
lat. 16262 (onze fois), mais les bibles les plus fréquemment empruntées sont
celles qui ont un format moyen (380-550 mm de taille environ)52.
En dehors de la France, nous avons quelques mentions indirectes concer-
nant des collèges anglais : des maîtres d’universités y ont possédé des bibles
de petit format tant au xiiie siècle qu’aux siècles suivants. Nous en avons par-
fois connaissance à travers les legs faits par des anciens élèves aux collèges
dont ils avaient été membres53, ainsi que grâce aux catalogues des anciennes
bibliothèques des collèges54.

En ce qui concerne le clergé séculier, les attestations directes, surtout pour


le xiiie siècle, sont extrêmement rares. Il est assez probable cependant qu’au
moins une partie de la production de bibles portatives d’un excellent niveau
d’exécution soit entrée dans les bibliothèques du haut clergé. On peut en
effet supposer que les prélats possédaient, à côté des grandes bibles d’appa-
rat, des bibles plus petites pour leur usage personnel. Les sources directes
faisant défaut, c’est grâce aux sources secondaires, tels les testaments et les
inventaires après décès que nous en avons connaissance. Malheureusement,
les dimensions des manuscrits n’y sont que rarement notées ; quelques
exemples apparaissent cependant dès le xiiie siècle : en 1269, le patriarche
d’Aquilée Gregorio de Montelongo répartit à sa mort les deux volumes de sa
bible de grand format entre les Dominicains et les Franciscains de Cividale et
lègue sa petite bible (Bibliam suam parvam) à son neveu, curé de Gemona55 ; au
siècle suivant, Philippe d’Alençon, archevêque de Rouen, possédait, d’après
l’inventaire de 1368 de sa riche bibliothèque, tant une bible en deux volumes

51. Trois, car la bible portative BnF, lat. 16264, mentionnée dans le catalogue de 1338, ne
semble pas avoir été empruntée au xve siècle.
52. BnF, lat. 15473 (vingt-cinq fois), lat. 15474 (neuf fois), lat. 15475 (vingt-trois fois),
lat. 15476 (quinze fois). Pour la liste des emprunteurs de toutes les bibles concernées, voir Le
registre de prêt…, op. cit., p. 714-715, 733-734.
53. Pour Oxford et Cambridge, voir A. B. Emden, A Biographical Register of the University of
Cambridge to 1500, Cambridge, Cambridge University Press, 1963, p. 66, 589 ; Id., A Biographical
Register of the University of Oxford to A.D. 1500, Oxford, Clarendon Press, 1957, II, p. 1229.
54. Voir The University and College Libraries of Cambridge, éd. P. D. Clarke, Londres, British Library
(Corpus of British Medieval Library Catalogues, 10), 2002, passim ; et Scottish Libraries, éd.
J. Higgit, Londres, British Library (Corpus of British Medieval Library Catalogues, 12), 2006,
passim. Les mentions des dimensions sont néanmoins très rares.
55. D. Nebbiai-Dalla Guarda, « Bibliothèques en Italie jusqu’au xiiie siècle. État de sources et
premières recherches », dans Libri, lettori e biblioteche, op. cit., p. 7-129, ici p. 103.
Chiara Ruzzier 129

qu’une parva biblia in qua cotidie legitur56. Pour le xve siècle, nous avons aussi
quelques attestations de bibles portatives dans les testaments et les comptes
d’exécution testamentaires des chanoines français57.

Quant aux laïcs enfin, on doit constater l’absence de toute mention directe
d’usage jusqu’au tout début du xve siècle, lorsque Jean Flamel, bibliothécaire
de Jean de Berry, transcrit de sa main deux notes sur les deux bibles portatives
de luxe qui appartenaient au duc : il attribue à Louis IX le manuscrit Paris,
BnF, lat. 10426, mesurant 183 × 133 mm et enluminé à Paris dans le troisième
quart du xiiie siècle58, et à Philippe le Bel la bible Paris, BnF, lat. 248/1-2
(188 × 129 mm). Les deux bibles ne portent ni marques d’usage ni indice
explicite permettant d’en attribuer la propriété aux rois de France, même si
l’affirmation de Jean Flamel – qui disposait peut-être de sources fiables – n’a
rien d’invraisemblable. Comme on le voit, nous n’avons pas de témoignages
directs pour le xiiie siècle. Si des laïcs ont utilisé des bibles, il ne pouvait s’agir
que des couches supérieures de la société dont les bibliothèques accueillaient
surtout des volumes richement décorés59.
Enfin, une enquête sommaire sur le contenu des catalogues disponibles
pour les bibliothèques de nobles aux xive et xve siècles, les montrent très
pauvres en bibles latines et ne fait pas apparaître la présence de bibles por-
tatives dans leurs collections, à la seule exception notable des inventaires
de 1373 et 1380 de la bibliothèque du Louvre qui font état de cinq bibles
de petit format (« petite bible », « Bible de très menue lettre ») sur dix-neuf
bibles latines60.

56. Bibliothèques ecclésiastiques au temps de la papauté d’Avignon, II, éd. M.-H. Jullien de Pommerol et
J. Monfrin, Paris, Éd. du CNRS, 2001, p. 384.
57. Nous devons cette information à Anne Tournieroux qui effectue une enquête sur les biblio-
thèques privées en France et en Italie au xve siècle. Une quinzaine de ces mentions ont été pour
l’instant répertoriées. Les termes utilisés sont « petite Bible de menue lettre », biblia in parvo
volumine et dans un cas bibliam portatilem.
58. Au sujet de cette bible, voir aussi P. Petitmengin, « La Bible de saint Louis », dans H.-J. Martin
et J. Vezin (dir.), Mise en page et mise en texte du livre manuscrit, Paris, Éditions du cercle de la librai-
rie, 1990, p. 85-90, ici p. 85-87.
59. La situation en Italie pouvait être différente, l’alphabétisation des laïcs étant plus répan-
due. On sait par exemple que des laïcs, dans le Nord de l’Italie, possédaient des manuscrits
du Nouveau Testament. Voir L. Eleen, « New Testament Manuscripts and their Lay Owners in
Verona in the Thirteenth Century », Scriptorium, 41, 1987, p. 221-236 et C. Ruzzier, « La pro-
duzione di manoscritti neotestamentari in Italia nel xiii secolo: analisi codicologica », Segno
e testo, 6, 2008, p. 249-294, ici p. 252-254. Toutefois, à notre connaissance, rien ne permet de
confirmer que des laïcs aient possédé des bibles latines en Italie au xiiie siècle.
60. Voir L. Delisle, Le cabinet des manuscrits…, op. cit., III, p. 115-116 ; tous les autres manuscrits
bibliques sont en français.
130 Des armaria aux besaces

Tabl. 4 — Corrélation entre le lieu d’origine et le lieu de possession médiévale


des bibles portatives61
Pays d’origine
Lieu de Autres pays Total
possession Angleterre France Italie ou origine
inconnue
mss 9 1 10
Angleterre
% 88,9 % 11,1 % 0,0 % 0,0 % 100,0 %
mss 1 7 16 1 25
Italie
% 4,3 % 26,1 % 65,2 % 4,3 % 100,0 %
mss 3 20 1 6 30
France
% 3,7 % 74,1 % 3,7 % 18,5 % 100,0 %
Pays mss 5 2 3 10
germaniques % 0,0 % 50,0 % 12,5 % 37,5 % 100,0 %
mss 1 1 1 3
Autres pays
% 0,0 % 0,0 % 50,0 % 50,0 % 100,0 %
mss 10 13 14 11 48
Inconnu
% 17,5 % 27,5 % 32,5 % 22,5 % 100,0 %
Total mss 23 47 34 22 126
Total % 15,6 % 38,5 % 28,4 % 17,4 % 100,0 %

La plupart de ces manuscrits ont été utilisés dans les pays où ils avaient
été fabriqués. Cependant, l’inverse n’est pas rare : déjà à l’époque médiévale,
certaines bibles ont été utilisées loin de leur lieu de production, et l’on peut
supposer que le phénomène a été beaucoup plus répandu que ne l’attestent les
rares mentions disponibles. Si le manuscrit, étant copié à la commande, était
a priori destiné à un public local, la grande mobilité des lettrés favorisait par la
suite une diffusion assez rapide des livres en dehors de l’endroit où ils avaient
été produits. D’une part, les étudiants de l’Europe entière qui se pressaient
dans les grandes universités, comme Paris ou Bologne, pour y étudier la théo-
logie ou le droit, faisaient copier ou se procuraient des volumes in loco qu’ils
rapportaient chez eux à la fin de leur cursus universitaire62 ; d’autre part, les
prêcheurs itinérants constituaient par leur activité un vecteur de déplacement
des livres dont ils avaient l’usage. D’ailleurs, la présence de bibles d’origine

61. Seulement 61 % des preuves de possession contiennent des indices géographiques directs
ou indirects. C’est pourquoi l’effectif de l’échantillon est encore plus faible.
62. Les archives de Bologne contiennent un certain nombre de contrats concernant le transport
de livres à l’étranger ; il y avait même des compagnies qui se portaient garantes de l’opération.
Voir G. Orlandelli, Il Libro a Bologna dal 1300 al 1330, documenti. Con uno studio su il contratto di scrit-
tura nella dottrina notarile bolognese, Bologne, Università degli Studi di Bologna, 1959, p. 41-123.
Chiara Ruzzier 131

française dans les bibliothèques des couvents en Italie est attestée dès la pre-
mière moitié du siècle63.
C’est probablement à ce phénomène que l’on doit la présence, dès le
Moyen Âge, des bibles portatives dans les pays germaniques (où l’on trouve
aujourd’hui 15,5 % des bibles conservées)64. La production de bibles porta-
tives ne s’est jamais développée dans cette zone, vraisemblablement du fait
de l’absence de villes universitaires au xiiie siècle ainsi que du système de
production livresque qui leur était associé. On sait néanmoins que les uni-
versités occidentales accueillaient beaucoup d’étudiants en provenance de
ces régions, que l’essor des ordres mendiants est assez précoce dans les pays
germaniques et que la multiplication des couvents au xiiie siècle y est aussi
remarquable qu’ailleurs65. On peut donc supposer que les mendiants auraient
ramené dans leurs pays les bibles portatives qu’ils utilisaient et qui seraient
demeurées in loco.

Les bibles portatives ont donc été produites en grand nombre au


xiiie siècle pour pouvoir satisfaire des exigences nouvelles et à cette époque,
la part des ordres mendiants apparait prépondérante. Il est vraisemblable que
cette donnée correspond en grande partie à la situation réelle : c’étaient les

63. Ainsi, la constitution des premières bibliothèques des ordres mendiants doit certainement
beaucoup aux dons faits par des nobles et de hauts prélats, mais aussi à la récupération de
manuscrits ayant appartenu aux frères qui avaient fait leurs études à Paris et Oxford où ils
s’étaient procuré des bibles. Ce phénomène est attesté par la présence de manuscrits – et sur-
tout de bibles – de cette origine dans les plus anciennes bibliothèques des couvents franciscains
et dominicains, comme celles d’Assise ou de Padoue. Voir L. M. Ayres, « Bibbie italiane e bib-
bie francesi: il xiii secolo », dans V. Pace et M. Bagnoli (éd.), Il Gotico europeo in Italia, Naples,
Electa, 1994, p. 361-374, et L. Dal Poz, « Manoscritti francesi e inglesi del Duecento in Italia
dal xiii agli inizi del xv secolo », dans Il Gotico europeo…, op. cit., p. 391-401. Pour les manus-
crits d’origine septentrionale présents à Assise dès le xiiie siècle, voir M. Assirelli, « I manos-
critti francesi e inglesi del Duecento », dans M. G. Ciardi Duprè dal Poggetto, M. Assirelli,
M. Bernabò et G. Bigalli Lulla (éd.), La biblioteca del Sacro convento di Assisi, I, I libri miniati di età
romanica e gotica, Assise, 1988, p. 105-130. Déjà, vers 1240, la bibliothèque Antoniana de Padoue
s’enrichit d’une bible glosée en 25 volumes d’origine parisienne. Voir G. Luisetto, « La biblio-
teca antoniana e i suoi manoscritti », dans G. Abate et G. Luisetto (éd.), Codici e manoscritti della
Biblioteca Antoniana col catalogo delle miniature, Vicence (Fonti e studi per la storia del Santo a
Padova, 1-2), 1975, p. xiii-xliii, ici p. xxvii. Notons par ailleurs que la moitié des bibles por-
tatives produites en Vénétie conservent des indices d’utilisation par des frères.
64. Si la localisation actuelle ne reflète pas toujours fidèlement la localisation médiévale des
manuscrits, à cause des mutations considérables qu’ont subies les bibliothèques, on peut
néanmoins en tirer des tendances générales, surtout si on se fonde sur les bibliothèques « pro-
vinciales » dont les fonds ont joui d’une plus grande stabilité.
65. Voir à ce sujet, J. B. Freed, The Friars and German Society in the Thirteenth Century, Cambridge
(MA), Medieval Academy of America, 1977, p. 21-26.
132 Des armaria aux besaces

mendiants, surtout, qui avaient besoin de bibles transportables ; ce sont eux


qui apparaissent, au moins de manière indirecte, comme destinataires de
ces manuscrits ; enfin, la production de bibles portatives explose de manière
concomitante au développement de ces ordres. Si les frères ne peuvent certes
revendiquer l’usage exclusif de cette typologie livresque, ce sont eux, à notre
avis, qui en ont assuré en bonne partie le succès. De plus, même s’il est impos-
sible de démontrer qu’ils sont à l’origine du processus de miniaturisation, on
soulignera que l’hypothèse est tout à fait pertinente en termes de chronolo-
gie : les Dominicains s’installent à Paris entre 1217 et 1221 et les Franciscains
y arrivent vers 1219. Or, les plus anciennes bibles portatives à proprement par-
ler datent justement des années 1220-1230 et sont d’origine parisienne. Cela
dit, il ne faut pas oublier que la surreprésentation des ordres mendiants est
en partie due au fait que les autres catégories de possesseurs n’ont pas laissé
beaucoup de marques d’usage : les témoignages les concernant nous viennent
en effet surtout de sources secondaires qui ne permettent que rarement de
rapporter les mentions à des manuscrits identifiés.
Du point de vue dimensionnel, on peut subdiviser les bibles examinées
en trois catégories : des bibles de format moyen mais assez maniables qui
semblent avoir été destinées à l’étude, notamment dans le milieu universi-
taire ; des bibles véritablement portatives destinées à la lecture privée et à la
prédication itinérante qui constituent la part la plus abondante de la produc-
tion et qui, tout en présentant toute la gamme des niveaux d’exécution, sont
majoritairement à décoration simple ; des bibles minuscules, souvent de luxe
et de production quasi exclusivement parisienne, qui portent rarement des
signes d’utilisation ou des notes de possession mais qu’on peut supposer
avoir constitué un objet « à la mode » parmi les couches les plus élevées de la
population, que ce soit le haut clergé, de rares laïcs ou bien les hauts respon-
sables des ordres mendiants.
Quoi qu’il en soit, il apparaît clairement que ces livres, faits pour durer,
ont été utilisés de manière continue jusqu’à la fin du Moyen Âge par toutes les
catégories de lecteurs. La production ne pouvait augmenter indéfiniment et
dépendait strictement de l’augmentation du nombre de possesseurs concer-
nés. Comme il a été dit plus haut, une fois celui-ci stabilisé, il était inévitable
que, compte tenu de l’investissement nécessaire pour obtenir un nouveau
manuscrit, le mécanisme des legs et le marché de l’occasion interviennent
opportunément pour faire face aux besoins d’une population stagnante. C’est
pourquoi la production des bibles portatives aux xive et xve siècles est prati-
quement nulle alors que la production de grandes bibles d’apparat continue,
bien qu’en moindre mesure, jusqu’à la fin du xve siècle. Le seul événement
qui a pu interrompre la carrière de ces livres inusables fut leur remplacement
Chiara Ruzzier 133

par des objets de nature différente : les bibles imprimées66 dont les premières
éditions de format in octavo, et donc comparable à celui de nos manuscrits,
datent seulement de la dernière décennie du xve siècle et sont par ailleurs loin
d’être nombreuses.

Chiara Ruzzier
Université de Namur

66. Voir P. Needham, « The Changing Shape of the Vulgate Bible in the Fifteenth-Century
Printing Shops », dans P. Saenger et K. Van Karpen (éd.), The Bible as a Book. The First Printed
Editions, Londres/Newcastle, British Library, 1999, p. 53-70, p. 53-62. En général, sur la typolo-
gie des bibles incunables et leur usage, voir aussi K. Jensen, « Printing the Bible in the Fifteenth
Century. Devotion, Philology and Commerce », dans K. Jensen (éd.), Incunabula and their Readers.
Printing, Selling and Using Books in the Fifteenth Century, Londres, British Library, 2003, p. 115-138.
Mémoriser la Bible au bas Moyen Âge ?
Le Summarium Biblicum aux frontières de l’intelligibilité
Lucie Doležalová

L e texte à l’origine de cette cette étude est un curieux poème1. Dans le


manuscrit Lilienfeld, Stiftsbibliothek 145 (XIV), il commence ainsi
(figure 12) :
Sex prohibet peccant abel enoch archa fit intrant egreditur dormit variantur turris it abram
loth reges credit fuga circumcisio risus sulphur rex gerare parit offert sara rebecca post gemi-
nos puteos benedicit scala sorores virgas abscedit luctatur munera dina benom gens esau
vendunt thamar impia tres tres preficitur veniunt redeunt post tristia norunt omne genus
quintam languet benedictio ioseph3.
Six il interdit ils fautent Abel Enoch l’arche est construite ils entrent il sort il dort ils sont
diversifiés tour Abram s’en va Loth rois de Gerara elle donne naissance il offre Sara Rebecca
Après les jumeaux les puits il bénit l’échelle sœurs les verges il a tranché il combat présents
Dinah Benon progéniture d’Esau ils vendent Thamar impie trois trois Il préside ils vont ils
reviennent après tristesse ils reconnaissent le peuple entier le cinquième il se lamente béné-
diction Joseph.
Tel quel, ce texte se présente comme une liste de mots déconnectés entre
eux, complètement inintelligible. Si ce genre avait été cultivé au Moyen Âge,
on pourrait la qualifier de poème « nonsensique ». En réalité, il ne s’agit pas
d’un poème cryptique, mais d’un aide-mémoire visant à faciliter au lecteur
la remémoration de la Bible : chaque mot (et parfois, mais très rarement, un

1. La recherche au fondement de cette étude a été facilitée par deux programmes de recherche de
la faculté des humanités de l’Université Caroline de Prague, le « Centre universitaire pour l’étude
des traditions intellectuelles anciennes et médiévales » et « Phénoménologie et Sémiotiques »
(PRVOUK 18). Une étude plus détaillée du même sujet se trouve dans L. Doležalová, Obscurity
and Memory in Late Medieval Manuscript Culture: The Case of the ‘Summarium Biblie’, Krems, Institut
für Realienkunde des Mittelalters und der frühen Neuzeit (Medium Aevum Quotidianum,
Sonderband, 29), 2012. Je remercie en particulier Benoît Grévin et Greti Dinkova-Bruun pour
leur assistance dans la finalisation de cet article et sa traduction.
2. Voir les figures à la fin de cet article.
3. Fol. 17v.
136 Mémoriser la Bible au bas Moyen Âge ?

ensemble de deux, voire trois mots) correspond à un chapitre biblique. La


Bible entière (à l’exception des Psaumes) est ainsi présentée en un peu plus de
200 hexamètres. Comme c’est le cas dans le manuscrit de Lilienfeld, le texte
est généralement accompagné de notes suscrites qui précisent la relation du
mot-clé avec un chapitre biblique précis4.
Ce texte, appelé Summarium Biblicum, a été attribué à Alexandre de Villa Dei
(Alexandre de Villedieu ou Déols, ca 1175-1240), auteur d’une grammaire ver-
sifiée extrêmement populaire, le Doctrinale puerorum (composé vers 12005).
Je n’ai néanmoins pas encore trouvé un seul manuscrit qui place expres-
sément l’ouvrage sous l’autorité d’Alexandre de Villedieu : cette attribution
semble très tardive. Le seul auteur mentionné dans certains manuscrits
est Albert le Grand (Albertus Magnus, † 12806). Cette autorité non plus ne
repose sur aucune preuve ; elle semble fondée sur le fait qu’Albert est l’auteur
d’un grand nombre de textes didactiques. L’attribution à Jean Chrysostome
(ca 349-407) présente dans deux manuscrits (Munich, Bayerische Stadt- und
Staatsbibliothek, cgm. 341, fin du xive siècle, Bavière, et Vatican, Biblioteca
Apostolica Vaticana, lat. 1027, écrit en 1453 en France) est curieuse. Le pre-
mier des deux manuscrits mentionne avec assurance « Table du Nouveau et
de l’Ancien Testament compilée et condensée en vers par Jean Chrysostome »,
alors que le second est plutôt hésitant : Expliciunt versus supra utrumque testamen-
tum ; quidam dicunt Crisostomum composuisse quamvis grecus fuerit (« Ainsi finissent
les vers sur les deux Testaments, et d’aucuns disent que c’est Chrysostome qui
les a composés, bien qu’il fût Grec », fol. 7). Cette suggestion ne semble pas
reposer sur un terrain solide, et je n’ai pu trouver sa source. Semblablement,
une autre copie tardive (Chicago, Newberry Library, 167), indique comme

4. Ces gloses varient fortement, à la fois en longueur et dans leur contenu selon les manuscrits :
les mêmes mots-clé sont souvent glosés de manière très variable, ce qui montre qu’ils n’étaient
pas toujours perçus comme une partie intrinsèque du texte. Certains copistes les ont adoptés,
tandis que d’autres recréaient leurs propres gloses. Dans tous les cas, le but reste identique :
évoquer les contenus d’un chapitre biblique.
5. Das Doctrinale des Alexander de Villa Dei. Kritisch-exegetische Ausgabe mit Einleitung, Verzeichniss
der Handschriften und Drucke nebst Register, éd. D. Reichling, Berlin, A. Hofmann, 1893, réimpr.
New York, B. Franklin, 1974.
6. Vyšší Brod, bibliothèque monastique, SXCI (XIV) : Alberti nunc magni Byblia docti. Que pau-
pertatis tytello cognominatur. Quam tantum metro scriptitat exametro (fol. 304v) ; Sankt Florian,
Stiftsbibliothek, XI.32 (XIV), fol. 218r : Biblia pauperum quam edidit Albertus magnus ; Munich,
Bayerische Stadt- und Staatsbibliothek, clm. 3447 : Alberti Magni Biblia metrica (ajouté dans un
second temps sur la tranche du volume et dans la table des matières, au fol. 1) ; enfin Melk,
Stiftsbibliothek, 1059 (XV), où l’attribution à Albert le Grand a été ajoutée au xviie siècle.
7. Le manuscrit est une Bible vulgate de la seconde moitié du xiiie siècle, mais le Summarium,
ainsi que son attribution, n’ont été ajoutés qu’au cours du xvie siècle.
Lucie Doležalová 137

auteur Bartholomaeus Tridentinus (Bartholomée de Trente8). La question de


l’autorité reste donc posée.
La datation pose un problème similaire : tous les manuscrits supposés dater
du xiiie siècle qui ont été consultés se sont révélés être plus tardifs, ou avoir
fait l’objet d’additions. Aucune copie du texte remontant au xiiie siècle n’est
pour l’instant connue, et il est possible que le Summarium n’ait pas été écrit
avant le début du xive siècle. Le titre du texte est également problématique :
le titre Summarium biblicum n’apparaît pas dans les manuscrits du texte, qui ne
comportent généralement pas de titre du tout. Parmi les titres survivants9, le
plus courant est sans aucun doute Biblia pauperum10. Ce titre est traditionnel-
lement utilisé par les chercheurs pour mentionner une œuvre complètement
différente – une Bible condensée qui juxtapose toujours une scène de l’Ancien
Testament avec son correspondant néotestamentaire, en les accompagnant
de riches illustrations11.

8. Hagiographe dominicain et diplomate papal, né en 1200 dans le Sud-Tirol, il mourut en 1251


ou après. Cf. B. W. Häuptli, « Bartholomäus von Trient », Biographisch-Bibliographisches Lexikon,
22, 2003, col. 56-61, consultable à l’adresse suivante : http://www.kirchenlexikon.de (consulté
le 13 octobre 2014).
9. Ils sont nombreux, et des plus variés, par exemple : Aurora minor, Biblia acurtata, Biblia metrica,
Biblia pauperum metrica, Biblia sub breviloquio, Biblia tota versificata, Capitula biblie metrificata, Capitula
veteris et novi testamenti tocius bible, Compendium tocius biblie, Metra registri Biblie, Registrum Biblie,
Summa sive rythmica argumenta capitum Novi Testamenti, Tabula biblie, Tractatus sive compendium
totius biblie, Versus pro universa Biblia mentetenus comprehenda, Versus super Bibliam, Versus super capitula
Biblie, Versus super totam Bibliam et fere quelibet dictio comprehendit capitulum. Plusieurs titres sont
longs et descriptifs. Les titres ou notes finales indiquent très clairement quels aspects du texte
étaient considérés comme cruciaux à l’époque de sa transmission. Certains soulignent sa briè-
veté (summa, summaria, compilatio, sub breviloquio ou compendium), le fait qu’il est en vers (versus,
metrica, per versus, versificata, etc.), ou qu’il comprend la Bible entière (tota, tocius Biblie), enfin
sa composition systématique, presque chaque mot faisant référence à un chapitre de la Bible
(quelibet dictio comprehendit capitulum). Néanmoins, le caractère le plus remarquable des titres
du Summarium est qu’ils ne sont pas spécifiquement réservés à ce texte, mais sont également
utilisés pour d’autres outils mnémotechniques bibliques. Cette observation confirme une fois
de plus la suggestion que les réélaborations bibliques forment un groupe distinct au sein de la
production textuelle du bas Moyen Âge.
10. Cf. F. J. Worstbrock, « Libri pauperum. Zu Entstehung, Struktur und Gebrauch einiger mitte-
lalterlicher Buchformen der Wissensliteratur seit dem 12. Jahrhunderts », dans C. Maier et al.
(éd.), Der Codex im Gebrauch, Münstersche Mittelalter-Schriften 70, Munich, Fink, 1996, p. 41-60,
spéc. p. 49. Worstbrock souligne également que le titre Biblia pauperum ou Biblia pauperum
metrica est plus fréquent que les autres titres en ce qui concerne le Summarium, tout en indiquant
sept manuscrits latins, un manuscrit allemand et deux références provenant de catalogues
d’époque médiévale.
11. Ces œuvres n’étaient néanmoins pas appelées Bibliae pauperum au Moyen Âge : ce titre
a été ajouté plus tard et n’apparaît que dans un seul manuscrit. Cf. par exemple, C. Wetzel,
« Die Armenbibel – ein Mißverständnis », dans Biblia pauperum. Armenbibel. Die Bilderhandschrift
138 Mémoriser la Bible au bas Moyen Âge ?

Il est très difficile d’estimer le nombre de copies survivantes du texte. J’ai


jusqu’à présent identifié avec certitude 389 manuscrits12 – recouvrant diverses
versions du texte, copié avec diverses mises en pages (figure 2) – mais il est
indubitable que le nombre réel de manuscrits est substantiellement plus
grand. Les difficultés que rencontre cette chasse aux manuscrits sont mul-
tiples. Souvent, le texte n’est pas inclus dans les catalogues, car il est bref,
souvent sans titre, et a l’apparence d’un index. En particulier, les catalogues
anciens signalent rarement sa présence quand il est inclus dans des manus-
crits bibliques. L’incipit Sex opera dierum, ou Opera sex dierum n’est pas très révéla-
teur – un grand nombre de paraphrases bibliques commencent par les mêmes
mots, et il est encore possible de passer à côté d’un Summarium sous cette
forme, même en consultant un manuscrit plutôt que le simple catalogue13. De
plus, l’incipit actuel du texte est mentionné de diverses manières quand les
gloses sont également présentes. Le Summarium est parfois accompagné par
un prologue emprunté à un texte différent, passant ainsi inaperçu. De nom-
breux manuscrits contiennent seulement une partie du texte14. Enfin, il est
raisonnable de supposer que nombre de copies médiévales ont été détruites,
car le texte est fréquemment transmis dans des cahiers indépendants, ce qui
le rendait plus fragile15.
Bien qu’il soit certain qu’un grand nombre de copies ultérieures attendent
encore d’être découvertes, leur nombre actuel indique déjà que ce texte n’avait
rien d’une exception ou d’une curiosité marginale, mais qu’il correspondait à
un ouvrage bien connu et largement diffusé16.

des Codex Palatinus latinus 871 im Besitz der Biblioteca Apostolica Vaticana, Stuttgart, Belser Verlag,
1995, p. 9.
12. Dans son Repertorium biblicum, Stegmüller enregistre un total de onze versions pour qua-
rante-sept manuscrits (no 1175-1182).
13. Cf. par exemple le cas d’Admont, Stiftsbibliothek, 592, ou de Saint Gall, Stiftsbibliothek,
972b, dans lesquels le Summarium ressemble à un résumé de la Bible en prose.
14. Le plus souvent, il s’agit du Nouveau Testament (inc. Natus adoratur lotum). Il y a des excep-
tions. Cf. par exemple Vienne, Schottenstift, 19 (1465-1466), qui contient seulement, aux
fol. 274v-276v les vers des Proverbes (inc. Predicat extranea melior), jusqu’à la fin de l’Ancien
Testament. De nombreux cas de ce genre existent.
15. Par exemple Prague, Bibliothèque nationale, I F 43, fragment de dix folios comprenant
le Summarium et un bref Ordo librorum Bibliae ; ou encore Munich 27462 (milieu du xve siècle
environ), un fragment de huit folios avec le Summarium et une concordance des Évangiles. À
l’intérieur de certains des volumes composites, le Summarium est copié par un copiste différent
de celui du reste du texte, et ses première et dernière pages sont plus sombres, ce qui suggère
que le texte a été originellement transmis à part.
16. En dépit de la popularité confirmée du texte, il existe apparemment peu de traces indi-
rectes de sa réception. Cette lacune pourrait n’être qu’apparente : comme le texte n’avait pas
Lucie Doležalová 139

Mais qui lisait et utilisait réellement ce texte condensé, et dans quel


contexte ? La popularité du Summarium durant le xive et tout particulièrement
le xve siècle est certainement liée à la croissance explosive du monde univer-
sitaire et à l’expansion des ordres mendiants. Ces deux phénomènes de la fin
du Moyen Âge rendaient nécessaires de repenser les modes de retraitement
des informations sous une forme plus rapide et efficace, et de créer des instru-
ments pour s’orienter rapidement dans les textes. D’une certaine manière, les
divisions en chapitres, tables des matières, index, concordances, aussi bien
que les textes didactiques métriques17 doivent être considérés comme des
signes d’un déclin de la lecture en tant que telle. Les Bibles monastiques du
haut Moyen Âge ne recevaient généralement aucune division en chapitres : les
moines se contentaient de les lire et d’exercer sur elles leurs méditations pour
approcher la divinité. L’étudiant ou le prêcheur, en revanche, devait repérer
rapidement un lieu biblique approprié pour suivre la lectio ou préparer un ser-
mon18. C’est ce public d’un genre nouveau qui requérait le genre d’informa-
tion fourni par le Summarium (par exemple pour se rappeler dans quel chapitre
du livre de la Genèse Josèphe interprète les songes). La division et l’organisa-
tion de la Bible permettaient aux lecteurs d’effectuer leurs recherches tout en
évitant concrètement une lecture continue.
Le Summarium est essentiellement transmis par deux types de manuscrits :
les Bibles et les recueils composites. Dans les manuscrits bibliques, il semble
fonctionner comme une « table des matières », attachée à la fin ou au début de
l’ouvrage. Les miscellanées incluant le Summarium sont le plus fréquemment

de titre fixe, il n’y avait probablement pas de manière conventionnelle d’y renvoyer. Un manus-
crit important, Vatican, Biblioteca Apostolica Vaticana, lat. 1027 (écrit en 1453) prouve que les
adolescents apprenaient le Summarium par cœur – le début du texte, au folio 6v, dit : Hos versus
adolescentulus cordetenus studui (« Quand j’étais jeune garçon, j’ai appris ces vers par cœur »).
17. Pour plusieurs discussions récentes pertinentes concernant ces points, cf. P. Stotz (éd.),
Dichten als Stoff-Vermittlung. Formen, Ziele, Wirkungen. Beiträge zur Praxis der Versifikation lateinischer
Texte im Mittelalter, Zurich, Chronos Verlag, 2008. Cf. également entre autres T. Haye, Das latei-
nische Lehrgedicht im Mittelalter. Analyse einer Gattung, Leyde, Brill, 1997 (Mittellateinische Studien
und Texte, 22) ; V. Law, « Why Write a Verse Grammar? », Journal of Medieval Latin: A Publication of
the North American Association of Medieval Latin, 9, 1999, p. 46-76.
18. Outre le classique R. H. Rouse et M. A. Rouse, « Statim Invenire: Schools, Preachers, and
New Attitudes to the Page », dans R. L. Benson et G. Constable (éd.), Renaissance and Renewal
in the Twelfth Century, Cambridge, MA, Harvard University Press, 1982, p. 201-225 ; voir égale-
ment P. G. Schmidt, « Die Kunst der Kürze », dans Dichten als Stoff-Vermittlung, op. cit., p. 23-40 ;
et P. Binkley (éd.), Pre-Modern Encyclopaedic Texts (COMERS Congress, Groningen, July 1996),
Leyde, Brill, 1977, avec notamment les contributions de C. Meier, « Organization of Knowledge
and Encyclopaedic Ordo: Functions and Purposes of a Universal Literary Genre », p. 104-126,
et de K. Rivers, « Memory, Division, and the Organization of Knowledge in the Middle Ages »,
p. 147-158.
140 Mémoriser la Bible au bas Moyen Âge ?

des manuscrits contenant un matériel varié, utile pour les prêcheurs ou les
étudiants. Elles furent créées à la fois dans des milieux monastiques et uni-
versitaires, et ne se limitent pas à une région ou à un ordre particuliers : les
textes semblent avoir été partout populaires. On trouve généralement dans
ces manuscrits un grand nombre de textes courts, parmi lesquels des para-
phrases bibliques, des aide-mémoires concernant à la fois la Bible et un
ensemble très large de textes d’usage courant, diverses summae, des sermons,
des traités courts, des considérations morales ou des « bestsellers » typiques.
Pour qui tente de spécifier plus précisément le genre de textes qui apparaît
dans ce contexte, le concept le plus relevant semble être la notion de libri pau-
perum (« livres des pauvres » – soit des résumés d’une multitude de textes plus
long, intégrés pour la plupart aux curricula universitaires, créés pour aider les
étudiants et les prêcheurs à les mémoriser). Ils ont été pratiquement consi-
dérés comme un genre par Joseph Wortsbrock, qui fait souvent référence
au Summarium proprement dit19. Si l’on peut souligner cette préoccupation
majeure et patente des miscellanées contenant le Summarium, et leur intérêt
manifeste pour le matériel biblique, il est également possible de retracer leur
lien avec l’homilétique chrétienne. De nombreux textes ne sont pas purement
bibliques, mais plutôt catéchétiques, ou, concrètement, théologiques.
L’environnement manuscrit du Summarium est donc dominé par des textes
mnémotechniques, qu’ils soient bibliques ou non-bibliques. Un aspect clai-
rement remarquable de la tradition manuscrite globale de ces instruments
de travail est ce que l’on pourrait qualifier de fluidité de leur présentation,
entre prose et poésie. Quand ils contiennent des gloses, elles sont parfois
complètement intégrées dans le texte principal. Les mots qui ont été origi-
nellement coupés sont restaurés, ce qui facilite la compréhension mais mal-
mène la structure métrique. Dans d’autres copies, ils sont omis de nouveau
pour créer un poème succinct. Il semble que les auteurs aussi bien que les
copistes hésitent entre une concision obtenue par des procédures d’abrège-
ment extrêmes, et la clarté résultant d’une simple réécriture en prose. Cette
oscillation peut être comparée à celle des poètes médiévaux, qui font parfois
l’éloge de l’obscurité, alors qu’ils la désapprouvent à d’autres moments, l’uti-
lisant tantôt pour rendre leurs textes plus intéressants, tantôt l’évitant pour
privilégier la clarté20.

19. Cf. F. J. Wortsbrock, « Libri Pauperum… », art. cité, p. 41-60, particulièrement p. 49.
20. Cf. J. Ziolkowski, « Theories of Obscurity in Medieval Latin Tradition », Mediaevalia, 19,
1963-1966, p. 101-170 ; L. Doležalová, J. Rider et A. Zironi (éd.), Obscurity in Medieval Texts,
Krems, Institut für Realienkunde des Mittelalters und der frühen Neuzeit (Medium Aevum
Quotidianum, Sonderband, 30), 2013.
Lucie Doležalová 141

De nombreux textes particuliers de ce genre apparaissent à proximité du


Summarium dans les manuscrits. Parmi les réélaborations bibliques servant
d’aide-mémoire, nous retrouvons de manière répétée trois succès confir-
més : le résumé en prose de l’Historia scholastica de Pierre le Mangeur (Petrus
Comestor)21, l’Aurora versifiée de Pierre Riga22, et le Compendium historiae in
genealogia Christi de Pierre de Poitiers (Petrus Pictaviensis)23. Le Summarium est
également copié conjointement avec des ouvrages contemporains, tels que le
Roseum memoriale de Petrus Rosenheim24, la Margarita de Guido Vicentinus25,
ou le Fragmentum biblie de Johannes Schlitpacher26. Tous ces textes ont un but
commun : faciliter l’accès à la Bible, et ceci semble assez pour les relier étroi-
tement dans le contexte du bas Moyen Âge. Le caractère de ce regroupement
textuel est établi plus fermement par le fait qu’ils n’ont pas de titre fixe ; leurs
titres semblent au contraire presque librement interchangeables. Les divers
titres du Summarium dont la liste est donnée ci-dessus sont employés pour
d’autres outils mnémotechniques de grande dimension, et même pour des

21. L’Historia Scholastica apparaît avec le Summarium dans le manuscrit Munich, Bayerische
Stadt- und Staatsbibliothek, clm. 7989, et dans une version abrégée contenue dans le manus-
crit. Augsburg, Staats- und Stadtbibliothek, fol. 92. Dans le manuscrit Vatican, Biblioteca
Apostolica Vaticana, lat. 1290, le Summarium est suivi par un résumé de l’Historia scholastica.
Nous retrouvons également l’Historia dans le manuscrit. Angers, bibliothèque municipale, 27
(23), mais il s’agit d’un manuscrit du xiiie siècle auquel le Summarium a été ajouté au xive siècle.
22. Des exemples de présence conjointe de l’Aurora et du Summarium se trouvent dans les
manuscrits Munich, BSB, clm. 9529, Prague, Bibliothèque nationale, VIII D 27, ou encore dans
le manuscrit Vyšší Brod, Bibliothèque monastique, 91.
23. Ce dernier ouvrage est particulier : plusieurs des manuscrits survivants le présentent sur
un parchemin de grande dimension (souvent replié pour s’adapter aux dimensions du manus-
crit), accompagné d’enluminures et de divers schémas destinés à faciliter sa mémorisation.
Les gloses concernent souvent des problèmes théologiques et fournissent des citations pro-
venant d’autorités ecclésiastiques. Pour plus de détails, cf. S. Pantayotova, « Peter of Poitiers’s
Compendium in genealogia Christi: The Early English Copies », dans R. Gameson et H. Leyser
(éd.), Belief and Culture in the Middle Ages: Studies Presented to Henry Mayr-Harting, Oxford, Oxford
University Press, 2001, p. 327-341 ; H.-E. Hilpert, « Geistliche Bildung und Laienbildung zur
Überlieferung der Schulschrift Compendium historiae in genealogia Christi (Compendium veteris tes-
tamenti) des Petrus von Poitiers († 1205) in England », Journal of Mediaeval History, 11/4, 1985,
p. 315-331 ; A. di Mauro, « Un contributo alla mnemotecnica medievale: il Compendium historiae
in genealogia Christi in una redazione pisana del xiii secolo », dans M. Ceccanti et M. C. Castelli
(éd.), Il codice miniato: rapporti tra codice, testo e figurazione. Atti del III Congresso di Storia della
Miniatura, Florence, Olschki, 1992, p. 453-467.
24. Cf. par exemple les manuscrits Graz, Universitätsbibliothek, 665 (perdu) et Munich,
Bayerische Stadt- und Staatsbibliothek, clm. 14670.
25. Cf. par exemple le manuscrit Gotha, Herzogliche Bibliothek, 108.
26. Cf. par exemple le manuscrit Augsburg, Staats- und Stadtbibliothek, fol. 193.
142 Mémoriser la Bible au bas Moyen Âge ?

réélaborations du texte biblique27. De plus, les prologues qui y sont attachés


semblent avoir eu une fonction générique, et sont transmis avec différents
textes de ce groupe.

Nombre de versifications mnémotechniques de textes scolaires médiévaux


standard étaient écrites exactement dans le même style que le Summarium,
c’est-à-dire en vers métriques composés de mots-clés juxtaposés en dépit
de leur absence de rapport pour résumer un chapitre entier, généralement
accompagnés par des gloses interlinéaires. Ces ouvrages apparaissent très
fréquemment aux côtés du Summarium dans les manuscrits, formant ainsi
un groupe cohérent d’outils mnémotechniques divers. Ce sont des instru-
ments de travail mnémotechniques sur les Sentences de Pierre Lombard et le
droit canon (ou pour être précis, sur les Décrétales du pape Grégoire IX, parfois
conjointement avec le Décret de Gratien) que l’on rencontre le plus fréquem-
ment. Divers textes théologiques et légaux se retrouvent pêle-mêle dans la
majorité des manuscrits contenant le Summarium, attestant un changement
dans les intérêts théologiques : la théologie morale touche un grand nombre
de questions concernant la vie quotidienne, dans des circonstances spé-
cifiques qui doivent être prises en considération, rejoignant de la sorte fré-
quemment le droit canon, qui en devient partie intégrante28. Il s’agissait là
de textes de base enseignés dans les universités de la fin du Moyen Âge et que
chaque étudiant devait connaître.

La technique employée pour composer un poème à partir de mots-clés


sans rapport syntaxique, chacun d’entre eux renvoyant à un contexte bien
plus large, était en fait courante au Moyen Âge. Elle connut une expansion
spectaculaire à la fin du xive et durant le xve siècle29. Les plus diffusés d’entre
ces textes furent certainement les cisioiani, des calendriers versifiés30. Il existe

27. Cf. par exemple le manuscrit Lilienfeld, Stiftsbibliothek, 145, contenant une réécriture en
prose de la Bible intitulée Biblia pauperum, immédiatement suivie par le Summarium, intitulé
dans ce manuscrit Biblia pauperum metrica.
28. Cf. D. Hobbins, « The Schoolman as Public Intellectual : Jean Gerson and the Late Mediaeval
Tract », The American Historical Review, 108/5, 2003, p. 1308-1337 (en ligne à l’adresse suivante :
http://historycooperative.org (consulté le 13 octobre 2014).
29. Cf. B. Bischoff, « Anecdota Carolina », dans W. Stach et al. (éd.), Studien zur lateinischen
Dichtung des Mittelalters. Ehrengabe für Karl Strecker zum 4. September 1931, Dresden, Baensch
Stiftung, 1931, particulièrement p. 7-8.
30. Cf. H. Grotefend, Zeitrechnung des deutschen Mittelalters und der Neuzeit I, Aalen, Scientia
Verlag, 1891, p. 24-25 ; R. M. Kully, « Cisiojanus: Studien zur mnemonischen Literatur anhand
des spätmittelalterlichen Kalendergedichts », Schweizerisches Archiv für Volkskunde, 70, 1974,
p. 93-123. Pour une étude spécialisée en contexte tchèque, voir notamment J. Nováková, České
Lucie Doležalová 143

néanmoins un poème semblable au Summarium, créé à partir de presque tous


les textes régulièrement utilisés dans les écoles et universités médiévales31.
L’attribution même du Summarium à Alexandre de Villedieu pourrait en effet
avoir été la conséquence de sa similitude formelle avec le Doctrinale. Construit
à partir de la grammaire de Priscien, le Doctrinale est extrêmement condensé
et plusieurs de ses vers presque absurdes. Dans les manuscrits médiévaux, ce
texte est généralement accompagné par des gloses explicatives. Soit elles sont
interlinéaires, ou bien elles encadrent le texte dans d’amples marges, à moins
qu’elles ne conjuguent les deux caractéristiques. Bien qu’il ait été souvent
critiqué pour son obscurité et son incomplétude, le Doctrinale fut un véritable
best-seller médiéval, qui survit encore dans plus de trois cents manuscrits32.
Alexandre écrivit plusieurs autres textes, mais aucun n’a atteint une telle dif-
fusion. Comme le Summarium, le Doctrinale semble presque incompréhensible
à première vue. C’est seulement quand il est lu en regard de la grammaire de
Priscien (son modèle) qu’il acquiert tout son sens. Comme d’autres textes de
ce genre, il s’agit d’un outil qui n’aide pas à comprendre. La matière doit avoir
été comprise au préalable, c’est seulement dans une seconde étape que ces
outils deviennent utiles pour la mémoriser33.

cisiojáni od 14. století (Cisioiani tchèques du xive s.), Prague, Academia, 1971 (Studie ČSAV 3) et
Z. Silagiová, « Cisioianus debet dici. Cisioján v komputistice praxi » (Cisioianus et pratiques de
comput), dans Z. Silagiová, H. Šedinová et P. Kitlzer (éd.), Pulchritudo et sapientia. Ad honorem
Pavel Spunar, Prague, Filosofický ústav AV ČR, 2008, p. 188-204.
31. Cf. par exemple J. Werner, Beiträge zur Kunde der lateinischen Literatur des Mittelalters aus
Handschriften gesammelt, Aarau, H. R. Sauerländer, 1905, p. 185. Il existe en outre nombre de
créations spécifiques. Ainsi Jean Gerson a-t-il été, par exemple, l’un des nombreux auteurs
à écrire une concordance des Évangiles, qu’il baptisa Monotessaron, en y ajoutant un poème
à la manière du Summarium. Chacun de ses cent cinquante mots évoque un épisode de la vie
du Christ (inc. Verbum mutus ave. Montana puer liber. Ortus). Il indique en exposant les nombres
des chapitres à quelle place les épisodes apparaissent dans les Évangiles (voir D. Hobbins,
Authorship and Publicity before Print. Jean Gerson and the Transformation of Late Medieval Learning,
Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 2009.
32. Cf. Doctrinale, éd. D. Reichling. Voir également C. Piccone, « Scribere clericulis parvo
Doctrinale novellis. Il Doctrinale di Alessandro de Villedieu tra teoria e prassi », dans Dichten als
Stoff-Vermittlung, op. cit., p. 175-189.
33. Pour des exemples de vers mnémotechniques obscurs dans le Doctrinale d’Alexandre et de
grammaires versifiées en général, cf. C. Piccone, Dalla prosa ai versi: forme, usi, contesti della poesia
didascalica grammaticale tra xii e xiii sec. Con l’editio princeps del De voce (Einsiedeln, Stiftsbibliothek 300),
Bern, Peter Lang, 2014 [Sprache und Literatur des Mittelalters, 47] ; M. Kraus, « Grammatical and
Rhetorical Exercices in the Medieval Classroom », New Medieval Literatures, 11, 2009, p. 63-89.
Voir également L. Benkert, Das historiographische Merkvers, Neustadt, C. W. Schmidt, 1960,
p. 36-68. Sur la diffusion des versus memoriales, cf. D. Klein, « Ad memoriam firmiorem. Merkverse
in lateinisch-deutscher Lexikographie des späten Mittelalters », dans D. Huschenbett (éd.),
Medium aevum deutsch. Beiträge zur deutschen Literatur des hohen und späten Mittelalter. Festschrift für
144 Mémoriser la Bible au bas Moyen Âge ?

Tous ces textes font venir à l’esprit le fameux Brevis esse laboro obscurus fio
(« En m’efforçant d’être concis je deviens obscur ») d’Horace34. La pratique
de pousser la concision jusqu’à l’obscurité – obscura brevitas – a été critiquée
tout au long du Moyen Âge35. Elle ne s’en est pas moins incontestablement
diffusée vers la fin de la période.
Dans notre cas, l’obscurité n’est pas seulement apparente – le Summarium
ne devient pas plus clair à mesure que l’on comprend son mode de compo-
sition. Bien d’autres obscurités sont causées par l’instabilité du texte, et ce à
plusieurs niveaux.
Des variations dans le nombre de mots-clés (c’est-à-dire de chapitres
bibliques) du Summarium sont causées par d’éventuelles erreurs de division du
texte. Étant donné qu’un unique mot-clé représente généralement un chapitre,
dans les cas où deux mots sont présents, les copistes les ont parfois compris
comme deux mots-clés renvoyant à deux chapitres différents. Un exemple
fréquent concerne Genèse 40, qui est représentée par les deux mots : tres tres
(« trois trois »)36. Ils sont parfois interprétés par erreur comme représentant
deux chapitres, ce qui conduit logiquement à donner à la Genèse 51 chapitres
au lieu de 50 (figure 3)37. L’inverse peut également se produire : par exemple,
les second et troisième chapitres du Livre des Révélations sont représentés
par bis bine (« deux fois deux ») et tres (« trois »). Ces chiffres indiquent les sept
lettres des sept églises, quatre dans le second chapitre et trois dans le troi-
sième : ils sont donc généralement accompagnés par une même glose, ecclesiae
docentur (« les églises sont instruites »). La glose a par conséquent été parfois
suscrite une seule fois sur l’ensemble des trois mots (bis bine tres), de sorte

Kurt Ruh zum 65. Geburtstag, Tübingen, Niemeyer, 1979, p. 131-153. Sur les versus differentiales,
voir A. N. Cizek, « Antike Memoria-Lehre und mittelateinische versus differentiales », dans
R. Wójcik (éd.), Culture of Memory in East Central Europe in the Late Middle Ages and the Early Modern
Period, Poznan, Biblioteka Uniwersytecka, 2008, p. 43-52. Et du même, « Docere et delectare. Zur
Eigenart der versus differentiales im Novus Grecismus Konrads von Mure », dans Dichten als Stoff-
Vermittlung, op. cit., p. 191-212.
34. Ars poetica, I, 25.
35. Par exemple par Gilles de Corbeil dans le prologue du De pulsibus (Aegidii Corboliensis Carmina
medica, éd. L. Choulant, Leipzig, Leopold Voss, 1826, p. 25). La concision devrait toujours être
une lucida brevitas (cf. B. Pabst, « Ein Medienwechsel in Theorie und Praxis: Die Umstellung von
prosaischen auf versifizierte Schultexte im 12. bis 14. Jahrhundert und ihre Problematik », dans
Dichten als Stoff-Vermittlung, op. cit., p. 153-157).
36. Ce choix est dû au fait que dans ce chapitre l’échanson et le panetier rêvent de trois branches
sur une vigne et de trois paniers, ce que Joseph interprète comme trois jours après lesquels l’un
sera exécuté, et l’autre promu.
37. C’est par exemple le cas du manuscrit Melk, Stiftsbibliothek, 1793 ou du manuscrit Vienne,
Österreichische Nationalbibliothek, Pal. Lat. 4535 (daté de 1402).
Lucie Doležalová 145

qu’ils ont été interprétés comme une unité représentant un chapitre, donnant
ainsi à l’Apocalypse vingt et un au lieu de vingt-deux chapitres38.
Le bref livre d’Abdias, qui n’a probablement jamais été divisé en chapitres
dans la Bible, forme un cas à part. Dans le Summarium, il est résumé par un
vers plein : Legatum misit et erit salvatio Syon (« Il a envoyé un ambassadeur
et ce sera le salut de Sion »). Le livre consiste en 21 versets, et legatum misit
est tiré du premier verset du livre (et legatum ad gentes misit ; « et il a envoyé
un ambassadeur aux nations »), tandis que et erit salvatio Syon fait référence
au verset 17 (et in monte Sion erit salvatio : « et sur le Mont Sion, se trouvera le
salut »). Il est donc possible que la présentation d’Abdias dans le Summarium
corresponde à une conception du livre comme comprenant deux chapitres
plutôt qu’un. Quoi qu’il en soit, il est rare que six mots soient consacrés à
un chapitre ou deux dans le Summarium, et ses copistes, sans se préoccuper
des divisions bibliques réelles, divisent fréquemment le vers en trois, quatre,
voire cinq chapitres séparés : 1. legatum. 2. misit. 3. et erit. 4. salvatio. 5. Syon. La
variation des nombres de chapitres est toutefois encore plus large et ne reflète
pas seulement des erreurs de copie ou d’interprétation du Summarium. Elle
indique également que la division des chapitres bibliques elle-même n’était
pas encore complètement achevée à cette époque39. C’est le cas du troisième
livre d’Esdras ou du livre de Néhémie. Dans plusieurs cas, par exemple dans
le livre d’Esther, les variantes manuscrites du Summarium reflètent la longueur
variable de certains des livres bibliques correspondant à la différence de
numérotation des chapitres dans les textes hébreux (10) et grecs (16). D’autres
fois, le choix fait par l’auteur (ou le copiste) du Summarium reste obscur. Il en
va ainsi de la présentation du Cantique en sept (plutôt que huit) chapitres, ou
du Livre d’Esther en six (plutôt que dix ou seize) chapitres.
Un autre type de variation se produit dans l’ordre des livres. En dépit de
l’influence de la « Bible parisienne40 », la succession des livres dans la Bible
elle-même n’était pas encore complètement fixée au xve siècle. Le livre
dont la position changeait le plus souvent était les Actes des Apôtres, qui

38. Il ne s’agit pas du seul cas où la même glose est inscrite au dessus de plusieurs mots-clés
apparaissant en succession. La dernière ligne de l’Évangile de Jean se présente par exemple
ainsi : 18. Illusus. 19. Moritur. 20. surrexit. 21. se manifestat. Dans le manuscrit Lilienfeld,
Stiftsbibliothek 145, fol. 19r, chacun de ces mots est glosé Ihesus.
39. Cf. A. d’Esneval, « La division de la Vulgate latine en chapitres dans l’édition parisienne du
xiiie siècle », Revue des sciences philosophiques et théologiques, 62, 1978, p. 559-568.
40. Cf. entre autres L. Light, « French Bibles c. 1200-30: A New Look at the Origin of the Paris
Bible », dans R. Gameson (éd.), The Early Medieval Bible, Cambridge, Cambridge University
Press, 1994, p. 155-176 ; et Ead., « Versions et révisions du texte biblique », dans P. Riché et
G. Lobrichon (éd.), Le Moyen Âge et la Bible, Paris, 1984, particulièrement p. 75-93.
146 Mémoriser la Bible au bas Moyen Âge ?

apparaissaient parfois immédiatement après les Évangiles, alors qu’ils étaient


d’autres fois insérés entre les Épîtres canoniques et non-canoniques. La place
du Livre de Baruch était également variable : tantôt il précédait, tantôt il suivait
les Lamentations41. Dans certains cas, les manuscrits du Summarium incluent
des notes marginales commentant explicitement ce problème d’ordre. Par
exemple, les manuscrits Vatican, Biblioteca Apostolica Vaticana, lat. 945 et
lat. 1027 contiennent une note adjonctive : Canonica Iacobi debent poni inter Actus
apostolorum et primam Petri (« Les [épîtres] canoniques de Jacques doivent être
placés entre les Actes des Apôtres et la Première [Épître] de Pierre »).
Comme on l’a déjà noté, le Summarium ne couvre en fait pas l’ensemble
de la Bible : il omet les Psaumes. Il est plus qu’improbable qu’ils aient été
omis parce qu’on les aurait trouvés trop complexes à résumer, dans la mesure
où l’auteur ne reculait pas devant la tâche ardue de résumer le Lévitique, le
Deutéronome ou les Cantiques. Cette omission est plus probablement liée à la
fonction d’aide-mémoire du Summarium : on ne ressentait pas un besoin par-
ticulier d’aides mnémotechniques concernant les Psaumes, puisqu’ils étaient
traditionnellement appris par cœur dans les écoles monastiques, cathédrales
ou autres42. L’omission des Psaumes dans la confection des outils mnémo-
techniques concernant la Bible était une pratique fréquente. Qui plus est, les
Psaumes étaient parfois omis dans les manuscrits bibliques du Moyen Âge
tardifs eux-mêmes.
Enfin, les différentes versions manuscrites du Summarium contiennent des
additions, des omissions, des erreurs de copie, ainsi que leurs corrections,
ou corruptions ultérieures. Si l’on compare sa transmission à celle des ser-
mons ou des légendaires, par exemple, le Summarium ne contient pas de larges
portions de textes ajoutées ou omises ultérieurement. Il n’atteint pas non
plus le même degré de paraphrase, condensation, ou d’addition de matériel
complètement nouveau. Le Summarium maintient la structure biblique, et les
variantes apparaissent à l’intérieur de ce cadre établi. Sa transmission est en
revanche plus comparable à celle de textes très condensés ou obscurs, comme
le Doctrinale puerorum d’Alexandre de Villedieu déjà mentionné43. Pourtant,

41. Sur la position de Baruch, Dietrich Engelhus constate : Nota liber Baruch debet stare ante
Iezechielem, post Ieremiam (cité par F. J. Worstbrock, « Libri pauperum », art. cité, p. 186).
42. Cf. entre autres M. Carruthers, The Book of Memory: A Study of Memory in Medieval Culture,
Cambridge, Cambridge University Press (Cambridge Study in Medieval Literature, 10), 1990,
p. 94 ; M. Morard, « La magie par les Psaumes », dans « La harpe des clercs. Réceptions médié-
vales du Psautier latin entre usages populaires et commentaires scolaires », thèse de doctorat
en histoire, Paris IV-Sorbonne, Paris 2008), p. 710-776.
43. W. Maaz, « Zur Rezeption des Alexander von Villa Dei im 15. Jahrhundert », Mittelateinisches
Jahrbuch: Internationale Zeitschrift für Medievistik, 16, 1981 (1982), p. 276-281.
Lucie Doležalová 147

l’uniformité dans l’intensité du degré de variation, dans le niveau d’« ouver-


ture » du texte étonne, même dans un contexte médiéval, ce qui rend difficile
de parler d’un « texte » du Summarium en général.
Étant donné que le texte n’a jamais bénéficié d’une édition critique, dépar-
tager les leçons originales des corrections ou corruptions se révèle délicat 44.
Eu égard au très grand nombre de variantes, il est difficile d’établir la métho-
dologie qui permettrait de déterminer quelles sont les leçons « originales ».
Un critère envisageable est l’intégrité de la structure métrique : nombre de
manuscrits détruisant complètement le mètre, il est improbable qu’ils pré-
servent les lectures originales. La « cohérence conceptuelle » se révèle dans
notre cas un concept d’usage beaucoup plus problématique. Il semble que le
Summarium ne recherche pas les mots-clés les plus simples ou obvies, mais
qu’il crée souvent de véritables énigmes. Bien sûr, chaque variante manuscrite
présente un problème spécifique, même si toute copie du Summarium n’offre
pas nécessairement une version radicalement neuve du texte. Décrire conve-
nablement les modes de transmission du texte reste une entreprise risquée.
Les simples erreurs de copie sont des plus communes parmi les variantes.
Le tout premier mot, sex (six, par allusion aux six jours de la création du pre-
mier chapitre de la Genèse) est fréquemment corrompu dans les manuscrits :
nous trouvons par exemple lex (loi, gouvernance), rex (roi) et même tres (trois).
Cette corruption est due au fait que le (S) initial était souvent omis dans les
premières copies, en prévision de la confection d’une initiale enluminée de
plus grande taille qui n’était finalement pas ajoutée, ou incorrectement ren-
due. Le même phénomène se retrouve au début de plusieurs autres livres.
De nombreuses erreurs de copies ultérieures sont dues au caractère spéci-
fique du texte. Le Summarium n’a pas de syntaxe, il est conçu comme une liste
de mots. Aussi, chaque fois qu’un mot est corrompu, il est plus que probable
qu’il subira une corruption ultérieure, plutôt qu’une correction. Les exemples
d’erreurs d’orthographes patentes sont nombreux :

44. Plusieurs éditions du Summarium existent, mais aucune d’entre elles n’est critique. Il a été
inclus dans plusieurs éditions incunables de la Vulgate, dont au moins quatre sont vénitiennes
(Nicolaus Jenson, 1479 ; Hieronymus de Paganinis, 1492 ; Simon Bevilaqua, 1494 et 1498) et
une bâloise (Johann Froben, 1495). On le trouve également dans la Biblia Maxima éditée par
Jean de la Haye (Paris, 1660), en tête du premier volume de son édition de la Bible en dix-neuf
volumes (Biblia cum tabula noviter edita). Il apparaît au fol. 2r-8v, intitulé comme suit : Incipit
Tabula super Bibliam per versus composita : omnes libros Biblie continens omniaque capitula et de quo agi-
tur in eisdem capitulis. Il se retrouve également parmi des aide-mémoires bibliques et arts de
la mémoire (Madrid, 1849), ou en guise d’index à une Colleción de sermones panegíricos original
(Madrid, 1849). Des recherches ultérieures doivent encore être menées sur les premières édi-
tions du Summarium. Il est néanmoins improbable qu’elles aident à découvrir la version origi-
nale du texte.
148 Mémoriser la Bible au bas Moyen Âge ?

• Exode 27 : altare x altera (« auprès de l’autel » x « un autre » ; description


de l’autel).
• Exode 40 : nubes x miles (« nuage » x « soldat » ; Dieu dans la nuée, au-
dessus du sanctuaire).
• Nombres 26 : numerant x mirant (« ils comptent » x « ils admirent » ;
comptage des Lévites).

Le changement du mot-clé a souvent entraîné celui de la glose qui l’accom-


pagnait, les copistes s’efforçant alors de trouver un lien entre le nouveau
mot et le chapitre correspondant. Des variantes typiques de la tradition du
Summarium sont celles qui laissent le renvoi biblique postulé sémantiquement
intact, comme les nombreuses additions ou omissions de et ou –que. L’ajout
ou l’omission de ce court mot, sans altération des mots-clés sélectionnés
semble avoir été le moyen le plus simple pour les faire rentrer dans la struc-
ture métrique, mais de nombreux copistes ne se préoccupaient visiblement
pas de maintenir la forme versifiée du Summarium. Ils ont donc globalement
négligé cet aspect de la question.
D’autres variantes fréquemment relevées sont, elles, d’ordre morpholo-
gique. Les noms et adjectifs oscillent souvent entre différents cas, ou entre
pluriel et singulier (par exemple sompnio x sompnia en Deutéronome 24), le
plus fréquemment, entre le nominatif et l’accusatif (par exemple putei x puteos
en Genèse, 26 ou piscis x piscem en Jonas 2). Les verbes hésitent entre pluriel
et singulier (par exemple prohibet x prohibent en Genèse 2), passé et présent
(par exemple precepit x precipit en Exode 1, postulat x postulavit en III Esdras 10),
indicatif et subjonctif (par exemple concremet x concremat, ou mactet x mactat
en Lévitique 6 et 7), voix passive et active (par exemple vendunt x venditur en
Genèse 37, ou ungunt x ungitur en I Paralipomènes 29). Ces variantes n’af-
fectent pas les renvois bibliques au niveau sémantique. Certaines d’entre elles
résultent d’erreurs de copie, d’autres restaurent consciemment le mot exact
tel qu’il apparaît dans la Bible, d’autres encore adaptent le mot-clé à la glose
de sorte que l’ensemble constitue une séquence signifiante. Il est indifférent
pour la compréhension des événements racontés en Genèse 37, aussi bien
que pour le rythme du vers, que le lecteur rencontre vendunt : fratres Ioseph (« ses
frères vendent Joseph ») ou venditur Ioseph a fratribus (« Joseph est vendu par
ses frères »). Quoique aucun d’eux n’affecte véritablement le sens pris séparé-
ment, la réunion de ces facteurs rend le Summarium bien moins stable qu’un
texte narratif médiéval ordinaire.
Les variantes les plus notables sont celles qui affectent le sémantisme,
puisqu’elles transforment la relation entre le Summarium et le texte biblique
et obligent à changer substantiellement les gloses d’accompagnement. Ces
Lucie Doležalová 149

différences suggèrent l’existence d’un phénomène de réinterprétation tex-


tuelle dans un but d’amélioration, mais la hiérarchie entre les variantes est
souvent difficile à établir. Le second chapitre du livre de Jonas, dans lequel
Jonas est avalé par la baleine, est par exemple résumé dans la plupart des
manuscrits du Summarium par le mot ortus. Le terme, signifiant « dressé »,
« apparent » ou « né » n’évoque pas grand-chose dans ce contexte particulier, à
moins de le considérer comme une allusion – plutôt lointaine – à la délivrance
finale de Jonas, à la fin du chapitre, quand il échappe à la baleine. Je suis pour-
tant convaincue qu’il s’agit bien du mot originellement utilisé dans le poème,
mais qu’il y remplaçait en fait oratus (« il pria »), et qu’il avait été condensé
pour maintenir la structure rythmique du vers45. Ce chapitre biblique est par-
ticulièrement connu à cause de la prière de Jonas à l’intérieur du poisson. Ortus
doit toutefois avoir paru obscur aux scribes ultérieurs, qui le remplacèrent
souvent par piscis46 (« poisson »), piscem47 (idem, accusatif singulier), ou cetus48
(« baleine, monstre marin »), toutes allusions bien plus directes au contenu
du passage en question.
Des variantes encore plus radicales se rencontrent enfin également : l’omis-
sion de vers entiers, des changements dans leur succession, ou la création de
versions totalement neuves pour l’intégralité de certains livres. Un exemple
de ces changements radicaux est offert par le manuscrit Prague, Bibliothèque
nationale, I F 43. Dans ce manuscrit datant de la seconde moitié du xive siècle,
des versions complètement neuves de plusieurs livres bibliques (tels que les
Prophètes, Matthieu, Luc, ou les Actes des Apôtres) sont données, et la plu-
part des autres livres sont profondément modifiés. Les manuscrits Oxford,
Bodleian Library, Lyell Empt. 749, Klosterneuburg, Stiftsbibliothek, 428 et 503

45. Le vers qui résume l’ensemble du Livre de Jonas est le suivant : Post sortes. ortus. convertuntur.
dolet ipse (« Après sorts. Élevé. Ils sont détournés [de leur comportement mauvais]. Il a pitié »).
46. Cf. par exemple les manuscrits Znojmo, Archives municipales, II, 304 et Prague,
Bibliothèque nationale, I F 35 ou I G 1 1a.
47. Cf. par exemple les manuscrits Budapest, Bibliothèque universitaire, 50 et Prague,
Académie des sciences de la République tchèque, 1 TB 3.
48. Cf. par exemple Paris, Bibliothèque de l’Arsenal, 119, fol. 366r, ou Vienne, Österreichische
Nationalbibliothek, Pal. Lat. 4535, fol. 193v.
49. Ce manuscrit a été écrit à Paris en 1457-1458 par Desiderius de Birstorff. Le Summarium
(fol. 2r-16v) y est suivi par un autre outil mnémotechnique biblique des plus populaire, le
Rosarium Bibliae de Peter de Rosenheim, et par une sélection de plusieurs autres textes brefs. Sur
Desiderius, cf. A. Calmet, Bibliothèque lorraine, ou Histoire des homes illustres (1751), col. 121. Bien
que ces gloses soient très particulières, elles ne peuvent pas être attribuées à Desiderius sans
hésitation, car il écrit lui-même à la fin qu’il transcrit le texte (fol. 16r : Explicit Biblia metrificata
per me Desiderium de Birstorff […] transcripta).
150 Mémoriser la Bible au bas Moyen Âge ?

offrent également parmi d’autres une version complètement différente de


l’Apocalypse de Jean50, et de la plupart des épîtres néotestamentaires.
Un grand nombre de manuscrits ont visiblement subi des contaminations.
On rencontre des versions où plusieurs variantes de mots-clés sont notées,
ou bien dans lesquelles apparaissent plusieurs corrections opérées à partir
d’autres manuscrits. C’est le cas du manuscrit Prague, Bibliothèque natio-
nale, I G 11a, lequel comprend une édition du Summarium copié par Ulricus
Crux de Telcz (Oldřich Kříž z Telče, 1435/1440-1504), fondée sur au moins
deux manuscrits du Summarium différents (figure 4), ainsi que du manuscrit
Prague, Bibliothèque nationale, I A 41, qui lui est lié, et contient deux jeux
de gloses attachés à de nombreux mots-clés (figure 5), ou encore, entre bien
d’autres, du manuscrit Vyšší Brod, Bibliothèque monastique, XCI qui com-
porte un grand nombre de corrections. Le fait que les copistes travaillaient
à partir de deux manuscrits différents pour produire un nouveau et meilleur
texte suggère d’un côté qu’ils étaient intéressés par la signification de ce
dernier et essayaient de créer des lectures signifiantes et utiles. D’un autre
côté, ces copistes reprenaient fréquemment un modèle unique, auquel ils
ajoutaient à un stage ultérieur des variantes provenant d’un autre manuscrit,
en se contentant de rassembler plusieurs possibilités sans trancher sur la
qualité respective des versions exploitées. Il semble dans tous les cas évident,
sur la base de ces abondants témoignages, que la comparaison et la collation
manuscrite était une activité bien plus fréquente qu’on ne le suppose d’ordi-
naire – au moins en ce qui concerne la transmission du Summarium.
J’espère avoir montré clairement à quel point ce texte est instable, et par
conséquent difficile à comprendre et à manier. Même si cette instabilité sug-
gère que le texte biblique lui-même n’était encore pas complètement fixé dans
ses divisions au xve siècle, ce fait ne saurait expliquer à lui seul la transmission
chaotique du Summarium. Les variantes ne se multiplient aussi fortement que
parce que le Summarium n’est en fait pas tant un texte qu’une liste de mots, ce
qui le rend plus facilement corruptible. Les transformations du Summarium
témoignent à la fois d’un travail philologique de collation soigné, et de la
créativité de certains scribes qui tentaient de développer un outil mnémo-
technique efficient. Il est en même temps possible de constater des traces
de désintérêt pour la valeur référentielle du texte de la part de bien d’autres
scribes, avec pour conséquence la confusion et l’obscurité.

50. Alors que celui d’Oxford contient seulement la nouvelle version, les deux manuscrits de
Klosterneuburg incluent également la version originale, immédiatement à sa suite.
Lucie Doležalová 151

L’obscurité du Summarium est d’un type particulier : il ne s’agit pas d’un


texte crypté, ou obscurci – il est au contraire parfaitement exposé. Il s’agit
d’un élément standard des Bibles et des recueils textuels du bas Moyen Âge
destinés aux prêcheurs ou aux étudiants. Bien qu’il ne s’agisse pas du seul
outil mnémotechnique biblique médiéval, et qu’il appartienne à un ensemble
de textes analogues, c’était certainement le plus populaire parmi eux. Son
obscurité se situe au niveau sémantique, si on l’envisage dans sa relation avec
le texte biblique. La diversité de ses traditions textuelles aussi bien que de ses
gloses explicatives montre que les lecteurs médiévaux étaient très souvent
concernés par son sens. Il faut toutefois souligner dans le même temps que
le texte copié dans les manuscrits ne correspond pas à l’idée que nous nous
faisons d’un instrument de travail. Envisagé sous cet aspect, le Summarium,
dans la majeure partie de ses copies, présente divers manques :
• Il ne couvre pas la Bible entière (puisqu’il exclut les Psaumes).
• Il présente parfois un ordre des livres bibliques différent de celui de la
Bible elle-même.
• Il présente parfois un nombre de chapitres différents de celui des livres
bibliques envisagés, et ce parfois dans un ordre différent.
• Certains des mots-clés n’ont pas de rapport (ou un rapport très distant)
avec le chapitre biblique qu’ils sont supposés « résumer ».
• Il est parfois copié seulement partiellement, ou de manière aberrante.

Quel était l’usage d’un tel outil ? Comment a-t-il pu devenir si populaire ?
Ses obscurités sont si fréquentes que la question se pose de savoir dans
quelle proportion elles font du texte un instrument utile plutôt que nuisible
et contreproductif pour la mémorisation. Une comparaison avec le Doctrinale
d’Alexandre de Villedieu serait sans doute appropriée : ce dernier texte fut acti-
vement exploité en dépit de ses erreurs patentes durant presque trois siècles.
À la fin du xve et durant la première partie du xvie siècle, il fut d’ailleurs lar-
gement critiqué tandis que plusieurs tentatives étaient faites pour lui subs-
tituer un « meilleur » manuel de grammaire latine. Elles échouèrent toutes,
et le Doctrinale ne fut remplacé que bien plus tard dans l’histoire de l’huma-
nisme51. D’un côté, ce genre de situation peut souvent être mis en partie sur
le compte des facteurs d’inertie : substituer le neuf au vieux est un processus
de longue durée. Plusieurs vieux textes sont encore employés avec leurs addi-
tions, leurs omissions, en dépit de réserves explicitement exprimées et des

51. Reichling consacre un long chapitre à la description détaillée des critiques variées faites
à l’encontre du Doctrinale, ainsi que des grammaires de la fin du Moyen Âge et du début de
l’époque moderne qui l’ont concurrencé sans succès (cf. D. Reichling, Doctrinale, LXXXIII-CX).
152 Mémoriser la Bible au bas Moyen Âge ?

critiques concernant leurs limitations : ils le sont parfois également sans ces
aménagements. La quête du neuf n’était guère constitutive du Moyen Âge, qui
ne connaît pas la crainte qu’un texte devienne moins désirable en vieillissant.
On n’y ressentait aucun besoin de transformer continuellement, renouveler
ou remplacer.
Je suis convaincue que la raison principale du succès du Doctrinale et du
Summarium au Moyen Âge était la possibilité qu’ils offraient d’appréhender
le texte biblique de manière immédiate et unitaire. La plupart des choses en
ce monde sont extrêmement complexes, si complexes que l’on craint de les
approcher. Bien des gens préfèrent une réponse claire à des doutes explicites,
ou au vague. Offrir une version de la réalité compréhensible, même si elle n’est
pas pertinente (voire complètement fautive) est un premier pas vers le suc-
cès. L’appréhension immédiate d’une unité comporte d’indubitables vertus :
elle permet de saisir un ensemble dans sa totalité. Même si c’est de manière
imprécise, il est ainsi possible d’approcher un texte dans son intégralité et de
replacer ses différents aspects dans un contexte défini, sans se perdre dans
les détails. Même s’il se trompe ponctuellement, le Summarium Biblie donne
une vision d’ensemble claire de la Bible. Il permet de saisir l’ordre des livres et
– plus ou moins – leur contenu, et fait venir à la mémoire plusieurs citations
importantes. Tout irréaliste qu’elle fût, l’idée que l’on pouvait connaître la
Bible en mémorisant quelque 220 vers doit avoir été très attractive.
Le degré de corruption des copies manuscrites du Summarium paraît tout
d’abord surprenant. Ce qui nous choque encore plus aujourd’hui est toutefois
que ce degré de corruption textuelle – corruption résultant de l’incompréhen-
sion – ne semble pas avoir inquiété outre mesure les lecteurs et les copistes
médiévaux. Nous ne pouvons pas nous contenter de supposer que, contrai-
rement à nous, ils comprenaient tout simplement le texte, car certaines des
variantes concernant les mots-clés résultent clairement d’erreurs de copies
et sont sans aucun rapport avec le contenu des chapitres concernés. Force est
donc de suspecter que les hommes du Moyen Âge ont créé un outil inefficace
et l’ont utilisé naïvement (explication concordant grosso modo avec l’approche
des érudits du xixe siècle concernant le Moyen Âge), à moins de reconsidérer
les conceptions médiévales des outils textuels et du maniement de l’obscurité.
De mon point de vue, le cas du Summarium, loin d’être isolé, montre qu’il
existait une tolérance bien plus grande, voire une approche proprement posi-
tive de l’obscurité au Moyen Âge. L’obscurité était comprise comme une part
inhérente de la vie quotidienne. L’expression de saint Paul : « Maintenant
nous voyons comme à travers un verre de miroir, obscurément52 », n’était pas

52. I Cor, 13, 12.


Lucie Doležalová 153

seulement régulièrement citée par les théologiens et exégètes ; l’homme du


Moyen Âge l’expérimentait aussi tous les jours. Non seulement ce monde
était pour lui le reflet d’un monde à venir, mais il était prévisible et naturel
qu’on n’en comprenne pas la totalité. Les concepts d’efficience et de « gain de
temps » n’étaient pas centraux pour les médiévaux. Ils étaient complètement
étrangers à la culture monastique et n’émergèrent que progressivement avec
la croissance des universités et de la culture de la prédication, au cours du
bas Moyen Âge. De là le développement graduel d’outils mnémotechniques
effectivement plus concis, et qui pouvaient être lus plus rapidement que les
originaux, sans être nécessairement clairs. Ce que nous trouvons précisé-
ment le plus important aujourd’hui dans un manuel d’enseignement – un
ordre strictement observé, la clarté, la complétude – manque souvent dans
leurs équivalents du Moyen Âge. Un certain degré d’obscurité était considéré
comme naturel un peu partout. Il n’est donc pas vraiment surprenant de la
rencontrer dans ces outils.
Cela ne revient pas à dire que l’auteur du Summarium y a volontairement
inclus des mots-clés obscurs, mais seulement à souligner que les lecteurs
médiévaux ne pouvaient être surpris au même degré que nous en les rencon-
trant. Ils ne s’attendaient pas à tout comprendre, aussi ne concluaient-ils pas
de l’obscurité constatée à l’intérieur d’un outil mnémotechnique que l’outil
en question était insuffisant. Certains pouvaient proposer des modifica-
tions, mais ils créaient ce faisant de nouvelles obscurités. C’est très rarement
qu’un copiste à l’esprit systématique a transformé l’ensemble du texte pour
le rendre plus clair. Enfin, le Summarium est un condensé de la Bible. Il en est
par conséquent une sorte de reflet. Et la Bible elle-même est si pleine de mys-
tères et d’obscurités, qu’il n’y a aucune raison pour qu’un texte qui la reflète
soit différent.

Lucie Doležalová
Université de Prague
(traduit de l’anglais par Benoît Grévin)
154 Mémoriser la Bible au bas Moyen Âge ?

Fig. 1 – Ms. Lilienfeld, Stiftsbibliothek 145 (XIV), fol. 17v ; début du Summarium biblie
(ici intitulé Biblia pauperum metrica)
Lucie Doležalová 155

Fig. 2 — Différentes mises en page du Summarium Biblie

Fig. 2a — Ms. Klosterneuburg, Stiftsbibliothek, 193, fol. 134r


156 Mémoriser la Bible au bas Moyen Âge ?

Fig. 2b — Ms. Kraków, Bibliotek Jagiellonska, 284 I, fol. 251v


Lucie Doležalová 157

Fig. 2c — Ms. Brno, Moravský zemský archiv, 905, fol. 30r


158 Mémoriser la Bible au bas Moyen Âge ?

Fig. 2d — Ms. Klosterneuburg, Stiftsbibliothek, 503, fol. 137v


Lucie Doležalová 159

Fig. 2e — Ms. Olomouc, VK, M II 60 (1/2 XV), fol. 6v-7r


160 Mémoriser la Bible au bas Moyen Âge ?

Fig. 2f — Prague, Bibliothèque nationale, XVIII B 18 (Bohême 1441), fol. 1r


Lucie Doležalová 161

Fig. 2g — Ms. Prague NL, XI A 14 (Bible bohémienne, 1417-1436), fol. 5v


162 Mémoriser la Bible au bas Moyen Âge ?

Fig. 3 — Ms. Melk, Stiftsbibliothek, 1793 (XV), fol. 235v-236r : Genèse avec 51
chapitres, en raison de la division du chapitre 40 (tres tres) en deux
Lucie Doležalová 163

Fig. 4 — Ms. Prague, Bibliothèque nationale, I G 11a, fol. 7v


164 Mémoriser la Bible au bas Moyen Âge ?

Fig. 5 — Ms. Prague, Bibliothèque nationale, I A 41, fol. 169r


« Pour la charité et le commun profit » :
Bible, hérésie et politique en Angleterre
Aude Mairey

L a Bible wycliffite, dont la rédaction, sans doute collective, s’étale sur les
dernières décennies du xive siècle, est la première traduction intégrale de
la Bible en anglais1. Elle a connu un immense succès (plus de 250 manuscrits
conservés), alors même qu’elle est l’œuvre de gens qui ont été à l’origine de la
seule hérésie anglaise de la fin du Moyen Âge, les Lollards, sous la conduite de
leur maître à penser, John Wyclif2. Elle a généralement été étudiée par rapport
à la question de la traduction du texte sacré et des problèmes posés par cette
dernière ou, de manière plus générale, par rapport à la question de l’accès des
laïcs à la connaissance3.
Ces thèmes sont fondamentaux, mais ils sont loin d’être les seuls à faire
l’objet de développements dans le riche prologue général de la Bible wycliffite.
La dimension politique, très présente dans les écrits de Wyclif et des Lollards4,
a rarement été évoquée pour ce prologue. Or, bien que les idées qui y sont
exprimées ne se démarquent pas fondamentalement des thèses dévelop-
pées dans d’autres textes wycliffites, leur intérêt est grand, d’une part parce
qu’elles sont ici mises en relation avec les thèmes de la traduction et de l’accès

1. Sur la Bible wycliffite, voir la récente et pénétrante synthèse de Mary Dove, The First English
Bible: The Text and Context of the Wycliffite Versions, Cambridge, Cambridge University Press, 2007 ;
pour une présentation en français, voir A. Mairey, « La Bible wycliffite », dans P. Boucheron
(dir.), Une histoire du monde au xve siècle (vers 1380-vers 1520), Paris, Fayard, 2009, p. 458-463.
2. Sur John Wycliff et les Lollards, l’ouvrage de référence reste celui d’Anne Hudson, The
Premature Reformation: Wycliffite Texts and Lollard History, Oxford, Clarendon Press, 1988. Mais
la bibliographie sur l’hérésie lollarde est extrêmement abondante. On peut en trouver une
bonne partie sur le site de la Lollard Society qui est, comme son nom l’indique, une société de
recherche exclusivement dédiée aux Lollards (http://lollardsociety.org/).
3. Voir par exemple C. Von Nolcken, « Lay literacy, the democratization of God’s Law and the
Lollards », dans K. Van Kampen et J. L. Sharpe III (éd.), The Bible as Book: the manuscript tradition,
Londres, British Library & Oak Knoll Press, 1998, p. 177-195.
4. Il subsiste même un « miroir au prince » lollard, le Tractatus de regibus, édité par J.-P. Genet
(Four English Political Tracts of the Middle Ages, Londres, Royal Historical Society [Camden Society,
4e série, XVIII], 1977). Nous y reviendrons.
166 « Pour la charité et le commun profit »

à la connaissance, ce qui permet de mieux mesurer l’impact socio-politique de


cette dernière ; et d’autre part parce que les critiques envers les seigneurs laïcs
y sont un peu plus appuyées qu’ailleurs. Avant de développer ces questions,
présentons rapidement la traduction et son prologue.

Dans le contexte de la diffusion de la Bible anglaise, qui a largement


dépassé les cercles hérétiques, il n’est pas étonnant que le monumental
prologue général de la Bible wycliffite ne subsiste que dans une minorité de
manuscrits – 11 en tout dont 3 sous forme de fragments. Ce prologue est
constitué de 15 chapitres présentant et expliquant le projet ; il date proba-
blement du début des années 1390. Ce prologue est évidemment anonyme.
Les nombreuses tentatives d’identification d’un auteur parmi les premiers
disciples de Wyclif, tel John Purvey, n’ont jamais été certaines, même si tous
s’accordent à penser qu’il a été écrit par un universitaire d’Oxford. Cet anony-
mat s’explique aisément par le danger qu’il y aurait eu à se proclamer l’auteur
d’opinions condamnées comme hérétiques, mais aussi parce que cette tra-
duction a forcément été un travail collectif (on notera cependant que dans le
prologue, l’auteur s’exprime à la première personne, en tant que coordinateur
de la traduction).
Le prologue a généralement été étudié pour ses derniers chapitres, consi-
dérés comme les plus militants et polémiques, en tout cas dans le domaine
intellectuel. Les chapitres 13 à 15, en effet, renouvellent tout autant les
attaques des Lollards contre le clergé, en particulier sur le plan intellectuel,
qu’ils expliquent les principes ayant présidé à la traduction5. Mais ce pro-
logue comprend bien d’autres éléments importants : le chapitre 12 est consa-
cré aux différentes manières de connaître la Bible et à l’importance que cela
revêt pour la compréhension du texte sacré ; plus généralement, il révèle une
intense réflexion sur le statut de la connaissance chez les Lollards. Surtout, le
reste du prologue, souvent négligé (il n’apparaît jamais dans les anthologies
récentes), est tout aussi intéressant. Les 11 premiers chapitres constituent en
effet une réflexion élaborée sur l’Ancien Testament et sur son utilité – point

5. La seule édition complète du Prologue Général se trouve dans l’édition de J. Forshall et


F. Madden, The Holy Bible, Containing the Old and New Testaments, with the Apocryphal Books, in the
Earliest English Versions Made from the Latin Vulgate by John Wycliffe and His Followers, Oxford, 1850,
réimp. New York, 1982, 4 vol. Des extraits des derniers chapitres ont cependant été édités
plus récemment, notamment dans le recueil suivant : J. Wogan-Browne, N. Watson, A. Taylor
et R. Evans (éd.), The Idea of Vernacular. An Anthology of Middle English Literary Theory, 1280-1520,
Exeter, University of Exeter Press, 1999, p. 91-97. Pour une traduction française des chapitres
12, 13 et 15, avec la version originale en regard, voir S. Morrison et A. Mairey, Dialogues et résis-
tances : une anthologie de textes anglais de la fin du Moyen Âge, introduction, traduction et commen-
taires, Turnhout, Brepols, 2010, p. 361-396.
Aude Mairey 167

essentiel dans le cadre du christianisme, fondé sur le Nouveau Testament.


Mais ils posent aussi la question de l’audience induite du prologue – en parti-
culier l’audience seigneuriale – et développent certains aspects permettant de
préciser les positions sociales des Lollards, en particulier vis-à-vis des élites
laïques. Or, ces positions s’avèrent plus complexes que celles qui leur sont
habituellement prêtées. En outre, ces dernières ne peuvent être séparées de la
réflexion générale des wycliffites sur le statut de la Bible et de la connaissance.

La Bible constitue pour les Lollards le support essentiel – unique en fait –


de la foi (Wyclif a d’ailleurs été surnommé le doctor evangelicus). Cette centralité
de la Bible s’inscrit dans le cadre de la doctrine des deux Églises développée
par Wyclif. Nous ne l’évoquerons que très rapidement car elle a déjà été lar-
gement étudiée, mais elle apparaît cruciale pour comprendre tant cette place
primordiale de la Bible dans l’architecture wycliffite que la structure de la
société telle que l’envisagent les Lollards. Wyclif défend la distinction entre
l’Église visible, celle d’un clergé majoritairement corrompu, et l’Église invi-
sible, celle des vrais élus, la congregatio praedestinatorum. Wyclif croit en effet,
rappelons-le, en la prédestination dans le droit fil des idées de saint Augustin,
une prédestination toutefois tempérée par l’idée d’un investissement néces-
saire du croyant pour son salut, les desseins de Dieu restant inconnus6. Pour
Wyclif, l’Église institutionnelle ne correspond donc pas à la véritable Église,
celle des élus ; de ce fait, ses membres n’ont logiquement aucune autorité par-
ticulière par rapport aux autres chrétiens – et ses membres les plus récents,
les frères mendiants en particulier, sont violemment attaqués dans la mesure
où ils ne sont pas intégrés dans l’Église évangélique. En outre, l’institution
ecclésiastique n’a aucune raison d’avoir des possessions en lien avec cette
autorité illégitime. Wyclif fustige donc les biens temporels de l’Église ainsi
que la fausse autorité temporelle de ses membres. Pour lui, c’est au roi – seule
autorité légitime sur terre – qu’il appartient de réformer cette Église visible de
par son autorité sur la société visible des baptisés qui est, par ailleurs, assez
classiquement conçue selon le schéma traditionnel des trois ordres, même si
ce dernier est plus ou moins adapté selon les textes, nous y reviendrons7.
Le rôle d’intermédiaire du clergé est donc fondamentalement remis en
cause et le texte sacré est le seul lieu où peut se trouver la vérité. C’est pourquoi

6. Voir notamment T. Shogimen, « Wyclif ’s Ecclesiology and Political Thought », dans I. C. Levy
(éd.), A Companion to John Wyclif: Late Medieval Theologian, Leyde, Brill, 2006, p. 199-240.
7. Voir A. Hudson, « Peculiaris regis clericus: Wyclif and the Issue of Authority », dans M. Grosman,
A. Vanderjagt et J. Veenstra (éd.), The Growth of Authority in the Medieval West, Groningen, Egbert
Forsten, 1999, p. 63-82.
168 « Pour la charité et le commun profit »

le devoir premier de tous les chrétiens est de lire la Bible et de s’en impré-
gner. Ces principes sont essentiels pour comprendre le rapport des wyclif-
fites à la connaissance. S’opposant à l’idée que seuls les clercs ayant fait de
longues études théologiques sont capables de comprendre la Bible dans
ses subtilités, les Lollards insistent donc sur le fait que les laïcs peuvent – et
doivent – tout aussi bien s’y atteler. Mais la Bible est complexe, ils le savent
bien. Ils ne rejettent donc pas toute aide à l’interprétation : le devoir des « vrais
prêtres » (trewe priests) selon la terminologie lollarde, consiste bien à prêcher
les vérités contenues dans les saintes Écritures et à les expliquer. Cette volonté
d’explication se retrouve sur le plan textuel, car la traduction de la Bible, et en
particulier celle du Nouveau Testament, a été accompagnée de gloses et de
commentaires qui subsistent dans certains manuscrits. Or, ces commentaires
diffèrent peu dans l’ensemble des commentaires orthodoxes, que les Lollards
utilisent d’ailleurs abondamment, à commencer par ceux de Nicolas de Lyre
(† 1340), un franciscain pourtant, mais dont les commentaires font référence
au xive siècle8.
De la même manière, les Lollards ne sont pas hostiles au savoir en général,
pour autant qu’il contribue à la compréhension de la Bible, et donc de Dieu.
L’apprentissage de la connaissance doit cependant être encadré, et d’abord
– mais pas seulement – par les vertus essentielles, celles de l’humilité et de la
charité ; ainsi l’auteur conclut-il le chapitre 12 : « Avec ces règles d’Augustin,
les quatre sens des Saintes Écritures et la connaissance des discours figuratifs,
avec une bonne vie, de l’humilité et l’étude de la Bible, les hommes simples
peuvent comprendre le texte de la Sainte Écriture et s’édifier eux-mêmes ainsi
que les autres hommes9. » En définitive, la réception du savoir ne dépend donc
pas du statut de celui qui le transmet… À tel point que l’auteur affirme que les
« hommes simples » doivent pouvoir accueillir une vérité divine « quel que soit
l’homme qui l’enseigne » et qu’inversement, ils doivent rejeter tout ce qui est
contraire aux saintes Écritures, même si cela vient d’un ange. Il faut cependant
souligner que ce passage exprime le point de vue d’hommes issus des milieux
universitaires : il faut le resituer dans un milieu intellectuel précis, même si

8. La dimension politique de l’exégèse de Nicolas de Lyre est d’ailleurs très importante, quoique
dans un autre contexte, celui du premier tiers du xive siècle français : voir P. Buc, « The Book of
Kings: Nicholas of Lyra’s Mirror of princes », dans P. D. W. Krey et L. Smith (éd.), Nicholas Lyra.
The Senses of Scripture, Leyde, Brill, 2000, p. 83-109.
9. S. Morrison et A. Mairey, Dialogues et résistances…, op. cit., p. 373-374 : « Bi these reulis of Austin
and bi iiii. undirstondingis of Hooly Scripture and bi wiis knowing of figuratiif spechis, with good lyvynge
and meeknesse and stodyinge of the Bible, symple men moun sumdel undirstonde the text of Holy Writ and
edefie myche hemself and other men. »
Aude Mairey 169

l’audience projetée est beaucoup plus large. Dans certains textes lollards plus
tardifs, cette conception est nuancée.
En effet, beaucoup d’écrits lollards ne sont pas exempts d’un certain anti-
intellectualisme, qui cible avant tout les « clercs orgueilleux » et les « vains
religieux ». Très souvent, la glose – terme fréquemment utilisé dans un sens
péjoratif – est dénoncée dans les écrits lollards à propos des mendiants en
particulier10. Il faut y voir en fait une dénonciation des « sophismes » vilipen-
dés par les Écritures, en tout cas d’un savoir sophistiqué qui n’a plus pour
objectif que lui-même et non le salut. Là encore, cela constitue une accusation
relativement commune dans la littérature anglaise de la fin du Moyen Âge : le
savoir oui, les arguties non11. C’est d’ailleurs dans le même ordre d’idées que
les Lollards dénoncent les exempla largement utilisés dans la prédication men-
diante. Pour eux, ces exempla sont inutiles, voire dangereux, dans la mesure
où ils détournent les fidèles du texte sacré. Pourtant, nous le verrons, eux-
mêmes ne dédaignent pas toujours le principe de l’exemplarité, même s’ils ne
le mettent pas en œuvre de la même manière.
Les derniers chapitres du prologue de la Bible wycliffite offrent une réflexion
très riche sur le statut de la connaissance, singulièrement ouverte aux laïcs en
raison même de la doctrine wycliffite des deux Églises et du statut du texte
sacré. Mais cette conception ouverte engendre à son tour nombre d’obliga-
tions pour les laïcs – obligations spirituelles bien sûr, mais aussi sociales et
politiques, en particulier pour ceux qui détiennent le seul pouvoir légitime sur
terre – le roi et les seigneurs. Or, ces obligations apparaissent fortement dans
les onze premiers chapitres, superbement ignorés par l’historiographie.

Ces onze premiers chapitres constituent une présentation de, et une


réflexion sur, l’Ancien Testament et son utilité. Le premier chapitre s’ouvre
par une présentation générale de la composition de la Bible. L’auteur insiste,
en particulier, sur la distinction nécessaire entre les livres officiels et les apo-
cryphes – lesquels ne sont d’ailleurs pas dénués d’intérêt historique. Le cha-
pitre 2 distingue ensuite les trois grands types de commandements présents
dans l’Ancien Testament selon leur nature, morale, judiciaire ou rituelle ; les
deux derniers types sont certes caducs depuis l’apparition de la loi du Christ,
mais comme ils préfigurent les commandements de ce dernier, ils restent

10. Voir par exemple le poème Pierce the Plougman’s Crede, dans J. Dean (éd.), Six Ecclesiastical
Satires, Kalamazoo, TEAMS, 1991 [http://www.lib.rochester.edu/camelot/teams/credefrm.
htm], v. 709-710 : « Ils détournent les paroles de Dieu avec leurs gloses de l’Évangile, et outre-
passent tous les privilèges dont Pierre avait usé ».
11. Sur cette question, je me permets de renvoyer à mon livre, Une Angleterre entre rêve et réalité.
Littérature et société en Angleterre au xive siècle, Paris, Publications de la Sorbonne, 2007, p. 299-303.
170 « Pour la charité et le commun profit »

édifiants. Les chapitres 3 à 11 s’attellent ensuite au résumé des 25 livres de


l’Ancien Testament, parfois assortis de commentaires. Or, nombre de ces
commentaires sont d’abord destinés aux « rois et seigneurs chrétiens », en
tout cas à ceux qui disposent d’un pouvoir temporel. À tel point que, mis bout
à bout, l’ensemble apparaît de manière frappante comme une mise en garde
destinée aux seigneurs qui sont, pour Wyclif et ses disciples, les seuls por-
teurs d’une autorité légitime sur terre, mais qui en ont d’autant plus d’obli-
gations. En outre, ils ne sont pas exempts de responsabilité vis-à-vis de l’état
déplorable de l’Église visible.

Comment cette mise en garde se déploie-t-elle ? Dès le chapitre 2, un appel


aux seigneurs offre un avertissement limpide :
Les commandements juridiques instruisaient des jugements et des peines pour
les horribles péchés, et les commandements de la loi de Moïse étaient tout à fait
justes et profitables pour les hommes, car ils ont été ordonnés par Dieu, qui ne
peut se tromper dans ses jugements, ses lois et ses œuvres. Néanmoins, depuis
que le Christ s’est fait homme, qu’il a ordonné la loi de charité et de miséri-
corde, et qu’il n’a pas voulu la mort d’un pécheur, mais son repentir et son
salut, les chrétiens ne sont plus liés aux commandements de la loi de Moïse, qui
ont pris fin lors de la passion du Christ. Pourtant, les seigneurs chrétiens qui
ont l’épée et qui sont les vicaires de Dieu (Romains, 13e chap.) peuvent punir
les hommes qui ont ouvertement enfreint la loi, par [la confiscation] des biens
et l’emprisonnement du corps, et quelquefois par la peine de mort, lorsque
le péché ne peut être détruit ou que la communauté ne peut être rétablie dans
la paix, comme les quatre docteurs et d’autres plus tard l’ont montré claire-
ment par les saintes écritures et par la raison ; mais veillez à ce que cela soit
fait pour la charité et le commun profit, avec miséricorde et compassion pour
votre prochain, et non par cupidité ou par orgueil, ou par vengeance du tort
d’un homme12.

12. J. Forshall et F. Madden (éd.), The Holy Bible…, op. cit., vol. 1, p. 3 : Judicials techen domes and
peynes for orrible synnes, and the iudicials of Moises lawe weren ful just and profitable for men, for tho weren
ordeined of God, that may not erre in his domes, and lawis, and workis. Netheles sithen Crist was maad
man, and ordeyned lawe of mercy and of charite, and wole not the deth of a sinful man, but repentaunce and
saluacioun, cristen men ben not bounden to kepe the iudicials of Moyses lawe, that was endid in the tyme of
Cristis passioun. But yit cristen lordis that han the swerd, and ben Goddis vikers, in xiij c° to Romayns, moun
punishe men, that trespassen openly, in catel and bodyly prisoun, and sumtyme bi bodily deth, whanne the
synne may not ellis be distried, neither the comynte may ellis be stablishid in pees, as the foure doctours and
other latter preuen opynly by holy writ and resoun ; but looke that this be don for charite and comyn profit,
with mercy and compassioun of bretheren, not for couetise, nether pride, neither for veniaunce of a mannes
owne wrong.
Aude Mairey 171

Ce passage constitue un résumé saisissant de la doctrine wycliffite en


matière d’autorité – même si le mot n’est pas prononcé. Seuls les seigneurs
laïcs – les vicaires de Dieu (expression qui apparaît fréquemment dans
d’autres textes wycliffites) – ont une autorité légitime sur terre ; il s’agit de la
potestas, pouvoir délégué dérivé du dominium qui n’appartient qu’à Dieu. Eux
seuls ont donc le pouvoir de punir, y compris par la peine de mort, par ailleurs
assez mal vue par les Lollards puisqu’elle ne correspond pas à la loi du christ.
Et de fait, pour Wyclif, qui a notamment développé ses idées politiques dans
le De officio regis (1379), huitième livre de sa Summa Theologica, non seulement
l’ordre temporel et politique n’est pas remis en cause, mais il est renforcé.
Les clercs ne bénéficiant d’aucune potestas, seuls les rois, et dans une moindre
mesure les seigneurs, possèdent la légitimité pour gouverner et être obéis.
Ces positions apparaissent dans tous les textes politiques composés par les
wycliffites, généralement inspirées en tout ou en partie du De officio regis. Le
Tractatus de regibus, composé à la fin du xive siècle, est sans doute le texte qui
développe ces positions de la manière la plus détaillée, en anglais. Il est tout
entier construit sur la démonstration du fait que le roi et les seigneurs ont
seuls cette légitimité, que le clergé ne doit en aucun cas se mêler des affaires
temporelles et qu’il doit obéir aux premiers en vertu de la loi christique :
[Le Christ] confia son église au gouvernement des chevaliers. Ainsi Pierre ensei-
gna-t-il que les chrétiens doivent être sujets dans l’humilité de différentes sortes
d’hommes, les rois passant devant tous les autres, et les ducs venant après les
rois ; et ceux-là sont dans l’état d’accomplir ces offices, de chercher vengeance
vis-à-vis des mauvais hommes, et de louer les bons13.
Plus loin, il revient sur l’organisation de base de la société et les fonctions de
chacun :
Les prêtres doivent rester dans leurs limites et ne pas aller du côté des seigneurs,
tandis que les seigneurs doivent rester dans leurs limites et ne pas prendre
l’office des prêtres, et les travailleurs doivent tenir leur état. Ainsi la paix sera-
t-elle dans les royaumes, ainsi que les deux sortes de bien-être, dans ce monde
et dans l’autre. Et de même que les rois doivent défendre leurs royaumes, de
même ils doivent nettoyer les différents états ; et parmi les autres offices qui
incombent aux rois, il y en a un qui est essentiel, vénérer Dieu et agir pour le
profit de leurs royaumes afin qu’ils restent stables14.

13. J.-P. Genet (éd.), Tractatus de regibus…, op. cit., p. 6 : [Cryst] commyttid his chirche to governaille
of knyghttes. And herfore techis Petur that cristen men schulden be suget in mekenes to alle maner of men,
as to kyngus as passynge bifore other men, and to dukus as next under kyngis ; and these bene in statis to
perfoureme these offices, to take vengeaunce on yvelle men, and to prayse gode men.
14. Ibid., p. 14 : Prestis schuld hold theire bondes and not passe to lordis, and lordes schulden hold her
bondes and not take prestis office, and laboreris schulde holde hor state. And thus schuld pes be in rewmes
172 « Pour la charité et le commun profit »

Mais cette légitimation ne vaut pas blanc-seing et l’avertissement de l’auteur


aux seigneurs est clair : ils doivent agir selon les principes christiques de cha-
rité et de miséricorde, mais aussi en vertu du commun profit – ils ont l’obliga-
tion de bien gouverner. Il en est de même, de manière beaucoup plus appuyée,
dans le prologue de la Bible.

L’appel du deuxième chapitre donne le ton des suivants : et de fait, le


résumé des livres de l’Ancien Testament semble avant tout destiné aux rois
et aux seigneurs chrétiens, ce qui n’est d’ailleurs pas complètement illogique
étant donné la nature du contenu des livres historiques de la Bible, attachés
à retracer le destin du peuple d’Israël, et ce d’abord à travers ses dirigeants.
Les appels aux seigneurs reviennent donc régulièrement dans les commen-
taires, à la suite des résumés, et ils ne sont pas toujours très tendres : on sent
percer ici la critique, d’autant plus aiguë que la responsabilité des seigneurs
est grande. Un des passages les plus représentatifs en la matière se situe dans
le chapitre 10. Ce dernier commente de manière particulièrement dévelop-
pée les deux livres des Paralipomènes (les Chroniques, dans notre dénomination
actuelle). Dans ce chapitre-commentaire, l’auteur aborde un certain nombre
de sujets chers aux wycliffites, en particulier leur dénonciation du culte des
saints et du culte des images ainsi que la critique du clergé. Mais tous ces
thèmes sont ici reliés à l’exercice du pouvoir par les rois et les seigneurs et, de
manière générale, ce chapitre leur est entièrement destiné. L’extrait suivant
permet de mesurer la cohérence du propos :
Ce récit des deux livres des Paralipomènes devrait inciter les rois et les seigneurs
chrétiens à détruire le péché, à aimer la vertu, à faire connaître et garder la loi de
Dieu par leur peuple, car ils ont pu voir là comment Dieu a durement puni les
mauvais rois qui ont vécu dans le mal et qui ont conduit leur peuple à l’idolâtrie
ou à d’autres grands péchés, et comment Dieu a grandement loué, récompensé
et chéri les bons rois, qui ont bien vécu et ont bien gouverné leur peuple dans
la loi de Dieu, dans la claire raison et la bonne conscience. Et même si les rois
et les seigneurs ne connaissent pas plus des saintes écritures que les trois his-
toires du deuxième livre des Paralipomènes et des Rois, c’est-à-dire les histoires
des rois Josaphat, Ezéchiel et Josué, ils peuvent y apprendre suffisamment com-
ment bien vivre et comment bien gouverner leur peuple selon la loi de Dieu, et
éviter tout orgueil, idolâtrie, cupidité et autres péchés.
Mais hélas ! hélas ! hélas ! Alors que le roi Josaphat envoya ses princes, ses
doyens et ses prêtres dans chaque cité de son royaume avec le livre de la loi de

and twey maneres of welefare in this world and in tho tother. And as kynges schulden defende her rewmes, so
thai schulden purge alle these statis, and amonge other offices that fallen to kynges, this is one princepal, to
worschipe of God and profite to tho rewmes yif thay schal stonde stable.
Aude Mairey 173

Dieu, pour enseigner clairement la loi de Dieu au peuple, certains seigneurs


chrétiens envoient des lettres générales à tous leurs hommes, leurs liges et leurs
tenanciers, pour que les pardons des évêques de Rome – qui sont clairement
des mensonges car ils accordent de nombreuses centaines d’années de par-
don après le jour du jugement – soient prêchés partout dans leurs royaumes et
leurs seigneuries ; et si quelque homme sage parle contre les erreurs ouvertes
de l’Antéchrist et enseigne aux hommes à faire l’aumône aux pauvres nécessi-
teux pour échapper aux tourments de l’enfer et gagner le bonheur céleste, il est
emprisonné, comme un homme situé en dehors de la foi chrétienne, traître à
Dieu, aux rois et aux seigneurs chrétiens.
Et alors que le roi Ezéchiel s’est fort occupé à nettoyer la maison de Dieu et à
éliminer toute impureté du sanctuaire, et qu’il a ordonné aux prêtres d’offrir des
sacrifices enflammés sur l’autel de Dieu, et qu’il a ordonné aux doyens de louer
Dieu dans Sa maison, comme David et d’autres prophètes l’ont commandé,
certains seigneurs, chrétiens de nom mais païens de condition, ont piétiné le
sanctuaire de Dieu, y ont amené des clercs simoniaques pleins d’avidité, d’héré-
sie, d’hypocrisie et de malice, pour faire obstruction à la loi de Dieu, afin qu’elle
ne soit pas connue, ni gardée, ni prêchée librement. De plus, certains seigneurs
chrétiens retiennent de nombreux prélats et curés dans leurs cours et dans des
offices séculiers contre la loi de Dieu et des hommes, clairement, et les excluent
de leur office spirituel et de l’assistance aux âmes chrétiennes.
Et alors que le roi Josué a prêché ouvertement au peuple la loi de Dieu dans le
temple, qu’il a rejeté les idoles et a brûlé les os des prêtres qui commettaient
idolâtrie, certains seigneurs chrétiens, en nom mais pas en actes, louent et glo-
rifient les écrits des frères, remplis de tromperies et de mensonges […] et ils
poursuivent cruellement ceux qui veulent enseigner vraiment et librement la loi
de Dieu, et ils louent, maintiennent et chérissent ceux qui prêchent des fables,
des mensonges et les traditions pécheresses des hommes […].
Mais que ces seigneurs sans sagesse sachent qu’Élie le prophète fut un temps le
seul détenteur de la vérité de Dieu, alors que le roi Achab, avec ses 850 prêtres
et prophètes de Baal, était dans l’erreur ; et aussi que Michée, un temps seul
prophète de Dieu, détenait la vérité contre les 400 prophètes de Baal qui conseil-
laient à Achab de partir en guerre, vers sa propre destruction et sa mort. Ainsi,
maintenant, quelques pauvres et simples hommes – par rapport aux clercs des
écoles – peuvent détenir la vérité des saintes écritures contre des milliers de
prélats et de religieux, qui s’adonnent à l’orgueil mondain et à la convoitise, à la
simonie, à l’hypocrisie et à d’autres péchés de chair15.

15. J. Forshall et F. Madden (éd.), The Holy Bible…, op. cit, vol. 1, p. 29-30 : This proces of
Paralypomynon in the j and ij book schulde stire cristene kingis and lordis to distroie synne, and loue vertu,
and make Goddis lawe to be knowe and kept of her puple, for heere thei mowne se, hou sore God punschide
yuele kingis that lyueden yuele, and drowen the puple to idolâtrie, either other gret synnes, and hou greetly
God preyside, rewardide, and cherischide good kinges, that lyueden wel, and gouernede wel the puple in
174 « Pour la charité et le commun profit »

On le voit, l’auteur n’hésite pas à dénoncer violemment les rois et les sei-
gneurs accusés de favoriser les mauvais prélats, en particulier les vendeurs
d’indulgence, les clercs impliqués dans le gouvernement et les frères men-
diants, ces trois groupes étant l’objet de critiques particulièrement vives de la
part des Lollards. Il insiste également sur la question de l’idolâtrie (rappelons
que les Lollards entretenaient des positions iconoclastes16), de la corruption,
et reprend en fait tous les péchés que les Lollards mettent en général sur le dos
des clercs. Au passage, il critique également les seigneurs qui empêchent les
hommes simples et sages, autrement dit les prédicateurs disciples de Wyclif,
de prêcher, et, pire encore, qui les emprisonnent parfois. L’auteur en appelle
donc à la responsabilité des seigneurs dans tous les domaines, en particulier
dans le domaine spirituel, et critique violemment les « mauvais seigneurs »,
tout comme il critique les « mauvais prélats ». Nombre de ces thèmes appa-
raissent dans d’autres textes politiques, en particulier dans le Tractatus, qui
développe longuement, par exemple, la question de l’emprisonnement. Mais

Goddis lawe, and opin resoun, and good conscience. And though kingis and lordis knewen neuere more of
hooly scripture than iij stories of the ii book of Paralypomynon and of Regum, that is, the storie of king
Josophat, the storie of king Ezechie, and the storie of king Josie, thei myghte lerne sufficiently to lyue wel and
gouerne wel hire puple bi Goddis lawe, and eschewe al pride, and ydolatrie, and coueitise, and other synnes.
But alas ! alas ! alas ! where king of Josaphat sente hise princis, and dekenes, and prestis, to ech citee of his
rewme with the book of Goddis lawe, to techen opinly Goddis lawe to the puple, summe cristene lordis senden
general lettris to alle her mynistris, and leegemen eithir tenauntis, that the pardouns of the bisschopis of
Rome, that ben opin leesingis, for thei graunten many c yeeris of pardoun aftir domes day, be prechid generaly
in her rewmes and lordschipis, and if eny wijse man ayenseith the opin errouris of anticrist, and teche men to
do her almes to pore nedy men, to ascape the peynes of helle, and to winne the blisse of heuene, he be prisoned,
as a man out of cristen bileue, and traytour of God, and of cristen kingis and lordis. And where king Ezechie
made him ful bisy to clense Goddis hous, and do awey al vnclennesse fro the sentuarie, and comaundide prestis
to offre brent sacrifice on Goddis auter, and ordeynede dekenis in Goddis hous to herie God, as Dauith and
other prophetis ordeyneden, summe cristene lordis in name, and hethene in condiscouns defoulen the sentuarie
of God, and bringin in symonient clerkis, ful of coueitise, eresie, and ypocrisie, and malice, to stoppe Goddis
lawe, that it be not knowen and kept, and frely prechid ; and yit summe cristene lordis holden many prelatis
and curatis in her courtis and in seculer offis ayens Goddis lawe and mannis opinly, and witholden hem fro
her gostly offis and helping of cristen soulis ; and where king Josie prechide opinly Goddis lawe in the temple
to al the puple, and castide awey idolis, and brente the boonis of prestis, that diden idolatrie, summe cristen
lordis in name not in dede, preisen and magnifien freris lettris, ful of disceit and leesingis […], and pursuen ful
cruely hem that wolden teche treuly and freely the lawe of God, and preisen, mayntenen, and cherischen hem,
that prechen fablis, lesingis, and synful mennis tradiciouns […]. But wite these vnwyse lordis, that Elye the
prophete, oon aloone hadde the treuthe of God, and king Acab with viij c and l prestis and prophetis of Baal
hadde the false part ; and eft Mycheas, oon aloone prophete of God, hadde the treuthe ayens iiij c prophetis of
Baal, that counceileden Acab go to werre to his owne schenschipe and deth ; so now a fewe pore men and idio-
tis, in comparison of clerkis of scole, mown haue the treuthe of holy scripture ayens many thousinde prelatis
and religiose, that ben gouen to worldy pride and coueitise, symonie, ypocrisie, and other fleschly synnes.
16. Voir M. Aston, Lollards and Reformers: Images and Literacy in Late Medieval Religion, Londres,
Hambledon Press, 1984.
Aude Mairey 175

l’auteur du Tractatus réserve l’essentiel de ses attaques aux clercs et adopte un


ton moins comminatoire contre les seigneurs.
Au contraire, le prologue de la Bible est plus virulent et s’aventure dans des
voies séditieuses, ce qui appelle plusieurs remarques. D’une part, ce prologue
doit être mis en relation avec les interprétations habituelles sur les positions
sociales et politiques des Lollards. On l’a vu, les seigneurs laïcs sont considé-
rés comme les seuls détenteurs légitimes de l’autorité sur terre, qu’ils tiennent
directement de Dieu. Pour Wyclif, cette autorité est indiscutable, quel que soit
l’état moral des seigneurs, en fait surtout celui du roi. Selon les hypothèses
habituelles, c’est en partie ce qui a pu expliquer l’adhésion ou tout au moins
le soutien discret de certains nobles – en particulier Jean de Gand – à Wyclif et
parfois à ses disciples17 ; en outre, de nombreux laïcs n’étaient pas hostiles à la
taxation du clergé et à la menace de dépossession de ce dernier qui leur aurait
nécessairement profité18. Cette question de la dépossession est d’ailleurs
apparue sur la place publique quelques décennies avant le développement de
l’hérésie, en lien avec les exigences financières de la guerre et l’apparition de
nouveaux expédients visant à l’augmentation de la taxation royale : plusieurs
pétitions ont été présentées en ce sens, en particulier par des frères, dans les
années 1370.
En même temps, ce passage nous aide à comprendre pourquoi les Lollards
ont également pu être considérés comme des séditieux, fomenteurs de révolte,
et pas seulement par les clercs19. En effet, même si l’auteur insiste sur la légiti-
mité de l’autorité des seigneurs, les attaques ne sont pas dénuées de violence,
surtout si elles sont sorties de leur contexte ; et elles peuvent constituer un des
facteurs qui ont conduit certains détenteurs du pouvoir à regarder les Lollards
comme des révoltés en puissance ou, pour le moins, comme enclins à don-
ner des justifications à d’éventuels contestataires. D’autant que sur certains
points, les Lollards expriment des désaccords profonds avec les élites laïques.
Deux points de contentieux, en particulier, apparaissent très problématiques :
la peine de mort, qui n’est qu’en partie justifiée dans le prologue de la Bible et

17. Mais les relations de l’aristocratie anglaise et des wycliffites sont en réalité complexes
et ont été récemment réévaluées. Voir sur ce point A. Mairey, « L’aristocratie anglaise face
aux Lollards », dans A. Boltanski et F. Mercier (éd.), Le salut par les armes. Noblesse et défense de
l’orthodoxie (xiiie-xviie s.), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2011, p. 81-92.
18. Sur la question de la dépossession, voir M. Aston, « ‘Caim’s Castles: Povert, Politics and
Disendowment », dans Ead., Faith and Fire: Popular and Unpopular Religion, 1350-1600, Londres,
Hambledon Press, 1993 (1984), p. 95-132 ; A. Mairey, Une Angleterre entre rêve et réalité…, op. cit.,
p. 253-357.
19. Sur ce point, voir M. Aston, « Lollardy and Sedition, 1381-1431 », Past and Present, 17, 1960,
p. 1-44.
176 « Pour la charité et le commun profit »

franchement dénoncée ailleurs ; et le pacifisme. Ces deux aspects apparaissent


notamment dans les Twelve Conclusions, qui auraient été placardées aux portes
de Westminster Hall durant la session du parlement de 1395 :
La dixième conclusion est que le meurtre par bataille ou par la prétendue loi de
justice pour une cause temporelle ou spirituelle, sans révélation spéciale, est
expressément contraire au Nouveau Testament, qui est une loi pleine de grâce
et de miséricorde. Cette conclusion est prouvée ouvertement par l’exemple du
Christ prêchant sur terre, qui nous a enseigné à aimer et à être miséricordieux
envers nos ennemis, et à ne pas les tuer20.
Un peu plus loin, la croisade est spécifiquement visée : « Et les chevaliers qui
se précipitent contre le paganisme pour se faire un nom en tuant des hommes
n’obtiennent que le blâme du Roi de Paix ; car notre croyance se multiplia par
l’humilité et la souffrance, et Jésus-Christ déteste et menace les combattants
et les meurtriers21. » On le voit donc, il faut être attentif au contenu des dif-
férents textes des Lollards qui renvoie à la complexité des facteurs ayant pu
conduire à l’établissement de l’hérésie et à sa répression.

D’autre part, le prologue nourrit la réflexion sur le statut et le contenu de


la connaissance, car il invite à s’interroger sur ce que les seigneurs doivent
réellement maîtriser. Il semble bien que le résumé de l’Ancien Testament soit
conçu ici un peu dans l’esprit d’un répertoire d’histoires exemplaires, alors
même que les Lollards critiquent violemment l’utilisation des exempla par les
prédicateurs orthodoxes (ce sont les fables et les mensonges des frères). En
effet, les histoires des rois Josaphat, Ezéchiel et Josué fonctionnent clairement
de la même manière : il s’agit de sensibiliser les rois et les seigneurs par le
biais de ces histoires édifiantes, et l’auteur le précise bien au début du cha-
pitre 10 : « Et même si les rois et les seigneurs ne connaissent pas plus des
saintes écritures que les trois histoires du deuxième livre des Paralipomènes
et des Rois, c’est-à-dire les histoires des rois Josaphat, Ezéchiel et Josué, ils
peuvent y apprendre suffisamment comment vivre bien et comment bien gou-
verner leur peuple selon la loi de Dieu, et éviter tout orgueil, idolâtrie, cupidité

20. S. Morrison et A. Mairey, Dialogues et résistances…, op. cit, p. 343-347 : The tenthe conclusiun is
that manslaute be batayle or pretense lawe of ryhtwysnesse for temperal cause or spirituel withouten special
reuelaciun is expres contrarious to the newe testament, the qwiche is a lawe of grace and ful of mercy. This
conclusiun is opinly prouid be exsample of Cristis preching here in erthe, the qwiche is most taute for to loue
and haue mercy on his enemys, and nout for to slen hem.
21. Ibid. : And knythtis that rennen to hethnesse to geten hem a name in sleinge of men geten miche maugre
of the King of Pes; for be mekenesse and suffraunce oure beleue was multiplied, and fythteres and mansleeris
Iesu Cryst hatith and manasit.
Aude Mairey 177

et autres péchés22. » On le note, l’auteur n’est finalement pas très exigeant en


matière de connaissance des saintes Écritures, mais il insiste lourdement sur
la capacité exemplaire de ces trois histoires. Les conceptions de l’auteur en
matière d’éducation politique sont donc ici relativement traditionnelles, au
moins dans la forme et dans les exigences, les exempla bibliques étant dans
ce domaine employés depuis bien longtemps, pour le moins23. Mais si l’on
s’attache à un contexte plus immédiat, cela renvoie d’une part à la mode exac-
tement contemporaine des « miroirs au prince » en anglais farcis d’exempla,
comme le livre VII de la Confessio amantis de John Gower (années 1390) ou le
Regement of Princes de Thomas Hoccleve (1411-1412) pour ne citer que les plus
importants24. Cependant, l’auteur n’utilise ici que le texte essentiel, la Bible,
et ne s’encombre pas de ce qui constitue habituellement une grande partie
de la matière des exempla – la matière antique ou les fables contemporaines.
Il reprend en outre tout un vocabulaire biblique (en particulier celui qui fait
référence à l’idolâtrie) pour mieux forcer le trait. D’autre part, ces exempla
bibliques sont particulièrement importants dans la rhétorique du conseil
au prince. Et paradoxalement, ces exigences en matière de connaissance de
l’Ancien Testament sont très similaires à celles qui apparaissent dans les
écrits contre les Lollards composés par Thomas Hoccleve pour Henri V de
Lancastre, et en particulier dans l’Adresse à Sir John Oldcastle, ancien proche du
roi impliqué dans une révolte lollarde en 141525. Ce dernier, en définissant le
portrait du bon chevalier, évoque ce qu’il doit connaître :
Prends garde, Oldcastle, et pour l’amour du Christ, ne vas pas si haut dans les
Saintes Ecritures. Lis l’histoire de Lancelot du Lac, ou De l’art de la chevalerie de
Végèce, ou le Siège de Troie ou Thèbes. Applique-toi à des choses qui relèvent de
ton ordre, celui de la chevalerie. Hâte-toi de te corriger ainsi, car tu es resté trop
longtemps dans la confusion. S’il te plaît de lire des autorités, il convient que tu
ailles vers ces histoires : les Juges, les Rois et Josué, Judith, les Paralipomènes et

22. J. Forshall et F. Madden (éd.), The Holy Bible…, op. cit, vol. 1, p. 29 : And though kingis and
lordis knewen neuere more of hooly scripture than iij stories of the ii book of Paralypomynon and of Regum,
that is, the storie of king Josophat, the storie of king Ezechie, and the storie of king Josie, thei myghte lerne
sufficiently to lyue wel and gouerne wel hire puple bi Goddis lawe, and eschewe al pride, and ydolatrie, and
coueitise, and other synnes.
23. Voir par exemple, pour la période carolingienne, R. Stone, « Kings Are Different:
Carolingian Mirrors for Princes and Lay Morality », dans F. Lachaud et L. Scordia (éd.), Le Prince
au miroir de la littérature politique de l’Antiquité aux Lumières, Mont-Saint-Aignan, Publications des
universités de Rouen et du Havre, 2007, p. 69-86.
24. Voir notamment L. Scanlon, Narrative, Authority and Power: The Medieval Exemplum and
Chaucerian Tradition, Cambridge, Cambridge University Press, 1994.
25. Voir A. Mairey, « L’aristocratie anglaise face aux lollards… », art. cité.
178 « Pour la charité et le commun profit »

les Maccabées. Et s’il te plaît de te divertir avec elles, tu ne trouveras rien de plus
authentique ni de plus pertinent pour la chevalerie – c’est aussi solide qu’une
pierre26.
En ce qui concerne les références bibliques, les similitudes sont pour le moins
frappantes… Et dans les deux cas, il s’agit de veiller à ce que les seigneurs
possèdent les « bonnes » connaissances pour gouverner au mieux pour le bien
commun. C’est en ce sens que le paradoxe n’est qu’apparent : orthodoxes et
hérétiques partagent le même souci d’une société politique bien gouvernée…
et bien préparée à son salut.

Finalement, qu’il s’agisse du statut général de la connaissance, du rôle des


seigneurs dans la société ou des interactions entre ces deux éléments essen-
tiels, les Lollards se situent dans le cadre d’un certain nombre de traditions
déjà existantes – l’exégèse, le principe de l’histoire exemplaire notamment –
mais ils s’appliquent à les refaçonner de manière décalée et en se recentrant
sur l’essentiel, c’est-à-dire les Écritures et les principes christiques de charité
et d’amour. Mais ces principes doivent également s’appliquer à l’organisa-
tion politique et sociale du monde ici-bas et les Lollards rejoignent là les pré-
occupations de la plupart de ceux qui ont une réflexion politique dans cette
période troublée de la fin du xive siècle (rappelons que les problèmes poli-
tiques conduisent en 1399 à la déposition de Richard II et à son remplacement
par son cousin Henri IV de Lancastre). En même temps, on voit bien à l’œuvre
dans ces extraits l’esprit polémique et contestataire dont certains wycliffites
font preuve, ce qui explique aussi, dans une certaine mesure (en dehors même
du contenu de leurs idées) la répression dont ils ont finalement fait l’objet.
L’interaction entre ces différents aspects est essentielle et il n’est donc pas sur-
prenant qu’elle apparaisse de manière fortement articulée dans le prologue de
la traduction la plus vitale qui soit pour eux, celle de la Bible.

Aude Mairey
LAMOP – CNRS-Université Paris 1

26. Thomas Hoccleve, The remonstrance against Oldcastle, dans M. C. Seymour (éd.), Selections from
Hoccleve, Oxford, Clarendon Press, 1981, p. 66 : « Bewar, Oldcastel, and for Crystes sake/ Clymbe no
more in holy writ so hie./ Rede the storie of Lancelot de Lake,/ Or Vegece, Of the aart of chiualrie,/ The Seege of
Troie or Thebes. Thee applie/ To thyng that may to th’ordre of knyght longe./ To thy correccioun now haaste
and hie,/ For thow haast been out of ioynt al to longe./ If thee list thyng rede of auctoritee,/ To thise stories sit
it thee to goon,/ To Iudicum, Regum and Iosue,/ To Iudith, and to Paralipomenon,/ And Machabe. And as
sikir as stoon,/ If that thee list in hem bayte thyn ye,/ More autentik thing shalt thow fynde noon/ Ne more
pertinent to chiualrie. »
QUATRIÈME SECTION

L’absence du texte
L’ombre portée d’archives disparues
Travailler sur le royaume de Naples après la destruction
des Registres angevins (30 septembre 1943)
Gian Luca Borghese

D e même que d’autres témoins historiques ou artistiques disparus par


suite de désastres naturels ou d’épisodes de guerre, comme les fresques
de Pietro Cavallini dans la nef centrale de la basilique de Saint-Paul-hors-
les-Murs de Rome, détruites en 1823 lors d’un immense incendie du bâti-
ment, mais qui nous sont assez bien connues à travers les dessins exécutés
au xviiie siècle à la demande d’un cardinal1, les Registres de la chancellerie
angevine de Naples continuent de projeter leur ombre portée sur la production
historiographique bien après l’époque de leur destruction physique définitive,
advenue durant la désormais lointaine année 1943, au moment où les forces
allemandes se retirèrent de Naples et de sa région. Source de premier plan
pour l’étude non seulement de l’Italie méridionale et insulaire, mais aussi de
l’ensemble du Bassin méditerranéen et d’une partie de l’Europe continentale
durant les xiiie-xve siècles, les Registres furent l’objet d’une longue tradition
de recherches qui produisit entre le xvie et le xxe siècle une masse immense
de transcriptions, reproductions, notes et observations. Une fois perdus les
textes originaux, ces écrits ont désormais acquis le statut et l’importance
d’une source primaire. Source d’une nature très particulière, toutefois, dont
l’utilisation pour la recherche historique pose, comme nous le verrons, des
problèmes spécifiques par rapport aux textes originaux.
De leur côté les archivistes des xvie et xviie siècles, en charge de la garde
et conservation des Registres, étaient déjà conscients des dommages que le
temps et l’action humaine étaient en train d’infliger à cette précieuse série.
Ils préparèrent de nombreux répertoires pour conserver le témoignage de ce
qui était en train de se perdre et de l’organisation originale de la série archi-
vistique : rappelons l’œuvre de Giovan Battista Bolvito (5 volumes), celle de

1. J. White, « Cavallini and the Lost Frescoes in S. Paolo », Journal of the Warburg and Courtauld
Institutes, 19, 1956, p. 84-95.
182 L’ombre portée d’archives disparues

Pietro Vincenti (13 volumes) et celle de Sigismondo Sicola (8 volumes). Le


répertoire le plus vaste et le plus détaillé fut néanmoins, peut-être, celui qui fut
rédigé dans la seconde moitié du xviie siècle par Carlo De Lellis à la requête de
Marcello Bonito, prince de Casapesenna, alors archiviste général du royaume
de Naples : il consistait en un groupe de 12 volumes, dont les sept premiers
reproduisaient les répertoires extraits des Registres angevins, tandis que les
suivants répertoriaient d’autres séries archivistiques appartenant à l’ancienne
chancellerie angevine, comme les Fascicoli et les Arche.
Les Registres angevins essuyèrent en 1701 la destruction et les pertes les
plus graves enregistrées jusqu’alors dans le cours de leur histoire tourmen-
tée, raison pour laquelle les répertoires de De Lellis, intitulés Notamenta et
rédigés avant cette date, constituaient dans les dernières années précédant la
destruction finale des Registres le principal instrument de reconstitution des
parties manquantes. C’est la raison qui poussa à la veille de la Seconde Guerre
mondiale Riccardo Filangieri, surintendant des Archives d’État de Naples,
où étaient conservés les Registres et leurs répertoires, à mettre en route, non
la publication des Registres eux-mêmes, jugée trop complexe à cause du
nombre des volumes et de leur état, mais du répertoire de Carlo De Lellis, et
ce dans une série intitulée Gli atti perduti della Cancelleria angioina transuntati da
Carlo De Lellis. En 1939 fut publié le premier volume de la première partie de
la série, centrée sur le règne de Charles Ier d’Anjou, et en 1943, en dépit des
circonstances, le deuxième volume2. La guerre aboutit pourtant à la destruc-
tion non seulement des Registres angevins, mais encore de la majeure partie
des volumes contenant les répertoires de De Lellis, faisant ainsi précipiter
dans une sorte de mise en abîme les perspectives de ceux qui auraient voulu
récupérer et préserver le contenu de la plus importante série archivistique de
l’antique chancellerie.
Après un premier moment de désarroi, Riccardo Filangieri eut une inspi-
ration en consultant les registres de la salle d’étude des Archives d’État de
Naples. Ils montraient que dans les quarante premières années du xxe siècle,
pas moins de 350 érudits avaient travaillé sur les Registres angevins, un
nombre considérable par rapport au rythme d’étude de ces années, et que
ce travail s’était traduit par la production de nombreuses transcriptions et
résumés3. Avec l’aide des archivistes des Archives d’État napolitaines, réunis

2. B. Mazzoleni (éd.), Atti perduti della Cancelleria angioina transuntati da Carlo De Lellis, Rome,
Istituto Storico Italiano per il Medioevo (Regesta chartarum Italiae, XXV et XXXI), 1939 et 1943.
3. S. Palmieri, « I registri della cancelleria angioina », dans G. Musca (dir.), Le eredità normanno-
sveve nell’età angioina : persistenze e mutamenti nel Mezzogiorno, atti delle quindicesime giornate nor-
manno-sveve (Bari, 22-25 ottobre 2002), Bari, Edizioni Dedalo, 2004, p. 401.
Gian Luca Borghese 183

dans un « Ufficio della ricostruzione angioina », Filangieri monta un ambi-


tieux projet de reconstruction « idéale » des textes de l’ancienne chancellerie,
en employant les répertoires des anciens archivistes et les transcriptions,
résumés ou citations des documents angevins rédigés par les chercheurs ou
conservés par les institutions ecclésiastiques, les Communes, les personnes
privées. Il s’agissait de retrouver tout cela dans les archives ou bibliothèques
publiques et privées, auprès des institutions religieuses, aussi bien que dans
les archives privées des érudits du xixe siècle qui avaient fréquenté les archives
d’État napolitaines.
On pouvait ajouter à cette recherche le recours aux parchemins originaux
expédiés par la chancellerie angevine et subsistant parfois encore dans les
archives des destinataires, les divers recueils diplomatiques édités et le patri-
moine de documents, tant photographiques que microfilmés, qui avait afflué
auprès de l’Ufficio di ricostruzione grâce à la générosité des érudits sollicités4.
L’entreprise de reconstruction débuta avec l’impression en 1950 du pre-
mier volume de la série des Registres angevins reconstruits, correspondant
aux six premiers Registres du règne de Charles Ier d’Anjou. Elle était arrivée en
2010 à la publication du volume L, correspondant au Registre de la chancelle-
rie pour l’année 1294-1295, soit la neuvième du règne de Charles II d’Anjou5.
Ayant longuement travaillé sur les Registres angevins reconstruits dans le
cadre d’une thèse sur la politique méditerranéenne de Charles Ier d’Anjou, pre-
mier souverain angevin de Naples6, je proposerai ici trois thèmes de réflexion
sur les dettes scientifiques, les limites et les problèmes qui conditionnent la
recherche sur les Angevins de Naples : une recherche nécessairement dépen-
dante d’un texte récupéré, reconstruit, et qui n’est parfois que l’ombre du texte
original7. Le premier point concernera les problèmes de datation et de mise
en contexte des informations fournies par les Registres angevins reconstruits.

4. Ibid., p. 401-402.
5. R. Filangieri et al. (éd.), I registri della cancelleria angioina, ricostruiti da Riccardo Filangieri con la col-
laborazione degli archivisti napoletani, Naples, Accademia Pontaniana (Testi e documenti di storia
napoletana, I-L), 1950-2010.
6. G. L. Borghese, Carlo I d’Angiò e il Mediterraneo. Politica, diplomazia e commercio internazionale prima
dei Vespri, Rome, École française de Rome (Collection de l’École française de Rome, 411), 2008.
7. Au moins pour ceux qui étudient les aspects politico-économiques, administratifs et pro-
sopographiques du royaume angevin de Naples, comme l’a explicitement reconnu Damien
Carraz dans son article « Pro servitio maiestatis nostre. Templiers et hospitaliers au service de la
diplomatie de Charles Ier et Charles II », dans Z. Kordé et I. Petrovics (dir.), La Diplomatie des États
Angevins aux xiiie et xive siècles, actes du colloque international de Szeged, Visegrád, Budapest
13-16 septembre 2007, Rome/Szeged, 2010, p. 21-42, en particulier p. 23, note 11. Serena
Morelli a tenté d’atténuer quelque peu l’étroitesse de cette dépendance en rappelant la possi-
bilité de recourir également à la consultation de séries documentaires originales, conservées
184 L’ombre portée d’archives disparues

Prenons un exemple. Charles Ier d’Anjou s’était étroitement allié avec


la principauté d’Achaïe, et, à partir de 1267, il mit tout en œuvre pour la
défendre des attaques dont elle était l’objet de la part de l’Empire byzantin.
Un dépouillement des Registres angevins reconstruits pour la période 1266-
1270 nous informe non seulement de l’envoi dans le Péloponnèse de vivres,
d’armes et de chevaux pour secourir la principauté, mais encore de deux expé-
ditions navales armées, qui eurent lieu respectivement en avril et juin 1270.
Les documents récupérés donnent la possibilité de reconstituer en détail le
cadre fort complexe qui présidait à l’organisation d’une expédition navale
dans le royaume de Sicile, à un moment où la flotte et les arsenaux royaux
avaient souffert, dans les années immédiatement précédentes, d’une certaine
décadence, en partie due au violent changement de dynastie qui avait porté
sur le trône Charles Ier d’Anjou. D’un côté, on craignait de ne pas disposer du
nombre d’embarcations suffisant pour organiser et faire partir l’expédition
sans dégarnir la défense navale des côtes du Royaume. Pour porter remède
à cette situation, on alla jusqu’à séquestrer des navires privés. D’autre part,
il y avait pénurie de représentants des catégories professionnelles liées à la
navigation et à l’entretien des navires tels que les protontini, commandants,
capitaines, marins.
On interdit en conséquence par un mandat royal en date de janvier 1270 les
déplacements et l’expatriation de ces figures professionnelles, tout particu-
lièrement dans les Pouilles : elles devaient rester à disposition de la Couronne
durant tout l’été. Qui plus est, au moment du départ de la flotte, une méthode
d’embarquement particulièrement violente fut appliquée aux marins qui
s’étaient laissés convaincre lors des opérations de recrutement, mais avaient
changé d’avis et tentaient désormais de se soustraire à leur engagement8.
Toute cette activité d’organisation représenta également une sorte de
rodage pour la participation angevine à un autre événement encore bien plus
consommateur en hommes et en énergie : un événement qui allait avoir lieu
durant ce même été 1270, et pour lequel, à en juger d’après les Registres
reconstruits, l’administration du Royaume travaillait déjà en mai : la croisade
de Louis IX de France contre l’Émirat de Tunis. Dans le contexte de ce grand
effort financier et logistique, un historien italien aussi sérieux que Francesco
Cerone, dans un long article intitulé « La sovranità napoletana sulla Morea

dans des archives de familles nobles, d’institutions ecclésiastiques ou d’ordres religieux, sans
sous-évaluer l’importance, en particulier pour les recherches prosopographiques, des anciens
répertoires de Chiarito, Sicola, Borrelli. Cf. S. Morelli, « La storiografia sul Regno angioino di
Napoli : una nuova stagione di studi », Studi storici, XLI, 4, 2000, p. 1041.
8. G. L. Borghese, Carlo I d’Angiò…, op. cit., p. 24-29 et 51-55.
Gian Luca Borghese 185

e le isole vicine » et publié au début du xxe siècle, avait cru identifier l’envoi
d’une troisième expédition en Achaïe, contemporaine de la participation de
Charles Ier d’Anjou à la croisade de Tunis9.
En fait, en plus de l’envoi des deux expéditions déjà mentionnées au
secours de la principauté d’Achaïe et de la participation à la croisade, le gou-
vernement angevin avait affronté en 1269-1270 deux années particulièrement
dures, caractérisées par des révoltes de grande ampleur dans les Pouilles et en
Sicile. À l’apogée de son engagement militaire, en août 1270, quand la flotte
et l’armée angevine se préparaient à traverser le canal de Sicile pour rejoindre
Tunis, les réserves de vivres commencèrent à diminuer dans ce grenier de
la Méditerranée qu’était la Sicile, au point que Charles Ier d’Anjou dut faire
appel aux marchands marseillais, en leur offrant des franchises spéciales afin
d’introduire le blé provençal sur le marché sicilien10. Tout ceci suggère qu’il
n’existait pas de marge de manœuvre suffisante pour organiser durant l’été
1270 une troisième expédition navale en Grèce, en plus de la croisade de Tunis.
C’est au contraire après la conclusion de la campagne en Afrique du Nord que
Charles d’Anjou allait proposer aux croisés restés sans emploi la possibilité de
le suivre dans une campagne militaire en Grèce. En fait, les ordres royaux rela-
tifs à l’armement des navires, au ravitaillement, au recrutement des marins et
à la solde des troupes à partir desquels Francesco Cerone a reconstruit cette
hypothétique expédition se rapportent après examen, au moins à mon avis, à
la seconde expédition en Achaïe, celle de mai-juin 1270. Dans quelques cas,
s’il ne s’agit pas d’erreurs d’impression, l’historien cite des documents ange-
vins en les datant de novembre-décembre 1270, alors qu’en considérant plus
attentivement le système de datation qu’ils utilisent, fondé sur l’indiction, on
peut conclure qu’il s’agit de la même période, mais pour l’année précédente.
La troisième expédition envoyée dans le Péloponnèse serait donc en fait une
expédition-fantôme, une sorte d’hallucination de la part d’un érudit pourtant
solide et scrupuleux comme Francesco Cerone, un érudit qui, surtout, avait à
sa disposition les Registres angevins.

En fait, les documents originaux avaient été reliés avant leur destruction
finale dans des volumes qui avaient été de manière répétée démembrés et
remembrés au petit bonheur la chance entre le xvie et le xviiie siècle. Ils ne se
présentaient donc plus dans leur ordre de succession original, et offraient par
conséquent de nombreuses difficultés de datation et de localisation.

9. F. Cerone, « La sovranità napoletana sulla Morea e sulle isole vicine », Archivio storico per le
province napoletane, 41, 1916, p. 60-63.
10. RCA, IV, reg. XIV, n. 1127 (Palerme, le 10 août 1270).
186 L’ombre portée d’archives disparues

Paul Durrieu, l’un des premiers érudits à tenter une reconstitution archivis-
tique de la matière contenue dans les volumes, s’exprimait ainsi sur l’état des
volumes des Registres dans la préface de son étude sur les archives angevines
de Naples :
Aucune règle fixe n’a présidé à la composition des volumes. Les débris des
anciennes archives ont été reliés au hasard. Tantôt on a réuni deux ou trois
registres primitifs conservés à peu près intacts. Tantôt on s’est borné à joindre
ensemble des fragments informes ou des feuillets séparés. Nul souci de les
classer ni de chercher à rapprocher les restes des cahiers primitifs. Tel des
anciens registres est dispersé dans cinq ou six des volumes actuels : tel autre
se trouve inséré dans un seul volume ; mais il est mutilé, partagé en nombreux
tronçons ; les feuillets sont intervertis, séparés à tout instant par de maladroites
insertions, quelquefois même reliés à l’envers11.
Paradoxalement, la reconstruction des Registres originaux, dans l’état où
ils avaient été produits par la chancellerie angevine, permet donc ici de recons-
tituer la trame d’une activité complexe, une trame qui se présentait de manière
inévitablement embrouillée et fragmentaire dans la forme sous laquelle les
Registres nous étaient parvenus jusqu’en 1943. En d’autres termes : l’absence
du texte original a eu ici pour conséquence d’éclaircir le contexte.

Un second thème de réflexion sur la complexité et la difficulté d’utilisa-


tion historiographique des Registres angevins en tant que source reconstruite
concerne la variété des formes de témoignage à partir desquelles il a été pos-
sible de récupérer en tout ou en partie le contenu des textes originaux.
On l’a dit : ces témoignages varient notablement, puisqu’ils vont de trans-
criptions intégrales de Registres ou de documents singuliers, à des éditions
diplomatiques de morceaux choisis, publiées essentiellement au xixe siècle,
en passant par des résumés ou de simples notes personnelles rédigées par des
érudits ou d’autres citoyens durant leurs recherches. Cela signifie que le degré
d’exactitude dans la reproduction du texte original des documents angevins
varie en proportion, de la reconstitution parfaite et complète d’un mandat
royal, incluant ses formules de protocole et l’ensemble de ses éléments de
datation, jusqu’à des annotations rudimentaires et synthétiques d’auteurs qui
avaient trouvé intéressant le contenu d’un document singulier.
Il est parfaitement normal que tout cela ait été réutilisé pour reconstituer le
texte des Registres, puisque plusieurs parties d’entre eux ou des documents

11. P. Durrieu, Les archives angevines de Naples. Étude sur les registres du roi Charles Ier (1265-1285), I,
Paris, Ernest Thorin éditeur (Bibliothèque des Écoles françaises d’Athènes et de Rome, 46),
1886, p. 23.
Gian Luca Borghese 187

qu’ils contenaient survivaient seulement à travers des transcriptions éparses et


fragmentaires qui devaient absolument être prises en compte dans ce travail.
Mais cette réutilisation pose un problème au chercheur qui souhaite recons-
truire un fait ou sauver ou mettre en valeur tel aspect de la documentation à
partir de ces rares fragments recomposés.
Un exemple.
L’historiographie relative à l’histoire de la Méditerranée au xiiie siècle a
consacré d’amples développements à la reconstruction de l’antagonisme
qui caractérisait les relations entre les puissances occidentales telles que le
royaume de Sicile et l’Orient byzantin, dominé par la forte personnalité de
Michel VIII Paléologue12. L’on trouve ainsi, dans un petit groupe de mandats
contenus dans les Registres angevins reconstruits – mandats destinés à divers
officiers royaux –, une interdiction de Charles d’Anjou à tous ses sujets d’ex-
porter des armes, du grain ou d’autres victuailles in terras Soldani Paleologi ac
fautorum eius inimicorum Sancte matris Ecclesie nostrorumque hostium in eorum subsi-
dio […] deferenda13. Soit, si l’on suit la lettre du texte, une interdiction d’expor-
ter : « Toutes choses […] qui pourraient y être portées pour les secourir dans
les terres du Sultan Paléologue et de ses partisans, ennemis de notre Sainte
Mère l’Église et de Nous-mêmes. »
Ce texte soulève bien des problèmes dans la version sous laquelle il nous
est parvenu, à travers la transcription de l’original perdu. À l’époque à laquelle
remontent les mandats en question, soit août 1271, le royaume de Sicile se
trouvait déjà à couteaux tirés avec Byzance et son souverain Michel VIII
Paléologue. Il entretenait en revanche de bons rapports avec l’Égypte, notam-
ment à travers des échanges d’ambassades et de dons avec le sultan Baïbars14.
Il n’est pas possible de trouver dans les Registres reconstruits de cette époque
d’autres ordres excluant les domaines du sultan du groupe des destinations
autorisées pour le commerce extérieur du Royaume angevin. C’est seulement
après l’élection du pape Grégoire X, en septembre de la même année 1271,
que revient de manière récurrente l’interdiction d’exporter du Royaume en
Égypte, non pas du blé ou d’autres vivres, mais des matériaux stratégiques
comme le fer ou le bois, matériaux dont les Mamelouks avaient besoin pour
leur armement. Le nouveau pape entendait relancer l’idée d’une croisade au

12. D. J. Geanakoplos, Emperor Michael Palaeologus and the West, 1258-1282. A Study in Byzantine-
Latin Relations, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1959 ; S. Runciman, The Sicilian
Vespers. A History of the Mediterranean World in the Later Thirteenth Century, Cambridge, Cambridge
University Press, 1958.
13. RCA, VII, reg. XXIX, n. 46-50 (Lagopesole, 9-10 août 1271).
14. G. L. Borghese, Carlo I d’Angiò…, op. cit., p. 170-176.
188 L’ombre portée d’archives disparues

secours de la Terre sainte. Immédiatement après son élection, il avait exigé


aussi bien de la Couronne de Sicile que des Républiques maritimes italiennes
qu’elles observent scrupuleusement l’embargo des matières premières préci-
tées contre le sultan et qu’elles en répriment éventuellement la contrebande15.
Il est donc difficile de faire rentrer ces cinq ordres royaux, de contenu iden-
tique à l’exception du destinataire, dans le cadre général de l’histoire du com-
merce extérieur du Royaume angevin de ces années, tant en ce qui concerne le
contenu que la datation.
D’un autre côté, l’expression in terras Soldani Paleologi ac fautorum eius (« vers
les terres du sultan Paléologue et de ses partisans ») est plutôt curieuse. Dans
la transcription qui nous est parvenue, on attendrait au minimum qu’une vir-
gule – et plus naturellement une conjonction – sépare le sultan d’Égypte (un
souverain avec lequel on n’était pas en état d’hostilité) de l’empereur byzan-
tin Michel Paléologue (considéré comme ennemi et usurpateur) et surtout,
en conformité avec l’esprit du texte, on devrait exclure du commerce avec le
Royaume non pas seulement « ses » (eius) mais « leurs » (eorum) partisans. En
somme, il semblerait presque que dans ces cinq documents, Charles Ier n’ait
pas voulu atteindre le sultan Baïbars, mais seulement Michel VIII Paléologue,
en l’insultant en tant qu’ennemi de l’Église romaine, faux chrétien, « sultan »
schismatique.
C’est exactement ainsi que Norman Housley a interprété la lettre des
documents en questions dans un article datant d’il y a quelques années16.
Pourtant, si dans la chancellerie angevine de cette époque les formules hos-
tiles ne manquaient pas pour mentionner le souverain de Byzance, le définir
comme « sultan » représenterait véritablement un hapax legomenon, au moins à
en juger à partir de la documentation qui nous est parvenue. Cette interpréta-
tion ne semble donc guère soutenable. L’on se trouve donc dans l’obligation
de postuler qu’il y a eu erreur au moment de la transcription du texte original
pour expliquer ces incohérences, au risque de retomber dans l’impossibilité
d’expliquer pourquoi ces cinq mandats royaux furent délivrés, alors qu’aucun
des milliers de documents contenus dans les Registres reconstruits ne les
rejoint dans cette exclusion commune du sultan d’Égypte et de l’empereur de
Byzance du commerce de vivres en provenance du Royaume angevin.

15. Ibid., p. 173.


16. N. Housley, « I registri angioini ricostruiti e le crociate », Per la storia del Mezzogiorno medie-
vale e moderno. Studi in memoria di Jole Mazzoleni, I, Naples (Pubblicazioni degli Archivi di Stato
- Saggi, 48), 1998, p. 139-153, ici p. 147.
Gian Luca Borghese 189

Un autre exemple de problème concernant le degré d’exactitude de l’opé-


ration de récupération textuelle, qui a des répercussions sur l’opération de
reconstruction historique en la compromettant, concerne un groupe de docu-
ments des Registres angevins reconstruits relatif à une mystérieuse expédition
militaire envoyée par Charles Ier d’Anjou sur les côtes dalmates du royaume
de Hongrie, à la fin de l’été 1277. Ces documents sont en nombre modeste
et de nature administrative : ils furent produits pour organiser l’expédition
en spécifiant nombre de détails techniques et logistiques, mais en passant
sous silence ses objectifs. Ils ne nous permettent donc pas d’acquérir une idée
claire sur le but et les résultats de cette initiative militaire, laquelle n’impliqua
tout de même pas moins de douze pesants navires de transport (des tarides),
deux galères, un galion et plus de six cents cavaliers17. Nous ne sommes de
plus guère aidés par le caractère quasi télégraphique des transcriptions opé-
rées sur certains de ces documents, privés de la partie du texte potentielle-
ment la plus « narrative », négligée par les chercheurs responsables des anno-
tations. On reconstruit malgré tout « une ténébreuse affaire » concernant un
feudataire, Pavao Šubić, originaire de Bribir en Dalmatie. Il avait réussi à se
tailler un vaste domaine comprenant notamment Sebenico, Traù et Spalato
aux dépens d’autres seigneurs et contre la volonté de son propre roi, allié à
Charles Ier d’Anjou. Après la conclusion de la campagne militaire angevine,
ce feudataire maintint ses positions, tandis que Charles d’Anjou recevait
un certain nombre d’otages hongrois18. On pourrait donc faire l’hypothèse
d’une soumission du feudataire révolté en échange de sa reconnaissance de
la part de l’autorité royale, mais de quel roi s’agit-il ? Ladislas IV de Hongrie,
ou plutôt peut-être Charles d’Anjou lui-même, puisque les otages lui furent
effectivement envoyés à titre de garantie ? L’historien Francesco Carabellese,
en consultant les Registres à l’époque où ils existaient encore, avait extrait de
l’un des documents qu’il avait sous les yeux l’information, répercutée laconi-
quement dans son livre, selon laquelle à l’époque de l’expédition angevine,
Spalato était considérée comme une province du royaume de Sicile 19. Cette
information qui nous est retransmise presque comme un « on-dit », sans
aucune trace de son contexte original, peut seulement susciter le recours à
diverses hypothèses, sans offrir la moindre possibilité de confirmation.

17. RCA, XIV, reg. LXXVI, n. 92 (Lagopesole, 6 août 1277) ; XV, reg. LXXVII, n. 240 ; XVI,
reg. LXXVIII, n. 378-379 (Lagopesole, 7 août 1277) ; XIX, reg. LXXXI, n. 105 (Melfi, 26 sep-
tembre 1277).
18. RCA, XX, reg. LXXXVI, n. 444, 484, 498 ; XXI, reg. LXXXVIII, n. 9 ; reg. LXXXIX, n. 202.
19. F. Carabellese, Carlo d’Angiò nei rapporti politici e commerciali con Venezia e l’Oriente, Trani, Vecchi
(Commissione provinciale di archeologia e storia patria - Documenti e Monografie, X), 1911,
p. 85-89.
190 L’ombre portée d’archives disparues

Le troisième et dernier thème de réflexion abordé ici a déjà été partielle-


ment anticipé avec cet exemple. Il dépend du fait que les Registres angevins
reconstitués, en plus d’être une source historique parfois ambiguë et difficile
à interpréter à cause de leur nature de texte « recréé », sont également souvent,
pour la même raison, une source qui requiert l’effort d’être lue en filigrane
pour en extraire des informations valables, parfois fondamentales, mais qui
s’y trouvent présentées sous forme résumée, abrégée, quasi incidente. Tout
cela parce que, faute de meilleures transcriptions, il a fallu se contenter des
notes utilisées telles quelles dans l’œuvre de reconstruction des textes ori-
ginaux. En d’autres termes, le statut de « reflet dégradé » de la source origi-
nelle assumé par les « Registres reconstruits » ne multiplie pas seulement les
risques d’accidents ponctuels dans le travail de l’historien. Il change le rythme
global de prospection et de mise en forme des données.
C’est particulièrement évident pour qui tente d’apporter une contribution
à l’histoire du Royaume latin de Jérusalem et des croisades au xiiie siècle en
recourant aux Registres angevins. Ceux-ci restent l’une des sources les plus
importantes pour l’histoire des dernières années d’existence de l’État croisé,
mais il faut bien se souvenir qu’ils n’étaient pas à l’origine une source littéraire
ou annalistique, mais administrative, et plus encore, comptable. Ils ont donc
été souvent consultés pour des recherches et études de type économique ou
statistique, produisant des transcriptions parfois encore plus condensées que
le texte original et notamment dépouillées de ce que l’on pourrait qualifier de
leur partie la plus « idéologique/narrative ». L’on peut de ce point de vue taxer
d’une certaine naïveté les réflexions de Norman Housley quand, dans l’article
déjà cité, il tient à souligner comme une particularité le langage bureaucra-
tique et l’approche extrêmement technique des documents des Registres qui
concernent l’envoi des troupes, du ravitaillement, des armes et des chevaux,
qu’il s’agisse de Tunis ou de la Terre sainte, et quand il s’étonne que ces textes
ne fassent que rarement allusion au caractère religieux de l’entreprise, qu’ils
ne se résolvent jamais à appeler par son nom en la qualifiant de croisade20.
L’importance des liens entre le royaume de Sicile et la Terre sainte a déjà été
amplement soulignée : la position géographique du Royaume, au centre de la
Méditerranée, en faisait une étape incontournable dans l’itinéraire des croi-
sés, marchands et pèlerins qui se rendaient d’Occident latin en Terre sainte ;
la richesse de sa production céréalière, d’autre part, faisait du royaume de
Sicile la principale source d’approvisionnement alimentaire du royaume de
Jérusalem, lequel, particulièrement dans la dernière phase de son existence,
ne disposait plus d’une étendue de terres cultivables suffisante pour soutenir
une population concentrée malgré elle dans les localités côtières.

20. N. Housley, « I registri angioini ricostruiti e le crociate… », art. cité, p. 148.


Gian Luca Borghese 191

Pour cette raison, à mesure que les conditions de vie du royaume de


Jérusalem empiraient, sa dépendance envers le royaume de Sicile s’accentuait,
et les deux Couronnes, dès l’époque de Frédéric II, tendaient à l’union, comme
ce fut le cas sous ce souverain et ses descendants Conrad IV et Conradin. Au
moment de la défaite de ce dernier par Charles Ier d’Anjou et de l’établisse-
ment de la nouvelle dynastie angevine, le lien institutionnel entre la Sicile et
la Terre sainte sembla se briser. D’autres prétendants réclamèrent le trône de
Jérusalem en faisant valoir leur propre droit à la Couronne.
Le premier souverain angevin de Sicile finit toutefois par rétablir un lien
dynastique entre les deux Royaumes. Les Registres angevins conservent un
précieux témoignage sur la date et les modalités de ce rétablissement. Mais il
apparaît pour ainsi dire de manière oblique, « hors contexte », sous la forme
inattendue d’un mandat royal envoyé aux juges de la cité sicilienne de Milazzo.
On sait qu’en 1277, alors qu’un procès entre les deux prétendants au trône
de Jérusalem était en cours, Charles Ier d’Anjou finit par acquérir les droits de
l’une des parties en cause, Marie d’Antioche, généralement désignée comme
« demoiselle de Jérusalem », et dont la position semblait plus forte que celle
de son concurrent et neveu, Hugues III, roi de Chypre. De manière surpre-
nante, l’historiographie moderne concernant Charles d’Anjou présente cet
événement comme un détail accidentel et tardif dans la trajectoire pour le
reste exceptionnelle du premier souverain angevin. En plus des différentes
causes géopolitiques expliquant une proximité entre royaume de Sicile et
Terre sainte dont Charles Ier d’Anjou avait pour ainsi dire hérité au moment
de la conquête, les documents contenus dans les Registres angevins mettent
en relief le lien étroit et personnel entretenu par le souverain avec les ordres
militaires de la Terre sainte, surtout l’ordre du Temple et celui de l’Hôpital,
grands propriétaires terriens dans le royaume de Sicile. Innombrables sont
les ordres, lettres et mandats royaux de paiements relatifs à des membres des
deux ordres dont Charles Ier d’Anjou aimait à s’entourer pour des motifs à
la fois politiques, économiques et personnels. Ce lien étroit avec les ordres
militaires contribue à expliquer l’implication croissante du souverain angevin
dans le destin du Royaume croisé de Jérusalem, mais quand a-t-il exactement
commencé à agir concrètement, peut-être à l’instigation de ces ordres, pour
affirmer son autorité sur la Terre sainte ?
Les chroniques de l’époque se limitent à rappeler qu’en 1277, comme on
l’a déjà dit, Marie d’Antioche, plutôt que de poursuivre son procès contre
son neveu, décida assez brutalement de vendre ses droits à l’Angevin, contre
paiement d’une pension viagère. Un simple ordre royal, adressé aux juges de
la cité de Milazzo, en date du huit janvier 1271, éclaire de manière inatten-
due la question : à la suite du naufrage d’un navire qui transportait les effets
192 L’ombre portée d’archives disparues

personnels de Marie d’Antioche, Charles ordonnait aux juges de récupérer


si possible les biens en question, en particulier le contenu d’une cassette, et
de punir ceux qui avaient saccagé le reste21. C’est une confirmation implicite
que la princesse fréquentait la Cour angevine dès 1270, deux années seu-
lement après la victoire de Tagliacozzo remportée par Charles sur le parti
anti-angevin qui soutenait Conradin, petit-fils de Frédéric II et roi titulaire de
Jérusalem. Le séjour de Marie d’Antioche dans le royaume de Sicile est attesté
par un autre document des Registres, un mandat de paiement en sa faveur
adressé également en 1271 au justicier (c’est-à-dire au gouverneur) de la pro-
vince du Principatus. Ceci indique clairement un engagement très précoce de
Charles d’Anjou dans les négociations qui le conduisirent à assumer le pou-
voir en Terre sainte. Le prince français considérait probablement dès l’origine
qu’en conquérant le royaume de Sicile, il avait acquis des droits sur l’Outre-
mer croisé.

Si la nature des exemples qui ont servi à la démonstration dépend de l’orien-


tation de mes recherches, axées sur une histoire « politico-économique » de
la Méditerranée qui s’inscrit dans le sillage de David Abulafia, les enseigne-
ments qui peuvent en être tirés dépassent sans doute ce secteur de la recherche
historique. Cas d’école par la radicalité du processus dialectique, qui a vu un
effort de reconstruction sans équivalent succéder à la destruction intégrale
d’une source archivistique de très grande ampleur, l’historiographie de l’ex-
ploitation des archives angevines permet de réfléchir aux divers types d’inci-
dences que la disparition d’un gisement archivistique peut entraîner pour la
reconstitution historique. Surtout, le fait que les archives étaient déjà en cours
d’exploitation intensive depuis plus d’un demi-siècle au moment de leur dis-
parition permet d’appréhender les conséquences des modes de sélection tex-
tuelle opérés par les historiens sur la reconstruction historique, à la manière
d’un miroir grossissant. Les historiens qui transcrivaient des extraits des
archives angevines avant 1943 ont en quelque sorte pratiqué sans le savoir une
« archéologie préventive du texte », en transcrivant ce qui leur semblait le plus
significatif dans un ensemble textuel condamné à disparaître. Leurs héritiers
sont condamnés à voir leurs propres recherches conditionnées par ces choix.
À l’ombre portée d’archives disparues, il faut donc ajouter celle de cette sélec-
tion humaine qui n’en comporte pas moins, elle aussi, sa part d’arbitraire.

Gian Luca Borghese


CRISM – Université de Turin

21. RCA, VI, reg. XXII, n. 982.


No hay nada
ou « la Catalogne, source intarissable » ?
Réflexions sur une expérience de recherche
entre abondance et absence d’archives
Stéphane Péquignot

L ’idée et le titre de ce bref article proviennent des Archives de la Couronne


d’Aragon, à Barcelone. Plus précisément, de conversations tenues dans
deux pièces du bâtiment qui abrite depuis 1994 les documents et la salle
de consultation1 : l’espace de repos, le bureau du secrétaire (secretario) des
archives. En juin 1998, à l’occasion de mon premier – et dernier – entretien
avec le remarquable connaisseur des fonds qui exerçait alors cette charge, je
me suis enquis de l’existence d’éventuelles pièces inédites concernant la diplo-
matie du roi d’Aragon Jacques II (1291-1327) et les rapports de l’Empire avec
la Couronne à la fin du Moyen Âge. Une réponse simple et sans appel me fut
opposée : no hay nada, il n’y a rien, rien qui n’ait déjà été vu et travaillé par les
historiens. Quelques mètres plus loin pourtant, près de la machine à café, les
propos des chercheurs étaient bien différents. Presque tous faisaient le récit
de trouvailles inespérées, évoquaient quotidiennement la grande richesse de
la documentation, son caractère inépuisable et surprenant, accablant parfois.
Il semblait, à les écouter, que les Archives de la Couronne d’Aragon et les fonds
catalans en général fussent une source intarissable d’archives médiévales.
Au-delà d’une anecdote qui révèle l’inquiétude, somme toute assez fré-
quente, d’un conservateur soucieux de préserver « ses » fonds – une interpré-
tation corroborée par la manifestation en ce cas rituelle d’une même mau-
vaise volonté initiatique et passagère à l’encontre d’autres visiteurs étrangers,
singulièrement lorsqu’ils étaient français –, le contraste saisissant entre le
discours de l’archiviste et l’enthousiasme des historiens peut aussi conduire
à engager une réflexion plus globale sur une configuration de recherche

1. Les archives étaient auparavant conservées dans le Palau del Lloctinent, non loin de la cathé-
drale de Barcelone. Ce bâtiment historique a réouvert ses portes en 2007, mais la consultation
des documents s’effectue toujours dans l’édifice moderne de la rue Almogàvers.
194 No hay nada ou « la Catalogne, source intarissable » ?

assez peu commune pour les médiévistes. D’un point de vue quantitatif
tout d’abord, l’appréciation optimiste exprimée dans la salle de repos était
largement fondée, y compris pour le domaine restreint qui m’intéressait
alors. L’abondance documentaire est en effet réelle en Catalogne. Quelques
exemples suffiront ici à rappeler les dimensions d’un phénomène dont l’am-
pleur est désormais assez bien connue, et qui concerne autant le Moyen Âge
central que les xiiie-xve siècles. Pierre Bonnassie estime le nombre d’actes
conservés à environ 5 000 pour le xe siècle et à 10 000 pour le xie siècle, avec
une proportion notable de parchemins originaux et d’écrits n’émanant pas
d’autorités ecclésiastiques 2. Lors d’une enquête sur la région côtière du
Maresme, au nord de Barcelone, Coral Cuadrada a pour sa part déniché de
nombreuses chartes des xie-xive siècles dans des fonds privés3. En Catalogne,
des archives médiévales tombent même encore du ciel, ou, pour le moins, des
voûtes. En 2003, à l’occasion de la rénovation d’une petite église paroissiale,
à Vilanova de la Sal, dans la Noguera (une comarca située dans les piémonts
pyrénéens, au nord de Lérida, et dont la capitale est Balaguer), l’effondrement
d’un faux-plafond a révélé l’existence d’un coffre rempli de livres, de parche-
mins et de papiers du monastère prémontré de Santa Maria de Bellpuig de
les Avellanes. Ce véritable trésor avait été mis à l’abri en 1835 pour garder
la mémoire des droits de propriété de l’institution et faire pièce à la desamor-
tización, le mouvement de vente forcée des biens de mainmorte qui affectait
alors le patrimoine des ordres religieux. De la sorte, quelque 77 parchemins
originaux des xie-xiiie siècles ont pu être conservés, ainsi qu’un imposant
cartulaire de Bellpuig abritant la transcription de nombreux actes émis depuis

2. P. Bonnassie, La Catalogne au tournant de l’an mil : croissance et mutations d’une société, Paris,
Albin Michel, 1990, p. 15-22. L’estimation est reprise par d’autres spécialistes, par exemple
M. Zimmermann, « La Catalogne », dans M. Zimmermann (coord.), Sociétés méridionales autour
de l’an mil, répertoire des sources et documents commentés, Paris, CNRS, 1992, p. 147 ; A. J. Kosto,
Making Agreements in Medieval Catalonia: Power, Order, and the Written Word, 1000-1200, Cambridge,
Cambridge University Press (Cambridge Studies in Medieval Life and Thought. Fourth Series,
51), 2001. Martin Aurell relève pour sa part de façon caractéristique « la qualité [remarquable]
des documents contenus dans les chartriers et copiés dans les cartulaires de la Catalogne
médiévale » (M. Aurell, Les noces du comte : mariage et pouvoir en Catalogne, 785-1213, Paris,
Publications de la Sorbonne [Histoire ancienne et médiévale, 32], 1995, p. 24). Pour un pano-
rama général sur la documentation de la période, voir M. Zimmermann, « La Catalogne »,
art. cité, p. 147-158, suivi de l’édition de nombreux actes. Les parchemins des « archives des
comtes de Barcelone » (l’appellation fait l’objet de débats historiographiques) conservés aux
Archives de la couronne d’Aragon sont désormais édités pour la période 1076-1162 : Els per-
gamins de l’Arxiu comtal de Barcelona, de Ramon Berenguer II a Ramon Berenguer IV, dir. I. J. Baiges,
G. Feliu et J. M. Salrach, Barcelone, Fundació Noguera/Lérida, Pagès Editors, 2010, 4 vol.
3. C. Cuadrada, El Maresme medieval. Les jurisdiccions baronals de Mataró i Sant Vicenç-Vilassar: hàbitat,
economia i societat, segles x-xiv, Barcelone, Dalmau, 1988.
Stéphane Péquignot 195

le xiie siècle4. Enfin, dans les Archives de la Couronne d’Aragon elles-mêmes,


à quelques dizaines de mètres seulement du bureau du secrétaire, dans un
autre bâtiment, 6 387 registres de la chancellerie royale forment aujourd’hui
encore une série presque continue, depuis le milieu du xiiie siècle jusqu’en
17275 – et ils constituent seulement une partie des fonds…
Les historiens ont logiquement porté leur attention sur les raisons d’une
telle abondance. Pour les périodes les plus hautes, le phénomène a d’ores et
déjà clairement été mis en relation avec la prégnance du droit écrit et, cor-
rélativement, avec un souci affirmé de préservation des titres et des actes 6.
D’autres facteurs ont ensuite joué un rôle déterminant dans la production et la
conservation d’un nombre de pièces très élevé : la diffusion du notariat puis,
à partir de la deuxième moitié du xiie siècle, le caractère polycentrique d’un
pouvoir royal recourant abondamment à l’écrit pour gouverner, une pratique
bientôt facilitée par la généralisation de l’usage du papier consécutive à la
conquête du royaume de Valence dans les années 1230-12407. Enfin, mal-
gré des conflits et des soubresauts politiques nombreux, en dépit de saisies,
d’incendies et de disparitions multiples, les archives médiévales n’ont pas
éprouvé en Catalogne à l’époque moderne et contemporaine de destruction
ou de déperdition systématique et massive.

4. P. Freedman et F. Sabaté, « Jaume Caresmar i les fonts històriques de l’Església catalana »,


Boletín de la Real Academia de Buenas Letras de Barcelona, 51, 2007-2008, p. 13-38.
5. Les premiers volumes catalogués dans la section Cancelleria ne constituent néanmoins pas
des registres de chancellerie à proprement parler. Sur cette section, voir de manière générale,
le guide des archives le plus récent, F. Udina Martorell, Guía histórica y descriptiva del Archivo de la
Corona de Aragón, Madrid, Ministerio de Cultura, 1986 ; ainsi que l’inventaire des registres de
chancellerie produits durant le règne d’Alphonse le Magnanime (1416-1458), B. Canellas et
A. Torra, Los registros de la Cancillería de Alfonso el Magnánimo, Madrid, Ministerio de Educación,
Cultura y Deporte, Subdirección General de los Archivos Estatales, D. L., 2000.
6. Voir par exemple A. J. Kosto, Making Agreements in Medieval Catalonia, op. cit. ; M. Zimmermann,
Écrire et lire en Catalogne, ixe-xiie siècle, Madrid, Casa de Velázquez (Bibliothèque de la Casa de
Velázquez, 23), 2003, 2 vol., notamment le t. I. Pour une mise en perspective de cet ouvrage,
notamment en termes de diplomatique, voir P. Chastang, « La langue, l’écriture et l’histoire.
La singulière Catalogne de Michel Zimmermann », Médiévales, 52, printemps 2007, p. 171-180 ;
L. Morelle, « Michel Zimmermann : l’écriture documentaire comme théâtre d’expérimenta-
tion », Médiévales, 52, printemps 2007, p. 181-196.
7. R. I. Burns (SJ), Societat i documentació en el regnat de València. Els documents registrats de Jaume
I el Conqueridor (1257-1276), Valence, Climent (Biblioteca d’Estudis i Investigacions Tres i
Quatre, 14), 1988 ; F. M. Gimeno Blay, Escribir, reinar. La experiencia gráfico-textual de Pedro IV el
Ceremonioso (1336-1387), Madrid, Abada (Serie Lecturas de Historia. Historia Moderna), 2006 ;
P. Corrao, « Stati regionali e apparati burocratici nella Corona d’Aragona (sec. xiv e xv) », dans
R. Narbona Vizcaíno (éd.), La Mediterrània de la Corona d’Aragó, segles xiii-xvi. VII Centenari de la
Sentència arbitral de Torrellas, 1304-2004. XVIII Congrés d’Història de la Corona d’Aragó (València,
2004), Valence, Universitat de València & Fundació Jaume II el Just, 2005, t. II, p. 99-143.
196 No hay nada ou « la Catalogne, source intarissable » ?

L’exploration des causes de l’abondance mérite certainement encore


d’autres études, en particulier pour les derniers siècles du Moyen Âge.
Néanmoins, une autre voie, complémentaire, peut s’avérer utile pour surmon-
ter « l’extase convenue » devant la richesse des fonds catalans8. Légitimement
considérées comme des phénomènes quantifiables, les situations d’abon-
dance et de pauvreté documentaires résultent en effet d’histoires croisées de
la préservation des fonds et de pratiques d’accessibilité plus ou moins rituali-
sées, et elles sont également le motif de discours aux finalités variées. Ces dif-
férents aspects de la dialectique abondance/pénurie documentaire affectent le
travail des historiens. On voudrait en donner ici quelques éléments d’appré-
ciation en retraçant l’évolution des Archives de la Couronne d’Aragon comme
cadre de recherches, puis en évoquant brièvement une expérience personnelle
des fonds.

L’accessibilité à la manne, éléments d’une histoire


La documentation médiévale de ces archives s’est accrue de façon notable
depuis le xixe siècle, notamment avec l’intégration des fonds de la Diputació
de Catalogne et des monastères supprimés dans les années 1830, puis, à la
fin du xixe siècle, avec l’entrée des documents du Real Patrimonio séparés
depuis les origines de ceux de la chancellerie royale9. Mais, plus que l’his-
toire de la constitution des dépôts, importera ici celle de leur accessibilité10.
Rendue possible par une ordonnance des Corts de 1481 pour les actes passés

8. On paraphrase ici M. Zimmermann, Écrire et lire en Catalogne…, op. cit., vol. I, p. 9.


9. Il s’agit essentiellement de documents financiers et fiscaux, notamment de la documenta-
tion du mestre racional. Sur cette figure clé dans l’organisation administrative de la couronne
d’Aragon, voir T. de Montagut i Estraguès, El Mestre Racional a la Corona d’Aragó (1283-1419),
Barcelone, Fundació Noguera (Textos i Documents, 13-14), 1987, 2 vol.
10. Sur l’histoire des Archives de la Couronne d’Aragon, voir F. de Bofarull i Sans, Historia
del Archivo de la Corona de Aragón, Barcelone, « Pruebas de un libro inédito, anteriores a 1916 »
[exemplaire unique aux Archives de la Couronne d’Aragon, cote : LIII/1/112], qui transcrit de
nombreux documents sur lesquels se fondent ensuite E. González Hurtebise, Guía histórico-
descriptiva del Archivo de la Corona de Aragón, Madrid, Revista de Archivos, Bibliotecas y Museos,
1920 ; J. E. Martínez Ferrando, El Archivo de la Corona de Aragón, Barcelone, Aymá (Barcelona
Histórica i Monumental, 5), 1944 ; F. Udina Martorell, Guía histórica y descriptiva del Archivo de la
Corona de Aragón, op. cit. Des perspectives neuves, étayées par une base documentaire élargie,
ont été ouvertes par R. I. Burns (SJ), Societat i documentació en el regnat de València, op. cit., p. 15-26 ;
R. Conde y Delgado de Molina, Les primeres ordinacions de l’Arxiu Reial de Barcelona, 1384 [Las pri-
meras Ordenanzas del Archivo Real de Barcelona, 1384], Madrid, Ministerio de Cultura, 1993 ;
C. López Rodríguez, « Orígenes del Archivo de la Corona de Aragón (en tiempos, Archivo Real
de Barcelona) », Hispania, 67, 2007, p. 413-454 ; R. Conde y Delgado de Molina, Reyes y archivos
de la Corona de Aragón: siete siglos de reglamentación y praxis (siglo xii-xix), Saragosse, Institución
Stéphane Péquignot 197

« de partie à partie », l’expédition d’une copie était initialement soumise


à un contrôle très strict11, et les érudits ne pouvaient consulter les archives
royales de Barcelone (arxiu re[i]al de Barcelona)12 que s’ils étaient eux-mêmes
archivistes, bénéficiaient de leur intercession ou disposaient d’un permiso,
une autorisation spéciale. L’un des premiers utilisateurs extérieurs, l’historio-
graphe de la Diputación de Saragosse Jerónimo Zurita, dut ainsi produire un
mandat royal pour effectuer les lectures et les excerpta nécessaires à ses Anales,
composées dans les années 1550-158013. D’autres historiens, peu nombreux,
ont ensuite pu copier ou faire transcrire des documents au xviie siècle et, plus
encore, sous les Bourbons, au xviiie siècle. Plusieurs projets discutés aux
Corts prévoyaient alors que les originaux pourraient, après demande préa-
lable, être consultés en présence de l’archiviste, qui serait rétribué pour cette
tâche en fonction du temps passé et de la nature de l’affaire14. Parallèlement,
des instruments de description ont été développés, par exemple les volumi-
neux Indices in-folio de José Llaris15.
Mais le véritable tournant est pris dans la première moitié du xixe siècle,
sous l’impulsion et la férule de l’archiviste Próspero de Bofarull. Auteur en
1820 d’un important projet de règlement (non adopté) pour un Primer archivo
Nacional y General de los Condes de Barcelona y de la antigua Corona de Aragón,
Bofarull puis son fils Manuel, qui prend sa succession en 1849, procèdent
à une importante réorganisation des fonds. Mieux connues, les archives

Fernando el Católico (Fuentes históricas aragonesas, 44), 2008, dans lequel sont éditées de
nombreuses pièces décisives pour l’histoire des archives.
11. Volem e ordenam que lo scrivà de nostre real archiu qui és dins la nostra ciutat de Barcelona sie tengut
monstrar e donar translat, satisfet empero de son salari condecent, de tots los actes tocants interès de part a
part : en las cosas, empero, que hauran esguart al interès de la regia cort, haja haver manament nostre o del
nostre primogènit o loctinent general o governador general o portantveus de aquell (cité par R. Conde y
Delgado de Molina, Reyes y archivos, op. cit., p. 71).
12. La dénomination « Archives de la Couronne d’Aragon » devient courante à partir du
xviiie siècle seulement.
13. Á. Canellas López, « El historiador Jerónimo Zurita », dans Jerónimo Zurita, su época y su
escuela. Congreso Nacional, ponencias y comunicaciones, convocado por el departamento de Historia
Moderna de la Facultad de Filosofía y Letras, Madrid, Institución Fernando el Católico, 1986,
p. 7-22 ; A. Alcoberro, « El Archivo Real de Barcelona y la historiografía humanista », Pedralbes.
Revista d’Història Moderna, 13/2, 1993, p. 515-524 ; D. Navarro Bonilla, « Noticias históricas
en torno a la segunda edición de la primera parte de los Anales de Zurita (Juan Bautista de
Negro-Simón de Portonariis, 1585) », Revista de Historia Jerónimo Zurita, 74, 1999, p. 104-105 ;
A. Domingo Malvadi, Disponiendo anaqueles para libros: nuevos datos sobre la biblioteca de Jerónimo
Zurita, Saragosse, Institución Fernando el Católico, 2010, p. 22.
14. R. Conde y Delgado de Molina, Reyes y archivos, op. cit., p. 131. Pour une liste des érudits
ayant pu consulter les archives avant l’ère Bofarull, ibid., p. 167-178.
15. Ils sont en libre accès dans la salle de consultation des Archives de la Couronne d’Aragon.
198 No hay nada ou « la Catalogne, source intarissable » ?

entrouvrent leurs portes. En 1820, Bofarull père réclame, timidement, un libre


accès à l’ensemble des inventaires et autres instruments d’orientation dans
les fonds, la consultation des documents devant toutefois rester une préroga-
tive de l’archiviste. Une circulaire royale du 20 avril 1844 va dans ce sens, mais
demeure très restrictive16, à tel point que les Bofarull tentent de convaincre
l’autorité royale de se montrer plus accommodante. Ils remettent notamment
en cause la pertinence de la distinction entre papiers « littéraires » et « papiers
purement historiques » (papeles puramente históricos) d’un accès bien plus diffi-
cile, tout en plaidant en faveur d’une limitation de la catégorie des « papiers
réservés » et « très réservés » (papeles reservados, muy reservados), soustraits de
fait à la consultation, sauf dérogation exceptionnelle. Mais ils n’obtiennent
pas satisfaction. Dans ce contexte, l’ouverture modeste et sous contrôle des
archives contribue à rendre l’archiviste plus incontournable encore. Il devient
pour les érudits une sorte de guide quasi omniscient dont il faut absolument
se concilier les faveurs17. Les historiens catalans, espagnols et étrangers s’in-
forment souvent auprès de lui de l’état des fonds, ils lui amènent de précieuses
recommandations, ils le choient. Pour préparer son Histoire de don Pedre Ier roi de
Castille18, Prosper Mérimée cherche ainsi l’appui de Próspero de Bofarull avant
même de venir à Barcelone en 1846 :
Je suis on ne peut plus sensible de vos offres obligeantes, et il ne tiendra pas à
moi que je n’en profite au plus tôt. Puisque vos Archives contiennent ‘por cen-
tenares’19, des pièces aussi importantes que celles que vous avez eu la bonté de
m’envoyer, je comprends que je ne vais achever mon travail sans les avoir exa-
minées […]. Si comme je l’espère, j’ai quelques semaines de loisir, ce serait vers
le milieu d’Octobre que je viendrais vous faire ma cour et vous demander votre
bienveillance et vos excellents conseils pour mon petit travail. Mais serez-vous

16. Le document est édité par R. Conde y Delgado de Molina, Reyes y archivos, op. cit., p. 427-428.
17. Sur la figure de Bofarull, voir M. Milá y Fontanals, Noticia de la vida y escritos de Don Próspero de
Bofarull y Mascaró, Archivero y Cronista de la Corona de Aragón, Barcelone, Imprenta de Juan Oliveres
y Monmany, 1860 ; R. Grau Fernández, « El pensament històric de la dinastia Bofarull »,
Barcelona, Quaderns d’història, 6, 2002, p. 121-138 ; R. Conde y Delgado de Molina, Reyes y archi-
vos, op. cit., ad indicem ; Id., « Próspero de Bofarull, entre el viejo y el nuevo Archivo de la Corona
de Aragón », dans I. Cotta et R. Manno (éd.), Archivi e storia nell’Europa del xix secolo. Alle radici
dell’identità culturale europea. Atti del convegno internazionale di studi nei 150 anni dall’istituzione dell’Ar-
chivio Centrale, poi Archivio di Stato, di Firenze. Firenze, 4-7 dicembre 2002, Tolu, Ministero per i Beni
e le Attivita’ Culturali, Direzione Generale per gli Archivi, 2006, p. 627-666.
18. P. Mérimée, Œuvres complètes, III, Histoire, t. 2, Histoire de don Pèdre Ier roi de Castille et autres écrits
sur l’histoire de l’Espagne, coord. A. Fonyi. Textes établis, présentés et annotés par M. Garcia et
J. Pérez, Paris, Champion, 2009.
19. « Par centaines ». Mérimée reprend ici à son compte une expression figurant dans une lettre
de Bofarull.
Stéphane Péquignot 199

à Barcelone à cette époque ? Les archives seront-elles ouvertes ? Voilà ce que


j’ignore et ce que je serais fort heureux d’apprendre. Je crains aussi d’être un
peu embarrassé pour lire vos vieilles chartes. Je déchiffre nos escritures fran-
çaises du 14ème siècle, mais je n’ai nulle habitude de la paléographie espagnole.
La seule charte espagnole que j’ai examinée est une donation de Henri II à
Bertrand du Guesclin […] En tout cas, Monsieur, vous présent, j’aurai un Œdipe
pour deviner les énigmes, mais je tâcherai cependant de ne pas vous être trop
importun20.
On observe donc dans ces archives qui n’ont guère souffert des guerres et
des révoltes l’accroissement réel d’une manne documentaire progressivement
mieux organisée et inventoriée, devenue au sein d’une institution assumant de
nouvelles fonctions beaucoup plus aisément accessible grâce à des archivistes
à l’aménité bientôt proverbiale. Toutefois, les fonds peuvent être atteints et
utilisés par les historiens seulement au terme de plusieurs filtres : il faut obte-
nir une autorisation pour entrer, pénétrer dans le cercle des élus, puis des
amis érudits21, voire, comme certains aiment à le souligner pour dramatiser
leur visite, flatter, séduire, apprivoiser, convaincre l’archiviste détenant la clef
du labyrinthe – au risque sinon de se retrouver devant une abondance illisible,
plus frustrante encore que l’absence de documents22.
Grâce à l’ouverture progressive des dépôts à partir de la deuxième moitié
du xixe siècle, à la multiplication des inventaires et, de façon générale, au
travail et à l’aide des archivistes, les médiévistes ont pu, au xxe siècle, travail-
ler dans des conditions véritablement exceptionnelles et consulter jusqu’à
fort récemment de très nombreux originaux avec une facilité et à une vitesse
déconcertantes. La digitalisation et la mise en ligne sur le site PARES de

20. Lettre du 4 septembre 1846 (éd. J. E. Martinez Ferrando, Próspero de Bofarull y Próspero Mérimée
(una amistad ejemplar), Reus, Asociación de estudios reusenses, 1954, doc. 4, p. 70-71).
21. Mérimée recommande par exemple à Manuel Bofarull l’abbé Valentinelli, un « confrère en
science et en amabilité » : Celebrara mucho ver el Archivo de la Corona de Aragon bajo los auspicios de
quien hizo tanto para los progresos de este establecimiento. Mi amigo es uno de los doctos de Italia, digno de
apreciar los tesoros que V. le enseñara. En fin es un cofrade que le presente a V., cofrade en ciencia y amabilidad
(lettre du 9 août 1858, Venise, ibid., p. 100).
22. Próspero de Bofarull compose ainsi le 27 mai 1844 une réponse très détaillée à la cédule
royale du 20 avril qu’il juge trop sévère et restrictive pour les lettrés intéressés par les fonds :
pues a mi corto entender se cierran con ella sus puertas a todo literato y persona perticular que trate solo de
ilustrar hechos o derechos públicos o privados que ninguna relación tengan con los negocios de Estado o de los
altos personajes que han figuardo en él. Il demande par conséquent un élargissement ou une modifi-
cation des restrictions laissant une plus grande marge d’appréciation aux archivistes, au risque
sinon de laisser les archives demeurer à l’état de mines d’or inexploitées : pues de otro modo los
archivos generales no seran mas que unas minas de oro sin esplotar (R. Conde y Delgado de Molina, Reyes
y archivos, op. cit., p. 440).
200 No hay nada ou « la Catalogne, source intarissable » ?

plusieurs milliers de documents constituent une forme d’aboutissement de


cette évolution séculaire23. Néanmoins, comme les historiens travaillent de
plus en plus devant leurs ordinateurs, à bonne distance des fonds, il semble
que leurs liens avec les archivistes se distendent. Aux archives même, il n’est
symboliquement plus nécessaire depuis 2007 de passer par le bureau du secré-
taire pour établir une carte. La présentation d’une pièce d’identité au vigile
s’avère désormais suffisante pour entrer dans la salle de lecture24. Pourtant,
ces abondantes archives ne sont pas devenues totalement accessibles. Si la
masse réellement disponible est désormais bien plus considérable, le proces-
sus d’ouverture n’a pas été absolument univoque et dénué d’effets collatéraux.
Certaines reliures de registres effectuées au xixe siècle ont par exemple séparé
des folios auparavant réunis. Les nouvelles classifications des fonds, notam-
ment la création à la chancellerie d’une section de Cartas reales rassemblant
chronologiquement les documents en papier en fonction de leur système
de datation, en ont fait disparaître d’anciennes (par armoires, par sacs, par
affaires), ce qui a contribué à rendre plus difficile l’accès à certaines pièces.
On observe même quelques deperdita dans la section de la chancellerie royale,
dont l’égarement est signifié au milieu des liasses de parchemins ou des
caisses de cartas reales par l’indication de la date de la première constatation
du manque. D’autre part, le rôle médiateur des archivistes n’a pas disparu, il
s’est déplacé. Aujourd’hui, il demeure des zones très peu inventoriées, où l’on
avance encore à tâtons, par exemple le fonds gigantesque du Battle General ;
tout n’est pas digitalisé, ce qui l’est déjà n’apparaît pas toujours en ligne ; sur-
tout, il faut pour l’historien apprendre à gérer une absence nouvelle, à faire
progressivement son deuil des originaux. Habités par l’impératif nécessaire
de conservation, les archivistes ne les transmettent plus qu’avec une extrême
réticence dès lors qu’existe un microfilm ou une copie numérisée. Cette inac-
cessibilité a même durant un temps pu être redoublée par la soustraction à la
communication de documents jugés en trop mauvais état, des pièces pesti-
férées, stigmatisées par un point rouge, un punto rojo25. Comme ils n’étaient
pas microfilmés, de nombreux chercheurs ont protesté et même suggéré de
les brûler, puisque l’on ne pouvait ni les voir, ni les photographier ! Mais, en
réalité, les critères d’exclusion, ordinairement tout à fait compréhensibles,

23. Il s’agit du Portal de Archivos Españoles : http://pares.mcu.es/ [consulté le 20 décembre 2011].


24. Une pratique séculaire est de la sorte abandonnée, puisqu’il n’est plus nécessaire de justi-
fier préalablement d’un thème de recherches afin de pénétrer dans les archives.
25. On se fonde ici uniquement sur des observations (participantes…) effectuées durant les
années 2001-2006. Le constat ne saurait donc être étendu à d’autres périodes de l’histoire des
archives.
Stéphane Péquignot 201

s’avéraient parfois assez flous… et la digue opposée aux historiens friable par
endroits. La consultation était en ce cas souvent affaire de négociation, et de
persévérance : l’on savait que tel archiviste ne fléchirait jamais, tandis qu’avec
le temps, on finissait par apprendre que tel autre serait plus susceptible
d’être convaincu. C’est ainsi que j’ai pu consulter à la sauvette des registres
du Mestre racional (en bon état), grâce à un pacte tacite passé avec un ou une
archiviste qui pouvait les sortir des armoires l’après-midi seulement, jamais
plus de deux heures par registre, et à l’insu de son chef26. Récemment, une
nouvelle procédure administrative avec un formulaire spécifique a été créée :
les historiens doivent à ce titre user de toute leur rhétorique pour persuader
le responsable de la section concernée, voire le directeur des archives de leur
laisser consulter l’original.
Malgré des fonds considérables, des inventaires et une accessibilité remar-
quablement améliorés, l’abondance documentaire ne signifie donc pas pour
les historiens la disparition de la figure des documents absents. La profusion
suscite d’autres béances, de nouveaux degrés de présence, et d’absence. Il
demeure une part d’ombre des archives, un résidu toujours vivace de leur
caractère secret dont les contours et l’appréhension varient et se déplacent
en fonction des rapports entre archivistes et historiens. Même là, l’opération
historique pousse encore vers les pièces manquantes, des biens rares nimbés
de mystère, source d’inquiétude et, parfois, de fantasmes des chercheurs.

Discours sur l’Arxiu, valeurs de l’abondance


Les Archives de la Couronne d’Aragon constituent donc une réalité institu-
tionnelle et matérielle changeante, mais aussi, de façon indissociable, l’objet
de nombreuses réflexions dans les ouvrages historiques, dans les guides,
dans les prologues et les dédicaces des éditions de sources, entre chercheurs,
dans l’espace public. Au-delà de l’enthousiasme suscité par l’ouverture de
multiples possibilités d’investigation, la luxuriance documentaire est alors
souvent investie d’une valeur non neutre, voire mise au service de lectures
idéologiques qui affectent, traversent et tentent souvent de récupérer à leur
profit le travail des historiens. On voudrait ici en esquisser la critique.
Les discours sur les archives royales de Barcelone se développent avec la
consolidation de la figure de l’archiviste-historiographe et de publications
fondées sur des pièces justificatives. Des œuvres historiographiques sont
composées à partir des fonds des Archives royales de Barcelone depuis le

26. Les personnes concernées n’exercent plus, et l’on maintient ici délibérément une forme
d’imprécision afin de préserver leur anonymat.
202 No hay nada ou « la Catalogne, source intarissable » ?

xive siècle. Dans ces écrits de natures diverses (généalogies, chroniques,


inventaires, etc.), souvent utilisés par les archivistes comme instruments de
travail pour localiser et dater des documents27, les archives sont d’abord et
principalement évoquées comme preuves, afin d’assurer des droits, de garan-
tir des patrimoines. Elles constituent une source d’authenticité. S’inscrivant
dans cette tradition fortement marquée par les pratiques de son métier,
Pere Miquel Carbonell, archiviste à la fin du xve siècle, mentionne dans ses
Cròniques d’Espanya les « Archives royales de la ville de Barcelone, où sont
remisés les livres, les registres, les instruments et les vraies écritures authen-
tiques » (Real Archiu de la ciutat de Barcelona, hon són recondits los libres, registres,
instruments y escriptures veres autèntiques). Il souligne de façon récurrente qu’il
a lui-même vu les documents, intègre des transcriptions dans un récit initia-
lement destiné à servir d’instrument de travail aux archives, et use ainsi de
ces dernières pour attester de la véracité de son propos28. Quelques décen-
nies plus tard, dans les années 1550-1580, l’historien aragonais Jerónimo
Zurita fait lui aussi dans ses Anales un usage considérable de la documenta-
tion issue des archives royales, mais, assez ingrat, ne les mentionne que par
incidente, toujours pour souligner leur caractère de réserve d’authenticité29.

27. M. Toldrà i Sabaté, « Sobre la presència d’algunes cròniques catalanes a l’Arxiu Reial de
Barcelona », Estudis Romànics, 24, 2002, p. 169-188.
28. A. Alcoberro, « L’arxiu reial de Barcelona », art. cité ; Pere Miquel Carbonell, Cròniques d’Espa-
nya, éd. A. Alcoberro, Barcelone, Barcino, 1997, 2 vol., en particulier vol. I, p. 71, 94-98 ; voir
également la recension de cet ouvrage par M. Toldrà i Sabaté, Estudis Romànics, 23, 2001, p. 351-
355, et eadem, « Sobre la presència », art. cité.
29. De manera que en tiempo de tres años el rey don Ramiro fue elegido rey por los aragoneses y le dieron
mujer y en ella hubo la hija que casó con el conde, y renunció el reino y se retrajo a Huesca ; en lo cual no se debe
poner duda, porque de las donaciones de que aquí se hace mención y por escrituras muy auténticas sacadas
de los libros de los feudos del archivo de Barcelona que se ordenaron en tiempo del rey don Alonso el segundo
su nieto, y están tan verificadas con otros instrumentos, parece ser esto tan cierto que se puede tener por muy
constante verdad (Jerónimo Zurita, Anales de Aragón, éd. Á. Canellas López, Saragosse, Institución
Fernando el Católico, Edición electrónica de J. Javier Iso [coord.], M. I. Yagüe et P. Rivero, 2003,
livre I, cap. LVI, p. 96 [consultable en ligne : http://ifc.dpz.es/recursos/publicaciones/24/48/
ebook2473.pdf ]) ; Mas no he podido descrubrir por las memorias antiguas que hasta agora he visto, con
quien casó esta vizcondesa [de Bearn] ; aunque en escritura auténtica del archivo de Barcelona parece que,
estando el rey en Zaragoza dos años después desto por el mes de marzo de 1172, don Guillén de Moncada hizo
homenaje al rey y le prestó juramento de fidelidad por todo el señorío de Bearne… (ibid., p. 126). Sur l’uti-
lisation des archives de Barcelone par Zurita, voir Á. Canellas López, « Datos para la Historia
de los Reinos Penínsulares en el primer tercio del siglo xiv. Dieciocho nuevos documentos
de la alacena de Zurita », Biblioteca de la Real Academia de la Historia, 145, 1959, p. 231-286 ; Id.,
« Fuentes de Zurita: documentos de la alacena del cronista relativos a los años 1302-1478 »,
Revista de Historia Jerónimo Zurita, 23-24, 1970, p. 267-405 ; S. Péquignot, « De l’usage de Zurita
en Histoire médiévale », dans « De l’usage de… Collections Ménestrel » [http://www.menestrel.
fr/spip.php?rubrique1677].
Stéphane Péquignot 203

En 1601 encore, même tonalité dans un inventaire d’une partie des archives,
la Brúxula, la « Boussole » de Pere Benet. Il y apparaît que certains registres,
les registra secreta, sont nécessaires pour écrire l’histoire authentique des rois
d’Aragon30. Avec ce terme de « boussole », pointe toutefois une qualification
des archives alors en plein développement en Espagne, en Aragon surtout :
celle de l’océan, d’un autre Pont, d’une mer Noire où il faut pour naviguer
disposer d’instruments d’orientation31. L’abondance s’avère ici autant une
manne qu’une menace à conjurer.
L’ouverture progressive des archives, la diversification de leurs fonctions
et la publication de nombreux corpus infléchissent ensuite les discours32.
Se développe alors, notamment au xviiie siècle, un sous-genre historiogra-
phique, l’éloge de l’Arxiu, qui trouve sa place essentiellement dans les pro-
logues. Les historiens s’y livrent à des apologies récurrentes de l’opulence
des fonds. En 1786, Antoni de Capmany, dans sa longue dédicace au roi
Charles III des Antiguos Tratados de Paces y Alianzas entre algunos reyes de Aragon
y diferentes principes infieles de Asia y Africa, desde el siglo xiii hasta el xv (« Anciens
traités de paix et alliances passées par des rois d’Aragon avec des princes infi-
dèles d’Asie et d’Afrique, du xiiie au xve siècle »), offre son travail comme un
petit échantillon des trésors inestimables renfermés dans les archives royales
et générales de Barcelone, les plus anciennes, les plus copieuses, les plus pré-
cieuses et les plus universelles de toutes celles que possède l’Europe, et les plus
dignes d’être connues du monde entier ; elles sont comme un monument de
la fortune et de la gloire de notre nation qui, sans avoir besoin de mendier à
l’étranger des modèles de tous les siècles dans l’art de régner, possède en sa
maison des exemples antiques de princes sages, bienfaisants et dévoués33.

30. Legationum et Secretorum. Si algú dessitja fer la veritable i absoluta història dels reis d’Aragó sense
l’estudi d’aquests registres i d’altres similars fracasarà. Per això el diligentíssim autor Jeroni Çurita en els seus
Annals, no comet els errors que comet algú dels nostres, per què és fama que va tenir-ho en comte (R. Conde
y Delgado de Molina, « La búrxula del present Arxiu Real de Barcelona, de Pere Benet (1601).
Primera guia de l’Arxiu », Lligall, 13, 1998, p. 21).
31. Sur l’usage de cette métaphore et, plus généralement, les discours sur les archives à l’époque
moderne en Espagne, voir D. Navarro Bonilla, La imagen del archivo: representación y funciones en
España (siglos xvi y xvii), Gijón, Trea (Biblioteconomía y administración cultural, 80), 2003.
32. S. Péquignot, « La publication des documents des Archives de la Couronne d’Aragon
(ca 1840-ca 1920). Enjeux, pratiques, effets », dans I. Guyot-Bachy et J.-M. Moeglin (éd.), La
naissance de la médiévistique : les historiens médiévistes et leurs sources en Europe (xixe-début du xxe siècle).
Actes du colloque de Nancy, 8-10 novembre 2012, Genève, Droz, p. 245-269, 2015.
33. … pequeña muestra de los inestimables tesoros que encierra el Real y General Archivo de Barcelona, el mas
antiguo, copioso, precioso y universal de quantos posee la Europa, y el mas digno de ser conocido del mundo
entero ; y como un monumento de la fortuna y gloria de nuestra Nacion, que sin necesidad de mendigar de las
extrañas modelos en todos los siglos del arte de reynar, tiene dentro de su casa exemplos antiguos de Príncipes
204 No hay nada ou « la Catalogne, source intarissable » ?

Un demi-siècle plus tard, Próspero de Bofarull s’exprime de façon similaire


dans son introduction au premier tome de la Colección de documentos inéditos del
Archivo de la Corona de Aragón :
Il est en Europe peu de monarques qui, à l’instar de ceux d’Espagne qui
ceignent la couronne des anciens États d’Aragon, peuvent se glorifier de possé-
der et de conserver un dépôt aussi riche et aussi copieux en actes de haut gou-
vernement et en correspondances diplomatiques et familiales de leurs augustes
prédécesseurs34.
En 1853, dans un discours prononcé à l’occasion de l’ouverture solen-
nelle du nouveau bâtiment des archives, son fils Manuel de Bofarull précise
l’importance politique que revêtent ces fonds abondants pour la monarchie
espagnole :
C’est dans l’instruction publique, qui accompagne toujours les institutions
libres, et dans l’intelligence reconnue des conseillers de la Couronne que la
haute pénétration de la reine notre princesse trouve des soutiens décidés et
puissants, qui la conduisent rapidement et de façon judicieuse dans le vaste
champ de la civilisation moderne ; en donnant la première impulsion à toutes
les branches et à tous les établissements publics, l’on évoque les grands souve-
nirs et l’on ressuscite les traditions mortes. Les études historiques retrouvent
l’importance qui leur revient, et les riches sources qui renferment la mémoire
des générations passées sont regardées avec une prédilection spéciale par le
gouvernement, et l’on fait observer à S. M. que les archives choisies des Indes
occupant à Séville l’un des meilleurs bâtiments du célèbre Herrera, les archives
extrêmement abondantes de la couronne de Castille étant établies dans le châ-
teau ancien et sévère de Simancas, les archives non moins importantes de la
couronne d’Aragon réclament un éclat similaire […]35.

sabios, benéficos, y esforzados (Antonio de Capmany, y de Montpalau, Antiguos Tratados de Paces y


Alianzas entre algunos reyes de Aragon y diferentes principes infieles de Asia y Africa, desde el siglo XIII
hasta el XV, copiados con órden de S.M. de los originales Registros del Real y General Archivo de la Corona de
Aragon establecido en la Ciudad de Barcelona por D. Antonio de Capmany, y de Montpalau, vertidos fiel y
literalmente del idióma antiguo lemosino al castellano, y exôrnados con várias notas históricas, geográficas,
y políticas, Madrid, en la Imprenta Real, 1786, p. xiv).
34. Pocos monarcas de Europa pueden gloriarse de poseer y conservar un depósito tan rico y copioso de actas
del alto gobierno y de correspondencias diplomáticas y familiares de sus augustos predecesores, como los de
España que ciñen la corona de los antiguos estados de Aragón (Colección de Documentos inéditos del Archivo
General de la Corona de Aragón, dir. Prosper Bofarull y Mascaró, Barcelone, Eusebio Montfort,
1847, t. I, p. iii).
35. En la ilustración pública, que acompaña siempre á las instituciones libres, y en la reconocida inteligencia
de los consejeros de la Corona, la alta penetración de la Reina Nuestra Señora halla decididos y poderosos
auxiliares, que la conducen rápida y acertadamente por el ancho campo de la moderna civilización; y dando
el primer impulso á todos los ramos y á todos los establecimientos públicos, se evocan los grandes recuerdos
Stéphane Péquignot 205

Manuel de Bofarull regrette toutefois de lamentables absences : la destruc-


tion des archives des comtes de Barcelone par al-Manṣūr en 98536, la saisie
de fonds par les troupes napoléoniennes, les dispersions provoquées par la
desamortización. Ces manques irrémédiables rehaussent encore l’importance
de l’ouverture du sanctus sanctorum et le soutien monarchique à des publica-
tions systématiques permettant de cerner le caractère et l’histoire véritables
des Catalans. La fama des archives s’étend ainsi désormais à la société espa-
gnole et à toutes les nations cultivées d’Europe. De nombreux étrangers venus
s’abreuver à cette source intarissable de vérités historiques en attestent. Le
philologue Milà i Fontanals, énumérant dans sa biographie de Próspero de
Bofarull les visiteurs illustres des archives, se plaît ainsi à citer une lettre
laissée en 1844 par un envoyé extraordinaire du sultan ottoman, visiblement
ébahi devant la richesse des fonds :
Ne considère par ce site comme un simple rassemblement de livres et de
papiers : examine-le avec attention et tu y trouveras un trésor de connaissance.
L’homme studieux devra y venir en visite tous les jours et il y trouvera une
mémoire des traces des temps passés37.
Les archives demeurent réserve d’authenticité, trésor et patrimoine royal,
mais leur ouverture relative sert aussi à démontrer la grandeur, l’indé-
pendance et la supériorité nationales, elles sont une source de fierté et de
puissance espagnoles par rapport à d’autres États en situation de souffrance
documentaire.

y se resucitan las muertas tradiciones. Los estudios históricos recobran su debida importancia, y los ricos
manantiales que encierran la memoria de las pasadas generaciones son mirados con especial predilección por
el Gobierno, que haciendo observar á S.M. que el escogido archivo de Indias ocupa en Sevilla uno de los mejores
edificios del célebre Herrera, y que el copiosísimo de la Corona de Castilla se halla establecido en el antiguo
y severo castillo de Simancas, reclama igual lustre para el no ménos importante de la Corona de Aragón.
(Memoria que en la solemne apertura del Archivo general de la Corona de Aragón, en el nuevo edificio á que
ha sido trasladado de real órden, leyó su archivero D. Manuel de Bofarull y de Sartorio, el dia 18 de diciembre
de 1853, Barcelone, Imprenta J. Oliveres y Monmany, 1853, p. 23-24).
36. Sur l’événement, son écho et son rôle fondateur dans le développement de l’historiogra-
phie catalane, voir M. Zimmermann, « Les origines de la Catalogne d’après les Gesta Comitum
Barcinonensium. Mythe fondateur ou récit étiologique ? », dans Liber Largitorius. Études d’histoire
médiévale offertes à Pierre Toubert par ses élèves, études réunies par D. Barthélemy et J.-M. Martin,
Genève, Droz, École pratique des hautes études/Collège de France, 2003, p. 517-543. Pour le
débat sur l’existence – désormais largement réfutée par les historiens – d’éventuelles « archives
comtales » (arxiu condal), voir la mise au point de C. López Rodríguez, « Orígenes del Archivo de
la Corona de Aragón », art. cité.
37. No consideres este sitio como una mera reunion de libros y de papeles: examínalo con detencion y hallarás
un tesoro de conocimientos. El hombre estudioso deberia visitarlo todos los dias y hallaria una memoria de las
huellas de pasados tiempos (M. Milá y Fontanals, Noticia de la vida y escritos de Don Próspero de Bofarull
y Mascaró, op. cit., p. 49, n. 2).
206 No hay nada ou « la Catalogne, source intarissable » ?

Avec le développement d’un nationalisme nouveau et du mouvement cultu-


rel de Renaixença (« Renaissance »), les Archives de la Couronne acquièrent au
cours de la deuxième moitié du xixe siècle un autre statut : celui de monument
national catalan, de terrain de mission intellectuelle. Elles symbolisent la
richesse inépuisable d’une culture luttant pour sa reconnaissance. Alors que
l’on perçoit la menace « chaque jour plus imminente de recherches nouvelles
réalisées par des étrangers », le travail aux archives doit participer au redreç, le
redressement catalan. Pour Antoni Rubió y Lluch, fondateur de l’Institut d’Es-
tudis Catalans en 1907 et éditeur l’année suivante des « Documents pour l’his-
toire de la culture catalane médiévale », la jeunesse investie dans cette tâche
est celle qui doit nous racheter de la honte que ce soient les étrangers qui
fassent l’inventaire de notre héritage intellectuel, et d’une autre honte encore,
celle d’avoir à faire le tri de nos trésors, le bilan de notre richesse, répartie en
grande quantité dans les principaux centres culturels d’Europe, où l’on a sauvé
en partie ce que dans des heures amères d’inconscience, nous n’avons pas su
apprécier comme il se devait et conserver, quand nous ne l’avons pas détruit
stupidement. Ils nous rendront tout ce qui est nôtre, en mettant fin une fois
pour toutes aux pénétrations intellectuelles pacifiques qui, pour notre malheur,
sont encouragées par les propres fils de la terre, sans penser qu’elles sont signe
de mort et d’anéantissement de l’esprit national38.
Cette période d’euphorie identitaire est remise en cause par la guerre civile,
durant laquelle les archives donnent lieu à des usages idéologiques diamé-
tralement opposés. Le Service de défense du patrimoine artistique national
y expose par exemple en 1939 des pièces d’art et des manuscrits saisis lors
de la retirada, afin de démontrer que les partisans de Franco sont les seuls
garants valables de l’intégrité du patrimoine espagnol39. Pendant la dictature,

38. … questa juventut es la que ha de redimirnos de la vergonya de que’ls extrangers ens inventariin la nostra
heretat intelectual, y la que’ns ha de fer la tria dels nostres tresors, el balanç de la nostra riquesa, esbargida
en gran cantitat pels principals centres culturals d’Europa, ont s’ha salvat, en part, lo que en amargues hores
d’inconsciencia no saberem degudament apreciar ni conservar, quan no ho destruirem estupidament. Ell’ns
retornarà tot lo que es ben nostre, posant fi d’una vegada a les penetracions pacifiques intelectuals, encora-
tjades per dissort nostra pels propis fills de la terra, sense pensar que son signe de mort y d’anorreament de
l’ànima nacional (A. Rubió i Lluch, Documents per l’historia de la cultura catalana migeval, Barcelone,
Institut d’Estudis Catalans, 1908-1921, 2 vol. [rééd. facsimil sous le titre Documents per la his-
tòria de la cultura catalana medieval, Barcelone, Institut d’Estudis Catalans (Memòries de la Secció
Histórico-arqueològica, 54/1-2), 2000], t. I, p. xiv).
39. El Servicio de Defensa del Patrimonio Artístico Nacional, al exponer estas obras, pertenecientes a la
Biblioteca Nacional de Madrid y al Real Monasterio de San Lorenzo del Escorial, pretende dar a conocer
en Barcelona algo de lo que salió de Madrid durante la dominación roja con destino al extranjero y que el
rapidísimo avance del Ejército Español en Cataluña sorprendió en la villa de Perelada, en el Palacio de los
Rocaberti, hoy propiedad de don Miguel Mateu. Allí, entre otras muchas cosas, se encontraron tres cajas que
al ser abiertas en Barcelona se vió que contenían buena parte de los fondos de manuscritos y de la sección de
raros de los citados Biblioteca y Monasterio (Ministerio de Educación Nacional, Servicio de Defensa
Stéphane Péquignot 207

le discours sur les archives revêt ensuite deux dimensions principales, parfois
entrelacées : leur abondance offre un témoignage d’une première hégémonie
hispanique compatible, au moins en façade, avec l’historiographie nationa-
liste du régime, tandis que l’exaltation de l’archive peut aussi constituer une
façon voilée de maintenir vivace une Catalogne bâillonnée40. Après 1975, ce
dernier discours l’emporte et participe au mouvement de catalanisation de
l’histoire et de la société. La richesse des archives légitime et facilite un pro-
cessus de récupération et de construction historiographique nationale41. Avec
le rétablissement de la Generalitat, un enseignement renouvelé de la langue,
le maintien à travers les siècles d’archives quasiment intactes est perçu comme
une preuve irréfutable de la continuité, de la résistance de la culture et de la
nation catalanes. Néanmoins, ce processus crée des heurts, car les archives
forment un patrimoine disputé entre l’État espagnol, la Catalogne et d’autres
communautés autonomes (Valence, Baléares, Aragon). Chacun insiste sur le
caractère unique et universel des fonds pour mieux revendiquer le droit de
les contrôler42.

del Patrimonio Artístico Nacional, Exposición de manuscritos y raros de la biblioteca nacional en el


Archivo de la Corona de Aragón, Barcelona, noviembre de MCMXXXIX – Año de la victoria).
40. Cette tension est notamment perceptible dans certains écrits du directeur des Archives de
la Couronne d’Aragon, Jesús Ernesto Martínez Ferrando : he intentado dar en estas páginas una
breve idea de los tres Archivos Históricos de España, que, por la documentación que tradicionalmente conser-
van, posee cada uno de ellos un marcado carácter propio, relativo a un amplio período de nuestro pasado, y
al mismo tiempo un valor que trasciende más allá de nuestra fronteras, interesando la conservación de sus
papeles no sólo a España, no sólo a Europa, sino también a todo el Mundo Nuevo que se descubrió a fines
del siglo xv más allá de las aguas del océano, jamás surcadas, gracias al impulso expansivo y emprende-
dor de nuestra raza. Me refiero al Archivo de la Corona de Aragón, al Archivo General de Simancas y al
Archivo General de Indias. El primero procede de la hegemonía de Aragón en el Mediterráneo, el segundo de
la hegemonía de España en Europa, el tercero de la hegemonía de España en el mundo […] es nuestro intento
exaltar una vez más por medio de estas páginas, de una manera breve y sucinta, los tres citados Archivos
históricos de España, tan destacados cada uno de ellos dentro de su proprio carácter, y tan principales, tan
esenciales entre los tesoros que de su glorioso pasado guarda con orgullo nuestra nación (J. E. Martínez
Ferrando, Tres Archivos de España, Barcelone, 1950, p. 11-12 [il s’agit d’un opuscule composé à la
demande de l’association des bibliophiles de Barcelone]). Sur son parcours, voir en première
approche la notice qui lui est consacrée dans G. Pasamar Alzuria et I. Peiró, Diccionario Akal de
Historiadores españoles contemporáneos, Madrid, Akal, 2002, p. 394-395 (avec une riche bibliogra-
phie). Sur le travail des historiens en Catalogne et à Valence durant le franquisme, voir, pour
une vue d’ensemble synthétique, A. Furió, « La historiografia catalana soto el franquisme »,
dans A. Balcells (éd.), Història de la historiografia catalana, Jornades Científiques de l’Institut d’Estudis
Catalans (Barcelona, 23, 24 i 25 d’octubre de 2003), Barcelone, Institut d’Estudis Catalans. Secciò
Històrico-Arqueològica (Sèrie Jornades científiques, 18), 2004, p. 205-228.
41. Sur ce processus et les enjeux historiographiques afférents, je me permets de renvoyer pour
une première orientation à C. Guiu et S. Péquignot, « Historiographie catalane, histoire vive. À
propos de quelques ouvrages récents », Mélanges de la Casa de Velázquez, 36/1, 2006, p. 285-306.
42. Le conflit est évoqué par C. López Rodríguez, « Orígenes del Archivo de la Corona de
Aragón », art. cité.
208 No hay nada ou « la Catalogne, source intarissable » ?

L’absence de texte joue également un rôle essentiel pour ces divers usages
idéologiques des archives. Le contraste entre l’abondance catalane et la parci-
monie des fonds voisins castillans et français forme un topos récurrent dans
les écrits et les conversations, et un complexe de supériorité archivistique ali-
mente la conscience nationale. Il se nourrit aussi de la dénonciation des pertes
infligées aux archives catalanes par des étrangers : la richesse documentaire
du pays devrait être plus grande encore si l’on pouvait obtenir restitution des
pièces saisies par les érudits des xviie et xviiie siècles43, si les troupes napo-
léoniennes n’avaient pas pillé l’abbaye de Montserrat et volé des pièces qui
se trouvent aujourd’hui à la Bibliothèque nationale, un reproche souvent for-
mulé avec le sourire aux chercheurs français : si des textes ont disparu,… vos
ancêtres en sont peut-être responsables, mais… nous vous sommes recon-
naissants de venir ici reconnaître la supériorité de nos fonds…
Dans ces archives comme dans d’autres, l’abondance et l’absence de docu-
ments ne sont donc pas seulement des données quantifiées, immuables,
neutres et objectivées. Elles varient de nature et de degré selon l’accessibilité,
les évolutions institutionnelles et les intérêts des chercheurs ; elles servent
d’arguments dans des discours qui, si l’on n’y prend garde, peuvent orienter
de façon insidieuse le travail. Entre le médiéviste qui met en exergue l’immen-
sité des fonds explorés pour donner du relief à son œuvre et le propos engagé
exaltant le caractère unique des Archives de la Couronne d’Aragon, la paroi
est en effet souvent poreuse – d’autant que l’on peut être sommé de prendre
une position politique sur la question du nom et des détenteurs légitimes de
ces archives : « l’État central », la Catalogne, les communautés autonomes
concernées ? Que l’on se livre ou non à cet exercice périlleux – tel n’est pas ici
le propos –, l’utilisation de ces fonds très importants place également de façon
récurrente les médiévistes face à une même difficulté lorsqu’ils recourent éga-
lement à d’autres archives pour leurs recherches : un net déséquilibre entre les
dépôts abritant « leurs sources », ce qui affecte profondément les méthodes
d’investigation et les résultats obtenus.

Dans l’atelier, des déséquilibres


À bien des égards, les archives de Catalogne jouent pour les historiens un rôle
d’aimant et la Couronne d’Aragon celui de laboratoire méditerranéen pour
des champs très divers de la médiévistique contemporaine : études sur le

43. L’un des exemples les plus célèbres est celui de Don Salazar de Castro, qui a prélevé dans
différentes archives espagnoles, notamment catalanes et aragonaises, des pièces aujourd’hui
déposées dans un fonds spécifique à la Real Academia de Madrid.
Stéphane Péquignot 209

genre, les minorités, les ordres religieux, etc.44. À un moment où les cadres
nationaux d’écriture de l’histoire médiévale s’avèrent largement dépassés, la
richesse de la documentation apparaît comme une opportunité exceptionnelle
pour développer des problématiques originales. Depuis des horizons géogra-
phiques et intellectuels très variés, l’on vient donc chercher dans ces archives
des configurations documentaires que l’on désespère de trouver ailleurs45.
Le phénomène classique du déséquilibre des fonds constitutifs des corpus
peut alors revêtir des proportions extrêmes. En ce qui concerne la diploma-
tie royale, ont ainsi été préservées pour le seul règne de Jacques II d’Aragon
(1291-1327) plusieurs centaines d’instructions, de procurations, de sauf-
conduits, de lettres de créance sous forme d’originaux ou, le plus souvent, de
copies, ainsi que des milliers de lettres échangées entre souverains, ou bien
entre souverains et ambassadeurs46. Or, dans les archives royales castillane
et portugaise (Arquivo de la Torre do Tombo, Archivo de Simancas), on ne
conserve pour les années 1250-1450 que quelques dizaines d’accréditations,
de pouvoirs et d’instructions, et les correspondances d’ambassadeurs ne sont
guère plus nombreuses. L’Empire et le royaume de France sont un peu mieux
lotis, mais guère avant le milieu du xive siècle, et les documents diploma-
tiques conjugués des archives impériales de Vienne, de la Bibliothèque et des
Archives nationales françaises sont, en ce domaine, loin d’être équivalents à
ceux des Archives de la Couronne d’Aragon pour la période considérée. Seules
les archives anglaises conservent des fonds comparables47. Cette dissymétrie
s’explique par les atteintes portées à certaines archives – les fonds castillans
et, plus encore, les archives angevines de Naples ont été frappés par des des-
tructions massives48 – mais aussi par la variété des pratiques d’enregistre-
ment. Dans la Couronne d’Aragon, à la différence de la chancellerie française,

44. On renonce ici à présenter un panorama global de cette production historiographique


considérable.
45. Voir par exemple les différents bilans rassemblés dans Catalunya i Europa a través de l’Edat
Mitjana. Reunió científica. V Curs d’Estiu Comtat d’Urgell (Balaguer, 13 i 14 de juliol del 2000), coord.
F. Sabaté et J. Farré, Lérida, Pagès Editors, 2002.
46. Pour de plus amples développements, voir S. Péquignot, Au nom du roi. Pratique diplomatique
et pouvoir durant le règne de Jacques II d’Aragon (1291-1327), Madrid, Casa de Velázquez (Bibliothèque
de la Casa de Velázquez, 42), 2009.
47. S. Péquignot, « Figures et normes de comportement des ambassadeurs dans les docu-
ments de la pratique. Un essai d’approche comparative (ca 1250-ca 1440) », dans S. Andretta,
S. Péquignot et J.-C. Waquet (éd.), De l’ambassadeur. Les écrits relatifs à l’ambassadeur et à l’art de
négocier de la fin du Moyen Âge au début du xixe siècle, Rome, École française de Rome (Collection de
l’École français de Rome, 504), 2015.
48. Sur la destinée des archives angevines, voir la contribution de Gian Luca Borghese, ci-
dessus, p. 181-192.
210 No hay nada ou « la Catalogne, source intarissable » ?

on garde en effet dès la fin du xiiie siècle la copie des documents à valeur non
perpétuelle49.
Cette abondance d’écrits n’est pas exclusivement « aragonaise », « cata-
lane » ou « valencienne », car les Archives de la Couronne abritent également
de très nombreuses lettres adressées par des rois, des princes, des nobles,
des villes et des prélats étrangers50. Néanmoins, il ne s’agit pas pour autant
d’archives « parfaites » ou « complètes », qui réuniraient l’ensemble des
pièces produites par les parties lors des échanges diplomatiques. Il manque
en effet plusieurs pans essentiels de la documentation, détectables seulement
par fragments : les instructions aux ambassadeurs étrangers, leurs corres-
pondances avec leurs mandants, leurs rapports, leurs sauf-conduits et leurs
lettres de créance. D’autres limites des archives, d’autres disparitions sont
aussi apparues en cours d’analyse. Par exemple, avant la mise au net des ins-
tructions aux ambassadeurs, des brouillons attestent d’un intense travail pré-
alable de définition et de contrôle de leur parole, mais ils ont pour la plupart
disparu51. La complétude des archives s’avère de la sorte bien évidemment une
illusion, mais l’apparition sous forme d’épaves dispersées de pièces excep-
tionnelles possède une indéniable valeur d’indice pour l’analyse de pratiques
difficiles à percevoir ailleurs.
Le volume des archives offre en outre la possibilité de la quantification
pour les missions accomplies, le coût de la diplomatie ou la fréquence des
termes employés afin de qualifier les ambassadeurs. Leur variété permet de
recourir à des échelles d’analyse complémentaires, depuis les typologies
documentaires aux rencontres royales en passant par la prosopographie,
tandis que la relative continuité des séries a pu servir à l’écriture d’histoires
diplomatiques traditionnelles très détaillées. Malgré sa portée évidemment
restreinte, l’exemple de la diplomatie permet par conséquent de souligner
l’utilité d’envisager dans une configuration très déséquilibrée les archives
abondantes non seulement comme un témoignage positif de données fac-
tuelles, mais aussi comme des révélateurs de nouvelles absences. Il invite à
jouer de la comparaison pour questionner les vides des autres archives et, plus

49. Ceci explique la présence massive d’accréditations, d’instructions, de pouvoirs et de lettres


dans les registres.
50. Certaines d’entre elles sont même copiées dans des registres de chancellerie afin de rendre
plus compréhensible la correspondance des rois d’Aragon.
51. Sur ce point particulier, voir S. Péquignot, « Les instructions aux ambassadeurs des rois
d’Aragon (xiiie-xve siècles). Jalons pour l’histoire de la fabrique d’une parole royale efficace »,
Cahiers d’études hispaniques médiévales, 31, 2008, p. 17-43 [en ligne sur Persée : http://www.persee.
fr/web/revues/home/prescript/article/cehm_0396-9045_2008_num_31_1_1858].
Stéphane Péquignot 211

généralement, à mettre à profit les décalages existant pour cerner les limites
de la documentation médiévale.
La nécessité de composer avec des séries discontinues et des archives
très inégalement fournies apparaît également dans une deuxième enquête,
en cours, qui concerne le « temps de la désobéissance » dans le royaume de
Majorque, entre 1324 et 132652. Il s’agit d’une période de querelle de succes-
sion après la mort du roi Sanche III, où l’on assiste à une violente opposi-
tion entre le roi d’Aragon désireux de récupérer le trône et les partisans du
neveu du roi défunt qui n’est encore qu’un enfant. Le royaume se divise alors
de facto entre ses différents territoires, le comté de Roussillon, la procuration
de Cerdagne, les Baléares, Montpellier. Une ligue menée par les hommes de
Perpignan prend à cette occasion le pouvoir en Roussillon, et ses opposants
la dénoncent pour sa « désobéissance ». Pour reconstituer l’histoire de ces
années de négociations, d’escarmouches militaires et de conflits internes,
en particulier pour comprendre le mouvement des « désobéissants », il faut
alors faire feu de tout bois documentaire et user de pièces issues de fonds
d’importance et de nature extrêmement diverses. Aux archives départemen-
tales des Pyrénées-Orientales (Perpignan) comme à l’Arxiu del regne de Mallorca
(Palma de Majorque), les registres des rois de Majorque ont disparu, et il en va
de même pour ceux des consuls de Perpignan relatifs aux années du conflit.
Les trois cartulaires de la ville (Livre vert mineur, Livre vert majeur et Cartulaire de
Perpignan) ne contiennent pour leur part aucune mention contemporaine des
événements, et il ne subsiste aucune série continue d’écrits produits par les
autorités au pouvoir dans le comté durant le « temps de la désobéissance »,
seulement des pièces éparses, des renseignements indirects : quelques actes
originaux ; des copies, peu nombreuses, dans les registres des procureurs du
roi de Majorque en Roussillon. Cette relative dépression documentaire peut
néanmoins être partiellement comblée par le recours à des fonds « étran-
gers », notamment aux Archives de la Couronne d’Aragon. Plusieurs dizaines
de lettres expédiées par les Roussillonnais sont en effet conservées dans les
archives de leurs destinataires. Parallèlement, le pape, les rois d’Aragon, de
France et de Naples, des infants, des ambassadeurs, des informateurs, des
intermédiaires et des officiers s’écrivent au sujet de cette affaire plusieurs cen-
taines de lettres. Porteuses d’ordres ou d’informations, armes de persuasion
stratégique et de combats rhétorico-diplomatiques, certaines contiennent

52. En guise de première approche, voir S. Péquignot, « Les écrits du “temps de la désobéis-
sance” (Roussillon, 1324-1326) », dans L’autorité de l’écrit au Moyen Âge (Orient-Occident). Actes du
39e Congrès de la SHMESP (Le Caire, 30 avril-5 mai 2008), Paris, Publications de la Sorbonne
(Histoire ancienne et médiévale, 102), 2009, p. 211-224.
212 No hay nada ou « la Catalogne, source intarissable » ?

également de précieux renseignements sur la situation interne du comté.


L’état de la terre est donc autant voire mieux connu à l’aide de pièces conser-
vées ailleurs que grâce aux actes produits par les autorités en place.
L’analyse de ce qui pourrait apparaître au premier abord comme un simple
phénomène de conservation des « sources » offre dans ce contexte un éclai-
rage utile pour caractériser le mouvement de « désobéissance ». Lorsque
celui-ci a été vaincu en 1326, l’on a en effet procédé à Perpignan et dans tout
le Roussillon à une damnatio memoriae des actes de ce qui devint dès lors le
« temps de la désobéissance ». Ce processus a résulté d’un pacte entre le nou-
veau pouvoir – l’infant Philippe de Majorque, tuteur du roi Jacques III d’Ara-
gon – et les anciens ligueurs. Autrement dit, si l’on ne parvient pas à saisir
dans la documentation roussillonnaise les motifs et les formes du mouvement
de désobéissance, c’est parce que tous s’étaient mis d’accord pour l’oublier.
L’écriture de cette histoire reste alors possible seulement grâce à l’appétit
en informations que montrent des puissances étrangères intéressées par un
Roussillon grevé de dissensions, un appétit dont les Archives de la Couronne
d’Aragon conservent les traces les plus volumineuses.

L’exemple du « temps de la désobéissance » conduit à conclure en plaidant


à nouveau pour que l’on prête dans ces situations de décalage documentaire
flagrant une attention soutenue aux processus de rédaction, d’utilisation,
de conservation et, le cas échéant, aux modalités de destruction des pièces
dans chacun des dépôts d’archives concernés. La dissymétrie des fonds
s’avère alors un véritable objet d’étude et une chance pour l’historien, car elle
rend plus visibles les différences de traitement de la documentation par les
protagonistes, mais aussi des enjeux parfois décisifs liés aux usages et aux
fonctions de l’écrit. Une approche comparatiste peut ainsi affiner le regard
critique nécessaire face aux configurations institutionnelles postérieures des
archives et aux discours dominants sur leur profusion. Enfin, il paraît éga-
lement important d’user de l’abondance des écrits pour cerner au mieux les
limites de la documentation et, partant, celles de nos propres discours d’his-
torien. Une façon, en quelque sorte, de ne pas tomber dans le puits sans fond
des archives catalanes ou de ne rien trouver, mais, plutôt, de cheminer sur le
flanc de la montagne documentaire, en regardant le vide, la nada, sans trop
avoir le vertige.

Stéphane Péquignot
École pratique des hautes études
Notes sur l’apparition des vers isolés dans les
imprimés des textes dramatiques médiévaux :
le cas de la deuxième édition Trepperel
de Maistre Pierre Pathelin1
Taku Kuroiwa

L a problématique de l’absence du texte se pose d’une manière particulière


pour un spécialiste des arts de la performance, et tout particulièrement
du théâtre médiéval. En effet, l’importance de la dimension orale et scénique
dans la représentation théâtrale laisse la place ouverte à de nombreux ques-
tionnements sur le rapport des auteurs, acteurs, auditeurs et lecteurs de pièces
au texte théâtral. Il ne s’agit pas ici d’envisager seulement la question – en soi
pertinente – du rapport entre ce qui a disparu et ce qui a été préservé de l’uni-
vers textuel théâtral de la fin du Moyen Âge, mais de s’interroger sur ce que les
textes préservés eux-mêmes ont à nous dire sur la distance entre la situation
de représentation et celle de mise par écrit du texte de théâtre.
Grâce notamment aux études sur la transmission textuelle, les éditeurs et
les historiens du théâtre médiéval sont en effet de plus en plus conscients du
fait qu’on ne doit pas éditer ni étudier les textes dramatiques avec la même
approche que d’autres types de textes, comme les romans ou les poèmes
« lyriques2 ». Les manuscrits des textes dramatiques, par exemple, peuvent
répondre à de multiples situations d’emploi, et chaque particularité obser-
vée dans ceux-ci répond souvent à des usages spécifiques ; si la présence des
« crochets » alinéaires répond à des indications scéniques dont aujourd’hui
on ne connaît guère les détails, la présence des miniatures ou de deux
colonnes répond, en revanche, à des pratiques de lecture3. Et dans la mesure

1. Le présent travail a bénéficié de la subvention scientifique (KAKENHI) de la Société japonaise


de la promotion de la science (année universitaire 2011-2012 : no 22720133).
2. Pour le bilan des problématiques concernant l’établissement des éditions critiques des textes
dramatiques, voir surtout G. Parussa, « Éditer les textes du théâtre en langue française : aperçu
historique et perspectives », Médiévales, 59, 2010, p. 41-61.
3. Cf. É. Lalou et D. Smith, « Pour une typologie des manuscrits de théâtre médiéval », Fifteenth-
Century Studies, 13, 1988, p. 569-579 ; G. A. Runnalls, « Towards a Typology of Medieval French
214 Notes sur l’apparition des vers isolés dans les imprimés

où l’exigence scripturaire et codicologique de chaque témoin textuel change


selon son mode d’emploi, on pourrait naturellement supposer qu’il en va de
même pour le texte qui est conservé dans celui-ci ; c’est-à-dire faire la sup-
position que le texte lui-même peut se munir de caractéristiques propres en
fonction de son mode d’emploi.
Prenons l’exemple de la versification, qui est un système de structuration
rythmique du texte pour la représentation et/ou pour la lecture4. Il est géné-
ralement admis que les textes théâtraux de la période médiévale sont essen-
tiellement écrits en octosyllabes à rimes plates, c’est-à-dire dans l’alternance
des paires de vers de huit syllabes qui riment ensemble. Et quand les éditeurs
rencontrent des « irrégularités » métriques et rimiques dans ces textes, ils les
attribuent, souvent sans hésitation, à la « négligence » des copistes ou des
imprimeurs. Mais il va de soi que personne aujourd’hui ne peut affirmer qu’un
texte ait été dans un état parfait d’un point de vue de la versification lors de la
rédaction initiale (ou du remaniement de celle-ci) et/ou de sa représentation ;
au contraire, il est tout à fait possible qu’un texte ait été rédigé ou joué avec
toutes les « irrégularités » métriques et rimiques sans causer aucun incon-
vénient, et qu’un copiste ou un imprimeur ait reproduit ces « irrégularités »

Play Manuscripts », dans Id., Études sur les mystères. Un recueil de 22 études sur les mystères français,
suivi d’un répertoire du théâtre religieux français du Moyen Âge et d’une bibliographie, Paris, H. Champion
(Champion-Varia, 14), 1998, p. 367-389. Pour les aspects codicologiques des manuscrits du
corpus théâtral, cf. surtout D. Smith, « “Les manuscrits de théâtre”. Introduction codico-
logique à des manuscrits qui n’existent pas », Gazette du livre médiéval, 33, 1998, p. 1-9, et Id.,
« Plaidoyer pour l’étude des plis. Codex, mise en page, transport et rangement », Gazette du livre
médiéval, 42, 2003, p. 1-15.
4. Sur la difficulté d’appliquer les normes modernes de versification à ces textes, voir sur-
tout X. Leroux, « La nature du texte dramatique à l’épreuve de la numérotation des vers »,
dans M. Bouhaïk-Gironès, V. Dominguez et J. Koopmans (dir.), Les Pères du théâtre médiéval.
Examen critique de la constitution d’un savoir académique, Rennes, Presses universitaires de Rennes
(Interférences), 2010, p. 181-199. Nous nous permettons de signaler que nous avons égale-
ment travaillé, en collaboration avec D. Smith et X. Leroux, sur les spécificités de l’emploi de la
versification dans les textes dramatiques : voir T. Kuroiwa, X. Leroux et D. Smith, « De l’oral à
l’oral : réflexions sur la transmission écrite des textes dramatiques au Moyen Âge », Médiévales,
59, 2010, p. 17-40 ; Id., « Ipotesi sul funzionamento della versificazione nella Passion de
saint André », dans C. Agus, G. Giai et A. Zonato (dir.), Teatro religioso e comunità alpine. Atti del
Congresso internazionale, Susa – Convento di San Francesco, 14-16 ottobre 2010, Susa, Centro culturale
diocesano di Susa et Università degli studi di Torino, 2011, p. 182-194 ; Id., « Formes fixes :
futilités versificatoires ou système de pensée ? », dans X. Leroux (éd.), Vers une poétique du discours
dramatique au Moyen Âge, Paris, H. Champion (Collection Babeliana, 14), 2011, p. 3-25. Nous
tenons enfin à préciser que le présent travail est le remaniement et le développement de la par-
tie préliminaire de notre thèse de doctorat portant sur la versification des sotties imprimées
(T. Kuroiwa, Composer, jouer et diffuser les « parolles polies » – contribution à l’étude de la versification des
sotties, doctorat de l’université Waseda, Tokyo, Japon, 2009, 2 vol.).
Taku Kuroiwa 215

en se référant fidèlement à la copie dont il disposait5. Si l’on accepte cette


perspective, il faut faire preuve d’une grande prudence dans l’attribution à un
responsable précis dans la chaîne textuelle de ces phénomènes « irréguliers »,
surtout quand on se trouve face à des pièces conservées par un témoin unique
– ce qui est le cas pour la plus grande part du corpus théâtral à la fin du Moyen
Âge – et qu’on manque des documents nécessaires pour préciser les prove-
nances de diverses interventions effectuées sur les textes conservés.
Soulignons néanmoins que nous n’excluons pas du tout la possibilité que
les textes conservés jusqu’à nous comportent des omissions causées par ceux
qui se sont chargés de leur impression et de leur copie. Au contraire, exami-
ner de près cette possibilité en soi et en éclaircir le processus nous permettra
de nous représenter diverses possibilités d’interprétation des « irrégularités »
textuelles. Dans cette perspective, nous voudrions dans le présent travail pré-
senter une brève enquête sur la genèse des vers « irréguliers », surtout par
omission, au cours de la transmission des textes dramatiques, notamment
celle des imprimés. En mettant au centre de notre examen la deuxième édition
produite par l’atelier Trepperel de Maistre Pierre Pathelin (qui sera désormais
appelée « Trepperel 2 »), c’est-à-dire une édition réputée particulièrement
« mauvaise » et produite par un atelier qui a imprimé un grand nombre de
pièces anonymes et uniques, nous voudrions expliciter le processus de l’appa-
rition des vers « irréguliers6 ». Parmi ceux-ci, les vers isolés (les vers qui ne
riment avec aucun des vers voisins) seront notre objet d’examen privilégié, à
cause de leur facilité d’identification et de l’importance du phénomène : de
manière complémentaire, nous nous intéresserons également aux couples
de vers isolés7.

5. Pour prendre l’exemple de Maistre Pierre Pathelin, qui est le principal objet du présent travail,
André Tissier considère l’état de versification de l’œuvre comme contenant plusieurs traits
provenant de l’oralité, Recueil de Farces (1450-1550), textes établis, annotés et commentés par A. Tissier,
Genève, Droz (TLF, 432), t. 7, Maître Pathelin, 1993, p. 35, 51-55, 73.
6. Nous espérons aussi que cet examen effectué sur Trepperel 2 serve de matière de réflexion
pour aborder les pièces conservées en « format agenda ». Pour cette possibilité, voir le compte-
rendu par J. Koopmans de l’édition de Maistre Pierre Pathelin par A. Tissier (Bibliothèque d’hu-
manisme et renaissance, 56, 1994, p. 595-598).
7. La perception contemporaine des rimes, qui acceptait souvent des différences sonores
importantes entre les mots à la rime, est aujourd’hui difficile à mesurer (voir surtout
H. Chatelain, Recherches sur les vers français au xve siècle. Rimes, mètres et strophes, Paris, H. Champion,
1907 [Genève, Slatkine reprints, 1974], 1re partie). Pour les quatre imprimés que nous exami-
nons, nous avons considéré d’autres cas que les exemples cités dans notre travail comme les
cas résultant des coquilles, dans lesquels la perception de rimes est plus ou moins conservée
chez les lecteurs (nos exemples sont donc ceux dans lesquels nous ne trouvons pas du tout [ou
216 Notes sur l’apparition des vers isolés dans les imprimés

Présentons d’abord une description rapide des vers isolés, tels qu’ils appa-
raissent dans quelques éditions imprimées qui sont considérées comme les
ancêtres de l’édition Trepperel 2. Nous examinerons ensuite le cas de l’édition
Trepperel 2 proprement dite.

Vers isolés dans des imprimés de Maistre Pierre Pathelin avant


Trepperel 2
Maistre Pierre Pathelin était diffusé sous forme imprimée dès la fin du xve siècle.
Parmi les premiers témoins imprimés, l’édition par Pierre Levet (qui sera
désormais appelée « Levet »), également imprimeur d’un recueil de Villon,
a servi de base pour plusieurs éditions de la fin du xve siècle et du début du
xvie siècle, comme la première édition Trepperel (désormais « Trepperel 1 »),
l’édition Marion de Maulaunoy (« Marion de Maulaunoy ») et l’édition
Trepperel 28.
Filiation des imprimés de Maistre Pierre Pathelin établie par André Tissier (extrait)9

éd. Tépperel 1
(vers 1497)

éd. Levet éd. Tépperel 2


(fin 1489) (vers 1501)

éd. Le Caron puis


éd. Malaunoy
(vers 1499)

presque] de correspondance entre les mots à la rime ; avouons néanmoins qu’il était parfois
difficile de faire le tri).
8. Cf. Recueil de farces (1450-1550), op. cit., p. 30. Sur le statut de l’édition Levet, voir aussi La Farce
de Maître Pathelin, éd. M. Rousse, Paris, Gallimard (Folio classique, 3282), 1999, p. 268-271.
Cette édition est également la première édition imprimée existante qui conserve l’intégralité de
l’œuvre. Pour la tradition textuelle de l’œuvre, voir surtout Recueil de farces (1450-1550), op. cit.,
p. 25-124 et Maistre Pierre Pathelin. Le Miroir d’Orgueil, texte d’un recueil inédit du xve siècle (mss Paris,
BNF fr. 1707 et 15080), introduction, édition, traduction et notes par D. Smith, Saint-Benoît-Du-
Sault, Tarabuste, 2002, p. 79-100.
9. Recueil de farces (1450-1550), op. cit., p. 30.
Taku Kuroiwa 217

Voici le résumé de la description succincte des vers isolés de chacune de ces


éditions10.

Levet (Bibliothèque nationale de France, Rés. Ye 243)11


On ne trouve aucun vers isolé stricto sensu dans le texte de cette édition, mais
il se trouve un couple de vers isolés, que voici (nous donnons désormais les
numéros de vers correspondant de l’édition Levet pour indiquer les passages
dans l’ensemble des éditions imprimées : nous indiquons ces numéros par le
signe « L »)12.

Exemple 1 (L1528-1532)
Le drappier
Cestes vous ou regnie saint pierre
vous sans aultre ie le scay bien
pour tout vray
Pathelin
……………[Or n’en croiez rien ;]
car certes ce ne suis ie mie
De vous oncq aulne ne demie
ne prins : ie ne pas le los tel
(fol. 39r)
Dans cette scène située vers la fin de l’œuvre, dans laquelle Pathelin et
le Drappier continuent à se disputer même après la clôture du tribunal, les
deux vers, dont le dernier (« pour tout vray ») est hypométrique, ne riment pas
ensemble (ils sont soulignés dans la citation). Il pourrait exister une lacune
pour la deuxième partie du dernier entre eux, qui est complété (passage entre
crochets droits) suivant l’édition bilingue de l’imprimé Levet établie par
Michel Rousse13, afin de rendre plus souple l’enchaînement des répliques.

10. Notre connaissance de ces textes se fonde sur l’examen des reproductions fac-similés ou
numériques, sauf pour Trepperel 2 dont la consultation est directe. D’autre part, nous n’avons
pas effectué l’examen de l’édition Pierre Le Caron, qui est aujourd’hui perdue.
11. Voir Maistre Pierre Pathelin […], fac-similé de l’édition imprimée en 1489 par Pierre Levet, éd.
R. T. Holbrook, Genève, Droz (TLF, 51), 1953. Le texte de cette édition contient une succession
de trois vers (L929-931) qui se terminent tous en -y (epysy : coureisy : y).
12. Dans le présent travail, le texte est transcrit sans modification des caractères (ni des
coquilles), sauf pour la réalisation des abréviations qui est mise en italique.
13. Michel Rousse a ajouté ces mots suivant l’édition Galiot du Pré. Cf. La Farce de Maître Pathelin
(éd. Rousse), op. cit., p. 236, v. 1531. André Tissier précise que cet ajout est adopté « dans toutes
les éditions modernes » (cf. Recueil de farces (1450-1550), op. cit., p. 27 et 28 et p. 540 et 541).
218 Notes sur l’apparition des vers isolés dans les imprimés

Trepperel 1 (BnF, Rés. Ye 242)14


Cette édition a été publiée vers 1497 selon André Tissier, qui considère qu’elle
reprend presque exactement le texte de Levet15 ; mais elle ajoute à celui-ci un
vers isolé qui provient de l’omission d’un vers (L1007)16.

Exemple 2 (L1003-1009)

Levet Trepperel 1
Pathelin Pathelin
Par le corps bieu a dire veoir Par le corps bieu a dire veoir
vous y aues tresbien ouure vous y aues tresbien ouure
asses drap pour faire des robbes assez drap pour faire des robebs

Le drappier Le drappier
quoy dea chascun me paist de
lobes
chascun men porte mon auoir Quoy dea chascun men porte mon
auoir
et prent ce quil en peust auoir et prent ce quil en peust auoir […]
[…]
(fol. 26r et v) (fol. 26r-27r)

La citation correspond à la transition de deux phases du drame, celle


où Pathelin a réussi à chasser le Drappier par sa folie feinte, et l’autre où
le Drappier commence à accuser le Bergier de sa fraude. Apparemment, le
typographe de Trepperel 1 (ou d’un éventuel témoin intermédiaire) a d’abord
composé « Quoy dea » et a fait suivre ces deux mots du vers suivant, d’où l’ap-
parition d’un vers isolé (« assez drap pour faire des robebes [= robbes] », sou-
ligné dans la citation) et d’un vers hypermétrique de deux syllabes (« Quoy dea
chascun men porte mon auoir »). D’autre part, malgré cette « irrégularité », le
texte de Trepperel 1 se lit, nous semble-t-il, sans problème du point de vue de
sens (sauf la coquille « robebs » pour « robbes »)17.

14. Voir la reproduction numérique sur Gallica (http://gallica.bnf.fr).


15. Cf. Recueil de farces (1450-1550), op. cit., p. 80-85.
16. Selon Richard T. Holbrook, cette « faute » est due à l’édition par Pierre Le Caron,
aujourd’hui perdue (cf. R. Th. Holbrook, Études sur Pathelin, Baltimore/Paris, Johns Hopkins
Press/E. Champion (Elliott Monographs in the Romance Languages and literatues, 5), 1917,
p. 19). Mais André Tissier considère Trepperel 1 comme ancêtre de l’édition par Pierre Le Caron
(cf. Recueil de farces [1450-1550], op. cit., p. 82 et 83).
17. D’autre part, cette édition contient une répétition des deux vers (reprise de L1579 et 1580), ce
qui produit un dérangement textuel et formel (voir l’exemple 7).
Taku Kuroiwa 219

Marion de Malaunoy18
Cette édition est considérée comme ayant servi de base pour Trepperel 2 par
André Tissier, qui la date vers 1499-1500 ; mais celui-ci suggère aussi la possi-
bilité que Trepperel 2 ait repris Trepperel 1, en corrigeant son texte par Marion
de Maulaunoy19. Quant aux vers isolés, le texte reprend L1007 de Trepperel 1
(notre exemple 2) sans rien y ajouter, mais il contient encore cinq couples de
vers isolés qui n’existent pas dans l’édition Trepperel 1.
Prenons d’abord le premier exemple de couples de vers isolés :

Exemple 3 (L14-21)

Trepperel 1 Marion de Maulaunoy


Pathelin ¶ Pathelin
Encore ne le dis ie pas pour me ¶ Encore ne le dis ie pas pour me
vanter. mais na au territoire Vanter / mais na au territoire
ou nous tenon nostre auditoire Ou nous tenons nostre audictoire
homme plus saige fort le maire Homme plus sage fors le maire

Guillemette ¶ Guillemette
Aussi a il leu le grimaire ¶ Aussi a il leu le grimoire
et aprins a clerc longue pièce Et apris a clerc longuement

Pathelin ¶ Pathelin
A qui veez vous que ne despesche ¶ A qui veez vous que ne despesse
sa cause se ie my vueil mettre […] Sa cause / se ie my veulx mettre
[…]
(fol. 2v) (fol. 1v et 2r)

Il s’agit d’une variante qui se produit dans Marion de Maulaunoy et qui


a fait apparaître un couple de vers isolés (souligné dans la citation). Mais le
texte semble pouvoir se lire sans problème du point de vue du sens malgré
l’inconvénient formel.

18. Voir Maistre Pierre Pathelin hystorié. Reproduction en fac-similé de l’édition imprimée vers 1500 par
Marion de Malaunoy, veuve de Pierre Le Caron, publ. É. Picot, Paris, Firmin Didot (S.A.T.F.),
1904.
19. Cf. Recueil de farces (1450-1550), op. cit., p. 93.
220 Notes sur l’apparition des vers isolés dans les imprimés

Passons au deuxième couple de vers isolés, où Pathelin commence à parler


du drap avec le Drappier :
Exemple 4 (L258-262)

Trepperel 1 Marion de Maulaunoy


Le drappier ¶ Le drappier
Et ie vous demande ¶ Et ie vous demande
combien vous en fault il auoir Combien vous en fault il auoir

Pathelin ¶ Pathelin
Il est bien aise a sauoir ¶ Il est bien aysie a scauoir
quel le a il Quel le a il

Le drappier ¶ Le drappier
De brucelle ¶ De brucelle
Trois aulnes pour moy et pour elle ¶ Trois aulnes pour moy
elle est haulte deux et demie […] ¶ Elle est haulte / deux et demye
[…]
(fol. 8r) (fol. 6r)

Le deuxième vers avant la fin de citation figure seulement à moitié dans


Marion de Maulaunoy ; ce qui produit deux vers isolés successifs qui ne riment
pas ensemble (souligné dans la citation). De plus, le sens devient défectueux
à cause de ce vers isolé hypométrique.
Passons au troisième couple :

Exemple 5 (L528-531)

Trepperel 1 Marion de Maulaunoy


Guillemette ¶ Guillemette
He sens rigoler ¶ Hee / sans rigoller
Il nest pas temps que len rigole Il nest pas temps que len rigolle

Le drappier ¶ Le drappier
Sa mon argent estes vous folle ¶ Sa mon argent
Il me fault neuf frant […] Il me fault neuf francz […]
(fol. 15r) (fol. 11r)

Guillemette essaie de chasser le Drappier qui est venu chez Pathelin pour
récupérer de l’argent pour le drap qu’il a donné à celui-ci. Malgré le défaut
formel, cet exemple ne semble pas poser de problème de lecture particulier.
Encore un autre couple, où Pathelin et le Drappier réagissent respective-
ment à l’étonnement du Juge quand celui-ci a écouté pour la première fois le
cri du Bergier au tribunal :
Taku Kuroiwa 221

Exemple 6 (L1304-1309)
Trepperel 1 Marion de Maulaunoy
Pathelin ¶ Pathelin
Croies quil est fol ou testu ¶ Croyez quil est fol ou testu
ou quil cuide estre entre ses bestes Ou quil cuyde este entre ses bestes

Le drappier ¶ Le drappier
Or regnie ie bieu se vous nestes ¶ Or ie regnye bieu se vous nestes
celluy sans autre qui laues Cestuy sans autre
eu mon drap. ha vous ne scaues Qui eut mon drap / ha vous ne
scauez
monseigneur par quelle malice Mon seigneur par quelle malice
(fol. 33v) (fol. 24v)
Cet exemple ressemble au phénomène de contraction qui a été présenté
plus haut (exemple 2)20. Le passé antérieur de Trepperel 1 (« celluy sans autre
qui l’aues eu mon drap ») se transforme en passé simple dans Marion de
Maulaunoy (« Cestuy sans autre qui eut mon drap »), en produisant de plus
un vers hypermétrique avec l’ajout du pronom relatif « Qui » au début du vers
(« Qui eut mon drap / ha vous ne scauez », en neuf syllabes). Grâce à cette
petite manœuvre textuelle, le passage de Marion de Maulaunoy maintient une
cohérence suffisante d’un point de vue syntaxique et sémantique.
Citons enfin le cinquième couple (qui n’est pas constitué de vers isolés à
proprement parler) :

Exemple 7 (L1577-L1581)

Trepperel 1 Marion de Maulaunoy


Pathelin ¶ Pathelin
Me fais tu menger de loe ¶ Me fais tu menger de loe
maugre bieu ay ie tant vescu Maugre bieu ay ie tant vescu
bue [sic.] vng bergier vng mouton Que vng bergier vng mouton
vestu vestu
vng villain paillart me rigolle Vng villain paillart me rigolle
que vng bergier vng mouton vestu
vng villain paillart me rigolle
Le bergier ¶ Le bergier
Bee ¶ Bee

Pathelin ¶ Pathelin
Nen auray ie autre parole […] ¶ Nen auray ie autre chose […]
(fol. 40v et 41r) (fol. 29v)

20. Selon Holbrook, ces mots « qui laues » manquent aussi dans l’édition Pierre Le Caron
(R. T. Holbrook, Études sur Pathelin, op. cit., p. 27 et 28). Voir aussi Recueil de farces (1450-1550),
op. cit., p. 515.
222 Notes sur l’apparition des vers isolés dans les imprimés

Le texte de Trepperel 1 pose un problème, parce que le 3e et le 4e vers de la


citation sont littéralement répétés (sauf la coquille « bue ») tout de suite après
leur première occurrence. Marion de Malaunoy ne contient pas, à juste titre,
cette répétition, mais la variante qui apparaît à la rime du dernier vers de la
citation rend la rime très hasardeuse (en faisant une « rime de goret » selon la
terminologie de l’époque21), même si le sens du texte reste cohérent.
Pour clore cette rapide description, retenons d’abord qu’il n’apparaît que
peu de vers isolés au cours de la transmission textuelle, une fois intégrée dans
le cercle des imprimés ; entre Levet et Marion de Maulaunoy, il n’y a qu’un
seul vers isolé à avoir été produit par l’omission (exemple 2) et cinq couples
de vers isolés par l’omission ou par la variante (exemple 3-7)22. Même quand
se produisent des omissions, nous constatons souvent de petites retouches
textuelles qui contribuent à maintenir la cohérence syntaxique et à assurer
le sens du texte. En cas d’absence de ce type de manœuvre, le texte peut pré-
senter quelques difficultés à la lecture, mais il se peut aussi que le texte se lise
sans problème.

Apparition des vers isolés dans Trepperel 2 (BnF Rés. Ye 317)


Passons maintenant à l’examen des vers isolés dans Trepperel 2. André Tissier
postule les années 1500 et 1501 comme date d’impression de cette édition23
et donne un avis assez sévère sur la qualité du texte24. Mais, du moins en ce
qui concerne la quantité considérable de coquilles, la grande majorité semble
résulter de la confusion des caractères qui se ressemblent graphiquement (par

21. Cf. Recueil d’arts de seconde rhétorique, éd. E. Langlois, Paris, Imprimerie nationale, 1902
(Genève, Slatkine reprints, 1974), p. 250 ; ibid., p. 253 ; L’Infortuné, Instructif de seconde rethoricque,
dans Le Jardin de Plaisance et Fleur de Rhétorique, fac-similé de l’édition de 1501, introduction et notes
par E. Droz et A. Piaget, Paris, SATF, 1910, 2 vol., t. 1, fol. 3v a et b ; Pierre Fabri, Le grand et vrai
art de pleine rhétorique, éd. A. Héron, 3 vol., Rouen, Imprimerie Espérance Cagniard, 1889-1890,
t. 2, p. 27 et 28 ; Gratien du Pont, Art et science de rhetoricque metriffiee, Toulouse, Nycolas Vieillard,
1539 (Genève, Slatkine reprints, 1972), fol. 37r et v.
22. D’autre part, les « irrégularités » mineures sont assez présentes dans ces imprimés, même
dans une édition soignée comme l’édition Levet. Cette tendance est plus prononcée dans
Trepperel 2.
23. Cf. Recueil de farces (1450-1550), op. cit., p. 92. Il s’agit d’une édition de petit format (petit
in-4o). Il manque une feuille vers la fin de l’exemplaire que nous avons examiné (cf. aussi ibid.,
p. 92 et 93, note 132).
24. « Que penserait-on de Pathelin si, comme pour les farces dont on ne possède qu’une édition
gothique, seule cette édition nous l’avait fait connaître ! » (ibid., p. 94).
Taku Kuroiwa 223

exemple le « n » et le « u »)25. D’autre part, la plus grande spécificité de cet


exemplaire (et non de l’édition) est que plusieurs mains postérieures (dont la
plus récurrente est vraisemblablement du xvie siècle) corrigent le texte26.
Le texte de cette édition contient cinq vers isolés, dont deux viennent de la
disparition d’une feuille vers la fin de l’exemplaire27 et l’un est commun avec
Trepperel 1 et Marion de Maulaunoy (notre exemple 2)28. Il y a donc deux vers
isolés de plus dans Trepperel 2 que dans Trepperel 1 ou Marion de Maulaunoy.
Citons le premier exemple où Pathelin flatte le père du Drappier (avec le pas-
sage correspondant de Trepperel 1 et Marion de Maulaunoy, deux éditions
supposées être les ancêtres directes de Trepperel 2 et qui se sont conservées
jusqu’à aujourd’hui) :

Exemple 8 (L130-135)

Trepperel 1 Marion de Maulaunoy Trepperel 2


Pathelin ¶ Pathelin Pathelin
Par ma foy il me ¶ Par ma foy il me Par ma foy il me
desclera declaira declaira
mainte fois et bien Le temps quon fait Le temps quon voit
largement presentement presentement
le temps quon voit Ainsi quil est
présentement certainement
moult de fois men Moult de fois men est Moult de fois men
est souuenu souuenu est souuenu
et puis lors il estoit Et puis lors il estoit Et puis lors il estoit
tenu tenu tenu
vng des bons Vng des bons Vng des bons
(fol. 5r) (fol. 3v et 4r) (fol. 4r)

À cause du manque du vers « maintefois et bien largement » ou « Ainsi quil


est certainement », le texte du Trepperel 2 contient un vers isolé. Néanmoins,
le texte du Trepperel 2 semble pouvoir se lire sans difficulté.

25. Nous nous demandons si ce procédé n’était pas, sinon voulu, du moins admis. Ce phéno-
mène est également constaté dans Trepperel 1.
26. Nous trouvons ces interventions dans les 87 vers, dont 33 subissent des corrections qui
contribuent, pour la plupart, à l’établissement de la cohérence dans la versification.
27. « Souper auec moy maistae pierre » (L1500) et « He dea on ne te orra point » (L1547).
28. « Assez drap pour faire des robbes » (L1006).
224 Notes sur l’apparition des vers isolés dans les imprimés

Passons à l’autre exemple, où Guillemette essaie de chasser le Drappier


comme dans notre exemple 5 :

Exemple 9 (L562-567)

Trepperel 1 Marion de Maulaunoy Trepperel 2


Guillemette ¶ Guillemette Guillemette
Et quest ce esse a ¶ Et quest cecy / est ce Et quest ce este a
meshuy a meshuy meshuy.
deable y ait part aga Dyable y ait part aga Diable y ait part aga
que prendre quel prendre quel prendre
ha sire que len le puist Ha sire que len le Ha sire que len le
prendre puyst pendre puist pendre
Qui ment. il est en tel Qui ment / il est en tel Qui ment il est en tel
parti party parti
Le poure homme quil Le pouure homme quil
ne parti na party
du lit y a vnze sep- Du lict / y a vnze Du lit y a vnze sep-
maines […] sepmaines […] maines […]
(fol. 16r) (fol. 12r) (fol. 13r)

La lecture du texte devient plus difficile que dans d’autres éditions, à cause
du manque du vers « Le pouure homme quil na party » (selon Marion de
Maulaunoy).
Quant aux couples de vers isolés, Trepperel 2 partage trois occurrences avec
Marion de Maulaunoy (ex. 4, 6 et 7) et en ajoute encore cinq29 ; ces couples
sont tous combinés à un phénomène d’hypométrie à un degré plus ou moins
haut, comme c’est le cas dans tous les exemples de couples de vers isolés pré-
sentés jusqu’ici. Voici les exemples supplémentaires trouvés dans Trepperel 2
(nous complétons les mots manquants entre crochets carrés suivant l’édition
Marion de Maulaunoy) :

Exemple 10 (L121-125)
(Pathelin fait l’éloge du père du Drappier)
Pathelin
Il mest aduis tout clepreent
Que cest il de vous propemment
Questoit ce vng bon marchant [et sage]

29. Les vers L829-830 (« …mon argent » « Ha guillemette » « Saignes vous benedicite ») sont un
cas difficile à trancher, mais nous préférons y voir une rime féminine hasardeuse. Par ailleurs,
cette édition amende un couple de vers isolés de l’édition Marion de Maulaunoy (l’exemple 5).
Taku Kuroiwa 225

Vous luy resembles de visage


Par dieu comme droite painture […]
(fol. 4r)

Exemple 11 (L188-191)
(Pathelin commence à s’intéresser aux draps)
Le drappier
Que voulez vous il fault songer
Qui veult viure et sontenir [paine]
Pathelin
Cestuy cy est il taint en laine
Il est fort comme vng courdouen.
(fol. 5r)

Exemple 12 (L386-390)
(Pathelin se vante de sa tromperie)
Pathelin
Ie vous donne oeil a traire
Sil en plus eu ne naura
Ia si bien chanter ne scaura.

Guillemette
Et qui est il

Pathelin
[Cest vng guillaume]
Qui a seurnon de ioceaulme. […]
(fol. 9r)

Exemple 13 (L460-466)
(Pathelin discute avec Guillemette sur la venue du Drappier)
Pathelin
Il doit venir menger de loe
Mais vez cy quil nous fauldra faire.
Ie suis certain quil viendra [braire]
Pour auoir a gent [sic.] promptement.
Iay bon appointement
Il couuient que ie me couche
Comme malade sur ma couche […]
(fol. 10v)
226 Notes sur l’apparition des vers isolés dans les imprimés

Exemple 14 (L1577-1580)
(Pathelin trompé par le Bergier)
Pathelin
Me fais tu menger de loe
Maugre bieu ay ie tant vescu
Que vng bergier vng mouton [vestu]
Vng villain paillart me rigolle. (fol. 32r)
Les exemples 10, 13 et 14 nous semblent pouvoir se lire malgré ces omis-
sions, alors que les autres exemples sont plus problématiques d’un point de
vue de cohérence du sens.
Pour résumer, nous considérons que l’apparition de vers isolés stricto sensu
par omission est rare même dans Trepperel 2, alors que cette édition est
réputée particulièrement « mauvaise ». D’autre part, les couples de vers isolés
peuvent se produire plus souvent, mais ceci résulte surtout de l’omission de
quelques mots à la rime. La présence de ces deux types d’« irrégularités » ne
nuit pas nécessairement à la lisibilité du texte d’un point de vue de sens ; si
nous repartons des cas qui ont été produits dans Trepperel 2, à peu près la
moitié d’entre eux pose des problèmes pour la lecture (un sur deux vers isolés
et trois sur cinq couples de vers isolés).

Conclusion
L’appréciation globale de la fréquence des vers isolés est difficile ; est-elle
élevée ou non, par rapport à la fréquence moyenne dans d’autres types de
textes ou chez d’autres imprimeurs de l’époque ? Vu la longueur de l’œuvre
(1599 vers selon Levet), il semble possible que les imprimeurs de l’époque,
même dans un « mauvais » cas comme Trepperel 2, ne fassent pas si souvent
des fautes « graves » comme l’omission d’un vers entier, même si leurs pro-
duits peuvent être déparés par la présence de coquilles ou l’oubli des petits
mots. Dans ces cas, quand on rencontre un vers isolé dans un texte unique, on
devrait penser aussi bien à l’omission qu’à l’ajout ; il serait également possible
que la rédaction initiale d’un texte ait contenu ces vers isolés. Les possibilités
sont multiples30.

30. Ajoutons pour mémoire que la version de cette œuvre conservée dans le manuscrit
La Vallière, version qui est la plus ancienne parmi les témoins existants, contient des vers
« irréguliers », dont la majeure partie ne pose pas de problèmes pour la lecture : on y trouve
quatre vers isolés (les vers 429, 843, 1330 et 1337 selon la numérotation de vers de l’édition par
André Tissier) et deux couples de vers isolés (les vers 885 et 886). Parmi ces vers, seuls les deux
vers isolés (429 et 1330) posent des problèmes de compréhension sérieux.
Taku Kuroiwa 227

Soulignons d’autre part que la cohérence dans le sens du texte ne peut pas
être un repère absolu pour savoir s’il y a des omissions ou non : le texte peut
être parfaitement lisible après omission. Ainsi, le défaut formel, autant que
la lisibilité textuelle, ne prouve pas par lui-même ce qui est arrivé ou ce qui
n’est pas arrivé à nos textes. C’est seulement avec une grande prudence que
nous pouvons affirmer que les imprimeurs, de même que les copistes, ont
« négligé » leurs produits31.
Au terme de cette enquête, il est possible de constater à quel point les irré-
gularités de versification permettent d’affiner l’analyse des modifications
textuelles entre différentes versions, bien au-delà de la vision traditionnelle
d’un « archétype » disparu : l’absence ou la présence d’un texte qui se lit en
filigrane derrière ces irrégularités ne correspond pas tant à un phénomène de
dégradation, qu’à une oscillation entre différents régimes d’écriture théâtrale
– pour la scène, pour un lectorat qui en est plus ou moins distant. C’est dans
cet entre-deux des différentes dimensions du texte théâtral qu’il est possible
de mesurer ce que la présence à éclipses de vers réguliers ou irréguliers peut
nous dire sur le statut d’un genre textuel où la variation va de soi, au rythme
même de la dialectique entre copie et performance.

Taku Kuroiwa
Université du Tôhoku (Sendaï, Japon)

31. Serait-il possible que la célébrité de l’œuvre ait contribué à la meilleure conservation du
texte même dans une édition « mauvaise » ?
228 Notes sur l’apparition des vers isolés dans les imprimés

APPENDICE
TABLEAU DES VERS ISOLÉS ET DES COUPLES DE VERS ISOLÉS CITÉS

N. B. : nous donnons les numéros de vers correspondant de l’édition Levet


pour indiquer les passages dans l’ensemble des éditions imprimées. Les
occurrences qui semblent poser des problèmes pour le sens du texte à cause
de l’omission sont soulignées.

Vers isolés
Levet Trepperel 1 M. de Maulaunoy Trepperel 2
131 (ex. 8)
565 (ex. 9)
1008 (ex. 2) 1008 (ex. 2) 1008 (ex. 2)
Couples de vers isolés
Levet Trepperel 1 M. de Maulaunoy Trepperel 2
19 : 20 (ex. 3)
124 : 125 (ex. 10)
189 : 190 (ex. 11)
261 : 262 (ex. 4) 261 : 262 (ex. 4)
389 : 390 (ex. 12)
461 : 462 (ex. 13)
529 : 530 (ex. 5)
1307 :1308 (ex. 6) 1306 :1307 (ex. 6)
1530 : 1531 (ex. 1) 1530 : 1531 (ex. 1) 1530 : 1531 (ex. 1) (pas de feuille)
(1580 : 1581 [ex. 7]) (1580 : 1581 [ex. 7])
1578 : 1579 (ex. 14)
Les à-côtés de l’écrit
Réflexions sur les modalités de la commande artisanale
Philippe Bernardi

« Avec quelles absences, carences, discontinuités textuelles l’historien


doit-il compter ? » La question posée par les organisateurs de la rencontre
à l’origine de cette section s’entend de diverses façons. Absences, carences
et discontinuités peuvent, en premier lieu, affecter de manière comptable
ou quantitative l’ensemble formé par le corpus documentaire et déterminer
des différences entre des époques, des lieux ou des domaines plus ou moins
renseignés. C’est cette appréhension qui permet, entre autres, d’établir la
« condition de continuité1 » nécessaire au traitement statistique de certaines
données en histoire économique. Si les manques s’avèrent, en revanche,
internes au texte, s’ils sont envisagés d’un point de vue qualitatif, ils mettent
à l’épreuve la valeur ou les limites de ceux-ci en tant que source. C’est sous ce
deuxième angle (qualitatif ) que j’aborderai la question à partir du cas de la
production artisanale.
S’agissant d’histoire matérielle, les résultats des fouilles archéologiques
comme ceux des analyses stylistiques ou de laboratoire peuvent venir concur-
rencer l’écrit jusque dans ce qui a longtemps été considéré comme sa contri-
bution majeure : la chronologie. Les textes ne représentent, dans ce domaine,
qu’un mode d’accès parmi d’autres. Les opportunités de croiser ces divers
types de source s’avèrent rares et suivant que l’on envisage des objets aux-
quels ne se rattache aucun document ou des documents portant sur des objets
disparus, les reconstitutions proposées peuvent présenter des divergences
notables. C’est, par exemple, le cas en matière d’habitat rural du haut Moyen
Âge, Élisabeth Zadora-Rio en venant, dans un article au titre évocateur (« Le
village des historiens et le village des archéologues »), à s’interroger sur « la

1. H. Van Der Wee, « Prix et salaires. Introduction méthodologique », Cahiers d’histoire des prix,
2, 1956, p. 5-42, énonce quatre « conditions » nécessaires à l’utilisation des sources écrites en
matière d’histoire des prix et des salaires : la condition d’homogénéité ; la condition d’identité ;
la condition de représentativité ; la condition de continuité.
230 Les à-côtés de l’écrit

capacité de l’archéologie à appréhender le village tel qu’il est caractérisé par


les historiens2 ».
Face à l’analyse des objets eux-mêmes et au développement, notamment,
des approches archéométriques ou des investigations radiographiques,
microscopiques, physico-chimiques et autres, l’apport des textes, moins
« immédiat », voit un peu son évidence mise à mal. Absences, carences et dis-
continuités sont pointées comme autant de limites à l’utilisation de l’écrit3,
ce qui ébranle avec raison la primauté longtemps donnée au texte en histoire.
Loin, toutefois, de rendre caduque le recours à ce type de source, elles invitent,
me semble-t-il, à revenir aux textes pour s’interroger sur leur interprétation,
c’est-à-dire sur ce que l’écrit (ou le type d’écrit considéré) a ou n’a pas vocation
à exprimer. Il s’agit de prendre un peu de recul pour considérer les confins de
cette documentation ; des confins qui, au-delà d’une opposition binaire entre
absence et présence, peuvent témoigner de zones de contacts dans lesquelles
se dessinent les liens unissant l’écrit à d’autres modes d’expression.
Ce sont ces entre-deux ou ces à-côtés que je me propose d’évoquer, à partir
de l’examen d’une série d’actes notariés provençaux de la fin du Moyen Âge
intéressant le domaine du bâtiment. Il ne s’agit pas, ici, de définir précisément
les limites des sources textuelles, ni même d’envisager des solutions pour pal-
lier leurs carences. Plutôt que de pointer ce qui n’est pas dans le texte, j’ai
choisi, en partant de celui-ci, de me livrer à un examen interne à la recherche
des absences, carences et discontinuités, inscrites, pour ainsi dire, dans le
document. Sans prétendre à l’exhaustivité, la mise en évidence de quelques-
unes de ces « limites conscientes » m’a paru pouvoir contribuer à la réflexion
sur l’absence du texte.

2. É. Zadora-Rio, « Le village des historiens et le village des archéologues », dans É. Mornet


(dir.), Campagnes médiévales : l’homme et son espace, études offertes à Robert Fossier, Paris, Publications
de la Sorbonne, 1995, p. 145-153 (p. 147). Voir également, à ce propos, S. Tabaczyński, « The
Relationship Between History and Archaelogy: Element of the Present Debate », Medieval
Archaelogy, 37, 1993, p. 1-14, ou P. Bernardi, A. Hartmann-Virnich et D. Vingtain (dir.), Texte et
archéologie monumentale. Approches de l’architecture médiévale, Montagnac, Éd. Monique Mergoil,
2005.
3. Sur ce point, voir les travaux d’H. Van der Wee déjà évoqués, mais également l’article de
L. Stouff, « Les registres de notaires d’Arles (début xive siècle-1460). Quelques problèmes posés
par l’utilisation des archives notariales », dans Mélanges André Villard, Marseille, Fédération his-
torique de Provence, 1975, p. 305-324, ou celui de G. Audisio, « De la masse à l’unique (Aix-en-
Provence, 1532) », dans G. Audisio (dir.), L’historien et l’activité notariale. Provence, Vénétie, Égypte
xve-xviiie siècles, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2005, p. 91-109.
Philippe Bernardi 231

Le texte absent
Partons du texte absent qui est dans bien des cas un texte rêvé. L’image domi-
nante en matière de construction est celle du devis envisageant la réalisation
du projet architectural jusque dans ses moindres détails. Ainsi l’absence,
quand elle est due à une perte, peut laisser à penser que le texte contenait
le précieux renseignement cherché. Un registre notarié de 1497 en offre une
illustration. Ce volume contient le contrat de construction de la couverture de
l’église de Malaucène (Vaucluse, 19 mars 1497), réalisée dans une pierre dont
nous recherchions la provenance4. Le texte, endommagé par un rongeur, nous
laisse lire :
De même, plus il a été convenu entre ces
Parties que si, dans cette œuvre ou
dans la dite couverture tant de l’église
que des chapelles et contreforts
susdits il manquait des dalles
neuves de pierre et arrivait
… dans la carrière que …
… maître Antoine de Jey
… Sicard qu’ils soient tenus …
la carrière de
… ou être tirées
… achèvement
… et il a eu
… la dite […]
Nous pouvons toujours supposer que « la carrière de » (peyreria de) était
suivi d’une indication de localisation ; la mention, qu’elle ait été d’origine ou
autre, est perdue.
Rechercher la précision du devis dans les contrats de construction médié-
vaux est de plus anachronique dans la mesure où ce type d’écrit ne se développe
officiellement en France qu’entre le début du xviie siècle et le xviiie siècle,
et en premier lieu pour les travaux publics5. En outre, si l’on peut parler de
pertes accidentelles, dans le cas d’écrits destinés à être conservés – comme les
actes notariés, notamment –, le peu de soin porté à la conservation de certains

4. Archives départementales de Vaucluse, 3 E 43/125, fol. 326v : Item plus fuit de pacto inter ipsas /
partes quod si in dicto opere sive / in dicta copertura tam ecclesie / quam capellis et ancollis / predictis indigeret
de bardis / novis lapideys et contingeret / … here in peyreria quod t[enere] / … magistri Anthonius de Jey / …
Sicardi teneantur … / peyreria de / … sive trahi / … complementum / … et habuit / … dicta […].
5. Sur ce point, voir les travaux de A.-S. Condette-Marcant, et notamment Bâtir une généralité. Le
droit des travaux publics dans la généralité d’Amiens au xviiie siècle, Paris, CHEFF, 2001.
232 Les à-côtés de l’écrit

documents montre qu’ils n’étaient pas toujours destinés à survivre au temps


couvert par la convention, c’est-à-dire au chantier.
Ces différents niveaux d’intérêt s’observent, par exemple, dans le traite-
ment subi, le 21 septembre 1476, par un contrat de couverture des deux tours
(tors) d’une maison d’Arles : alors que la date, les noms des parties, l’objet du
contrat (ad coperiendum duos tors sui hospicii) et le prix à payer furent recopiés par
le notaire dans son registre de brèves, le corps même de l’accord contenant les
précisions sur les ouvrages à effectuer, copié sur une feuille de papier, fut sim-
plement annexé à l’acte (cum pactis, modis et formis ac capitulis in quadam papiri
cedula hic affixa).
Prix-fait du même seigneur Jean de Lupperiis6
L’année et le jour susdits, qu’ils aient su etc. Que le remarquable homme sei-
gneur Jean de Lupperiis, docteur en droits, habitant d’Arles etc. Gracieusement
etc. a donné à prix-fait au susdit maître Etienne Lamberti ici présent et stipulant
etc. à savoir à couvrir deux tours de sa maison selon les conventions, modes
et formes et chapitres contenus et déclarés en langue vulgaire de la main de
ce même de Luperiis dans certaine page de papier attachée ici qui ont été lus et
rendus publics en présence de moi, notaire et des témoins souscrits. Au prix,
dis-je, et pour le prix de cent trente florins de monnaie courante versés par le dit
seigneur de Luperiis selon les versements suivants c’est-à-dire tout de suite vingt
florins […].
Faut-il s’étonner de ne plus le retrouver aujourd’hui ?
L’écrit officiel ne transcrit en quelque sorte qu’une partie de l’accord et
insiste sur ce qui est au cœur de la transaction : l’échange d’un service (la
construction) contre une somme d’argent. Ici la minute notariale renvoie à
un autre écrit, non enregistré, annexe, rendant le texte, en l’état, inutilisable
pour qui s’intéresserait au détail des travaux effectués. Mais ce mode opéra-
toire a pu se décliner de diverses façons. C’est ce que montre le contrat par
lequel l’archevêque et le chapitre cathédral d’Aix-en-Provence confièrent la
construction de la dernière travée de leur cathédrale au maçon arlésien Hélion

6. Archives départementales des Bouches-du-Rhône : 402 E 197, fol. 25, le 21 IX 1476.


Preffachium eiusdem domini Johannis de Lupperiis. Anno et die predictis noverint etc. Quod egregius vir
dominus Johannes de Lupperiis legum doctor habitator Arelatis etc. Gratis etc. Deddit ad preffachium prefato
magistro Stephano Lamberti ibidem presenti et stipulanti etc. Videlicet ad coperiendum duos tors sui hospicii
cum pactis, modis et formis ac capitulis in quadam papiri cedula hic affixa manu eiusdem de Luperiis in
vulgari descripta contentis et declaratis que lecta et publicata extitit in presencia mei notarii et testium infras-
criptorum. Precio inquam ac nomine precii centum et triginta florenorum monete currentis solvendorum per
dictum dominum de Luperiis per soluciones sequentes videlicet incontinenti viginti florenos […].
Philippe Bernardi 233

L’Auvergnat, le 16 avril 14727. Voici un extrait de cette convention passée


devant le notaire Jean Borrilli :
Premierament fera ledit houvrier ce qui est a parfaire de la deriere croysie [der-
nière croisée d’ogives] de Sant Sauvayre, c’est assavoyr de la longueur qu’elle
requiert en tirant vers la chariere [rue] et de la hauteur de les autres croyses et
largeur les murs qui sont comanses de la grosseur qu’il ont qui sont cinc pans
ou environ totesfoys, s’il avoyent moins, de V pans de ce qui salhira outre la
vielha eglise parrochialle de touts les deux costes et ce qui sera dever la grant
chariere. Item fera ledit houvrier quant la dite croysie s’aligera a canton du
pignon dever la rue de chacun canton hun pilier de VI pans et demi de lonc et de
VI pans de large lesqueulx piliers monteront de XII cannes de hault rechanges
en la forme qui nos bailhe en portrayture et fera ledit houvrier de chacun couste
dudit pignon V pans de muralhe de gros des autres et le montera jusques a la
hauteur des autres et ce pranront cesd. V pans au dedans heuvre a la lignee du
mur de la dita croysie. Item fera ledit houvrier le formerets dever le pignon ou
portal de la fasson dez autres formeres c’est assavoyr la molure et les fera de
longues pierres pour porter tot le mur jusques a ce que le pignon se fasse. Item
plus fera ledit houvrier une viz en ladite croysie ou lieu ou elle est ordonnée […].
Dans ce passage, les rédacteurs ont complété ou précisé l’écrit en ayant
recours à divers modes d’expression. Le premier est visuel à travers le recours
au modèle ou à l’exemple, avec des voûtes sur croisées d’ogives à bâtir « de
la hauteur de les autres croysiez » ou bien l’obligation de faire « le formeres
dever le pignon ou portal de la fasson dez autrez formeres c’est assavoyr
la molure ».

La référence par l’exemple


Ce recours à l’exemple s’avère extrêmement courant dans les contrats de
construction médiévaux. Il économise un long discours, fixe précisément les
formes souhaitées et permet au commanditaire de mieux appréhender l’objet
projeté. L’usage de ce mode de « description » peut, dans certains contrats,
atteindre des extrêmes et en venir à remplacer tout exposé. C’est ce que l’on

7. Ibid. : 308 E 568, fol. 32. Acte publié par J. de Duranti La Calade, « Notes sur les rues d’Aix au
xive et au xve siècles », Annales de Provence, VIIe année, 1910, p. 214-220, p. 219-220. Sur ce chan-
tier, voir N. Coste, « Les architectes, sculpteurs et maîtres d’œuvre de l’église Saint-Sauveur
d’Aix-en-Provence », Réunion des Sociétés des beaux arts des départements, XVIII, 1894, p. 687-706 ou
J. Pourrière, L’achèvement de Saint-Sauveur d’Aix-en-Provence, Aix-en-Provence, Tacussel, 1949. Sur
cet architecte, voir P. Bernardi, « Entre mobilités sociale et géographique : les pérégrinations
d’un tailleur de pierre français dans la Provence du xve siècle », dans J. Dubois, J.-M. Guillouët
et B. Van den Bossche (dir.), Les transferts artistiques dans l’Europe gothique, Paris, Picard, 2014,
p. 177-188.
234 Les à-côtés de l’écrit

observe dans un contrat marseillais daté du 7 juillet 1348 par lequel un certain
Jacques Vincent commande la construction d’une chapelle dans l’église Saint-
Jean-de-Jérusalem de cette ville8 :
L’année ci-dessus, le 7 juillet, au moment des vêpres, qu’il soit noté, etc. que
comme le seigneur Jacques Vinsencii, citoyen de Marseille, entendait et avait
l’intention de construire ou faire construire une chapelle dans l’église Saint-
Jean-de-Jérusalem de Marseille, voici que maintenant, le dit Jacques, par lui et
les siens, a fait accord et convention de construire cette chapelle avec Isnard
Duranti, Guillaume Stagne et Barthélemy Stagne, maîtres tailleurs de pierre, avec
les accords et conventions écrits ci-dessous, c’est-à-dire :
Que les dits Isnard, Guillaume et Barthélemy, maîtres tailleurs de pierre, par
eux et les leurs, ont promis de construire et édifier la dite chapelle d’un arc
jusqu’à l’autre arc de la dite église, semblablement à la chapelle construite
dans l’église susdite près du bénitier de la dite église ; et de construire et édifier
à leurs propres coûts et dépens de pierre et chaux et sable et [***]9 de cette
chapelle avec l’autel et autres choses nécessaires dans cette chapelle, d’ici à la
fête de saint Michel prochaine s’interrompant toutefois pour un empêchement
légitime.
Et ledit seigneur Jacques par lui et les siens a promis de donner, remettre, régler
et expédier pour la construction et édification de la dite chapelle, cent trente
livres aux dits Isnard, Guillaume et Barthélemy […].
Toute la description de la chapelle à bâtir tient en quelques mots : « Comme
la chapelle construite dans cette église auprès du bénitier » (ad symilitudinem
capelle constructe in ecclesia supradicta juxta pilam aque benedicte dicte ecclesie). Le
modèle est alors une œuvre déjà exécutée, mais on peut également ranger
dans cette catégorie les dessins ou « portrayts » dressés par le constructeur
ou le commanditaire et annexés au contrat – comme les plans et coupes le

8. Archives départementales des Bouches-du-Rhône : 381 E 77, fol. 58, Anno quo supra, die sep-
timo julii in vesperis, notum sit cunctis etc. quod cum dominus Jacobus Vinsencii, civis Massilie, intendat et sit
intentionis construendi seu construi facienda quandam cappellam in ecclesiam Sancti Johannis Jerosolemitani
Massilie, ecce quod nunc dictus Jacobus, per se et suos, pactum et conventionem fecit de construenda ipsa
cappella cum Isnardo Duranti, Guillermo Stagne et Bartholomeo Stagne, magistris lapidum, cum pactis et
conventionibus infrascriptis, videlicet : Quod dicti Isnardus, Guillermus et Bartholomeus, magistri lapidum,
per se et suos, construere et edifficere promiserunt dictam cappellam de uno arco usque ad alium arcum dicte
ecclesie, ad symilitudinem capelle constructe in ecclesia supradicta juxta pilam aque benedicte dicte ecclesie ;
construere et edifficare eorum propriis sumptibus et expensis de lapidibus et calse et [.tibus] dicte capelle cum
altari et aliis necessariis in dicta cappella hinc ad festum sancti Michaelis proxime venturum juxto tamen
impedimento cessante. Et dictus dominus Jacobus, per se et suos, pro constructione et edifficatione dicte cap-
pelle, dare, tradere, solvere et expedire promisit dictis Isnardo, Guillermo et Bertholomeo centum et triginta
libras […].
9. Mot surmonté d’un signe d’abréviation qui n’a pu être identifié.
Philippe Bernardi 235

sont au devis. Le contrat déjà mentionné de construction de la dernière travée


de la cathédrale d’Aix-en-Provence y fait explicitement référence lorsqu’il est
question d’élever les contreforts de cette travée « en la forme qui nos bailhe
en portrayture ». La mention de tels dessins est loin d’être systématique
mais, surtout pour les bâtiments les plus importants, elle apparaît assez fré-
quente. En revanche, rares sont les documents de ce type à nous être parve-
nus. Certains sont quand même demeurés dans la reliure d’un registre, tel le
dessin du campanile de métal commandé le 29 juin 1511 pour surmonter le
beffroi de la commune d’Aix-en-Provence10. L’utilisation de dessins d’éléva-
tion pour emporter le suffrage des commanditaires, a été assez amplement
étudiée, notamment par Roland Recht11, pour qu’il s’avère inutile d’y revenir.
Le recours à des maquettes est moins souvent attesté12. Je voudrais, juste pour
achever mon propos sur les modèles, l’évoquer à travers deux exemples.
Le premier, tiré des comptes de la chambre apostolique, a été relevé par
Valérie Theis dans son étude sur le chantier du palais pontifical de Pont-
de-Sorgue, aux environs d’Avignon13. En 1320, lors de la construction de
ce château, se posa, en effet, la question de la forme à donner aux merlons
devant couronner l’édifice. Pour ce faire, on se livra simplement à un essai ;
les constructeurs réalisant six merlons de bois qu’ils montèrent au sommet
de l’édifice afin que le cardinal neveu du pape et le trésorier de la chambre
puissent « voir la forme des merlons à faire sur la salle dudit palais » (ad viden-
dum formam merletorum faciendorum in aulis dicti palacii).
Le chantier des portes de bois de la cathédrale d’Aix-en-Provence témoigne,
en 1508, d’une forme assez proche de ce type de « simulation ». L’exposé qui

10. Ce document, conservé aux Archives départementales des Bouches-du-Rhône, était inséré
dans le volume de brèves, coté 307 E 1053, fol. 118v, où a été enregistrée la commande du
campanile.
11. Voir notamment R. Recht, Le dessin d’architecture. Origine et fonctions, Paris, A. Biro, 1995 ;
M. Docci, Il disegno di progetto. Dalle origini al xviii secolo, Rome, Gangemi, 1997 ; ou M. Borgherini,
Disegno e progetto nel cantiere medievale. Esempi toscani del xiv secolo, Venise, Marsilio, 2001.
12. Peu de travaux ont, à ce jour, été consacrés à ce sujet qui a fait l’objet, récemment, de deux
colloques : l’un à Munich, Modelle und Architektur, 6-8 novembre 2009, et l’autre à Paris, La
maquette, un outil au service du projet architectural, 20-21 mai 2011. On peut renvoyer, aux travaux de
S. Valeriani, « Three-Dimensional Models as “In-Between-Objects”–the Creation of In-Between
Knowledge in Early Modern Architectural Practice », History of Technology, 31, 2011, p. 5-25.
13. Item fecerunt VI merletos de taula de fusta seu postibus pro mostra in dicto palacio ad videndum pro domi-
num cardinalem nepotem domini nostri et per dominum Ademarium thesaurii domini nostri presentes et alios
ad videndum formam merletorum faciendorum in aulis dicti palacii […] – Pont-de-Sorgues (Vaucluse,
France), paiement du 17 août 1320 – d’après V. Theis, La construction du palais de Pont-de-Sorgues
sous Jean XXII, mémoire de maîtrise, Avignon, 1997, p. 90.
236 Les à-côtés de l’écrit

introduit le contrat passé le 21 mars 1508 pour l’achèvement de ces vantaux14


nous place alors au sein des discussions qui animèrent le chapitre sur le parti
à prendre en matière de traitement des sculptures. Les chanoines avaient
passé contrat, quelque temps auparavant, avec un menuisier pour la fabrica-
tion des grandes portes en noyer de leur église. La sculpture devait en être,
selon les termes du contrat, en bas-relief mais, alors que les prémices de la
Renaissance se font sentir, les avis paraissent avoir divergé. Certains s’étant
avisé que l’ouvrage serait plus beau et plus somptueux (plus bel et plus somptuos)
traité avec plus de relief, il fut demandé au sculpteur d’exécuter un panneau
selon ce mode « pour leur montrer » (per ho mostrar als dich mesenhors canonges).
Les chanoines furent charmés, délibérèrent et décidèrent de repasser contrat
pour demander à ce que l’ensemble de la porte soit traité ainsi.
[…] entre autres choses il a été convenu que le dit maître Raymond [le menui-
sier] doive faire les dites portes sculptées en bas-relief et que depuis il a été
annoncé par messeigneurs les chanoines de la dite église que le dit ouvrage
sera plus beau et plus somptueux fait en ronde-bosse. Et, partant, le dit maître
Raymond a fait faire au dit maître Jean Guiramant [le sculpteur] un panneau de
ladite porte en ronde-bosse pour le montrer aux dits seigneurs chanoines ; sur
lequel panneau il y a deux sybiles en ronde-bosse dans deux niches en bas-relief
lesquelles il a montrées aux dits seigneurs chanoines, lesquels ont apprécié et
délibéré de poursuivre les dites portes de cette façon […].
Divers types de modèles pouvaient, parallèlement à l’écrit, servir à préciser
la nature de la commande. Le modèle n’était toutefois pas le seul à pouvoir
relayer le texte dans ce domaine. La convention de 1472 passée avec Hélion
L’Auvergnat peut encore, dans ce domaine, nous servir de guide. En effet, si la
phrase « Item plus fera ledit houvrier une viz en ladite croysie ou lieu ou elle
est ordonnée […] » paraît lacunaire ou tout au moins imprécise puisque le
lieu d’implantation de l’escalier n’est pas mentionné, c’est que, même dans
un contrat de ce type, l’oral peut avoir un rôle à jouer. Il semble, dans ce cas,
qu’il soit fait référence à une discussion au cours de laquelle l’emplacement
a été fixé sans que l’on juge nécessaire d’y revenir. Il n’est pas rare qu’une

14. Archives départementales des Bouches-du-Rhône : 309 E 277, fol. 90v, […] entre las autras
causas sia estat de pati que lodich mestre Raymon [le menuisier] deia far lasdichas portas de himaiaria a
mieia bossa et que despuys sia estat avisat per mesenhors canonges de ladicha gleysa que lodich obragi sera
plus bel et plus somptuos de far lodich obragi a talha relevada complida et pertant lodich maystre Raymon aia
fach fayre aldich mestre Juhan Guiramant [le sculpteur] ung panel de obragi relevat de ladicha porta, per ho
mostrar als dich mesenhors canonges en loqual panel ha doas sibilias relevadas dedins dos tabernacles relevas
a mieia bossa et aquellos aia mostrat alsdich mesenhors canonges losquals aian agut a grat et deliberat de
perficir lasdichas portas en aquella faysson […]. Sur ce point, voir J. Pourrière, L’achèvement de Saint-
Sauveur d’Aix-en-Provence, op. cit.
Philippe Bernardi 237

partie des décisions à prendre pour le chantier soit simplement différée et


soumise à ce que le commanditaire jugera bon, le moment venu, d’ordonner.
Lorsqu’il s’agit, le 13 mai 1474, de commander la peinture des diverses pièces
de charpente à un peintre d’Arles15, le détail des motifs est, par exemple, laissé
en suspens ; le décor devant être exécuté « avec les armoiries convenues par
le commanditaire ou à l’imitation du plafond de Jean Vascon ». Le texte ne
tranche pas et renvoie à une décision orale ultérieure.
Prix-fait de noble Jean Parisoti. L’année et jour susdits, Qu’ils aient su etc. Que
noble Jean Parisoti, d’Arles, gracieusement etc. par lui et les siens etc. a donné à
prix-fait au probe homme Barthélemy Ricardi, peintre, habitant d’Arles ici pré-
sent etc. à savoir d’une part trois cents closoirs avec les armoiries désignées
par ce même Parisoti ou suivant le modèle et la forme de ceux du seigneur
Jean Vasconi.
De même, cent cannes de cimaises et d’autre part mille cinq cents ais d’entre-
vous comme ceux de maître Nicolas Anfuxi.
Au prix total de seize florins de monnaie courante réglés selon les versements
suivants : tout de suite cinq florins que ce Barthélemy a confessé avoir eus et
reçus etc. et le reste en fin d’ouvrage. Et il a été convenu qu’au cas où Barthélemy
entre temps manquerait d’argent, que le dit Parisoti soit tenu de lui procurer
deux ou trois florins etc.
En 1429, à Marseille, la hauteur d’une baie doit ainsi être modifiée selon la
volonté des époux commanditaires ad voluntatem dictorum conjugum16. Dans la
même ville, une tour doit être couronnée de merlons en 1495 : « Huit ou neuf
aux emplacements qui seront indiqués par le maître d’ouvrage » (in numero octo
vel novem et in locis eidem magistro Jacobo indicandis per dictos dominos consules)17.
Trois ans plus tard, en 1498, dans le village de Cucuron (Vaucluse)18, il est
de même prévu que les cheminées et les baies de la maison d’Esprit Roland
seront placées « où il lui plaira » (in locis ubi placuerit) et que les murs seront

15. Ibid. : 402 E 197, fol. 9, Preffachium nobilis Johannis. Parisoti Anno et die predictis noverint etc. quod
nobilis Johannes Parisoti de Arelate, gratis etc. per se et suos etc. dedit ad prefachium probo viro Bartholomeo
Ricardi, pictori, habitatori Arelatis ibidem presenti, etc. videlicet ab una parte tricentos bugetos cum armis
deputandis per eumdem Parisoti aut modo et forma illorum domini Johannis Vasconi. / Item centum canas
de simas et ab alia parte mille et quingentas fuelhas ad similitudinem illorum magistri Nicolay Anfuxi.
/ Precio universali sexdecim florenorum monete currentis, solvendorum per soluciones sequentes, videlicet :
incontinenti quinque florenos quos idem Bartholomeus confessus fuit habuisse et recepisse etc. et residuum
in fine dicti operis et fuit de pacto quod casu quo idem Bartholomeus interim indigeret peccuniis quod idem
Parisoti teneatur eumdem subvenire de duobus aut tribus florenis etc.
16. Ibid. : 355 E 92, fol. 20, le 28 mai 1429.
17. Ibid. : 351 E 468, fol 36, le 14 avril 1495.
18. Archives départementales de Vaucluse : 3 E 36/53, fol. 184v, le 18 mai 1498.
238 Les à-côtés de l’écrit

montés à la terre « si ledit Esprit veut bâtir de terre » (si velit ipse Speritus bastire
de terra). Les décisions différées et laissées à la volonté du commanditaire ne
sont, on le voit, pas toutes secondaires.
La décision peut aussi avoir été laissée au constructeur. Dans une attitude
qui ressemble à un aveu d’incompétence, le commanditaire s’en remet alors
aux bons soins de l’entrepreneur recruté. Restons avec Hélion L’Auvergnat
mais suivons-le sur un autre chantier : celui de la collégiale Saint-Laurent de
Salon-de-Provence, en 1472 toujours, semble-t-il – car la date de l’acte pose
quelques problèmes, un mois plus tard, le 21 mai19. La convention passée
alors pose les grandes lignes de ce qui est attendu, à charge pour le maître
d’œuvre de bâtir l’église au mieux ou, pour reprendre les termes du contrat :
« la ou il apartient » ; « comme la besougne le requier » ; « s’il est neccessaire » ;
« bien et degudement que il soit profitable pour la dite eglise ».
Item plus, fera le dit mestre Helion le mur du bout de la dite eglise, la ou ce fera
l’antrée de la dite eglise, c’est assavoir la ou ce fera le portal, de la fasson de
celluy des Augustins d’Ais, lequel a esté fait novellement sus la charriere. Fera ce
dit mur de quatres pans de gros et le montera de la haulteur des dites croysiés,
et sera le dit mur bardé come les dites croysiés. Fera dedans le dit pan de mur, la
ou il apartient, ung osteau bel et riche de formement de la grandeur competante
comme la besougne le requier. […]
Item, fera ledit dessus mestre Helion le cueur qui est fait et la croysié et genera-
lement toutes chapelles qui son ja faites et adoubé, oustera les erbes et racines
et metra bars [dalles de pierre] s’il est neccessaire et rejointera de la matiere de
quoy il est bien et degudement [dûment] que il soit profitable pour la dite eglise
pour les eaux […].
C’est en ce sens qu’il semble possible d’interpréter les mentions récur-
rentes de travaux à exécuter « bien et dûment » ou « à dit de maître experts
dans l’art20 ». D’autres contrats usent de formules de ce type évoquant, par
exemple, des fenêtres à faire « là où cela sera nécessaire » ou se retranchant
pour certains choix derrière la formule « si mestier fara ».
La coutume peut, de même, être invoquée. Cela revient, dans tous ces cas
à ce que le constructeur prenne diverses décisions au fur et à mesure que cer-
taines questions techniques – mais pas uniquement – se posent à lui. On peut
parler alors d’une relative liberté d’exécution de la part du maître d’œuvre,

19. Archives départementales des Bouches-du-Rhône : 375 E 332, fol. 15.


20. Sur la référence au dit d’expert, voir P. Bernardi, « Du maître expert à l’expert. Réflexions
sur l’évolution de la référence à l’expertise dans le bâtiment, entre xive et xvie siècle », dans
C. Denjean et L. Feller (dir.), Expertise et valeur des choses au Moyen Âge, I, Le besoin d’expertise,
Madrid, Casa de Velázquez (Collection de la Casa de Velázquez, 139), 2013, p. 109-129.
Philippe Bernardi 239

aucune norme stricte n’étant fixée et la coutume laissant une certaine marge
de manœuvre. Par de telles références à la coutume ou au « dit de maîtres »
(c’est-à-dire au jugement de maîtres dans l’art), le commanditaire s’assurait
de la qualité du travail tout en donnant de la souplesse au chantier. À ce titre,
si le texte est lacunaire, c’est que le projet même n’était pas nécessairement
arrêté dans ses moindres détails.
La référence à la coutume, au « dit de maître » ou à la bonne façon de
faire remplace, là encore, de longs discours qui ne seraient du reste pas tou-
jours intelligibles par des personnes étrangères au métier. Loin d’apparaître
comme une simple tournure de style, elle met en évidence l’arrière-plan tech-
nique ou la trame en grande partie implicite dans laquelle s’inscrit le texte de
la convention.
Les pratiques décrites font que l’historien, manipulant l’acte officiel seul,
se trouve de fait devant une source lacunaire. Mais une part de l’absence de
précision éprouvée peut également provenir – et c’est sur ce point que je ter-
minerai – d’une difficulté à saisir le sens du vocabulaire technique employé.
Dans le contrat de construction de la dernière travée de la cathédrale
d’Aix, qu’entendent les rédacteurs par « pierre forte » ou « du melheur bre-
zilh qui y soit » ? Ces qualités, qui sont des précisions fournies par le texte,
nous demeurent inconnues, sauf à recourir à des analyses nous permettant de
déterminer la nature des roches employées et de traduire, dans une certaine
mesure, le langage médiéval en termes géologiques, par exemple21.

Parler d’absences, de carences et de discontinuités n’est pas faux au regard


des renseignements que l’historien des techniques peut tirer des seuls textes.
À considérer la nature de ces absences, il apparaît toutefois clairement que le
texte, ou tout au moins ce type de texte, ne saurait être envisagé comme une
source isolée, close en quelque sorte sur elle-même. En ce sens, absences,
carences et discontinuité témoignent, en négatif, de l’empreinte laissée par
les interrelations existant entre des modes d’expression que les découpages
disciplinaires tendent un peu trop à considérer comme autonomes. Elles nous
renseignent sur le mode de production du contrat notarié qui fixe, par son
caractère juridique, les termes de l’échange et prend plus ou moins appui, sui-
vant la nature des travaux à exécuter ou les desiderata des parties, sur d’autres
moyens d’expression. Exemple, plan, texte, accord oral apparaissent comme

21. Voir, sur ce point l’ouvrage de D. James-Raoul et C. Thomasset (dir.), La pierre dans le
monde médiéval, Paris, Presses de l’université Paris-Sorbonne, 2010, et la très récente thèse
de M. Foucher, La pierre et les hommes en Bourgogne. Archéologie et histoire d’une ressource en œuvre du
Moyen Âge à l’Époque moderne, université de Bourgogne, 2014.
240 Les à-côtés de l’écrit

des éléments descriptifs auxquels le contrat étend en quelque sorte l’obliga-


tion en leur conférant le statut d’annexes, le droit ne pouvant tout écrire.
Le rappel du caractère juridique du contrat notarié est, en effet, fonda-
mental mais il faut également souligner que les conventions utilisables par
l’historien sont passées entre un commanditaire et un maître d’œuvre et ne
regardent donc que l’objet fini – c’est-à-dire un résultat et non une action. Des
actes de ce type n’ont, de ce fait, que peu de raisons d’évoquer des questions
techniques n’ayant pas d’incidence sur la forme ou la qualité du bâtiment pro-
jeté. Ainsi, s’il est fait quelquefois obligation, pour des raisons de solidité, de
réaliser des assemblages à tenon et mortaise, seule l’observation des traces
d’outil laissées sur les vestiges nous permet de restituer la manière dont ces
éléments pouvaient être exécutés.
Le contrat notarié, enfin, ne décrit pas à proprement parler une réalité mais
un projet. L’historien doit alors compter avec un autre type de discontinuité
qui s’introduit parfois entre la lettre du texte et sa mise en œuvre et qui s’avère
fait d’accidents, d’interprétations, de modifications. C’est là une dimension
humaine, impondérable.

Philippe Bernardi
LAMOP – CNRS-Université Paris 1
CINQUIÈME SECTION

L’écriture pragmatique,
un concept d’histoire médiévale
à l’échelle européenne
Réflexions sur les écritures pragmatiques*
Harmony Dewez

L es « écritures pragmatiques » sont nées de la vaste matrice des études


sur la literacy, ou « scripturalité », qui se sont développées à partir des
années 1970 autour de thèmes aussi divers que l’alphabétisation, la culture
de l’écrit, les publics, la production et l’« archéologie » de l’écrit ou l’intertex-
tualité1. Au-delà des pratiques générales de l’écrit classiquement focalisées
sur la diplomatique, les traités ou les récits, certains historiens qui s’interro-
geaient sur la place de la documentation médiévale administrative, juridique
et économique ont commencé à parler de pragmatic literacy ou pragmatische
Schriftlichkeit2. Dans le domaine francophone, on parla d’écritures pratiques
ou pragmatiques, d’écrits de la pratique, d’écrits documentaires, d’écritures
ordinaires, etc. : la multiplication de ces expressions témoigne à la fois du
foisonnement des pistes de recherche ouvertes au sein de ce champ et du flou
qui a entouré la compréhension des concepts de base.
En effet, venant de la linguistique et du droit, mais sans rapport avec le
finalisme d’origine wébérienne attaché en Allemagne à la qualification de
pragmatisch, ces termes séduisants de « pratique » ou « pragmatique » se sont
révélés des concepts de travail stimulants et productifs, associant le document
à l’idée d’action et à celle de pratique, dans une perspective qui a changé à bien
des égards le regard que les médiévistes portaient sur leur documentation. On
ne peut par ailleurs négliger le fait que l’adoption de la perspective « pragma-
tique » s’est réalisée au moment où, dans les pays anglo-saxons comme en
Allemagne ou en France, se popularisait chez les historiens (médiévistes) le

* Ces réflexions doivent certains de leurs éclairages à B. Grévin et J. Morsel.


1. Sur la literacy, voir par exemple le dossier consacré aux « Écritures médiévales », Annales.
Histoire, sciences sociales, 63/2, mars-avril 2008, p. 245-320 (articles de P. Chastang, B. Grévin et
J. Aurell) ; J. Morsel, « Ce qu’écrire veut dire au Moyen Âge… Observations préliminaires à une
étude de la scripturalité médiévale », Memini. Travaux et documents de la Société d’études médiévales du
Québec, 4, 2000, p. 3-43, rééd. revue dans N. Coquery, F. Menant, F. Weber (dir.), Écrire, compter,
mesurer. Vers une histoire des rationalités pratiques, t. 2, Paris, Éditions Rue d’Ulm, 2012, p. 4-32.
2. À la suite, entre autres, du Sonderforschungsbereich de l’université de Münster intitulé « Träger,
Felder, Formen pragmatischer Schriftlichkeit im Mittelalter » (1986-1999).
244 Réflexions sur les écritures pragmatiques

recours à des instruments d’analyse sociologique inspirés, dans le cas fran-


çais, de la théorie de la pratique de Bourdieu ou de la sociologie de l’action
de Boltanski et Thévenot. Mais le fait même qu’il s’agit là, justement, de deux
sociologies clairement opposées contraint à s’interroger sur la solidité des
fondements d’un usage conceptuel qui peut être rattaché tant à l’une qu’à
l’autre. De fait, parler d’« écritures pragmatiques » n’est pas sans comporter
une certaine ambiguïté. Trois points principaux semblent avoir concentré les
critiques de l’expression « écritures pragmatiques » ou « pratiques », dont il
n’est pas toujours certain qu’il ne s’agisse pas d’une sorte de masque destiné
à parer le vieil empirisme anti-théorique de nouveaux atours. Tout d’abord,
l’articulation entre un ensemble documentaire et un phénomène historique
– le « tournant pragmatique » – n’est pas toujours très claire. Deuxièmement,
l’opposition de cet ensemble « pragmatique » à un ensemble « littéraire » ou
« intellectuel » est également contestable. Enfin, le terme même de « pragma-
tique » peut poser problème.
Si les « écritures » peuvent se comprendre comme des processus eux-
mêmes pratiques, leur qualification comme « pragmatiques » (ou « pra-
tiques ») évoque avant tout un ensemble documentaire dont les limites se
révèlent délicates à définir. La référence à un phénomène historique, le « tour-
nant pragmatique » d’un large xiiie siècle (lui-même constitutif d’une « révo-
lution documentaire » plus large3), est implicite, mais repose sur l’approche
définie à l’origine par le groupe de Münster et reprise dans le volume collectif
dirigé par Richard Britnell4. Si la production documentaire médiévale connaît
des transformations quantitatives, typologiques, techniques et formelles
considérables au cours de cette période, les « écritures pragmatiques » ou
« pratiques » donnent l’impression de concentrer ces changements dans un
groupe documentaire limité. Ce n’est pas toujours l’intention des auteurs,
qui rappellent souvent combien ces transformations agirent sur l’ensemble

3. L’expression vient de J. Le Goff, « Monumento/documento », Enciclopedia Einaudi, t. 5,


Turin, Einaudi, 1978, p. 38-48. Elle est reprise à propos de l’Italie par J.-C. Maire-Vigueur,
« Révolution documentaire et révolution scripturaire : le cas de l’Italie médiévale », Bibliothèque
de l’École des chartes, 153, 1995, p. 177-185, et appliquée par P. Chastang, « L’archéologie du texte
médiéval. Autour des travaux récents sur l’écrit au Moyen Âge », Annales. Histoire, sciences sociales,
63/2, 2008, p. 245-270, ici p. 262, à l’Angleterre étudiée par M. Clanchy, From Memory to Written
Record, Oxford, Wiley-Blackwell, 2013 [1979], à propos duquel J.-Ph. Genet avait parlé plus
globalement de « révolution culturelle » : « Une révolution culturelle au Moyen Âge », Le Débat,
14, 1981, p. 158-165.
4. R. H. Britnell (dir.), Pragmatic Literacy, East and West, 1200-1330, Woodbridge, Boydell,
1997 ; H. Keller, K. Grubmüller et N. Staubach (dir.), Pragmatische Schriftlichkeit im Mittelalter:
Erscheinungsformen und Entwicklungsstufen, Munich, Fink, 1992 ; P. Bertrand, « À propos de la révo-
lution de l’écrit (xe-xiiie siècle). Considérations inactuelles », Médiévales, 56, printemps 2009,
p. 75-92 [http://medievales.revues.org/5551].
Harmony Dewez 245

de la production écrite. Mais malgré des études de cas, l’articulation entre


les pratiques d’écriture particulières et le schéma général d’interprétation
(« tournant ») reste encore à approfondir5 : l’approche synthétique qui ferait,
comme Michael Clanchy, le lien entre nouveaux types documentaires, trans-
formations des types anciens et phénomène général de diffusion de l’écrit
semble loin d’avoir livré toutes ses richesses. Si l’on en tient pour une telle
approche synthétique, peut-on seulement considérer les « écritures pragma-
tiques », représentatives du « tournant pragmatique », comme un ensemble
à part du reste de la documentation ? Si l’on parle d’un « tournant pragma-
tique », ne doit-on pas considérer toutes les écritures comme touchées par
cette « pragmatisation6 » ?
L’ouvrage collectif Pragmatic Literacy, East and West empruntait à Hagen
Keller la définition de la pragmatische Schriflichkeit et l’idée de « tournant prag-
matique » autour des années 1200-13307. Richard Britnell y décrivait la prag-
matic literacy comme la production documentaire issue, parmi d’autres, du
développement des activités juridiques et administratives et pour cette raison
préféra cette expression à d’autres comme official literacy ou administrative lite-
racy8. Richard Britnell a également trouvé ce terme moins ambigu que celui de
practical literacy qui avait été suggéré par Michael Clanchy, lequel avait décrit
le développement de cette practical literacy comme the growth of literacy for prac-
tical purposes9. Ces deux historiens ont proposé de qualifier le type d’écrit issu
de l’essor du xiiie siècle tantôt par un domaine fonctionnel d’application
– administration, justice – tantôt par un usage « pratique », soulevant les dif-
ficultés qu’il y a à qualifier d’un mot ce phénomène10. Si ces deux ensembles
(production écrite et usages fonctionnels) ont certes une intersection, les
limites de celle-ci semblent délicates à tracer et ces hésitations de vocabulaire
reflètent notre incapacité à résumer ces évolutions sous une étiquette unique.
Ces expressions ont cependant leur intérêt dans la mesure où elles corres-
pondent à des parti-pris ou à des pistes de recherches d’historiens, mais il
convient de rester vigilant par rapport à leur généralisation11.

5. R. H. Britnell (dir.), Pragmatic Literacy…, op. cit., passim.


6. É. Anheim et P. Chastang, « Introduction. Les pratiques de l’écrit dans les sociétés médié-
vales (vie-xiiie siècle) », Médiévales, 56, printemps 2009 [http://medievales.revues.org/5515].
7. R. H. Britnell (dir.), Pragmatic Literacy…, op. cit., passim.
8. Ibid., p. vii.
9. M. T. Clanchy, From Memory to Written Record, op. cit., p. 329.
10. P. Bertrand, « À propos de la révolution de l’écrit… », art. cité.
11. Voir le compte rendu de la journée d’études doctorales de la MHFA sur le thème « Les
concepts-écrans en histoire/Kaschierende Begriffe in der Geschichtswissenschaft », le
31 octobre 2008 à Göttingen : http://www.ifha.fr/manifestations/ConceptsEcrans.pdf.
246 Réflexions sur les écritures pragmatiques

Une seconde façon de délimiter la pragmatische Schriftlichkeit a été de la défi-


nir par défaut, par rapport à une catégorie miroir, notamment celle des docu-
ments « littéraires » au sens large – philosophie, théologie, histoire, droit,
poésie, roman – qui avaient pour finalité d’instruire, d’édifier, de divertir un
nombre indéterminé de lecteurs. Thomas Behrmann, par exemple, a opposé
des usages pratiques ou fonctionnels de l’écrit à des fonctions littéraires ou
religieuses12. En divisant ainsi la documentation en deux blocs, il semble tou-
tefois que l’on en fige l’un dans des formes immuables, intemporelles, tout en
attribuant à l’autre une versatilité et une contingence excessives. Les racines
historiographiques et institutionnelles, renforcées par les pratiques d’édition
fortement différentielles13, de cette désarticulation des sources médiévales
en deux blocs attribués soit aux historiens soit aux historiens de la littérature
dès le xixe siècle, sont connues. Elle n’en reste pas moins critiquée, car elle
présente notamment le risque de « diluer le sens » des transformations du
xiiie siècle14.
Pour remplacer « pragmatique », il faudrait alors trouver ce qui fit le
ciment, le dénominateur commun de ces transformations. Si l’on considère
qu’on devrait le trouver dans un macro-phénomène explicatif, il pourrait être
intéressant, en s’inspirant d’Erwin Panofsky, de Joel Kaye et de Brian Stock15,
d’approfondir les parallèles entre l’évolution de la pensée scolastique et la dif-
fusion de l’écrit de gestion agricole et comptable : les écritures pragmatiques
seraient alors avant tout rationalisantes, et l’on retrouverait tout simplement
les considérations globales de Jack Goody sur la « raison graphique », qui
ont inspiré Michael Clanchy puis aussi des historiens et anthropologues
français16. Ces réflexions sont à rapprocher d’une autre approche originale,
celle de David d’Avray sur les « rationalités médiévales », qui permet d’éviter

12. T. Behrmann, « The Development of Pragmatic Literacy in the Lombard City Communes »,
dans R. H. Britnell (dir.), Pragmatic Literacy…, op. cit., p. 25-42, p. 26.
13. P. Chastang, « L’archéologie du texte médiéval… », art. cité.
14. É. Anheim et P. Chastang, « Les pratiques de l’écrit dans les sociétés médiévales… »,
art. cité, p. 3.
15. E. Panofski, Architecture gothique et pensée scolastique (1951) trad. fr. Paris, Éditions de Minuit,
1968 ; J. Kaye, Economy and Nature in the Fourteenth Century: Money, Market Exchange, and the Emergence
of Scientific Thought, New York, Cambridge University Press, 1998 ; B. Stock, The Implications of
Literacy: Written Language and Models of Interpretation in the Eleventh and Twelfth Centuries, Princeton,
Princeton University Press, 1983.
16. J. Goody, La raison graphique. La domestication de la pensée sauvage (1977) trad. fr. Paris, Éditions
de Minuit, 1979 ; M. Clanchy, From Memory to Written Record…, op. cit. ; N. Coquery, F. Menant,
F. Weber (dir.), Écrire, compter, mesurer. Vers une histoire des rationalités pratiques, [t. 1], Paris, Éditions
Rue d’Ulm, 2006 ; t. 2 (2012), op. cit.
Harmony Dewez 247

l’impasse du débat quantitatif/qualitatif en reprenant les concepts de Max


Weber sur les quatre grands types de rationalités17.
Cette opposition entre pragmatique et littéraire rejoint – tout en ne s’y
superposant pas – une dernière caractérisation par défaut des « écritures
pragmatiques » qui repose sur un vide définitionnel concernant les sources
de l’historien. Lorsque l’on travaille sur des mémorandums, des listes, des
comptes et toutes sortes de documents difficiles à classer du fait qu’ils ne cor-
respondent pas aux grands types de sources de l’histoire médiévale, les mots
manquent pour les nommer collectivement. Parmi les différentes proposi-
tions qui existent – écrit de gestion, écrit de la pratique – aucune ne semble
entièrement satisfaisante. Le fait qu’il soit si compliqué de nommer quelque
chose semble en soi un signe que l’on se pose peut-être la mauvaise question,
en oubliant notamment celle des conditions de validité d’une typologie docu-
mentaire. Néanmoins, alors qu’il peut nommer les chartes, statuts, chro-
niques, cartulaires – malgré toutes les ambiguïtés que recouvrent ces termes –
l’historien paraît en manque d’un terme pour désigner « le reste », un reste
qui coïncide en grande partie avec le développement, la diversification et la
conservation croissante de la production écrite dans les archives, notamment
à partir des xiie-xiiie siècles. Cette dualité du problème, celui, d’une part,
de l’historien et de ses sources et, d’autre part, des pratiques médiévales de
l’écrit, l’a rendu plus complexe et parfois confus.
La prise en compte de l’aspect matériel des documents « pratiques »
ou « pragmatiques », afin de préciser leur typologie, a pu poser problème
lorsque les critères retenus étaient trop tranchés. Certains ont pu identifier
cet ensemble à des documents brouillons, peu soignés, qui renverraient à un
usage du support écrit réduit à sa plus stricte fonctionnalité. Il est certain que
cet usage « pratique » ainsi défini a pris une place croissante dans la société,
conséquence de la diffusion de l’écrit parmi les laïcs et des progrès techniques
en matière d’écriture, notamment sa rapidité18. L’importance des aspects
graphiques et du rapport du texte à son support a été maintes fois mise en
valeur, notamment pour les cartulaires19. Cette idée de « pratique » associée au
préjugé d’un écrit « peu soigné » peut cependant mener à négliger le contenu

17. D. D’Avray, Medieval Religious Rationalities: A Weberian Analysis, Cambridge, Cambridge


University Press, 2010.
18. P. Bertrand, « À propos de la révolution de l’écrit… », art. cité, p. 8-10.
19. O. Guyotjeannin, L. Morelle, M. Parisse (dir.), Les cartulaires. Actes de la table ronde de Paris
(5-7 décembre 1991), Paris/Genève, Droz/Champion, 1993 ; P. Chastang, Lire, écrire, transcrire. Le
travail des rédacteurs de cartulaires en Bas-Languedoc (xie-xiiie siècles), Paris, Éditions du CTHS, 2001 ;
Id., « Cartulaires, cartularisation et scripturalité médiévale : la structuration d’un nouveau
champ de recherches », Cahiers de civilisation médiévale, 49, 2006, p. 21-32.
248 Réflexions sur les écritures pragmatiques

des documents et les nouvelles logiques qu’ils révèlent, les nouvelles façons
d’utiliser, de manipuler et de transmettre l’information qu’ils mettent en évi-
dence. Ceci ne signifie absolument pas qu’il faille passer à côté des brouillons
et bouts de parchemin griffonnés, bien au contraire : ce sont des témoins
précieux, dont l’étude est d’autant plus enrichissante que l’informatique et
la numérisation ont transformé le rapport aux archives, rendant plus facile
une étude détaillée de la forme matérielle des documents. Plutôt que d’inté-
grer cette dimension matérielle dans l’ensemble « pragmatique », on peut
se référer à des approches méthodologiques plus générales relevant d’une
démarche scripturale, comme celle de l’archéologie du document proposée
par Patrice Beck20, ou celle de « chaîne d’écriture » développée par Béatrice
Fraenkel et sur laquelle Étienne Anheim appuie son analyse des comptabili-
tés pontificales21. On peut également choisir de construire un objet d’étude
à partir de ses caractéristiques mêmes, comme le fait Paul Bertrand avec les
« écrits du quotidien22 ». L’ensemble documentaire considéré ici est tout autre
que celui envisagé à l’origine par Hagen Keller ou Richard Britnell ; bien plus
réduit mais mieux défini, il ne prend pas en compte les productions « offi-
cielles », mais cherche à rassembler toutes les traces d’un usage éphémère,
proprement utilitaire, de l’écrit. Une telle enquête paraît plus à même de se
révéler fructueuse.
Enfin, le terme même de « pragmatique » est contestable. Pierre Chastang
donne la traduction suivante d’une définition de Hagen Keller : « La notion
de pragmatische Schriftlichkeit forgée par l’historiographie allemande23 désigne
l’ensemble des textes produisant, d’une manière ou d’une autre, un effet
direct sur la vie quotidienne des hommes (Lebenspraxis)24. » Une autre défi-
nition du même auteur est livrée par François Menant : « Sous le terme de
pragmatisch nous entendons toutes les formes d’utilisation de l’écriture et

20. P. Beck, Archéologie d’un document d’archives. Approche codicologique et diplomatique des cherches des
feux bourguignonnes (1285-1543), Paris, École des chartes, 2006.
21. É. Anheim, « La normalisation des procédures d’enregistrement comptable sous Jean XXII
et Benoît XII (1316-1342). Une approche philologique », dans É. Anheim, V. Theis (dir.), Les
comptabilités pontificales, Rome, École française de Rome (Mélanges de l’École française de
Rome. Moyen Âge, 118), 2006, p. 183-201, ici p. 187.
22. P. Bertrand, « L’écrit du quotidien au bas Moyen Âge ou le “degré zéro” de la diploma-
tique », dans S. Fellous, C. Heid, M.-H. Jullien et T. Buquet (éd.), Le manuscrit dans tous ses états,
cycle thématique 2005-2006 de l’IRHT, Paris, IRHT (Ædilis, Actes, 12), 2006 [http://aedilis.
irht.cnrs.fr/manuscrit/ecritsquotidien.htm].
23. Voir en particulier le volume collectif H. Keller (dir.), Pragmatische Schriftlichkeit im Mittelalter.
Erscheinungsformen und Entwicklungsstufen, Munich, Fink, 1992 [note de P. Chastang].
24. P. Chastang, La ville, le gouvernement et l’écrit à Montpellier (xiie-xive siècle). Essai d’histoire sociale,
Paris, Publications de la Sorbonne, 2013, p. 36.
Harmony Dewez 249

de textes qui servent immédiatement à des affaires pratiques (zweckhaftem


Handeln dienen : des actions dirigées vers un but précis) ou qui veulent orien-
ter l’activité humaine par la mise à disposition de connaissances25. » Étienne
Anheim et Pierre Chastang, critiquant une certaine perte de sens dans l’usage
de « pragmatique », préfèrent une conception élargie des pratiques de l’écrit :
« L’expression “pratiques de l’écrit” est donc à prendre au sens le plus fort :
écrire constitue une manière privilégiée d’agir sur le monde26. »
Il n’est ainsi pas rare d’abandonner plus ou moins explicitement la défi-
nition d’origine, fortement instrumentale (on écrit pour faire quelque chose,
l’intérêt se focalisant sur le faire aux dépens de l’écrire), de l’écriture prag-
matique au profit d’une réflexion plus générale sur les fonctions et les usages
de l’écrit, se rattachant plutôt à la définition des « sources de la pratique27 ».
D’ailleurs, le sens courant de « pragmatique » inverse le rapport à l’action :
« Fondé sur l’action, la pratique, cautionné par la réussite28 » – le pragmatique
devenant ainsi rétrospectif (l’écriture a permis de…) plutôt que, dans la pers-
pective allemande d’origine, wébérienne on l’a dit, prospectif (on écrit afin
de…). Cette définition éclaire ainsi autrement l’idée d’un recours plus fréquent
à l’écrit pour des actions qui, auparavant, s’en passaient. Encore une fois, on
retombe sur un questionnement plus général qui s’inscrit dans le cadre de
la scripturalité et qui, en fin de compte, n’implique pas nécessairement que
les historiens adoptent l’expression : non que, comme Monsieur Jourdain, ils
« pragmatisent » éventuellement sans le savoir, mais c’est plutôt que la notion
est susceptible d’avoir pour effet de borner l’horizon du chercheur. Si Pierre
Chastang utilise « écriture pratique » dans un sens très proche de « pragma-
tique », puisqu’il la décrit comme « tournée vers l’action dans le monde29 »,
François Menant préfère, dans Écrire, compter, mesurer, l’expression d’« écrit

25. F. Menant, « Les transformations de l’écrit documentaire entre le xiie et le xiiie siècle »,
dans N. Coquery, F. Menant et F. Weber (dir.), Écrire, compter, mesurer…, [t. 1], op. cit., p. 33-50,
ici p. 33 (note 1).
26. É. Anheim et P. Chastang, « Les pratiques de l’écrit dans les sociétés médiévales », art. cité,
p. 6 : « Si elle permet de privilégier une approche fonctionnelle de l’écrit, la notion de prag-
matische Schriftlichkeit a cependant tendance à dissoudre dans une catégorisation générale les
critères du genre, comme les logiques différenciées de production de l’écrit ».
27. Ibid., p. 7 : « Cette désignation de “sources de la pratique” semble trouver son origine dans
le droit, qui oppose doctrine et pratique. En ce sens, les documents de la pratique seraient
les sources produites dans un régime juridique particulier, sous l’autorité d’une institution, et
s’opposeraient de ce fait aux sources de la doctrine ou de la théorie » ; « Les pratiques de l’écrit
désignent aussi toutes les actions par lesquelles l’écriture s’élabore. »
28. Petit Larousse illustré, Paris, Larousse, 1990.
29. P. Chastang, La ville, le gouvernement et l’écrit à Montpellier…, op. cit., p. 37.
250 Réflexions sur les écritures pragmatiques

documentaire », plus neutre et s’inscrivant dans une approche scripturale


plus large30.
Lorsque l’on pense à la documentation médiévale, différents degrés de
« practicité » ou de « pragmatisme » dans la production de l’écrit résultent
de l’impact considérable des nouveaux rythmes et modes de production et
aussi de conservation de l’écrit, mais cette façon de voir les écritures pragma-
tiques revient encore aux problèmes définis dans le cadre de la scripturalité.
Le « tournant » du xiiie siècle voit à la fois un plus grand recours à l’écrit et
l’émergence de nouveaux types documentaires. Le développement de l’écrit
affecte quantitativement des types documentaires qui existaient déjà, ainsi
que des types nouveaux qui apparaissent à la même époque, mais il entraîne
en même temps des transformations qualitatives des documents dont la
forme écrite était déjà acquise. Paul Bertrand a fait remarquer, par exemple,
que les cartulaires changeaient de fonction entre le xie et le xiiie siècle, pas-
sant d’une fonction de memoria à une fonction d’enregistrement, influencée
par la redécouverte du droit romain31.
Pour étudier les transformations de l’écrit, les notions larges de literacy, de
scripturalité, de Schriftlichkeit semblent suffire, c’est-à-dire une série d’aspects
– usages, apprentissage, publics, rapport à l’oralité, intertextualité – liés à la
diffusion dans la société de la capacité à lire et/ou à écrire (puisque, comme
le rappelle Rosamond McKitterick, on pouvait lire sans savoir écrire32). Pour
affiner cette réflexion, nous disposons en outre d’expressions comme celles
de partial literacy, vernacular literacy, illiteracy ou non-literacy, qui sont venues
progressivement, à partir des travaux de Jack Goody, nuancer notre compré-
hension des modes d’infusion de la culture écrite dans les sociétés humaines.
La caractérisation des évolutions du Moyen Âge central bénéficie de tout cet
affinement de la typologie des documents médiévaux et, dans cette optique,
deux approches méritent l’attention, celle de la production sérielle et celle de
l’intertextualité.
L’essor de la production sérielle apparaît comme l’une des caractéristiques
de l’écrit au xiiie siècle, qu’il s’agisse de la documentation seigneuriale,
urbaine ou royale. Des documents comme les court rolls ou les comptes sei-
gneuriaux deviennent de plus en plus fréquents au cours du xiiie siècle, sans
que rien permette d’imputer cette fréquence à une meilleure conservation :
il n’y aurait par conséquent pas de décalage chronologique par rapport à la

30. F. Menant, « Les transformations de l’écrit documentaire… », art. cité, p. 33.


31. P. Bertrand, « À propos de la révolution de l’écrit… », art. cité, p. 8-10.
32. R. McKitterick, The Carolingians and the Written Word, Cambridge, Cambridge University
Press, 1989.
Harmony Dewez 251

pratique elle-même de confection de ces documents. La documentation « éco-


nomique » ou « administrative » sérielle naît de la combinaison de différentes
logiques textuelles et numériques en fonction des besoins ; on retrouve des
logiques similaires appliquées à différents contextes, montrant les tâtonne-
ments dans l’élaboration de types documentaires nouveaux33.
Si « écritures pragmatiques » est un terme trop large, une autre expression,
celle d’« écrit de gestion », paraît devoir être conservée, avec une définition
restreinte, pour désigner certains types documentaires. La gestion peut en
effet se définir comme le fait de transformer et d’utiliser des informations
économiques et comptables à des fins d’évaluation du fonctionnement éco-
nomique d’une entité et de prise de décision au sujet des activités de celle-ci.
L’écrit de gestion devrait donc rassembler l’ensemble des textes présentant
une réorganisation ou une transformation de données économiques ou comp-
tables à cette fin. Ce type de document prend en compte de nouvelles façons
de concevoir et de manipuler l’information (ici économique) et témoigne des
changements plus profonds qui sous-tendent la diffusion de la mise par écrit
de ces logiques, comme le passage d’une vision arithmétique à une vision
géométrique du monde34. De tels documents, en Angleterre du moins, parti-
cipent des transformations de l’écrit au xiiie siècle en s’appuyant sur la mise
par écrit des séries comptables. C’est ce que Hagen Keller avait noté, décrivant
les nouvelles formes de « pratiques de la rationalité » et notamment l’« esprit
de bilan » que l’on retrouve dans la documentation monastique35.
L’apparition progressive de séries documentaires dans les fonds des
monastères anglais du xiiie siècle couvre toute une gamme d’actions, des
court rolls et comptes manoriaux aux calculs du profit et aux estimations des
granges36. Le développement de ces séries et leur conservation sont typiques
du xiiie siècle et posent avec acuité la question de l’articulation chronologique
entre information, mise par écrit et conservation – bien que l’on ne puisse
jamais mesurer précisément ou généraliser la chronologie réelle de l’arti-
culation entre conservation et production du fait des trop nombreux filtres
archivistiques. Un inventaire partiel d’archives de l’abbaye de Ramsey, datant

33. Un bon exemple de tâtonnement a été présenté par É. Anheim, « La normalisation des pro-
cédures d’enregistrement comptable… », art. cité.
34. J. Kaye, Economy and Nature in the Fourteenth Century…, op. cit., p. 210-211.
35. F. Menant, « Les transformations de l’écrit documentaire », art. cité.
36. Le contexte scriptural général et le cas particulier d’une seigneurie monastique anglaise
sont présentés par H. Dewez, Connaître par les nombres. Cultures et écritures comptables au prieuré cathé-
dral de Norwich (1256-1344), thèse de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2014.
252 Réflexions sur les écritures pragmatiques

du début du xive siècle37, donne par exemple une idée de la conservation de


séries de chartes, comptes, tailles, enregistrements de vues de frankpledge et
de la gersuma, car cet inventaire précise la plupart du temps les dates des rôles
archivés : or on constate que leur conservation s’effrite rapidement à mesure
qu’on remonte les décennies.
Dans le cas des comptes, leur reddition orale s’appuie sur des pièces justifi-
catives qui pouvaient aller des tablettes de cire aux quittances écrites, en pas-
sant bien entendu par les baguettes de taille38. Le compte peut être rédigé par
avance ou non et les raisons de cette mise par écrit – qu’elle ait lieu avant ou
après l’audition – restent encore à préciser. S’il n’est pas certain que, dans les
premiers temps, les comptes manoriaux aient été mis par écrit chaque année,
les seigneuries anglaises tendirent au cours du xiiie siècle vers cette systé-
matisation de l’écrit qui aboutit à la création de séries comptables39. Du fait
que les plus anciens comptes manoriaux portaient également une mention du
profit du manoir, c’est-à-dire une valeur monétaire représentant une interpré-
tation de son produit annuel net, Paul Harvey a suggéré que le calcul du profit
a pu constituer un motif de mise par écrit des comptes40. Cette hypothèse est
renforcée par le fait qu’au profit s’ajoutèrent rapidement de nouvelles pra-
tiques gestionnaires (au sens défini précédemment) prenant pour support le
compte manorial, telles que le calcul des rendements céréaliers, de la valeur
du bétail ou du coût de la moisson.
La mise par écrit de ces documents découla également de la nécessité de
préserver l’information pour un emploi futur. Certains textes témoignent,

37. Cartularium Monasterii de Rameseia, éd. W. H. Hart et P. A. Lyons, vol. 1, Londres, Longman
(Rerum Britannicarum Medii Aevi Scriptores, 79), 1884, p. 63-74. Cette édition peut être
consultée en ligne sur le site Gallica : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k50351q.
38. Ce type très particulier d’« écrit pragmatique », qui soulève bien les problèmes de la place
de l’écrit dans la literacy partielle, de la production matérielle de la signification, de la ratio-
nalisation instrumentale (Zweckrationalität) et de l’échelle historique des usages, a été initiale-
ment étudié sous le seul angle comptable (pour l’Angleterre, cf. R. Robert, « A Short History
of Tallies », dans A. C. Littleton, B. S. Yarney (dir.), Studies in the History of Accounting, Londres,
1965, p. 75-85), avant d’être intégré à la perspective de la literacy par M. Clanchy, From Memory to
Written Record… ; au-delà du seul cas anglais (et en français), cf. L. Kuchenbuch, « Les baguettes
de taille au Moyen Âge : un moyen de calcul sans écriture ? », dans N. Coquery, F. Menant et
F. Weber (dir.), Écrire, compter, mesurer…, [t. 1], op. cit., p. 113-142.
39. P. D.A. Harvey, Manorial Records, Londres, British Records Association (Archive and the User,
5), 1984 ; B. M. S. Campbell, « A Unique Estate and a Unique Source: The Winchester Pipe Rolls
in Perspective », dans R. H. Britnell (éd.), The Winchester Pipe Rolls and Medieval English Society,
Rochester, Boydell Press, 2003, p. 21-43.
40. Manorial Records of Cuxham, Oxfordshire: circa 1200- 1359, éd. P. D. A. Harvey, Londres,
H. M. Stationery Off. (Oxfordshire Record Society, 50 ; Historical Manuscripts Commission,
23), 1976.
Harmony Dewez 253

par exemple, de la pratique de comparer entre eux les comptes de plusieurs


années successives, que ce soit pour évaluer des pratiques d’amélioration
agraire ou pour calculer la valeur de la terre, ce qui, à l’échelle d’une seigneu-
rie de plusieurs dizaines de manoirs, ne peut s’envisager sans production et
conservation de documents écrits41. Mais ceci fait aussi de la conservation
documentaire non pas un phénomène postérieur à la production (et donc
plus ou moins accidentel) mais d’emblée à l’horizon de cette production. La
conservation et l’archivage deviennent dès lors des objets de l’histoire de la
scripturalité pratique au lieu de n’en être qu’une condition effective42, sans
que l’on ait pour le moment beaucoup progressé sur le rapport spécifique
éventuel entre cette scripturalité et les modalités de sa transmission : selon
Joseph Morsel, la taxinomie structurelle des écrits pratiques (chartes, lettres,
registres) médiévaux allemands peut ainsi être efficacement comprise en
combinant les deux facteurs de la transmissibilité dans le temps (conserva-
tion) et de la transmissibilité dans l’espace (datum ou envoi vs. consultation
sur place)43.
En dernier lieu, l’une des caractéristiques de l’écrit est de permettre la mise
à la disposition d’un tiers des informations échangées entre deux personnes.
Ainsi, si le compte annuel témoigne d’une relation comptable entre deux indi-
vidus pour une année donnée, sa mise par écrit permet d’étendre son usage
de deux façons différentes : d’une part, lorsque ces comptes ont vocation à
être contrôlés par une instance supérieure, comme dans le cas des visiteurs
ecclésiastiques pour les comptes d’obédienciers (i.e. les détenteurs d’un office
monastique) ; d’autre part, lorsqu’un officier souhaite ou doit rendre compte
de l’ensemble de son exercice lors de sa sortie de charge – une pratique dont
un témoignage existe au prieuré cathédral de Norwich pour les années 133044.
La mise par écrit des comptes permet donc de réemployer l’information qu’ils

41. Par exemple, pour des calculs de rendements céréaliers associés à des investissements
ciblés d’amélioration agraire à l’abbaye de Peterborough : voir K. Biddick, The Other Economy:
Pastoral Husbandry on a Medieval Estate, Berkeley, University of California Press, 1989.
42. Pour une première approche du rapport entre archivage et scripturalité, cf. É. Anheim et
O. Poncet (dir.), Fabrique des archives, fabrique de l’histoire, Revue de synthèse, 125, 2004, p. 1-195 ;
J. Morsel, « Du texte aux archives : le problème de la source », Bulletin du Centre d’études médiévales
d’Auxerre, hors-série 2, 2009 [http://cem.revues.org/document4132.html, § 23-34].
43. J. Morsel, « Brief und schrift. Überlegungen über die sozialen Grundlagen schriftlichen
Austauschs im Spätmittelalter am Beispiel Frankens », dans L. Kuchenbuch et U. Kleine (dir.),
‘Textus’ im Mittelalter. Komponenten und Situationen des Wortgebrauchs im schriftsemantischen Feld,
Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 2006, p. 285-321, ici p. 307.
44. Norfolk Record Office, DCN 1/1/38, transcrit dans H. Dewez, Connaître par les nombres…,
op. cit., p. 473-475 (avec analyse p. 224-225).
254 Réflexions sur les écritures pragmatiques

contiennent, que ce soit en les transformant pour produire des instruments


de gestion, en les conservant dans le temps pour un usage futur lié, entre
autres, à des pratiques gestionnaires ou à des opérations de contrôle interne
ou externe. Ces constats vont dans le sens des remarques de Pierre Chastang
et Étienne Anheim sur les pratiques de l’écrit, l’étude des fonctions de l’écrit
et l’imprécision de l’expression « pragmatique ». L’idée d’un ensemble
d’écrits ou d’écritures « pratiques » ou « pragmatiques » est née d’un besoin
de « labelliser » des projets de recherche sur des objets nouveaux et avec des
méthodes nouvelles afin d’enquêter sur la « révolution documentaire » du
large xiiie siècle. Point de départ efficace d’un mouvement historiographique
fécond, l’expression, comme on l’a vu, présente de nombreuses limites.
Celles-ci ont été identifiées depuis plusieurs années, ce dont témoignent les
choix de médiévistes qui ont préféré se tourner vers d’autres locutions – « pra-
tiques de l’écrit », « écrit documentaire », « écritures ordinaires », etc. Sans
chercher à diviser la production manuscrite en blocs quelque peu artificiels,
celles-ci se réfèrent plus directement à la literacy au sens large, interrogeant les
usages et la typologie, et réfléchissent à l’influence de l’écrit sur le quotidien.

Harmony Dewez
LAMOP – CNRS-Université Paris 1
Littératie pragmatique et conscience politique
dans l’Angleterre de la fin du Moyen Âge
Helen Lacey

C es dernières années, les chercheurs anglophones ont de plus en plus


reconnu l’utilité et l’importance de la littératie pragmatique, en tant que
concept offrant de nouvelles perspectives sur la manière dont les sociétés
médiévales ont interagi avec les textes. Les premières études qui ont intro-
duit l’idée d’une littératie pragmatique auprès d’un auditoire anglophone ont
été publiées dans les années 1970. Malcolm Parkes et Michael Clanchy, en
particulier, ont fermement insisté sur la nécessité d’étudier la littératie médié-
vale et, ce faisant, ont introduit de nombreux historiens à des recherches qui
avaient auparavant été du domaine des sciences sociales1.
Durant la dernière décennie, le projet sur la littératie pragmatique de l’uni-
versité de Münster et la collection « Utrecht Studies in Medieval Literacy »
ont également été de plus en plus influents, atteignant un large auditoire,
nombre d’études étant traduites en anglais2. La première partie de cet article
offre un tableau de ces développements dans les études anglophones, afin
d’éclairer l’impact profond que la littératie pragmatique a eu sur les métho-
dologies de la recherche. La seconde partie se concentrera sur un aspect par-
ticulier – celui qui a permis aux historiens de la culture politique médiévale de
mieux comprendre la nature de la conscience politique durant cette période.
L’affirmation dépassée selon laquelle les sociétés du passé sans culture impri-
mée et littératie de masse manquaient de conscience politique a depuis long-
temps été rejetée. De nouvelles recherches sur la production et l’utilisation

1. M. B. Parkes, « The Literacy of the Laity », dans D. Daiches et A. Thorlby (éd.), The Medieval
World, Londres, Aldus, 1973, p. 555-577 ; M. B. Parkes, Scribes, Scripts and Readers: Studies in the
Communication, Presentation and Dissemination of Medieval Texts, Londres, Hambledon Press, 1991 ;
M. T. Clanchy, From Memory to Written Record: England 1066-1307, Oxford/Cambridge, Blackwell,
1993 [1979].
2. Présentation du projet de l’université de Münster : http://www.uni-muenster.de/Geschichte/
MittelalterSchriftlichkeit/Welcome-e.html#Projekte ; présentation de la collection d’Utrecht :
http://medievalliteracy.wp.hum.uu.nl/.
256 Littératie pragmatique et conscience politique dans l’Angleterre

de manuscrits médiévaux, sur le symbolisme du texte et sur la « performance


textuelle » ont éclairé à nouveaux frais les questions portant sur la conscience
politique médiévale.

1973-1997 : études anglophones

Avant les travaux d’historiens tels que Malcolm Parkes et Michael Clanchy
dans les années 1970, l’impulsion pour l’usage de concepts comme la littératie
pragmatique est venue de chercheurs en sciences sociales. En 1963, la publi-
cation de l’étude anthropologique « Les conséquences de la littératie » de Jack
Goody et Ian Watt a établi l’écrit comme une composante centrale du change-
ment historique3. Selon eux, l’esprit humain a été réorganisé par le processus
de l’apprentissage de la lecture et de l’écriture et les documents ont multiplié
« le nombre des modes de pensée et des types de comportement4 ». Ainsi la
littératie peut-elle susciter de nouvelles formes de vie sociale et politique.
Lorsque, dans les années 1970, Parkes et Clanchy ont commencé à écrire sur
la littératie médiévale et à diffuser ces concepts auprès d’un plus large audi-
toire d’historiens, ils reconnurent tous deux leur dette envers ce type d’ana-
lyse anthropologique. Les recherches de Malcolm Parkes sur la littératie des
laïcs ont établi le concept de « lecteur pragmatique », possédant « la littératie
de quelqu’un qui lit ou écrit dans le cadre de transactions sur n’importe quel
type d’occupation5 ». Selon Parkes, à partir du xiie siècle, la littératie laïque
se caractérise par une croissance constante au sein des « classes moyennes
en expansion », en lien, particulièrement, avec les exigences pragmatiques du
commerce, de l’administration des domaines fonciers et des professions juri-
diques6. De plus en plus, ce groupe croissant de gens ne faisait pas que lire
les écrits, mais les écrivait, les éditait et les corrigeait – c’est une idée qui est
devenue un lieu commun des études anglophones. Pour Parkes, la question
n’était pas de savoir s’ils étaient des laïcs alphabétisés, mais jusqu’à quel point
ils utilisaient cette littératie en dehors de leurs activités professionnelles. C’est
une question qu’il a explorée par le biais de l’étude de manuscrits composites
comprenant des fascicules, des formulaires pour le commerce et des lectures
récréatives reliés dans un même volume7. Ces preuves que les lecteurs prag-

3. J. Goody et I. Watt, « The Consequences of Literacy », Comparative Studies in Society and History,
5/3, 1963, p. 304-345 [traduction française : « Les conséquences de la littératie », Pratiques,
131/132, 2006, p. 31-68].
4. Ibid., p. 66.
5. M. Parkes, « The Literacy of the Laity… », art. cité, p. 555.
6. Ibid., p. 557-558.
7. Ibid., p. 562.
Helen Lacey 257

matiques ont regardé au-delà de leurs « horizons professionnels immédiats »


vers d’autres types d’écrits ont représenté la rupture profonde réelle dans la
littératie médiévale, un processus qui débuta, selon lui, au xiiie siècle. À la fin
du Moyen Âge, ces développements ont également contribué à la popularité
croissante d’une littérature écrite en vernaculaire8.
Six ans après la publication de l’étude de Parkes sur la littératie des laïcs, le
livre de Michael Clanchy, From Memory to Written Record, a établi sans équivoque
« l’ampleur et l’unité » de l’expérience médiévale des documents9. Ce livre,
récemment publié dans sa troisième édition, est l’étude la plus connue sur la
littératie dans l’Angleterre médiévale. Il est devenu un standard des bibliogra-
phies universitaires et figure dans les notes de bas de page d’un grand nombre
d’ouvrages historiques qui ont suivi. Clanchy a cherché à envisager tous les
types d’écrits et à étendre son étude « des écrits eux-mêmes aux gens qu’ils
affectaient10 ». Il a également averti les historiens contre les préjugés en faveur
de la littératie. Comme Parkes, Clanchy s’est concentré sur la croissance de la
littératie pour des objectifs pratiques : les laïcs lettrés maniant l’écrit gouver-
nemental, la gentry impliquée dans l’administration au niveau des comtés et
les paysans qui agissaient en tant qu’intendants manoriaux. Pour l’essentiel, il
a soutenu que l’Angleterre des xiie et xiiie siècles a connu un mouvement « de
l’écrit sacré à la littératie pragmatique » et que l’administration quotidienne
constituait la fondation de cette nouvelle littératie11. Le travail de Clanchy a
développé deux aspects en particulier qui sont devenus des préoccupations
pour les recherches futures. Le premier était de considérer les circonstances
qui ont permis la formation d’habitudes en matière d’écrit et ont ainsi favo-
risé la littératie pragmatique en Angleterre12. Le second était d’examiner l’idée
d’une « mentalité de l’écrit ».
Le premier de ces deux aspects a suscité des travaux sur la formation des
habitudes en matière d’écrit dans le reste de l’Europe médiévale et en Asie,
ce qui a mené à des comparaisons sur la vitesse relative du décollage de la
littératie pragmatique. L’étude de cas de Clanchy était basée sur une unité
politique, l’Angleterre, durant la période 1066-1307. En conséquence, il s’est

8. Ibid., p. 564-566, 572. Voir ci-dessous, p. 267-268.


9. M. Clanchy, From Memory to Written Record…, op. cit.
10. Ibid., p. 4.
11. Ibid., p. 434.
12. Dans la dernière édition de son livre, Clanchy a transformé l’expression « littératie pra-
tique » en « littératie pragmatique » (voir par exemple le changement de titre du chapitre 10).
Cette décision a probablement été fondée sur l’importance croissante accordée à la seconde
expression.
258 Littératie pragmatique et conscience politique dans l’Angleterre

concentré sur des circonstances propres à l’Angleterre, y compris la conquête


et la colonisation des Normands à partir de 1066, un gouvernement très cen-
tralisé et un espace géographique relativement restreint. Ailleurs, bien sûr,
des conditions radicalement différentes prévalaient, et les chercheurs tra-
vaillant sur l’Europe de l’Est et l’Asie ont mis à jour des développements très
contrastés par rapport à ceux que Clanchy avait notés pour l’Angleterre. Des
exemples de ces travaux ont été rassemblés dans un volume collectif édité par
Richard Britnell en 1997, Pragmatic Literacy, East and West, 1200-133013. En tant
qu’éditeur, Britnell souhaitait présenter une vue d’ensemble en Europe et en
Asie, décrivant les conditions et les usages de la littératie pragmatique (un
projet qui, affirmait-il, était en partie inspiré par les travaux conduits à l’uni-
versité de Münster sur la littératie médiévale)14. Le propre chapitre de Britnell
sur la chrétienté latine arguait que les conditions socioéconomiques, la géo-
graphie physique et les styles de gouvernement avaient un impact sur l’usage
de documents et la croissance de la littératie pragmatique. Ainsi, dans le cas
de l’Angleterre médiévale, une petite région largement rurale vit le gouverne-
ment royal et le droit influencer la croissance de la littératie. De cette manière,
elle se différenciait du modèle italien de littératie mercantile nourrie par le
commerce et la compétition entre les cités-états. Britnell a également cherché
à mesurer les pratiques européennes au regard des systèmes d’archivage au-
delà de la chrétienté latine. Il en a conclu que la rareté des documents conser-
vés en dehors de l’Europe n’impliquait pas que l’exercice du pouvoir y ait été
moins dépendant de l’écrit. Elle était en partie causée par le fait que les écrits
sur papier ne se conservaient pas dans les climats chauds et en partie parce
qu’il était rationnel de détruire des documents à la signification éphémère. Le
problème de la conservation des archives a également causé de plus grandes
difficultés aux bureaucraties anciennes et importantes, par exemple en Chine
et au Japon, qu’à celles, plus récentes et plus petites, de la chrétienté latine.
La collection d’essais dirigée par Britnell incluait aussi des travaux sur les
communautés non chrétiennes en Europe. L’un des contributeurs, Manfred
Groten, a mis en lumière les archives séparées des communautés juives de
Cologne, dont les chartes étaient écrites en hébreu et traduites en latin avant
d’être cousues dans les marges des livres15.

13. R. H. Britnell (éd.), Pragmatic Literacy, East and West, 1200-1330, Woodbridge, Boydell Press,
1997. Ce fut la première publication en anglais à faire référence à la « littératie pragmatique »
dans son titre.
14. Voir ci-dessous, p. 261-264.
15. M. Groten, « Civic Record Keeping in Cologne 1250-1330 », dans Pragmatic Literacy…,
op. cit., p. 81-88.
Helen Lacey 259

L’approche de la littératie pragmatique adoptée par Britnell dans ce volume


effectuait une distinction entre deux types différents de textes écrits. Le pre-
mier était le manuscrit littéraire : « Philosophie, théologie, droit, poésie,
roman, généralement commercialisable et conservé dans une bibliothèque. »
Au contraire, l’autre type de texte écrit contribuait à une opération juridique
ou administrative et était produit pour l’usage d’un administrateur particulier
ou d’un propriétaire16. Pour Britnell, l’important était l’autorité ; s’il arguait
que la littératie pragmatique ne pouvait pas engendrer l’autorité (fondée sur
un large éventail de croyances et de pratiques traditionnelles), il insistait sur le
fait que c’était un moyen par lequel l’autorité pouvait être protégée ou étendue
au-delà des limites précédentes. Elle permettait également une extension de
la mémoire disponible pour tous ceux qui possédaient un pouvoir sur les gens
et une propriété. L’approche de Britnell différait en cela de celle qui était déve-
loppée à l’université de Münster, où ceux qui travaillaient sur le programme
de littératie pragmatique employaient le mot « pragmatique » pour définir une
méthodologie, un moyen de réfléchir à toutes sortes de textes, plutôt que de
définir un genre particulier17.
L’autre courant impulsé par Michael Clanchy fut l’étude des « mentalités
de l’écrit », un terme qu’il employait pour décrire la rupture profonde dans
les processus culturels et intellectuels induits par l’extension de la littératie.
Il s’appuyait là sur des travaux d’anthropologistes tels que Jack Goody et,
dans les éditions ultérieures de son livre, sur L’imaginaire médiéval de Jacques
Le Goff18. Pour Clanchy, la mentalité lettrée médiévale avait plusieurs facettes.
La première était le lent développement d’une confiance dans les documents,
qui se manifestait dans des changements d’attitude envers le droit et les
preuves juridiques et par la création de nouvelles définitions des faux. La per-
ception d’une différence entre lecture et écriture se développait également
(l’écriture étant considérée comme une capacité manuelle). En outre, cela
menait à un changement dans l’articulation de la pensée et de la mémoire.
Cela permettait une interaction entre les formes orales et littéraires dans le
cadre d’une lecture perçue comme une activité auditive, avec des textes lus
à haute voix (messages, proclamations, sermons, vérification des comptes).
Finalement, cela prenait en compte l’interaction entre mot et image (dans les
peintures murales et les enluminures des manuscrits, par exemple)19.

16. R. H. Britnell, « Introduction », dans Pragmatic Literacy…, op. cit., p. 3.


17. Voir ci-dessous, note 38.
18. J. Le Goff, L’imaginaire médiéval, Paris, Gallimard, 1985.
19. M. Clanchy, From Memory to Written Record…, op. cit., p. 187-335. Ces idées sont reprises dans
les travaux de Bäuml sur les étapes de la littératie : F. H. Bäuml, « Varieties and Consequences
of Medieval Literacy and Illiteracy », Speculum, 55/2, 1980, p. 237-265.
260 Littératie pragmatique et conscience politique dans l’Angleterre

Cette idée d’une mentalité de l’écrit a été reprise par Brian Stock dans son
livre, The Implications of Literacy, publié en 198320. Stock s’est consciemment
inscrit dans la tradition de l’« histoire anthropologique » inspirée par Jacques
Le Goff 21. Il cherchait à démontrer qu’aux xie et xiie siècles, un nouvel
ensemble d’hypothèses a émergé sur la relation entre langage, textes et réa-
lités. Les textes fournissaient une nouvelle « technologie de l’esprit », ce qui
signifiait que le discours oral fonctionnait de plus en plus au sein d’un schéma
de textualité juridique et institutionnel22. Cela affectait les relations sociales,
alors que la codification de règles influençait les habitudes de comportement
et suscitait un changement dans la manière dont les gens établissaient leur
identité personnelle. Un aspect central de son argumentation était qu’il faut
distinguer entre la littératie, l’oralité et la textualité. Cette dernière, selon lui,
est plus utile pour décrire la relation dominante entre les textes au Moyen Âge,
dans la mesure où l’interaction avec un texte n’était pas toujours fondée sur
la littératie, ou même sur l’objet physique du texte lui-même : « Dans de nom-
breuses occasions, les textes réels n’étaient pas présents, mais les gens pen-
saient ou se comportaient souvent comme s’ils l’étaient23. » Stock a employé,
comme chacun sait, l’expression de « communauté textuelle » pour articuler
cette forme d’organisation sociale, arguant que la littératie influençait les
structures de groupes et que les relations entre les humains étaient affectées
par le degré de reconnaissance de ces principes écrits.
Stock a utilisé des exemples de communautés d’hérétiques pour démontrer
la manière dont les textes étaient employés pour justifier des déviations des
normes ecclésiastiques coutumières. Selon lui, l’essentiel pour une commu-
nauté textuelle n’était pas le texte, mais la présence d’un individu qui l’avait
maîtrisé et l’utilisait ensuite comme base réformatrice24. Les travaux de Stock
sur les communautés textuelles ont donc eu une résonnance particulière pour
les historiens de la religion, de la foi et de l’hérésie. On peut le voir dans la
collection d’articles éditée par Anne Hudson et Peter Biller, Heresy and Literacy,

20. B. Stock, The Implications of Literacy: Written Language and Models of Interpretation in the Eleventh
and Twelfth Centuries, Princeton, Princeton University Press, 1983. Voir également W. J. Ong,
Orality and Literacy: The Technologizing of the Word, Londres, Methuen, 1982.
21. Un auteur de compte-rendu a décrit Stock comme employant le « regard ethnographique »
défendu par Jacques Le Goff : S. G. Nichols, « Review: The Implications of Literacy: Written Language
and Models of Interpretation in the Eleventh and Twelfth Centuries by Brian Stock », Speculum, 61/1,
1986, p. 208-213.
22. B. Stock, The Implications of Literacy…, op. cit., p. 10.
23. Ibid., p. 3.
24. Ibid., p. 90.
Helen Lacey 261

1000-1530, publiée en 199425. Les chapitres sur les Lollards et d’autres groupes
hérétiques populaires, tels que les Vaudois et les Hussites, ont cherché à
démontrer que la littératie n’était pas seulement un instrument de contrôle
étatique et ecclésiastique. Les idées hérétiques disséminées par la prédication
pouvaient également créer des communautés textuelles cohérentes et renfor-
cer leur résistance vis-à-vis de la culture « officielle » englobante.
En résumé, les travaux publiés dans les années 1970-1990 ont examiné le
contexte socio-économique de la littératie pragmatique et les changements
cognitifs qu’elle semblait avoir engendré. L’œuvre de chercheurs tels que
Michael Clanchy a inspiré aussi bien le programme sur la « littératie prag-
matique » de l’université de Münster que la collection « Utrecht Studies in
Medieval Literacy », ainsi que des travaux récents sur la communication
médiévale, qui incluent les champs de l’oralité, de la communication non ver-
bale et des gestes.

1999-2009 : le programme « littératie pragmatique » de l’université


de Münster et les « Utrecht Studies in Medieval Literacy »
En 1996, le programme de Marco Mostert à l’université d’Utrecht fut à l’ori-
gine de la collection « Utrecht Studies in Medieval Literacy26 ». Le premier
volume publié de la collection fut New Approaches to Medieval Communication27. Il
comprenait une introduction au programme de Michael Clanchy qui mettait
en lumière un intérêt récent pour la literalisation (le mot anglais forgé pour
décrire « le processus pour devenir lettré »)28. Selon Clanchy, ce processus
doit être envisagé dans le contexte plus large de la communication médié-
vale, et notamment des formes de la communication non verbales incluant
« les odeurs, les couleurs, les gestes, les habits, les arts visuels et la musique »,
exemplifiées dans la liturgie de l’Église médiévale29. Il insistait également sur
la primauté continue de l’oral dans la communication médiévale. Il mettait

25. P. Biller et A. Hudson (éd.), Heresy and Literacy, 1000-1530, Cambridge, Cambridge University
Press, 1994.
26. Pour une liste des volumes, voir : http://www2.hum.uu.nl/Solis/ogc/medievalliteracy/
USML-overview.htm.
27. M. Mostert (éd.), New Approaches to Medieval Communication, Turnhout, Brepols (Utrecht
Studies in Medieval Literacy, 1), 1999.
28. M. Clanchy, « Introduction », dans ibid., p. 3. Clanchy soulève également le fait que l’anglais
manque toujours de nombreux mots pour décrire le fonctionnement de la communication.
Dans la mesure où les mots ne sont pas aussi souples en anglais qu’en allemand, l’anglais n’a
pas de mot spécifique pour décrire « le processus de la littératie/pour devenir lettré » (p. 5).
29. Ibid., p. 5.
262 Littératie pragmatique et conscience politique dans l’Angleterre

l’accent sur le fait que, pour les lecteurs médiévaux, de même que pour leurs
prédécesseurs de l’époque classique, la lecture était un « acte discursif », un
processus visant à retrouver la pensée de l’auteur. C’est pourquoi l’accent était
mis sur la lecture à haute voix dans les sociétés médiévales30.
Marco Mostert développa ce thème dans son chapitre en éclairant de nou-
velles approches possibles pour l’étude de la communication médiévale, telles
qu’elles émergeaient au moment où il écrivait, en 1999. La première consis-
tait à s’intéresser au visuel et à examiner l’interaction entre les arts visuels et
les autres médias, particulièrement les textes. Une autre était l’examen des
rapports entre formes écrites et orales, plutôt qu’une attention exclusive à
une « théorie formulaïque de l’oral » que Mostert appelait « la chasse aux for-
mules orales dans l’écrit médiéval31 ». Une autre suggestion était d’examiner
les rituels publics (étudiés par Gerd Althoff et d’autres) qui montraient que
la consultation, la démonstration et la mise en scène des émotions étaient
plus importantes que l’écrit dans la politique médiévale32. Les deux approches
finales auxquelles Mostert se référait étaient l’emploi de la philologie pour
étudier les copies de textes écrits et l’étude de l’organisation des textes, divi-
sions et mises en pages comprises. Il arguait que des changements appa-
remment mineurs dans la ponctuation ou l’espacement des mots pouvaient
suggérer des changements psychologiques importants au cours des siècles33.
Mostert louait l’utilité de l’expression « littératie pragmatique », qui était
reliée aux travaux effectués à l’université de Münster. Toutefois, il soulevait
un problème, arguant qu’une fois que les exigences pour des textes écrits des
lettrés, essentiellement les élites cléricales, étaient également étudiées sous
la bannière « littératie pragmatique », les frontières avec ce qu’il appelait « la
littératie mandarinale » devenaient fluides34. Les études anglophones récentes
sur la littératie pragmatique ont certainement démontré la reconnaissance
d’un certain nombre d’approches suggérées par Mostert35.

Les travaux de l’unité de recherche spéciale 231 de l’université de Münster


« Representatives, Fields, and Forms of Pragmatic Written Record » ont

30. Ibid., p. 6.
31. Ibid., p. 29, 31. Voir aussi M. Camille, « Seeing and Reading: Some Visual Implications of
Medieval Literacy and Illiteracy », Art History, 8, 1985, p. 26-49.
32. M. Mostert (éd.), New Approaches to Medieval Communication…, op. cit., p. 35 et note 119 pour
la référence à Althoff.
33. Ibid., p. 33.
34. Ibid., p. 26.
35. Voir ci-dessous, p. 267-275.
Helen Lacey 263

commencé en 1986 et se sont poursuivis jusqu’en 1999. Néanmoins, c’est


la publication en 2006 d’un recueil d’articles fondé sur le projet, intitulé
Transforming the Medieval World: Uses of Pragmatic Literacy in the Middle Ages
(publié dans la collection « Utrecht Studies in Medieval Literacy ») qui déve-
loppa la connaissance du programme au sein d’un auditoire anglophone36.
Certaines des méthodologies employées gagnèrent une large reconnaissance
au sein des études anglophones. Par exemple, l’insistance sur la théorie de la
réception est devenue un lieu commun, avec une prise de conscience bien plus
grande de la nécessité d’examiner les variations des textes tels qu’ils étaient
réellement lus et copiés au Moyen Âge. Le programme démontrait également
que l’école de la « New Philology », avec son insistance sur la variabilité des
textes écrits médiévaux comme caractéristique centrale de la culture manus-
crite de la période, était particulièrement pertinente pour les médiévistes. De
façon intéressante, les auteurs recommandaient l’emploi de CD-ROM comme
médium de publication afin de mieux illustrer les transformations des textes,
et ils présentaient leurs recherches dans ce format aux côtés de l’édition
imprimée des articles académiques37. Un point important soulevé par ceux
qui travaillaient au programme de Münster était que la « littératie pragma-
tique » ne les restreignait pas à une catégorie de textes particulière (en cela, ils
différaient de l’interprétation de la littératie pragmatique de Richard Britnell,
spécifique selon le genre). Ils soutenaient qu’ils cherchaient à examiner les
textes selon la perspective de la « pragmatique », employant ainsi la « pragma-
tique » comme une méthodologie pour mieux comprendre l’usage des textes
au Moyen Âge38.

36. F. Arlinghaus et al. (éd.), Transforming the Medieval World: Uses of Pragmatic Literacy in the Middle
Ages, Turnhout, Brepols (Utrecht Studies in Medieval Literacy, 6), 2006.
37. Il faut avouer que les chercheurs anglophones ont été lents à adopter une telle approche.
Toutefois, il existe une tendance récente allant vers l’édition sur CD-ROM de documents impor-
tants, tels que le Domesday Book, la tapisserie de Bayeux et les Rolls of Parliament. Plus récemment,
la création de bases de données en lignes a été financée par les agences de recherche britan-
niques. Voir ci-dessous, note 41.
38. Christel Meier affirme qu’« un autre grand ensemble s’étendant sur plusieurs programmes
impliquait l’examen de la manière dont les grands textes qui entendaient diffuser de larges
portions de savoir étaient transmis. De tels textes incluaient les encyclopédies, les manuels
et les livres de maisonnées et, particulièrement, les œuvres historiographiques. De premières
étapes ont été entreprises pour écrire l’histoire de tels genres particuliers selon une perspective
pragmatique » (C. Meier, « Fourteen Years of Research at Münster into Pragmatic Literacy in 23
the Middle Ages. A Research Project by Collaborative Research Centre 231: Agents, Fields and
Forms of Pragmatic Literacy in the Middle Ages », dans F. Arlinghaus et al. (éd.), Transforming the
Medieval World, op. cit., p. 23-41, p. 38).
264 Littératie pragmatique et conscience politique dans l’Angleterre

Finalement, il est important de noter les études produites par le pro-


gramme « Nordic Medieval Literacy » de l’université de Stockholm dans les
années 1990. Ce programme cherchait à renverser ce qui était perçu comme
un essoufflement des travaux sur la littératie en Suède (à l’exception des tra-
vaux sur la littératie dans les monastères médiévaux). Le livre d’Inger Larsson,
Pragmatic Literacy and the Medieval Use of the Vernacular: The Swedish Example, suivit
le chemin que Clanchy avait pris pour l’Angleterre, arguant que la couronne
suédoise, une bureaucratie en expansion et le système juridique étaient les
principales forces à l’œuvre derrière le développement de la littératie laïque à
des fins pratiques39. Elle suggérait également que ces développements avaient
créé des « centres de littératie » à partir desquels les modes de pensée et d’ac-
tion lettrés s’étendaient géographiquement et socialement. Il est fait écho à
cette idée dans certaines études récentes sur les îles Britanniques.

Recherches anglophones : nouvelles directions pour l’étude


de la conscience politique et de la littératie pragmatique
L’influence des recherches sur la littératie pragmatique a inspiré des approches
innovantes dans un certain nombre de champs, et notamment dans ceux
des politiques « populaires » et des expériences du gouvernement royal. Les
anciennes hypothèses sur la centralité de l’imprimerie pour le développement
de n’importe quel type de culture politique élargie ont été écartées depuis
longtemps et dans leur sillage, les chercheurs ont commencé à réfléchir plus
attentivement au rôle de l’écrit et des textes dans la vie de la communauté
politique médiévale. Les recherches dans une gamme de thèmes innovants,
incluant la performance de l’acte pétitionnaire, la culture de la doléance, la
« vernacularité » en politique et l’évocation d’un public imaginaire, ont aidé à
mettre en place un portrait plus nuancé de l’évolution de l’interaction médié-
vale avec le gouvernement royal. Nombre de ces recherches ont été construites
sur les fondations théoriques de la littératie pragmatique et des concepts
associés de la communication médiévale.
Le processus de l’acte pétitionnaire médiéval est un champ qui a bénéficié
d’une attention renouvelée ces dernières années permettant, ce faisant, de se
pencher sur les niveaux de conscience politique et les expériences du gouver-
nement royal. Les chercheurs ont été sensibles aux leçons des études sur la
littératie pragmatique, considérant les textes écrits des pétitions comme une
partie du processus de supplique, avec des dimensions orales et physiques

39. I. Larsson, Pragmatic Literacy and the Medieval Use of the Vernacular: The Swedish Example,
Turnhout, Brepols (Utrecht Studies in Medieval Literacy, 16), 2009.
Helen Lacey 265

importantes. Les récents travaux de Mark Ormrod, Gwilym Dodd, Anthony


Musson et d’autres sur le catalogage numérique des contenus des collections
« Ancient Petitions » des Archives nationales ont permis des analyses compa-
ratives soutenues qui étaient auparavant si difficiles40. Ces travaux éclairent
également la tendance à se diriger vers de larges archives numériques, en
partie impulsée par l’agenda « d’accessibilité » promu par les British research
councils ; mais ils sont aussi motivés par les mêmes préoccupations exprimées
par ceux qui ont travaillé sur le projet sur la littératie pragmatique à l’univer-
sité de Münster : le format du livre imprimé impose des restrictions qui ne
reflètent pas toujours l’expérience médiévale d’interactions avec les docu-
ments. Au sein de la recherche anglophone, cette attention aux implications
de la numérisation associée à un intérêt pour la composition des archives
modernes a été intitulée le « tournant archivistique » et a donné lieu à un cor-
pus considérable d’études41.
Les travaux sur les pétitions médiévales ont souligné la nécessité de com-
prendre de tels documents dans le contexte de la notion ancienne de grâce
royale, une forme distincte de pouvoir légitimée par des lieux, des rituels
et des médias visuels particuliers42. Pour prendre un exemple, les pétitions
demandant un pardon royal fonctionnaient parfois au sein d’un contexte plus
large de plaidoirie et de supplication orales43. Il pouvait être fait appel à des
individus proches du roi pour agir comme intermédiaires usant de formes par-
ticulières de mots et de gestes dans leur appel au monarque. Les descriptions
écrites contemporaines de ces formes d’intercession mobilisent souvent des

40. G. Dodd, Justice and Grace: Private Petitioning and the English Parliament in the Late Middle Ages,
Oxford, Oxford University Press, 2007 ; W. M. Ormrod, G. Dodd et A. Musson (éd.), Medieval
Petitions: Grace and Grievance, Woodbridge, Boydell Press, 2009. Ces livres représentent le point
culminant d’un important programme de recherche financé par le British Arts and Humanities
Research Council entre 2003 et 2007. Ce travail démontre l’utilité du nouveau catalogue des
Ancient Petitions, et sa pertinence pour le champ de la littératie pragmatique. Les chercheurs
de ce programme ont catalogué le contenu des collections « Ancient Petitions » des Archives
nationales (plus de 17 000 documents au total). Les résultats ont ensuite été rendus disponibles
pour des recherches sur le catalogue en ligne des Archives : http://www.nationalarchives.gov.
uk/catalogue/search.asp.
41. Pour un exemple de ce type d’études, voir G. Dodd, « Parliamentary Petitions? The Origins
and Provenance of the “Ancient Petitions” SC8 in the National Archives », dans W. M. Ormrod,
G. Dodd et A. Musson (éd.), Medieval Petitions…, op. cit., p. 12-46. La méthodologie est présen-
tée dans F. X. Blouin et W. G. Rosenberg, Processing the Past: Contesting Authority in History and the
Archives, Oxford, Oxford University Press, 2011.
42. J. Watts, The Making of Polities: Europe, 1300-1500, Cambridge, Cambridge University Press,
2009, p. 32.
43. H. Lacey, The Royal Pardon: Access to Mercy in Fourteenth-Century England, Woodbridge, Boydell,
2009, p. 38-58.
266 Littératie pragmatique et conscience politique dans l’Angleterre

allusions scripturaires et classiques dans leur évocation de ces événements


et leur connaissance pouvait être diffusée lors d’occasions publiques telles
que les pageants royaux. Dans un pageant de ce type, décrit dans la Concordia de
Richard Maidstone, une manifestation publique de miséricorde et de pardon
est mise en scène pour annoncer la réconciliation de Richard II et de la ville
de Londres, en août 139244. Dans le cadre de la procession, l’entourage royal
traverse Southwark et le roi s’arrête pour pardonner un criminel. On présente
alors au roi et à la reine des tablettes en or représentant la crucifixion, afin
de souligner la qualité divine de la miséricorde. À Westminster la reine tient
une promesse faite auparavant d’intercéder en faveur des citoyens de Londres
auprès du roi et ce dernier leur pardonne, leur restituant leurs clés et leurs
anciens privilèges ; en réponse, la foule crie « Longue vie au roi45 ». Il est clair
que les mises en acte de tels rituels et les récits écrits qui les décrivent se ren-
forçaient mutuellement. Comme Paul Strohm l’a éloquemment exprimé, ces
textes opéraient « dans la zone mal définie située entre l’imagination et la pra-
tique sociale, cette zone dans laquelle ces textes avaient la meilleure chance de
transformer la manière dont les gens se comportent dans la réalité46 ».
L’accent mis par Strohm sur le rôle prééminent des reines médiévales
comme intercesseurs pour le pardon l’a conduit à conclure que les descrip-
tions de leurs actions mettaient en lumière « l’invention d’un comporte-
ment genré » qui était lui-même le produit d’une interaction entre textes
et performance :
L’invention d’un comportement genré, à partir de modèles disponibles, pour
des objectifs particuliers, n’est manifestement pas la propriété d’un seul type de
texte, mais traverse les barrières entre les gestes sociaux, les actions et les récits
écrits, et entre un type de récit et un autre47.

Ainsi, les attitudes envers les textes du pardon étaient informées par un
ensemble plus large de comportements verbaux et physiques. Les concepts de
la littératie pragmatique ont conduit les chercheurs à considérer plus sérieu-
sement les aspects « performatifs » de la demande de pardon. Les gens qui
recevaient des lettres de pardon n’avaient pas besoin de lire chaque mot du

44. Richard Maidstone, Concordia (The Reconciliation of Richard II with London), éd. D. R. Carlson,
trad. A. G. Rigg, Kalamazoo, TEAMS, 2003 [http://d.lib.rochester.edu/teams/publication/
carlson-and-rigg-maidstone-concordia].
45. H. Lacey, The Royal Pardon…, op. cit., p. 73.
46. P. Strohm, Hochon’s Arrow: The Social Imagination of Fourteenth Century Texts, Princeton,
Princeton University Press, 1992, p. 99.
47. Ibid., p. 98.
Helen Lacey 267

texte afin de comprendre les rituels non verbaux et les gestes de miséricorde,
et d’être sensibles au rôle vital que la lettre pouvait jouer dans leur vie. Les
récipiendaires d’un pardon savaient également que l’objet physique de la
lettre de pardon devait être « prouvé » en cour devant des témoins issus de la
communauté locale afin que la lettre soit validée48. Ainsi, pour eux, la littératie
pragmatique englobait une familiarité avec les documents écrits mais aussi
avec les rituels qui les accompagnaient.
Les références contemporaines aux lettres de pardon et aux chartes royales
renforcent aussi l’idée que ces dernières possédaient une qualité talisma-
nique particulière, représentant une connexion directe avec la miséricorde
royale dispensée par le monarque lui-même49. Il est clair que la préoccupa-
tion médiévale envers l’iconographie des documents politiques et juridiques
nécessiterait une enquête plus poussée dans le contexte de la littératie prag-
matique. La pratique de publier de nombreux documents royaux, tels que
des lettres patentes, avec un grand sceau, permettait à l’imagerie puissante
du sceau d’être largement diffusée. Il était également possible d’ajouter une
enluminure à la lettrine initiale de tels documents, puisque la pratique des
scribes de la chancellerie royale était de laisser un espace autour de la lettrine
initiale et des marques de la première ligne des textes. Cette pratique renvoie
encore une fois à leur signification en tant qu’objets autant que comme textes
et à la valeur que les récipiendaires leur accordaient.
Une manière d’explorer la façon dont les contemporains se représentaient
ces documents est d’examiner les références contenues dans un type de texte
présenté par les historiens comme des « ballades de hors-la-loi » médiévales
(des textes comme Adam Bell et Robin Hood)50. Ces ballades représentent l’uti-
lisation de ces documents à travers le regard d’un genre littéraire distinct,
bien sûr, un genre défini par ses propres tropes et dispositifs. Toutefois, il est
intéressant de noter que ces ballades cherchaient à représenter une société
dans laquelle les attitudes envers les textes étaient très complexes : la connais-
sance et l’usage de l’écrit pouvaient être libérateurs et les personnages de
ces histoires recherchent régulièrement des pétitions, des writs et des écrits
royaux. Néanmoins, les documents gouvernementaux étaient également sou-
vent présentés comme des objets de suspicions, employant des phrases peu

48. H. Lacey, The Royal Pardon…, op. cit., p. 25. Quand le pardon était « prouvé » en cour, il
était déclaré que n’importe quel appelant décidant de poursuivre le récipiendaire du pardon
devait s’avancer. C’est seulement après cette vérification finale que la « paix finale » pouvait être
proclamée.
49. Ibid., p. 55, 132-136.
50. Des éditions récentes de ces textes ont été publiées dans les collections TEAMS : http://
www.lib.rochester.edu/camelot/teams/tmsmenu.htm#menu.
268 Littératie pragmatique et conscience politique dans l’Angleterre

familières au-delà de la compréhension immédiate des protagonistes, afin de


piéger malgré eux les hors-la-loi aux yeux de la loi. Certaines scènes, dans des
ballades spécifiques, jouent même sur les niveaux de littératie attendus des
officiers royaux. Dans une ballade, Adam Bell, les hors-la-loi prétendent être
des messagers royaux et dupent le portier aux portes d’une ville avec une lettre
fabriquée, soi-disant en provenance du roi, parce que le portier est incapable
de lire :
Than spake Clymme of the Cloughe:
“With a wyle we wyll us in brynge;
Let us say we be messengers,
Streyght comen from oure kynge”.
Adam sayd, “I have a lettre wryten wele,
Now let us wysely werke;
We wyll say we have the kynges seale,
I holde the porter no clerke”51.

Clymme de Cloughe dit alors :


« Nous y arriverons par la ruse ;
Nous dirons que nous sommes des messagers
Venant directement de la part de notre roi ».
Adam dit : « J’ai là une lettre bien écrite,
œuvrons maintenant sagement ;
Nous dirons que nous avons le sceau du roi,
Je parie que le portier n’est pas un clerc ».
Au lieu de lire le document brandi par les hors-la-loi, le portier reconnaît sim-
plement le sceau royal et leur permet de franchir les portes de la ville :
“Lo! here we have the kynges seale;
What, lordane, arte thou wode?”
The porter had wende it had been so,
And lyghtly dyd of hys hode.
“Welcome be my lordes seale, sayd he,
For that shall ye come in”.
He opened the gate ryght shortly,
An evyl openynge for hym52.

51. Adam Bell, Clim of the Clough, and William of Cloudesley, éd. S. Knight et T. H. Ohlgren,
Kalamazoo, TEAMS, 1997, vers 213-220 [http://www.lib.rochester.edu/camelot/teams/adam.
htm].
52. Ibid., l. 241-248.
Helen Lacey 269

« Regarde : nous avons là le sceau royal ;


Quoi, abruti, es-tu fou ? »
Le portier pensa qu’il en était ainsi,
Et enleva vite sa capuche.
« Bienvenue, par le sceau de mon seigneur, dit-il,
Car vous pouvez rentrer ».
Il ouvrit rapidement la porte,
Une mauvaise ouverture pour lui.
Ces ballades représentent aussi la performance qui accompagnait certains
documents gouvernementaux. Dans la ballade d’Adam Bell, les hors-la-loi
voyagent à la cour du roi, obtiennent une audience avec le roi lui-même et se
traînent à genoux, accomplissant un rituel de supplication, avec en son centre
un document, le pardon royal. Ici, la prééminence donnée au rôle personnel
du roi n’indique pas forcément le processus expérimenté par la majorité des
suppliants, qui peuvent ne jamais rencontrer eux-mêmes le roi en personne53.
Ainsi, les ballades opèrent dans la « zone » décrite par Strohm, « entre imagi-
nation et pratique sociale ». Elles insistent également sur la réciprocité de tels
actes de miséricorde : le roi accorde son pardon ou sa faveur, et les hors-la-loi
acceptent de vivre tranquillement et de servir loyalement54.
Plus largement, ces histoires représentent leurs protagonistes engagés de
manière presque routinière avec des documents royaux. Des historiens tels
que Mark Ormrod ont suggéré que cet aspect se retrouve dans les expériences
vécues, avec des communautés paysannes démontrant une connaissance
générale basique des lettres, writs, chartes, pétitions, sceaux et emblèmes
héraldiques qui constituaient les principaux canaux de communication entre
le gouvernement et la majorité des sujets du roi55. Il faut avoir à l’esprit, bien
sûr, que cette relation avec les documents royaux était ambiguë. Les hors-la-
loi médiévaux fuyaient dans la forêt pour échapper à leurs propres archives
juridiques mais, au moin